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 Le Nespate

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Ice-Kagen

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Lun 3 Sep 2018 - 18:59

Tu as bien fait de faire de la pub sur Discord. Ca m'a permis de lire trois histoires de qualité^^ J'aime beaucoup la façon dont tu introduis petit à petit des éléments de ta diégèse à travers des histoires. C'est assez original. D'autant plus que les histoires sont très bien rédigées. J'ai pu aussi voir un peu plus de Nespatais écrit ici, et je dois dire que c'est une langue qui me plaît beaucoup :O
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mar 4 Sep 2018 - 15:00

Les histoires précédentes ainsi que les intro sont considérées comme connues. Risque de spoil.

Intro à l’histoire 4 : La garde et le calendrier


Nous en étions restés au roi Onta Ier, sous le règne duquel se déroulait La mission académique. Son petit-fils Canyu lui succède après un long règne. À sa mort, la couronne de corde est reprise par son fils, le roi Buwa Ier.

Alors que le Nespate n’a jamais eu de véritable armée, les rois se sont peu à peu entourés d’une garde, des soldats de profession chargés de protéger le souverain.

Introduit à Nyoxa par l’intermédiaire de l’Académie, le calendrier éjachiste est depuis un peu plus d’un an la référence en terme de datation des procès. Le calendrier a l’avantage d’être logique et précis, comparé à la datation basée sur les phases de la Lune utilisée jusqu’alors. C’est pour ce côté pratique que Buwa Ier a imposé l’utilisation de ce calendrier. Malheureusement, cette décision a été assez mal reçue par certains. En effet, la majorité de la capitale (dont le roi) est de confession échaliste, une religion différente de l’éjachisme d’où émane le nouveau calendrier.
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mar 4 Sep 2018 - 15:00

Histoire 4 La mort du roi Buwa (VIIe siècle ACN)



Des bruits inquiétants et répétés résonnaient dans les couloirs du palais de Nyoxa. Le roi Buwa était secoué d’une nouvelle quinte de toux, plus violente encore que la précédente. Sa femme, Nefa, debout à côté de lui, lui tendit machinalement un mouchoir.
— Merci… dit le roi d’une voix rauque.
Il essuya sa bouche, teintant le tissu de rouge. Il ne laissait paraitre aucun signe de panique : la vue du sang avait fini par devenir une habitude. La porte du séjour s’ouvrit et le secrétaire entra, les bras chargés de tablettes recouvertes de texte.
— Ah Xolo, te voilà ! s’écria Nefa. Il faut vraiment que tu appelles le médecin, l’état de Buwa ne cesse de s’aggraver.
— C’est fait, Majesté
, répondit-il. J’ai envoyé un messager à l’instant, le docteur Ham ne devrait plus tarder.
Nefa leva les yeux au ciel et but une gorgée de vin. Ham avait été d’une inefficacité totale jusqu’à présent. Il n’avait pas réussi à stopper le mal qui s’était emparé du roi depuis quelques lunes. Buwa était loin d’être naïf. Il savait que, désormais, la seule chose à faire était de calmer sa douleur, et attendre la mort.
— Sire, dit Xolo. Je viens de recevoir un messager du fredar Ènama. Il vous confirme sa venue à la réunion de ce soir.
— Parfait.

Nefa manqua de lâcher sa coupe en sursautant.
— TU AS INVITÉ LE VIEUX ÈNAMA ?!
Le roi acquiesça d’un léger mouvement de tête. Il ne leva même pas les yeux vers sa femme qui s’agitait furieusement.
— Tu perds la boule ou quoi ? Ènama te déteste ! Il NOUS déteste ! Pourquoi tu as invité ce vieux croûton extrémiste à ta…
— Parce que c’est le plus… Hhh… puissant fredar de Nyoxa et… Hhh…
— Il faudrait savoir
, ricana Nefa. Hier tu me disais que c’était Jodoi le plus puissant fredar de la ville.
— Les deux se valent… KOF ! KOF ! KOF !

Buwa recommença à cracher ses poumons dans le mouchoir. Son secrétaire lui donna quelques coups dans le dos.
— Les deux se valent… répéta Nefa. C’est ce qu’on dit, oui. Il parait que ce Jodoi est aussi con que le vieux Ènama, elle va être gaie cette soirée !
— Arrête… Hhh… de toujours te fier… aux on-dit
, articula Buwa au milieu de respirations sifflantes. Je t’ai déjà expliqué… Hhh… Je ne peux pas organiser ma succession… Hhh… sans les consulter…
La reine rougeoya de colère et, en pensée, maudit tous les dieux qu’elle connaissait, pour ne pas lui avoir donné un enfant. Buwa allait mourir, ce n’était plus qu’une question de temps. Et il n’avait aucun héritier pour reprendre son trône. Il fallait à tout prix éviter une guerre, c’était pourquoi le roi avait convoqué ce soir-là une réunion exceptionnelle. Les fredarul les plus influents de Nyoxa, ainsi que des personnes de confiance choisies par Buwa lui-même, allaient décider à qui reviendrait la couronne de corde.
— Et il y aura qui d’autre ? demanda Nefa d’un air renfrogné.
Le visage de Buwa s’étira en un sourire quelque peu machiavélique.
Cèfit.
Nefa resta interdite un instant à la mention de ce nom, avant d’exploser volontairement sa coupe sur le sol, répandant des débris et des gouttes dans toute la pièce.
— MAIS TU ME DÉTESTES OU QUOI ?
Buwa émit un petit rire crispé par la douleur. Sa femme, enragée, lui répondit par une baffe.
— Je ne veux pas de ce con dans ma maison ! Tu peux être sûr qu’il va nous ressortir son discours de merde « Nefa c’est une fille d’ovim, elle a le sang impur, elle salit le sang royal… ».
— C’est un grand fredar, et… Hhh… le commandant de la garde royale…
— C’est un obsédé du sang pur… D’ailleurs, la rumeur dit qu’il couche avec sa sœur !
— Ce n’est qu’une… Hhh… rumeur ridicule, Nefa… Hhh… Arrête d’en faire des vérités !

