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 Comment Vincent apprit le dibadien

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Vilko
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 7 Aoû 2014 - 16:10

Quelques jours après le massacre de la rue Tlipili, Vincent commença à se sentir dépressif, et il dut faire des efforts pour ne pas se remettre à boire. Il essayait de faire du sport de façon intensive, mais il n'y arrivait pas, comme s'il était fatigué de façon permanente. De plus, il se mit à faire des cauchemars la nuit.

Il n'arrivait pas à y croire. Il avait fusillé des gens avec Quamis Mindi, et ça ne lui avait jamais rien fait. Il avait couché avec des prisonnières en sachant qu'elles seraient tuées plus tard, et ça ne lui avait jamais rien fait non plus. Pourquoi était-ce différent cette fois-ci ? Il n'en savait rien. Bérénice ne lui était d'aucune aide, malgré sa bonne volonté. Elle n'avait jamais rien connu de semblable, elle ne savait pas ce que c'est que de tirer une balle dans la tête de quelqu'un à bout portant.

Dans ses cauchemars, Vincent voyait le visage de la jeune femme qu'il avait prise comme bouclier, et dans ses rêves, toujours, ce visage se transformait. Parfois il devenait celui de Taïa, le dieu chinook de la mort, et il se jetait sur Vincent. D'autres fois, il devenait verdâtre et inhumain, avec des yeux comme des flaques d'eau noire, un visage de klelwak, hostile et inexpressif, et Vincent avait alors l'impression d'être sur le point de mourir.

Après que Vincent se soit réveillé en hurlant trois nuits de suite, Bérénice, exaspérée, mit les choses au point :

- Je ne vais pas passer ma vie avec un malade. Je te donne un mois pour redevenir comme avant, sinon je m'en vais.

Pour la première fois depuis son enfance, Vincent avait pleuré, en se haïssant lui-même pour sa faiblesse, et en haïssant encore plus Bérénice pour l'avoir mis dans cet état humiliant.

Vincent n'était pas le seul à se sentir mal. Czon, surtout, n'avait pas l'air bien. Il était persuadé que c'était lui qui avait tué la jeune Melisa Pheako. À la demande de Kusatëkhot, le colonel fit venir Saiam Kotsaksha, qui connaissait bien la milice, et qui en tant que prêtre savait réconforter les hommes à la conscience troublée.

Saiam Kotsaksha reçut individuellement, l'un après l'autre, les membres de l'équipe dans un petit bureau que le colonel avait mis à sa disposition.

Arriva le tour de Vincent. Le prêtre le fit entrer dans une pièce nue aux murs jaunes pisseux, faiblement éclairée par une fenêtre munie de barreaux.

Kotsaksha était assis derrière une table, sur laquelle il avait posé un bloc-note et un stylo. Il était en civil, vêtu d'un costume de toile marron bon marché. Il fit assoir Vincent en face de lui, et il lui posa quelques questions de routine, avant d'en venir au cœur du sujet.

- Le Konachoustaï a la solution à votre problème, Mantolo Haiakkhuch, dit le prêtre. La méditation est un regard sur le fond de l'âme du méditant, et un lien avec l'âme du monde. C'est une corde qui relie les tréfonds de l'âme aux sommets de l'univers. Les démons de Taïa sont entrés en vous lors de cette nuit terrible. Méditons ensemble.

Assis l'un en face de l'autre, uniquement séparés par la table, les mains posées à plat sur les cuisses et les yeux clos, le prêtre et le milicien méditèrent en silence pendant quelques minutes. Vincent se sentit immédiatement un peu mieux. Le prêtre, qui était là pour l'aider, était un guerrier de l'esprit. Il avait commencé sa vie dans la violence et le crime, en Aneuf, avec Quamis Mindi. Ils portaient tous les deux d'autres noms à l'époque, des noms aneuviens. Mais alors que Quamis Mindi avait continué dans le meurtre et les excès en tous genres, Saiam Kotsaksha avait pris un autre chemin, il s'était dirigé vers la religion. Mindi et Kotsaksha servaient tous les deux le Niémélaga, mais chacun à sa façon, l'un dans la milice, l'autre dans le clergé.

Kotsaksha prit la parole, une fois leur brève méditation commune terminée :

- Parfois, les démons ressortent des profondeurs de l'esprit, pendant la méditation, surtout si elle se prolonge. Il vaut mieux pour vous ne pas méditer trop longtemps, du moins pour l'instant. Tuer les démons prend du temps et demande des efforts. Il faut les affronter, et on n'est jamais sûr de les vaincre. Mantolo, vous avez fait votre devoir, rue Tlipili. Rien que votre devoir. Mais votre instinct, contenu dans votre patrimoine génétique, vous reproche d'avoir tué vos frères humains. Mais vous deviez le faire. Vous devez comprendre, au plus profond de vous-même, qu'un être humain n'est jamais qu'un animal avec un gros cerveau. Tuer un humain, ce n'est pas plus grave devant l'univers que d'écraser un moustique. En fait, c'est la même chose. C'est la vérité, et elle vous libérera des démons qui hantent vos cauchemars.

- Je sais tout ça, répondit Vincent. Mais les démons reviennent toutes les nuits, et parfois je sens leur présence même le jour. Ma raison est impuissante contre eux.

- Ces démons sont produits par votre cerveau. Quelques molécules chimiques bien choisies, que l'on appelle des anxiolytiques, les font fuir. Mais ce n'est pas le chemin préféré du Konachoustaï. Lorsque votre cerveau aura retrouvé son équilibre chimique, lorsque le souvenir du massacre de la rue Tlipili ne créera plus d'émotion dans votre esprit, les démons seront morts et ne reviendront plus. Sauf, évidemment, si Taïa en décide autrement. Voila ce que nous allons faire : nous allons revivre ensemble cette nuit de mort et de violence, autant de fois que nécessaire, jusqu'à ce pour vous elle soit associée non plus aux démons de Taïa, mais à la normalité.

Kotsaksha resta un mois entier avec les miliciens de Kusatëkhot. Il leur fit plusieurs fois écrire et raconter ce qui s'était passé à Tlipili. Il organisa même une reconstitution, au cours de laquelle Czon fondit en larmes. Mais surtout, il les fit méditer, et il leur parla de la doctrine konachoustaï.

Le prêtre connaissait son métier, et au bout d'un mois Vincent et ses collègues se sentirent tous nettement mieux que les jours qui avaient suivi le massacre. Leur entraînement de milicien continuait. Les séances de tir, notamment, faisaient du bien à Vincent. Chaque fois qu'il pressait la détente, il revoyait dans son esprit les gens qu'il avait tués rue Tlipili, mais avec de moins en moins d'émotion. Il savait maintenant ce que c'est que d'être un milicien. Il avait franchi une étape, comme Kusatëkhot avant lui. Comme Quamis Mindi.

Kotsaksha finit par partir de la caserne. Son sacerdoce l'appelait ailleurs. Mais il promit de revenir une fois par semaine.

Czon restait le plus fragile de tous. Il avait énormément besoin de la sympathie de ses collègues. Vincent prit l'habitude d'emmener Czon boire un verre d'otlakhya dans un café du quartier. Ça leur faisait du bien à tous les deux. Une fois, Czon faillit craquer : il avait vu sur une table un journal sur lequel figurait en première page la photographie de Melisa Pheako.

Le colonel n'oubliait pas Kusatëkhot et son équipe. Une nouvelle opération était prévue, toujours dans le quartier de Tilipili, où la criminalité n'avait pas diminué, d'autres voyous ayant remplacé ceux qui avaient été éliminés. L'un d'eux avait pris trop d'ascendant sur les autres, et sa bande défiait trop ouvertement la police : il fallait le tuer. Kusatëkhot avait trois semaines pour préparer l'opération.

Kotsaksha, fidèle à sa promesse, revint voir les miliciens une semaine plus tard, et s'enferma avec Czon pendant trois heures. Ensuite, il réunit toute l'équipe dans le bureau de Kusatëkhot pour une discussion informelle autour d'une tasse de thé et de quelques verres d'otlakhya.

La discussion se prolongea jusque dans la nuit. Peut-être sous l'effet de l'alcool, Kotsaksha fit une révélation qui n'échappa pas à Vincent :

- J'ai confiance en la protection de Talapas, le Créateur... en la chance, le destin si vous préférez. Talapas protège le Niémélaga. Mais le destin a besoin d'un intermédiaire. Talapas ne fait pas de miracles, il utilise ce qu'il a. Quel est le plus grand danger auquel doit faire face le Niémélaga, dites-moi, mes frères ?

- Une coalition mondiale ? hasarda Odën.

- Exactement. Et cette coalition, à mon avis, et c'est uniquement mon avis, j'insiste sur ce point, n'aura jamais lieu.

- Vous êtes bien renseigné, vous qui nous dites toujours que vous n'êtes qu'un modeste ecclésiastique ! ironisa Kusatëkhot.

- Même les modestes ecclésiastiques entendent des choses et recueillent des confidences... Allons, je vais vous aider, mes braves miliciens. L'arme la plus puissante des cyborgs, sans laquelle leurs autres armes ne seraient rien, c'est leur intelligence, très supérieure à la moyenne humaine. Pour dissuader les nations humaines d'attaquer toutes ensemble le Niémélaga, il faut une arme de dissuasion terrible. Si terrible que personne n'ose en parler.

- Le Niémélaga a des missiles, dit Odën.

- Une plaisanterie. Quelques millions de mort en plus ou en moins, tout le monde s'en fout à notre époque. Non, je parle d'une arme si terrible qu'elle fait peur à toute l'humanité... Personne n'a d'idée ? C'est pourtant simple : imaginez un virus mortel, mais que l'on attrape aussi facilement qu'un rhume. Un virus contre lequel les protections naturelles du corps humain sont sans effet. Un virus qui existe sous des formes tellement différentes qu'il est impossible de mettre au point un traitement qui soit efficace plus de quelques semaines. Les cyborgs sont assez intelligents pour l'inventer. Les humains aussi d'ailleurs, mais ils ne sont pas aussi bêtement suicidaires qu'on le dit.

