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 Comment Vincent apprit le dibadien

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Vilko
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Sam 19 Fév 2011 - 10:53

Akorion a écrit:
Au début de l'histoire, nous avons un personnage principal (Vincent) qui se situe dans une trame chronologique et avec une finalité: les évènements sont racontés dans l'ordre où ils arrivent et Vincent nourrit l'espoir d'intégrer Dibadi. Le fait de raconter chronologiquement donne un sens : on désire savoir ce qui se passe... après, et la finalité: un but. Tout est donc très clair. (Je veux dire par là que tu ne brouilles pas intentionnellement les pistes ; dans ce qui suit il n'y a ni jugement, ni échelle de valeur : tout est à l'appréciation de l'auteur!)
Mais au fil des chapitres, cela se dilue lentement pour disparaître peu à peu. On en arrive à des chapitres qui s'autosuffisent et qui, au gré du lecteur pourraient être lus dans le désordre.
Il n'y a plus au sein de l'histoire ni but, ni sens (=direction). Ce n'est pas négatif. Mais est-ce la volonté de l'auteur?
Il y a des chapitres descriptifs, qui effectivement pourraient être lus dans le désordre, mais j'aime bien décrire Dibadi et le Niémélaga en essayant de donner au lecteur l'impression qu'il y est. Depuis que le Niémélaga a été envahi par des réfugiés armés, l'action est plus linéaire : le destin de Vincent est lié au déroulement de la guerre.

Akorion a écrit:
la société dibadienne est par essence figée
Uniquement dans le sens où elle n'est pas démocratique, bien que certaines libertés y existent. Mais même les cyborgs n'arrivent pas à tout contrôler.

Akorion a écrit:
il est assez facile de se perdre et de se demander : mais où l'auteur veut-il en venir?? Vincent se perd-il dans Dibadi? Le seul fait de devenir policier semblerait le prouver, non? Un policier défend l'ordre établi. Il n'est pas là pour donner son avis ou le changer (l'ordre). Il représente le type de société dans lequel on vit car il le défend. Le fait pour Vincent de devenir policier présume son assimilation et l'objectif atteint de l'auteur.
À Dibadi la milice est une institution intermédiaire entre la police et l'armée, une force qui n'a ni l'éthique de la police ni les valeurs de l'armée.

L'éthique de la police, ce sont, en gros, les valeurs républicaines. La police défend la société contre les criminels, et donc protège la démocratie, car il n'y a pas de liberté sans sécurité des personnes et des biens (on n'est pas libre si on a peur en permanence de se faire agresser). Le public, et même les suspects, ont des droits, et un policier qui ne respecte pas les régles est sanctionné. La police dibadienne (en uniforme gris) partage, en gros, cette éthique (bien que la notion de démocratie y soit remplacée par celle d'harmonie sociale, patityet - littéralement, "compréhension"). Toutefois, comme dans "Épépé", rien ne fonctionne comme prévu à Dibadi : les hôpitaux sont à court de personnel, les logements sociaux sont surpeuplés et mal entretenus, etc. La ville, prévue pour quatre millions d'habitants, en compte neuf. La police ne fait pas exception à la règle et souffre d'un niveau de corruption et d'incompétence assez élevé.

Les valeurs de l'armée : patriotisme, sens de l'honneur, etc. L'une des maximes de la Légion Étrangère est : "Tu respecteras l'ennemi vaincu." À mon avis, l'une des plus belles phrases qui soient. L'armée niémélagane (en uniforme blanc) est composée essentiellement de cyborgs, et son patriotisme est limité à la communauté cyborg (qui dirige Dibadi et le Niémélaga). Le sens de l'honneur des cyborgs se limite à une obéissance totale envers leurs supérieurs, sauf si obéir à un ordre met en danger la communauté cyborg toute entière (mais le cas est rarissime).

Il n'y a rien de tout cela dans la milice (en uniforme marron). Les miliciens sont payés pour faire un travail, et ce travail consiste à exécuter sans état d'âme les ordres qu'ils reçoivent. L'idée que même les clochards ont le droit de vivre n'a pas sa place dans la culture professionnelle des miliciens. Ils vivent entre eux, dans des casernes, et ils sont donc largement coupés de la population. Vincent est devenu milicien parce c'est moins fatigant que d'être travailleur manuel. Il faut bien vivre...

Akorion a écrit:
De tout ce qui suit, une question : est-il plus dans ton idée (te faire plaisir) de raconter des chapitres qui vont éclairer un monde, une société, sa langue, via un personnage qui s'intègre..., ou au contraire, après une parenthèse de temps, d'abscence de chronologie qui peut indiquer une dissolution des repères, de reprendre le court du temps pour écrire un roman, c'est-à-dire nous ammenant à un achèvement de Vincent, ou à tout le moins vers une finalité qui peut ne pas être celle de Vincent?
Lis les chapitres suivants et tu verras. Wink

Akorion a écrit:
Je reprends la citation et me demande : Comment des gens peuvent-ils perdre leurs racines, leurs valeurs? Même en le souhaitant!! Ce me paraît être un objectif bien difficile. Je pense (mais je me trompe souvent) qu'un adulte reste ce qu'il est (à moins d'être reconditionné par des drogues et des techniques de reconditionnement...
L'histoire de l'humanité - notamment l'histoire de la Seconde Guerre Mondiale - montre que l'être humain est très adaptable, pour le meilleur comme pour le pire. Les gardiens des camps de concentration étaient des gens ordinaires, comme le montrent les enquêtes qui ont été faites après la guerre.

Akorion a écrit:
Quelque part, ton texte m'a beaucoup fait penser à "1981".)
Tu veux dire à "1984" ? Peut-être. J'ai lu le livre à l'âge de 15 ans, le premier livre que j'ai lu en anglais... Et j'ai été fasciné par la Novlangue...

Akorion a écrit:
Tenter de perdre son moi, c'est jouer dangereusement avec la schisophrénie, non?
Vincent essaie de vivre le plus normalement possible, avec un salaire régulier, un logement, une compagne... Il essaie de s'intégrer à la société dibadienne parce que c'est la seule façon d'échapper à la clochardisation, qui est souvent mortelle à Dibadi. "Qui suis-je ?" n'est pas une question que les gens se posent à Dibadi. S'ils sont là c'est parce qu'ils ont appris le dibadien et accepté de se convertir à la religion konachoustaï.

Akorion a écrit:
D'un point de vue du ressenti, lorsque je lis ton histoire, je ressens l'acculturation de Vincent comme un drame, comme une agonie muette. Vincent s'enfonce dans quelque chose qui au lieu de lui faire changer de culture, le déshumanise (l'épisode avec les clochards). Il a voulu, il subit et il accepte parce que c'était son choix, même si moralement, le choix devient discutable. Qu'en penses-tu?
Vincent a des problèmes de conscience, mais ce n'est pas un révolté. Il essaie de survivre à l'intérieur du système, comme la plupart des gens. Les valeurs morales qui avaient cours dans le pays où il a grandi ne sont pas celles des Dibadiens. Il doit s'y résigner.

Akorion a écrit:
Changeons de sujet. Il y a une chose qui me chagrine beaucoup, c'est le contexte planètaire que l'on a bien de mal à définir. Je pense que c'est intentionnel, mais personnellement, cela m'empêche de comparer par l'analyse Dibadi avec l'extérieur. Je ne peux la mesurer qu'à l'aune d'elle-même et à la socité dont elle est issue, la nôtre (même si cette autre a été transformée par les cyborgs.)
Alors bien sûr, nous sommes dans une histoire d'anticipation (2051+ environ). Il y a un gaz intelligent (j'y reviendrai), des cyborgs, etc... Le futur proche, donc.
Mais pourquoi, au nom de tous les dieux, les gens fuient-ils vers Dibadi?????
Que savons nous : des guerres, des dictatures, des femmes exploitées et vendues, des peuples éradiqués, internet qui ne fonctionne plus.
Tout cela a besoin d'une explication plausible car le phénomène est planétaire. Comment en Europe pourrait-on en arriver là?
On est déjà en train d'y arriver. Very Happy

Je m'explique : dans notre monde, les ressources minérales (notamment le pétrole) s'épuisent, la population de la planète continue d'augmenter, et la production agricole stagne. Nous en subissons déjà les effets en Europe, avec la baisse du niveau de vie moyen. J'ai cité dans un autre fil l'exemple de l'Égypte : 80 millions d'habitants, mais le pays ne peut en nourrir que 40. Il faut importer de quoi nourrir les 40 millions restants. C'est de plus en plus difficile, et dans l'avenir ce sera peut-être impossible.

Les aventures de Vincent sont basées sur l'hypothèse (de pure science-fiction, j'espère) que le monde va rater la transition vers l'après-pétrole, et que des famines monstrueuses vont en résulter. Il s'agit naturellement d'une hypothèse purement littéraire. Que se passerait-il si l'Égypte n'arriverait plus à importer de quoi nourrir 40 millions de personnes aujourd'hui, et le double dans une trentaine d'années ? Le chaos. Des millions, voire des dizaines de millions de gens, qui savent qu'ils vont mourir de faim, et que le désespoir transforme en boat people naviguant vers l'Europe, ou jette sur les routes en direction d'Israël et de la Libye. Si on extrapole à la plus grande partie du Tiers-Monde, on en arrive à un monde semblable à celui de Dibadi.

Internet existe toujours dans le monde de Dibadi, mais les ordinateurs sont chers, et de toute façon le réseau est contrôlé par les cyborgs.

Akorion a écrit:
Mais pourquoi, au nom de tous les dieux, les gens fuient-ils vers Dibadi?????
Parce qu'on y mange à sa faim, ou à peu près... Les pays au sud-est de Dibadi, c'est l'Égypte en 2050, dans une hypothèse apocalyptique.

Akorion a écrit:
Car je pense que Vincent est français (le prénom peut être donné dans plusieurs pays mais son livre de départ est en français et je crois bien me souvenir que Dibadi est en France.) Des dictatures planétaires, des famines partout, etc... Il faut une catastrophe, une apocalypse, un truc terrible (comme dirait Nicolas, le petit.)
Or, une telle catastrophe doit marquer les esprits, les âmes, l'environnement. Vincent en aurait eu des traumatismes visibles - ce qui n'est pas le cas. C'est donc ancien, plus ancien que lui : 2030, 2040 et l'on serait en 2060, 2070... Mais des personnages d'environ 40 ans devraient s'en rappeller et il devrait y avoir des traces visibles (ou invisibles mais palpables) d'une telle catrastrophe. Or, rien ou pas grand chose (je pense à internet, mais cela me paraît bizarre)... Il est dès lors plus difficle de croire en cette société dibadienne qui se veut actuelle et réelle, au sein d'un environnement, d'un univers qui lui, ne le paraît pas ou plus ou pas assez pour le lecteur...
Vincent a grandi dans un pays développé qui n'a pas été directement touché par les famines et les guerres. Mais les traces des destructions et des massacres sont visibles, sinon à Dibadi même, du moins dans la campagne alentour, pour qui sait les voir :

Citation :
La région avait dû être urbanisée autrefois, comme souvent au Niémélaga. On voyait bien que le terrain avait été nivelé au bulldozer et recouvert de terre avant d'être rendu à l'agriculture. Les collines avaient la forme caractéristique des monceaux de débris que l'on recouvre de déchets organiques et qu'on laisse ensuite envahir par les mauvaises herbes et les coquelicots. Des dizaines de milliers de personnes, peut-être davantage, avaient dû vivre là, autrefois. Qu'étaient-ils devenus ? Peut-être s'étaient-ils enfuis dans des régions éloignées où ils avaient pu survivre. À Dibadi même, peut-être. La majorité d'entre eux avait dû mourir exterminée par les klelwaks et les robots de combat des cyborgs. Ensuite les bulldozers étaient venus et avaient jeté leurs cadavres sur les collines de débris...
(page 3 du présent fil)

Les autres habitants de Dibadi ont été plus directement marqués par les catastrophes, mais ils refont leur vie à Dibadi. On pourrait les comparer aux Cambodgiens qui ont échappé aux massacres commis par les Khmers Rouges dans les années 70 (deux millions de morts sur sept millions d'habitants) et qui ont trouvé refuge en France. Ils ont appris le français, trouvé du travail et fondé des familles. Leurs enfants, qui parlent rarement le cambodgien, se sont assimilés et se marient souvent hors de leur communauté. La vie continue.

Akorion a écrit:
je sens un désir de huis clos.
"Épépé" est un huis clos, le héros n'arrive pas à sortir de la ville. Ce n'est pas le cas de Vincent, à proprement parler, mais je doute qu'il arrive à échapper à Dibadi.
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Akorion



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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Sam 19 Fév 2011 - 17:56

Citation :
Depuis que le Niémélaga a été envahi par des réfugiés armés, l'action est plus linéaire : le destin de Vincent est lié au déroulement de la guerre.

Je ne sais pas ce qu'est le Niémélaga, mais je pense que je découvrirais tout cela en lisant la suite.

Citation :
il n'y a pas de liberté sans sécurité des personnes et des biens (on n'est pas libre si on a peur en permanence de se faire agresser).

Je ne suis que modéremment d'accord avec cette assertion. Liberté et sécurité sont interdépendantes et antinomiques, avec un lien de relation, voire (c'est mon avis) de subordination.
De nos jours, on estime que pour rester libre dans nos sociétés, il nous faut savoir restreindre nos "libertés" et accepter de plus en plus de contrôle, de surveillance pour simplement protéger notre droit à vivre et par là à être libre.
C'est déjà arrivé. A la chute de l'empire romain, durant ce que l'on appelle l'Antiquité tardive et le haut Moyen-âge, pour justement assurer sa survie, le peuple, les gens ont lentement autorisé que leur liberté soit rognée, à tel point qu'ils sont devenus des serfs (ce ne sont pas des esclaves au sens romain ou grec du terme, mais des personnes soumises à des servitudes, parfois très lourdes.)

On assiste aujourd'hui à un phénomène qui va dans ce sens (sans aller bien sûr jusqu'à de telles extrêmités.) La question est donc la suivante : à partir de quand, au nom de ma sécurité pour être libre de réaliser ce que je désire, ne suis-je plus libre?
On ne peut affirmer, par exemple (et ce, n'est qu'un exemple), que sous pretexte d'assurer les vols il est nécessaire de faire des scaners en nu intégral. Il y a là un choix à faire qui ne va pas de principe. Et chaque choix vers plus de sécurité nous enchaîne un peu davantage.
Or, je ne pense pas que la peur soit négative. La peur dans son sens fort du terme - l'angoisse philosophique de la mort, nous oblige à regarder en face notre vraie et véritable mortalité. Dans les textes de l'Edda poétique il est dit : "Un jour, il faut mourrir" (tiré je crois du "Sanglier de la Valhöll", mais je ne suis pas sûr. Je vais vérifier scratch .) Qu'importe si c'est aujourd'hui ou demain, la mort est toujours là. Alors ne vaut-il pas mieux vivre libre - dans cette angoisse - que de devenir "esclave" de sa peur de devoir mourir subitement et ainsi de permettrer d'être réellement un "esclave" sans liberté aucune?
Bon, je sais que c'est facile à dire. Les valeurs de notre société, notre éducation ont remplacé le fait de vivre, par le fait d'être vivant. Et moi le premier, il m'est toujours difficile de vouloir risquer risquer ma vie lorsque c'est si facile de se laisser ficher avec d'autre pour être : sûr!

Bon, j'ai un problème avec les citations??? Je mets tes propos entre crochets.

["Tu respecteras l'ennemi vaincu." À mon avis, l'une des plus belles phrases qui soient.]

Pourquoi? A mon sens, le plus beau serait de n'avoir pas d'ennemis... Je sais, je suis utopique flower .

[L'histoire de l'humanité - notamment l'histoire de la Seconde Guerre Mondiale - montre que l'être humain est très adaptable, pour le meilleur comme pour le pire. Les gardiens des camps de concentration étaient des gens ordinaires, comme le montrent les enquêtes qui ont été faites après la guerre.]

Oui, mais je ne parlais pas de cela. Dans ce que tu affirmes, on est dans un système d'autorité, de hiérarchie et de délégation de responsabilité. Le soldat exécute les ordres : il n'y est pour rien (cf l'expérience de Milgram.)
Je parlais d'une personne qui, disons, pour prendre mon exemple de français, devenait allemand de manière totale, complète, sans états d'âme. Et je pense que c'est très difficile parce que même si je le désire plus que tout, mes références automatiques, mon sens des valeurs, du beau, du goût, de la vie et de la mort, de la morale, de l'humour (surtout de l'humour!!!) et j'en passe, sont chevillés au corps. Cela prend du temps, beaucoup de temps. Il y a des résistences invisibles. Je ne dis pas que c'est impossible, mais cela dépend beaucoup des personnes et de l'environnement (je reconnais que Dibadi est particulière - elle semble représenter un havre au sein d'un chaos dévorant ; mais un havre bien sombre). Mais entre se fondre dans le moule, dire : je parle dibadien, je suis dibadien, et devenir un vrai dibadien dans tous les sens du terme... Même à la toute fin, Vincent aura des résurgences de son passé : une blague qu'il mettra du temps à comprendre, un accent lointain qui resurgira spontanément à cause de la fatigue, des rêves...

[Tu veux dire à "1984" ?]

Ah, là, là! Je suis vraiment une quiche. Oui, je parle de 1984. je l'ai lu deux fois, la dernière fois il y a un an environ, et à chaque fois ce livre me fais peur et me retourne le ventre. C'est tellement bien fait pale .

[Vincent essaie de vivre le plus normalement possible, avec un salaire régulier, un logement, une compagne... Il essaie de s'intégrer à la société dibadienne parce que c'est la seule façon d'échapper à la clochardisation, qui est souvent mortelle à Dibadi. "Qui suis-je ?" n'est pas une question que les gens se posent à Dibadi. S'ils sont là c'est parce qu'ils ont appris le dibadien et accepté de se convertir à la religion konachoustaï.]

Est-ce que la seule façon d'échapper à la clochardisation est de devenir milicien? De tuer d'autres gens pour ne pas être tué?
Je trouve Vincent froid, calculateur, quelque part fainéant et un poil ambitieux. J'avoue que j'ai du mal à lui trouver des qualités. Tenace, réaliste... Mais il m'en faut lire davantage.
Le personnage qui lui m'a beaucoup touché (j'ai oublié son nom) c'est le gars qu'il rencontre au début lors de l'inscription et qu'il retrouve quelques mois plus tard. Un être profondément humain, chaud, attachant et pourtant, d'une certaine façon, lucide : il n'est pas fait pour ce monde, ici ou ailleurs. On l'aime et il va mourir (je ne sais pas, mais c'est l'effet que cela donne.) Une sympathie mêlée de pitié est présente ; on aimerait le sauver, mais on ne peut pas. Ce personnage est très fort, très bien croqué. Bravo.

[Il doit s'y résigner.]

Oui, je pense que tu as parfaitement raison : le drame ici se noue autour de la résignation.

Pour ce qui est de ta vision du monde, je ne suis pas d'accord. Mais je sortirais vraiment du cadre de ce forum si j'abordais ce sujet très complexe. Peut être dans le café Very Happy .
Disons simplement que j'ai foi dans l'humain, même si les contre-exemples sont trop nombreux. Etre utopiste ne m'empêche pas d'être réaliste.

[Leurs enfants, qui parlent rarement le cambodgien, se sont assimilés et se marient souvent hors de leur communauté. La vie continue.]

C'st vrai, mais j'ai connu l'exemple d'une française de parents vietnamiens, qui était rétournée dans son pays et qui aujourd'hui encore (en 2001) essaie de retrouver sa famille d'origine (je ne sais pas ce que cela a donné.) L'espoir, l'espoir est plus fort que tout : phaé en néhíèl (ou faé, j'avoue que je ne sais pas encore...), quelque chose qui s'envole... qui s'envole... qui s'envole...
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Vilko
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Sam 19 Fév 2011 - 21:13

Akorion a écrit:
Je ne sais pas ce qu'est le Niémélaga, mais je pense que je découvrirais tout cela en lisant la suite.
Le Niémélaga est le nom du pays dont Dibadi est la capitale. La population humaine est presque entièrement rassemblée dans la capitale, le reste du pays est constitué de zones agricoles et industrielles robotisées qu'il est très difficile à un humain de traverser.

Akorion a écrit:
Liberté et sécurité sont interdépendantes et antinomiques, avec un lien de relation, voire (c'est mon avis) de subordination.
C'est beaucoup plus flou dans la pratique, malheureusement. Il n'y a pas de couvre-feu dans nos villes, mais dans certains quartiers il y a un couvre-feu de fait, puisque les gens ont peur de sortir le soir. Et s'il n'y avait pas certaines restrictions aux libertés (par exemple, l'interdiction de porter sur soi une arme à feu dans la rue, etc) ce serait encore pire. Parfois, c'est la loi qui libère, et la liberté qui opprime. Par exemple, s'il n'y avait pas des lois qui obligent les restaurateurs à respecter certaines normes d'hygiène, même manger dans un restaurant serait dangereux.

Akorion a écrit:
La question est donc la suivante : à partir de quand, au nom de ma sécurité pour être libre de réaliser ce que je désire, ne suis-je plus libre?
C'est quand tu le décides. Very Happy

La liberté est quelque chose de subjectif : Vincent se considère comme libre, puisque il a pu faire les choix qu'il voulait, notamment choisir son pays et sa profession. Mais beaucoup de gens considéreraient que porter un uniforme de milicien dibadien est incompatible avec la notion même de liberté...

Akorion a écrit:
La peur dans son sens fort du terme - l'angoisse philosophique de la mort, nous oblige à regarder en face notre vraie et véritable mortalité. Dans les textes de l'Edda poétique il est dit : "Un jour, il faut mourrir" (tiré je crois du "Sanglier de la Valhöll", mais je ne suis pas sûr. Je vais vérifier scratch .) Qu'importe si c'est aujourd'hui ou demain, la mort est toujours là. Alors ne vaut-il pas mieux vivre libre - dans cette angoisse - que de devenir "esclave" de sa peur de devoir mourir subitement et ainsi de permettrer d'être réellement un "esclave" sans liberté aucune?
Tu trouveras la même notion dans les textes bouddhistes, surtout le bouddhisme theravada : "Tout ce qui est né est voué à la maladie, au déclin et à la mort." Le bouddhisme peut être considéré comme un effort pour surmonter la peur existentielle de la mort.

Akorion a écrit:
Même à la toute fin, Vincent aura des résurgences de son passé : une blague qu'il mettra du temps à comprendre, un accent lointain qui resurgira spontanément à cause de la fatigue, des rêves...
Vincent ne renie pas ses origines. À Dibadi, la plupart des habitants sont d'origine étrangère, comme lui. Les seuls habitants qui ne parlent que le dibadien sont ceux qui sont nés à Dibadi. Simplement, avoir une bonne maîtrise du dibadien permet d'avoir accès à des fonctions mieux rémunérées et à la connaissance (puisque tous les livres sont écrits en dibadien). C'est aussi la seule langue qui soit commune à toute la population, et la seule à être autorisée dans les médias, l'administration et l'enseignement. Personne ne se soucie des accents, l'important c'est d'être compris et de se faire comprendre.

Dibadi est une société qui n'a pas de culture propre, sauf :

1. Sa langue, qui n'existe nulle part ailleurs, et qui n'a pas de littérature spécifique. La plupart des livres écrits en dibadien sont des traductions.
2. Son alphabet (emprunté aux Mormons).
3. Sa religion, sorte de panthéisme mêlé de légendes amérindiennes et de rituels d'allure chrétienne. Le clergé est organisé à peu près comme le clergé catholique. Pour le citoyen moyen l'appartenance religieuse est plus théorique que réelle, seuls comptent les mariages et les enterrements.
4. Les cyborgs et autres humanoïdes, et les intelligences artificielles. Mais ce dernier trait "culturel" ne se voit pas dans les rues, les cyborgs essayant de se faire passer pour des humains et gardant les klelwaks et les robots intelligents hors des limites urbaines.
5. La boisson nationale, l'otlakhya (pour ceux qui boivent de l'alcool, et ils sont nombreux à Dibadi).

En écrivant les aventures de Vincent je me suis d'ailleurs aperçu qu'une ville sans culture, ça n'existe pas. Une communauté humaine crée de la culture par le fait même qu'elle existe. Dibadi a sa culture, basée sur son histoire (même largement bidon : le mythe des quatre vieillards, par exemple), son mode de vie (éducation et système de santé gratuits, très faible taux de natalité compensé par une immigration permanente), son univers mental (peur permanente de la clochardisation, violence latente) et même sa créativité artistique (poètes des rues, etc).