Alertés par le bruit de la coupe brisée, des domestiques arrivèrent dans la pièce.
— Vous… Hhh… Tombez bien… dit Buwa en se levant de sa chaise. Aidez-moi… à aller me coucher… Hhh…
Un ovim vint soutenir le roi tandis que sa collègue ramassa les bris de poterie. Buwa sortit de la pièce. Ses jambes le retenaient à peine, tout son corps tremblait et sa tête lui tournait.
— Le roi a raison, vous savez, dit le secrétaire à sa patronne. Au sujet des on-dit.
— Je ne t’ai pas demandé ton avis
, répliqua Nefa.
— Parce que, si on écoutait toutes les rumeurs, vous ne seriez plus reine depuis longtemps ! dit-t-il sur le ton de la plaisanterie.
La mine choquée de Nefa lui fit perdre son sourire.
— Quelles rumeurs ? Qu’est-ce qu’on dit sur moi ?
— Euh, rien, rien du tout, Majesté !
— Xolo ! Reviens immédiatement !


Buwa s’allongea dans son lit et remercia le domestique qui prit congé. Il fut secoué d’une nouvelle violente quinte de toux. Quand elle se fut calmée, il appela d’une voix rauque :
— Quelqu’un ?... Hhh… S’il vous plait ?...
Une domestique entra dans la chambre. Le roi lui tendit sa main pâle et tremblante.
— Mouchoir, s’il te plait.
Buwa, qui avait la vue brouillée par des larmes à force de tousser, tâtonna jusqu’à attraper le bout de tissu que lui tendait l’ovim.
— Merci.
Il s’épongea les yeux et la bouche. Le mouchoir devint rouge, comme l’autre.
— Tu feras venir le médecin ici… Hhh… dès son arrivée.
— Bien, Sire.

Buwa leva les yeux vers la domestique. Il savait son esprit embrouillé par la fièvre, mais demanda :
— Je… Je ne te reconnais pas… Tu travailles… Hhh… ici depuis quand ?
La jeune femme sembla troublée.
— Depuis un certain temps, Sire, répondit-elle en haussant les épaules. Presque un an, je dirais. Vous ne vous souvenez pas ?
Le roi posa sa main tremblante sur son front brûlant en regardant le visage de l’ovim.
— Non… Je… Je dois être en train… Hhh… de perdre la tête…
Buwa pouvait presque entendre le bruit des pas de la Mort s’approcher de lui. Une nouvelle quinte de toux lui monta à la gorge.

La porte d’entrée du palais s’ouvrit sur le docteur Ham.
— Veuillez excusez mon retard, je n’étais pas chez moi.
Le secrétaire Xolo le tira par le bras et l’emmena à travers les pièces.
— Sa Majesté vous attend dans sa chambre. Il est capital que vous le remettiez sur pied, la réunion pour décider de sa succession a lieu ce soir, les premiers invités arriveront d’ici peu.

Pendant que la domestique nettoyait le sol, Nefa attrapa la grosse amphore de vin et la conduisit jusqu’à la réserve. La réunion allait décider du sort du Nespate, et il était exclu que les invités ne se saoulent en prenant de telles décisions. La reine souleva l’amphore au-dessus de sa tête mais ne parvint pas à atteindre l’emplacement libre sur l’étagère du haut.
— DOMESTIQUE ! appela-t-elle.
Un ovim accourut. Sa grande taille fit qu’il n’eut aucun mal à ranger l’amphore.
— Merci bien.
— Majesté !!
cria un autre domestique en courant jusqu’à la réserve de vin.
— C’est bon, répondit Nefa. Ton collègue m’a déjà aidée.
— Ce n’est pas ça, Majesté ! Vous devez venir, vite !

Nefa traversa le palais à toute vitesse jusqu’à la chambre de Buwa. Elle fut accueillie par les mines graves de Xolo et du docteur Ham, entourant le corps pâle et sans vie de son mari.
— Il était mort lorsque je suis entré dans sa chambre, dit le médecin. Je n’ai rien pu faire. Je suis désolé.
— Mes plus sincères condoléances, Majesté, ajouta Xolo.
Après s’être occupé de la dépouille, le secrétaire alla s’enfermer dans son bureau. C’était à lui de mener la réunion pour décider du nouveau roi, désormais, et Buwa étant mort, la question de la succession était devenue des plus urgentes.