- Ah, je vois où vous voulez en venir, dit Odën.

- Les cyborgs, les androïdes et les klelwaks, avec leurs corps cybernétiques, n'ont rien à craindre de ce virus. S'ils le répandaient dans l'atmosphère, l'humanité disparaîtrait. Il resterait les cyborgs, les androïdes et les klelwaks. La victoire totale sans même avoir à combattre.

- Si ce virus existait, les cyborgs l'auraient déjà utilisé, dit Vincent.

- Et avant de mourir, les nations du monde auraient lancé leurs missiles atomiques sur le Niémélaga... Toute vie intelligente disparaîtrait de la planète. Les cyborgs savent qu'ils ne sont pas immortels, et ils ont aussi peur de la  mort que les humains. Certains de mes paroissiens, dont je tairai les noms, m'ont fait des confidences. Bien que n'étant que des humains, ils occupent des postes bien placés à Dibadi. D'après ce qu'ils m'ont dit, ce virus existe depuis la création du Niémélaga. Il a des milliers de formes différentes, et il est enfermé dans des laboratoires secrets, disséminés sur tout le territoire.

- Allons, chetenche liplet, vous nous faites marcher. Si ce virus existait, tout le monde en parlerait ! dit Kusatëkhot.

- Les dirigeants humains ne veulent pas affoler leurs populations, ni montrer leur faiblesse. Qui sait comment réagiraient les peuples s'ils savaient ? Ils pourraient exiger une guerre atomique immédiate contre le Niémélaga, ou au contraire choisir de se soumettre aux cyborgs, se mettre collectivement à genoux, les larmes aux yeux, en suppliant les Niémélagans de ne pas les tuer.

- Vous avez de l'imagination, chetenche liplet, dit Odën avec ironie.

- Si l'existence du virus était connue, mon chez Odën, les peuples de l'humanité auraient peur des cyborgs, une peur proche de la panique. Ce n'est pas dans l'intérêt de leurs dirigeants, vous pouvez le comprendre. Les cyborgs, de leur côté, savent qu'il est avantageux pour eux de faire peur aux dirigeants des autres nations, mais pas de créer la panique chez les peuples. On ne sait jamais, certains imbéciles pourraient décider de tenter le tout pour le tout en carbonisant le Niémélaga à coup de bombes atomiques.

- À votre avis, chetenche liplet, est-ce qu'un déluge de bombes atomiques sur le Niémélaga pourrait détruire tous les laboratoires secrets où le virus est cultivé ? demanda Vincent.

- Probablement pas, et surtout ça contaminerait toute la planète. Le résultat pour l'humanité serait exactement le même que si le virus était disséminé dans l'atmosphère. Bref, tout le monde a intérêt à ce que cette affaire ne s'ébruite pas. D'après les confidences qui m'ont été faites, les preuves de l'existence du virus ont été transmises à quelques chefs d'État, il y a longtemps. Des échantillons leur auraient même été donnés, tellement les cyborgs ont confiance dans la nocivité du virus.

La conversation dévia sur d'autres sujets, et la soirée continua dans l'ivresse, jusqu'à ce que le stock de bouteilles patiemment constitué par Kusatëkhot soit épuisé. Ivre mort, Kotsaksha sortit de la caserne en titubant dans la nuit, en direction de la station de métro la plus proche.

Vincent, un peu moins ivre que Kotsaksha, rentra chez lui, où Bérénice, qui l'attendait depuis des heures, lui avait préparé un repas froid. Elle ne lui fit pas de reproche, mais Vincent remarqua une froideur inhabituelle dans son regard et dans sa voix. Il était encore sous l'influence de l'alcool, et il ne put s'empêcher de lui répéter ce qu'avait dit Kotsaksha au sujet du virus.

Bérénice leva les yeux au plafond. Puis elle dit, d'une voix rêveuse :

- Je me doutais de quelque chose comme ça. Des allusions bizarres à des pandémies, quand je faisais l'interprète à Kanimakohi, pendant les négociations. Personne ne relevait ces allusions, mais je voyais bien qu'elles jetaient un froid chez certains Padzalandais.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Sam 9 Aoû 2014 - 15:10

Au début quand le prêtre a commencé a parler d'un virus , j'ai cru à une métaphore sur la peur, ou quelque chose comme ça, pas à une vrai arme  Laughing 
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Vilko
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 6 Aoû 2015 - 13:27

Après un an, à un jour près, j'ai écrit un nouvel épisode des aventures de Vincent. La deuxième partie, qui se passe à l'orphelinat, date de l'été dernier.
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Dans les mois qui suivirent, Kusatëkhot et son équipe apprirent que, contrairement à leurs espérances, la criminalité n'avait pas diminué à Tlipili. Kusatëkhot, en vieux milicien expérimenté, savait pourquoi :

- Les gens qui nous gouvernent pensent qu'il suffit de couper la tête de la criminalité et ensuite le corps tout entier va mourir. Ils pensent qu'il n'y a qu'un petit nombre de vrais criminels, et beaucoup de suiveurs qui vont se comporter correctement dès qu'ils ne seront plus sous l'influence néfaste des criminels endurcis. Mais ce n'est pas comme ça que ça se passe, dans la réalité. À Tlipili nous avons détruit une bande. D'autres jeunes criminels, qui n'attendaient que ça, ont occupé le terrain libre.

- Mais alors, qu'est-ce qu'il faut faire ? demanda Vincent.

- Les tuer tous. Au lieu d'en tuer vingt-quatre, il faudrait en tuer... Je ne se sais, pas, moi, deux cent... Ou cinq cent. Ou mille peut-être. Là, ils seraient vraiment tous terrorisés.

- C'est ce que faisait Staline, il y a deux siècles.

- T'as d'la culture, toi, Vincent. Tu sais qui était Staline. Dis-moi, ce Staline, il est mort comment ?

- Dans son lit, entouré d'honneurs, après avoir fait tuer plusieurs dizaines de millions de ses compatriotes, dans les camps ou par la famine.

- Et son bilan politique ?

- À la mort de Staline, l'autorité de Moscou s'étendait du cœur de l'Allemagne, dont un bon tiers était devenu un État vassal,  jusqu'à un groupe d'îles situées au nord du Japon, annexées par Staline. Il avait agrandi l'empire des Tsars.

- Eh bien, tu vois que ça marche, de tuer les gens en grandes quantités !

Vincent ne sut pas quoi répondre à la logique simpliste et brutale de Kusatëkhot, qui était plutôt un bon gars au quotidien, mais dont l'âme avait été endurcie. Ce n'est pas sans conséquences d'avoir la mort comme métier.

Pendant que Vincent faisait son travail de milicien, Bérénice travaillait à l'orphelinat. Au début de l'été, Umkhach, la directrice, informa Bérénice et ses collègues que sa mère, qui était retraitée, viendrait visiter l'établissement. Au jour dit, Umkhach leur présenta sa mère, une très vieille dame de petite taille, au teint sombre, avec de longs cheveux blancs qui pendaient sur ses épaules, et qui marchait avec une canne.

Umkhach montra les locaux à sa mère, et ensuite elle invita les assistantes disponibles à prendre le thé dans son bureau avec les petites filles dont elles s'occupaient. Bérénice et ses collègues acceptèrent l'invitation avec joie.

Après quelques minutes de papotage, la vieille dame se mit à raconter sa vie :

- Je suis arrivée dans ce pays il y a très, très longtemps, juste après la Longue Guerre. Le Niémélaga voulait se faire accepter par les autres nations, mais c'était difficile, après des dizaines de millions de morts. Le traité de protectorat venait d'être négocié avec le Padzaland. J'étais trop jeune pour comprendre de quoi il s'agissait, mais des années plus tard j'ai appris que depuis cette époque le Niémélaga paye chaque année un tribut au Padzaland en échange de la paix.

Nous étions des millions d'enfants sur le continent, complètement perdus après que la plupart des nations du monde se soient effondrées sur elles-mêmes. Nous ne parlions plus que le Pidgin. C'est comme ça qu'on appelait ce qui servait de langage aux enfants errants, mélange de langues diverses, sans grammaire, sans histoire... Lorsque des peuples entiers se sont mis à errer à la recherche de nourriture, l'écriture a été perdue en une génération. Plus tard, lorsque les survivants se sont réunis en petits groupes de maraudeurs, ce sont les langues elles-mêmes qui ont disparu, ou plutôt elles ont dégénéré, car plus personne ne savait parler correctement, illettrés qu'ils étaient. Les vieilles langues avaient été remplacées par des milliers de pidgins qui n'avaient en commun que la simplicité de leur vocabulaire et de leur grammaire.

Elle s'arrêta un instant, but un peu de thé, et reprit sa narration :

- Les cyborgs avaient rassemblé dans des camps autour de Dibadi les humains qui avaient survécu à la guerre. Ils leur avaient appris un peu de dibadien, et ils les avaient convertis de force à la religion konachoustaï. Mais le plus important, c'est qu'ils les faisaient travailler sur les chantiers, pour reconstruire la ville. Et finalement Dibadi est devenu beaucoup plus grand, infiniment plus grand, que le Dibadi d'avant le Niémélaga. Du Dibadi ancien, il ne reste plus que quelques pans de murs dans le quartier central, et bien sûr la Porte de l'Ouest, qui d'ailleurs ne ressemble plus vraiment à ce qu'elle était avant la Longue Guerre. Seule la façade est restée à peu près comme avant.

- Et le drapeau ! Notre drapeau est très ancien ! objecta Umkhach.

- Oui, nous avons toujours le même drapeau. Ce n'est plus le même peuple, ce n'est plus la même langue, ni la même religion, mais c'est toujours le même drapeau.

- On appelle ça la continuité historique, dit Umkhach.

