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 Comment Vincent apprit le dibadien

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Vilko
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Sam 18 Jan 2014 - 22:52

La jeune femme noire était réellement diplomate. Elle s'appelait Kelhàmi Xhalko et elle était de nationalité aneuvienne, mais d'ethnie tchoup, affectée à Dibadi avec rang de consul depuis trois ans. Elle avait été nommée consul à vingt-sept ans, ce qui était exceptionnel, mais son parcours l'était aussi. Elle avait commencé par faire de la politique, dans la Pande, sa province natale. Après avoir été la plus jeune ministre du gouvernement provincial, elle avait accepté un poste de diplomate, qui lui avait été proposé par le gouvernement fédéral.

Bien qu'étant consciente que cette offre flatteuse était une manœuvre de vieux politiciens pour écarter une rivale trop jeune et trop douée, elle avait accepté. Ce qu'elle avait vu de la politique ne lui avait pas donné envie de continuer dans cette voie. La diplomatie, par contre, la faisait encore rêver.

Lorsqu'elle était arrivée à Dibadi, sans parler un mot de dibadien, elle avait rapidement déchanté. Dibadi était une ville détestable, où se côtoyaient la misère et l'oppression. Les diplomates vivaient entre eux, dans le quartier cossu appelé Hulohogoda Honsëkus, et passaient leur temps en mondanités et en intrigues futiles. Les dirigeants niémélagans étaient hypocrites et distants. En trois ans, elle ne s'était fait qu'une seule amie dibadienne, Umsilëph Kan, commissaire de police en charge de la sécurité des diplomates étrangers.

Pourtant, Kelhàmi avait fait l'effort d'apprendre le dibadien, qu'elle parlait à peu près couramment. Les Dibadiens la prenaient souvent pour une immigrée récente, à cause de son accent. Le Ministère de la Population niémélagan avait, comme il le faisait toujours, donné à son nom une forme dibadienne, Kelami Czalko. La notion de nationalité n'existe pas au Niémélaga, il n'y a que des résidents, bien que la forme de politesse, chetenche, signifie citoyen.

Il y avait six mois, elle avait rencontré Sëkuk Shawitayi, un jeune professeur de lycée qui militait pour faire du Niémélaga une société libre, avec des institutions calquées sur celles de l'Aneuf.

Sëkuk Shawitayi essayait de faire connaître le monde extérieur aux Dibadiens, pour leur donner envie de changer la société. Il avait invité plusieurs diplomates étrangers à une conférence-débat qu'il avait organisée. Kelhàmi était la seule à être venue, et elle était immédiatement tombée sous le charme de Shawitayi, un homme grand et mince qui combinait à la fois l'intelligence, la gentillesse et un idéalisme passionné de militant. Ils étaient devenus amants, et Kelhàmi passait de plus en plus souvent la nuit dans le petit appartement de Shawitayi, à la périphérie de Dibadi, plutôt que dans son propre appartement de fonction, situé dans le centre de la ville géante.

Après le départ des miliciens, Kelhàmi était restée un long moment prostrée sur le lit, ne parvenant pas à comprendre vraiment ce qui s'était passé. La porte défoncée, Sëkuk arrêté, emmené en robe de chambre... Le milicien encagoulé qui l'avait menacée de son arme. Tout cela en quelques minutes. Elle se sentait foudroyée.

Elle entendit des gens entrer dans l'appartement. C'étaient des voisins, d'abord deux, et ensuite une demi-douzaine.

Une grosse femme prit la parole :

- On les a vus, ces salauds ! C'étaient des miliciens ! Quelle honte, un régime pareil ! Les assassins sont au pouvoir, je n'ai pas peur de le dire ! Nous sommes gouvernés par des assassins !

Un grand maigrichon, qui devait être son mari, la suppliait de se taire.

- On va réparer votre porte, chetenche, que vous puissiez au moins dormir tranquille cette nuit, dit un autre homme, un costaud au visage rond.

- Merci, mais je n'habite pas là, dit Kelhàmi. Ce n'est pas chez moi ici.

- On va réparer la porte quand même. Il ne faudrait pas que l'appartement soit squatté... On ne sait pas s'ils vont relâcher Sëkuk...

Kelhàmi, l'esprit encore confus, prit ses affaires, laissant les voisins réparer la porte avec des panneaux de bois de récupération et des clous. Elle confia les clés à la grosse femme, qui s'appelait Umleti Bes, et sortit de l'immeuble, se dirigeant vers le métro dans les rues encore sombres. Les voitures sont chères à Dibadi, et Kelhàmi, qui sortait peu du quartier central, n'en avait pas.

Elle dut marcher un bon quart d'heure avant d'arriver au métro. Il y avait foule sur le quai, comme tous les jours. Des gens qui travaillaient dans le centre-ville et qui habitaient à la périphérie, où les loyers sont moins chers.

Le voyage dans le métro bondé dura une heure, avec un changement. Ce fut une épreuve pour Kelhàmi, encore plus que d'habitude, à cause des pensées qui lui taraudaient l'esprit. Elle ne savait pas si elle reverrait un jour Sëkuk, et dans quel état. La milice torturait parfois ses prisonniers. En y pensant, Kelhàmi se mit à pleurer. Les autres passagers détournèrent le regard. Certains au contraire se mirent à la regarder bêtement. Elle ferma les yeux pour ne pas les voir, pour résister à la tentation de les gifler.

À peine sortie du métro, elle passa dans son appartement, à Hulohogoda Honsëkus, pour prendre une douche et changer de vêtements. La douche lui fit du bien.

La première chose à faire, c'était d'informer le gouvernement aneuvien de ce qui venait de se passer. La deuxième, c'était d'essayer de retrouver Sëkuk, et de le faire libérer. En tant que diplomate, elle avait, pensait-elle, plus de moyens d'agir que la plupart des gens.

Elle téléphona à la permanence du gouvernement fédéral aneuvien depuis chez elle. Elle savait que les intelligences artificielles niémélaganes, que l'on appelle les cybercerveaux, écoutent toutes les conversations téléphoniques, mais elle n'avait pas le choix.

Son interlocuteur ne lui parut pas particulièrement sympathique :

- Vous êtes sure que c'étaient des miliciens ? demanda-t-il après qu'elle eût raconté ce qui s'était passé.

- Ils portaient l'uniforme de la milice, et des cagoules.

- Et qu'est-ce que vous faisiez chez cet homme, celui qu'ils ont enlevé ?

- C'est mon fiancé, je vous l'ai déjà dit.

- Vous auriez pu choisir quelqu'un d'autre qu'un dissident... Officiellement nous soutenons les dissidents, c'est vrai, mais quand même... Comme si nous n'avions pas déjà assez de problèmes avec le Niémélaga...

- Ma vie privée, c'est mon affaire ! cria-t-elle avec rage. Vous auriez préféré quoi, que je tombe amoureuse d'un officier de la milice ? Comme Quamis Mindi, par exemple, qui est d'origine aneuvienne, anciennement nommé Pavel Korda, de sinistre réputation ? Non mais dites-le ! Allez, dites-le !

- Restez calme, s'il vous plaît. Vous n'arrangez pas vos affaires en criant. Envoyez-moi moi un rapport détaillé, depuis le consulat. Aussi détaillé que possible. Votre ordinateur de bureau est muni d'un logiciel de codage ?

- Oui.

- Bon. Les gens sont déjà couchés, ici à Kesna. Envoyez-moi votre rapport d'urgence, le ministre le lira demain matin avant son petit-déjeuner... Ça risque de lui couper l'appétit... Et pour votre carrière, je ne garantis rien...

- Je m'en fous de ma carrière ! L'homme que j'aime risque de disparaître si on ne fait rien !

Kelhàmi avait dit "disparaître" en utilisant le mot avec sa signification dibadienne : disparaître à jamais, c'est-à-dire mourir dans des circonstances inconnues mais à coup sûr horribles. Son interlocuteur, vivant dans un pays dont la culture était tout autre, comprit "disparaître" dans le sens de : disparaître comme un amant qui s'en va à la fin d'une liaison sentimentale, comme un navire quitte un port pour aller vers d'autres rivages.

- Ne vous inquiétez pas, dit-il, avant de raccrocher.

Kelhàmi se dit que, vu le décalage horaire entre le Niémélaga et l'Aneuf, elle avait le temps d'essayer de retrouver Sëkuk avant de faire son rapport. Et s'il le fallait, elle téléphonerait directement au ministre.

Que faire pour retrouver Sëkuk ?

Elle téléphona à son amie dibadienne, Umsilëph, qui ne se séparait jamais de son téléphone portable, et lui raconta toute l'affaire.

- Viens me voir tout de suite à mon bureau, il n'y a pas de temps à perdre, dit Umsilëph d'une voix tendue.

Kelhàmi se rendit à pied au bureau d'Umsilëph, au commissariat de police. Il faisait jour. Le planton téléphona pour vérifier qu'elle était attendue par la commissaire Umsilëph Kan, et la laissa entrer. Le bureau d'Umsilëph, vaste et décoré de plantes vertes, était aux deuxième étage.

Umsilëph portait l'uniforme gris de la police, avec les insignes d'argent et d'or qui indiquaient son grade. Son visage était grave.

- Si c'est vraiment la milice, je peux peut-être utiliser mes relations, dit-elle d'un air soucieux. Mais il faut vérifier... Sëkuk n'était pas un criminel de droit commun... C'est donc une affaire politique.

Elle pianota quelques minutes sur le clavier de son ordinateur, et ses yeux s'écarquillèrent :

- Voila, je suis sur le site électronique du Tribunal des Dix... C'est là qu'ils publient leurs jugements. Ah, j'y suis... C'est à la date d'aujourd'hui. Posté il y a vingt minutes, ils sont rapides. Je te lis le texte, il est bref :

La sentence de mort concernant Sëkuk Malët Shawitayi a été exécutée ce jour. Le corps du condamné a été détruit, selon l'usage. Sëkuk Malët Shawitayi avait été condamné à mort le mois dernier pour complot contre la sécurité de l'État. Six juges avaient voté pour la condamnation à mort, un avait voté contre, et trois s'étaient abstenus ou avaient été absents.