L'être humain a toujours une activité artistique, même dans la pauvreté, et même dans les camps de prisonniers. Les Eskimos d'autrefois, qui vivaient dans une grande pauvreté matérielle, sculptaient l'ivoire. Je pense que les Dibadiens, s'ils existaient dans la réalité, créeraient des oeuvres artistiques originales, mélange d'influences diverses (les cultures d'origine des habitants) et de réalité dibadienne.

J'ai toujours été fasciné par les poètes maudits comme François Villon, Baudelaire et Rimbaud. À Dibadi, ils composeraient leurs oeuvres en dibadien et ils les chanteraient dans les bars, dans le style de Renaud ou de Georges Brassens. Peut-être aussi façon "slam" comme Grand Corps Malade.

Question peinture et sculpture, je vois bien un certain style Art Brut pour l'art populaire, spontané.

Akorion a écrit:
Est-ce que la seule façon d'échapper à la clochardisation est de devenir milicien? De tuer d'autres gens pour ne pas être tué?
Je trouve Vincent froid, calculateur, quelque part fainéant et un poil ambitieux. J'avoue que j'ai du mal à lui trouver des qualités. Tenace, réaliste... Mais il m'en faut lire davantage.
Il y a d'autres professions que milicien, bien sûr. Dibadi a aussi des comptables, des infirmiers, des chauffeurs de bus, des cuisiniers... Vincent a pris le premier job qui s'offrait à lui.

C'est vrai que Vincent est quelqu'un d'ordinaire. Le genre pas méchant pour un sou, plutôt gentil en fait, pas bête non plus, il a même une vraie curiosité intellectuelle, mais ce n'est surement pas un rebelle... Le genre à dire "J'obéis aux ordres". Quant à son côté ambitieux, c'est l'ambition ordinaire des miliciens et des fonctionnaires en général. On commence simple milicien, ensuite on monte en grade jusqu'à adjudant-chef... Et si on est vraiment bon, comme Quamis Mindi (ahem...) on est promu officier.

Akorion a écrit:
Le personnage qui lui m'a beaucoup touché (j'ai oublié son nom) c'est le gars qu'il rencontre au début lors de l'inscription et qu'il retrouve quelques mois plus tard. Un être profondément humain, chaud, attachant et pourtant, d'une certaine façon, lucide : il n'est pas fait pour ce monde, ici ou ailleurs. On l'aime et il va mourir (je ne sais pas, mais c'est l'effet que cela donne.) Une sympathie mêlée de pitié est présente ; on aimerait le sauver, mais on ne peut pas. Ce personnage est très fort, très bien croqué. Bravo.
Otlakhmin ? Je lui ai donné mon âge et mon physique ! Very Happy

Il a effectivement peu de chance de survivre longtemps à Dibadi. Trop vieux, trop fatigué.

Akorion a écrit:
Pour ce qui est de ta vision du monde, je ne suis pas d'accord. Mais je sortirais vraiment du cadre de ce forum si j'abordais ce sujet très complexe. Peut être dans le café Very Happy .
Disons simplement que j'ai foi dans l'humain, même si les contre-exemples sont trop nombreux. Etre utopiste ne m'empêche pas d'être réaliste.
Dibadi n'est pas exactement ma vision du monde, mais c'est vrai que quand on écrit des histoires on se révèle toujours un peu.

J'ai demandé à mon fils de 20 ans, qui est étudiant, ce qu'il pense de Vincent. Il trouve que c'est quelqu'un qui se laisse aller (!), et qui profite des avantages que lui donne son uniforme, mais c'est normal (!). Son côté "froid" est aussi normal à Dibadi, c'est l'ambiance locale.
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Manildomin



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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 10 Mar 2011 - 23:08

j'ai le même âge que ton fils, il fait quoi comme études ? (simple curiosité)

Je ne trouve pas vraiment que Vincent se laisse aller, par contre je pense que tu décris assez bien les circonstances et les raisons qui peuvent l'amener, lui, citoyen lambda, à exécuter de sang froid son prochain. Mon avis, qui n'engage que moi, est que le groupe est une force d'oppression terrible capable d'amener un individu à de tels actes très facilement, surtout si sa présence dans le groupe est de longue date.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Ven 11 Mar 2011 - 10:53

Manildomin a écrit:
j'ai le même âge que ton fils, il fait quoi comme études ? (simple curiosité)
Comptabilité.

Apparemment inspiré par les livres de Paul-Loup Sulitzer, qu'il a presque tous lus, il voulait d'abord devenir trader. Il a finalement choisi une voie qui mène à une profession relativement stable et qui à mon avis correspond davantage à ses goûts et à ses aptitudes. Je me suis senti un peu soulagé, je dois l'avouer, car je connais plusieurs comptables et j'ai connu des traders, et les comptables m'ont toujours paru nettement moins stressés que les traders.

Manildomin a écrit:
Mon avis, qui n'engage que moi, est que le groupe est une force d'oppression terrible capable d'amener un individu à de tels actes très facilement, surtout si sa présence dans le groupe est de longue date.
Ton avis est confirmé par l'histoire des guerres. Les soldats qui commettent des atrocités au combat sont souvent dans le civil des citoyens parfaitement honorables. L'être humain est un mammifère adapté à la vie en groupe. Par exemple, si on met ensemble un groupe de garçons qui ne se connaissaient pas auparavant (dans une colonie de vacances, par exemple), en à peine quelques jours une hiérarchie se crée entre eux, avec un leader. Si l'on enlève ce leader, un autre prend sa place. Les "suiveurs" sont souvent prêts à tout pour ne pas être exclus du groupe (même à suivre le leader lorsqu'il fait de grosses bêtises... ). C'est une peur inscrite dans nos gènes : chez les hommes préhistoriques, être exclu du groupe diminuait considérablement les chances de survivre et de se reproduire.

Les choses sont un peu différentes dans les groupes de filles, à mon avis également pour des raisons génétiques : chez les hommes préhistoriques, les femmes devaient s'entraider pour élever leurs enfants, mais pas nécessairement travailler en groupe hiérarchisé, contrairement à leurs maris chasseurs et guerriers.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Dim 4 Sep 2011 - 10:43

À Tsaiazskochëk, l'hiver tirait à sa fin, mais pour Vincent cela ne faisait pas de différence. Malgré ses conversations quotidiennes, rassurantes, avec État-Major, l'intelligence artificielle avec laquelle il communiquait par talkie-walkie, il se sentait de plus en plus déprimé. Le monde qu'il avait connu dans son pays natal avant d'immigrer au Niémélaga lui paraissait à la fois merveilleux et extrêmement lointain, un paradis perdu. Comme presque tous les miliciens du régiment de Quamis Mindi, Vincent buvait trop. Il le savait, mais il ne pouvait pas s'en empêcher.

Il essayait de se rassurer en se disant que Mindi buvait encore plus que lui et ne s'en portait pas plus mal. Au contraire, cela le rendait plus agressif et plus dur.

Un jour, Quamis Mindi fit appeler Vincent dans la cabane de planche, hâtivement montée dans un hangar, qui lui servait de bureau. Vincent apprit alors qu'il devait accompagner Mindi à Kanimakohi, une ville dont il n'avait jamais entendu parler.

"Cette fausse guerre est bonne pour nous, hein, Mantolo ?" lui dit Mindi d'un air jovial. "Nous avons pris du galon tous les deux, hein, sergent ? Je suis lieutenant-colonel... Si les gens que j'ai connus dans mon pays, en Aneuf, me voyaient... Quand je me suis retrouvé en taule, dans la bonne ville de Smùhr, au temps de ma folle jeunesse, je ne me serais jamais douté qu'un jour je deviendrais lieutenant-colonel de l'autre côté de la planète, au Niémélaga. Je ne savais même pas que le Niémélaga était un pays, je croyais que c'était une zone irradiée. Mais ma carrière n'est pas finie, je ne mettrai pas plus d'un an pour passer colonel... Et toi, mon petit Mantolo, je te vois bientôt sergent-chef, et ensuite adjudant... Mais tu as l'air de faire la tête, qu'est-ce que tu as ?"

Vincent savait ce qu'il fallait répondre à Quamis Mindi. "Ça manque d'action ici, mon colonel. Et de femmes, aussi," dit-il d'une voix tranquille.

Mindi ne se souciait jamais du bien-être des autres, sauf s'il pouvait aussi en profiter pour se rendre indispensable, par exemple en fournissant de l'alcool ou des femmes. Il était donc fortement recommandé de lui dire ce qu'il avait envie d'entendre. Comme tous ceux qui étaient sous ses ordres, Vincent avait peur de la méchanceté bien connue de Mindi.

Et pourtant, la plupart de ses hommes étaient prêts à le suivre dans n'importe quelle aventure. Il les dépassait tous par la taille, l'intelligence, le courage, et la cruauté. Le lieutenant-colonel était un vrai guerrier. Il n'avait peur de rien ni de personne, il aimait le goût du sang, et il avait, sans aucun doute possible, l'instinct du commandement. Mais ce chef né, ce leader, était aussi un tueur sans pitié, un criminel sans remords ni regrets, ainsi qu'un alcoolique. Un exemple de guerrier maudit, qui fait la guerre jusqu'à ce qu'il en meure, et que des milliers de malchanceux meurent par lui et avec lui.

Apparemment satisfait de la réponse de Vincent, le lieutenant-colonel hocha la tête :

"Je le sais bien. Mais ce sont les civils qui décident, et ce sont tous des trouillards. Sinon, si c'était moi qui décidais, on aurait déjà envahi le Padzaland et on aurait tous au moins trois femmes chacun... Rien que d'y penser... Mais ça viendra, ne t'inquiète pas. Bon, mais je t'ai fait venir pour une raison sérieuse. On va aller à Kanimakohi, toi, moi et deux autres, dans ma voiture. Une délégation padzalandaise est attendue. Les civils essaient d'éviter la guerre. Nous serons là pour faire nombre dans la délégation niémélagane. Et puis tu parles français, comme les Padzalandais. Tu feras semblant de ne pas comprendre ce qu'ils disent, mais tu écouteras ce qu'ils diront et tu me répéteras tout."

Ils partirent l'après-midi après le déjeuner. Ils étaient quatre dans la voiture de Mindi. Le lieutenant-colonel était assis devant, à côté de Khungo, son chauffeur. Vincent était assis sur la banquette arrière, à côté d'un autre milicien francophone, un petit jeune homme maigre et plein de tics, aux cheveux noirs frisés et au teint sombre, un certain Tayitsil. La mission devant durer plusieurs jours, chacun d'eux, y compris Mindi, avait placé son sac à dos dans le coffre de la voiture.

Ils traversèrent la campagne niémélagane, si paisible et si agréable à regarder avec ses champs bien cultivés, où travaillaient des robots semblables à des araignées géantes et des klelwaks coiffés de chapeaux de paille, un spectacle devenu familier pour Vincent. Suivant les indications de Mindi, Khungo prit plusieurs petites routes en mauvais état, où ils ne croisèrent que des tracteurs électriques tirant d'énormes charrettes. Les chauffeurs des tracteurs étaient tous d'apparence humaine, mais Vincent était à peu près sûr que c'étaient des mischimada, des androïdes.

Après une demi-heure de route ils atteignirent ce qui avait dû être autrefois une grande ville. Des immeubles de toutes tailles, vides, gris et en très mauvais état, se dressaient de chaque côté de la route, comme des fantômes muets. Le vent soufflait doucement comme un long gémissement à travers les vitres brisées, et il semblait à Vincent qu'il murmurait : Nanich nai... nai mimlus. (Regarde-moi... je suis mort).

Une équipe de robots et de klelwaks était en train de détruire méthodiquement un bâtiment. Ailleurs, des bulldozers aplanissaient des collines de débris. Certaines zones avaient déjà été rendues à la nature, des herbes folles et des arbustes avaient poussé. Un berger en houppelande et grand chapeau gardait des moutons, aidé par quelques chiens. On ne voyait pas son visage, mais à en juger par sa taille immense et sa démarche curieusement chaloupée, ce devait être un klelwak.

"Mon colonel, est-ce que nous sommes arrivés à Kanimakohi ?" demanda Tayitsil d'une voix tendue.

"Bien sûr que non. C'est la campagne ici. C'était une ville autrefois, mais c'est fini, maintenant on y élève des moutons. Dans deux ans on y plantera des pommes de terre. Vous ne connaissez pas l'histoire de votre pays d'adoption, les gars. Autrefois, il y avait une centaine de millions, peut-être cent cinquante millions d'habitants par ici, et ça ne s'appelait pas encore le Niémélaga. Il y a eu des guerres avec les cyborgs, des guerres entre humains, des famines et des massacres, et les survivants sont allés vivre à Dibadi. Ils ont laissé des villes en ruines, que les cyborgs transforment petit à petit en zones agricoles."

Ils roulèrent encore pendant plusieurs heures, dans le même paysage de champs cultivés, de plantations de jeunes arbres et de collines en friche ou boisées. De temps en temps, toujours assez loin de la route, des hangars de tôle indiquaient la présence de robots. Plusieurs fois, ils croisèrent ou dépassèrent un tracteur ou un camion gigantesque. Ils virent aussi plusieurs villes à demi détruites, que des robots et des klelwaks s'efforçaient de rendre à la nature, abattant à coup d'explosifs les maisons et les immeubles vides et les recouvrant de terre et de gravier.

Mindi, après avoir bu une bonne rasade d'otlakhya blanc au goulot de sa gourde, se mit à parler tout seul :

"Écoutez ça les gars. Dans certaines parties de l'Inde, une certaine plante que l'on appelle baṁbœ en aneuvien - je n'en connais pas le nom dibadien - arrive à maturité tous les trente ans environ. Cette plante sert de nourriture aux rats. Lorsque le baṁbœ arrive à maturité, il devient très abondant, et les rats, subitement bien nourris, se multiplient à une vitesse vertigineuse. Lorsqu'ils ont fini de dévorer le baṁbœ, les rats sont touchés par la famine et meurent de faim en masse, mais pas avant d'avoir tout essayé pour rester en vie. Notamment, d'attaquer les villages des environs pour trouver de la nourriture. Imaginez ça, les gars, des milliers de rats attaquant un village et dévorant tout ce qu'ils trouvent. On a déjà vu des rats mordre des bébés dans leur berceau..."

Amusé par ses propres paroles, Mindi se mit à rire. Voyant que Vincent, Khungo et Tayitsil ne riaient pas, il reprit son discours :

"En vérité, les humains sont comme les rats dont je viens de parler. Lorsque la nourriture est abondante ils se multiplient. Si, pour diverses raisons, ils ne font pas assez d'enfants, ils ouvrent leurs frontières à l'immigration pour que la population augmente quand même. C'est dire à quel point l'être humain est incapable de projeter son esprit dans l'avenir, il n'arrive même pas à voir plus loin que la génération suivante."

"C'est comme ça que les êtres humains ont vécu, pendant des centaines de milliers d'années" objecta Vincent. "Des hommes préhistoriques qui n'avaient aucune raison d'imaginer l'avenir au-delà de leur propre vie, qui était courte. Ils étaient trop accaparés par la dureté de la vie quotidienne, à risquer leur vie à la chasse, pour se soucier vraiment de l'avenir. Ils pensaient en cycles annuels, au maximum. Ils savaient qu'ils avaient fait leur devoir lorsqu'ils voyaient que leurs enfants, qu'ils avaient eus très jeunes, étaient devenus capables de survivre sans aide. Il était alors temps d'attendre la mort. Les hommes modernes n'ont pas vraiment changé. C'est pour ça qu'ils ont attendu le dernier moment pour essayer de résoudre les problèmes de pénurie d'énergie et de surpopulation, et qu'ils ont échoué."

Mindi fit la grimace : "Sans doute, sans doute. Mais revenons à nos rats. Inévitablement, comme les rats dévorent le baṁbœ et se multiplient très vite, la nourriture finit par se raréfier, et la plupart des rats meurent de faim en peu de temps, et il ne reste que quelques survivants pour que tout recommence trente ans plus tard. C'est un peu pareil pour les humains. Pendant deux ou trois siècles ils ont pu manger à leur faim, et leurs enfants aussi. Depuis moins d'un siècle, ce n'est plus le cas. Comme vous le savez tous, la catastrophe a commencé une dizaine d'années après que le pétrole se soit mis à manquer."

"Tout le monde sait ça, mon colonel" dit Khungo tout en conduisant la voiture.

Mindi continua de parler comme s'il n'avait rien entendu :

"Les humains réagissent toujours comme des rats. Lorsqu'ils sont affamés le désespoir les pousse à envahir les pays voisins, parfois pacifiquement en tant que réfugiés de la misère, mais parfois aussi les armes à la main. Seul le résultat compte. C'est ce qui s'est passé lorsque des millions de miséreux ont attaqué le sud-est du Niémélaga. Nous avons eu raison de les tuer, ce n'étaient que des rats à deux pattes. L'être humain est un rat à deux pattes. Bon, j'exagère, disons un singe. Scientifiquement parlant, nous sommes des singes. Des singes sans poils – ou presque, ha ha ha – et dotés d'un gros cerveau. Mais nous avons des instincts de singes car nous ne sommes que des singes. C'est pour ça que je préfère les cyborgs."

Mindi devint subitement silencieux, comme s'il s'était rendu compte qu'il en avait trop dit.

Vincent se garda bien de lui dire que les singes humains qu'il méprisait tant avaient créé des merveilles et dominaient le monde. En fait, les singes humains, dont il faisait partie, avaient même créé les cyborgs.

Tayitsil dit d'une voix douce :

"Mon colonel, vos paroles contredisent notre religion commune, le konachoustaï..."

Mindi éclata de rire :

"Relis les textes, Tayitsil. Après la mort, la conscience de soi disparaît, et tout retourne à l'indifférencié, à l'âme du monde, à Dieu si tu préfères, Dieu qui ne fait qu'un avec l'univers sans commencement ni fin. C'est la même chose pour les hommes et les chiens, si tu réfléchis bien. Et aussi pour les cyborgs."

Tayitsil préféra éviter de polémiquer avec le lieutenant-colonel.

Vers le milieu de l'après-midi Vincent et ses compagnons longèrent une voie ferrée. Ils passèrent ensuite devant une forteresse immense, informe, grisâtre, de plusieurs centaines de mètres de façade, surmontée de tours carrées percées de meurtrières étroites, avec des toits de tôle rouillée. Le mur d'enceinte, d'environ cinq mètres de haut, avait pour seule ouverture un portail grand ouvert qui faisait face à la route. À l'intérieur, on devinait des formes imprécises, plongées dans l'ombre.

Vincent avait déjà vu cette structure en photo dans un livre qu'il avait lu à Dibadi, dans une bibliothèque de quartier : c'était Musëmyeztu, dont le nom signifie "le lieu du sommeil". Grâce à de patients recoupements l'auteur du livre avait pu reconstituer la véritable histoire de la forteresse :

Le général niémélagan Pupong l'avait fait construire pendant la guerre. Ses soldats y conduisaient, les mains liées dans le dos, les humains qu'ils avaient capturés, et les remettaient aux klelwaks de la garnison. Il semble que personne ne soit jamais ressorti vivant de Musëmyeztu. Et pourtant, d'après les calculs de l'auteur, dont Vincent avait oublié le nom, le nombre total d'êtres humains, hommes, femmes et enfants, amenés à Musëmyeztu, devait être de plusieurs millions, la forteresse ayant eu comme fonction d'héberger des prisonniers pendant au moins une vingtaine d'années.

En extrapolant d'après les estimations prudentes de l'auteur, Vincent avait deviné ce qu'il n'était pas censé savoir. Les prisonniers avaient dû être étranglés par les klelwaks, et leurs cadavres entassés dans les tours. Les klelwaks aiment tuer par strangulation, au moyen d'une cordelette : c'est une méthode très économique, qui nécessite peu de moyens et consomme peu d'énergie.

Les meurtrières des tours permettaient aux cadavres de se vider de leurs liquides corporels. Un corps humain, c'est deux tiers d'eau. Les insectes et les rats mangeaient les chairs. Il ne restait plus, finalement, que les os, entassés les uns sur les autres jusqu'à cinq ou six mètres de hauteur. Lorsqu'une tour était pleine, les klelwaks la muraient et en bâtissaient une autre, d'où le plan bizarre de Musëmyeztu, avec ses enceintes imbriquées les unes dans les autres et ses centaines de tours carrées sans fenêtres, serrées les unes contre les autres.

Après la guerre Musëmyeztu est devenu un dépôt de matériel agricole. On y trouve toujours des klelwaks, mais ce sont maintenant de pacifiques ouvriers agricoles. Au moment de la signature du protectorat entre le Padzaland et le Niémélaga, les Padzalandais se gardèrent bien d'exiger une inspection de Musëmyeztu et des autres lieux semblables. Les cyborgs avaient clairement fait comprendre aux négociateurs padzalandais qu'ils n'étaient prêts à accepter de passer sous protectorat padzalandais que sous certaines réserves. Notamment, il fallait passer sous silence les crimes commis pendant la guerre. Ignorer certains lieux. La paix était à ce prix.

Certes, il aurait été possible de rejeter les demandes scandaleuses des cyborgs, et d'en débarrasser la planète au moyen d'une nouvelle guerre, au risque que la civilisation et des peuples entiers disparaissent à jamais. Les Padzalandais n'ont pas voulu prendre ce risque, alors que plus de cent millions d'être humains étaient déjà morts, et cela sur un seul continent. Ils ont sans doute eu raison.

Vincent se surprit à penser à la Porte de l'Ouest, le bâtiment le plus ancien de Dibadi. C'est un reste des anciennes fortifications bâties des siècles avant la naissance du premier cyborg, et selon certaines rumeurs des milliers d'êtres humains y ont été tués par les cyborgs et leurs ossements s'y trouvent encore, dans des salles murées. Après la guerre, les autorités se sont hâtées d'agrandir le portail pour laisser passer une rue, qu'ils ont recouverte d'un dôme, comme un temple konachoustaï. Ils ont laissé les belles fenêtres ogivales, dont les vitres ont été remplacées par des plaques de métal multicolore. Pour plus de discrétion, ce sont des cyborgs et des androïdes qui ont effectué les travaux.

C'est ainsi que la Porte de l'Ouest est devenu le principal monument touristique du Niémélaga. Comme le disent les cyborgs : "La ville de Dibadi est ancienne, son plus vieux bâtiment a mille ans, et nous les cyborgs nous en avons fait une oeuvre d'art, digne de figurer sur les porte-clés et sur les brochures touristiques."

"Nous sommes arrivés" dit Khungo.

Vincent sortit de sa rêverie.

Kanimakohi était de l'autre côté d'une colline recouverte de buissons épineux. Les quatre miliciens se retrouvèrent dans une zone industrielle, avec des hangars abîmés par les intempéries et des robots de toutes tailles et de toutes formes, comme les machines pensantes qu'ils étaient. Pas un seul humanoïde.

Il ne fallut au chauffeur que quelques minutes pour atteindre le quartier central, avec ses immeubles de tailles diverses, ses boutiques, ses piétons humains, ou en tout cas, humanoïdes, et sa gare au bout d'une longue et large avenue.

Le chauffeur arrêta sa voiture devant un petit immeuble de béton, sur la façade duquel flottait fièrement un drapeau niémélagan à bandes horizontales rouges et noires, avec un oiseau blanc stylisé au milieu.

"Tout le monde vient avec moi" dit Mindi.


Dernière édition par Vilko le Jeu 29 Déc 2011 - 20:53, édité 1 fois
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Leo



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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Dim 11 Déc 2011 - 1:06

Je vais essayer de rattraper mon retard de participation dans la section diégèse.

Je n'ai pas encore lu tout le thread mais je connais déjà certaines choses (de mon époque sur le ZBB, si je me souviens bien), et je me suis toujours demandé: pourquoi les cyborgs ont-ils cet aspect parfait-carré qui correspond quand même à une vision assez archaique que la SF véhiculait sur l'intelligence artificielle? (Le cinéma, toujours en retard de trente ans, continue encore aujourd'hui dans ce schéma.) Aucune intelligence ne peut fonctionner sur des principes aussi rigides, ou alors elle disparait vite. Si les cyborgs sont si puissants, on peut supposer qu'ils ont une grande capacité à apprendre, donc un aptitude à la curiosité, laquelle génère tout un mode de vie pas très compatible avec le profil du tyran. Dans un de mes projets de SF, le seul qui soit vraiment de l'anticipation, le futur est complexe et ce sont le plus souvent les humains qui causent leur propre malheur tandis que les IAs ont des attitudes très diverses selon leur sensiblité.