- Exactement. Dans les camps, beaucoup de gens n'arrivaient pas à apprendre le dibadien. Il y en avait aussi qui continuaient de pratiquer en cachette leur ancienne religion. Ceux-là ne sont jamais sortis des camps. Ils y ont vieilli, et ils sont morts sur place. On ne vivait pas vieux dans les camps. Maintenant les camps n'existent plus, ils ont été absorbés par Dibadi. Ils sont devenus des quartiers périphériques. Même dans les cimetières il ne reste aucune trace. Les corps se sont dissous dans le sol, les ossements ont été exhumés et détruits, et d'autres corps ont été enterrés à leur place.

- Est-ce que vous êtes passée par ces camps ? demanda Bérénice.

- Pas dans un camp comme ça. Je n'avais que sept ans quand je suis arrivée au Niémélaga, en venant du sud. Je faisais partie de ces centaines de milliers d'enfants à qui leurs parents faisaient passer la frontière, dans l'espoir qu'ils ne meurent pas de faim. Car le bruit s'était répandu qu'après avoir beaucoup massacré, les cyborgs avaient changé de politique, et qu'ils accueillaient et nourrissaient les enfants.

- Mais pourquoi les cyborgs faisaient-ils ça ? Parce qu'ils étaient gentils ? demanda Bérénice avec une pointe d'ironie.

- Non, pas vraiment. Ils ont fait ça parce qu'ils avaient peur. Ils avaient peur que l'humanité s'unisse contre eux et les détruise, après les massacres de la Longue Guerre, où des peuples entiers ont disparu. C'est pour ça qu'ils ont créé Dibadi, une ville peuplée d'êtres humains parlant leur langue, pour devenir une nation humaine comme les autres.

- Ou pour le faire croire... dit Umkhach en ricanant.

- Peu importe. Toujours est-il que les cyborgs ont annoncé qu'ils accueilleraient chaque année un certain nombre d'immigrants, venus de toutes les nations du monde. Ils pensaient pouvoir contrôler le phénomène, ils avaient même prévu de faire de Dibadi une ville de quatre millions d'habitants. En fait, nous sommes maintenant neuf millions. Pourtant les cyborgs sont intelligents, ils avaient prévu que les gens qui mouraient de faim dans les pays voisins, surtout au sud et à l'est, essaieraient d'entrer à Dibadi. Ils ont donc fait garder la frontière par l'armée, pour arrêter les intrus et les ramener de l'autre côté de la frontière.

- Et ça n'a pas marché ? demanda Hitsikhyet, la jeune femme qui travaillait avec Bérénice.

- Pas comme ils avaient prévu. Ce qu'ils n'avaient pas prévu, c'est que les humains seraient tellement désespérés qu'ils enverraient leurs enfants tout seuls, sans adultes pour les accompagner, au Niémélaga.

Hitsikhyet n'était pas convaincue :

- Ils ont envoyé leurs enfants dans un pays où des dizaines de millions de gens venaient de se faire massacrer ? Volontairement ?

Mais la vieille dame avait réponse à tout :

- Je vais y venir, et vous comprendrez toutes pourquoi. Mais d'abord, laissez-moi vous décrire le contexte. C'était juste après la guerre, et il y avait dans la majorité des pays du monde des réfugiés qui racontaient les horreurs qu'ils avaient vécues dans ce qui est maintenant le Niémélaga. Les exterminations, comme par exemple à Tlunakodahon, un village abandonné par ses habitants. Les soldats de Pupong ont commencé par murer les fenêtres des maisons. Ensuite ils ont fait venir cent mille prisonniers dans le village, des hommes, des femmes et des enfants. Ils les ont enfermés dans les maisons, dont ils ont muré les portes. Cent mille personnes sont mortes de faim et de soif, serrées comme des sardines, dans des maisons qui étaient devenues des tombeaux.

- Et ensuite ? demanda Hitsikhyet d'une voix aiguë.

- Après la guerre, les maisons de Tlunakodahon ont été abattues par des bulldozers. Des klelwaks ont recouvert de terre les ruines et les squelettes, et laissé pousser la végétation. Tlunakodahon, le village des trois arbres, n'existe plus, il est devenu Tlunakodahi, le champ des trois arbres, bien que ce ne soit pas exactement un champ, plutôt un ensemble de petits tertres sur lesquels poussent des arbustes et des herbes folles.

La vieille dame ferma les yeux, comme submergée par l'émotion. Umkhach termina à sa place :

- On l'a su parce que des prisonniers avaient réussi à s'échapper, et que Tlunakodahon a été par la suite repris temporairement par les Forces Fédérées, qui ont découvert toutes ces maisons murées et pleines de cadavres décomposés, serrés debout les uns contre les autres. Il y a eu beaucoup, beaucoup, de villages qui ont subi le sort de Tlunakodahon.

- Vous voyez, ce n'est pas possible que des gens aient envoyé leurs enfants au Niémélaga, même pour échapper à la famine ! dit Hitsikhyet.

La vieille dame rouvrit les yeux et recommença à parler :

- Toutes les nations du monde voulaient éliminer les cyborgs, mais pour ça il fallait qu'elle créent une coalition, pour être sures de gagner la nouvelle guerre. Ils disaient que les cyborgs étaient cruels et massacraient les humains, et qu'ils finiraient par exterminer toute l'humanité si on ne les détruisait pas avant. Et, à l'époque, c'était tout à fait normal de penser ça.

La vieille dame s'interrompit pour ricaner toute seule, et reprit son récit :

- Mais finalement il n'y a pas eu de coalition contre le Niémélaga, ou alors elle n'a pas pu s'entendre pour attaquer. Les cyborgs ont tout fait pour ne pas être attaqués. Leurs espions sont allés corrompre les dirigeants ennemis. Leurs diplomates ont négocié. Leurs soldats se sont préparés au combat, pour montrer qu'envahir le Niémélaga serait très, très difficile. Les dirigeants des cyborgs ont donné des interviews pour montrer comment ils étaient gentils, et modérés, mais prêts à mourir au combat pour défendre leur patrie... Et ça a marché. Ça a marché.

Umkhach ajouta une précision :

- Il ne faut pas oublier qu'en acceptant de payer un tribut au Padzaland, le Niémélaga a mis de son côté la première puissance militaire du continent. Sans le Padzaland, aucune coalition n'avait les moyens d'envahir et d'occuper le Niémélaga.

La vieille dame continuait de parler :

- Tu vois, les cyborgs n'avaient pas de scrupules à refouler des adultes et à les renvoyer dans un pays dévasté où les gens n'avaient rien à manger. C'était d'ailleurs l'un des arguments des humains qui voulaient mener contre eux une guerre sainte planétaire. L'union de toutes les nations humaines contre les cyborgs...

Une petite fille, qui devait avoir environ douze ans, était sceptique :

- Est-ce que ça existe, les cyborgs ? On n'en parle pas dans Eikanem ye Tlatayetgo.

- Mais oui ça existe ! On en parle dans les livres d'histoire.

- J'en ai jamais vus !

- Si, tu en as vus, mais tu ne sais pas que c'étaient des cyborgs, petite ignorante. Bon, je reprends mon histoire. Les cyborgs ont eu l'idée d'utiliser les enfants à la fois comme boucliers humains et comme instrument de propagande.

Ils nous ont envoyés dans des camps militaires, et aussi à Dibadi, où certains d'entre nous étaient logés au dernier étage des bâtiments officiels. Les cyborgs ont fait des films de propagande, où ils montraient comment ils étaient humains avec les enfants. Leur but était, s'ils étaient bombardés, de montrer nos cadavres déchiquetés pour prouver la cruauté de leurs ennemis.

- Mais c'était ignoble !

- Bien sûr que c'était ignoble. Ce n'est pas écrit dans nos livres d'histoires, évidemment, parce que ça fait partie des choses qu'il ne faut pas dire. Mais à l'époque tout le monde le savait, sauf nous les enfants. Ce n'est pas pour ça qu'il faut détester les cyborgs. Ils sont comme ils sont, ils sont nos maîtres et nous travaillons pour eux. Ils ne sont pas pires que les humains, si tu veux tout savoir, ils sont simplement plus puissants et plus intelligents.

Malengë Lakonsha, la cyborg qui avait créé des orphelinats à la fin de la guerre, s'est dépensée sans compter dans les médias internationaux. Elle montrait les pauvres petits orphelins dont elle s'occupait. Ses petits oiseaux, comme elle disait. C'est en souvenir de Malengë Lakonsha que chaque année, au Défilé du Printemps, des étourneaux sont libérés de leurs cages et s'envolent dans le ciel, en souvenir des orphelins protégés "comme des petits oiseaux" — kaqua tenas kalada — par Lakonsha. Dans le défilé, elle est représentée par une femme vêtue de jaune et coiffée d'un chapeau à fleurs.

- Oui, je l'ai vue ! dirent plusieurs petites filles en même temps. Malengë Lakonsha, c'est une dame qui était tellement bonne que les prêtres en parlent encore ! Il y a un portrait d'elle dans le temple !

- Vu le bien qu'elle a fait, c'est certainement justifié. Mais laissez-moi continuer mon récit. J'ai franchi la frontière avec un groupe d'une vingtaine d'autres enfants. Le voyage jusqu'à la frontière avait été terrible, nous avions marché du printemps jusqu'à l'été. Les filles plus âgées avaient été violées par les garçons et par les hommes qui nous accompagnaient, et certaines étaient tombées enceintes.

Les jeunes filles qui écoutaient la vieille dame poussèrent des petits cris d'horreur et se cachèrent le visage de leurs mains.

- C'est à peu près tout ce que j'ai comme souvenir de mon enfance. Quand j'essaie de remonter plus loin, je n'arrive même pas à voir des visages, je me souviens seulement de la faim et des coups, et de ma mère qui me prenait dans ses bras en pleurant. Je ne sais plus à quoi elle ressemblait, je me souviens seulement de ses bras et de ses longs cheveux noirs. Comme j'ai oublié ma langue maternelle, mon enfance est brumeuse et floue comme un rêve. Je ne me souviens même plus du nom que j'avais jusqu'à ce que j'arrive au Niémélaga, et qu'on me donne celui que j'ai actuellement.