Kelhàmi fondit en larmes.

- Alors ils l'ont tué ? murmura-t-elle entre deux sanglots.

- Oui. C'est écrit sur un site officiel. Le Tribunal des Dix ne publie les jugements que lorsque la sentence a été exécutée.

Umsilëph prit son amie dans ses bras. Au bout de quelques minutes Kelhàmi sembla reprendre son sang-froid.

Kelhàmi regarda l'écran, lisant lentement le texte en dibadien. Elle dit d'une voix étranglée :

- Il aurait pu s'en sortir. Six voix sur dix... Il aurait suffi qu'un seul juge change d'avis...

- Oui, il faut six votes favorables pour une condamnation à mort, c'est écrit dans le réglement du Tribunal, dit Umsilëph. C'est vrai, il aurait pu s'en sortir...

Le chagrin laissa soudainement la place à la colère dans l'esprit de Kelhàmi :

- Mais c'est de l'assassinat légal ! Sëkuk a été jugé par des gens qui ne l'ont jamais vu, il n'a pas été prévenu du jugement ! Pas d'avocat, pas de possibilité de faire appel ! Et l'accusé n'était même pas présent ! Ce n'est pas de la justice, ça ! C'est un tribunal illégal ! Un assassinat !

Elle avait crié.

Umsilëph secoua la tête d'un air abattu :

- Oh si c'est légal. Le Niémélaga n'a rien inventé. C'est au début du vingt-et-unième siècle que tout a commencé, lorsque des États se sont mis à envoyer des drones armés de missiles pour tuer leurs ennemis politiques, qu'ils appelaient des terroristes. C'étaient des exécutions sans jugement, et déjà tout le monde s'en fichait. À la même époque, on a vu un autre État envoyer des agents secrets assassiner les savants atomistes d'un autre pays, de peur que ce pays ne fabrique des bombes atomiques. Là aussi, tout le monde s'en fichait, sauf le pays où travaillaient les savants atomistes.

- Mais ils ne tuaient pas leurs propres citoyens ! objecta Kelhàmi.

- Ils ont fini par le faire, répondit Umsilëph. Lorsque l'épuisement des ressources a fait imploser les États les uns après les autres, la violence s'est généralisée. Ton pays, l'Aneuf, est resté uni et solidaire. Une exception. Le Niémélaga a fait comme la plupart des autres pays, il a utilisé contre sa propre population les méthodes autrefois réservées à la lutte anti-terroriste. Pour les rendre plus acceptables, et leur donner au moins une apparence de légalité, il a créé le Tribunal des Dix.

- Mais c'est quoi, ce Tribunal des Dix ? demanda Kelhàmi.

- Une spécificité niémélagane. Dix juges nommés à vie par le gouvernement. Ils se réunissent en secret, dans un lieu inconnu, et ils condamnent à mort des gens qu'il serait trop compliqué de faire condamner par la justice normale. Le suspect ne sait même pas qu'il est jugé. Lorsque les juges ont pris une décision, la sentence est appliquée par la Milice.

- On les connaît, ces juges ?

- Oui. Leurs noms sont sur le site du Tribunal. J'ai connu l'un d'eux, avant qu'il soit nommé juge. Sailës Halam, un universitaire dibadien auteur d'une Histoire Générale des Labyrinthes qui fait toujours autorité. Mais depuis qu'il est juge au Tribunal des Dix, il n'enseigne plus et il est devenu injoignable, sauf par courrier électronique. Les juges vivent dans la clandestinité. Il n'y a qu'au Niémélaga qu'on peut voir ça.

- On peut les contacter, non ?

- Par courrier électronique uniquement. On peut aussi leur écrire, à l'adresse du Ministère de la Justice. Le ministre de la Justice peut leur transmettre des dossiers, mais la plupart du temps ils choisissent des affaires que leur propose le général de la Milice.

- Umsilëph, une institution pareille serait impensable, chez moi en Aneuf.

- Je sais bien... Dire que j'ai connu Sailës Halam lorsque j'étais étudiante, à l'université de Dibadi. Il donnait des cours un peu ésotériques, auxquels personne n'allait, sauf les filles. Il publiait des articles hyper pointus que personne ne comprenait. C'était un grand type mince, très élégant, avec des cheveux gris... Il aimait prendre le café avec les étudiantes et les éblouir par son érudition. Je ne me serais jamais doutée qu'un jour...

Kelhàmi sentit la rage revenir en elle :

- Un jour tous ces salauds seront pendus par le peuple !

- N'y compte pas trop. Et je te dis ça en tant que commissaire de police. Grâce au Tribunal des Dix, il n'y a pas de mafia organisée au Niémélaga. Un chef de réseau de trafiquants de drogues, ou le chef d'une bande qui terrorise tout un quartier, une fois identifiés, ont une espérance de vie de quelques mois, pas plus. Les quartiers désertés par les commerçants à cause de la criminalité, ça n'existe pas à Dibadi. Il n'y a pas de révolution non plus au Niémélaga. En tout cas, pas de révolution qui réussisse. Sëkuk, tel que tu me le décris, était un meneur d'hommes. Il aurait soulevé le peuple contre les cyborgs par la force de son éloquence. C'est peut-être ça qui leur a fait peur.

- Il m'avait parlé de la répression policière. Mais jamais du Tribunal des Dix.

- Le Tribunal des Dix fait rarement exécuter des dissidents politiques. En général, les cyborgs attendent que les dissidents aient fabriqué des bombes pour les faire arrêter par la police et juger par les tribunaux normaux. Sëkuk se croyait en sécurité parce qu'il avait évité toute action violente.

- Mais pourquoi, pourquoi s'en sont-ils pris à lui ? demanda Kelhàmi.

- On ne le saura jamais. Normalement, Sëkuk ne risquait rien tant qu'il ne passait pas à l'action violente.

- Il avait écrit des articles où il disait qu'il fallait faire la révolution, éliminer les complices des cyborgs par la force, renverser le régime, dit Kelhàmi d'une voix songeuse.

- Il y en a mille comme lui qui écrivent ce genre d'articles et qui les font circuler dans les groupes de dissidents, et ils restent vivants, dit Umsilëph. Au pire, ils sont poursuivis devant les tribunaux correctionnels, comme des voyous de droit commun. En fait, ce n'est un secret pour personne, il est plus efficace de leur faire perdre leurs emplois successifs, comme les cyborgs savent le faire. Tu sais que les cyborgs contrôlent l'économie comme le reste, à Dibadi. Les dissidents tombent dans la misère et finissent par devenir clochards et disparaître. Je ne sais pas ce qui s'est passé dans l'esprit des cyborgs, pourquoi ils ont fait tuer ton amant.

Umsilëph ferma l'image du site du Tribunal des Dix d'un clic de souris, se leva et alluma une cigarette en faisant les cent pas.

Kelhàmi, assise sur une chaise, sentait sa tête tourner. Elle n'avait rien mangé depuis la veille, et les émotions l'avaient épuisée.

- Les miliciens sont des cons, dit Umsilëph d'une voix dure. L'abruti à qui tu as montré ton passeport diplomatique ne s'est même pas donné la peine de lire ce qu'il y avait dessus. Ça aurait pu sauver la vie de ton amant. Même le Tribunal des Dix aurait évité un incident diplomatique. À ton avis, que va faire ton gouvernement ?

- Il va demander des explications au gouvernement niémélagan.

- Et le gouvernment niémélagan va dire qu'une diplomate étrangère était en collusion avec un terroriste condamné à mort. Difficile de dire qui sera le plus embarrassé. Allez viens, Kelhàmi, je t'offre un thé et des biscuits au bistrot du coin. Et après, tu iras dans ton bureau au consulat pour faire le rapport que ton gouvernement t'a demandé.

Le gouvernement niémélagan réagit instantanément au rapport de Kelhàmi, en décidant toutefois de demander des explications à l'ambassadeur du Niémélaga avant de donner l'information à la presse.

L'ambassadeur présenta un volumineux dossier concernant Sëkuk Shawitayi et les nombreuses activités criminelles auxquelles il aurait été mêlé. Le gouvernement niémélagan, toutefois, était prêt, selon l'ambassadeur, à oublier la liaison dangereuse du consul Kelhàmi Xhalko, dans la mesure où il paraissait évident qu'elle ignorait tout de la double vie de son amant.

Pour le gouvernement aneuvien, le problème était double : les Niémélagans étaient des menteurs, ils salissaient la mémoire de Sëkuk Shawitayi pour justifier leur crime. C'était insupportable. Mais d'un autre côté, Kelhàmi Xhalko avait commis une faute en devenant la maîtresse d'un opposant politique accusé d'être un criminel par son gouvernement. Cela ne se fait pas, dans le corps diplomatique. Si l'affaire était révélée à la presse, personne n'en sortirait grandi. Kelhàmi Xhalko elle-même passerait pour une gourde, séduite comme une gamine par le charme sulfureux d'un présumé terroriste.

Certains vieux politiciens aneuviens craignaient aussi, sans trop le dire, que si Kelhàmi Xhalko revenait du Niémélaga avec l'aura d'une combattante de la liberté, elle pourrait revenir à la politique, ce qui ne leur convenait pas du tout.

Jointe par téléphone par un conseiller de son ministre, Kelhàmi lui dit franchement qu'elle ne pouvait plus travailler au Niémélaga, un pays dirigé par des assassins. Elle ne passait au consulat que pour signer les documents que lui présentaient ses subordonnés. Les employés du consulat, qui étaient aneuviens mais qui vivaient à Dibadi depuis longtemps, s'attendaient à son départ imminent, et elle le sentait. Elle savait que des rumeurs couraient à son sujet, et c'était pénible pour elle. La nuit, lorsqu'elle arrivait à dormir, elle se réveillait souvent en sursaut, croyant entendre la milice frapper à sa porte. Heureusement, son amie Umsilëph Kan passait régulièrement la voir et la réconfortait de sa présence et de ses conseils.