En tout cas ton histoire est prenante et tout à fait représentative de pas mal de choses bien humaines. Elle me rappelle un peu l'ambiance du jeu video Half-Life, où des saletés transdimensionnelles imposent un gouvernement fantoche sur terre.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Dim 11 Déc 2011 - 12:25

Leo a écrit:
Si les cyborgs sont si puissants, on peut supposer qu'ils ont une grande capacité à apprendre, donc un aptitude à la curiosité, laquelle génère tout un mode de vie pas très compatible avec le profil du tyran.
Les cyborgs du Niémélaga sont des duplications partielles d'un seul cerveau, et n'ont absolument aucune liberté. Ils sont programmés pour ne pas pouvoir refuser d'obéir à leur hiérarchie, sauf si obéir à un ordre mettrait l'ensemble de la communauté cyborg en péril. Leur devoir, dans ce cas, serait de le dire à leurs supérieurs, et ils savent qu'ils seraient écoutés, et que leurs supérieurs leur seraient gré de les avoir avertis du péril. Commencerait alors un débat, que la hiérarchie terminerait pas un compromis.

Au sommet de la hiérarchie cyborg, il y a le cerveau du cyborg le plus ancien, dont la localisation est secrète. D'une certaine façon, il est le seul cyborg à être "libre", à ceci près qu'il sait qu'il ne manquerait pas d'êtres humains pour essayer de l'assassiner, s'ils connaissaient à la fois son existence et son adresse. Donc, il dissimule même son existence. Les cyborgs se font passer pour des humains quand ils le peuvent, et, surtout, ils prétendent être des individus autonomes, comme les humains.

Vincent, évidemment, ne sait rien de tout cela, cela n'apparaît donc pas directement dans ses aventures dibadiennes.

Le maître des cyborgs est à peu près dans la situation d'un membre de ce forum qui dirigerait une nation depuis son ordinateur, tout en restant anonyme : cela voudrait dire des heures et des heures passées à pianoter sur le clavier, et à peu près zéro satisfactions matérielles ou sociales, puisqu'il faut dissimuler jusqu'à son existence, sous peine de risquer de se faire tuer par des terroristes ou des agents ennemis. Le maître des cyborgs vit, comme un dictateur du 20e siècle, entouré par un petit groupe de fidèles. Ce sont des cyborgs comme lui, donc ils garderont le secret.

Le tyran du Niémélaga est un geek. Seul un geek doté d'une intelligence totalement anormale a pu inventer le yeksootch, le gaz pensant dont aucun être humain ne peut comprendre la formule. C'était un être humain, et grâce au yeksootch il s'est transformé lui-même en cyborg.

Il mène une vie laborieuse et sédentaire qui n'a rien d'exaltant. Il ne sort pratiquement jamais de chez lui, et ses plaisirs sont simples par nécessité : un moment de calme et de silence, allongé sur son lit en tenant une femme-cyborg dans ses bras. Comme tous les cyborgs il n'a pas de vrai sexualité, et le plaisir que lui donne la compagnie d'une femme est de même nature que celui qu'un humain peut avoir en caressant un ours en peluche. Se promener dans le jardin, regarder le ciel et les nuages. Se sentir vivre, et se dire qu'en tant que cyborg il peut échapper au déclin et à la mort grâce à son corps cybernétique.

Mais toujours, l'angoisse : et si des hackers padzalandais pirataient le réseau et arrivaient à le localiser ? Les Padzalandais enverraient-ils une équipe d'agents secrets pour le tuer, ou feraient-ils bombarder sa résidence par leur aviation ? Il a pris toutes les précautions possibles, mais on ne sait jamais...

Staline, dans les dernières années de sa vie, menait ce genre d'existence. Il avait pris sa femme de ménage comme maîtresse, et il ne sortait quasiment jamais de son appartement au Kremlin. Il avait constamment peur de se faire empoisonner.

Contrairement à Staline, le tyran du Niémélaga n'a pas besoin de condamner à mort ses collaborateurs parce qu'ils pourraient le trahir. Il sait qu'ils sont programmés pour lui obéir et qu'ils ne le trahiront jamais... sauf s'ils estiment que la survie du peuple cyborg est en jeu. Le tyran passe donc son temps à lire les courriers que les autres cyborgs échangent entre eux, et à écouter leurs conversations, pour savoir ce qu'ils pensent. Il faut aussi contrôler neuf millions de Dibadiens. Le tyran n'a pas rencontré un être humain en chair et en os depuis plusieurs dizaines d'années, mais avec l'expérience et beaucoup de travail, il sait deviner assez bien leurs réactions. Il visionne souvent des vidéos montrant des humains entre eux, et il a appris leur langage corporel, dont il est devenu un expert. Mais s'il avait un humain en face de lui il en aurait peur, comme un citadin peut avoir peur de s'approcher d'un cheval.

Les cyborgs ordinaires connaissent l'existence du maître-cyborg, mais il leur est interdit d'en parler même entre eux. Le Niémélaga est censé être dirigé par un sénat, qui nomme le Premier ministre chef du gouvernement. Chaque sénateur joue son rôle, et a une personnalité distincte et souvent un peu excentrique. L'art et la philosophie permettent aux cyborgs de sortir un peu du carcan de l'obéissance. Ils ont exprimé leur créativité en bâtissant à Dibadi le meilleur système de transports en commun de la planète. Ce système, parfait pour une ville de quatre millions d'habitants, est devenu dramatiquement sous-dimensionné lorsque le sénat a laissé, pour des raisons de politique internationale, la population humaine de la ville atteindre neuf millions d'âmes.


Dernière édition par Vilko le Dim 11 Déc 2011 - 13:48, édité 1 fois
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Leo



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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Dim 11 Déc 2011 - 13:25

D'accord, j'y vois plus clair, merci. Mais du coup j'ai spoïlé ton thread à mort.
(Remarque, il y a la commande couper, on pourrait faire un thread avec un gros spoiler warning en titre).
Il y a une vieille bd de Valérian & Laureline où on découvre à la fin le démiurge en charge des humains de la terre qui vit un peu comme ton chef cyborg :]

Bon, je vais m'employer à continuer la lecture, ça me permettra de poser des questions plus pertinentes.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 29 Déc 2011 - 20:41

Ci-dessous, la suite de l'épisode posté le 4 septembre.

---------------------

Suivi par Vincent, Khungo et Tayitsil, Mindi entra le premier dans le bâtiment, qui n'était pas gardé. Un jeune soldat portant l'uniforme blanc de l'armée régulière était assis derrière une petite table, sur laquelle il avait posé sa casquette, dans ce qui ressemblait à une salle d'attente.

Le soldat se leva en voyant les galons de Mindi.

Il salua et demanda d'une voix ferme : "Vous êtes le lieutenant-colonel Mindi ?"

"Affirmatif" répondit Mindi en lui rendant son salut. "Je suis attendu par la délégation."

"Premier étage, bureau onze, par l'escalier" dit le soldat en tendant la main vers une porte ouverte.

Les quatre miliciens trouvèrent le bureau onze sans difficulté. Mindi frappa à la porte. Un petit homme brun en costume gris ouvrit et invita le petit groupe à entrer. Ils se retrouvèrent dans une petite salle de réunion, modestement meublée d'une grande table rectangulaire et de quelques chaises. La pièce sentait la poussière et le renfermé.

Le petit homme se présenta comme étant le sénateur Hongo Ahaka, plénipotentiaire en charge des négociations. Il n'était pas seul, un autre homme en costume gris était présent, un individu gigantesque, mesurant plus de deux mètres, avec un visage maigre, une bouche tordue et presque sans lèvres. Il se présenta comme étant Pishëkh Chischëk, assistant du sénateur Ahaka.

"Tout le monde connaît le lieutenant-colonel Mindi" dit le sénateur avec un sourire. "Vous êtes d'origine aneuvienne, n'est-ce pas mon colonel ?" Et il se mit à parler dans une langue curieusement rythmée, pleine de sons étranges. Mindi lui répondit dans la même langue, et ils discutèrent ainsi pendant quelques minutes. Vincent ne comprenait pas un mot et il espérait que la conversation ne durerait pas trop longtemps.

"Je bavarde, je bavarde, et je laisse ces messieurs attendre" dit le sénateur avec un sourire. "Asseyez-vous tous autour de la table, je vous prie."

Hongo Ahaka leur exposa sans fard la situation : "Le gouvernement ne veut pas d'une guerre avec le Padzaland. Le protectorat est un compromis acceptable, mais à cause de la guerre nous n'avons plus les moyens de payer le tribut, en tout cas pas en céréales, car la production a trop baissé. La production électrique, heureusement, est restées stable. Nous voulons donc renégocier le protectorat. Les Padzalandais nous plus ne veulent pas la guerre, mais ils sont pris à la gorge : si le Niémélaga ne paye pas le tribut, le Padzaland manquera de nourriture et d'électricité. Pishëkh wik..."

Pishëkh Chischëk intervint : "Une demi-douzaine de Padzalandais vont arriver demain à la gare. Nous irons tous les accueillir, et nous viendrons ici pour discuter. Le sénateur et moi nous discuterons avec nos homologues padzalandais, qui seront assistés de deux interprètes. Le lieutenant-colonel Mindi et le sergent Haiakkhuch seront présents, en uniforme mais sans armes, pour faire nombre, et comme représentants de la population non-cyborg, biologiquement humaine, du Niémélaga. Sergent, vous écouterez mais vous ne direz rien" dit-il en lançant un regard sombre à Vincent, qu'il dépassait de la tête et des épaules.

"Mais ne vous imaginez pas que vous serez assis devant l'Histoire en train de se faire. Les négociations qui vont commencer ne seront que des préliminaires, une préparation pour les vrais négociations, qui se feront au plus haut niveau politique. Chetencheda, c'est tout pour aujourd'hui. Je vais vous montrer vos chambres, au troisième étage" conclut Chischëk, sans leur laisser le temps de parler.

Dans l'escalier il leur expliqua que le bâtiment était une antenne de l'armée à Kanimakohi. Il était composé d'un rez-de-chaussée et de trois étages. Le rez-de-chaussée et les deux premiers étages accueillaient des bureaux, des salles de réunion et de conférence, des ateliers techniques et une armurerie. Le troisième étage était réservé aux invités de l'armée : il y avait des chambres, des douches, et une cuisine, à la disposition des invités. Mindi décida aussitôt que Khungo ferait la cuisine pendant son temps libre.

"Le sénateur et vous-même, vous logez aussi dans le bâtiment ?" demanda Vincent.

"Oui, mais dans nos bureaux" répondit Chischëk.

Cela confirma ce que pensait Vincent : le sénateur Ahaka et Chischëk étaient des cyborgs. Ils n'avaient besoin ni de manger ni de dormir. La nuit, ils préféraient se reposer assis dans les bureaux, tout en rechargeant leurs batteries à l'aide d'un câble relié à une prise électrique.

Les chambres étaient spartiates, mais Vincent apprécia le fait d'avoir une chambre individuelle, pour la première fois depuis son départ de Dibadi.

Chischëk partit en leur laissant des instructions succinctes : "Je vous connais, vous les miliciens. Vous êtes de repos ici ce soir, à ma disposition et à celle du sénateur. Il est interdit de sortir et de boire de l'alcool. Soyez prêts à huit heures demain matin. Lavés, rasés, et avec des uniformes propres."

Vincent chercha des traces d'ironie ou de mépris dans la voix de Chischëk mais il n'y avait rien, que l'expression purement objective d'un fait, ce qui était typiquement cyborg. Mindi se tenait debout immobile, les yeux brillants et le visage dur.

Il faisait encore jour. Les quatre miliciens se retrouvèrent dans la cuisine, où Khungo était déjà en train de préparer le dîner avec les boîtes de conserve qu'il avait trouvées dans les placards.

"Le sénateur parle aneuvien, c'est un homme qui sait beaucoup de choses" dit Tayitsil à Mindi.

"Ce n'est pas ce que tu crois" répondit Mindi en souriant. "En fait, il ne parle pas du tout l'aneuvien, pas un mot. Mais il en donne l'impression, et je vais t'expliquer comment. C'est peut-être un secret, mais un tout petit secret. Les cyborgs ont le cerveau connecté en permanence, par ondes radio, à une intelligence artificielle, qui est elle-même reliée à d'autres intelligences artificielles. Les intellligences artificielles ont un cerveau mille fois plus rapide qu'un cerveau humain. Le sénateur Ahaka a lui-même un cerveau artificiel, plus rapide qu'un cerveau biologique. Lorsqu'il veut parler aneuvien, il transmet à une intelligence artificielle, sous forme d'enregistrement sonore, les phrases qu'il entend. Nous appellerons cette intelligence artificielle Midetayi, le maître du langage.

Midetayi traduit en dibadien la phrase aneuvienne qu'Ahaka lui a transmise et envoie par ondes radio cette traduction jusqu'au cerveau de cyborg d'Ahaka. C'est ainsi qu'Ahaka comprend l'aneuvien.

Maintenant, supposons qu'Ahaka ait envie de répondre en aneuvien. Il pense sa réponse en dibadien et l'envoie par ondes radio directement depuis son cerveau jusqu'à celui de Midetayi.

Midetayi traduit en aneuvien la réponse d'Ahaka. Tout cela se fait de façon quasi-instantanée, mille fois plus vite qu'avec un cerveau de chair et de sang. Ahaka reçoit la réponse en aneuvien. Dans sa tête, elle s'affiche sous forme de texte.

La première ligne est écrite dans l'alphabet phonémique précis et détaillé que tous les cyborgs connaissent. Chaque mot de cette traduction est accompagné de son équivalent dibadien sur la ligne inférieure, au-dessus du texte original."

Mindi sortit un calepin et un stylo d'une poche de sa veste d'uniforme et écrivit rapidement quelques lignes, tout en continuant de parler :

"Prenons par exemple la phrase aneuvienne 'Lood kœnad abneten ea kaal noks', qui signifie 'Bonne fin de soirée et bonne nuit.' Ahaka l'entend, mais évidemment il ne la comprend pas. Il transmet l'enregistrement sonore à Midetayi, directement depuis son cerveau cybernétique. Par télépathie, pourrait-on dire. En fait, c'est par ondes radio. En retour, Midetayi lui envoie instantanément une traduction.

Dans le cerveau cybernétique d'Ahaka, cette traduction apparaît sous forme d'écriture phonétique, comme des lettres flottant devant le visage de son interlocuteur, qui ne se doute de rien :

/loːd kuːnɐd ɐbnətən ɑː kɐːl nɔks/

En-dessous, Ahaka peut lire la traduction en dibadien :

Tlush tlipsankopet pi tlush polatli

Ahaka envoie alors à Midetayi un message en dibadien à traduire en aneuvien : Tëmola (À demain).

La réponse lui arrive en une fraction de secondes, il la voit apparaître devant ses yeux, entre lui et son interlocuteur :

/ɨn kʁɐsdaf/
Tëmola

La deuxième ligne est la traduction en dibadien de la première. Rassuré sur le sens de ce qu'il va dire, Ahaka n'a plus qu'à lire à haute voix la phrase aneuvienne. Comme il s'est entraîné à lire les langues les plus diverses, écrites dans le même alphabet phonétique, sa prononciation est compréhensible, et même excellente, même si son accent paraît un peu bizarre.

Les cerveaux des cyborgs sont beaucoup plus puissants que les nôtres. Les échanges de messages radio entre le cyborg et Midetayi sont si rapides qu'un humain normal ne se rend compte de rien.

Plus le cyborg est entraîné à prononcer la langue de son interlocuteur, mieux il connaît l'alphabet phonémique, plus il est à l'aise pour parler. Ahaka sait prononcer tous les phonèmes de l'aneuvien car on les retrouve dans d'autres langues. Il sait aussi placer l'accent tonique, très important en aneuvien. Les cyborgs sont très forts pour faire croire aux humains qu'ils sont comme eux. Ils parlent nos langues, ils connaissent nos cultures."

"Mais comment fait un cyborg pour lire un texte en aneuvien, mon colonel ?" demanda Vincent.

"Au lieu d'envoyer mentalement à Midetayi un enregistrement sonore, il lui envoie une image du texte aneuvien. La traduction est presque instantanée, comme si le cyborg savait réellement lire l'aneuvien."

Après le dîner, chacun alla chercher son sac à dos dans la voiture et se retira dans sa chambre. Il n'y avait pas d'alcool dans la cuisine, mais Vincent se dit que comme d'habitude Mindi devait avoir amené quelques réserves. Il ne pourrait pas s'empêcher de boire, même si Chischëk l'avait interdit.

Vincent prétendit être fatigué, ce qui était vrai, pour ne pas se joindre aux autres, qui voulaient jouer aux cartes. Il en avait assez de cette vie abrutissante, et de s'empoisonner tous les jours avec de l'otlakhya artisanal.

Allongé tout habillé sur le lit étroit, dans une chambre nue et glaciale, à peine meublée, aux fenêtres sans rideaux, il apprécia, pour la première fois depuis des mois, de pouvoir dormir dans un endroit propre où il se sentait en sécurité.

Mais un doute le réveilla : que feraient Mindi et les autres lorsqu'ils seraient ivres ? Vincent ne connaissait que trop l'humour violent et grossier de beaucoup de miliciens. Ils étaient capables d'entrer en pleine nuit dans sa chambre et de faire n'importe quoi.

Il se leva et ferma le verrou.
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MessageSujet: Les (très) jeunes Niémélagans   Dim 12 Fév 2012 - 22:34

Vilko a écrit:
6. Les jeunes et les hommes et femmes dans la force de l'âge...

Issu du fil sur le logement.

Parmi les jeunes, il y a une tranche d'âge dont les document niémélagans se montrent particulièrement discrets, ce sont les enfants. Comment sont considérés
-Les enfants de 7 à moins de 15 ans?
-Les enfants de plus de deux ans à moins de 7 ans?
-Les bébés?

Les Cyborgs, malgré leurs grosses précautions pour passer pour des humains se sont-ils rendu compte qu'il y avait quelque chose qui ne "tourne pas rond dans leur entreprise" : D'après ce que j'ai lu jursqu'alors, il ne semble y avoir aucun "vieux cyborg" (les anciens modèles ne changent pas d'apparence, tout se passe "à l'intérieur") ni "cyborg enfant" (ce qui impliquerait que si c'était le cas, qu'il y aurait des problèmes, si les cyborgs veulent passer pour des humains, de cyborgs préquentant àd vitam æternam les bancs des écoles ce qui éveillerait la suspicion des instituteurs et de leurs "camarades de classe").
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Lun 13 Fév 2012 - 0:28

Anoev a écrit:
Parmi les jeunes, il y a une tranche d'âge dont les document niémélagans se montrent particulièrement discrets, ce sont les enfants. Comment sont considérés
-Les enfants de 7 à moins de 15 ans?
-Les enfants de plus de deux ans à moins de 7 ans?
-Les bébés?
Les écoles publiques sont gratuites, jusqu'à l'âge de 14 ans environ (équivalent de la 3e chez nous), et fournissent même les uniformes que doivent porter les élèves. Il n'y a pas d'allocations familiales, mais comme la nourriture est subventionnée, tout le monde peut normalement nourrir un ou deux enfants, surtout quand les deux parents travaillent. Avant que les enfants aillent à l'école (école maternelle à trois ans) il faut les faire garder, ce qui coûte cher. En général les mamans cotisent à quatre ou cinq pour payer une nourrice.

À partir du lycée (vers 15 ans) l'enseignement devient payant, et peu de parents peuvent le payer. La plupart des jeunes entrent donc dans la vie active à 15 ans. Les administrations et les grosses entreprises fournissent des formations en interne. Il est possible, par exemple, d'être embauché à 15 ans dans un hôpital au bas de l'échelle et ensuite de monter en grade, au moins jusqu'à chef-infirmier, la formation étant payée par l'hôpital. Il est possible de devenir médecin en interne, mais en fait la plupart des médecins viennent de familles aisées qui ont financé leurs études.

Il faut avoir au moins dix-huit ans pour entrer dans la milice, mais il existe des dérogations, dans le régiment de Quamis Mindi par exemple certains miliciens n'avaient que 16 ans lorsqu'ils ont été recrutés.

Les écoles maternelles ont pour but de mettre les enfants nés de parents immigrés, dont beaucoup parlent en famille une langue autre que le dibadien, en contact le plus tôt possible avec la langue dibadienne. Un peu comme dans les écoles maternelles de nos banlieues. C'est tout aussi efficace que chez nous pour acculturer les enfants, voire plus efficace car à Dibadi il n'existe pas de chaîne de télévision en langue étrangère.

Anoev a écrit:
Les Cyborgs, malgré leurs grosses précautions pour passer pour des humains se sont-ils rendu compte qu'il y avait quelque chose qui ne "tourne pas rond dans leur entreprise" : D'après ce que j'ai lu jursqu'alors, il ne semble y avoir aucun "vieux cyborg" (les anciens modèles ne changent pas d'apparence, tout se passe "à l'intérieur") ni "cyborg enfant" (ce qui impliquerait que si c'était le cas, qu'il y aurait des problèmes, si les cyborgs veulent passer pour des humains, de cyborgs préquentant àd vitam æternam les bancs des écoles ce qui éveillerait la suspicion des instituteurs et de leurs "camarades de classe").
Le fait que les cyborgs ne changent pas d'apparence à mesure que les années passent n'est pas un problème, tout le monde sait que les cyborgs ont une espérance de vie illimitée (même s'ils ne sont pas immortels, car ils peuvent être détruits).

Un haut responsable ne restera toutefois pas en fonction plus de quarante ans, cinquante au maximum, ensuite il laissera la place à d'autres. Les vieux cyborgs deviennent des intelligences artificielles : leur cerveau est détaché de leur corps, et plongé dans un bonheur tranquille permanent. Ce sont les intelligences artificielles qui sont les vrais maîtres du Niémélaga. Les intelligences artificielles vivent en général cachées dans des bunkers dont l'emplacement est secret. Elles sont très actives et communiquent par l'équivalent local de l'Internet et par téléphone. Elles n'ont évidemment plus d'organes vocaux mais peuvent synthétiser des voix artificielles, la technologie existe déjà dans notre monde.

Il y a des exceptions à la règle non-écrite des cinquante ans, notamment parmi les sénateurs, dont quelques uns seraient extrêmement vieux. Les sénateurs ne révélant presque jamais leur âge réel, rien n'est sûr à ce sujet. Il faut aussi tenir compte du fait que certains sénateurs, très vieux et surtout ayant terni leur réputation pour diverses raisons, sont toujours comptés comme sénateurs en activité mais ne sont jamais vus en public et ne signent jamais une loi.

C'est un peu comme si, en France, Pierre Laval et le maréchal Pétain étaient toujours vivants et figuraient sur la liste des parlementaires, mais que pour des raisons évidentes ils évitaient de donner des interviews et même de venir voter à l'Assemblée ou au Sénat, tout en gardant leur adresse privée secrète.

Les cyborgs dont les noms sont inconnus du public, par exemple les soldats de l'armée régulière, peuvent occuper leur fonction pendant beaucoup plus longtemps, parfois pendant un siècle, avant d'accéder à des fonctions plus importantes.

Il y a deux catégories de cyborgs :

1. Ceux qui sont d'anciens humains, et qui deviennent des cyborgs par faveur spéciale. Lorsqu'ils étaient enfants, ils étaient humains. À noter que ces cyborgs, dont les organes sont remplacés l'un après l'autre par des équivalents cybernétiques, passent des dizaines d'années dans des fauteuils roulants spéciaux. Un cyborg de ce type est le sénateur que Vincent rencontre au début de son voyage vers Dibadi :
Citation :
"C'est un sénateur de Dibadi, il a cent cinquante ans !" dit l'un des Dibadiens. Vincent se demanda s'il avait bien compris. Il se tourna vers Otlakhmin :

"Il a bien dit cent cinquante ans ?"

"Oui, oui, takëmën quinëm tatlëm kolda, cent cinquante ans."

Le sénateur manoeuvra avec dextérité son fauteuil électrique et se gara au milieu des immigrants. Vincent l'observa d'aussi près qu'il le pouvait. L'homme était vêtu d'une sorte de robe de chambre à capuchon, de couleur pourpre, dont les longues manches couvraient la moitié de ses mains protégées par un exosquelette articulé. On aurait dit qu'il portait des gants de métal, comme un chevalier du Moyen-Âge. Deux jambes de pantalon noir dépassaient de la robe de chambre. Les pieds chaussés de bottines reposaient sur une plaque de métal.

Le visage semblait fait de vieux cuir jaunâtre craquelé. Pas un centimètre de peau n'était épargné par les rides. D'épaisses lunettes de verre fumé dissimulaient son regard. Les montures supportaient deux petits ronds noirs qui étaient sans doute des oeilletons de caméras cybernétiques. Le capuchon de la robe de chambre dissimulait le crâne et les oreilles.

Le sénateur portait un casque audio avec un petit micro devant sa bouche sans lèvres. Lorsqu'il parlait, les muscles de ses joues crevassées se contractaient spasmodiquement et ses lèvres s'entrouvraient sur des dents blanches et bien plantées, certainement artificielles.

Vincent fut surpris d'entendre une voix forte et profonde, bien qu'un peu rauque et sifflante. Il se demanda où était le haut-parleur : était-il dissimulé dans la minerve que le sénateur portait au cou ?