En arrivant au Niémélaga, nous avons erré pendant toute une journée dans la campagne. Il y avait des champs bien cultivés, des prés, des villages en ruine, et des fermes toutes neuves que nous n'avons pas osé approcher. Nous avions vus des klelwaks, au loin, et ils nous faisaient peur avec leur peau verte.

Finalement des klelwaks nous ont capturés dans un verger. Nous avions essayé d'attraper des prunes dans les arbres, je me souviens. Nous étions terrorisés, les klelwaks avaient la peau verte, pas de nez, pas d'oreilles, pas de cheveux, et de grands yeux tout noirs. Nous pensions tous que nous allions mourir, ou pire encore.

Mais les klelwaks nous ont emmenés dans une grange, et ils nous ont donné des fruits en attendant que des soldats viennent nous chercher. Ça nous a fait du bien de manger des fruits.

Les soldats ont fini par arriver. C'étaient des androïdes, ils avaient les yeux entièrement noirs. Je ne savais pas ce que c'était qu'un androïde, un mischima, à l'époque. J'ai cru à cause de leurs yeux que c'étaient des démons, comme les klelwaks. J'avais vu des enfants mourir pendant la longue marche vers la frontière, et j'ai cru que j'allais mourir aussi. On mourait beaucoup, à l'époque.

Ils nous ont mis dans un bus et nous avons voyagé pendant longtemps, il me semble que le voyage a duré des heures et des heures. Lorsque nous sommes arrivés il faisait nuit, et nous avions très soif et très faim. J'ai appris par la suite que nous étions dans un camp militaire. On nous a donné à boire et à manger, et ensuite il y a eu la visite médicale. Les médecins étaient aussi des androïdes.

Nous avions tous des poux et certains d'entre nous avaient la gale ou la tuberculose. Les soldats nous ont rasé le crâne et aspergés de désinfectant. Ils ont examiné les grandes filles pour voir celles qui étaient enceintes. Ils ont mis à l'écart ceux qui avaient la tuberculose ou d'autres maladies graves, et on ne les a jamais revus. Les androïdes nous on dit qu'ils avaient été envoyés dans un hôpital à Dibadi.

- Et vous croyez que c'est vrai ?

- Je ne sais pas. Je pense que oui, car nous nous avons été bien traités, mais je me souviendrai toute ma vie de la visite médicale. Un androïde qui parlait ma langue m'a demandé ma date de naissance, mais je ne la connaissais pas. Alors les médecins m'ont examinée avec leurs appareils et ils m'ont dit que d'après le développement de mon ossature et de ma dentition je devais avoir sept ans, et ils m'ont donné une date de naissance fictive. Cette date est devenue celle de mon anniversaire

Les soldats nous ont pris tous nos vêtements, toutes nos affaires, et à la place ils nous ont donné des blouses et des sandales. Avec les visites médicales, ça a pris du temps, il fallait attendre, on dormait sur les bancs ou même par terre. Ce soir-là, nous avons dormi dans un hangar, tout habillés, sous des couvertures de toile.

Le lendemain, nous avons eu un petit déjeuner normal : du potage et du pain dur.

- Comment, pas de chocolat ? demanda une petite fille.

- Il n'y avait plus de commerce international depuis longtemps, donc pas de chocolat, de café ou de thé sur tout le continent. Pas de bananes non plus, et très peu de poissons de mer. C'est revenu seulement plusieurs années plus tard, et seulement au Niémélaga et au Padzaland. Mais je reviens à mon histoire. Le deuxième jour, donc, nous avons été séparés en deux groupes et nous avons eu notre première leçon de dibadien. Une femme androïde — tlutsma — nommée Tëkphul nous a appris à compter jusqu'à cinq, et quelques mots, dont deux ou trois pronoms. Elle avait apporté des balles — diphda — et elle les avait mises sur une table. Elle nous a appris à compter les balles — it diph, moksut diphda, tlun diphda — et à faire la différence entre nai iskëm diph — je prends une balle — et tlët iskëm diphda — tu prends plusieurs balles.

Ça a l'air très simple, mais il nous a fallu toute la journée pour tout comprendre et tout mémoriser. Bien plus tard, je me suis aperçu que cette première journée, nous avions aussi appris, sans nous en rendre compte, d'autres éléments de base du dibadien : le suffixe da qui marque le pluriel, et l'ordre des mots dans une phrase, sujet-verbe-complément. Et aussi les bases de la prononciation. Bien distinguer les six voyelles, bien prononcer les consonnes. Marquer l'accent là où il faut. Moi j'avais du mal, au début, à prononcer les ë@, qui n'existent pas dans ma langue maternelle.

Le dibadien nous paraît simple, mais en fait il ne l'est pas tant que ça. It diph se prononce idif, avec l'accent sur le deuxième i. Diphda se prononce difta, avec l'accent sur le i. Il faut le savoir.

J'ai vécu dans le camp militaire de Patës pendant huit ans, jusqu'à mes quinze ans. Tëkphul s'occupait de mon groupe à temps complet. Le soir, elle dormait avec nous, mais elle avait une petite tente rien que pour elle, à l'intérieur du hangar. Quand nous étions tristes elle nous prenait dans ses bras et elle nous consolait. Pour moi, Tëkphul a été ma mère pendant huit ans. Quelques années plus tard, elle est partie à la campagne, et je la regrette encore maintenant.

Tëkphul m'a enseigné le konachoustaï. Pas seulement le dogme, mais aussi la méditation et le sens des rituels. Il n'y a rien de plus beau qu'une cérémonie konachoustaï, avec les vapeurs d'encens et les psalmodies. Les temples avec leurs œuvres d'art, c'est magnifique. Maintenant que je suis vieille, je vais tous les jours au temple. C'est là qu'on trouve la vraie communauté dibadienne, le meilleur du peuple dibadien. La solidarité, l'entraide...

La vieille dame paraissait rêveuse, presque extatique.

- Pendant huit ans, je ne suis pas sortie de Patës. Nous étions peut-être un millier d'enfants dans le camp, c'était comme une petite ville. Je n'avais pas encore oublié ma langue maternelle, je la parlais avec les autres enfants, bien que ce soit interdit. Mais il y avait aussi d'autres enfants, qui parlaient d'autres langues, et avec eux on ne parlait que le dibadien. Comme je ne savais lire que le dibadien, que je parlais dibadien avec Tëkphul, et que les dessins animés à la télévision, qu'on regardait dans une salle spéciale, tout était en dibadien, au bout de huit ans je n'étais plus capable de penser qu'en dibadien. Ma langue maternelle, dont je ne connais même pas le nom, c'était pour bavarder avec les enfants qui étaient venus du même pays que moi. Mais au bout de peu de temps nous l'avions transformée en un sabir plein de mots dibadiens. Aujourd'hui, je ne me souviens plus que de quelques mots de ma langue maternelle. Je suis devenue une vraie Dibadienne !

- Et les filles qui étaient enceintes ?

- Elles ont accouché à l'infirmerie du camp. Nous avons vu les bébés, ils étaient beaux ! Je voulais un bébé moi aussi, mais dans le camp ce n'était pas possible. Les garçons et les filles étaient toujours séparés. Quand j'ai eu quinze ans, j'ai été envoyée à Dibadi pour travailler dans un atelier de confection. J'étais hébergée dans un foyer, il y avait des bals, j'ai rencontré un beau jeune homme qui était maçon, il est devenu d'abord mon amant, et ensuite mon mari, nous avons eu une petite fille, et nous l'avons appelée Umkhach. Et voila !
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Dim 1 Nov 2015 - 21:00

Un matin d'automne, l'adjudant Kusatëkhot réunit son équipe, et lui annonça qu'il avait prévu de les emmener en excursion dans les sous-sols de Dibadi.

"J'ai pensé que ce serait intéressant pour vous de mieux comprendre comment fonctionne Dibadi" leur dit-il.

Tous les miliciens se dirent intéressés par la proposition de l'adjudant, qui les changerait de leur routine.

Ils prirent le métro jusqu'à la station Pilamgotu. Le chef de station les conduisit dans les sous-sols, par un dédale de couloirs, jusqu'à une porte blindée surmontée de plusieurs caméras.

"C'est moi, Kusatëkhot !" dit l'adjudant. "J'amène mon équipe, comme prévu !"

La porte s'ouvrit. Les miliciens entrèrent dans une grande salle pleine de machines inconnues, où ils furent accueillis par un homme dont les petits yeux marron-vert ne clignaient jamais, comme ceux d'un poisson. C'est peut-être un cyborg, se dit Vincent.

Vincent savait qu'on reconnaît les cyborgs du Niémélaga à diverses particularités, notamment au fait que leurs paupières ne se ferment jamais. Les paupières mobiles des yeux cybernétiques s'usent rapidement, à cause du frottement, et la plupart des cyborgs préfèrent s'en passer totalement. Les yeux des klelwaks sont des ovoïdes opaques, tandis que ceux des cyborgs et les androïdes ressemblent aux yeux humains, si on n'y regarde pas de trop près.

À Dibadi, un habitant sur mille est un cyborg, et la plupart d'entre eux essaient de se faire passer pour des êtres humains ordinaires. Sur les autres continents, dans les rares pays où il y a des cyborgs et des androïdes, ils ont les mêmes yeux entièrement sombres que les klelwaks.

L'homme se présenta sous le nom de Chëkkha. Il était jeune, grand et brun, élégamment vêtu d'un costume noir, la veste ouverte sur une chemise blanche impeccable.