Le soir était venu. Nefa semblait perdue dans ses pensées, élégamment assise sur une chaise autour de la grande table de la salle de réunion. Elle attendait en silence l’arrivée des invités.
— Ôtez-moi d’un doute, madame, dit le docteur Ham en entrant. La réunion, là, elle a toujours lieu ?
La jeune veuve lui lança un regard haineux.
— Non mais, je vous demande parce que, en général, quand celui qui invite meurt, la fête est annulée, alors…
— Tu penses vraiment avoir été invité à une FÊTE ?
s’emporta-t-elle.
Le médecin enfonça sa tête entre ses épaules.
— Tu penses VRAIMENT qu’on va boire des coups en rigolant ?
— Euh, non, non madame…
balbutia Ham.
— La dernière personne à sortir de ce palais sera le nouveau souverain du Nespate. Cette réunion est de la plus haute importance.
— Oui, oui j’en ai conscience, madame…
— Et tant qu’il n’y aura pas de nouveau souverain, tu m’appelleras « Majesté », c’est clair ?
— Oui, Majesté.

Une cloche retentit. Quelqu’un était à la porte du palais. Nefa se leva, et, d’un air fier, s’adressa à Ham, resté décomposé après leur échange :
— Mais peut-être que tu devras continuer à m’appeler ainsi après la réunion.
Elle marcha d’un pas décidé jusqu’à l’entrée, où les domestiques étaient occupés à débarrasser le premier invité de son manteau. C’était un jeune homme séduisant aux yeux bleus magnifiques. Ses vêtements trahissaient son immense richesse.
Jodoi i Exat, je présume, le salua la maitresse de maison.
Le jeune fredar lui répondit par un sourire charmeur.
Nefa i Buwa… Jusqu’il y a peu, on m’a dit ! Ha ! Ha !
Elle garda le visage impassible.
— La politesse voudrait que vous me présentiez vos condoléances au lieu de ricaner, vociféra-t-elle.
— La politesse, c’est un truc de pauvre. Et je ne vois pas pourquoi je présenterais mes condoléances à une femme qui semble si peu perturbée par la mort de son mari.
Nefa souffla du nez.
— Vous vous attendiez à ce que je vous reçoive en pleurnichant ? Je suis une femme fière, et je m’étais préparée à la mort du roi depuis longtemps déjà. Buwa lui-même s’y attendait, c’est pourquoi il avait convoqué cette réunion.
— Et quel culot de mourir avant qu’elle ne commence !
ricana Jodoi.
En effet, Jodoi était aussi, sinon plus, désagréable que le vieux Ènama. La cloche retentit à nouveau et les domestiques firent entrer Teman, le plus grand juge de Nyoxa, l’un des nombreux magistrats chargés par le roi de faire appliquer la loi d’Amani. Il confia son manteau aux ovimul et s’adressa immédiatement à Nefa avec son habituel ton calme et posé.
— Mes condoléances, Majesté. Le roi était un homme juste et généreux, son départ endeuille le Nespate.
— Merci, Teman, ça me va droit au cœur.

Le juge se tourna ensuite vers l’autre invité. Les deux hommes se lancèrent un regard de défi.
— Jodoi i Exat.
— Monsieur le juge.

Nefa leva les sourcils.
— Vous vous connaissez ?
— Oui
, acquiesça Teman. Nous nous sommes rencontrés… sur mon lieu de travail.
— Pouvez-vous me dire où se déroule notre réunion ?
demanda sèchement Jodoi à Nefa sans quitter le juge des yeux.
La veuve lui indiqua comment se rendre au séjour et le fredar s’enfonça sans plus de cérémonie dans la pénombre des couloirs faiblement éclairés par quelques bougies.
— Qu’est-ce qu’il… voulut demander Nefa.
— Je vais également m’installer autour de la table, la coupa Teman. À tout de suite, Majesté.
Le juge se lança d’un pas vif à la suite de Jodoi. Nefa voulut le rattraper mais la porte du palais s’ouvrit à la volée et une jeune fille tout juste adulte lui tomba dans les bras en pleurant.
— Oh, Nefa ! NEFA ! Je suis tellement désolée ! hoqueta-t-elle. Mon frère, il était si gentil ! Tu dois être anéantie ! Que va-t-on faire sans lui ?
Adyè, c’est bon, lâche-moi !

La jeune veuve s’extirpa du câlin de sa belle-sœur qui continuait de pleurer.
— Je n’arrive pas à y croire… Buwa…
— Allons, allons…

Nefa tapota l’épaule de la jeune Adyè qui frottait ses yeux humides. La cloche sonna. Un homme aux épaules larges entra dans le palais. Il était si grand que le haut de son crâne touchait presque le linteau de la porte d’entrée.
— Oh… s’exclama-t-il devant le triste spectacle de la petite sœur pleurant son frère. Mes condoléances.
— Ne ramène pas ton hypocrisie, Cèfit
, grogna Nefa.
— Je ne te parlais pas, fille d’ovim.
Le nouveau venu s’inclina légèrement devant la jeune fille en larmes.
— Je suis Cèfit Nyuwemif i Pèrtut Exat, fredar de Nyoxa et commandant de la garde royale.
— Adyè…
bredouilla-t-elle. La petite sœur de Buwa. Vous êtes…
— Fous le camp, Cèfit
, vociféra la veuve. D’autres invités sont déjà dans le séjour.
Le commandant lui lança un regard supérieur avant de partir dans le couloir.
— Quoi qu’il arrive, ce soir est la dernière fois que nous nous voyons, fille d’ovim, dit-il en s’enfonçant dans la pénombre. Autant te dire que je trépigne d’impatience.
Nefa attendit qu’il soit à l’angle du couloir pour marmonner entre ses dents :
— Va niquer ta sœur…
— NEFA !
s’indigna Adyè.
Elle haussa les épaules et voulut défendre ses paroles :
— La rumeur dit que…
— Buwa te disait toujours de ne pas te fier aux rumeurs ! Maintenant qu’il est décédé, tu pourrais au moins lui faire honneur…