Trois semaines plus tard, Kelhàmi quitta Dibadi pour prendre un poste plus important en Amérique du Sud. C'était une promotion. La mort de Sëkuk Shawitayi était passée totalement inaperçue de la presse dibadienne, mais aussi aneuvienne. Kelhàmi, contrainte au silence en tant que diplomate en activité, en garda au fond du cœur une blessure profonde qui ne cicatrisa jamais réellement.

Après le départ de Kelhàmi Xhalko, Umsilëph Kan reçut les félicitations discrètes de son ministre.
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Mardikhouran



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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Dim 19 Jan 2014 - 3:27

Un poste en Amérique du Sud ? Il y a donc encore une vie organisée là-bas (à part l'Aneuf) ? Je suis curieux de savoir quels sont les Etats encore debout... en fait, surtout leur localisation géographique.
Les régions densément peuplées doivent avoir été les premières à sombrer dans le chaos. L'on peut s'inquiéter pour l'Asie et l'Afrique... L'Aneuf a dû survivre, je pense, parce qu'il avait à la fois des ressources et une situation isolée. L'Australie est aussi dans ce cas, ainsi que son voisin néo-zélandais. L'Europe du Nord, quant à elle, avait déjà mis en place de fortes barrières contre les mouvements de population... et bien sûr, l'Etat-tampon qu'est le Niémélaga est assez "efficace". Mais l'Amérique ?

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Vilko
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Dim 19 Jan 2014 - 12:27

Mardikhouran a écrit:
Un poste en Amérique du Sud ? Il y a donc encore une vie organisée là-bas (à part l'Aneuf) ? Je suis curieux de savoir quels sont les Etats encore debout... en fait, surtout leur localisation géographique.
Les régions densément peuplées doivent avoir été les premières à sombrer dans le chaos. L'on peut s'inquiéter pour l'Asie et l'Afrique... L'Aneuf a dû survivre, je pense, parce qu'il avait à la fois des ressources et une situation isolée. L'Australie est aussi dans ce cas, ainsi que son voisin néo-zélandais. L'Europe du Nord, quant à elle, avait déjà mis en place de fortes barrières contre les mouvements de population... et bien sûr, l'Etat-tampon qu'est le Niémélaga est assez "efficace". Mais l'Amérique ?
Les régions urbanisées de l'Amérique du Sud ont sombré dans le chaos, et en ce qui concerne les campagnes, celles qui étaient proches des villes ont été submergées par les réfugiés de la faim et ont sombré à leur tour. Un semblant de civilisation a survécu dans les régions isolées ou montagneuses, qui se sont organisées en mini-Etats autonomes. Les Etats producteurs de lithium, comme la Bolivie, ont survécu parce qu'ils étaient devenus indispensables à la survie du reste de l'humanité. Les grandes famines ont duré, selon les régions, entre vingt ans et un siècle. Ensuite un nouvel équilibre est apparu, avec des Etats plus petits, à base agricole, et une politique assez stricte de contrôle des naissances, du moins là où les connaissances médicales ont survécu.

Les frontières indiquées sur les cartes ne correspondent plus à la réalité du terrain depuis longtemps : des provinces entières sont devenues indépendantes de fait, avec leurs propres dirigeants, souvent héréditaires, et leur propre monnaie. Beaucoup d'Etats ne sont en fait que des confédérations de provinces, analogues au Saint Empire Romain Germanique, censé, contre toute évidence, être l'héritier de l'empire romain...

C'est le cas notamment du Brésil, qui existe toujours en droit, mais qui dans les faits est devenu une mosaïque de communautés autonomes, à base agricole, n'ayant souvent en commun que l'usage du portugais. Les grandes villes comme Sao Paulo ont été abandonnées. Le Brésil, gros producteur de biocarburants, n'a jamais sombré totalement dans le chaos, mais le retour vers une économie semblable à celle du 19e siècle a été rude, analogue, sur le plan démographique, à la Guerre de Trente Ans en Europe Centrale.

Le Chili a survécu en tant qu'Etat, mais sa population a fortement diminué et son économie est devenue agricole. L'autorité du gouvernement est purement théorique dans la plus grande partie du pays. L'Aneuf importe le lithium dont son économie a besoin à travers le Chili, et a donc toujours maintenu, aux 21e et 22e siècles, des relations commerciales et diplomatiques avec ce pays, qui, dans les moments les plus sombres de l'histoire de l'humanité, vers la fin du 21e siècle, n'avait plus ni industrie ni transports routiers. Une seule ligne de train fonctionnait encore, pour transporter le lithium jusqu'à la côte. L'Etat chilien ne contrôlait vraiment que cette ligne de train. La situation s'est un peu améliorée par la suite, et le 22e siècle a vu la remise en service de la plupart des voies ferrées, avec des locomotives bricolées pour fonctionner avec divers biocarburants.

Kelhàmi Xhalko est affectée au Chili. Le gouvernement chilien assure la protection militaire des provinces historiquement chiliennes et maintient en état les voies ferrées, dont l'importance est grande dans une société d'où automobiles et camions ont pratiquement disparu. Tout le reste, éducation, police, justice, etc, est du ressort des autorités locales, en dehors de la province où se trouve la capitale et d'un étroit couloir le long de la voie ferrée qui conduit à l'océan Pacifique. La monnaie est toujours le peso, mais chaque province émet ses propres pièces et billets. Il faut changer son argent chaque fois que l'on passe d'une province à une autre.

EDIT J'espère qu'Anoev me pardonnera d'avoir un peu extrapolé sur l'avenir des relations Aneuf-Chili...
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Anoev
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Dim 19 Jan 2014 - 17:44

Les relations entre l'Aneuf et le Chili se sont nettement améliorées depuis la mort du Bourreau (vous avez deviné à qui je pense).
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Pomme de Terre



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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mar 27 Mai 2014 - 2:20

Quand penses tu poster la suite des aventures de Mantolo, Vilko ? Tu en as en préparation ?
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Vilko
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mar 27 Mai 2014 - 10:20

Pomme de Terre a écrit:
Quand penses tu poster la suite des aventures de Mantolo, Vilko ? Tu en as en préparation ?
Oui, c'est en cours ! Je travaille suivant l'inspiration du moment, et pendant les quelques mois qui viennent de s'écouler mon énergie était absorbée ailleurs, l'association historique dont je suis le trésorier étant en train d'écrire un livre collectif. Ensuite il faudra créer un nouveau site Internet pour l'association, tâche qui m'a été dévolue, mais je pense publier le prochain épisode des aventures de Vincent / Mantolo incessamment et sous peu ! Very Happy

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Vilko
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mar 27 Mai 2014 - 22:15

La deuxième opération à laquelle participa Vincent fut assez différente de la première.

Un matin, Kusatëkhot prit Vincent à part, et lui montra la photo d'un homme assez athlétique, d'environ trente ans, vêtu d'une veste de cuir fauve, en train de sortir d'un restaurant.

- Ce gars-là, c'est notre prochain objectif, lui dit Kusatëkhot. Il s'appelle Matsugo Ishkala. On ne va pas l'arrêter comme Shawitayi. Trop dangereux. On va le flinguer. Ou plutôt, toi tu vas le flinguer. Mantolo, tu as été formé par Quamis Mindi, je sais qu'on peut compter sur toi.

Vincent se sentit pâlir. Il était considéré comme un dur parce qu'il avait servi sous les ordres de Quamis Mindi, qui était à la fois admiré et craint. Mais au fond de lui-même, Vincent savait qu'il était toujours le raté qu'il avait été à dix-huit ans, lorsqu'il avait décidé d'apprendre le dibadien et d'émigrer au Niémélaga pour échapper aux conséquences de ce qu'il appelait sa "grosse connerie", et dont il n'avait jamais parlé à personne, pas même à Bérénice.

- Tu es mon adjoint, continua Kusatëkhot. C'est toi qui auras l'honneur de tirer. Je sais que tu ne cours pas après les honneurs, mais vis-à-vis des gars, il faut que ce soit toi. Tu seras leur chef quand je partirai, il faut que tu te prépares pour tes futures fonctions.

Kusatëkhot fit venir toute l'équipe dans son bureau et annonça qu'une opération était prévue.

La "cible" comme disait Kusatëkhot habitait dans un quartier particulièrement dangereux au sud-est de Dibadi, où ni la police ni la milice n'allaient jamais, du moins en uniforme. Il faudrait donc agir en civil, avec plusieurs voitures.

Debout derrière son bureau, Kusatëkhot montra à Vincent et à l'équipe des photos aériennes du quartier, prises par un drone. On voyait des petits immeubles en mauvais état, presque en ruine, mais habités, vu le linge qui séchait aux fenêtres. La population du quartier ressemblait à celle des quartiers pauvres de Dibadi, pour ce qu'on pouvait en voir sur les photos.

- Notre mission est de tuer Matsugo Ishkala, expliqua Kusatëkhot. Nous avons des photos, des descriptions, et pas grand-chose d'autre. Il habite du côté de la rue Tlipili, mais nous ne savons pas exactement où. Il ne dort jamais deux nuits de suite au même endroit, et il n'a pas de téléphone portable. Il nous est donc impossible de le localiser avec précision.

- Qu'est-ce que les autorités lui reprochent ? demanda Odën.

- C'est le chef de la bande Taia Eshi, répondit Kusatëkhot. Récemment ils ont franchi un cap. Ils contrôlent le quartier, et ils se sont constitué un harem avec les plus belles filles du coin, consentantes ou pas. Les cybercerveaux écoutent toutes les conversations téléphoniques et ils ont monté un dossier accablant. Le gouvernement n'a plus d'autorité du tout sur le quartier Tlipili, c'est inacceptable. Les commerces ont fermé, ils n'en pouvaient plus de se faire braquer. Il faut tuer Ishkala. Lorsqu'il sera mort, ses lieutenants vont se battre entre eux pour le pouvoir, l'argent des trafics, les filles... On les tuera un par un, mais d'abord, il faut tuer le chef de la bande.

Vincent comprenait l'importance de l'affaire. Taia Eshi signifie le sang de Taia, le dieu de la mort. Il lui semblait avoir déjà entendu parler de cette bande. Ils avaient pris le contrôle d'un quartier entier. Que d'autres quartiers suivent, et Dibadi sombrerait vite dans le chaos.