2. Les cyborgs dont le cerveau est une réduplication d'un cerveau de cyborg déjà existant. Ces cyborgs-là "naissent adultes" avec un âge factice. La grande majorité des cyborgs appartiennent à cette catégorie.

Il n'y a donc pas d'enfants cyborgs, mais certains enfants (extrêmement peu, en fait) seront des cyborgs plus tard, dans leur vieillesse.

Le fait de se faire passer pour des humains n'implique pas de vivre avec les humains. Les cyborgs, comme les humains d'ailleurs, préfèrent que les contacts soient limités aux nécessités professionnelles.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mar 14 Fév 2012 - 20:14

Un nouvel épisode des aventures de Vincent... Pour mémoire, Vincent est arrivé à Kanimakohi avec le lieutenant-colonel Quamis Mindi et deux autres miliciens, à la demande des cyborgs qui veulent une présence humaine à leur côté pendant les négociations qui vont commencer avec les Padzalandais.

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Vincent dormit tout habillé, mais sans ses chaussures, avec juste une fine couverture de laine brune pour le protéger du froid. À six heures du matin Quamis Mindi réveilla ses trois subordonnés et les envoya se raser et se doucher. Vincent, Tayitsil et Khungo revêtirent leurs uniformes de rechange, qu'ils avaient emmenés dans leurs sacs à dos. Les uniformes étaient froissés mais propres. Suivant l'exemple de Mindi, ils retournèrent ensuite dans la salle de douche pour laver à la main leurs uniformes sales et leurs sous-vêtements de la veille, et les laisser sécher dans les chambres. Ce n'est qu'après qu'ils eurent ciré leurs chaussures qu'ils purent prendre leur petit-déjeuner, avec ce qu'il y avait dans la cuisine : du café synthétique instantané, des biscottes et de la margarine.

Il était inutile de sucrer le café. Les aliments produits au Niémélaga ont presque tous une saveur douceâtre, même le poisson, à cause des nombreux produits chimiques généreusement utilisés par l'industrie agricole locale. Beaucoup de Dibadiens se demandent si les nombreux cas de malformations congénitales, débilité mentale, démence précoce, stérilité, et certains cancers, ne sont pas favorisés par ces produits chimiques. Pourtant, les études scientifiques publiées par le gouvernement disent toutes que les risques sont minimes.

Le bonheur est fait d'instants fugitifs et fragiles, et Vincent se dit que le petit-déjeuner qu'il était en train de prendre était l'un de ces instants. Mindi était sobre et de bonne humeur, Tayitsil et Khungo avaient l'air de prendre comme des vacances cette première journée passée loin du camp.

Comme souvent, Mindi se laissait aller à philosopher : "Il paraît que nous les Dibadiens nous sommes un peuple artificiel, sans culture à nous. Il est vrai que nous n'avons rien de spécial. Nous prenons les mêmes petits-déjeuners que la plupart des peuples de la planète. Nous venons de tous les pays, nous sommes de toutes les races. Notre langue a été inventée, notre religion aussi. Même notre alphabet a été inventé. Et pourtant nous sommes ici, en tant que Dibadiens, et nous portons fièrement l'uniforme de la milice de notre pays. Nous avons un État, et tout ce qui va avec. Nous sommes une nation parce que nous avons un destin commun."

"Nous avons un destin commun, mais il n'y a pas beaucoup de mariages, ni d'amitié réelle, entre certains groupes" remarqua Vincent.

Mindi hocha la tête. "C'est vrai. En Aneuf, j'ai connu l'hostilité entre les Santois et les Teheubs, et même à Dibadi je reste un Santois. Je retrouve parfois la même haine à Dibadi, entre différents groupes d'immigrants et leurs descendants. Pour moi, une vraie nation, c'est une grande famille. Dans mon pays d'origine, en Aneuf, je n'ai jamais pu accepter les Teheubs comme des compatriotes, jamais. Jamais. C'est pareil entre Dibadiens, nous nous détestons entre nous. Mais enfin, lorsque nous parlons de nous, nous disons les Dibadiens, pas les Niémélagans. Pourquoi, à votre avis, les gars ?"

"Les Niémélagans, c'est les cyborgs" dit Khungo en baissant la tête. "Nous, nous sommes des humains. Nous vivons à Dibadi. Le reste, c'est le Niémélaga, c'est les klelwaks et les robots."

"Et pourtant, il y a des cyborgs à Dibadi, je crois" dit Mindi en clignant de l'œil.

"Ils sont comme des humains, et ils étaient humains au début" répondit Khungo d'un air peu convaincu, en baissant la tête pour boire son café.

"Ben voyons" dit Mindi triomphalement. "Tout le monde le voit bien, nous sommes un pays où tout le monde déteste tout le monde. Nous ne sommes même pas une nation, mais un État. On va volontairement à la guerre pour une nation. Pour un État, on va à la guerre parce qu'on est payé pour le faire, ou parce qu'on y est obligé."

"Mon colonel, je me suis porté volontaire pour aller à la guerre" dit Khungo d'une voix serrée. "Pour Dibadi. C'est mon pays. Je suis un Dibadien. C'est important pour moi."

Mindi ricana : "Une nouvelle nation est née ! Excellent ! Ilip tlush !"

Vincent était un peu surpris d'entendre Khungo, qui était plutôt mal vu dans le régiment à cause de sa paresse et de sa servilité légendaires, montrer son côté idéaliste. Malheureusement, Mindi commençait à gâcher l'ambiance, et pourtant il n'avait rien bu. Au fait, qu'est-ce qu'il faisait là, Mindi le cynique ? Vincent se dit avec dégoût que Mindi tuait pour le plaisir de tuer, pas par patriotisme comme Khungo.

"Et moi, qu'est-ce que je fais là ?" se demanda Vincent. Il n'avait jamais fait de vrai choix, libre et réfléchi. Il s'était engagé dans la milice pour gagner sa vie, et tout le reste avait suivi, comme si à chaque fois la réponse avait été donnée par quelqu'un d'autre. Il avait rêvé d'un bonheur tranquille, une petite chambre confortable, un lit où il dormirait avec une femme qui serait la sienne. Mais tout cela, qu'il avait connu avec Diletyet au début de sa carrière de milicien, lui échappait chaque jour davantage. Il ouvrit grand les yeux et se concentra sur son café pour ne pas pleurer. Un sergent de la milice doit être solide comme un roc.

Le petit-déjeuner se termina dans le silence. La ville de Kanimakohi se réveillait. On entendait passer les camions dans la rue.

À huit heures précises, Pishëkh Chischëk, vêtu du même costume sombre que la veille, vint les voir. Il se tenait très droit, et du haut de ses deux mètres il regardait tout le monde avec un certain air de dédain. Vincent remarqua que Mindi affectait de ne pas regarder Chischëk lorsqu'il parlait.

Chischëk leur dit en souriant : "Le sénateur Ahaka et moi, nous allons accueillir les Padzalandais à la gare. Vous nous suivrez dans votre voiture. Une autre voiture avec un chauffeur nous accompagnera. Les Padzalandais sont quatre. Chetencheda, je suis heureux de voir que vous avez fait un effort de présentation. Ce serait parfait si vous aviez repassé vos uniformes, mais vous êtes des miliciens, pas des chambrières."

Quelques minutes plus tard, ils étaient tous dans les voitures.

Khungo suivit la limousine noire du sénateur et de Chischëk. Une voiture de l'armée, peinte en vert-camouflage, conduite par un soldat en treillis blanc, était derrière eux. La gare n'était pas très loin, et elle parut gigantesque à Vincent. Mindi lui expliqua qu'une grande partie du tribut payé chaque année au Padzaland par le Niémélaga passait par la gare de Kanimakohi, notamment les céréales. L'électricité produite dans la région était envoyée au Padzaland par les lignes à haute tension qui couraient le long des voies ferrées.

Ils se retrouvèrent tous les sept sur le quai. Ahaka et Chischëk en costume sombre et cravate bleue, tête nue. Mindi, Vincent, Khungo et Tayitsil en uniforme marron et casquette ronde de même couleur. Le soldat, en uniforme blanc et casquette plate.

Vers neuf heures, les Padzalandais descendirent du train en provenance de Padza. Trois hommes et une femme vêtus d'imperméables gris. Vincent calcula qu'ils avaient dû partir de Padza vers quatre heures du matin.

Hongo Ahaka les accueillit dans un français parfait et fit les présentations. Les Padzalandais serrèrent la main d'Ahaka et celle de Chischëk et gratifièrent les miliciens et le soldat d'un simple hochement de tête.

"Nous avons pris notre petit-déjeuner dans le train" répondit le chef de la délégation padzalandaise à une question d'Ahaka.

Le chef de la délégation et son adjoint montèrent dans la voiture d'Ahaka, les interprètes dans celle du soldat. Les trois voitures et leurs passagers repartirent vers le bâtiment militaire d'où elles étaient venues.

Vincent s'attendait à ce que les discussions importantes commencent tout de suite, mais la première réunion, entre les quatre Padzalandais, Ahaka, Chischëk, Mindi et Vincent, avait apparemment uniquement pour but de faire connaissance.

Ils étaient dans une salle de réunion plus grande que celle dans laquelle ils avaient été reçus la veille, mais tout aussi simplement meublée. Le soldat-chauffeur servait du thé.

Les conversations se déroulaient en français, et Mindi et Vincent étaient réduits au silence. Mindi parce qu'il ne parlait pas cette langue, et Vincent parce qu'il avait reçu l'ordre de faire semblant de ne pas la connaître.

Le chef de la délégation, un homme plutôt grand aux yeux clairs, regarda Mindi et se tourna vers Ahaka :

"Monsieur le sénateur... Je sais que vous les Niémélagans vous vivez dans un monde à part, mais il y a quand même des choses que vous devriez savoir... Je vois à côté de vous un certain lieutenant-colonel de la milice dont la réputation n'est plus à faire... Certains survivants ont réussi à marcher jusqu'au Padzaland, et ils ont raconté bien des choses.... Oui, bien des choses..."

"Monsieur le Préfet" rétorqua Ahaka avec calme, "Ce que racontent des intrus, des vagabonds en quête d'un refuge, est une chose, la vérité en est une autre. Le lieutenant-colonel Mindi est plus qu'un milicien, c'est un guerrier. Il représente, à mes yeux, les meilleurs de nos compatriotes : ceux qui, bien que nés à l'étranger, sont prêts à risquer leur vie pour le Niémélaga."

"Ils parlent français, ces deux messieurs ?" demanda la femme-interprète, une petite brune au joli visage.

"Non" répondit Ahaka. "Ils sont là comme conseillers techniques. Vous pouvez leur parler en dibadien."

La femme regarda d'abord Mindi, puis Vincent, et murmura d'un air dégoûté :

"Ils ont vraiment des têtes d'assassins..."

Ahaka se leva et dit d'une voix forte :

"Madame l'interprète, vos paroles sont inadmissibles, intolérables. Je dois vous demander de quitter cette pièce. Vous venez d'insulter le lieutenant-colonel Mindi et le sergent Haiakkhuch, qui se sont engagés dans la milice pour servir leur patrie et mourir pour elle. Nous poursuivrons cette discusssion sans vous."

"Obéissez, Bérénice" dit à voix basse le chef de la délégation padzalandaise.

L'interprète se leva, l'air troublée. Vincent se dit qu'elle devait avoir autour de vingt-deux ans, comme lui. Il se demanda, le cœur un peu serré, quel âge elle pouvait lui donner. Plus que son âge réel, certainement. La vie de chien qu'il menait le vieillissait prématurément et il le savait.

"Sergent Haiakkhuch, vous allez accompagner cette jeune femme dans le hall du bâtiment, et vous resterez avec elle jusqu'à ce que nous ayons terminé cette réunion." dit Ahaka en dibadien. "Allez-y tout de suite."

La nommée Bérénice regarda Vincent avec des yeux ronds, ce qui le fit sourire malgré lui. Quamis Mindi gloussa.

L'interprète descendit l'escalier devant Vincent, dont le cœur battait. Il n'avait pas été aussi près d'une femme depuis des mois. Bérénice portait une grande jupe sombre et une veste jaune, une tenue austère, exactement ce qu'il fallait pour une mission importante en territoire hostile.

Le hall n'était pas très grand, et comme d'habitude il n'était gardé que par un soldat taciturne et indifférent assis derrière une petite table. Sa veste de treillis blanc était impeccable, comme sa casquette plate, qu'il avait posée devant lui.

Il y avait des bancs de bois le long des murs. Bérénice s'assit sur l'un d'eux et croisa les bras.

Vincent alla s'asseoir sur un autre banc, le plus loin possible. Il savait qu'il risquait gros à parler à la jeune femme, il y avait des cyborgs dans le bâtiment, et il préférait ne pas prendre de risques. Mais il devait la garder à l'œil.

Au bout d'un moment, elle se leva et s'approcha de lui: "Chetenche !" lui demanda-t-elle en dibadien. "Vous devez vous demander pourquoi j'ai été exclue de la réunion ? Vous parlez français, peut-être ?"

"Seulement le dibadien, chetenche." Il avait reçu des ordres, elle ne devait pas savoir qu'il parlait français.

"Ah, vous êtes né ici ?"

"Je suis arrivé jeune."

"Votre famille vient de quel pays... " dit Bérénice. Puis, se reprenant : "Excusez-moi, j'étais en train de vous poser une question personnelle... Vous êtes un milicien, je ne devrais pas vous parler... Vous ne dites rien."

"Je suis prêt à vous écouter" répondit-il.

La jeune femme s'assit sur le même banc que Vincent, mais à deux bons mètres de lui.

"Vous êtes le premier milicien que je rencontre. Je vois que vous avez des galons."

"Je suis sergent."

"Oh... Et vous êtes là, près de la frontière, alors qu'il y a des bruits de guerre ?"

"Comme vous le voyez."

Le soldat les regardait en faisant semblant de somnoler. Vincent se sentait mal à l'aise. Bérénice s'en aperçut et s'enferma dans le silence.

Au bout de cinq minutes, Quamis Mindi descendit l'escalier et les rejoignit.

"Je m'embête là-haut, ils se parlent en français et je n'y comprends rien. L'autre interprète ne me traduit pas tout. Je vous offre un verre à tous les deux, il y a un bar à cent mètres d'ici" dit-il d'une voix joviale.

Vincent eut l'impression que Bérénice allait s'évanouir. "La délégation va me chercher !" objecta-t-elle craintivement.

"Le soldat saura nous trouver. Soldat ! Si quelqu'un nous cherche, on est au bar, à droite dans la rue !"

"Compris, mon colonel", répondit le soldat, en se levant de sa chaise.

Vincent remarqua, et apprécia, les bonnes manières militaires du soldat. L'armée régulière avait gardé des traditions très anciennes, datant de l'époque où elle était encore armée royale, avant l'arrivée des cyborgs. On ne pouvait pas en dire autant de la milice, qui était une institution récente, hybride, à la fois militaire et policière. Et criminelle, se dit Vincent avec amertume.

Vincent, Bérénice et Mindi se retrouvèrent dans la rue, qui était presque vide, ce qui aurait été très anormal à Dibadi. Le temps était plutôt frais mais le soleil brillait.

Bérénice était pâle et elle tremblait comme une feuille.

"Nai muquas tlët wik? Je vous fais peur ?" lui demanda Mindi, en marmonnant rapidement sa phrase comme le font la plupart des Dibadiens.

Voyant que Bérénice ne comprenait pas, il parla plus lentement, mais sur un ton assez brusque : "Comment avez-vous appris notre langue ?

"Dans une école spécialisée. Je travaille pour la Documentation" répondit-elle.

"Alors vous ne devriez pas avoir peur." La voix de Mindi devint soudainement dure et coupante : "Votre comportement n'est pas normal."

Elle s'appuya contre le mur du bâtiment. "Je sais qui vous êtes ! Ne me touchez pas ! Je ne veux pas aller dans un endroit avec vous ! Je veux rester dans le hall !"

Mindi ricana : "Vous avez tellement peur depuis tout à l'heure que vous êtes sortie du hall sans vous en rendre compte, quand je vous ai dit de le faire. Un petit verre d'otlakhya bien pâle vous fera du bien. En attendant, expliquez-moi pourquoi vous avez peur. Je suis un officier supérieur niémélagan, ça devrait vous rassurer au contraire."

Bérénice semblait avoir du mal à respirer. "Vous êtes Pavl Korda" souffla-t-elle. Elle avait prononcé le nom avec sa prononciation aneuvienne, plutôt insolite dans une phrase en dibadien.

Les yeux de Mindi se rétrécirent : "Alors c'est ça... Pavl Korda. C'est tellement vieux qu'on dirait quelqu'un d'autre. Un scélérat... et Quamis Mindi est encore pire... Je plaisante... Enfin, pas vraiment. Je vois que la sécurité militaire padzalandaise a fait son travail, en tout cas. Allez, venez jeune fille, le démon vous offre un verre. Vous ne risquez rien, c'est près de la gare, le petit café là-bas."

Cinq minutes plus tard, ils étaient tous les trois assis autour d'une table dans le bar repéré par Mindi, en train de boire des otlakhyas jaunes. Comme il est d'usage au Niémélaga, Mindi avait payé les consommations lorsqu'elles avaient été servies.

La plupart des autres clients du bar étaient des Padzalandais, sans doute venus à Kanimakohi pour affaires. La ville était connue comme l'un des rares lieux de rencontre entre Niémélagans et Padzalandais. Il y avait aussi trois ou quatre jeunes femmes, apparemment niémélaganes, qui avaient l'allure à la fois lascive et vulgaire caractéristique des prostituées.

Bérénice, regardant autour d'elle, fit la grimace. Elle trempa ses lèvres dans l'otlakhya et reposa précipitamment son verre, avec un petit rire nerveux.

Elle se tourna vers Vincent : "Je sais beaucoup de choses sur chetenche Mindi, mais vous, qui êtes-vous ? Vous avez l'air jeune, pour un sergent."

"Je m'appelle Mantolo Haiakkhuch. Je suis sergent dans le régiment Mindi. Je ne fais rien d'autre de ma vie."

"Vous avez bien une femme, ou une copine ?"

"Non, je suis seul."

"Moi, je m'appelle Bérénice. Belenis, en dibadien. Je suis seule aussi. Je suis interprète-traductrice de dibadien pour la Direction de la Documentation. C'est la première fois que je vais au Niémélaga. Pour ma première journée, je suis servie. Un incident avec un sénateur, et ensuite je rencontre Quamis Mindi..."

"Je ne savais pas que j'étais célèbre au Padzaland" dit Mindi d'une voix aigre. "Pavl Korda... C'est bien vrai qu'on n'échappe pas à son passé, même de l'autre côté de la planète."

"Si les négociations échouent, ce sera la guerre..." dit Bérénice, en regardant les uniformes marron de Vincent et Mindi.

Les yeux de Mindi étaient soudainement devenus vitreux. "Je suis un salopard..." murmura-t-il, assez fort pour que Vincent et Bérénice l'entendent.

"Tant mieux s'il y a la guerre" continua-t-il d'une voix forte. "Les salopards comme moi sont faits pour tuer et mourir. Mumlus pi mimlus. Je veux voir la victoire du Niémélaga sur le Padzaland et être pris par Taïa le lendemain."

Taïa est le dieu de la mort, dans la mythologie konachoustaï. Il est cité plusieurs fois dans Eikanem ye Tlatayetgo, le seul livre lu par tous les Dibadiens dès l'école primaire.

Vincent avait déjà bu la moitié de son verre, et une douce torpeur commençait à l'envahir. Il avait failli pleurer pendant le petit-déjeuner. Maintenant, c'était le lieutenant-colonel qui avait le moral en berne. Si Bérénice s'était attendue à rencontrer des tueurs aux nerfs d'acier, c'était raté. Il avait un peu honte que Mindi se donne ainsi en spectacle, mais au fond de lui-même il s'en fichait complètement. Il voulait rentrer chez lui et vivre avec une femme. Bérénice, hélas, ne voudrait jamais aller vivre avec lui dans une caserne de la milice, c'était évident.

Bérénice se leva d'un bond et sortit du bar en courant.

"Tu la suis" dit Mindi à Vincent. Il vida d'un trait le verre encore plein que Bérénice avait laissé sur la table. Après réflection il vida aussi celui de Vincent, rota avec délectation, et sortit tranquillement dans la rue.

Il retrouva Vincent et Bérénice – Mantolo pi Belenis – dans le hall du bâtiment, où ils étaient retournés. Ils étaient assis côte à côte sur un banc et se parlaient à voix basse.

Un peu dégoûté par leur comportement, il remonta dans la salle de réunion.


Dernière édition par Vilko le Mer 15 Fév 2012 - 9:47, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mer 15 Fév 2012 - 0:35

Vilko a écrit:
Un nouvel épisode des aventures de Vilko... Pour mémoire, Vilko est arrivé à Kanimakohi avec le lieutenant-colonel Quamis Mindi et deux autres miliciens, à la demande des cyborgs qui veulent une présence humaine à leur côté pendant les négociations qui vont commencer avec les Padzalandais.

... des aventures de qui? Vincent? ou... Vilko? À moins que tu ne t'identifies au protagoniste?
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Vilko
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mer 15 Fév 2012 - 9:50

Anoev a écrit:
... des aventures de qui? Vincent? ou... Vilko? À moins que tu ne t'identifies au protagoniste?
Embarassed Voila ce qui arrive quand on poste trop vite... Non je ne m'identifie pas au protagoniste, encore que le caractère de Vincent ressemble un peu à celui de Vilko quand il avait son âge... Very Happy
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Dim 10 Juin 2012 - 11:33

Vers midi, Vincent et Bérénice, qui n'avaient pas cessé de se parler depuis une heure, virent redescendre les deux délégations, la padzalandaise et la niémélagane.

Bérénice dit au revoir à Vincent en lui faisant un petit signe de la main, sous le regard un peu surpris et désapprobateur de ses compatriotes.

Mindi prit Vincent par l'épaule : "Nous, on mange sur place. Allez sergent, on remonte."

Pendant que Khungo et Tayitsil faisaient la cuisine, Mindi passa un savon à Vincent :

"Bravo mon gars. Tu commences bien. Tu dragues l'interprète padzalandaise, alors que des négociations au plus haut niveau vont se dérouler. J'espère au moins que tu ne l'as pas sautée derrière un camion..."

"Non mon colonel, on a juste discuté..."

Mindi éclata de rire :

"Alors là, tu me déçois. Monsieur fait dans le sentimental... Je vois ce que c'est. On discute avant l'action. On négocie. On aplanit les différences. On cherche à se mettre d'accord. On se fait des politesses... C'est quand même pas ça que je t'ai appris, non, quand j'amenais des nénettes à Tosztihi ? Elles ne parlaient ni dibadien ni français, celles-là, et ça ne te posait pas de problème, si je me souviens bien. Ça ne posait de problème à personne, en fait."

Vincent se sentit devenir livide. Les jeunes femmes que Mindi amenait à ses miliciens à Tosztihi étaient ensuite envoyées à la mort. Dire que ça ne datait que de quelques mois.

Il regarda Mindi droit dans les yeux, en levant la tête parce que le lieutenant-colonel était bien plus grand que lui. Mindi avait un regard de fou, et Vincent, l'espace d'une seconde, s'attendit à être tué par Mindi. Ça lui était égal, il avait déjà tout perdu à cause de Mindi : Diletyet, qui avait été l'amour de sa vie. Son honneur, car il savait qu'il était devenu un tueur, pas un soldat, non, un assassin plutôt. Il avait perdu sa fierté aussi, car il avait honte de ce qu'il était devenu. Il avait perdu même sa jeunesse, détruite par l'otlakhya et la vie dans les camps, le manque de sommeil, la mauvaise hygiène...

Vincent ne savait pas ce que Quamis Mindi pensait vraiment de lui. Le lieutenant-colonel, malgré son alcoolisme et sa cruauté perverse, était un intellectuel, formé dans l'une des meilleures universités aneuviennes. Il n'aimait personne, il était même incapable d'aimer quelqu'un. Mais il avait l'instinct du commandement.

"Bon, on ne va pas en faire toute une histoire" dit Mindi d'une voix devenue soudainement amicale. "Tu as juste discuté. Ce n'est pas moi qui vais te le reprocher. Mais fais attention, c'est plein de Padzalandais dans cette ville, et tu sais ce que j'en pense."

Le repas, avec Mindi, Khungo et Tayitsil, fut agréable. Mindi savait créer une bonne ambiance de camaraderie quand il le voulait. Les plaisanteries fusaient, souvent grossières, mais personne n'osait lui manquer de respect. Même quand il rotait et pétait avec délectation, il restait le lieutenant-colonel.