Courroucée, Adyè quitta également le hall vers la salle de réunion, laissant sa belle-sœur seule. Avec tous ces forts caractères, la soirée risquait d’être très longue.

Au bout d’un certain temps, la cloche retentit de nouveau, et Nefa ouvrit au fredar Ènama, un vieil homme voûté appuyé d’un côté sur une canne, et de l’autre sur un pauvre ovim.
— Bonsoir, fredar Ènama… soupira-t-elle.
— Trêve de politesses hypocrites, répliqua le vieil homme dans un jet de postillons. Je ne vous présenterai pas mes condoléances : Buwa était un con qui menait le pays à sa ruine. Exali soit louée, il est mort, et maintenant vous pouvez compter sur moi pour remettre le Nespate sur le droit chemin, à la lumière de la déesse de la Sagesse.
— Évidemment.

Ènama jeta son manteau sur l’un des domestiques et chassa son ovim à coups de canne. Sans rien demander, il marcha, doucement mais sûrement, vers la salle de réunion.
— Inutile de m’indiquer la route, je parcourais déjà les couloirs de ce palais alors que vous n’étiez qu’une petite ovim crasseuse du quartier des forgerons !
Nefa fit une grimace dans son dos alors qu’il s’éloignait. Elle attendit de longs moments dans le hall avant de perdre patience et de rejoindre ses invités dans la salle de réunion. Une dispute était déjà en train de s’y produire.
— Vous n’êtes qu’un MARINIER !
Ènama était occupé à postillonner sur le visage du docteur Ham, déformé par l’incompréhension.
— N-Non, j-je suis médecin ! se défendit-il.
— Il veut dire que vous suivez le culte des marins, reformula le juge Teman, peu captivé par la bagarre.
Le vieux fredar leva sa canne vers Ham d’un air menaçant. Avec des réflexes dignes d’un commandant de la garde royale, Cèfit saisit le bâton avant qu’Ènama ne puisse l’abattre sur le crâne du médecin.
— Ne me touchez pas, éjachiste ! cracha le vieillard.
Adyè agita ses bras fins dans tous les sens.
— S’il vous plait ! Arrêtez ! Je sais que la situation nous met tous dans un état de stress, mais s’il vous plait, messieurs, calmez-vous !
— Non, mettez-vous sur la gueule, qu’on rigole !
ricana Jodoi.
Avec toute la force de ses poumons, Nefa hurla :
— STOOOP !!
Cèfit lâcha la canne d’Ènama et tous se tournèrent vers la veuve.
— Nous allons devoir passer toute la soirée, et peut-être même toute la nuit ensemble, alors conduisons-nous comme des êtres civilisés !
Le docteur Ham acquiesça énergiquement.
— Domestiques ! appela Nefa. Apportez de l’eau pour tout le monde.
— De l’eau ?
répéta le fredar Jodoi en regardant les ovimul courir chercher des amphores. Je ne vais pas pouvoir tenir au milieu de ces sauvages sans quelques coupes de vin !
— J’approuve totalement
, opina Cèfit.
Les domestiques disposèrent les coupes et les amphores sur la table.
— Il n’y aura que de l’eau, ce soir. Si ça ne vous plait pas, vous pouvez partir, répliqua Nefa.
— Et partir, c’est abandonner l’opportunité d’obtenir la couronne de corde, ajouta Ènama. Finement joué, femme de Buwa.
Le juge Teman but une gorgée d’eau.
— Quand allons-nous commencer cette réunion, d’ailleurs ?
— Je crois qu’il ne manque que Ryux
, répondit Nefa.
— Ryux, mon cousin ? demanda Adyè.
Comme pour lui répondre, l’une des portes de la salle de réunion s’ouvrit et un homme bouffi au visage rougeoyant entra. Il trébucha jusqu’à une chaise sur laquelle il s’affala. Il attrapa une coupe et en but une gorgée avant de tout recracher.
— Est pas le vin… balbutia-t-il.
— Non, Ryux, pas de vin ce soir, même pas pour toi ! De toute évidence, tu en as déjà assez bu.
Ryux était le cousin de Buwa et le dernier homme de sa famille, ce qui faisait de lui un prétendant idéal pour le trône du Nespate. Cependant, au vu de son alcoolisme, il était exclu qu’il succède à son cousin.
— Bon, maintenant que l’ivrogne de cette famille de sang sali est parmi nous, qu’attend-t-on pour commencer notre petite discussion ? demanda Cèfit.
— On attend Xolo, le secrétaire de mon défunt mari, répondit Nefa. Il est dans son bureau, il prépare la réunion.
Tous s’assirent autour de la table. Les conversations se voulaient courtoises, mais peinaient à l’être, tant chacun jugeait l’autre. Ènama accusait tout le monde d’hérésie, tandis que Cèfit cherchait à établir le pedigree sanguin des autres invités. Jodoi prenait un malin plaisir à mettre de l’huile sur le feu.