Kusatëkhot parlait toujours :

- Ces salopards sont armés. Ils ont des armes qui datent de la Longue Guerre, récupérées dans des ruines et rafistolées avec les moyens du bord. Ce sont des barjots, des ultra-violents. C'est comme ça qu'ils se sont imposés à Tlipili.

Vincent ne put s'empêcher de sourire intérieurement en entendant la tirade de Kusatëkhot. Même les miliciens dibadiens se considèrent comme des gens foncièrement bons et décents. Même les liquidateurs, une unité de tueurs créée par un psychopathe notoire au sein de la milice, cette force armée parallèle qui  ne répugne pas à la torture, et qui est aux ordres des cyborgs. Lesquels ont exterminé sans pitié une centaine de millions d'êtres humains un siècle auparavant. Mais l'être humain est ainsi fait qu'il n'accepte jamais de se voir dans sa noirceur, car sinon il s'effondrerait psychologiquement.

Les cyborgs se voient comme ils sont, et ils s'aiment bien comme ils sont. Pour eux, les humains sont des animaux à gros cerveau. Puisqu'on tue les animaux pour les manger, on peut aussi bien tuer les humains, ces animaux à gros cerveau, si c'est dans l'intérêt des cyborgs. Les miliciens sont les chiens de berger des cyborgs : des animaux qui gardent d'autres animaux pour que les maîtres puissent les manger.

La réunion se poursuivit pendant une vingtaine de minutes. Kusatëkhot exposa son plan :

- Ishkala ne parle pas au téléphone, mais ses putes, si. L'une d'elles a téléphoné hier soir à une copine pour lui dire qu'Ishkala veut l'emmener ce soir dans une boîte de nuit clandestine, dont les cybercerveaux connaissent l'adresse. En fait, c'est un squat aménagé en boîte à partouze, on a même une description assez précise des lieux. On va s'inviter sur place. Le plan est simple : on arrive devant avec les bagnoles, on flingue pour entrer, et on flingue dedans. On s'en va lorsqu'on aura vu le cadavre d'Ishkala. Il y aura au maximum une cinquantaine de personnes dans le squat, dont au moins trente putes, car certains voyous viennent avec deux putes. Ils seront tous là vers dix heures du soir. On passera à onze heures, il faut laisser aux retardataires le temps d'arriver.

Vincent se rendit compte que ça ne leur laissait que quelques heures pour préparer l'opération. C'était un peu juste. Par sécurité, tout le monde serait équipé d'un gilet pare-balle, d'un pistolet mitrailleur et de cinq chargeurs. De quoi tuer pas mal de monde. Vincent imaginait confusément des tas de cadavres, les voyous et les putes à moitié nues empilés les uns sur les autres dans une pièce mal éclairée.

Kusatëkhot donna à ses troupes quartier libre jusqu'à huit heures du soir, en leur demandant seulement de rester à l'intérieur de la caserne, pour être joignable en cas d'imprévu.

Vincent rentra dans le petit appartement qu'il partageait avec Bérénice. Il n'avait pas faim. Il ferma les volets et s'allongea sur le lit, essayant de dormir. Il n'avait pas sommeil non plus.

Il se rendit compte qu'il avait peur. Mettant en pratique les techniques que lui avaient appris les anciens, il essaya de visualiser l'opération prévue. Qu'est-ce qui pouvait arriver de pire ? Une fusillade dans le squat. Être blessé et capturé... Torturé.

Il me faut une grenade, se dit-il. Si je suis capturé, je me fais sauter avec.

S'il était tué, que deviendrait Bérénice ? Elle avait un job, et belle et intelligente comme elle était, elle n'aurait pas de mal à trouver un autre homme. Mais elle ne pourrait pas rester dans la caserne. Elle devrait trouver un autre logement. Provisoirement, elle pourrait se faire héberger par l'orphelinat où elle travaillait.

Vincent laissa pour Bérénice un petit mot sur la table, lui expliquant qu'il devait participer à une opération de nuit et qu'il rentrerait soit dans la nuit soit le lendemain. Pour qu'elle ne s'inquiète pas trop, il finit sa phrase par une remarque prosaïque : "Prépare-moi un repas froid avant de te coucher."

En fin d'après-midi, n'y tenant plus, Vincent sortit de chez lui et se mit à marcher dans la caserne, entre les bâtiments. Le ciel était gris, comme s'il allait pleuvoir. Il rencontra Czon, qui errait comme une âme en peine entre les bâtiments. Il lui proposa d'aller au réfectoire. Il était trop tôt pour le dîner, mais ils pourraient au moins avoir un repas froid. Czon accepta avec enthousiasme.

Après avoir mangé, Vincent sentit son moral remonter. Il vit qu'il en était de même pour Czon.

Vincent avait envie de rentrer chez lui en attendant vingt heures, mais il remarqua une lueur d'inquiétude chez Czon, une demande muette dans les yeux écarquillés. Bien que milicien expérimenté, Czon aussi avait peur. Il ne voulait pas rester seul, mais il n'osait pas demander à Vincent de rester avec lui. On ne quémande pas, dans la milice. Toute faiblesse est un déshonneur, un signe que l'on est inapte à être milicien.

Vincent proposa à Czon d'aller à la cafétéria. L'alcool y était interdit, mais on pouvait y jouer aux cartes.

Les deux hommes étaient en train de jouer lorsque Bérénice entra dans la cafétéria. Il était dix-neuf heures passées.

- J'ai trouvé ton petit mot, dit-elle d'une voix dure. Tu pourrais au moins m'attendre pour me dire au revoir, quand tu t'absentes pour la nuit. Et me dire précisément de quoi il s'agit, je n'aime pas rester dans l'ignorance.

Vincent ne savait pas quoi répondre. Passant du dibadien au français, Bérénice se mit à l'abreuver de reproches :

- Ne me prends pas pour une conne. J'y crois pas à ton histoire de mission. Si c'est vrai, qu'est-ce que tu fous là à jouer aux cartes ? T'as un rencard cette nuit, c'est ça ?

Elle continua sur le même ton pendant cinq bonne minutes. Les miliciens qui se trouvaient dans la cafétéria ne comprenaient pas un mot, mais le ton utilisé par Bérénice était suffisant pour qu'ils devinent le sens de ses paroles. Beaucoup riaient ouvertement.

Vincent eut envie de se lever et de dire à Bérénice : "Je vais peut-être mourir cette nuit, comment peux-tu me faire ça maintenant, m'humilier en public comme ça ? Tu veux me gâcher mes dernières heures ?"

- Je te raconterai la mission, finit-il par dire. Maintenant, sors, tu m'as fait assez honte comme ça.

Bérénice le regarda sans rien dire, et sortit de la cafétéria sans dire un mot, ses beaux cheveux bruns ondulant lorsqu'elle marchait.

- Ta femme a du tempérament, dit Czon, qui vivait seul. Les belles femmes sont souvent comme ça.

- Ah les femmes... Si on allait au bureau ? On pourra jouer aux cartes là-bas aussi, dit Vincent, furieux envers Bérénice mais déterminé à rester digne.

Kusatëkhot somnolait dans son bureau, les pieds sur la table.

Czon et Vincent se servirent chacun un grand verre d'otlakhya brune, à faible teneur en alcool. Juste assez pour se détendre, pas assez pour ralentir leurs réflexes.

À vingt heures, lorsque toute l'équipe fut réunie, Kusatëkhot distribua les gilets pare-balle, les pistolets-mitrailleurs, les talkies-walkies et les sacoches contenant les chargeurs de rechange. Il refusa de distribuer des grenades. À la place, il donna des dagues de combat, à la longue lame effilée.

"On peut se les enfoncer dans le cœur" se dit Vincent.

Il n'était pas question de porter des uniformes à Tlipili, donc chacun garderait ses vêtements civils, et cacherait son gilet pare-balle et ses armes sous un grand manteau rapiécé, du style que portent certains clochards. Ils se peignirent le visage avec de la peinture marron, lavable, afin de ne pas être identifiables, au cas où ils seraient photographiés.

À la nuit tombante, ils se dirigèrent vers les deux voitures louées pour l'opération, des véhicules bon marché dans un état de délabrement marqué, censées passer inaperçues à Tlipili. Une autre équipe de miliciens, également en civil, devait partir un quart d'heure après, et se garer à la limite de Tlipili, pour les aider en cas de problème.

Comme d'habitude, Odën conduisait. Vincent était assis à côté de lui, et Czon était à l'arrière. Kusatëkhot était dans l'autre voiture avec Akël et Khun.

Odën avait appris par cœur le trajet et le plan du quartier de Tlipili. Même s'il n'appréciait guère la personnalité d'Odën, Vincent était impressionné par son professionalisme.

Ils arrivèrent à l'heure prévue devant l'immeuble miteux où Ishkala était en train de partouzer, selon les renseignements obtenus par la milice. Moins d'un réverbère sur trois fonctionnait. Heureusement, c'était la pleine lune. Vincent se surprit à souhaiter que les cybercerveaux se soient trompés, et que l'immeuble soit vide.

Des voitures étaient garées dans la rue, et des hommes aux silhouettes inquiétantes traînaient autour. Mauvais signe.

Vincent entendit dans son talkie-walkie l'ordre d'attaque donné par Kusatëkhot : "On se gare tout de suite, et on fonce, les six en même temps !"

Les deux voitures se garèrent aussi près que possible de l'immeuble. Les six miliciens foncèrent vers l'entrée, les armes à la main. Trois types étaient debout devant la porte, qui était ouverte. En voyant six hommes en grands manteaux, pistolets-mitrailleurs à la main, ils se réfugièrent prestement dans l'immeuble. Kusatëkhot et Akël tirèrent chacun une rafale, faisant un bruit épouvantable dans le silence de la nuit.

Les trois types n'avaient pas refermé la porte en se réfugiant dans l'immeuble, à cause des rafales, ce qui épargna aux miliciens la corvée de retourner vers les voitures pour chercher le bélier de métal et défoncer la porte. Kusatëkhot avait prévu, dans ce cas, d'annuler l'opération et de repartir si l'effet de surprise était perdu.