Chëkkha connaissait déjà Kusatëkhot. Il se fit présenter toute l'équipe, et expliqua son travail :

- Dibadi consomme énormément d'électricité. Depuis quelques années, la plus grande partie de cette électricité est produite à Dibadi elle-même. Le système est simple, mais nécessite un gros investissement initial. Pour simplifier, nous avons creusé des puits de plusieurs kilomètres de profondeur. Ces trous mènent à des profondeurs telles qu'il y fait très chaud. Comme vous le savez, le cœur de la Terre est très chaud. Cinq mille degrés centigrades. Nous n'allons pas jusque là, bien sûr, seulement là où des nuages de yeksootch, le gaz pensant, peuvent absorber la chaleur et la convertir en électricité. Des questions ?

- Oui. Expliquez-nous comment l'électricité produite plusieurs kilomètres sous Terre remonte jusqu'à Dibadi, demanda l'un des miliciens.

- Par des câbles électriques, tout simplement. Nous avons fait passer des câbles dans certains puits, au milieu des nuages de yeksootch. La chaleur est transformée en électricité et ne peut donc pas endommager les câbles. Le forage des puits a été fait par des robots, évidemment. Seuls des robots peuvent survivre dans une chaleur pareille. Les câbles arrivent à des transformateurs tout ce qu'il y a de plus classique. Dibadi dispose donc d'une quantité d'énergie virtuellement illimitée, à disposition vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C'est une situation extrêmement rare dans le monde moderne, comme vous le savez.

- Est-ce qu'ils en font autant dans d'autres pays ?

- Pour produire de l'électricité comme nous le faisons, il faut du yeksootch, et le yeksootch est fabriqué par des cybercerveaux. Sur ce continent, nous sommes le seul pays à avoir des cybercerveaux. Ailleurs, de l'autre côté de la planète, il y en a aussi, mais ils sont moins nombreux que chez nous.

- Et si nous extrayons toute la chaleur du centre de la Terre, que va-t-il se passer ?

- La chaleur que nous convertissons chaque année en électricité n'est rien par rapport à une éruption volcanique, et des éruptions volcaniques, il y en a depuis que la Terre existe. Donc, depuis plusieurs milliards d'années. La chaleur du noyau terrestre est causée par la masse de la Terre, et cette masse ne change pas. Nous disposons d'une source d'énergie qui durera jusqu'à la fin des temps. Le fait que ce bienfait quasiment miraculeux nous ait été donné à nous, les Niémélagans, et pas aux autres peuples du continent, est bien la preuve que les dieux sont avec nous.

Les miliciens étaient impressionnés. L'un d'eux s'exclama :

- Mais alors, nous allons pouvoir payer plus facilement notre tribut annuel au Padzaland !

Chëkkha leva brièvement les sourcils :

- En qui concerne l'électricité, aucun problème. Mais en ce qui concerne les céréales, c'est moins évident... L'agriculture, c'est souvent une alternance de bonnes et de mauvaises récoltes, nous n'y pouvons pas grand-chose... Mais revenons à l'électricité...

Chëkkha s'assit devant un clavier d'ordinateur et fit apparaître des graphiques, des plans d'installation et des courbes de production sur un écran mural, tout en donnant aux miliciens des explications techniques auxquelles Vincent ne comprit pas grand-chose. Cela faisait plusieurs années qu'il vivait à Dibadi, et il maîtrisait parfaitement le vocabulaire usuel, ainsi que le jargon de la milice, mais pas le vocabulaire scientifique.

"L'énergie c'est important" dit Kusatëkhot. "Grâce à ses installations souterraines, Dibadi est autonome sur le plan énergétique."

"Tout à fait" approuva Chëkkha. "Nous pouvons nous passer de pétrole, de gaz naturel, de charbon et d'uranium, ces matières premières vitales pour lesquelles les autres pays font des guerres. Les batteries au yeksootch font fonctionner nos voitures mieux que les piles au lithium, notre industrie chimique utilise la biomasse au lieu du pétrole et du charbon, et notre agriculture se passe d'engrais chimiques."

"Oui, mais sans engrais chimiques les rendements agricoles sont faibles" dit Vincent.

- Il n'y a pas de système parfait. Chaque système a ses avantages et ses inconvénients. Heureusement, la population du Niémélaga a bien diminué depuis un siècle, c'est devenu beaucoup plus facile qu'avant de nourrir les gens.

Il y eut un silence embarrassant. Malgré la version édulcorée et remaniée qui leur avait été enseignée à l'école, les miliciens savaient tous, au moins vaguement, ce qui s'était vraiment passé pendant la Longue Guerre. Le massacre des humains vaincus par les cyborgs vainqueurs. Vincent, qui était arrivé au Niémélaga à l'âge de dix-neuf ans, était le seul à ne pas avoir été formaté par la propagande officielle.

La visite se termina. Les miliciens remontèrent au niveau de la station de métro, puis rentrèrent à la caserne.

Kusatëkhot les rassembla dans la salle de debriefing et ouvrit une bouteille d'otlakhya. Puis il se mit à leur raconter des souvenirs personnels :

- J'aim bien Chëkkha, mais c'est un technicien, il oublie le côté humain. Ma grand-mère m'a parlé de la Longue Guerre, quand j'étais gosse. Quand elle est née, sa mère à elle avait treize ans. Elle avait été capturée, avec d'autres gamines, par un groupe de miliciens. À l'époque, les miliciens, c'étaient des humains qui avaient pris les armes aux côtés des cyborgs. D'après ma grand-mère, c'était un ramassis de repris de justice et de psychopathes, attirés par les promesses des cyborgs de les laisser piller les vaincus. Des salopards prêts à laisser l'humanité se faire massacrer, du moment qu'ils étaient autorisés par les cyborgs à se constituer des petits harems de filles à peine pubères, dont ils avaient d'abord massacré la famille.

Portant son verre à ses lèvres, il continua de parler :

- Oh, je sais maintenant qu'on dit que c'étaient des héros, des guerriers d'élite, et avec ça des amants extraordinaires, des symboles de la virilité triomphante ! J'ai des doutes. Mon arrière-grand-père était l'un d'eux. Mon grand-père et mon père aussi étaient des miliciens. Mais d'après ma grand-mère, mon arrière-grand-mère avait été tout bonnement prise comme esclave sexuelle, comme bien d'autres, par une brute sans foi ni loi. Il lui a fait un enfant, une fille. Cette fille, c'était ma grand-mère. Le milicien qui l'avait engrossée a ensuite été tué au combat, bon débarras, et mon arrière-grand-mère s'est retrouvée avec son bébé dans un camp. Le genre de camp où les cyborgs hébergeaient les familles des miliciens.

- Ils faisaient du social ! dit Odën.

- À leur façon, oui. Les familles des miliciens, c'étaient les pauvres gamines que les miliciens avaient enlevées et violées, et les bâtards qui étaient nés de ces viols. Les cyborgs avaient déjà mis en route leur projet de créer une nation humaine parlant leur langue et partageant leurs croyances. Ils comptaient sur la milice mour les aider dans ce projet. Je me suis toujours demandé s'ils n'avaient pas créé la milice en ayant cette idée derrière la tête, dès le début de la Longue Guerre...

- Donc, Kusatëkhot, ton arrière-grand-mère, quand elle avait treize ans ou un peu plus, s'est retrouvée toute seule avec un bébé dans un camp ?

- Oui. Mon arrière-grand-mère a appris le dibadien avec les androïdes qui gardaient le camp. Ce n'était pas encore le dibadien, d'ailleurs, juste la langue des cyborgs. Ma grand-mère a appris à lire et parler la langue des cyborgs à l'école du camp. Mais avec sa mère elle parlait une autre langue, dont elle ne connaissait même pas le nom.

- Ta grand-mère ne savait même pas qu'elle langue elle parlait avec sa mère ? C'est surprenant !

- À cette époque, alors que la guerre durait depuis plusieurs décennies, il n'y avait plus d'écoles depuis longtemps. Des groupes de fuyards venaient de partout et s'unissaient pour survivre. Ils finissaient par parler une langue purement orale qui ne ressemblait plus à grand-chose. Mon arrière-grand-mère était illettrée, jusqu'à ce qu'elle apprenne le dibadien.

- Elle a donc fait partie de la première génération à parler le dibadien... Ou plutôt, la langue qui serait appelée plus tard le dibadien. Elle était bilingue, et sa fille aussi.

-  Oui. Mon arrière-grand-mère est morte avec son deuxième enfant, qu'elle avait eu, probablement,  avec un autre milicien, quand le camp a été bombardé par l'ennemi. Tu penses bien que l'ennemi n'avait aucune pitié pour les miliciens. Aucun camp ne faisait de prisonniers, à moins que ce ne soient des prisonnières. On se bombardait joyeusement avec des gaz toxiques et des bombes à fragmentation. Ma grand-mère, qui a survécu au bombardement, a été évacuée vers un autre camp. Elle avait cinq ans. Elle a grandi là-bas, élevée par des gynoïdes, dont elle a d'ailleurs gardé un bon souvenir. À quinze ans, elle s'est mariée avec un milicien nommé Kusatëkhot... Ce n'était pas un salopard comme ceux de la première génération, mais quelqu'un de normal. Le hasard avait fait qu'il était né parmi les humains qui travaillaient pour les cyborgs, c'est tout.

- Femmes de miliciens de mère en fille, donc !

- Elles n'avaient pas le choix, dans ces camps, les seuls hommes étaient des miliciens. Le reste, c'étaient des androïdes. Ma grand-mère a eu une vie plus normale que mon arrière-grand-mère, si on peut parler de vie normale pendant la Longue Guerre. Elle a eu deux fils. Ce n'était pas encore la politique de l'enfant unique. La famille a été transférée à Dibadi, après que la ville a été prise par le général Pupong. Ils vivaient déjà à Dibadi quand le Niémélaga a été officiellement créé, avec Dibadi comme capitale, et que la langue des cyborgs est devenue le dibadien.

- Et ensuite ?