— Il en met du temps, votre secrétaire, fit remarquer le juge Teman.
— La mort de mon mari l’a pris de court, le défendit sa patronne. Une réunion comme celle-là ne se prépare pas en un claquement de doigts.
— Il n’empêche qu’il en met du temps.

Les invités regardèrent tous la maitresse de maison.
— Bon, d’accord, je vais le chercher, soupira-t-elle en se levant de sa chaise.
— Le vin ?
— Non, Ryux, pas le vin.

Teman se leva également.
— Où vous allez, monsieur le juge ? demanda le docteur Ham.
— Je n’ai jamais été dans cette partie du palais. J’ai bien envie de visiter.
— Je viens avec vous
, dit Cèfit.
Teman et le commandant passèrent la porte derrière laquelle avait disparu la jeune veuve. Ils découvrirent un large couloir décoré de magnifiques statues de marbre qui luisaient à la lumière des torches.
— Le soleil est presque couché, c’est dommage, dit Teman. On n’y voit pas grand-chose.
— En effet. Mais peut-être que j’aurais l’occasion de revenir ici en pleine jour
, sourit Cèfit.
— Ou peut-être pas.
— DOCTEUR HAAAM !

Nefa apparut au fond du couloir, courant à toutes jambes.
— DOCTEUR HAAAM ! hurla-t-elle.
— QU’Y A-T-IL ? répondit l’intéressé en ouvrant la porte de la salle de réunion.
— VENEZ VITE !!
Le médecin peina à suivre la jeune veuve avec ses petites jambes et son léger embonpoint. Les autres invités, curieux de découvrir la raison de ces cris, la suivirent également jusqu’au bureau du secrétaire. Xolo était assis sur sa chaise, le visage posé sur le bureau, dans une position pas très naturelle. Ham le saisit par les épaules pour l’appuyer contre le dossier de son siège, mais il manqua de s’effondrer au sol comme une poupée de chiffon. Le médecin, sans le lâcher, lui palpa le cou.
— Il est mort.
Un frisson parcourut le groupe. Aucun n’osa dire un mot. Ham inspecta le corps de Xolo. Il ne semblait souffrir d’aucun stigmate.
— Était-il malade ?
— Non
, répondit Nefa.
— A-t-il eu des quintes de toux ?
— Non.
— Avait-il l’air particulièrement stressé ?
— Non ! Xolo semblait parfaitement normal ! Qu’est-ce qui a pu lui arriver ?
— Il a dû faire une attaque. Ça arrive sans prévenir, on ne peut rien y faire.

Teman jeta un œil sur l’une des tablettes posées sur le bureau. D’autres sortirent pour admirer les œuvres disposées dans les couloirs. Le commandant Cèfit ne se priva pas d’entrer dans les pièces sans invitation ; en temps normal, Nefa l’aurait probablement incendié.
— Moi, je dis que c’est un coup du fantôme de Buwa, plaisanta Jodoi.
— Ta gueule, répliqua Nefa.
La vieille main d’Ènama tapota l’épaule de l’ancienne reine.
— Mes condoléances, cet homme était un excellent secrétaire, et je sais combien les secrétaires sont importants. Lorsque j’ai moi-même perdu mon premier, j’ai cru ne jamais pouvoir en trouver un aussi efficace.
— Je vais chercher les domestiques
, dit Adyè d’une petite voix triste. Je suppose qu’ils sauront quoi faire du corps de ce malheureux Xolo.

Les ovimul emportèrent le cadavre. Les invités retournèrent à la salle de réunion. Nefa présidait la table.
— Bon, avant toute chose, je propose que ceux qui veulent s’exprimer lèvent la main au lieu de couper la parole, le débat n’en sera que plus efficace.
— Conneries, tout ça !
l’interrompit le fredar Jodoi. Un roi doit être capable de se faire entendre dans toutes les situations !
Nefa haussa d’un ton pour couvrir les interventions indésirables du jeune fredar.
— Étant donné que mon mari et son secrétaire sont décédés, je présiderai la réunion. Je n’ai pas d’autre choix que d’improviser donc d’avance, pardonnez-moi si je ne suis pas d’une efficacité totale.
— Et pourquoi c’est TOI qui présides ?
lança Cèfit.
— Vos gueules, j’ai dit levez la main si vous voulez faire une remarque !
La jeune veuve avait réussi à obtenir le silence.
— Je suppose que vous savez tous pourquoi vous êtes ici, mais pour avoir l’air un peu protocolaire, je propose de rappeler les faits. Le roi Buwa i Onta Canyu Nespat est mort cet après-midi, sans héritier légitime, puisqu’il n’avait ni enfant, ni frère.
— Dieux merci que le sang impur de cette fille d’ovim n’ait pas souillé le sang royal en faisant un gamin…
— TA GUEULE CÈFIT !