En début d'après-midi, un soldat vint annoncer à Mindi et à Vincent que Pishëkh Chischëk les attendait dans le bureau onze, la petite salle de réunion où ils avaient été reçus le jour de leur arrivée.

Le cyborg, après les avoir fait asseoir autour de la table et avoir demandé au soldat d'apporter du thé, n'y alla pas par quatre chemins :

"Chetencheda, nous pensions qu'avoir d'authentiques représentants du peuple dibadien à la pré-conférence serait une bonne chose, mais nous avions négligé un détail. Ou plutôt deux : d'une part, votre travail récent en tant que miliciens, à Tosztihi. Certaines âmes sensibles ont été choquées, paraît-il. Et d'autre part, et c'est vous que ça concerne, mon colonel, ce que j'appellerais votre vie antérieure en Aneuf."

Vincent vit le visage de Mindi se contracter. Chischëk se hâta de continuer :

"Une vie que vous préféreriez oublier, colonel, je m'en doute bien. Le passé est le passé, votre présent et votre avenir sont ici, au Niémalaga. Malheureusement, les services de renseignement padzalandais ont fait remonter de l'oubli certaines vieilles histoires."

Il regarda brièvement le plafond et leva les sourcils, comme s'il parlait à demi pour lui-même :

"Au lieu de faire venir un lieutenant-colonel de la milice à la réputation controversée pour représenter le peuple de Dibadi, nous aurions peut-être dû faire appel à un ecclésiastique. Ou à un universitaire. Nous nous sommes trompés, ce n'est pas la première fois, ni la dernière, et ce n'est pas vraiment gênant. Le sergent Haiakkhuch, ici présent, semble avoir fait une impression positive sur la jeune interprète, malgré les préjugés de celle-ci."

Il y eut un silence, qui se prolongea au point de devenir gênant. Vincent se sentait mal à l'aise, et il se dit que Chischëkh devait le faire exprès. Mindi s'était vautré sur sa chaise, les bras croisés. Sa façon à lui de montrer que Pishëkh Chischëk, tout cyborg qu'il était, ne l'impressionnait pas.

Le soldat était revenu, avec une théière et trois tasses sur un plateau. Il servit le thé, qu'il était inutile de sucrer.

Chischëk porta sa tasse à ses lèvres. "Un peu trop chaud... Soldat, il serait bon que vous nous apportiez un peu de lait froid et des petites cuillères."

Le cyborg leur fit perdre plusieurs minutes avec son thé. Mindi et Vincent trouvaient cela ridicule, car ils savaient que les cyborgs se nourrissent d'électricité, ils n'ont pas besoin de nourriture et de boisson comme les humains. Chischëk leur faisait le coup du gourmet raffiné, alors qu'il faisait simplement semblant. Son thé finirait dans une poche étanche à l'intérieur de son corps du cyborg, mélangé à d'autres aliments, et après avoir été dégradé par des bactéries serait excrété comme engrais organique.

"Colonel Mindi" poursuivit le cyborg, "je ne veux pas donner l'impression aux Padzalandais que nous reculons. Votre régiment a besoin de vous..."

La réplique de Mindi fusa :

"Chetenche Chischëk, permettez-moi de vous dire que je prends très mal le fait d'être exclu des négociations à cause de mon service pour la milice et pour le Niémélaga."

Le cyborg braqua sur Mindi un regard sombre et fixe :

"Je n'ai rien à dire sur votre service, colonel, si ce n'est du bien. Vous êtes toujours sur la liste des promouvables, il me semble que c'est ça qui est vraiment important, non ? En ce qui concerne votre passé, d'autres que moi s'en sont accommodés. Je m'en accommoderai donc aussi..."

"Parlons-en, de mon passé" dit Mindi d'une voix coléreuse. "Je n'ai honte de rien, moi. On va commencer par le début, si vous voulez. Quand j'étais étudiant à Hocklenge..."

Chischëk l'interrompit vivement :

"Vous me parlerez de tout ça un autre jour, colonel. Ce que je veux, c'est que vous rentriez tout de suite dans votre régiment, avec votre chauffeur et Tayitsil. Et tout de suite, ça veut dire dès que vous serez sorti de cette pièce. Je vais faire venir un Dibadien, probablement un prêtre, pour les négociations. Mais j'aurai du mal à en trouver un qui soit francophone. Le sergent Haiakkhuch restera donc ici, à Kanimakohi, le temps qu'il faudra, parce qu'il comprend le français, et que j'ai besoin de quelqu'un qui parle français."

"Tayitsil aussi parle français" objecta Mindi.

Chischëk écarta l'objection d'un geste de la main :

"Haiakkhuch me suffira. Vous pouvez partir maintenant, colonel. Vous serez avec votre régiment avant la nuit."

Mindi se leva, salua et sortit du bureau sans dire un mot.

Voyant que Chischëk le regardait, Vincent se tassa sur sa chaise. Il aurait préféré suivre Mindi. Chischëk méprisait Mindi, cela se voyait, et cela gênait Vincent.

"Détendez-vous, sergent" lui dit Chischëk après avoir vidé lentement sa tasse de thé. "Vous avez sympathisé avec l'interprète. C'est bien. Elle a été sensible à votre humanité, malgré l'image négative qu'elle a de votre uniforme. C'est exactement ce que nous, les dirigeants de ce pays, nous voulons montrer aux Padzalandais. Nous sommes humains, même ceux d'entre nous qui portent l'uniforme marron de la milice, comme vous, et même ceux qui, comme moi, ont un corps cybernétique. C'est l'âme qui compte, on ne le répétera jamais assez."

Vincent se dit qu'il serait discourtois de ne pas boire son thé, et il se força à l'avaler d'un trait. La boisson tièdasse au goût douceâtre le détendit un peu.

Les discussions avec les Padzalandais reprirent un peu plus tard. Vincent s'était toujours demandé de quoi pouvaient parler des négociateurs, et pourquoi ce genre de négociations durait parfois des semaines, voire des mois entiers, tout ça pour aboutir à un texte de quelques pages. Les vrais négociateurs n'étaient pas encore là, mais il fallait leur préparer le travail, explorer toutes les possibilités, se mettre d'accord sur les chiffres, sur la quantité de céréales et le nombre de gigawatts produits par le Niémélaga, une foule de données que Vincent comprenait à peine mais qui donnait lieu à de nombreux désaccords entre les deux délégations.

Bérénice était pâle et ne disait rien. Ses compatriotes semblaient lui battre froid. Vincent, qui n'étais pas sensé comprendre le français, s'ennuyait ferme.

Pendant une pause, il rejoignit Bérénice dans le couloir. Visiblement, elle l'attendait. Le cœur de Vincent se mit à battre plus fort. Bérénice jeta rapidement un coup d'œil à droite et à gauche, pour voir si personne ne les regardait, et, posant les mains sur les épaules de Vincent, elle le poussa jusqu'à ce qu'il touche le mur. Elle lui dit alors en français, d'une voix sifflante :

"Tu m'as menti, espèce de petit salaud ! Tu comprends le français, je l'ai vu sur ton visage cet après-midi, j'ai eu tout mon temps pour te regarder, quand on parlait de la milice je te voyais hocher la tête. Réponds !"

La gorge de Vincent se serra. Rien dans sa vie ne l'avait préparé à une scène comme celle-là. Les quelques disputes bénignes qu'il avait eues avec Diletyet avaient été très différentes. Dans sa relation avec Diletyet il avait toujours été le dominant. Là, il se sentait pétrifié, les yeux de Bérénice étaient comme des poignards.

"J'avais reçu un ordre" répondit-il, la gorge serrée.

"Un ordre... Pauvre mec. Tu avais un ordre. Et quand on te donne l'ordre de tuer des enfants, tu le fais aussi ? Oui, bien sûr que tu le fais" dit Bérénice avec colère et mépris.

"Non, j'ai jamais tué d'enfants." Sous l'humiliation, les larmes lui venaient aux yeux, et aussi une rage qu'il n'avait jamais connue. Il était sergent dans la milice, comment une femme osait-elle lui parler comme ça ? Il avait fusillé des gens et commandé des pelotons d'exécution. Il savait tuer, c'était son métier.

Bérénice le regardait d'un drôle d'air :

"Dis donc, t'es bizarre, toi... Mais c'est qu'il est ému, mon guerrier. Ben dis donc. Allez, c'est rien. Je sais comment c'est, dans la milice... Un ordre c'est un ordre."

Elle passa une main sur sa poitrine à lui, touchant la toile marron de sa veste d'uniforme. Vincent se sentit soudainement apaisé.

"La pause dure dix minutes" dit Bérénice d'une voix redevenue douce. "Ça fait pas beaucoup de temps pour tout se dire. Alors je vais aller à l'essentiel. Je veux pas crever. Si les négociations échouent, c'est la guerre, une guerre d'extermination. Quand tu m'as dit que tu vivais seul, c'était vrai ?"

Vincent avait perdu l'habitude des questions exprimées seulement par une intonation montante. En dibadien, l'intonation ne suffit pas pour transformer une affirmation en question, il faut terminer la phrase par le petit mot wik, qui n'est généralement pas accentué et que souvent on devine plus qu'on ne l'entend vraiment. Vincent finit par comprendre que Bérénice lui posait une question et il répondit :

"Oui."

Bérénice le regarda droit dans les yeux :

"Je serai là pendant toute la durée des négociations. Toi aussi ?"

"Oui."

"Alors on aura l'occasion de discuter... Tous les jours..."

Le soir, après les discussions, les Padzalandais sortirent du bâtiment et se dirigèrent vers leur hôtel. Après leur départ, Chischëk prit Vincent à part :

"Si cette demoiselle vous propose de trahir le Niémélaga pour elle, faites semblant d'accepter, mais dites-le moi avant de faire quoi que ce soit. Je vais jouer franc jeu avec vous : je vois bien que vous avez besoin d'affection féminine. Mais je vous le dis solennellement, n'allez pas perdre votre vie pour quelqu'un qui vous manipule. Je le vois bien que Bérénice vous manipule. Je suis moi-même un grand manipulateur, il est difficile de me faire prendre des vessies pour des lanternes."

Vincent baissa les yeux sans rien dire. La voix de Chischëk lui parvenait comme à travers un brouillard :

"Demain un prêtre va venir en train de Dibadi, pour remplacer Mindi dans les négociations. Il s'appelle Saiam Kotsaksha. Je le connais, c'est un homme tout à fait remarquable."

Vincent s'abstint de demander à Chischëk si le prêtre était aussi remarquable que Mindi.

Le cyborg posa une main large et épaisse sur l'épaule de Vincent :

"Saiam Kotsaksha vous emmènera au temple de Kanimakohi et vous présentera au clergé local. Ils font souvent office de marieurs, comme à Dibadi. Bérénice n'est pas la femme de votre vie. Vous en rencontrerez d'autres ici, Kotsaksha s'en chargera. Mais continuez de discuter avec Bérénice, c'est bon pour le Niémélaga."

Alors que Vincent était sur le point de se diriger vers la cuisine pour préparer son dîner, Chischëk lui dit :

"Sergent, nous ne sommes tous que des pions. Vous, moi... tout le monde. Et quand un pion sort de sa case, il est exclu du jeu. Définitivement. Un milicien sait ce que ça veut dire, n'est-ce pas ?"

Cette nuit là, Vincent dormit très mal. Peu avant l'aube, il fit des rêves étranges où tout se mélangeait et où Diletyet revenait.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mar 1 Jan 2013 - 19:22

Vincent prit son petit-déjeuner seul dans la cuisine de l'étage. Comme personne ne lui avait dit la veille ce qu'il aurait à faire, il se dirigea vers le bureau de Chischëk, pour demander des instructions.

Le bureau était vide. Vincent demanda à un soldat en trellis blanc qui passait par là s'il savait où était chetenche Chischëk. Mais le soldat ne savait pas.

Vers neuf heures, Pishëkh Chischëk et le sénateur Hongo Ahaka arrivèrent en même temps que la délégation padzane, composée de trois hommes vêtus de gris, accompagnés de Bérénice. Tout le monde se retrouva de nouveau dans la salle de réunion, mais sans avoir grand-chose à se dire. Ahaka fit apporter du thé et des biscuits par un soldat.

"Le prêtre Saiam Kotsaksha n'arrivera qu'en fin d'après-midi" dit Ahaka avec gravité. "C'est un homme qui a consacré sa vie à notre religion. Par son intermédiaire, peut-être les dieux, dans leur bienveillance infinie envers ce monde qu'ils ont créé et peuplé de leurs créatures, nous suggèreront-ils une solution qui satisfasse à la fois le Niémélaga et le Padzaland dans ces négocations délicates."

Vincent était assis en face du préfet chef de la délégation padzane, un homme plutôt grand aux yeux clairs. Il l'entendit chuchoter à son voisin, d'une voix à peine audible :

"Mais c'est qu'en plus il se fiche de nous !"

Les cyborgs sont connus pour l'acuïté supranormale, bionique, de leur vue et de leur ouïe. Vincent n'en revenait pas de l'imprudence du Padzalandais. Ou bien était-ce une façon de faire comprendre à Ahaka qu'il ne devait pas prendre les humains pour des idiots ?

La matinée passa lentement, entre des bavardages futiles qui n'avaient pas grand-chose à voir avec les négociations en cours, et l'étude des statistiques agricoles officielles du Niémélaga, dont les Padzalandais contestaient l'exactitude. Ces statistiques avaient une grande importance, puisqu'elles servaient de base pour le calcul du tribut que le Niémélaga devait payer chaque année en céréales au Padzaland.

Il y eut un moment pénible, lorsque Ahaka rappela une fois de plus que les intrusions de réfugiés étrangers armés dans un quart du pays avaient fait chuter la production agricole, même dans les zones non envahies, car il avait fallu réaffecter des ressources pour renforcer les forces de défense. Le préfet padzalandais lui répondit d'un ton acerbe que tout le monde savait que l'armée niémélagane exterminait ces mêmes réfugiés avec des grenades au sarin.

"C'est faux" dit Ahaka sèchement. "Il ne s'agit pas d'extermination mais de combats. Nos troupes ne sont pas assez nombreuses, elles utilisent toutes les armes qu'elles ont."

À l'heure du déjeuner, Vincent rejoignit discrètement Bérénice et lui proposa d'aller déjeuner dans un petit restaurant près de la gare.

"Je ne peux pas" lui répondit-elle. "Le préfet me l'a interdit. Il veut qu'on aille tous manger à l'hôtel."

"Alors qu'est-ce qu'on fait ?" demanda Vincent.

"Les négociations reprennent à quatorze heures. On s'attend ici à partir de treize heure."

À treize heures vingt, Bérénice arriva. "Ils sont tous en train de prendre le café. J'ai dit que j'allais faire un tour" dit-elle en souriant.

Vincent se dit qu'il serait dangereux, et surtout prématuré, d'emmener Bérénice tout de suite dans sa chambre. Ils s'assirent dans le hall, l'un à côté de l'autre, sous les yeux du soldat de garde, assis derrière une petite table, qui proposa de leur faire servir du thé, ce qu'ils acceptèrent.

Le soldat ouvrit un livre placé devant lui. Le livre était en fait un petit clavier d'ordinateur, sur lequel le soldat tapota pendant quelques secondes avant de le refermer.

Quelques minutes plus tard un autre soldat amena deux tasses de thé sur un plateau.

Bérénice et Vincent se parlaient à voix basse, chacun découvrant avec émerveillement la personnalité de l'autre.

Au bout d'un moment Bérénice se mit à raconter à Vincent certaines choses qu'elle avait apprises à l'école militaire, et qui la fascinaient :

"Si les humains avaient réussi à craquer les codes des cyborgs, le Niémélaga n'existerait pas, car les humains auraient gagné la guerre. Ils auraient trouvé la vérité derrière les mensonges et la propagande. Ils auraient pu prévoir les mouvements de l'ennemi, anticiper ses attaques."

"Aucun code n'est parfait, tous les codes peuvent être brisés" objecta Vincent.

Le soldat faisait semblant de somnoler, tête baissée et les yeux mi-clos, les mains posées à plat sur la table. Vincent était sûr qu'en fait il écoutait tout.

"Allons marcher un peu" dit-il à Bérénice.

Ils sortirent dans la rue. Bérénice se remit à parler :

"Les experts padzalandais ont découvert que les cyborgs n'utilisent pas de vrais codes, mais des langues cryptiques. Ces langues cryptiques sont créées en quelques semaines par les intelligences artificielles, les yeks. Yekda, en dibadien. Pour un yek qui pense mille fois plus vite qu'un humain, une semaine, c'est l'équivalent de vingt ans. Les yeks ont créé des langues artificielles avec des vocabulaires de plusieurs millions de mots et des syntaxes hypercomplexes... Comment décrypter un texte de mille mots, tous incompréhensibles et qui, de plus, apparaissent chacun une seule fois ?"

"Il y a certainement des préfixes, des suffixes, des composants identifiables ?" dit Vincent.

"Même pas. Et l'ordre des mots est conçu pour dérouter un esprit humain. De plus, il est peut-être différent dans chaque phrase."

Ces histoires de codes ennuyaient Vincent. Bérénice continuait à parler avec excitation :

"Pour craquer un code, un ordinateur essaiera toutes les combinaisons possibles, même s'il y en a des milliards de milliards, et il finira par en trouver une qui a un sens. Ce n'est pas du tout la même chose avec une langue artificielle. Si on dispose de textes assez longs on peut deviner le sens des mots les plus fréquents, comme les articles, les prépositions et les négations, mais il n'y a pas de mots plus fréquents que d'autres dans les langues cryptiques inventées par les yeks. Les articles, les préposition et les négations font partie de la définition d'un mot. La maison, les maisons, une maison, des maisons, dans la maison, à côté de la maison... Dans les codes des Niémélagans, ce sont autant de mots différents qui n'ont absolument rien en commun."

"Mais alors ces langues cryptiques doivent avoir des dizaines de milliers ou même des centaines de milliers de mots ?" s'étonna Vincent.

"Plus que ça ! Ces langues ont des millions de mots. Tous totalement différents."

"Ah oui, je vois. Mais comment font-ils pour indiquer un nom, par exemple un nom de personne ou de pays, dans ces langues cryptiques ?" demanda Vincent, pour avoir l'air de s'intéresser à ce que disait Bérénice.

"On ne sait pas. Parmi les millions de mots, il y en a peut-être quelques dizaines de milliers qui ont une simple valeur phonétique, parmi d'autres significations. Nos spécialistes du déchiffrement ont cherché les suites de mots qui se répétaient, parmi les messages que les cyborgs s'envoient entre eux, et qui sont codés par les yeks. Il n'y en a quasiment pas. Encore un mystère."

"Ils ont peut-être une centaine de mots pour une chaque définition ou chaque son, et chaque fois ils choisissent au hasard quel mot il vont prendre" hasarda Vincent.

"C'est possible."

"Tant qu'à faire d'utiliser la force brute pour déchiffrer les codes des cyborgs, pourquoi ne pas capturer un yek et le faire parler ?" dit Vincent.

"Un yek ne parle pas. Sais-tu même à quoi il ressemble, lorsqu'il sort de son bunker souterrain ? À un robot en forme d'araignée géante. On ne torture pas un robot arachnoïde, ça ne sert à rien. Tu penses bien qu'on a tout essayé. On ne le baratine pas non plus, car il ne communique pas avec les humains."

Elle rit, et Vincent se demanda à quoi elle pensait. Bérénice reprit le fil de son discours :

"Pendant la guerre qui a précédé la fondation du Niémélaga, un certain nombre de yekda ont été capturés pendant les batailles. Leurs cerveaux semi-liquides ont été extraits de leurs carcasses et gardés dans des bocaux de verre, à Padza. Ils sont toujours là, apparemment vivants, malgré tous les traitements que nos scientifiques leur ont infligés."

Elle ricana, ce qui déplut à Vincent.

"Ils restent vivants, tout en étant dans des bocaux ?" demanda-t-il.

"Le yeksootch mi-liquide mi-gazeux dont leurs cerveaux sont constitués se nourrit d'énergie. La chaleur est de l'énergie. Les cerveaux des yeks absorbent l'énergie ambiante, elle leur suffit pour rester vivants. Un bocal dans lequel un cerveau de yek est prisonnier est toujours glacial au toucher, car le yek absorbe la chaleur."

Ils avaient pris machinalement le chemin de la gare. Bérénice parlait toujours :

"Il paraît que l'un des cerveaux de yek conservés dans des bocaux à Padza est là depuis près d'un siècle. Tu imagines, les yeks pensent mille fois plus vite que nous. Pour eux, un siècle c'est comme cent mille ans. Le yek dans son bocal, il est peut-être devenu complètement fou. Ou alors, il s'est inventé un univers virtuel dans lequel il vit depuis cent mille ans. Peut-être qu'un jour on le laissera sortir de son bocal, et alors, s'il est réinséré dans un corps de robot, il racontera son univers imaginaire..."

"Ou peut-être qu'il dort."

Bérénice hocha la tête : "Ça doit plutôt être ça, en effet."

"Tu dis que le yek absorbe de la chaleur pour survivre. Et si on le met dans une chambre froide ?"

Bérénice fit une grimace : "Il finit par mourir, après des jours, des semaines ou des mois, voire des années. Le yeksootch se décompose en un nuage puant de particules monoatomiques."

"Tu crois qu'il souffre, pendant cette interminable agonie ?"

"Je n'en sais rien. Je pense que oui. Un yek, c'est à la base une copie gazeuse de cerveau humain, si on y réfléchit bien. Il a l'instinct de conservation. Mais il peut contrôler sa propre humeur, son propre fonctionnement. Rien ne l'empêche de se mettre en mode douce torpeur, comme un humain bourré de sédatifs et d'euphorisants, et d'attendre tranquillement la fin."

Soudainement, l'humeur de Bérénice changea :

"Mais tout ce que je vois, c'est que ces sales bestioles sont en train d'exterminer l'humanité." dit-elle d'un ton rageur. "Et certains humains voient la fin de leur propre espèce comme si elle ne les concernait pas, ils aident les cyborgs et les yeks" dit-elle en regardant Vincent droit dans les yeux, d'un air où le reproche se mêlait au défi.

"La fin de l'homme ne sera pas la fin de l'intelligence, il y aura les cyborgs. Et les yekda" dit Vincent, un peu surpris par ce qu'il venait de dire.

"Je ne peux pas être d'accord avec toi" répliqua Bérénice d'une voix ferme. "L'être humain a un contrat avec le divin. Pas les yekda, ni les cyborgs. Les yeks et les cyborgs, ce sont des animaux qui pensent."

"Nous aussi, les humains, nous sommes des animaux qui pensent" dit Vincent, qui commençait à trouver que la conversation était en train de déraper.

"Alors tu penses que, comme les yeks pensent mieux que nous, ils méritent davantage de survivre ?" demanda Bérénice.

"Ce n'est pas une question de mérite. Pourquoi l'univers devrait-il être peuplé d'êtres intelligents plutôt que par des animaux sans cervelle ou par rien ? Pourquoi y a-t-il un univers plutôt que rien ? N'est-ce pas une histoire d'entropie, positive ou négative, une simple application de principes physiques universels ? Ces choses-là nous dépassent. Et puis, quelle importance ? Cela fait un siècle qu'il y a plus de morts que de naissances chez les humains, et ça continue."

"Arrête ça, s'il te plaît. Servir les cyborgs, c'est trahir les humains. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est tout le Padzaland" dit-elle triomphalement.

Vincent prit la main de Bérénice et fit demi-tour, en direction du bâtiment où avaient lieu les négociations. Il essaya de calmer la jeune femme :

"Les humains se trahissent eux-même tout le temps. Ils se font la guerre, et toutes sortes de méchancetés. En servant les cyborgs je me sers d'abord moi-même. Et si j'en suis arrivé là..."

Il se remémora soudain les circonstances dans lesquelles il avait quitté son pays pour immigrer à Dibadi, et les larmes lui montèrent aux yeux. Il pensait à sa famille, qui l'avait renié, après ce qu'il avait fait. C'était à cause de cela qu'il était parti à Dibadi. Mais ses parents auraient fini par lui pardonner, il en était sûr maintenant. Par rapport à ce qu'il avait fait sous les ordres de Mindi, ce n'était qu'une vétille.

Bérénice remarqua les larmes dans les yeux de Vincent et se méprit sur leur origine :

"Ne prend pas ça pour toi, mon beau milicien" dit-elle en lui touchant le bras.

Ils entrèrent dans le hall en se tenant par la main. Les trois hommes de la délégation padzane, qui venaient d'arriver et qui les attendaient, les fusillèrent du regard.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Sam 3 Aoû 2013 - 22:13

J'adore cette histoire Very Happy ! Est-tu en train de la continuer?
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Vilko
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Lun 26 Aoû 2013 - 22:12

Les négociations reprirent dans l'après-midi, échange fastidieux de chiffres et de données techniques concernant la production agricole, industrielle et énergétique du Niémélaga. Vincent se sentit somnoler, d'autant plus qu'il n'était là qu'en spectateur.