-  La routine du temps de paix. L'un des deux fils est devenu milicien, l'autre a créé une petite entreprise de plomberie. Je suis le fils du milicien, et milicien moi-même. Nous sommes des fonctionnaires et des patriotes niémélagans. Notre travail est de défendre l'État contre ses ennemis. Tout le contraire de mon arrière-grand-père, bien que nous fassions partie de la même institution.

La conversation dériva vers d'autres sujet, mais Kusatëkhot, après avoir fini son deuxième verre d'otlakhya, recommença à parler de sa famille :

- Un Dibadien comme moi, c'est une plante coupée mais qui a créé de nouvelles racines. Je sais que mes ancêtres étaient sur le territoire du Naoutry lorsqu'ils sont passés du côté des cyborgs, mais je ne sais pas d'où ils venaient. Je n'ai pas une gueule de Naoutrien, enfin je ne crois pas. La Longue Guerre avait déjà déplacé les peuples. Mélangé les nations, les langues et les religions. Les cyborgs ont tout unifié. Une seule langue, une seule religion, un seul gouvernement. Une seule culture. Notre histoire commence quand Pupong a reçu la reddition de Dibadi, lorsque quatre vieillards sont venus lui remettre le drapeau de la ville, qui est devenu le drapeau du Niémélaga. C'est très récent. Mes grands-parents ont connu cette époque.

- Est-ce que tes grands-parents t'ont parlé des combats, des bombardements ?

- Oui. Surtout le sarin, ce gaz de combat qui nous a donné la victoire. Il est inodore, et il contamine tout. L'eau, les vêtements, l'air. Dans des conditions optimales, un kilo de sarin suffirait à tuer un million d'êtres humains. Mais il est sans effet sur les robots et les cyborgs. Même si on en réchappe, on en garde des séquelles. Des paralysies des jambes, par exemple. On en ressent les effets après quelques minutes ou quelques heures. Les masques à gaz ne servent à rien contre le sarin, puisqu'on l'absorbe aussi par la peau. Il faut une combinaison étanche intégrale et un masque à gaz, et très peu de gens, qu'ils soient civils ou combattants, en avaient pendant la Longue Guerre. Les cyborgs envoyaient des drones larguer des grenades au sarin sur l'ennemi pendant la nuit, pour le tuer pendant son sommeil. Il y avait des soldats ennemis qui dormaient en combinaison étanche et masque à gaz. Mon grand-père a traversé des villes entières où il n'y avait que des cadavres.

- Il n'a pas été contaminé ?

- Non, le sarin se dissout rapidement dans l'air et dans l'eau. C'est une arme écologique, en fait. Il tue les humains et les animaux, mais pas les plantes, et il n'a aucun effet sur les bâtiments. Pupong attendait que les rats et les corbeaux, venus des zones non contaminées, aient dévoré les cadavres, et ensuite il envoyait la milice les enlever et les enterrer dans des fosses communes. Il fallait aussi laisser aux blessés le temps de mourir tout seuls. Une fois sur place, les mecs ne s'emmerdaient pas. Ils fermaient les fenêtres d'un bâtiment, et ils entassaient les cadavres dedans. Ensuite, ils muraient la porte. Ils faisaient ça dans autant de bâtiments qu'il fallait. Tu parles, il y avait des milliers, parfois des dizaines de milliers de cadavres. De toute façon, après, les robots venaient, ils détruisaient à l'explosif tout ce qui était encore debout, et ensuite ils nivelaient tout... Combien de villes ont ainsi été rayées de la carte ? Des milliers. Oui, des milliers. En soixante ans. À part Dibadi et Kanimakohi, tout le Niémélaga, c'est de la campagne... Les champs de panneaux solaires, les zones agro-industrielles, tout ça a été construit après la guerre... Il n'y a que les gares qui ont été conservées, mais maintenant elles ne transportent plus que des marchandises.  

- Comment faisaient les mecs pour tenir le coup, au milieu de toute cette dévastation ?

- Ils avaient le droit de récupérer ce qu'ils voulaient. Bijoux en or, appareils électroniques... Les armes à feu et les voitures, ils devaient les remettre aux cyborgs, et il ne fallait pas en laisser une seule sur place. Quand il y avait trop de voitures abandonnées, ils y mettaient le feu. Les instructions étaient précises et complètes. La discipline était dure. Il le fallait.

Odën secoua tristement la tête :

- Et quand les Naoutriens et les autres peuples de la region regagnaient le terrain perdu, ils découvraient des monceaux de cadavres entassés les uns sur les autres. Ils filmaient tout, et ils excitaient le monde entier contre nous avec ça... Heureusement pour nous que le reste du monde avait ses propres problèmes, et plus vraiment les moyens d'intervenir.

- C'est vrai, mais le Naoutry et les pays voisins ont quand même perdu, à la fin. Seul le Padzaland existe encore, mais c'était vraiment un trop gros morceau pour nous. Et puis, c'étaient des tordus eux aussi. Quand ils capturaient un milicien, ils lui coupaient les bras et les jambes et ils le laissaient agoniser. Nous... Enfin, mon grand-père et ses camarades... Quand ils faisaient des prisonniers, ils les remettaient aux cyborgs.

- Et ils devenaient quoi, les prisonniers ?

- Ce n'était pas le problème des miliciens.


Dernière édition par Vilko le Dim 1 Nov 2015 - 21:25, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Dim 1 Nov 2015 - 21:11

Comment les câbles électriques ne fondent-ils pas par cette chaleur ?

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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Dim 1 Nov 2015 - 21:18

Anoev a écrit:
Comment les câbles électriques ne fondent-ils pas par cette chaleur ?
Les nuages de yeksootch qui transforment la chaleur en électricité sont placés autour des câbles. Je vais modifier le texte pour le préciser.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 8 Nov 2018 - 12:31

Un jour, Quamis Mindi trouva dans son vestiaire un petit mot en aneuvien (ça faisait plus de vingt ans qu'il n'avait pas pratiqué cette langue, s'exprimant couramment en dibadien) assez imparfait, avec une ou deux tournures thub :

Korda. Fais le moindre pas en Aneuf et tu n'auras plus besoin d'y faire semblant d'être mort, car tu le seras réellement.

Théoriquement, il n'avait pas besoin de retourner dans un pays où pour la version officielle, du moins, il avait décédé au fond d'une cellule en prison B, mais dans la réalité, il était parti un'main d'vant, un'main derrière pour se créer une vie nouvelle, une vie de milicien au Niémélaga, et plus particulièrement à Dibadi. En Aneuf, tout le monde le croyait mort, enfin presque. Il n'y a pas d'ambassade à Dibadi, l'ambassade se trouve à Padza, capitale du Padzaland ; mais il y a un consulat. À Dibadi, tout le monde le connait exclusivement sous le nom de Quamis Mindi, qui a monté rapide ment en grade dans la milice de cette cité, et qui est connu pour ses méthodes expéditives. Tout le monde ? Enfin presque. Des lettres anonymes il en a reçu des quintaux, toutes en deseret, et qui ont fini dans les corbeilles, et quand les (supposés) auteurs étaient retrouvés, il disparaissaient comme par magie. Mais là, c'était une lettre en aneuvien, avec son nom aneuvien. Et la menace était claire. D'un côté, il se dit que, tant qu'il n'irait pas en Aneuf (et le consulat aneuvien était considéré comme territoire de ce pays), il n'avait pas de souci à se faire.

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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 8 Nov 2018 - 17:14

Anoev a écrit:
D'un côté, il se dit que, tant qu'il n'irait pas en Aneuf (et le consulat aneuvien était considéré comme territoire de ce pays), il n'avait pas de souci à se faire.

Les consulats aneuviens seraient donc aussi dangereux que le consulat saoudien à Istamboul ?
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Jeu 8 Nov 2018 - 17:18

Faut pas généraliser non plus, d'un côté ou de l'autre, d'ailleurs, je te l'accorde. Par ailleurs, Korda n'était pas journaliste, mais terroriste. Comme profession, on peut plus honorable. Par ailleurs, ce poulet à très bien pu être envoyé à titre privé par un Thub ayant une fonction très subalterne (du moins officiellement) audit consulat. Bon, d'accord, l'Aneuf a des consuls thubs, mais au Patzaland métropolitain. Au niémélaga, c'est un santois, métis europo-ptahx, du nom de Vaṅdyl Hàter.

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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Ven 9 Nov 2018 - 21:34

Quamis Mindi lut la lettre qui lui était arrivée au courrier. Elle avait été postée du Padzaland. C'était une lettre anonyme, écrite en aneuvien. La menace était claire, et le visait personnellement. L'auteur connaissait le nom qu'il avait eu lorsqu'il vivait en Aneuf. Si l'Aneuvien Pavel Korda, devenu Quamis Mindi au Niémélaga, mettait les pieds au consulat aneuvien de Dibadi, il était un homme mort.

D'ailleurs, était-ce une lettre de menaces, ou un avertissement amical, malgré le ton hostile choisi par l'auteur du texte ? Quamis Mindi avait réussi sa vie à Dibadi. Il y était devenu officier supérieur dans la milice, ce qui est un poste important. Il n'avait aucun intérêt, et aucune envie, de renouer avec son passé aneuvien. À Dibadi, il est bien connu que les immigrants ont tous quelques cadavres dans leurs placards. Sinon, ils ne se seraient pas donné la peine de quitter leur pays pour aller dans une ville aussi oppressive, polluée et surpeuplée que Dibadi.

Certes, Mindi avait eu, dans son passé, plus de cadavres à cacher que la moyenne. Mais ce n'était rien par rapport à ceux qu'il avait faits depuis qu'il était milicien, avec la bénédiction du gouvernement.

Une loi dibadienne stipule que les crimes et délits commis par un résident dibadien antérieurement à son arrivée au Niémélaga sont prescrits au bout de cinq ans. Pour Mindi, ce délai était largement dépassé. Mais cela ne voulait pas dire qu'il était libre de tout souci. Si les autorités aneuviennes demandaient son extradition, le gouvernement niémélagan pouvait très bien décider de l'accorder, en vertu du principe selon lequel l'intérêt supérieur de l'État passe avant toute autre loi. Salus populi suprema lex esto, disaient les Romains. Les juristes niémélagans sont très forts pour écrire des lois qui se contredisent mutuellement. Cela permet au gouvernement de faire absolument ce qu'il veut.