Nefa s’éclaircit la gorge avant de reprendre la parole :
— Mon mari avait prévu de vous réunir pour décider ensemble du sort de la couronne de corde. Malheureusement, il est mort, et cette décision cruciale devra être prise sans lui. Le dernier, ou la dernière, d’entre nous à quitter ce palais sera roi, ou reine. Il ne nous reste plus qu’à nous arranger pour savoir à qui reviendra ce privilège, et…
— Excusez-moi
, l’interrompit le juge Teman d’un ton irrité en frappant du poing sur la table. À quoi ça sert de lever la main si vous ne nous donnez pas la parole ? Je ne vais pas garder le bras en l’air indéfiniment.
— D’accord
, s’énerva Nefa. Qu’avez-vous de si important à nous dire, monsieur le juge ?
Teman indiqua une chaise vide.
— Le cousin du roi est absent.
Toutes les têtes se tournèrent vers le siège vacant.
— Tiens, oui. Il est venu avec nous au bureau de ce pauvre Xolo, et puis il s’est évaporé, rapporta sa cousine Adyè.
Nefa se leva en frappant la table de ses poings et se rua hors de la pièce.
— Je vous parie ce que vous voulez que Ryux est dans la réserve de vin en train de se bourrer la gueule…
Le jeune fredar Jodoi sortit à son tour par la porte empruntée par la jeune veuve, en affichant un sourire farceur.
— Je vais la suivre jusqu’à sa réserve pour piquer quelques amphores. Qui me suit ?
Teman empoigna le docteur Ham.
— Venez avec moi.
— Mais pourquoi ?
— Venez, c’est tout.

Le juge traina le médecin à la suite du fredar, laissant Cèfit, Adyè et Ènama seuls dans la salle de réunion.
— Il semblait bizarre, le juge, dit le commandant de la garde royale.
Le vieux fredar se leva à l’aide de sa canne.
— Si vous voulez mon avis, il pense que « jamais deux sans trois ».
— … Quoi ?... Non…
dit Adyè, perturbée.
Elle et Cèfit suivirent toutefois le vieillard jusqu’à la réserve de vin.

Nefa y trouva effectivement le cousin de son défunt mari, piteusement endormi dans une flaque de vin, due à une amphore brisée à côté de lui.
— Réveille-toi, crétin d’alcoolique ! ordonna-t-elle en le secouant comme un prunier. Et fous le camp de chez moi ! Il est hors de question que tu deviennes roi, tu piges ? Et sois sûr que tu devras rembourser ce vin de Nuzerem qui nous a coûté un bras ! DEBOUT !!!
Elle commença à donner des coups de pieds dans sa panse lorsque le docteur Ham, arrivé avec Teman, la poussa en arrière et se pencha sur Ryux. Il fit basculer le corps gras du cousin sur le dos et lui palpa le cou. Les trois retardataires arrivèrent juste à temps pour entendre le médecin annoncer d’une voix blanche :
— Il est mort. Lui aussi.
Un grand silence s’abattit sur le palais. Chacun se dévisagea lentement. Certains jetèrent des coups d’œil dans leur dos. Tout était calme. Nefa était comme paralysée, fixant le cadavre à ses pieds. Le docteur Ham se releva et regarda lui aussi ses congénères un à un. Il finit par briser ce long silence en demandant à voix basse :
— Il buvait beaucoup, c’est exact ?
Nefa ne répondit pas. Adyè finit par acquiescer d’un air mécanique.
— L’alcool… peut poser de nombreux problèmes de santé, c’est bien connu.
Le médecin n’eut pour seule réponse que quelques légers hochements de têtes silencieux. L’ambiance était on ne peut plus pesante.
— Bon, eh bien… Nous devrions peut-être… retourner à notre réunion et… prévenir les domestiques… dit Cèfit qui semblait avoir perdu de sa superbe.
— Oui, répondit simplement Nefa.

Tous les sept tournèrent les talons et regagnèrent d’un pas raide la salle de réunion. Ils s’assirent à leur place. Nefa signala à voix basse la présence d’un cadavre à évacuer à ses domestiques, avant de retrouver les invités. Un long silence s’imposa autour de la table. Personne ne semblait vouloir prendre la parole, à présent. Le docteur Ham se tortillait les doigts dans tous les sens. Nefa, quant à elle, fixait sa coupe d’eau, le visage déformé par une expression songeuse, voire inquiète. Adyè, sa belle-sœur, avait une respiration saccadée. Les autres passaient leur regard sur chaque personne assise autour de la table, scrutant la moindre expression sur le visage des invités.
Adyè s’éclaircit la gorge et s’écria avec un sourire forcé :
— Bon, où en étions-nous ?
Chacun chercha à prendre un air naturel pour reprendre la conversation. Le vieux Ènama avala une gorgée d’eau avant de lancer :
— J’aimerais d’abord évoquer un certain nombre de points de la politique de Buwa qu’il faut absolument changer, à commencer par l’adoption du cal…
— Arrêtons d’agir comme si tout était normal
, l’interrompit le juge Teman.
Ces mots replongèrent le palais dans un silence lugubre.
— Trois personnes sont mortes, aujourd’hui, rappela-t-il.
— De mort naturelle, objecta Ènama. Il s’agit ni plus ni moins d’une fâcheuse coïncidence.
— Je n’aime pas les coïncidences.