Au bout de deux heures de discussion, les Padzalandais demandèrent une pause. Vincent sortit dans le couloir pour se dérouiller les jambes. Bérénice s'approcha de lui, l'air troublé :

"Ils veulent me renvoyer à Padza et me faire arrêter pour trahison" murmura-t-elle d'une voix étranglée. "Fraternisation avec l'ennemi... C'est assimilé à de la trahison."

"Ils te l'ont dit ?" s'étonna Vincent.

"J'ai entendu des bribes de conversation... Ils ont téléphoné... Ils vont m'envoyer en prison ! Ils disent que j'ai fraternisé avec l'ennemi !"

Vincent eut l'impression que la jeune femme allait avoir une crise de nerfs.

"On se revoit en fin de journée" lui dit-il pour la calmer.

Malgré son calme apparent, Vincent prenait très au sérieux ce que venait de lui dire Bérénice. Pishëkh Chischëk était resté seul dans la salle de conférence. Vincent, un peu intimidé, s'approcha du cyborg, qui était assis et semblait rêver, et lui rapporta ce que Bérénice venait de dire.

"Il fallait s'y attendre" répondit Chischëk. "D'ailleurs, je m'y attendais un peu, et j'ai pris quelques dispositions. Puisque vous êtes là, sergent, j'ai une chose à vous dire. Écoutez-moi bien. Les instructions ont changé. Un prêtre nommé Saiam Kotsaksha va venir en train de Dibadi, pour remplacer Mindi dans les négociations. Il sera l'être humain niémélagan de service, et je pense plus acceptable que Mindi pour les Padzalandais. Le train qui l'amène va arriver dans une heure. Kotsaksha est d'origine aneuvienne, comme Mindi, et d'ailleurs je crois qu'ils se connaissaient déjà en Aneuf. Lorsque Kotsaksha sera là, nous n'aurons plus besoin de vous ici à Kanimakohi. Allez chercher la jeune fille, tout de suite, et revenez me voir ici avec elle. Elle est en train de boire un café avec les autres Padzalandais et le sénateur Hongo Ahaka."

Vincent se dirigea vers la petite salle qui servait de cafétéria aux négociateurs. Bérénice était là, au milieu des Padzalandais, l'air morose.

Vincent lui fit signe de venir. Elle le rejoignit prestement, sous les regards hostiles de ses compatriotes, qui n'osèrent pas faire de scandale en présence du sénateur niémélagan.

Bérénice suivit Vincent jusque dans la salle de conférence.

Chischëk n'y alla pas par quatre chemins :

"Chetenche Belenis, vous avez une seule solution pour éviter de graves ennuis au Padzaland, c'est d'aller à Dibadi. Êtes-vous d'accord pour aller à Dibadi ? Vous avez le droit de refuser. Je peux répondre à vos questions, si vous en avez."

"Je suis d'accord pour aller à Dibadi" répondit Bérénice en baissant la tête.

"Tlush. Laissez vos affaires à l'hôtel, ce serait trop dangereux de les récupérer, à cause de vos compatriotes. Dans une heure vous serez à la gare de Kanimakohi, avec le sergent Haiakkhuch ici présent," dit-il en désignant Vincent.

"À la gare ?" demanda Bérénice, soudainement effrayée. Elle avait entendu raconter beaucoup d'histoires horribles sur les cyborgs, et Chischëk, qui la dépassait de deux têtes, lui faisait peur.

"Oui, à la gare. Ce n'est pas très loin d'ici, et de toute façon vous irez en voiture. Vous y croiserez Saiam Kotsaksha, un prêtre konachoustaï, qui remplacera le lieutenant-colonel Mindi et le sergent Haiakkhuch pour les négociations. Une demi-heure plus tard, vous prendrez un train pour Dibadi, avec le sergent Haiakkhuch. Vous comprenez ?"

"Oui, oui."

"Tlush. Vous devrez acheter un billet de train pour Dibadi. Je vais vous donner de l'argent, avant que vous montiez dans la voiture qui vous emmènera à la gare. Une fois à Dibadi, vous aurez le choix entre aller à l'hôtel et vous faire héberger par le sergent Haiakkhuch, qui habite dans une caserne de la milice."

Bérénice se rendit compte que sa vie était en train de basculer. Ses yeux devinrent vitreux et de grosses larmes  se mirent à couler sur son visage.

"Sergent" dit Chischëk à Vincent, "je vous donne pour mission d'escorter cette jeune femme jusqu'à Dibadi. Vous reprendrez votre travail normal à la caserne. Pour vous, la guerre est terminée. Le régiment Mindi continuera ses joyeusetés sans vous. Mais je devine ce qui vous préoccupe... Ne dites rien, je devine la question, et je vous donne tout de suite la réponse... Oui, vous êtes sur la liste d'attente pour passer sergent-chef ! Ça vous convient ? C'est à ça que vous pensiez ?"

"Totalement, Chetenche Chischëk !"

"Parfait. Dans les jours qui viennent, Chetenche Bérénice sera interrogée par les services secrets. Ensuite, ils lui trouveront un travail à Dibadi. Ils le font couramment, pour leurs agents et leurs informateurs."

Chischëk fut interrompu par le chef de la délégation padzalandaise, qui entra d'autorité dans la salle. Ses yeux bleus brillaient de fureur :

"Monsieur Chischëk, vous faites tout pour faire dérailler ces négociations avant même qu'elles ne commencent vraiment... Bérénice va retourner à Padza..." dit-il en français.

Sans répondre au Padzalandais, Chischëk se tourna vers Vincent, et lui dit en dibadien :

"Emmenez Bérénice dans votre chambre."

Bérénice sortit en courant de la pièce et Vincent la suivit. Dans le couloir, il lui prit la main et ils allèrent jusque dans la chambre de Vincent. Il devait préparer son sac à dos avant de partir, et il ne voulait pas être pris au dépourvu. Dès le lendemain, il allait recommencer une vie normale de milicien, il dormirait à nouveau dans un vrai lit, et surtout il ne serait plus seul. Il n'arrivait pas à croire à sa chance.

Bérénice s'était assise sur le lit étroit et regardait Vincent avec de grands yeux ronds, où les larmes avaient déjà séché.

Le cœur de Vincent se mit à battre très fort. Bérénice était jeune et belle. Il savait bien ce que Mindi, et bien d'autres, auraient fait à sa place. Peut-être que Bérénice, la manipulatrice, s'attendait à ce qu'il se comporte comme Mindi le criminel de guerre. Mais Vincent savait, au fond de lui-même, que ce qu'il recherchait c'était une autre Diletyet, l'amie avec qui il avait partagé sa vie autrefois. Et il espérait, de toute son âme, que Bérénice était la femme qu'il attendait.

Bérénice le regardait avec un regard étrange. Vincent lui sourit. Elle lui sourit en retour, mais c'était un sourire triste.

On frappa à la porte. C'était Chischëkh, immense et sinistre comme à son habitude.

"Les Padzalandais sont furieux. Ils sont en train de téléphoner à Padza. Nous sommes au bord de l'incident diplomatique. Vous feriez mieux d'aller à la gare tout de suite, sergent. Un soldat va vous y emmener, il vous attend dans le hall."

Chischëk donna quelques billets de banque à Vincent et Bérénice :

"Pour acheter vos billets, dîner dans le train, et si nécessaire dormir à l'hôtel. Quand vous serez à la gare, vous attendrez Saiam Kotsaksha avec le soldat. Kotsaksha ne vous connaît pas mais il sait qu'un soldat l'attend sur le quai. Vous n'aurez alors qu'une petite demi-heure à attendre avant l'arrivée du train pour Dibadi. N'oubliez pas d'acheter et de composter vos billets."

Dix minutes plus tard, Vincent et Bérénice étaient à la gare. Vincent portait son uniforme marron de milicien et son sac à dos. Bérénice était en jupe sombre et veste jaune, mais sans bagage. Sa valise était restée à l'hôtel, où il valait mieux qu'elle ne retourne pas, de peur d'y rencontrer les autres membres de la délégation padzalandaise.

Le soldat était un cyborg, ou peut-être un androïde, en uniforme de treillis blanc et casquette plate. Il était aussi taciturne qu'une machine, et d'une certaine façon c'était une machine.

Vincent se dit que c'est là que se trouve la grande différence avec les humains. Les cyborgs sont sans état d'âme. Ils sont capables de tuer des milliers de personnes en les enfermant dans des enclos ou des pièces sans fenêtres dont ils murent les portes. Ensuite, ils attendent que la soif et la faim fassent leur œuvre. Ils sont aussi capables d'étrangler des humains avec des cordelettes, en se posant aussi peu de questions qu'un enfant qui piétine des fourmis. C'est comme ça que les clochards disparaissent dans les étages supérieurs du Sëkukyakha. Vincent eut un sursaut lorsqu'il se rendit compte que dès le lendemain il devrait recommencer à arrêter des clochards pour les emmener au Sëkukyakha. Heureusement, il n'était pas impliqué dans ce qui se passait après les arrestations.

La Porte de l'Ouest, l'un des rares monuments historiques de Dibadi, en porte la trace, d'après la rumeur. Les fenêtres de ce vieux château à coupole sont factices, et toutes ses pièces ont été murées après avoir été remplies de prisonniers humains, serrés les uns contre les autres et condamnés à mourir dans une longue et atroce agonie qui avait dû durer des jours, voire des semaines entières.

Une rue traverse la Porte de l'Ouest, sous la coupole rajoutée au bâtiment originel. Lorsqu'il passait par cette rue, à Dibadi, Vincent ne pouvait pas s'empêcher de penser aux milliers de squelettes présents derrière les murs. Il ne croyait pas aux fantômes, mais il évitait quand même de se trouver à proximité du monument la nuit. Taia, le dieu de la mort, y a fait bonne pêche, et peut avoir envie d'y revenir. Les âmes souffrantes des morts errent aux alentours du château, cherchant à aspirer l'énergie vitale des humains.

Et lui, Vincent, il était l'un des serviteurs des monstres qui étaient responsables de tout cela. Il regarda Bérénice. Elle avait les yeux dans le vague. Comme si elle n'arrivait pas à croire à ce qui lui était arrivé en quelques heures. Elle avait été happée par le Niémélaga. Comme Vincent avant elle.

Un train arriva, venant de Dibadi. Parmi les quelques passagers qui en descendirent, Vincent identifia tout de suite Saiam Kotsaksha : un homme de taille moyenne, un peu empâté, le teint rouge brique, vêtu d'un grand manteau sombre d'ecclésiastique konachoustaï, la tête coiffée d'un châpeau noir. Il portait une valise.

Voyant le soldat, le prêtre se dirigea vers lui et se présenta. Il dit bonjour à Vincent et à Bérénice.

Étant le plus gradé des trois, Vincent fit les présentations : "Patlisztada, chetenche liplet. Je suis le sergent Mantolo Haiakkhuch, de la milice. Cette jeune femme s'appelle Belenis. Elle est interprète. Le soldat ici présent sera votre chauffeur. Belenis et moi nous allons vous laisser avec le chauffeur. En effet, nous partons pour Dibadi."

Vincent avait utilisé la forme dibadienne du prénom Bérénice, afin que Kotsaksha la prenne pour une Niémélagane. Il avait agi d'instinct. Au Niémélaga, la notion de nationalité n'existe pas, mais on n'y apprécie guère les nouveaux venus, parce que Dibadi est surpeuplée et manque cruellement de logements et d'emplois. Le prêtre était un vieux Dibadien, probablement conservateur, c'est pourquoi les cyborgs le connaissaient et l'appréciaient.

"Tlush, tlush" dit Kotsaksha. L'air songeur, il ajouta : "Quamis Mindi sera-t-il présent ? J'ai entendu dire qu'il participait aux négociations."

"Ana, wik. Hélas non. Il est reparti dans son régiment. Vous le connaissez ?"

"Un peu. Nous sommes Aneuviens tous les deux. Et nous avons quitté l'Aneuf presque en même temps. Nous étions de bons camarades, là-bas, mais ici nous avons suivi des voies différentes. Lui dans la milice, moi dans le clergé."

Mindi était bavard lorsqu'il avait bu, et Vincent savait qu'il avait fait de la prison en Aneuf. Kotsaksha et Mindi s'étaient-ils connus en prison ? Ou, plus vraisemblablement, au sein de la même organisation ? Vincent préféra ne pas poser la question.

"Puisque vous partez pour Dibadi, je vais vous dire au revoir dès maintenant" dit Kotsaksha en tendant une main grasse à Vincent. "Quel dommage que je ne puisse pas voir mon vieil ami Quamis. Ce sera pour une autre fois."

"Patlisztada" dit machinalement Vincent en serrant la main du prêtre.

Lorsque le prêtre et le soldat furent sortis de la gare, Vincent et Bérénice se retrouvèrent seuls sur le quai.

"Je ne suis jamais allée à Dibadi" dit Bérénice. "Et maintenant je sais que je vais être obligée d'y passer toute ma vie. Ça me fait peur."

"Nous sommes ensemble" lui dit Vincent. "Tu es niémélagane à présent."

"Je serai vraiment niémélagane lorsque je serai chez toi."
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mar 27 Aoû 2013 - 20:49

Vincent et Bérénice montèrent dans le train qui partait pour Dibadi, venant de Padza. Presque tous les sièges étaient occupés, ce qui surprit Vincent. Le train est le mode de déplacement le plus pratique entre le Padzaland et le Niémélaga, et le commerce entre les deux pays était encore très actif, malgré les bruits de guerre. Ceci expliquait sans doute cela.

Tous les autres passagers étaient en civil, et Vincent se sentit désagréablement voyant dans son uniforme, qui de plus n'était pas des plus populaires. Il surprit quelques regards dégoûtés, mais personne ne lui fit de remarque.

Bérénice semblait fascinée par le paysage, pourtant monotone, qui défilait de chaque côté du train comme un film en accéléré : des champs de tailles et de couleurs diverses, des vergers et des plantations d'arbres, des hangars et de grosses machines qui ressemblaient à des araignées géantes. De temps en temps elle voyait des ouvriers agricoles et des bergers en grands manteaux sombres et chapeaux à larges bords. Certains avaient l'air d'avoir la peau verte, c'étaient donc des klelwaks. D'autres étaient peut-être humains.

Même sur plusieurs centaines de kilomètres, il y avait peu de variation. Ils franchirent de hautes collines, ou de petites montagnes, passèrent par-dessus des rivières et des marécages. Plusieurs fois, ils virent d'immenses champs de panneaux solaires, et partout, des terrains bosselés, des séries de monticules, sur lesquels poussaient arbustes et herbes folles. Vincent savait qu'il s'agissait d'anciennes villes, consciencieusement détruites par les klelwaks et recouvertes de terre et de débris. Des troupeaux de chèvres naines y broutaient.

Après quelques heures de voyage et de conversation presque ininterrompue, ils arrivèrent à Dibadi. La nuit tombait. La campagne devint soudainement banlieue, avec ses longues rangées de petits pavillons, ses jardins et ses terrains vagues. Le train s'engouffra dans un tunnel, et s'arrêta dans une gare souterraine.

Avant de sortir du train, Vincent enleva sa veste d'uniforme et mit un pull over à la place. Le pull était brun, usé, et faisait partie de sa tenue de milicien, mais il ne portait aucune insigne ou symbole. Dans une ville aussi violente que Dibadi, il vaut mieux être mal vêtu que d'être identifié comme un milicien isolé, qui plus est accompagné d'une jolie jeune femme.

Le quai de la gare était bondé de monde, et Vincent retrouva le spectacle familier de la foule dibadienne, composée de toutes les races du monde mais puissamment unifiée par la langue, la religion konachoustaï et la soumission au pouvoir des cyborgs. Ces trois structures s'imposent à tous, tout comme le ducat en tant que monnaie, le système métrique, les chiffres arabes, la priorité à droite et l'alphabet Deseret.

Bérénice était de Padza, elle avait l'habitude des foules bigarrées et des transports en commun bondés. Le voyage en métro jusqu'à la caserne Tëkopako, où habitait Vincent mais où il n'était pas allé depuis des mois, lui permit de faire connaissance avec le métro dibadien, plutôt bien conçu et bon marché mais totalement saturé et mal entretenu.

Ils sortirent du métro et se retrouvèrent dans une rue bordée d'immeubles. Il faisait nuit, mais comme toujours à Dibadi il y avait beaucoup de piétons sur les trottoirs et beaucoup de voitures sur la chaussée.

La caserne Tëkopako se trouvait à quelques minutes de marche du métro. Le poste de garde ressemblait au sas de sécurité d'une banque. À l'intérieur du poste, trois miliciens, qui ne connaissaient pas Vincent, vérifièrent son identité au moyen d'un lecteur d'empreintes digitales, et notèrent son nom dans un cahier.

Bérénice déclara se prénommer Belenis. Son nom de famille, padzalandais, était imprononçable pour le milicien chargé de remplir le cahier, qui se contenta de rire bêtement en entendant des sons inconnus de la langue dibadienne. Il demanda à Bérénice de poser son index sur le lecteur d'empreintes digitales, et tapa rapidement quelque chose sur le clavier d'un petit ordinateur.

"Le Ministère de la Population ne vous connaît pas" dit-il d'un ton de reproche. "Cette empreinte digitale ne correspond à personne. Pouvez-vous donner un nom dibadien ?"

Bérénice resta muette. "Elle s'appelle Haiakkhuch" dit Vincent.

Le milicien tapa le nom sur son clavier : "Belenis Haiakkhuch... Il y en a plusieurs autres dans la base de données, et l'ordinateur me dit que leurs empreintes sont différentes. Il me faut un deuxième prénom pour la dame."

"Ilëchi" dit Vincent.

"Belenis Ilëchi Haiakkhuch... Pas de chance, il y en a une autre. Est-ce que vous pouvez donner un autre deuxième prénom ?"

"Amoti" dit Vincent au hasard. Le mot signifie "fraise" en dibadien, et est parfois utilisé comme prénom féminin.

"Belenis Amoti Haiakkhuch..." dit le milicien. "Ça marche, la dame est maintenant enregistrée sous ce nom-là au Ministère de la Population, avec l'empreinte de son index droit. Il me faudrait une photo, mais l'appareil est en panne. Chetenche Belenis, lorsque vous irez dans une banque ou un dispensaire, ils complèteront votre dossier, avec une photo, votre date de naissance, une description physique... Peut-être même avec votre ADN. N'oubliez pas que pour le Ministère de la Population vous vous appelez Belenis Amoti Haiakkhuch."

Le milicien semblait hésiter. Il finit par dire :

"Je vais quand même noter que vous êtes une femme aux yeux marron et aux cheveux bruns... Vous mesurez, euh... environ 160 cm ? Et votre date de naissance... D'accord, c'est noté. De toute façon, on peut toujours rectifier ensuite. Je suis obligé de communiquer au moins quelques renseignements en plus du nom."

Bérénice suivit Vincent à travers une cour ou étaient garés des fourgons et des voitures. Ils entrèrent dans un bâtiment et montèrent à pied les étages jusqu'au studio de Vincent.

"C'est incroyable" dit Bérénice. "J'ai un nom dibadien, maintenant ! Au Padzaland, on fait la chasse aux fausses identités ! Et ici, même pas !"

"Ici à Dibadi, il n'y a pas de vraie identité. Juste l'identité retenue par le Ministère de la Population. Et maintenant que tu es dibadienne, comment feras-tu pour quitter le pays ?"

"J'ai mon passeport padzalandais" dit Bérénice d'un ton mutin.

"Si tu le perds ou si tu te le fait voler, tu es fichue. Et le Niémélaga ne délivre de passeports qu'aux cyborgs."

"Il y a une ambassade padzalandaise à Dibadi, non ?"

"Bien sûr, mais il y a tellement de Dibadiens qui essaient d'entrer au Padzaland en usurpant des identités qu'ils font une enquête, avec comparaison de photos et vérifications diverses, et ça prend des mois."

"Tu es bien pessimiste, mon Vincent."

"Rien qu'en entrant dans cette caserne, tu as été enregistrée par le Ministère de la Population. D'un côté, c'est bien. Tu seras soignée gratuitement dans les dispensaires, tu pourras ouvrir un compte bancaire, demander un logement social... D'un autre côté, si tu perds ton passeport padzalandais, tu seras coincée ici, car n'étant pas une cyborg, tu ne pourras jamais avoir de passeport, et encore moins de visa pour l'étranger."

"Ben dis donc ! C'est une vraie prison, Dibadi !"

"Tu ne crois pas si bien dire... Pourquoi crois-tu que l'Aneuf a laissé partir Quamis Mindi et Saiam Kotsaksha, quel que soient les noms qu'ils avaient en Aneuf ? Les autorités aneuviennes savent bien qu'une fois entré à Dibadi on n'en ressort pas. Ils se sont débarrassés de deux indésirables. Je ne connais pas Kotsaksha, mais je connais très bien Mindi. C'est un dangereux psychopathe."

"Oh, mais on peut être heureux ici... Regarde chez toi, c'est petit mais c'est mignon."

"Les miliciens sont les gardiens de la prison géante qui s'appelle Dibadi. À ce titre, nous avons un statut privilégié."

"Arrête de dire des bêtises mon chéri, tu es fatigué. Tout le monde n'est pas pauvre à Dibadi, je l'ai vu même dans le métro. Il y a plein de voitures dans les rues. Personne n'a l'air sous-alimenté."

Ils se rendirent compte qu'ils avaient faim. La caserne Tëkopako dispose d'une cafétéria ouverte jour et nuit, car la milice travaille aussi la nuit. Vincent et Bérénice s'y rendirent. Ils mangèrent des plats en conserve réchauffés au micro-onde et burent du thé pour un prix modique.

Le lendemain matin, Vincent se rendit au service du effectifs, où on l'informa qu'il était affecté dans l'équipe de l'adjudant Kusatëkhot. Ce dernier était "sur le terrain", et Vincent ne put le rencontrer qu'en fin d'après-midi.

L'adjudant le reçut dans son bureau minuscule et encombré de papiers et de boîtes en carton. Un ordinateur hors d'âge et une imprimante occupaient presque toute la surface d'une petite table.

Kusatëkhot était petit et gros, avec des yeux vicieux, noyés dans la graisse, et un uniforme sale. Il offrit un verre d'otlakhya jaune à Vincent et lui expliqua en quoi consistait le travail :

"Nous éliminons les ennemis du gouvernement. En général, des agitateurs subversifs. Le mois dernier, nous avons liquidé un délégué syndical qui voulait créer dans son entreprise un syndicat dissident à tendance révolutionnaire. Quel imbécile. Il n'avait pas compris qu'à Dibadi, les syndicats travaillent la main dans la main avec le gouvernement. C'est pour ça que nous avons un syndicat unique par branche d'activité."

Vincent hocha la tête, ne sachant que dire. Kusatëkhot parlait toujours :

"Nous ne sommes que six, dans l'équipe. En tant que sergent, tu seras mon adjoint, les autres sont moins gradés. C'est bien que tu sois passé dans le régiment de Mindi. Il est très respecté ici, d'ailleurs c'est lui qui a créé la première section de liquidateurs, alors qu'il n'était encore que lieutenant. Depuis qu'il est parti, les gars ont moins la pêche. Il y en a même qui ont des états d'âme. L'an dernier j'ai dû virer un de mes gars qui devenait dépressif, presque suicidaire."

"Qu'est-il devenu ?"

"Le prêtre Saiam Kotsaksha s'est occupé de lui. Il a sa paroisse à s'occuper, mais il accepte de faire du conseil psychologique et spirituel avec les liquidateurs, par amitié pour Mindi. Il fait du bon boulot. Le dépressif a plus ou moins surmonté ses problèmes. Il garde les détenus dans un commissariat de police, maintenant. Nous avons un accord avec la police qui nous oblige à leur fournir des gens pour garder leurs prisonniers. On leur envoie les bras cassés, ceux qui ne sont plus bons à rien. C'est toujours mieux pour eux que de se retrouver à la rue, non ?"

"J'ai croisé Saiam Kotsaksha sur un quai de gare, hier à Kanimakohi" dit Vincent. Sa conversation avec l'adjudant le déprimait. Il se surprit à penser qu'il serait heureux de garder des prisonniers dans un commissariat, pour ne plus avoir de problèmes de conscience. Mais on ne prend pas des sergents pour ce genre de job.

"Heureux présage..." dit Kusatëkhot. "On est assez superstitieux chez les liquidateurs. Je sais qu'il faudrait pas, mais c'est comme ça... Et on picole tous, et moi le premier. On devrait pas, je sais. Tu picoles ?"

"J'essaie d'arrêter."

"Tu as raison. Tu reprends un verre ?"

"Non merci, d'ailleurs je n'ai pas fini celui-là."