Rien ne t'appartient, tout est transitoire, même la paix de l'esprit, disent les sages. Mindi vivait depuis toujours comme s'il devait mourir la nuit suivante. C'est pourquoi il profitait de la vie avec rage. Une rage qui était proche de l'autodestruction, vu la quantité d'alcool qu'il absorbait quotidiennement.

Mindi avait bénéficié d'un heureux concours de circonstances. Heureux pour lui, en tout cas. En Aneuf, il s'était retrouvé à deux doigts de la prison B. Les malheureux qui se retrouvent dans les prisons B sont en général plutôt des diables que des anges, mais dans aucun pays il n'existe l'équivalent des prisons B, ces établissements dont l'objectif avoué est de transformer en légumes ceux qui s'y retrouvent. Ailleurs qu'en Aneuf, on parlerait de barbarie, de traitements inhumains.

Le Niémélaga, à l'époque, avait besoin de tueurs et de tortionnaires pour constituer sa milice. Les cyborgs avaient besoin d'une milice constituée d'êtres humains, pour contrôler la population dibadienne. Mais pas n'importe quels tueurs et tortionnaires. Des psychopathes disciplinés, formés à la dure école du combat urbain. C'était le cas de Mindi. Ancien étudiant, il avait une intelligence supérieure à la moyenne, grâce à laquelle il avait appris assez rapidement le dibadien, dès qu'il avait su que sa peine pouvait être commuée en exil à Dibadi, suite à d'obscures tractations entre l'Aneuf et le Niémélaga.

Mindi était arrivé à la conclusion qu'il avait dû être échangé contre un espion aneuvien capturé au Niémélaga, mais il ne pouvait pas en être sûr.

S'il y avait quelqu'un qui n'avait aucune envie de retourner en Aneuf, même pour de brèves vacances, c'était bien Mindi. Quand on été à deux doigts d'être "légumisé", on ne pardonne pas. Et Mindi était moins que quiconque disposé à pardonner.

Dans son adolescence, il avait été idéaliste, inspiré par l'exemple puissant d'Hakrel et de Ruz, et même par celui de Deskerrem, qui avait écarté un roi incompétent, et qui en peu de temps avait tant fait pour moderniser et européaniser le pays. Le jeune Mindi avait rêvé d'un Aneuf techniquement avancé, avec une armée forte et une population semblable à celle de l'Europe lorsqu'elle dominait le monde. Sa déconvenue avait été immense, lorsqu'il s'était rendu compte que pour la majorité de ses compatriotes, ce rêve était détestable, et même criminel.

Les nouveaux dirigeants de l'Aneuf avaient beau, du point de vue de Mindi, être des décadents dégénérés, ils n'en étaient pas moins intelligents. Pavel Korda était officiellement mort dans la cellule d'une prison B. Pour tout le monde, Quamis Mindi ne pouvait être qu'un sosie ou un mythomane, s'il décidait de revenir dans son pays natal.

Toutefois, la lettre anonyme prouvait que parmi les Aneuviens, certains savaient que Quamis Mindi et Pavel Korda étaient le même homme. Mindi la rangea dans la chemise en carton où il gardait ce genre de courrier. Vivant dans une caserne et ne sortant qu'accompagné d'autres miliciens, il se sentait en sécurité à Dibadi. Mais il regardait toujours attentivement avant de traverser la rue. Sa haute taille le faisait repérer de loin, et à Dibadi les armes illégales sont faciles à trouver au marché noir, alimenté par deux institutions notoirement corrompues : la milice et la police. Et aussi par les services secrets étrangers, notamment padzalandais, qui font tout ce qu'ils peuvent pour affaiblir de l'intérieur le régime des cyborgs.

Ceci étant, peu de gens osent s'attaquer à des miliciens. À Dibadi, un tueur de milicien est placé en coma artificiel dans un hôpital secret, et ses organes sont extraits de son corps et vendus l'un après l'autre. Un rein, un œil, puis un poumon, et enfin l'autre rein et le cœur. C'est alors la mort. La chair du condamné sert à faire de la pâtée pour chiens et chats, ou à nourrir les visons dans les élevages. Ses os sont envoyés à la campagne, pour être concassés et utilisés comme composants pour faire de l'humus artificiel.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Ven 9 Nov 2018 - 22:48

Texte très bien écrit, et qui reflète bien la pensée d'un ex(?)-terroriste devenu milicien et ayant fait une croix non pas sur ses opinions, mais sur son passé aneuvien.

Par ailleurs, la lettre anonyme le disait : s'il entrait en Aneuf, de quelque manière que ce fût, ce serait un homme mort. Mais si elle ne donnait pas de détails (serait-il tué dans l'enceinte du consulat, comme un certain journaliste opposant saoudien ? serait-il tué juste en en sortant ? ou après un certain délai ? serait-il enlevé et exfiltré ? rien ne le disait), elle laissait un semblant de certitude : TANT QU'IL NE PÉNÉTRAIT PAS en territoire aneuvien, il ne risquait rien. Le seul problème, c'est qu'il avait de la famille en Aneuf. Bon, cette famille n'avait rien à craindre : l'Aneuf n'était ni une république bananière d'Amérique latine des années 70 ni un pays satellite soviétique à peu près de la même époque ; mais quelqu'un qui ignorait Korda officiellement mort, aurait pu, par exemple, le coucher sur un testament. Un notaire zélé pourrait, par exemple, envoyer un courrier à tous les consulats aneuviens du monde diplomatique de l'Aneuf. Dans pas mal de consulats, on aurait renvoyé le courrier avec une mention "décédé" ou "inconnu" ; mais on n'est pas à l'abri d'une malencontreuse erreur, y compris en Aneuf. Par ailleurs, la conscience thub (le rival acharné du KDO, même mentalité, mais côté thub) n'a guère plus de sympathisants que le mouvement d'extrême-droite blanche désormais totalement interdit, mais elle peut avoir une ou deux taupes par hasard bien placée. Il suffit que l'une d'entre elles, appelons la Pÿnak Otekdemynik, travaille comme électricien dans le consulat de Dibadi et qu'il eût aperçu par hasard Korda, même sous une autre apparence, dans les locaux du consulat pour qu'aussitôt une conspiration souterraine se mît en branle.

D'un autre côté, Korda peut avoir deux types de raisonnement :

  • Pour ces enfoirés d'Aneuviens, j'suis crevé (nechtœn), donc si l'un d'eux veut prendre contact avec moi en m'attirant au consulat, c'est sûrement un piège. Ils peuvent attendre longtemps avant que je m'en approche : j'ai d'autres choses à faire !
  • S'ils s'imaginent me faire peur, y s'mettent le doigt dans l'œil ! et bien profond ! J'entrerai au consulat, j'assurerai mon rendez-vous, et je n'aurai pas besoin d'arme pour occire quiconque m'empêcherait de faire ce que j'ai à faire. Et il m'arrivera rien d'fâcheux ! tout ça, c'est des menaces de péteux !


Bref : la prudence ou la témérité ? la lâcheté ou le courage ? tout dépend si on écoute la voix de la raison ou de la hâblerie.

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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Sam 10 Nov 2018 - 1:29

Anoev a écrit:
Bref : la prudence ou la témérité ? la lâcheté ou le courage ? tout dépend si on écoute la voix de la raison ou de la hâblerie.

Quamis Mindi est toujours vivant, après vingt années dans la milice. Ce qui signifie qu'il n'a jamais pris de risque inconsidéré. Ce n'est pas un hâbleur non plus. Ou pas seulement. Car sinon, il ne serait jamais devenu lieutenant-colonel. Les cyborgs, qui gèrent les promotions des officiers, ne se laissent pas facilement rouler dans la farine par les baratineurs. Surtout pendant vingt ans.

Donc, la prudence l'emportera chez Mindi. De toute façon, il n'attend plus rien de l'Aneuf. Il a même renoncé à revoir sa famille, qui l'a renié.

Pour y voir plus clair, il a mis ses pensées par écrit :

Mes ennemis sont des crétins. Un lettre anonyme, c'est n'importe quoi. Pour m'attirer au consulat, ils auraient pu m'envoyer une jolie femme. Mais sans doute n'ont-ils sous la main aucune militante assez téméraire pour séduire l'ignoble Mindi et l'attirer au consulat. Ma réputation, tout à fait justifiée, de violeur et de tortionnaire, intimide les femelles thub. À juste titre.

Je peux remercier mes ennemis de m'avoir envoyé cette lettre. Ils se sont débusqués.

D'un autre côté, ça a l'air tellement bête, cette lettre anonyme, que c'est peut-être l'inverse de ce que ça prétend être. Au lieu d'être un courrier envoyé par mes ennemis, c'est peut-être une lettre envoyée par un ennemi des Thubs. Un Europo ou un Ptahx, par exemple, qui fait exprès de faire échouer leurs plans, en m'avertissant du complot qui se trame contre moi, tout en faisant semblant de me menacer... Les tournures thub, dans la phrase, seraient alors un moyen de faire croire que c'est un Thub qui a écrit la lettre.


Mindi s'arrêta d'écrire. Il venait de se souvenir que le consul aneuvien à Dibadi était un Santois, un métis europo-ptahx, du nom de Vaṅdyl Hàter. Il l'a avait lu dans la presse.

Le Santois Vaṅdyl Hàter avait-il trouvé ce moyen détourné de prévenir le Santois Pavel Korda, alias Quamis Mindi, des projets criminels ourdis contre lui par des employés thub du consulat? Possible... Mais Vaṅdyl Hàter n'était peut-être pas le seul Santois à travailler au consulat. L'auteur de la lettre était peut-être quelqu'un d'autre.