Teman soutint le regard des six invités. Il ne semblait pas inquiet, mais au contraire sûr de lui.
— V-Vous pensez… déglutit Adyè. Qu’ils ont été…
— Ce n’est pas moi
, la coupa Jodoi en se levant d’un bond.
Il regarda le juge dans le blanc des yeux, la respiration sifflante. Son visage séduisant était devenu ridé de colère.
— Je n’ai pas dit… commença Teman.
— Je ne les ai pas tués.
Jodoi fit un pas vers le juge, mais Cèfit se leva à son tour pour l’arrêter en le saisissant par le col. Le jeune fredar se décala d’un pas vers la gauche pour pointer un index menaçant vers Teman.
— Je ne l’ai pas fait !
— Je ne vous ai accusé en aucune façon, fredar Jodoi
, répondit calmement Teman. Mais c’est très intéressant de voir à quel point vous vous sentez visé.
Le commandant lâcha le jeune homme qui retomba lourdement sur son siège sans cesser son regard mauvais. Nefa sortit de son mutisme pour demander d’une voix faible :
— Vous pensez… qu’il y a un assassin dans le palais ?
Teman prit une grande inspiration.
— Je pense même qu’il est parmi nous.
Adyè renversa sa coupe en sursautant. Chacun fixa l’un après l’autre les gens assis autour de la table. Jodoi secoua la tête pour réfuter d’avance les éventuelles accusations à son égard.
— Procédons… méthodiquement, articula Teman. Moyens et mobile.
— Qu’est-ce que c’est que ce charabia ?
se plaignit Ènama.
Le juge, bien dans son élément, se leva et fit les cent pas autour de la table de réunion. Les six paires d’yeux le fixaient intensément.
— Commençons par les moyens : qui, parmi nous, a eu la possibilité de tuer le secrétaire ?
— Tout le monde
, répondit Nefa. Vous avez tous rejoint cette pièce au compte-goutte, n’importe qui aurait pu d’abord se rendre au bureau de Xolo et l’attaquer par derrière.
Teman acquiesça en se grattant le menton.
— Et qui aurait pu tuer Ryux ?
— La même chose : n’importe qui
, dit Ènama. Après avoir découvert le corps du secrétaire, nous nous sommes tous éparpillés dans le palais. L’un de nous aurait pu suivre l’ivrogne et le tuer dans la réserve.
— Non, pas moi
, rectifia Nefa. Je suis restée près du corps de Xolo en attendant les domestiques.
Teman s’arrêta devant elle.
— Mais vous auriez très bien pu empoisonner le vin avant que nous arrivions. Et pourquoi pas nous en servir à tous à la fin de la réunion, si celle-ci ne vous avait pas été favorable.
Nefa resta bouche bée suite à ces affirmations. Cèfit interpela le juge.
— Mais pourquoi pensez-vous que le tueur est indubitablement l’un de nous ? Je vous trouve un peu trop sûr de vous.
— Pourquoi l’assassin ne peut pas être une personne extérieure ? Et bien à cause du mobile : pourquoi commettre ces meurtres ? À qui profite le crime ? La réponse est simple…

Un léger sourire éclaira le visage du juge. Tous étaient pendus à ses lèvres.
— Il profite à nous tous.
Ces quelques mots furent suivis d’un silence confus. Teman poursuivit :
— Arrêtons la langue de bois : chacun de nous est venu à cette réunion pour devenir le nouveau roi. Aucun ne souhaite voir quelqu’un d’autre avec la couronne de corde, les débats sont perdus d’avance. Quelqu’un a simplement décidé d’y aller franchement en éliminant la concurrence par des moyens plus radicaux.
— C’est faux !
s’indigna la jeune Adyè. Je suis venue parce que Buwa souhaitait avoir mon avis éclairé d’étudiante de l’Académie. Je ne cherche pas à devenir reine, je n’ai fait que répondre à l’invitation de feu mon frère !
— Menteuse
, répliqua simplement le vieux Ènama. Tous les mêmes, à l’Académie…
Le juge leva les mains pour réclamer le silence.
— Inutile de vous trouver des excuses, je ne fais qu’exposer les faits.
— Vous êtes très efficace, monsieur le juge
, ironisa Jodoi. Avec votre histoire de moyens et de mobile, on est passé de sept suspects à sept suspects !
— Laissez-moi poursuivre, fredar Jodoi
, rétorqua Teman. Car l’un d’entre nous est plus suspect que les autres. L’un d’entre nous, chers amis, n’était pas invité.
Tous échangèrent des regards suspicieux. Le juge leva son doigt inquisiteur :
— Docteur Ham, vous m’avez l’air bien silencieux !