Kusatëkhot et Akël entrèrent dans l'immeuble en tirant. Ils ne s'arrêtèrent de tirer que pour changer de chargeurs.

La salle de partouze était au premier étage, d'après les informations données par les cybercerveaux. Mais il arrivait souvent que cybercerveaux donnent des informations périmées... Les six miliciens montèrent l'escalier en courant et entrèrent dans la salle en même temps.

Les partouzeurs avaient entendu les détonations, mais la salle de partouze n'ayant qu'une seule porte, ils étaient coincés. De plus, les gros bras censés monter la garde s'étaient esquivés.

Vincent s'était attendu à une scène d'orgie, mais en fait il était dans un squat, une grande pièce assez sale, meublée de canapés usés et de vieux fauteuils. Des bouteilles d'alcool et des gobelets traînaient par terre. Les hommes et les femmes présents, une quarantaine au moins, tous jeunes, avaient encore presque tous leurs vêtements sur eux. Des lampes alimentées par des batteries donnaient une lumière assez faible. Les joueurs de guitare s'étaient arrêtés de jouer, subitement inquiets, en entendant les coups de feu.

Si Ishkala et ses sbires étaient armés, ils n'eurent pas l'occasion de se servir de leurs armes. Les miliciens tirèrent dans le tas, les rafales se mêlaient aux hurlements et aux cris de douleur. En moins d'une minute Kusatëkhot et son équipe furent maîtres du terrain. Vincent, Odën et Czon passaient derrière Kusatëkhot, Akël et Khun. Ils achevaient les blessés et tuaient les hommes d'une balle dans la tête. Interdiction de rafaler, de peur de se retrouver à court de munitions.

Les oreilles de Vincent étaient douloureuses à cause du bruit des détonations, absolument insupportable dans un espace clos. Vincent se dit que la prochaine fois il apporterait avec lui des bouchons d'oreille.

Les femmes et les hommes se rendaient en levant les bras et en criant Tlahëm ! (aies pitié), mais les miliciens n'avaient ni le temps ni l'envie de faire dans le détail. Odën et Czon repoussèrent les femmes dans un coin, comme il était prévu dans le plan de Kusatëkhot, pendant que Vincent, Akël et Khun exécutaient les hommes. Kusatëkhot avait tellement rafalé qu'il avait vidé quatre chargeurs en quelques minutes. Il ne lui en restait plus qu'un, qu'il préféra garder pour le cas où la sortie serait difficile.

Certains hommes avaient des pistolets, mais au lieu de s'en servir ils s'étaient jetés à terre en essayant de passer inaperçu. Mauvais calcul.

Après un certain temps, peut-être dix minutes, il n'y eut plus que des détonations éparses, lorsque les miliciens repéraient un homme encore vivant et l'achevaient. Les femmes sanglotaient, certaines étaient blessées et gémissaient. L'air sentait le sang, l'urine, la merde liquide et la poudre. L'odeur du massacre, se dit Vincent. Ses oreilles, durement éprouvées, sifflaient.

Avant de sentir la pourriture, un cadavre, ça sent la merde, car avec la mort les sphincters se relâchent. Cette nuit-là, il y eut beaucoup de sphincters relâchés, y compris chez ceux et celles qui n'étaient pas morts.

"C'est lui !" dit triomphalement Khun. "C'est Ishkala !"

Kusatëkhot s'approcha du cadavre. "Putain, c'est lui. Je vais lui couper un doigt, on pourra vérifier que c'est bien lui avec l'ADN, mais à mon avis c'est lui."

Il vida les poches du mort. S'empara d'un carnet d'adresses, d'un portefeuille contenant une bonne liasse de billets mais pas le moindre document d'identité. Pour faire bonne mesure, il prit aussi la chaîne de cou en or, une gourmette et la montre. Il laissa les bagues, mais coupa avec sa dague l'index de la main droite et le mit dans un sac de bioplastique. Il s'essuya les doigts sur le pantalon du mort, moins taché de sang que sa chemise.

Pendant ce temps, Vincent vérifiait que tous les hommes étaient bien morts. Lorsqu'il n'était pas sûr, il leur tirait une balle dans la tête. Il avait très chaud sous son gilet pare-balle, et il était trempé de sueur. Ses oreilles sifflaient toujours.

La salle donnait sur deux pièces annexes, une salle de bain et une cuisine, toutes les deux dans un état de saleté épouvantable. Des femmes s'y étaient réfugiées, couinant de terreur. Vincent les obligea à retourner dans la grande salle sous la menace de son arme.

De leur côté, Odën et Czon obligeaient les femmes qu'ils gardaient à dénuder leur poitrine, pour être sur qu'aucun homme ne se cachait parmi elles. L'une d'elles, une gamine, pleurait très fort. Czon la fit taire d'une balle en plein front, à bout touchant. Du sang et des fragments d'os et de matière cérébrale jaillirent de l'autre côté de la tête, au milieu de l'abondante chevelure bouclée.

- C'est fini, on s'en va, dit Kusatëkhot. Chacun prend une gonzesse comme bouclier pour sortir, le quartier est super dangereux !

De sa main libre, Vincent souleva du sol l'une des femmes, une grande brune à longs cheveux. Elle n'était vêtue que d'un pantalon moulant et de chaussures à hauts talons. Elle s'était vomi dessus, mais dans l'ambiance de sang et de mort qui régnait dans le squat, Vincent s'en aperçut à peine.

Elle regarda Vincent comme si elle s'attendait à ce qu'il la tue. Ces yeux grands ouverts, à la fois horrifiés et suppliants, dans un visage gris, cette bouche béante, et l'odeur de vomi... La pauvre fille n'arrivait même pas à parler.

Dans le hall de l'immeuble, Kusatëkhot s'arrêta.

- Putain, Mantolo, j'ai la trouille. J'ai plus vingt ans, quoi. S'il y a des mecs avec des flingues derrière les voitures, on est faits. J'appelle la deuxième équipe, pour qu'ils ratissent la rue.

Il prit son talkie-walkie et appela la deuxième équipe, qui était encore en route. Elle s'était perdue en chemin, ce qui la retardait.

Les six miliciens et leurs six prisonnières attendaient dans le hall, assis par terre. Les miliciens échangeaient parfois quelques mots, mais les jeunes femmes ne disaient rien, totalement prostrées.

Finalement, après une attente interminable, la deuxième équipe arriva, dans deux voitures. Elle inspecta deux fois la rue dans toute sa longueur. Tira deux rafales en direction d'individus suspects, dont l'un s'effondra en criant.

Les policiers du commissariat local n'interviendraient pas : ils avaient reçu l'ordre de l'état-major de la police de ne pas répondre aux appels concernant la rue Tlipili.

Abandonnant les jeunes femmes dans le hall, les miliciens remontèrent dans leurs voitures, et après une brève conversation par talkie-walkie repartirent vers la caserne.

Personne ne disait rien. Les pensées se bousculaient dans la tête de Vincent. Il était heureux d'avoir réussi la mission. Dans quelques années, Kusatëkhot serait parti, et c'est lui Vincent qui organiserait des opérations de ce genre. Ce n'était pas bien compliqué, il avait des plans tout préparés à sa disposition. Et il y avait l'entraînement quotidien. Une mission tous les deux mois en moyenne, c'était gérable.

Le visage terrorisé de la jeune femme qu'il avait prise comme bouclier et ensuite laissée dans le hall tournait en boucle dans sa tête. Et aussi ceux des hommes qu'il avait tués. Combien y en avait-il ? Il lui semblait qu'il y en avait une dizaine, mais il n'en était pas sûr. Peut-être seulement trois. Tout se mélangeait dans sa mémoire. Mais ses oreilles ne lui faisaient plus mal, c'était déjà ça.

Kusatëkhot l'appela sur son talkie-walkie :

- Mon petit Mantolo, je commencer à fatiguer, c'est l'âge. En tant que futur successeur, il faut que tu apprennes le boulot de chef d'équipe. Ça ne t'embête pas de faire le compte-rendu à ma place ? J'ai des modèles dans mon bureau. On ira tous les deux chez le colonel dans l'après-midi.

- À vos ordres, chef, répondit Vincent, en essayant de ne pas avoir l'air trop dépité.

- Qui c'est qu'a tué Ishkala, Mantolo ? Dans le feu de l'action j'ai pas fait attention.

- Aucune idée, mon adjudant. Tout le monde a tiré avant d'identifier.

- C'était difficile de faire autrement. Pas trop déçu de pas l'avoir tué toi-même, mon petit Mantolo ?

- Je m'en remettrai. Je suis déjà bien content qu'on ait réussi. Si l'ADN est bien le sien.

Les deux équipes de miliciens arrivèrent à la caserne vers minuit et demi. Kusatëkhot insista pour faire le debriefing tout de suite, afin d'identifier tout de suite les problèmes éventuels.

Chaque milicien restitua son arme et l'équipement qu'il avait reçu pour l'opération. Vincent compta les cartouches non utilisées. Chaque milicien avait reçu cinq chargeurs de vingt cartouches. À eux six, ils avaient tiré plusieurs centaines de cartouches.

Ensuite, ils allèrent se laver le visage et les mains dans les lavabos. Czon sortit des boissons fraîches du frigo, et de quoi grignoter pour ceux qui avaient faim.

Un peu plus tard, dans le bureau de Kusatëkhot, ils racontèrent, l'un après l'autre, ce qu'ils avaient fait et comment ils avaient ressenti l'opération. Vincent prenait des notes. Kusatëkhot rappela aux miliciens que s'ils avaient des problèmes spirituels ou moraux suite à ce qui s'était passé à Tlipili, le prêtre Saiam Kotsaksha pouvait les aider, il avait été spécialement formé pour aider les miliciens.

Vincent rentra dans son appartement vers deux heures du matin. Trop fatigué pour prendre une douche, et ne voulant pas réveiller Bérénice, il se coucha tout habillé sur le lit, à côté d'elle.

À l'aube, elle le réveilla.