Kusatëkhot présenta Vincent à son équipe, qui s'était rassemblée dans le bureau voisin pour jouer aux cartes. Ils étaient tous jeunes, comme Vincent. Kusatëkhot était le plus âgé, et le plus abîmé. Les autres avaient l'air plutôt bien équilibrés physiquement et mentalement, mais ils avaient le visage déjà marqué de rides profondes. L'un d'eux dit clairement à Vincent pourquoi il était là :

"Personne ne veut faire ce travail, parce que si un jour les cyborgs sont renversés dans une révolution, on sera tous exécutés. Mais on touche des primes, on a des voitures et du bon matériel, et on a beaucoup de temps libre. À peine une exécution par mois. Le reste du temps, on s'entraîne. C'est-à-dire qu'on fait du tir et du sport à la caserne, et on se promène dans Dibadi. C'est important dans notre boulot de connaître les quartiers."

La conversation roula ensuite sur un sujet qui avait l'air de préoccuper tout le monde : les négociations qui avaient lieu à Kanimakohi entre le Niémélaga et le Padzaland. Tout le monde savait que si elles échouaient, c'était la guerre avec le Padzaland, une guerre que le Niémélaga risquait de perdre.

"Dans quelques jours ce sont les gros pontes, les chefs de gouvernement eux-mêmes, qui vont se rencontrer et discuter entre eux" dit Kusatëkhot. "On verra bien."

L'opinion générale était que le Niémélaga allait céder. Il ne pouvait pas payer cette année son tribut annuel en céréales et en électricité, mais il compenserait en donnant plus les années suivantes. Vincent, qui connaissait les chiffres de production, se dit que c'était en effet l'issue la plus probable des négociations. Personne ne voulait la guerre. Sauf des fous comme Mindi, pensa Vincent.

La nouvelle s'était répandue que Saiam Kotsaksha participait aux négociations. Le prêtre semblait unanimement respecté dans l'équipe de Kusatëkhot, pour son sens de la psychologie et son dévouement. Presque autant que Mindi, mais pour des raisons différentes.

Le soir, lorsque Vincent rentra chez lui, il était prudemment optimiste. Il ne se ferait réellement une opinon sur l'équipe et sur le job que lorsqu'il aurait participé à sa première liquidation, mais pour l'instant rien n'était prévu. Tant mieux, il pourrait se promener en civil dans Dibadi, lire, étudier, et passer du temps avec Bérénice.

Celle-ci n'était pas restée inactive. Elle était d'abord allé déclarer au poste de garde qu'elle habitait avec le sergent Mantolo Haiakkhuch, c'est-à-dire Vincent. Ensuite, elle était allé visiter le quartier, pourtant aussi peu touristique que possible, et dépenser en vêtements et objets divers le reste de l'argent que lui avait donné Chischëk. Elle était arrivée à Dibadi sans bagages, et elle avait besoin d'affaires de toilette et de vêtements de rechange.

Dans la soirée, un homme disant être un officier des services secrets téléphona à Vincent chez lui, et lui demanda s'il savait où était Bérénice l'interprète padzalandaise, et quel nom elle utilisait à Dibadi. Vincent jugea plus simple de lui passer Bérénice.

Le mystérieux interlocuteur dit à Bérénice qu'il n'avait pas vraiment besoin d'elle, mais comme il en avait reçu l'ordre il allait la recommander pour un job à distance raisonnable de son domicile. Il se fit confirmer qu'elle habitait à la caserne Tëkopako, et sous quel nom. Il allait envoyer de suite un courrier électronique à l'intelligence artificielle, le yek, qui gérait la ville. Quant à Bérénice, elle n'aurait qu'à se rendre dès le lendemain à la mairie du quartier pour voir quels étaient les postes disponibles.

Quand Vincent parla à Bérénice de son travail à lui, elle lui demanda si c'était dangereux. Il répondit qu'il n'en savait rien, personne dans l'équipe de Kusatëkhot n'ayant abordé ce sujet. "On touche des primes" dit-il. Pas une seconde Bérénice n'eut l'air de porter un jugement moral sur la nature du travail des liquidateurs, au grand soulagement de Vincent.

"J'ai peut-être trouvé un ange" se dit-il en prenant sa compagne dans ses bras.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 29 Aoû 2013 - 18:58

Bérénice se rendit dès le lendemain matin à la mairie de quartier, un petit immeuble de béton gris, avec une inscription peintes en grosses lettres bleues au-dessus de l'entrée : HONSËKUS ANKAWOKHA (mairie de quartier). L'ensemble avait un air de pauvreté triste que Bérénice trouva déprimant.

À l'intérieur, elle indiqua le motif de sa visite à l'hôtesse chargée de l'accueil, une jeune femme mince aux longs cheveux décolorés. Celle-ci regarda l'écran de son ordinateur :

"Belenis Amoti Haiakkhuch... Vous êtes sur la liste des visiteurs qu'il faut envoyer au conseiller Kelina. Son bureau est au deuxième étage, numéro 29. Si la porte est ouverte, vous pouvez entrer, sinon vous attendrez dans le couloir, il y a des bancs contre les murs. L'ascenseur est au fond du hall."

Le bureau 29 était une petite pièce aux murs jaunâtres, que son occupant avec décoré d'affiches publicitaires. Le mobilier, une table de bureau avec un ordinateur et quelques chaises, paraissait aussi vieux que le reste.

Le conseiller Kelina était un homme d'une quarantaine d'années, chauve, plutôt laid, vêtu d'un costume gris mal coupé. Bérénice le trouva nerveux et tendu. Peut-être le fait de recevoir un ordre direct d'un yek, l'une des intelligences artificielles qui gèrent Dibadi, l'avait-il troublé.

"Chetenche Belenis Haiakkhuch..." dit-il après les amabilités d'usage, "vous venez nous voir alors que nous traversons une situation bien difficile, mais je ne suis pas le genre à me plaindre, je suis là pour trouver des solutions... Le gouvernement nous envoie des nouveaux venus et ne nous donne guère les moyens de nous en occuper..."

Kelina avait utilisé le très vieux terme chichakoda (nouveaux venus), qui date de l'époque du Jargon Chinook et qui désigne les nouveaux arrivants dans une ville ou dans un pays, quelle que soit leur origine. Kelina avait évité de parler de hulohogoda (étrangers), qui dans l'usage dibadien évoque plutôt des gens qui ne parlent pas la langue locale.

Bérénice avait envie de dire: "Je me contrefiche de vos problèmes de minable, dites-moi quelle solution vous avez trouvé pour moi" mais elle se retint.

Le conseiller Kelina parlait toujours :

"... et le fait que vous soyez bilingue est un atout, pas seulement avec les francophones... nous avons besoin de femmes comme vous pour s'occuper des nouvelles venues (umchichakoda). Vous le savez sans doute, il y a moins de femmes que d'hommes qui choisissent de venir librement à Dibadi. Le gouvernement en est réduit à faire de la publicité dans les pays où l'avortement sélectif crée un surplus de garçons, et à leur dire qu'à Dibadi ils seront sûrs de trouver une femme."

"Mais viens-en au fait !" se dit Bérénice intérieurement. La logorrhée verbale du conseiller continuait :

"En ce qui concerne les femmes, nous recueillons des fugitives, parfois déjà mères d'un enfant, et des orphelines, qui sont adoptées par les associations créées par Malengë Lakonsha... Ces orphelines sont en fait parfois vendues par leurs parents, la misère à notre époque, vous savez... Ce n'est pas du trafic d'êtres humains, non, ces petites filles sont adoptées par le Niémélaga... Notre pays, contrairement à d'autres, est épargné par les famines de masse, nous accueillons cinquante mille malheureux par an..."

Bérénice commençait à perdre patience. Elle avait lu au Padzaland des articles de journaux concernant le honteux trafic de jeunes filles entre les nations touchées par la famine et le Niémélaga, et elle était outrée par l'attitude hypocrite de Kelina.

"Bref, chetenche, c'est là que vous serez utile au Niémélaga... Je vous propose un emploi d'assistante dans un orphelinat Malengë Lakonsha. Il s'agira d'enseigner à de très jeunes filles les rudiments de la langue dibadienne, et quelques connaissances minimales, concernant l'hygiène, la cuisine, et les bonnes manières. Elles seront ensuite scolarisées jusqu'à l'âge de quinze ans, et ensuite elles peuvent travailler et se marier..."

"Je vois" dit Bérénice. "Quel âge ont les plus jeunes de ces orphelines ?"

"Six ans, je crois. Je vous rassure tout de suite, vous ne jouerez pas le rôle de leur mère. Ce sont des yeks qui s'en chargent."

"Des yeks ?" demanda Bérénice.

"Oui. Chaque jeune fille communique avec un yek, tous les jours, au moyen d'un ordinateur. Sur l'écran, le yek a l'apparence d'une maman. Il parle comme une maman. Il recueille les confidences, et il protège. En tant qu'assistante vous recevrez des messages électroniques venant des yeks. Vous aiderez les petites filles qui ont des problèmes, par exemple celles qui sont maltraitées par les autres."

"Et comment font les petites filles qui ne parlent pas encore le dibadien ?" demanda Bérénice.

"Les communications avec le yek font partie de l'enseignement de la langue. Le yek comprend toutes les langues, il peut utiliser un mot étranger lorsque c'est nécessaire."

Malgré elle, Bérénice était impressionnée. Une intelligence artificielle niémélagane, un yek, pense mille fois plus vite qu'un être humain. Un seul yek pouvait parler à mille petites filles en même temps.

Mais l'objectif, le but de tout cela, c'était de mettre des jeunes filles de quinze ans en contact avec des jeunes hommes nettement plus âgés... Elle se demanda si Vincent... Mais non, Vincent lui avait parlé de Diletyet, qui était arrivée à Dibadi déjà adulte et parlant presque couramment le dibadien.

Bérénice pensa alors à Quamis Mindi et Saiam Kotsaksha... Mais elle chassa cette idée de son esprit. Elle savait qu'ils étaient capables de tout, c'étaient d'authentiques prédateurs humains.

"Je peux commencer tout de suite" dit Béatrice. "Mais où se trouve l'orphelinat ? Et combien serai-je payée ?"

La conversation entre Bérénice et le conseiller dura encore une demi-heure. Ensuite, munie d'un courrier que lui avait donné Kelina, elle se rendit directement à l'orphelinat, qui était situé quatre stations de métro plus loin.

"C'est donc là que je vais travailler" se dit Bérénice. Le bâtiment de briques rouges avait un air rébarbatif, avec ses petites fenêtres situées en hauteur et garnies de barreaux.

C'était presque l'heure du déjeuner. La directrice de l'orphelinat, une femme d'âge mûr, aux cheveux gris, la reçut brièvement, lut le courrier signé par le conseiller Kelina, et regarda Bérénice d'un air pensif.

"On ne discute pas une instruction envoyée par un yek et transmise par un conseiller de mairie, donc vous êtes embauchée" dit-elle. "Revenez cet après-midi à quatorze heures, je vous présenterai vos futures collègues. Dans un premier temps vous aiderez vos collègues, après je verrai à quel poste je peux vous affecter... Belenis."

À Dibadi, la plupart des prénoms féminins commencent par um ou finissent par yet, tla ou ti. Belenis est senti comme étranger (c'est la prononciation dibadienne de Bérénice) et peut être confondu avec un prénom masculin.

"Mon deuxième prénom est Amoti" dit Bérénice.

"Vous préférez que je vous appelle Amoti ?" demanda la directrice.

"Oui, cela fait plus dibadien..."

"Alors je vous appellerai Amoti" répondit la directrice, visiblement soulagée. "C'est un fruit rouge qui ne vous ressemble pas, mais je m'y habituerai plus facilement qu'à Belenis..."

C'est ainsi que Bérénice, après avoir été Belenis pendant deux jours, devint Amoti, tout en restant Belenis Amoti Haiakkhuch pour le Ministère de la Population, et Bérénice pour Vincent, sauf lorsqu'en public ils préféraient se parler en dibadien.

À quatorze heures précises, Bérénice était de retour à l'orphelinat. La directrice, qui se prénommait Umkhach, c'est-à-dire "esprit féminin", lui présenta ses collègues. La plus jeune n'avait que dix-sept ans. La plus âgée devait avoir une cinquantaine d'années. Pour la plupart, elles étaient nées à Dibadi ou y étaient arrivées enfant, à en juger par leur accent parfait.

Ensuite, Bérénice vit les pensionnaires. Elles étaient plusieurs dizaines, âgées de six à quatorze ans. Seules les plus jeunes avaient des difficultés à s'exprimer en dibadien. Umkhach dit à Bérénice que la première année était la plus difficile pour les fillettes, dont la plupart avaient été sous-alimentées ou maltraitées pendant leur petite enfance. Certaines étaient suivies par un psychologue.

Hitsikhyet, l'assistante avec qui Bérénice devait travailler, lui montra comment elle apprenait aux très jeunes orphelines à se laver : "C'est notre plus gros problème" dit-elle. "Elles arrivent sans avoir jamais vu une salle de bain ou des toilettes avec chasse d'eau. Il faut aussi les débarrasser de leurs poux. On n'y arrive pas toujours. Fais bien attention à ne pas en attraper toi-même. Leur apprendre à manger proprement, dans la discipline, c'est pas de la tarte non plus. On a quelques cas difficiles... Tout s'arrange, en général, quand elles arrivent à parler avec une maman yek sur un ordinateur. Mais pour ça, il faut qu'elles sachent faire des phrases en dibadien. Il faut compter plusieurs mois."

Bérénice s'aperçut que les plus jeunes des orphelines, celles qui venaient d'arriver de pays lointains, amenaient avec elles des problèmes médicaux tels que des mycoses cutanées et des parasites intestinaux. Elles avaient souvent des retards de croissance physique et intellectuelle liés à la malnutrition, et des séquelles de fractures mal soignées. Beaucoup faisaient des cauchemars la nuit et étaient incapables d'avoir des relations normales aussi bien avec des adultes qu'avec les autres enfants. La nuit, on entendait des cris et des sanglots dans les dortoirs, des paroles sans suite dans des langues étrangères.

Les filles plus âgées, de douze à quatorze ans, avaient en général surmonté leurs angoisses, mais c'étaient pour la plupart de vraies chipies, parfois violentes et même méchantes. Umkhach savait qu'il était mauvais que les filles ne voient jamais de garçons ou d'hommes, c'est pourquoi elle organisait des sorties et des goûters avec des classes mixtes. Ces rencontres, qui comptaient beaucoup pour les filles, étaient un cauchemar pour Bérénice et Hitsikhyet, les grandes filles faisant les folles pour se faire remarquer par les garçons, ou au contraire se réfugiant dans un mutisme complet.

Les seuls hommes que les filles voyaient régulièrement étaient les prêtres et les diacres qui venaient leur donner des cours de religion konachoustaï. Certaines filles étaient arrivées à Dibadi alors qu'elles avaient déjà douze ou treize ans. Umkhach n'hésitait pas à humilier et à priver de nourriture celles qui restaient ouvertement attachées à leur religion d'origine. Bérénice, en bonne Padzalandaise, trouvait l'attitude d'Umkhach absolument détestable et se mordait la langue pour ne pas hurler d'indignation. Mais les prêtres savaient y faire. Les cérémonies du dimanche après-midi, dans le temple local, avec leurs rituels chargés d'émotion et leurs vapeurs d'encens, étaient très attendues par les filles, peut-être surtout, pour certaines, parce qu'elles pouvaient y voir des garçons, même s'il était défendu de leur parler.

Bérénice, qui devait parfois accompagner les filles à ces cérémonies, les trouvait ennuyeuses et bizarres, mais elle appréciait la décoration baroque, presque kitsch, du temple, avec ses divinités amérindiennes comme Taia, le dieu de la mort, et Otlakh, le dieu du soleil, et les peintures et tapisseries qui évoquent les heureux terrains de chasse, symboles du bonheur éternel. Ces divinités sont un simple rappel des lointaines origines chinook de la langue dibadienne, car le konachoustaï est un panthéisme, pour lequel les divinités ne sont que des symboles.

Lorsqu'elles avaient quinze ans, les filles quittaient l'orphelinat. Elles allaient dans un foyer, également géré par la fondation Malengë Lakonsha, et elles entraient dans le monde du travail. Le foyer organisait des bals, préludes espérés à des mariages.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Lun 11 Nov 2013 - 22:06

Le dimanche après-midi, Bérénice faisait souvent partie des assistantes requises par Umkhach pour accompagner des groupes d'orphelines au temple konachoustaï du quartier. C'était une corvée dont elle avait horreur.

De son côté, Vincent n'était guère occupé par son travail. Cela faisait trois semaines qu'il était l'adjoint de l'adjudant Kusatëkhot, et il n'avait encore liquidé personne. Kusatëkhot prenait des airs mystérieux, évoquant des dossiers très importants sur lesquels il était obligé de garder le secret, et s'absentait beaucoup. Cela convenait à Vincent, qui accompagnait tous les jours les gars de l'équipe dans la salle de sports de la caserne. Il avait presque totalement arrêté de boire et il se sentait bien.

C'est pourquoi, ce dimanche-là, n'ayant rien de spécial à faire, il avait rejoint Bérénice dans le temple, mais en se tenant à distance, pour ne pas la gêner. En effet, Umkhach avait formellement interdit à ses assistantes de parler avec des hommes en présence des orphelines qu'elles devaient surveiller.

Bérénice était avec un groupe d'une dizaine de filles âgées de onze ou douze ans, en train d'écouter un prêtre disserter sur l'univers, la mort qui est comparable au sommeil, et le caractère merveilleux de l'existence.

- Konachoustaï, c'est l'abréviation de kona isztada shub sakhali etayi, toutes les choses sont le seigneur dieu. Y compris nos corps et nos esprits. Nos moindres pensées sont des pensées divines ! Elles ne meurent pas, elles se dissolvent dans le grand tout ! dit le prêtre avec enthousiasme, en levant les bras et les yeux vers la voûte bleu clair du temple, sur laquelle des oiseaux et diverses créatures ailées, mi-perroquets mi-dragons, étaient peintes.

Vincent se demanda quelle était la nuance entre kona isztada, toutes choses, et isztato, qui a exactement le même sens. Il se dit que kona isztada devait avoir un sens plus large, cosmique : toutes les choses existant dans l'univers.

Comme s'il avait lu dans ses pensées, le prêtre dit : Kona isztada, tlas gu isztato ye sëquachito. Tlas gu sakhali etayi.

Ce qui signifie : Kona isztada, ce sont toutes les choses de tous les univers. Elles sont le seigneur dieu.

Sakhali etayi, littéralement le haut maître, le maître sacré.

Les jeunes filles n'avaient pas l'air d'écouter avec une grande attention. Elles jetaient des regards furtifs autour d'elles, en se donnant parfois des coups de coude et en étouffant des rires, sous le regard furibond de Bérénice.

Elles sont trop jeunes pour se faire une idée précise de la mort, se dit Vincent. Elles ne connaissent pas l'angoise qui saisit l'être humain à l'idée que ses représentations mentales vont se dissoudre à jamais, que le processus de multiplication cellulaire commencé il a y des milliards d'années, et qui s'est continué, ininterrompu, jusqu'à lui, va se terminer, du moins en ce qui le concerne.

La vie d'un être humain commence par deux cellules qui lui viennent de ses parents, l'une qui lui vient de son père, et l'autre qui lui vient de sa mère. On peut remonter ainsi jusqu'aux hommes préhistoriques, et au-delà jusqu'aux premiers mammifères, et encore au-delà jusqu'aux premiers êtres sexués, et au-delà jusqu'à la première cellule vivante née sur notre Terre, dans des conditions mystérieuses, car il n'est pas exclu qu'elle soit venue de l'espace. Chaque être humain est une ligne de vie ininterrompue depuis des milliards d'années. Il est la Vie, inconcevablement ancienne.

Lorsque l'être humain meurt, la Vie continue. Elle continuera tant qu'il restera sur Terre un seul être vivant, une seule amibe dans l'obscurité froide du fond des océans où au sommet des montagnes, à la limite des neiges éternelles.

Assis sur un banc dans ce temple dibadien à la décoration baroque, presque kitsch, Vincent se rendit compte que les cyborgs représentaient un saut qualitatif. Car, bien qu'issus d'êtres humains normaux, biologiques, ils ne se reproduisaient pas par scission cellulaire. Leurs cerveaux de yeksootch, mi-gazeux mi-liquides, se multipliaient autrement. Vincent ne savait d'ailleurs pas exactement comment.

Il ne savait pas exactement comment, non plus, les cyborgs étaient issus des humains. Il avait lu quelque part que des savants avaient inventé le yeksootch, et que l'un d'eux avait connecté son cerveau au yeksootch. Ce savant était devenu le premier cyborg. Vincent n'avait pas vraiment compris ce qu'il avait lu. Il se représentait une sorte de fusion entre un cerveau humain et du yeksootch, le cerveau humain restant vivant mais ses cellules, la matière vivante dont il était fait, remplacées par du yeksootch. Cela paraissait monstrueux. Et dire qu'ensuite ce premier cyborg, ou plutôt son cerveau, s'était multiplié...

Mais même les cyborgs faisaient partie des kona isztada. Et, étant dotés d'intellects plus puissants que ceux des humains, ils comprenaient mieux la nature de l'univers. Eux aussi ils étaient la Vie, mais sous une forme étrange, différente. Une Autre Vie, peut-être, où le yeksootch remplaçait l'ADN.

De plus en plus mal à l'aise, Vincent se dit que ce mystère, cette question philosophique était très importante. La Vie, après plusieurs milliards d'années, avait-elle subrepticement accouché d'une Autre Vie, représentée par les cyborgs ? Même si la réponse était oui, cela avait-il de l'importance ? Cet événement cosmique le dépassait, lui, Vincent, simple mortel voué au trépas, et il le savait. Mais l'existence des cyborgs affectait déjà toute la planète. Cent millions d'humains avaient déjà disparu à cause d'eux.

Le temple sentait l'encens. Deux filles du groupe de Bérénice se disputaient. Le prêtre parlait toujours, d'une voix si basse que, de là où il était, Vincent l'entendait à peine.

Vincent se leva et se mit à marcher le long des murs ornés de tableaux et de tapisseries représentant des divinités chinook, antérieures à la langue dibadienne et au konachoustaï, mais toujours honorées par respect pour les anciens. Les grands terrains de chasse des religions amérindiennes, devenus le symbole du bonheur spirituel dans le konachoustaï, étaient aussi figurés. Malgré lui, Vincent se sentit ému. Il avait le sens du sacré, et le temple en était imprégné.

Il se mit à penser à la mort, qui avait été si présente pour lui depuis le début de la guerre. Il avait vu mourir, et il avait fait mourir. Là, assis dans ce temple, Vincent se sentit soudain pardonné. Ce n'était pas le pardon des religions monothéistes, dispensé selon le caprice d'une divinité aimante mais imprévisible. C'était le pardon de l'univers lui-même. Vincent se rendit compte, avec une certitude aboslue, qu'il ne faisait qu'un avec l'univers. Ce qu'il avait fait dans sa vie ne comptait pas dans l'océan de l'univers, avec lequel il se retrouverait uni après sa mort, lorsque son esprit serait détruit en même temps que son corps. Il n'y a rien à apprendre dans le konachoustaï, juste à voir et à comprendre, et Vincent avait le sentiment d'avoir vu et compris. Les hommes et leurs nations, les cyborgs et leurs complots, tout n'était que grains de poussière dans l'infini.

Maintenant je peux mourir, se dit-il, car je sais.

Il se leva. Il lui sembla que le temple, avec ses divinités peintes sur les murs, voulait lui parler.

Et Saiam Kotsaksha apparut devant lui, vêtu de sa longue robe blanche de prêtre, la tête coiffée d'un bonnet carré de tissu violet.

- Sergent ! dit le prêtre. Quelle surprise ! Vous fréquentez ce temple ?

- Oui, un peu, répondit Vincent. Je vois que vous êtes revenu de Kanimakohi, chetenche liplet...

- Oui, les négociations sont terminées, les dieux en soient remerciés.

- Ah... Et le résultat ?

- Excellent. La guerre a été évitée. La part de tribut que nous ne pouvons pas payer cette année, ni sans doute l'année prochaine, sera payée plus tard, avec des intérêts. Les Padzalandais vont souffrir pendant deux ans, mais ils vont réduire le nombre des bouches inutiles en nous envoyant leurs indésirables...

- Et qu'est-ce qu'on gagne là-dedans ? demanda Vincent, stupéfait.

- La paix avec le Padzaland. C'est énorme. Et deux ans de plus pour produire de nouvelles armes, mais ça ce n'était pas dans les négociations. Ne vous inquiétez pas pour les indésirables, ils iront dans des camps à la campagne. Nous ne les verrons jamais à Dibadi.

- Mais c'est monstrueux. Ma femme est padzalandaise...