Quoi qu'il en soit, le message était clair : surtout, ne pas mettre les pieds au consulat aneuvien de Dibadi.

Mindi décida de faire un rapport à sa hiérarchie. Au minimum, il y avait au consulat aneuvien des gens qui complotaient pour faire assassiner un lieutenant-colonel dibadien. Grave incident diplomatique en perspective. Même s'ils ne mettaient pas leur plan à exécution, il fallait surveiller le consulat, essayer d'identifier les comploteurs. Mais ça, c'était le travail des gars du contre-espionnage, et Mindi n'avait aucune envie de marcher sur leurs plates-bandes.
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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Sam 10 Nov 2018 - 2:20

D'un autre côté, même si les Aneuviens, et en particulier ceux du consulat, détestaient Kordamindi et voulaient le savoir rôtir en enfer, pour ceux d'entre eux qui étaient plus ou moins croyants, ils ne souhaitaient pas que les relations se "raidissent" avec les Padzalandais. Donc pas question qu'une barbouze aneuvienne ne le refroidisse en plein centre de Dibadi, sans crier gare. Qui avait envoyé ce poulet. Vaṅdyl Hàter avait beau être santois, il n'avait guère d'estime pour son ex-compatriote. Il était de la droite modérée et vomissait les extrémistes, d'où qu'ils vinssent : fascistes du KDO, hypernationalistes de la Conscience thub ou bien nostalgiques des grandes heures du développement du trotskysme en Aneuf (ex-AKL). En plus, son rôle n'était pas de faire du militantisme politique, mais de préserver les relations diplomatiques entre l'Aneuf et le Padzaland dans cette province autonome, ou ce protectorat, tout dépendait comment on voyait les choses, dans un état le plus normal possible. Pas question de faire un pas de clerc. Faire tuer Korda par un agent des services secrets aneuvien en exercice serait la dernière folie à entreprendre. Vaṅdyl fut mis par hasard au courant de ce mot anonyme et en fut même un peu contrarié. Le consul d'Aneuf à Dibadi, malgré son poste dans une ville qui abritait une bonne proportion de tous les proscrits du monde (dont son pays), il n'aimait pas trop les histoires tordues. Il n'avait pas demandé ce poste, il l'avait considéré comme une vexation : le ministre le la diplomatie (équivalent de notre ministre des affaires étrangères) s'appelait Aṁber Sarlikeri, un nom typiquement malyrois. Pour lui, ça ne faisait pas de doute, mais il se faisait un peu des idées. Un ministre n'envoie pas ses ambassadeurs et ses consuls n'importe-où, selon son bon vouloir : une commission, élue par l'assemblée fédérale, peut demander des explications, et si celles-là sont cousues de fil blanc, peut opposer un véto. En fait, Vaṅdyl avait commis, il y a quelque temps de ça, une indélicatesse d'ordre sexuel avec une employée du ministère de la diplomatie. Ça fit une traînée de poudre dans tout le service, d'autant plus que les Aneuviens détestent ce genre d'affaire. Il commença à nier, puis admit des relations sexuelles consenties, disait-il, mais comme il y avait une relation hiérarchique entre les deux protagonistes, ça passait mal. Du coup, il fut convenu de l'envoyer à un poste guère enviable et il accepta, bon gré mal gré. La secrétaire du ministère fut dédommagée grassement, et garda, bien sûr son poste. Comme elle travaillait bien, elle eut même une promotion et put parcourir le monde "à condition de ne pas aller où travaille Hàter", dit-elle. Ce vœu fut respecté. Fermons la parenthèse de la vie privé du consul aneuvien à Dibadi.

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MessageSujet: Re: Comment Vincent apprit le dibadien   Sam 10 Nov 2018 - 13:19

Aṁber Sarlikeri, le ministre aneuvien de la diplomatie, avait à cœur de s'entretenir personnellement avec tous les diplomates aneuviens, au moins une fois par an. Pour gagner du temps, il les recevait par groupes de dix ou plus, dans une salle de réunion de son ministère. Lors d'un de ces entretiens annuels, Vaṅdyl Hàter, le consul aneuvien à Dibadi, avait pu discuter quelques minutes avec son ministre. Après les banalités d'usage, il avait parlé du cas Pavel Korda — Quamis Mindi, qui lui tenait à cœur.

"Je me souviens de cette histoire," répondit Sarlikeri, du ton condescendant qu'il prenait toujours lorsqu'il s'adressait à Vaṅdyl Hàter. Sarlikeri n'aimait pas Hàter, et le scandale sexuel dans lequel Hàter avait été impliqué quelques années auparavant n'avait rien arrangé.

Répondant à la question muette de Hàter, Sarlikeri se mit à chercher dans ses souvenirs :

"Une affaire embarrassante... L'un de nos agents à Dibadi s'était fait capturer par les services secrets niémélagans. Les Niémélagans n'ont rien dit à la presse, et nous ont proposé un échange. Notre agent contre une dizaine de militants du KDO. Des fascistes pur jus, qui, depuis les prisons où ils purgeaient leurs peines, avaient fait savoir qu'ils voulaient émigrer à Dibadi. Pour prouver le sérieux de leur demande, ils avaient même commencé à apprendre le dibadien. Avec le recul, je me dis que le KDO avait été infiltré par des traîtres, des Aneuviens admirateurs des cyborgs niémélagans. Ces traîtres avaient des contacts avec les services secrets niémélagans, qui cherchaient à recruter des cadres pour la milice. Des cadres qui seraient loyaux envers les cyborgs, parce qu'ils leur devraient tout. Vous savez que la milice sert aux cyborgs à contrôler la population humaine. Mais à l'époque, nous ne savions rien de toutes ces manigances. Nous avions des suspicions, mais pas de preuves."

"Je n'étais pas encore ministre à l'époque, évidemment," poursuivit Salikeri. "J'étais un jeune conseiller du ministre. Je sortais de l'université. Tout ce que j'ai vu, c'est que nous pouvions récupérer l'un de nos meilleurs agents, en échange d'une dizaine de salopards dont nous n'avions que faire. Des psychopathes irrécupérables, voila ce que les gens comme Pavel Korda étaient, de mon point de vue. La bêtise des Niémélagans nous avait fait bien rire, mes collègues et moi. S'ils voulaient se pourrir la vie avec des gens comme Korda, tant pis pour eux. Il faut dire qu'après la Longue Guerre, les Niémélagans essayaient à tout prix de repeupler Dibadi. Rendez-vous compte, avant la Longue Guerre, le territoire sur lequel s'étend maintenant le Niémélaga comptait cent millions d'habitants. Après la guerre, les cyborgs ont eu du mal à en rassembler quelques millions à Dibadi, alors même que le reste du pays n'était plus peuplé que par des robots..."

"Ils ont essayé ainsi de rentrer dans la communauté des nations humaines, afin que les êtres humains du monde entier ne se liguent pas contre eux, ce qui se serait terminé par une guerre d'extermination dont aucun cyborg ne serait sorti vivant," dit Hàter.

"Ah, je vois que vous connaissez l'histoire du Niémélaga," dit Salikeri. "Les Niémélagans ont dû ouvrir les portes à l'immigration, pour les raisons que vous évoquez. Ce qui, entre parenthèses, leur a permis de remplacer les langues locales par leur langue à eux, le dibadien."

"Vous vous êtes quand même demandé ce qu'étaient devenus les cent millions d'habitants qui manquaient ?" demanda Hàter, horrifié.

"Bien sûr. D'après les Niémélagans, ils étaient partis dans les pays voisins, et notamment au Padzaland. Nous savions pourtant qu'il suffisait d'additionner le nombre de réfugiés entrés dans chaque pays, pour voir que des dizaines de millions de gens manquaient à l'appel. Mais nous avions nos propres problèmes, en Aneuf. Et puis, il ne faut pas oublier que c'est le Padzaland qui a gagné la guerre. Le Niémélaga a dû accepter de passer sous protectorat padzalandais. La diplomatie me passionnait déjà, et j'avais suivi attentivement les négociations. De mon point de vue, les négociateurs padzalandais avaient été géniaux. Le Niémélaga fournirait chaque année d'importantes quantité de céréales et d'électricité au Padzaland, qui en avait besoin pour survivre, et en échange le Padzaland renonçait à exterminer les cyborgs."

"Vous trouvez vraiment que c'était génial ?" dit Hàter, qui avait du mal à en croire ses oreilles.

"Oui, tout à fait. Le Padzaland était ravagé par la famine, et il fallait absolument mettre fin à la guerre et nourrir la population. Conquérir le Niémélaga aurait signifié des années de guerre supplémentaires, sur un territoire immense et déjà détruit. La victoire était probable, mais pas certaine. Les robots qui avaient remplacé les habitants humains se seraient battus jusqu'au dernier contre les Padzalandais. Il faut se remettre dans le contexte de l'époque, Monsieur Hàter. La seule faiblesse des Padzalandais a été de laisser les Niémélagans maintenir des contacts diplomatiques et commerciaux avec le reste du monde. Mais le Padzaland était devenu une dictature militaire... En Aneuf, nous n'avons rien dit, car nous n'aimions pas les cyborgs, et nous n'aimions pas non plus le gouvernement padzalandais, qui nous rappelait trop la dictature de Deskerrem chez nous..."

"Une autre erreur, monumentale, commise par les Padzalandais, a été de ne pas occuper militairement le Niémélaga !" s'exclama Hàter.

"C'est facile de juger... Mais quand on a déjà perdu plusieurs millions d'hommes dans la guerre, on n'a pas vraiment envie de se lancer dans une occupation qui risque de générer des guérillas locales..."

Sarlikeri regarda Hàter avec dédain. Il n'aimait pas qu'un subordonné, surtout un subordonné qu'il méprisait, mette en question ses opinions passées. Il se tourna vers un autre diplomate, laissant Hàter à ses réflexions silencieuses.
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