- Tu sens la poudre, mon chéri, lui dit-elle. C'était quoi, ton opération nocturne ?
- Un massacre. À Tlipili. Si tu écoutes la radio dans la journée, tu en entendras parler.
- Tu as tué quelqu'un ?
- Oui.
- Plusieurs ?
- S'il te plaît ! Je ne veux pas en parler ! Je n'ai pas le droit d'en parler !

Dans l'après-midi, Vincent et Kusatëkhot allèrent remettre au colonel le compte-rendu fait par Vincent. Le colonel était d'humeur joyeuse :

- Vous avez lu les journaux, non ? Lisez...

Il leur montra la première page d'un journal à grand tirage :

MASSACRE À TLIPILI
La nuit dernière, avant minuit, des inconnus armés de mitraillettes ont tué vingt-quatre personnes, dont dix-neuf hommes et cinq femmes, et ont blessé huit femmes, au cours d'une soirée à Tlipili. La plus jeune victime tuée, Melisa Pheako, n'avait que quatorze ans. Les assaillants ont tué systématiquement les hommes, qui étaient pour la plupart connus pour divers délits, achevant même les blessés. Dix-huit femmes présentes sur les lieux n'ont été ni tuées ni blessées. Toutefois, les tueurs les ont obligées à se dévêtir partiellement. Fortement traumatisées, elles ont été emmenées dans divers hôpitaux de Dibadi pour être examinées par des psychologues. Selon les témoignages recueillis, les tueurs recherchaient Matsugo Ishkala, âgé de vingt-six ans, un chef de bande tristement célèbre à Tlipili. Il ferait partie des victimes.

L'indignation est grande dans Dibadi suite à ce massacre inouï en temps de paix, et dont même la presse internationale s'est fait l'écho. Ce massacre, qui ravale le Niémélaga au niveau d'un État barbare, pose à nouveau la question de la compétence de la police, dont la corruption est notoire, et de l'utilité de la milice, cette police parallèle au recrutement discutable. Depuis des années les habitants de Dibadi, et ceux du quartier de Tlipili en particulier, subissent une criminalité intolérable et de plus en plus violente, ainsi que les exactions de policiers véreux et de miliciens brutaux, dans l'indifférence des pouvoirs publics. Le Ministre de l'Intérieur et le Directeur de la Police se sont rendus sur les lieux du drame.


- Vous avez lu ? Hein ? Dix-neuf crapules et cinq putes en moins, d'un seul coup ! Il roulait en limousine de luxe, Matsugo Ishkala ! Sans avoir jamais travaillé de sa vie ! Terminé ! Le harem, terminé aussi ! Bravo, chetencheda ! Ça c'est du boulot !

Vincent n'avait jamais vu le colonel aussi joyeux.

- Et la réputation du Niémélaga à l'étranger, mon colonel ? demanda Vincent.

- Mais on s'en fout de la réputation du Niémélaga à l'étranger, sergent-chef ! Le Niémélaga n'est pas un pays touristique, que je sache !
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Pomme de Terre



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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mer 28 Mai 2014 - 0:07

Le moins qu'on puisse dire c'est que tu as été rapide !

Très bon épisode encore une fois, je ne crois pas l'avoir déjà dit, mais je rejoindrai d'autres membres: continue, c'est très prenant comme histoire.

Ceci dit j'ai une question qui me turlupine en lisant la fin: les journaux ont le droit de dire des choses pareilles à Dibadi ?
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Anoev
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mer 28 Mai 2014 - 1:10

Mis à part deux~trois p'tits détails que j'ai regretté, j'ai trouvé l'ensemble très bien raconté. On croirait vraiment du vécu. Le cynisme du colonel est assez bien rendu aussi.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mer 28 Mai 2014 - 11:19

Pomme de Terre a écrit:
Ceci dit j'ai une question qui me turlupine en lisant la fin: les journaux ont le droit de dire des choses pareilles à Dibadi ?
La presse dibadienne appartient en partie à des sociétés contrôlées par les cyborgs, en partie à l'État, qui est également contrôlé par les cyborgs. Mais les cyborgs ne représentent que le millième de la population de Dibadi : seuls les patrons de presse sont des cyborgs. Les directeurs de journaux, de chaînes de télévision, etc, et bien sûr les journalistes, sont des humains. Les cyborgs favorisent les carrières des journalistes qui "pensent bien". Les contestataires sont virés dès qu'ils sont repérés.

Ceci étant, d'une part on n'empêche pas les gens de penser, d'autre part entre le patron de presse cyborg (l'équivalent local d'Arnaud Lagardère, par exemple) et le journaliste qui tient la rubrique des faits divers, il y a plusieurs niveaux hiérarchiques (rédacteur en chef, directeur du journal, responsable du groupe presse écrite, etc) si bien que le contrôle ne peut être qu'a posteriori.

En pratique, les patrons de presse font descendre vers le bas de la hiérarchie journalistique des "recommendations" : La corruption dans la police et la brutalité de la milice sont de notoriété publique, il est donc permis d'en parler. D'ailleurs, le gouvernement lutte contre la corruption, donc le champ est libre sur ce sujet (les cyborgs ne sont jamais corrompus, eux). En ce qui concerne les enlèvements, assassinats et actes de torture commis par la milice, il est interdit d'accuser la milice sans preuves certaines et validées par un tribunal, sous peine de poursuites judiciaires pour diffamation.

Une condamnation pour diffamation entraîne pour un journaliste de la prison ferme dans certains cas, et en tout cas la fin immédiate et définitive de sa carrière. Simplement insinuer que la milice pourrait être derrière certains enlèvements et assassinats entraîne des poursuites judiciaires, et au minimum donne des sueurs froides à un directeur de journal qui tient à garder son job. Certains ont des sueurs froides plus facilement que d'autres...

Dibadi se considère comme une société libre. Il est permis de râler, contre la criminalité, les mauvaises conditions de logement, la corruption, etc. Ce qui est interdit, c'est de remettre en cause la légitimité du gouvernement : ça s'appelle le délit de subversion. D'ailleurs, l'auteur de l'article se garde bien de le faire, il dénonce au contraire "l'indifférence des pouvoirs publics". Autrement dit, il appelle l'État cyborg au secours !

Le Dibadien moyen n'a pas l'impression de vivre dans une dictature. Il élit ses représentants syndicaux à son travail, et les représentants d'élèves à l'école où va son enfant. Il est souvent lui-même élu dans une association de locataires ou de co-propriétaires. La gestion des affaires publiques, qui est une chose complexe, est confiée à des spécialistes (juristes, économistes, administrateurs, hauts fonctionnaires) et il ne conçoit pas qu'il en soit autrement. Les lois sont votées par des sénateurs, qui sont des gens sages et expérimentés, et qui se cooptent entre eux. Il peut écrire tout ce qu'il veut à son journal, sa lettre sera publiée, à condition qu'elle ne soit ni diffamatoire, ni subversive, ni blasphématoire. Ces limites à la liberté d'expression lui paraissent évidentes et raisonnables.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mer 28 Mai 2014 - 13:44

Du coup c'est plus ou moins comme chez nous alors, aux différences près qu'il est permis de critiquer le gouvernement du moment qu'on s'oppose à lui par voie électorale, que les attaques en justice sont malgré tout bien moins fréquentes, et bien sûr que Lagardère n'est pas un cyborg (quoique).
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mer 28 Mai 2014 - 19:49

Bon, ben je viens de tout lire d'une traite, ça m'a fait perdre une journée de travail : signe que c'est vraiment chouette !

J'attends la suite maintenant  Laughing !

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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mer 28 Mai 2014 - 22:57

Merci à tous, vous m'encouragez ! Mon plus jeune fils, qui est aussi mon plus fidèle lecteur, a aussi aimé cette histoire. D'habitude j'écris sous l'inspiration du moment, ensuite je me relis et je corrige les erreurs. Il m'arrive de ne pas avoir d'idées concernant les aventures de Vincent pendant des mois, mais je vais essayer de me mettre plus régulièrement à la tâche, en priant les dieux du konachoustaï de m'inspirer... Wink
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mer 28 Mai 2014 - 23:10

Vilko a écrit:
Merci à tous, vous m'encouragez ! Mon plus jeune fils, qui est aussi mon plus fidèle lecteur, a aussi aimé cette histoire. D'habitude j'écris sous l'inspiration du moment, ensuite je me relis et je corrige les erreurs. Il m'arrive de ne pas avoir d'idées concernant les aventures de Vincent pendant des mois, mais je vais essayer de me mettre plus régulièrement à la tâche, en priant les dieux du konachoustaï de m'inspirer... Wink
C'est une religion polythéiste ? J'aime bien ça : on n'est pas sous la férule d'un seul dieu. Les cultes ptahx et ŧhub sont également polythéistes.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 29 Mai 2014 - 0:04

Anoev a écrit:
C'est une religion polythéiste ? J'aime bien ça : on n'est pas sous la férule d'un seul dieu. Les cultes ptahx et ŧhub sont également polythéistes.
Le konachoustaï est un panthéisme : l'univers est divin. Les êtres vivants font partie de l'univers, donc ils ne font qu'un avec la divinité. La méditation permet de se rendre compte de cette unité fondamentale avec la divinité (les Bouddhistes appellent cela l'éveil spirituel ou le satori). Les dieux chinooks (comme Matsu, dieu du tonnerre, ou Taia, dieu de la mort) sont seulement des symboles, vénérés uniquement parce qu'ils viennent des Chinooks, que les Dibadiens considèrent comme leurs ancêtres linguistiques. Les textes de référence du konachoustaï indiquent clairement que les dieux n'ont pas d'existence réelle.

Seuls les enfants et les gens superstitieux croient que les dieux existent vraiment, comme les fantômes et les démons. Ils ont d'autant plus envie d'y croire que selon le konachoustaï la prière et la magie sont totalement inefficaces pour agir sur l'univers. Les gens qui croient aux fantômes et ont démons ont aussi tendance à croire aux dieux, à l'efficacité de la prière et à la magie. Les "vrais" adeptes du konachoustaï ne croient qu'aux bienfaits de la méditation.