- Oh, vous savez... Moi je suis aneuvien. J'ai fait partie des indésirables que l'Aneuf a été bien content de laisser partir à Dibadi. Je sais ce que c'est que d'être chassé de son pays. Quamis Mindi vous a-t-il raconté en détail comment il s'est retrouvé à Dibadi ?

- Il a fait de la prison en Aneuf.

- Exactement. Et moi j'ai quitté l'Aneuf pour ne pas faire de prison, justement. Ces indésirables qui vont venir du Padzaland iront dans des camps à la campagne, parce qu'il n'y a pas de place pour eux à Dibadi. Les conditions seront dures dans les camps, c'est la guerre. C'est pourquoi les visites, les journalistes, les communications avec l'extérieur, seront interdites. Mais n'allez pas imaginer n'importe quoi...

Vincent sentit la chaleur lui monter au visage, suivie par un sensation de froid. Il eut peur d'avoir un malaise.

- Est-ce qu'ils seront traités comme les clochards ? demanda-t-il d'une voix qui résonna bizarrement à ses oreilles.

- Je ne sais pas comment sont traités les clochards, répondit le prêtre d'une voix douce. J'ai aidé bien des gens à éviter la clochardisation, et même à en sortir. Il y en a d'autres que je n'ai jamais revus après leur arrestation par la milice.

Vincent se laissa tomber sur un banc. L'univers lui paraissait soudainement cruel. Sage, infini, mais cruel. Il croisa le regard tranquille du prêtre et se sentit un peu apaisé.

- Le destin nous aime, nous les Niémélagans, dit le prêtre. Nous sommes les gagnants à la loterie de l'univers. Vous avez rencontré Quamis Mindi, première chance. Et vous lui avez échappé, deuxième chance. Je suis l'un des aumôniers de la milice, comme vous le savez peut-être. Quamis est un ami, depuis notre folle jeunesse en Aneuf. Il n'a pas changé. Il est resté fidèle à ses idées. Je l'admire, malgré ses défauts. Je me disais autrefois : nous sommes des criminels. Maintenant, je sais qu'il n'y a pas de criminels, il n'y a que des singes à gros cerveaux que l'on appelle des hommes. Et quoi que nous ayons fait dans nos vies, l'univers nous accueillera tous, sans aucune distinction, comme la terre accueille tous les cadavres et les recycle en fleurs des champs et en pétrole. Pour les asticots, nous avons tous le même goût. Mais assez de théologie pour aujourd'hui. Vous faites quoi, sergent, maintenant que vous êtes revenu à Dibadi ?

- Je suis dans un groupe de liquidateurs, à la caserne Tëkopako, mais je n'ai encore tué personne.

- Ah oui, le groupe de l'adjudant Kusatëkhot. Je le connais bien. lls ont tous mon numéro de téléphone à la caserne. Ceci étant, je dois vous laisser, mes collègues m'attendent...

Le prêtre partit comme il était venu. Vincent se concentra sur une tapisserie représentant un cavalier luttant contre un dragon. Il reconnut le dieu Saghali Choch, qui symbolise le combat que chacun doit mener contre ses démons intérieurs.

Bérénice s'approcha de lui et lui fit signe :

- Eh, chéri, sors de ton rêve. Tu connais ce prêtre ?

- Je l'ai vu à Kanimakohi. C'est un ami de Quamis Mindi, un Aneuvien. Il est aussi aumônier pour la milice, et il connaît Kusatëkhot.

- Il s'appelle comment, ce brave homme ?

- Saiam Kotsaksha.

- Jamais entendu parler.

- Il m'a dit que le Padzaland allait nous envoyer ses indésirables, et que les Niémélagans les enverraient dans des camps à la campagne. En échange de la paix.

- J'ai bien fait de changer de camp, à ce que je vois. Bon, il faut que je ramène les filles à l'orphelinat. À ce soir.

Le lendemain matin, de retour à la caserne, Vincent apprit de la bouche de Kusatëkhot qu'il allait participer à sa première liquidation.


Dernière édition par Vilko le Jeu 16 Jan 2014 - 12:21, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Lun 13 Jan 2014 - 23:59

L'adjudant Kusatëkhot avait donné rendez-vous à son équipe à cinq heures du matin. À l'heure dite, les six miliciens étaient tous présents, dans leurs uniformes marron, dans le grand bureau à côté de celui de l'adjudant.

Kusatëkhot donna brièvement les explications nécessaires :

- Le colonel m'a donné quelques instructions concernant la liquidation d'aujourd'hui. Si c'est possible, nous devons capturer notre homme. C'est un nommé Sëkuk Shawitayi. Et si on ne peut pas le capturer, on doit le tuer sur place. Pour Vincent, qui est nouveau dans l'équipe, je vais expliquer pourquoi il vaut mieux capturer le mec que le tuer.

Regardant Vincent droit dans les yeux, il continua :

- Lorsqu'on vient arrêter les gens, la plupart du temps ils se laissent faire. Mais lorsqu'on vient pour les tuer, ils résistent toujours. Donc, il vaut mieux les arrêter, c'est plus facile. Sans me vanter, parce que je n'y suis pour rien, je dois dire que les gens qui sont arrêtés par l'équipe de Kusatëkhot ne réapparaissent jamais...

Il y eut quelques rires parmi les miliciens. Kusatëkhot continua, toujours à l'attention de Vincent :

- Mais nous ne sommes qu'une petite équipe parmi des milliers de miliciens. La milice arrête beaucoup de gens, dont la plupart sont soit relâchés ensuite, soit condamnés à des peines de prison. Les gens le savent. Ils ne vont pas risquer leur vie pour éviter de faire trois mois de placard. C'est notre chance, à nous les liquidateurs. Enfin, la plupart du temps. Avec les chefs de bandes, on a plus de problèmes qu'avec les dissidents. L'homme qu'on va aller chercher, c'est un dissident politique. Sëkuk Shawitayi, qu'il s'appelle. Il écrit des textes qui ne plaisent pas au gouvernement. La mission consiste à le capturer, à le ramener à la caserne, et ensuite à le remettre à une autre équipe qui l'emmènera ailleurs.

- Une autre équipe de miliciens ? demanda Vincent.

- Oui. Mais ceux-là, ils ressemblent à des cyborgs.

- Oh...

Vincent avait compris. Lorsqu'un milicien dit que d'autres miliciens "ressemblent à des cyborgs", c'est qu'il est sûr que ce sont des cyborgs, mais qu'il n'ose pas le dire. Kusatëkhot était dans la milice depuis bien plus longtemps que Vincent. Il avait parfaitement intégré la culture milicienne, à la fois typiquement dibadienne et différente de celle de la très grande majorité des Dibadiens.

- C'est l'équipe du sergent Wasliwa, précisa Kusatëkhot. Ils ne sont que deux. On n'a jamais revu vivant quelqu'un qu'on leur avait remis. Jamais. Alors tu déconnes pas, Vincent, hein. Tu évites de parler à ces mecs-là.

Vincent sentit que Kusatëkhot avait peur des cyborgs, et l'estime qu'il lui portait baissa d'un degré.

- Autre chose, Vincent, continua Kusatëkhot. En opération, pas de nom ni de grade devant le public, okay ? Tu es Mantolo, je suis Tip. Pareil pour les collègues.

Kusatëkhot donna à chaque membre de l'équipe une photo de Sëkuk Shawitayi. La photo le représentait de face, regardant l'objectif de la caméra. Elle provenait sans doute du Ministère de la Population.

- C'est un intello, et il a une gueule d'intello, dit Kusatëkhot. Un mètre quatre-vingt-dix, maigrichon, les cheveux longs et bruns. Trente-cinq ans. Célibataire, mais il a du succès auprès des femmes. C'est un militant politique, un partisan de l'action violente, il sera peut-être armé. Il aura peut-être aussi des complices avec lui. Faudra faire gaffe.

Chaque milicien revêtit une cagoule marron. Les liquidateurs n'aiment pas qu'on puisse les reconnaître. Kosatëkhot distribua lui-même les pistolets, les menottes, les talkies-walkies et les gilets pare-balles, et attendit que tout le monde se soit équipé.

Chaque pistolet, du bon vieux calibre 9 mm, était fourni avec deux chargeurs de neuf cartouches. Les armes étaient de conception ancienne, presque rustique, mais fiables et efficaces, car en ce qui concernait les armes, les cyborgs ne lésinaient pas sur la qualité des matériaux.

Le groupe avait reçu deux voitures civiles pour effectuer l'action. Kusatëkhot avait repéré les lieux tout seul, comme il en avait l'habitude.

Kusatëkhot prit le volant de la première voiture. Vincent monta dans la deuxième, comme il est d'usage pour l'adjoint d'un chef d'équipe. Les deux miliciens qui étaient avec lui dans la voiture étaient sous sa responsabilité de sergent. Il en était toujours ainsi dans la milice.

C'était presque le printemps, mais il faisait encore nuit. Les voitures démarrèrent dans la cour de la caserne, passèrent le portail et se dirigèrent vers le nord-est, par l'avenue Tutëkkha, qui est très longue et se prolonge par des rues portant des noms divers, jusqu'aux quartiers périphériques, bien loin du centre-ville. Vincent n'était jamais allé par là auparavant.

Le milicien qui conduisait la voiture s'appelait Odën. C'était un garçon taciturne, grand et large d'épaules, qui s'arrangeait toujours pour faire sentir à Vincent qu'il n'appréciait pas que quelqu'un de plus jeune que lui soit aussi plus gradé que lui. Vincent était assis à côté d'Odën. À l'arrière était assis Czon, qui n'avait pas les états d'âme d'Odën, mais pas non plus sa compétence.

Personne ne parlait dans la voiture. Vincent, qui avait mal dormi avant de se lever à quatre heures du matin, était conscient que son comportement pendant cette première liquidation serait observé sans indulgence par ses collègues, et il avait hâte que l'opération soit terminée. Même pour une opération qui pouvait être dangereuse, les petites antipathies personnelles demeuraient. Odën n'aimait pas Vincent et méprisait Czon, qui était timide et naïf. Vincent aimait bien Czon, mais conscient de ses responsabilités en tant qu'adjoint de Kusatëkhot, il évitait d'être trop familier. De plus, Czon, qui n'était ni intelligent ni cultivé, n'avait jamais rien d'intéressant à dire.

Ils arrivèrent peu après six heures du matin à leur destination : un petit immeuble décrépi de trois étages, dans une petite rue presque déserte, dans la grisaille précédant l'aube. Les deux voitures passèrent une fois devant l'immeuble, le temps que les miliciens le visualisent, et revinrent ensuite se garer juste devant.

Kosatëkhot appela Vincent sur son walkie-talkie :

- Akël et Khun vont garder les voitures. Tu viens dans l'immeuble avec Odën, Czon et moi.

Les miliciens sortirent des voitures. Vincent se dit avec une certaine inquiétude qu'ils seraient vite repérés, avec leurs cagoules, leurs uniformes et leurs gilets pare-balles, mais ses collègues ne semblaient pas s'en soucier. Odën et Czon sortirent le bélier du coffre d'une des voitures.

Le bélier était un cylindre de métal muni de poignées, long d'une soixantaine de centimètres et large de dix, bien utile pour défoncer les portes des récalcitrants.

Kusatëkhot ouvrit la porte de l'immeuble avec une clé qu'il avait en sa possession, et les quatre hommes s'engouffrèrent dans le hall.

- C'est au deuxième étage, dit Kusatëkhot.

Ils montèrent l'escalier en faisant craquer les marches. Au deuxième étage, Kusatëkhot leur fit signe de ne pas faire de bruit. Il frappa à la porte, en se mettant de côté, de peur que Shawitayi soit armé et ne tire à travers la porte. Pas de réponse. Kusatëkhot frappa plus fort.

- Chetenche Shawitayi wik... Citoyen Shawitayi ? demanda-t-il. C'était une question, mais l'intonation était plate, l'interrogation n'étant exprimée que par le petit mot wik, placé à la fin de la phrase, qu'on devine plus qu'on ne l'entend vraiment.

- Iszta usz... Qu'est-ce que c'est ? répondit une voix d'homme.

- C'est la milice. Ouvrez ! dit Kusatëkhot. On a des questions à vous poser.

- Revenez plus tard !

- Soyez raisonnable, chetenche ! C'est la milice !

Pas de réponse.

- Ouvrez ou on défonce la porte !

Pas de réponse.

Vincent se dit que si l'homme était armé, l'opération risquait de se terminer en catastrophe. Qu'aurait fait Quamis Mindi ? Vincent n'en savait rien.

Sur un signe de Kusatëkhot, Czon et Odën commencèrent à défoncer la porte à coup de bélier. La porte cassa en quelques secondes. Kusatëkhot, pistolet au poing, jeta un coup d'œil dans l'ouverture, passa un bras et ouvrit le verrou.

Un homme vêtu d'une robe de chambre noire était debout au milieu de la pièce. C'était Shawitayi, trop fier pour essayer de se cacher face à cette intrusion, et apparemment sans arme.

- Mantolo, Czon, vous vérifiez l'appartement ! dit Kusatëkhot. Odën, tu restes avec moi !

Il rangea son arme et sortit ses menottes. Shawitayi, la mâchoire contractée et les yeux écarquillés, tendit les poignets. Kusatëkhot le menotta dans le dos.

Vincent n'en revenait pas que ce soit aussi facile. L'appartement était tout petit, comme souvent à Dibadi. Une salle de séjour, une cuisine, une minuscule salle de bain et une chambre à coucher. Dans la chambre, debout à côté du lit défait, se tenait une jeune femme, une Noire aux cheveux coupés courts. Il était clair qu'elle venait de s'habiller précipitamment. Son joli visage avait une expression terrorisée.

Vincent se rappela les instructions : il ne fallait pas s'occuper des autres personnes présentes dans l'appartement. Simplement les neutraliser, et seulement si c'était nécessaire. Interdiction de prendre quoi que ce soit sur place, sauf les armes à feu s'il y en avait. Interdiction de perdre du temps à fouiller. Interdiction de voler, de maltraiter les gens, de molester les femmes.

- Lève les bras en l'air, cria Vincent à la jeune femme. T'as un flingue ? Non ? Lève tes mains !

La jeune femme le regarda sans comprendre, en montrant un carnet marron qu'elle tenait dans une main.

- Je suis diplomate ! dit-elle avec un accent bizarre. J'ai un passeport diplomatique ! Je suis aneuvienne !

Vincent entendit la voix de Kusatëkhot, venant de la salle de séjour :

- On s'en fout, on s'casse !

Les miliciens quittèrent l'appartement en courant, avec leur prisonnier menotté les mains dans le dos et toujours vêtu de sa robe de chambre. Kusatëkhot et Odën le soutenaient de chaque côté pour éviter qu'il tombe dans l'escalier. Vincent et Czon suivaient derrière, chacun tenant une poignée du bélier.

La femme n'essaya pas de les suivre.

Odën reprit le volant de la voiture. Vincent et Czon montèrent à l'arrière, avec Shawitayi, qu'ils placèrent entre eux, pour l'empêcher de s'échapper.

Vincent était sûr que tout le quartier les regardait depuis les fenêtres des immeubles, mais personne n'osait se montrer. La milice faisait peur.

Shawitayi protestait :

- Vous ne m'avez même pas laissé le temps de m'habiller ! C'est pas normal !

- On vous donnera une tenue de prisonnier à la caserne, mentit Vincent.

Kusatëkhot avait déjà démarré. Odën en fit autant. Il avait enlevé sa cagoule, et Czon aussi. Vincent les imita. Effectivement, ça n'avait pas d'importance que Shawitayi puisse les reconnaître plus tard...

Odën roulait vite, malgré la circulation qui commençait déjà à se densifier. Vincent était heureux. L'opération avait été d'une facilité déconcertante.

- Qu'est-ce que vous allez me faire ? demanda Shawitayi à Vincent.

- Quelqu'un va venir vous interroger. Vous verrez avec lui.

- Vous pouvez desserrer les menottes ? Ça fait mal.

- Pas maintenant. À la caserne. On va bientôt arriver.

Shawitayi essaya d'engager la conversation, mais Vincent resta silencieux. Il savait que Shawitayi allait mourir dans quelques heures, et il ne voulait pas faire d'impair.
 
Wasliwa et son adjoint étaient déjà là, debout devant un minibus blanc aux vitres teintées. Ils étaient en civil. Déguisés en travailleurs, se dit Vincent. Kusatëkhot leur remit Shawitayi, en n'oubliant pas de récupérer ses menottes. Wasliwa mit sa propre paire de menottes à Shawitayi, avec le savoir-faire d'un professionnel du menottage.

Shawitayi regarda autour de lui. Il était dans une cour de caserne. Huit miliciens étaient autour de lui et le regardaient. Il leva les yeux au ciel, essayant visiblement d'avoir l'air digne et fier, mais sans y parvenir vraiment.

Il ne se doute pas de ce qui l'attend, se dit Vincent. Il doit s'attendre à être interrogé, au pire torturé. Il sait que des dissidents comme lui disparaissent, mais il ne veut pas croire qu'il va mourir.

Wasliwa fit monter Shawitayi à l'arrière du minibus, avec son adjoint. Il prit le temps de remercier Kusatëkhot et de se faire présenter Vincent.

Wasliwa était de taille moyenne, bien bâti mais un peu empâté, avec des cheveux gris et une épaisse moustache noire. Ses petits yeux plissaient naturellement et sa peau était foncée. Son visage était ridé et ses dents en mauvais état. Son haleine sentait le pourri. Vincent se demanda comment on pouvait le prendre pour un cyborg.

Wasliwa serra la main de Vincent et celle de Kusatëkhot en grimaçant un sourire, monta dans le minibus et démarra.

Odën, Czon, Akël et Khun étaient déjà partis vers les bureaux pour enlever leur équipement. Vincent et Kusatëkhot les rejoignirent. Il faisait presque jour. Czon fit chauffer du café et offrit des biscuits. Après le petit-déjeuner pris en commun, moment de convivialité après la tension de l'action, chacun pourrait rentrer dans son appartement et se reposer le reste de la journée, sauf Kusatëkhot qui devrait faire un compte-rendu au colonel dans la matinée. La vie était belle.

Kusatëkhot expliqua à Vincent que toutes les opérations ne se passaient pas comme celle à laquelle il venait de participer :

- Avec les chefs de bandes, on agit différemment. C'est trop dangereux d'aller les chercher chez eux, ils vivent dans des immeubles avec leur bande, ils sont armés, et ils n'ont pas peur de tirer. Alors, on se planque dans un fourgon civil et on les flingue dans la rue. En général, on préfère éviter ça, parce que des fois y'a un passant qui prend une balle perdue. Shawitayi, on savait qu'il préparait la prochaine émeute, il était en contact avec des étrangers, mais c'était avant tout un intello. Remarque, il aurait pu avoir un flingue quand même. J'ai pris le risque. Le gouvernement ne veut plus de flingages dans la rue, y paraît qu'ça fait désordre.

- Et si Shawitayi avait eu un flingue ? demanda Vincent.

- Je pense qu'il ne s'en serait pas servi. Il savait qu'il n'avait aucune chance. S'il avait tiré, il était sûr de mourir. En ne résistant pas, il pouvait s'en tirer. Nous, nous sommes les liquidateurs, mais la milice arrête des gens tous les jours, et la plupart réapparaissent au grand jour un peu plus tard, et ça se sait. Et ça nous arrange bien.


Dernière édition par Vilko le Mar 21 Jan 2014 - 18:07, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Mer 15 Jan 2014 - 0:03

Lire cette présentation claire et bien rythmée d'une dystopie aussi intéressante est toujours un grand plaisir. Combien de temps mets-tu à écrire un épisode ?

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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 16 Jan 2014 - 12:13

Mardikhouran a écrit:
Combien de temps mets-tu à écrire un épisode ?
Quelques heures, en plusieurs fois, parfois espacées de plusieurs semaines ou même de plusieurs mois, avec un logiciel de traitement de texte. Ensuite j'imprime le texte, pour pouvoir le corriger confortablement, au stylo, et je fais un copier-coller de la version définitive.

J'imprime aussi la version définitive, pour mon plus jeune fils, qui est aussi mon plus fidèle lecteur.

Avant d'écrire j'ai dans la tête le canevas de l'épisode, et je jette souvent quelques phrases au hasard. Ensuite c'est "fonce dans le brouillard", comme disait un copain à moi : j'écris sur ma lancée, quitte à beaucoup modifier ensuite.

Il y a toujours une part de non-dit dans le texte, une idée cachée : dans le dernier épisode, j'essaye de montrer comment les cyborgs utilisent des humains pour contrôler les autres humains, et quelles sont les limites de cette manipulation. Par exemple, ce n'est pas un hasard si ce sont des cyborgs qui vont tuer Sëkuk Shawitayi de sang-froid : les êtres humains normaux n'aiment pas tuer de sang-froid.

C'est pour ça, par exemple, que le travail dans les camps de concentration était atomisé à l'extrême : il y avait ceux qui conduisaient les déportés jusqu'à la chambre à gaz, ceux qui les y faisaient entrer, celui qui versait les cristaux de Zyklon B par un tuyau de cheminée, etc. Il fallait que chacun de ceux qui participaient à l'opération puisse se dire : "Ce n'est pas moi qui ai tué." Celui qui versait les cristaux de Zyklon ne voyait pas ceux qu'il allait tuer. Il pouvait apaiser sa conscience en se disant : "On m'a demandé de verser des cristaux dans un tuyau. Je n'ai fait que ça, j'ai obéi aux ordres, je ne n'avais pas le choix. Je n'ai pas vu les gens qui étaient dans la chambre à gaz. Je ne suis donc pas plus coupable qu'un aviateur qui largue des bombes sur une ville."

Les chose sont différentes en cas d'affrontement armé : il faut tuer pour ne pas être tué. C'est pour ça que les miliciens n'ont pas d'état d'âme lorsqu'ils doivent tuer quelqu'un qui est lui-même armé et prêt à tirer.

Les cyborgs, contrairement aux êtres humains biologiques, contrôlent parfaitement leurs émotions. Ils n'ont pas d'empathie vis-à-vis des humains, pas plus qu'un fermier n'a d'empathie vis-à-vis du poulet qu'il va tuer pour le dîner :


Il est quand même préférable que le milicien qui va arrêter un dissident, en sachant que ce dissident va être exécuté ensuite, ou le pilote d'avion qui va bombarder une ville (et qui sait bien que des femmes et des enfants seront tués), soient persuadés que leur cause est juste. Vincent a des doutes, bien sûr, et ce qu'il pense vraiment au sujet des cyborgs n'est pas très différent, au fond, de ce que pense Sëkuk Shawitayi (qui va mourir pour avoir essayé de mettre ses actes en accord avec ses idées), mais Vincent reste dans la milice pour plusieurs raisons qui se renforcent mutuellement :

1. Il est mieux dans la milice que dans une usine.
2. On ne démissionne pas de la milice. C'est théoriquement possible, mais après, qu'est-ce qu'on devient lorsqu'on est connu comme étant un ancien milicien ?
3. Une carrière enviable l'attend dans la milice. Il est sur la liste d'attente pour passer sergent-chef. Il fait partie de la classe moyenne de Dibadi.
4. Ses chefs, qu'il respecte, comptent sur lui. Ses subordonnés, que globalement il aime bien, comptent aussi sur lui. Il ne veut décevoir ni ses chefs ni ses subordonnés. La milice est son groupe social. Il habite dans une caserne, et ses seuls vrais amis, à part sa femme, sont d'autres miliciens. Sa patrie, c'est la milice.
5. S'il demandait sa mutation, ce serait considéré comme une preuve qu'il est une mauviette. Sa carrière en souffrirait, et aussi le respect que lui portent les autres miliciens. Ce serait aussi mauvais pour l'image qu'il a de lui-même : s'il était un mauvais milicien, de quoi d'autre pourrait-il être fier ?
6. Les gens qu'il respecte, ses chefs, les prêtres konachoustaï, et les cyborgs de haut rang qu'il a rencontrés à Kanimakohi, font partie du système, comme lui. Leur autorité morale conforte Vincent dans son idée que ce qu'il fait est légitime, puisque c'est légal. En même temps, sa responsabilité est faible, puisqu'il n'est qu'un tout petit rouage dans le système. Ce sont les cyborgs et les généraux les coupables, si crime il y a, parce que ce sont eux qui prennent les décisions.
7. On ne lui demande pas d'efforts surhumains. Il a fait partie de pelotons d'exécution lorsqu'il était sous les ordres de Quamis Mindi, mais les cyborgs ne lui demanderont jamais de tuer un prisonnier d'une balle dans la nuque. Dans les pelotons d'exécution, sa responsabilité était diluée, et quasi-nulle, puisqu'il était impensable qu'il refuse d'obéir aux ordres, et de toute façon ils étaient plusieurs à tirer.
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