Le konachoustaï enseigne qu'après la mort, le cerveau étant détruit, les pensées, les sentiments et les souvenirs disparaissent à jamais. La matière (corps) et l'énergie (âme) dont était fait l'individu se dissolvent dans l'univers divin. Le bien et le mal que l'on a fait durant sa vie n'ont pas d'incidence sur ce que l'on devient après la mort, car l'univers est au-delà du bien et du mal, qui ne sont que des notions humaines. Il ne survit de l'homme que les conséquences de ses actes. Les Dibadiens qui ont du mal à accepter cet enseignement ont tendance à croire aux fantômes, comme à une sorte de survie, au moins provisoire, après la mort.

Vincent pratique très occasionnellement (et assez maladroitement) la méditation telle qu'elle est enseignée dans les temples konachoustaï. C'est un adepte du konachoustaï, car il en accepte les dogmes. Toutefois il ne croit ni aux dieux, ni aux fantômes, ni aux démons, ni à la magie.

La croyance aux démons a contaminé les cérémonies konachoustaï, qui font un grand usage de l'encens, dont l'odeur chasse les démons. Il est interdit de dessiner un démon ou d'écrire ou de prononcer son nom à l'intérieur d'un temple, de peur de le faire apparaître. Les prêtres préfèrent dire que l'encens met les fidèles dans un état d'esprit religieux, et que les images et les symboles de démons troubleraient cet état d'esprit religieux, voire mystique, qu'ils essaient de créer à l'intérieur des temples.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 29 Mai 2014 - 12:17

Y a-t-il des cultes secrets ? Si la seule condition religieuse pour entrer au Niémélaga c’est d’écrire « Oui » à la question « est-ce que le konachoustaï est votre religion ? » sur le formulaire, j’imagine qu’il doit y avoir plein de réponses insincères… On peut penser donc qu’il y a plusieurs « marranismes » à Dibadi, non ?

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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 29 Mai 2014 - 14:22

Emanuelo a écrit:
Y a-t-il des cultes secrets ? Si la seule condition religieuse pour entrer au Niémélaga c’est d’écrire « Oui » à la question « est-ce que le konachoustaï est votre religion ? » sur le formulaire, j’imagine qu’il doit y avoir plein de réponses insincères… On peut penser donc qu’il y a plusieurs « marranismes » à Dibadi, non ?
Beaucoup de Dibadiens adhèrent secrètement à une autre religion que le konachoustaï. S'ils sont découverts, ils risquent la prison et la clochardisation pour apostasie : renier sa religion est un délit au Niémélaga. Les tribunaux sont encouragés à être sévères, car les cyborgs contrôlent le système judiciaire, de la même façon qu'ils contrôlent les médias et la société dans son ensemble. Il y a quelques condamnations pour apostasie chaque année.

Un nombre assez important de Dibadiens, sans franchir le pas et rejeter formellement le konachoustaï, y ajoute des croyances rejetées par le dogme officiel. Par exemple, la croyance en un dieu de justice, ou l'idée de la réincarnation : selon qu'on a mené une bonne ou une mauvaise vie, on se réincarne dans une forme de vie supérieure ou inférieure. Techniquement, croire à la réincarnation n'est pas de l'apostasie, mais une hérésie, qui n'est pas un délit pénal à Dibadi... sauf lorsque les autorités ecclésiastiques considèrent qu'il y a "apostasie de fait". Mais les tribunaux sont réticents à condamner les gens pour apostasie dans ce genre de cas.

En pratique, les images du Bouddha sont considérées comme pouvant être intégrées au konachoustaï mais pas les images du Christ. Le konachoustaï a emprunté certains de ses dogmes et les techniques de méditation au bouddhisme, et certains de ses rituels et son organisation hiérarchique au christianisme.

L'image du Bouddha dans les temples konachoustaï est celle d'un moine errant, au crâne rasé et vêtu de haillons bruns, ce qui est censé correspondre à la réalité historique. Les autres représentations traditionnelles du Bouddha sont considérées comme non-konachoustaï, et donc interdites dans les temples.

Il existe des cultes secrets, en général chrétiens ou musulmans. Certains parents transmettent les traditions et croyances juives à leurs enfants, et essaient de garder des contacts avec d'autres Juifs cachés. La plupart du temps, ces communautés secrètes survivent difficilement à leurs fondateurs.

Les apostats sont envoyés dans une prison à part, de peur qu'ils ne convertissent leurs co-détenus. La plupart du temps, leurs croyances sont en fait confortées par leur incarcération, qui peut durer jusqu'à sept ans, et beaucoup sont condamnés plusieurs fois de suite. Les récidivistes ont toutefois tendance à mourir en prison, en général suite à une intoxication alimentaire ou à cause d'une allergie soudaine à un traitement médical.

On trouve de tout dans la prison des apostats : des prédicateurs chrétiens prêts à se sacrifier pour sauver les âmes des Dibadiens, des guerriers et guerrières de l'Islam prêts à mourir pour leur foi, mais aussi des illuminés barbus et chevelus, arrêtés après avoir invité la foule à se convertir au monothéisme sur un marché ou dans le métro. Les mères de famille arrêtées pour avoir enseigné le catéchisme ou l'Islam aux enfants de leur quartier ne font en général que quelques mois de prison, mais si elles récidivent elles risquent de finir leur vie dans un asile psychiatrique pour "démence religieuse".

Dire en public "Je suis chrétien et j'en suis fier" ou "Il n'y a qu'un seul Dieu et Mohammed est son prophète" est une apostasie. Les juges sont obligés par la loi de prononcer une peine de prison. Elle peut être suivie d'un internement psychiatrique, qui peut durer toute la vie, si le psychiatre de la prison, qui est généralement un cyborg, estime qu'il y a "démence religieuse".

Les asiles psychiatriques dibadiens mériteraient un chapitre à eux seuls. Ils sont souvent considérés comme pires que les prisons, c'est tout dire.

Beaucoup de femmes, secrètement monothéistes, cachent leur foi réelle, mais, par besoin d'aider les autres, participent aux activités sociales et charitables du temple de leur quartier. Les prêtres et prêtresses konachoustaï disent souvent, lorsqu'ils discutent entre eux, que les diaconesses bénévoles causent plus de problèmes qu'elles n'en résolvent, à cause des bêtises invraisemblables qu'elles disent aux fidèles dont elles s'occupent.

La situation religieuse à Dibadi est plus complexe et mouvante qu'on pourrait le croire. Un adepte sincère du konachoustaï peut très bien dire : "Je suis convaincu qu'il existe un dieu de justice dans l'univers". S'il se contente de le dire à ses amis, il ne sera pas inquiété, mais le prêtre du temple qu'il fréquente lui reprochera d'être en dehors du dogme et l'invitera à se ressaisir. Si, en revanche, il crée un groupe informel de croyants en ce dieu de justice, groupe qui se réunit à son domicile pour des discussions informelles, il sera contacté par un diacre ou un prêtre qui lui rappellera que l'apostasie est un délit. S'il persévère, il risque de faire l'objet d'une procédure judiciaire. Les magistrats laïcs détestent ce genre de dossiers, où l'on reproche à des gens d'avoir des idées qui ne font de mal à personne. Le risque pour les accusés de se retrouver en prison est faible, mais il n'est pas nul.

Certains hérétiques konachoustaï, toujours à la limite de l'apostasie mais assez prudents pour ne pas franchir la ligne rouge, pourrissent la vie du clergé depuis toujours. Heureusement, leurs élucubrations, si elles animent les discussions philosophiques des intellectuels, n'ont quasiment aucun écho dans le public.

Les groupes, même informels, de musulmans et de chrétiens sont considérés comme subversifs. Les peines de prison, pour subversion, concernant les membres de ces groupes, peuvent aller jusqu'à la prison à vie, mais elles sont effectuées dans la prison des apostats.

Mais le Niémélaga n'existe pas hors du monde, même virtuel : les autres nations reconnaissent au Niémélaga le droit de se définir comme un État konachoustaï, mais protestent vigoureusement quand des croyants sont incarcérés pour apostasie. Les Niémélagans préfèrent donc accuser les apostats de menées subversives, le fait pour des apostats de se constituer en groupe secret étant considéré comme une conspiration visant à détruire le fondement konachoustaï du Niémélaga.

Certains conspirateurs pas religieux du tout se prétendent chrétiens ou musulmans afin de bénéficier d'un soutien international. Les cyborgs considèrent qu'ils aggravent leur cas, car ils ajoutent la trahison à la subversion.

95% des Dibadiens sont soit des adhérents peu motivés du konachoustaï, soit des athées ou des agnostiques qui se disent konachoustaï sans l'être vraiment. Certains prêtres konachoustaï, entrés dans la profession pour les avantages qu'elle procure, sont en fait des athées. Parmi les 5% de Dibadiens restant, on trouve les konachoustaï fanatiques, partisans d'emprisonner non seulement les apostats mais aussi les hérétiques. On trouve aussi les monothéistes convaincus, mais dont seul un très petit nombre est prêt à prendre des risques réels par conviction religieuse. L'apostasie est loin d'être un problème de société à Dibadi.


Dernière édition par Vilko le Jeu 29 Mai 2014 - 14:40, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 29 Mai 2014 - 14:30

En définitive, pour devenir niémélagan, il vaut mieux y entrer athée : on a moindre risque de se recouper quand on adopte le konaċhœstaj, puisqu'on a pas de religion en entrant.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 29 Mai 2014 - 15:05

Ca me fait penser qu'il faudrait que j'entretienne un peu mon fil diégèse, avec pourquoi pas la religion.

Sinon en moschtein, "konachustai" ça se dirait... Bah... Ca se dirait pas ! Selon la diégèse de Vilko il y a toutes les chances pour que le Moschtein soit mort avant de que ses habitants puissent connaître ladite religion.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 29 Mai 2014 - 15:10

Pomme de Terre a écrit:
Vilko il y a toutes les chances pour que le Moschtein soit mort avant de que ses habitants puissent connaître ladite religion.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 29 Mai 2014 - 16:08

Anoev a écrit:
En définitive, pour devenir niémélagan, il vaut mieux y entrer athée : on a moindre risque de se recouper quand on adopte le konaċhœstaj, puisqu'on a pas de religion en entrant.
L'une des peurs des cyborgs, c'est que des immigrants, une fois arrivés à Dibadi, se déclarent franchement chrétiens, ou musulmans, et se révoltent pour avoir le droit de pratiquer librement leur religion, et pourquoi pas parler leur langue, etc.

Les cyborgs limitent le risque en faisant venir les immigrants du plus grand nombre de pays possible, et aussi en faisant venir une partie des femmes et des hommes de pays différents, ce qui les amène à littéralement acheter des jeunes filles dans certains pays. Lorsqu'elles sont très jeunes, ces jeunes filles, dont certaines n'ont que six ans, se retrouvent dans un orphelinat semblable à celui où travaille Bérénice. Elles y reçoivent une éducation dibadienne. Lorsqu'il est arrivé à Dibadi en venant de son pays d'origine, Vincent a vu un groupe de jeunes femmes, arrivées en train comme lui. Les exterminateurs de leur peuple les avaient vendues aux Niémélagans.

La première compagne de Vincent, Diletyet, est arrivée à Dibadi dans des conditions similaires. Elle parlait très mal le dibadien, du moins en arrivant, car son initiation à la culture dibadienne, dans un camp de réfugiés, avait été minimale, mais elle était déjà trop âgée pour passer par un orphelinat. Vivant avec Vincent, elle n'avait que le dibadien comme langue commune avec lui, et du fait de son jeune âge seulement une connaissance assez imprécise de sa culture ancestrale, vite effacée par la culture dibadienne, dont le konachoustaï fait partie.

Vincent est arrivé athée. Le konachoustaï lui donne un certain réconfort moral quand il se sent en désarroi, mais cela ne va guère plus loin. Il adhère au konachoustaï parce qu'à Dibadi c'est la solution de facilité.

Pomme de Terre a écrit:
Selon la diégèse de Vilko il y a toutes les chances pour que le Moschtein soit mort avant de que ses habitants puissent connaître ladite religion.
Tu es bien pessimiste ! N'oublie pas que 100% des gagnants du loto ont acheté un ticket ! Il y aura des survivants... Pour en faire partie, il suffira d'avoir de la chance. Qui aurait pu se douter que quelques centaines d'hommes préhistoriques, vêtus de peaux de bêtes et armés d'os et de pierres taillées, franchissant le détroit de Behring il y a quinze mille ans, peupleraient les Amériques du Canada jusqu'à la Terre de Feu ?
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 29 Mai 2014 - 16:26

Vilko a écrit:

Pomme de Terre a écrit:
Selon la diégèse de Vilko il y a toutes les chances pour que le Moschtein soit mort avant de que ses habitants puissent connaître ladite religion.
Tu es bien pessimiste ! N'oublie pas que 100% des gagnants du loto ont acheté un ticket ! Il y aura des survivants... Pour en faire partie, il suffira d'avoir de la chance. Qui aurait pu se douter que quelques centaines d'hommes préhistoriques, vêtus de peaux de bêtes et armés d'os et de pierres taillées, franchissant le détroit de Behring il y a quinze mille ans, peupleraient les Amériques du Canada jusqu'à la Terre de Feu ?

Des survivants oui, mais le Moschtein et sa culture en tant que tels risquent fort d'avoir disparu ou d'être considérablement dilués dans un mélange multiculturel postapocalyptique. En effet, tu avais bien dit que seuls quelques états isolés (comme des îles) ou suffisamment forts auraient survécu, le Moschtein n'étant ni l'un ni l'autre, je suppose qu'il disparaitrait en tant que tel, et avec lui une bonne partie de sa culture, au gré des guerres et des migrations. Mais sait-on jamais: peut-être qu'à l'époque de Dibadi il y aurait un néo-Moschtein, avec une langue moschtein dégénérée, une culture lui empruntant ainsi qu'à plein d'autres, et une localisation et une population tout à fait différentes. Ca pourrait être un truc cool à écrire ça d'ailleurs...
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 29 Mai 2014 - 17:25

Vilko a écrit:
Il adhère au konachoustaï parce qu'à Dibadi c'est la solution de facilité.

J'ai l'impression qu'il suit souvent la solution de facilité ^^.

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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 29 Mai 2014 - 18:30

Super texte, comme d'habitude. Est-ce que la plupart des miliciens n'ont aucun problème à effectuer leurs "missions"?

Pomme de Terre a écrit:
Vilko a écrit:
Pomme de Terre a écrit:
Selon la diégèse de Vilko il y a toutes les chances pour que le Moschtein soit mort avant de que ses habitants puissent connaître ladite religion.
Tu es bien pessimiste ! N'oublie pas que 100% des gagnants du loto ont acheté un ticket ! Il y aura des survivants... Pour en faire partie, il suffira d'avoir de la chance. Qui aurait pu se douter que quelques centaines d'hommes préhistoriques, vêtus de peaux de bêtes et armés d'os et de pierres taillées, franchissant le détroit de Behring il y a quinze mille ans, peupleraient les Amériques du Canada jusqu'à la Terre de Feu ?
Des survivants oui, mais le Moschtein et sa culture en tant que tels risquent fort d'avoir disparu ou d'être considérablement dilués dans un mélange multiculturel postapocalyptique. En effet, tu avais bien dit que seuls quelques états isolés (comme des îles) ou suffisamment forts auraient survécu,
Le monde, hors des états qui se sont imposés, est une vaste zone anarchique et désordonné? Les populations se sont peut-être reformés en petits villages agricoles, non?
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 29 Mai 2014 - 22:38

Ɣovu a écrit:
Super texte, comme d'habitude. Est-ce que la plupart des miliciens n'ont aucun problème à effectuer leurs "missions"?
Ni plus ni moins que tous les soldats du monde en temps de guerre. Ce qui se passe à notre époque dans certains pays du Moyen-Orient ou récemment en Tchétchénie est bien pire que tout ce que décris. Les vidéos sont sur Internet...

Ɣovu a écrit:
Le monde, hors des états qui se sont imposés, est une vaste zone anarchique et désordonné? Les populations se sont peut-être reformés en petits villages agricoles, non?
Pas encore ! Dans mon idéomonde, le maximum démographique mondial sera de huit milliards d'êtres humains vers 2020, ou plus vraisemblablement neuf milliards vers 2030, compte tenu de l'inertie démographique : les jeunes étant plus nombreux que les vieux au niveau mondial, la population continue d'augmenter globalement, bien que la natalité s'effondre.

La transition vers le minimum démographique (deux milliards, au plus) n'est pas encore terminée au 22e siècle, époque où vit Vincent. Cette transition, commencée dès le premier tiers du 21e siècle, prendra un siècle ou deux. Elle sera brutale, car elle sera exactement parallèle à la courbe de la production d'énergie, qui chutera plus vite qu'elle n'a monté.

Même si elle dure deux siècles, et que la population au bout de ces deux siècles est encore de deux milliards d'êtres humains, elle implique au minimum une baisse de la population mondiale de 35 millions d'êtres humains chaque année, en moyenne. Si la transition ne dure qu'un siècle, 70 millions d'êtres humains doivent mourir chaque année, sur toute la planète, sans être remplacés par des nouveaux-nés.

Pour mémoire, la Seconde Guerre Mondiale a duré six ans (1939-1945) et a tué soixante millions de personnes. L'avenir, dans mon idéomonde, c'est l'équivalent d'une guerre mondiale chaque année... pendant un siècle ou deux.

Les cyborgs ont tué ou chassé de leur pays une centaine de millions de personnes, mais ils en ont accueilli neuf millions à Dibadi. Cela représente trois ans de baisse de la population mondiale dans l'hypothèse "longue" (deux siècles), et un an et demi dans l'hypothèse "courte" (un siècle). Les cyborgs ne sont donc responsables, dans mon idéomonde, que de 1,5% de la baisse totale de la population humaine. Un détail dans l'histoire de la Transition. Leur rôle est en fait positif, puisque le Niémélaga est un pays où la civilisation est préservée, ce qui est loin d'être le cas ailleurs.

Les pays qui s'en sortent sont quand même assez nombreux. Il y a l'Aneuf, qui dispose d'assez de terres cultivables pour nourrir sa population, et qui a construit les infrastructures nécessaires pendant qu'il était temps : centrales solaires, barrages hydroélectriques, réseau ferré assez dense... De plus, l'Aneuf est une île, donc assez facile à défendre contre les invasions. La Nouvelle-Zélande et l'Australie sont un peu dans la même situation.

Le Padzaland, voisin du Niémélaga, a réussi à maintenir ses structures, en se militarisant, ce qui lui a aussi permis, cerise sur le gâteau, d'imposer son protectorat sur le Niémélaga. Le Padzaland vit en partie grâce au tribut en céréales et électricité que lui paye chaque année le Niémélaga.

La cause majeure de ces guerres et famines, dans mon idéomonde, c'est l'épuisement des ressources en combustibles fossiles, qui amène, mais sur toute la planète, une catastrophe de même ampleur que la grande famine irlandaise au 19e siècle. Le Niémélaga est épargné car les cyborgs savent fabriquer le yeksootch, le gaz pensant qui permet aussi de stocker et de conserver l'énergie. L'électricité, au Niémélaga, est surtout d'origine solaire : à la campagne, les panneaux solaires recouvrent des dizaines de milliers de kilomètres carrés. Les piles au yeksootch permettent de faire voler les avions à hélices, ce qui est bien utile quand le kérosène se vend à un prix astronomique.

Et après la Transition ? Eh bien, il y aura des millions de petits villages agricoles, bucoliques et vivant en quasi-autarcie au milieu des ruines, sauf certains pays comme le Padzaland et l'Aneuf, qui auront préservé l'essentiel de leur structure industrielle. Il y aura aussi le Niémélaga, surarmé, avec sa technologie avancée et ses millions ou dizaines de millions de klelwaks, d'androïdes, de drones et de robots, prêts à conquérir le monde...

Mais ça, Vincent ne le verra pas...
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