Tous les regards se braquèrent sur le médecin. Secoué de tremblements incontrôlables, il épongea son front en sueur avec sa main potelée.
— J-J-Je n-ne v-v-vois p-p-pas d-de q-q-quoi v-vous p-parlez…
— La liste des invités était sur le bureau du secrétaire, votre nom n’y figurait pas !
— C-Ce d-devait être u-une erreur !
— Non !
s’exclama Nefa. C’est vrai qu’à aucun moment Buwa n’a parlé de l’inviter ! Il ment ! C’est pour ça qu’il a commencé par tuer Xolo, pour ne pas être découvert !
Le docteur Ham voulut se lever, mais se prit les pieds dans sa chaise et tomba au sol. Le commandant Cèfit bondit sur lui et le plaqua contre le mur. Tous l’encerclèrent.
— Nous pouvons même ajouter à cette équation la mort du roi Buwa : pile avant le début de la réunion, quelle aubaine ! ironisa Teman.
— Tu m’as dit l’avoir trouvé mort, mais c’est faux, c’est toi qui l’a tué, avoue-le ! accusa Nefa.
— NON ! JE SUIS INNOCENT ! hurla le médecin en se débattant tant qu’il pouvait.
Jodoi écarta l’attroupement de quelques coups d’épaules et posa un couteau tranchant sur la gorge de Ham. Celui-ci cessa tout mouvement, il n’osa même plus respirer. L’accusé gardait les yeux rivés sur la lame posée sur sa gorge, qui reflétait les lumières des bougies qui éclairaient la salle de réunion.
— Arrête de jouer, DOCTEUR ! Tu as buté le roi, le secrétaire et le cousin, et tu prévoyais de tous nous tuer aussi ! l’accusa Jodoi.
— Où avez-vous eu ce couteau ? cria Nefa au jeune fredar.
— Il m’a suffi d’ouvrir une armoire, à côté de la fenêtre. Une arme parfaite pour découper ce sale rat.
— NON ! PITIÉ ! JE SUIS INNOCENT ! CE N’EST PAS MOI QUI LES AI TUÉS !

Teman tenta de séparer Jodoi et le médecin en tirant le fredar par l’épaule.
— S’il vous plait, laissez-moi faire mon travail de juge et rangez votre couteau !
— Sûrement pas ! Il va avouer !
— JE NE LES AI PAS TUÉS !
s’époumona Ham en dégoulinant de sueur.
— Tu es sûr ? insista Jodoi.
Il déplaça son couteau vers le ventre du docteur Ham. La lame perça les vêtements du médecin et lui piqua dangereusement la peau.
— Avoue !
— D’ACCORD ! D’ACCORD, J’AVOUE !
pleura-t-il. J’ai travaillé pendant des lunes pour soigner le roi, j’ai tout fait pour le sauver ! Je me réveillais en pleine nuit pour courir à son chevet ! Et… Et j’ai appris qu’il organisait cette réunion, et qu’il ne m’avait même pas invité, après tout ce que j’avais fait pour lui ! Alors aujourd’hui, je… j’ai décidé de saisir ma chance, et de participer à cette entrevue pour qui sait, devenir plus qu’un simple médecin… Oui, j’ai tué le roi Buwa !
Nefa plaqua sa main contre sa bouche.
— Mais il était condamné ! Je n’ai rien fait, j’ai juste donné un poison pour abréger ses souffrances et me permettre de venir ici…
Cèfit secoua la tête.
— Je n’arrive pas à y croire… C’est cette vermine de sang impur qui a tué ces trois hommes…
— Non, commandant ! J’ai tué Buwa, mais les deux autres ce n’est pas moi, je le jure !

Jodoi pressa son couteau contre la gorge de Ham.
— Et pourquoi on te croirait ?
— S’IL VOUS PLAIT ! JE N’AI PAS TUÉ XOLO ET RYUX ! CE N’EST PAS MOI ! JE SUIS INNOCENT ! JE NE LES AI PAS TUÉS !
— Mensonges !
cracha Ènama.
— JE LE JURE DEVANT TOUS LES DIEUX !
Le juge Teman tira à nouveau sur l’épaule du jeune fredar.
— C’est bon, il a avoué, lâchez-le maintenant ! ordonna-t-il.
— Et pourquoi ? Il est coupable, il mérite la mort ! Un seul exécuté pour trois meurtres dont un régicide, ça me semble raisonnable comme sentence !
— La peine de mort est interdite, laissez faire la justice.

Jodoi poussa violemment le juge loin de lui.
— La justice ? La justice, c’est le roi. Sans roi, pas de justice.
À ces mots, il transperça de son couteau la gorge du docteur Ham. Des jets de sang ne tardèrent pas à sortir de la plaie.
— ARRÊTEZ ! hurla Adyè en tirant sur la veste de Jodoi. ARRÊTEZ !
Mais il était déjà trop tard. Le médecin s’effondra dans une mare de sang. Tous firent un pas en arrière et fixèrent l’assassin pousser son dernier râle.

*

La suite se trouve au post suivant
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Dernière édition par Kuruphi le Sam 24 Nov 2018 - 17:39, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mar 4 Sep 2018 - 15:00

ATTENTION ! Ceci est la deuxième partie de l’histoire n°4, merci de lire la partie 1 (qui se trouve dans le post au-dessus) avant de lire celle-ci, MERCI !

*

Le silence qui suivit le meurtre fut long et pesant. Le vieux Ènama fut le premier à le briser :
— Bon, et si nous reprenions notre réunion ?
Tous acquiescèrent et retrouvèrent leur place autour de la table, comme si rien ne s’était passé. Tous, sauf Adyè. La jeune fille continuait de fixer, ahurie, la dépouille du médecin de son frère. Nefa lui demanda de venir s’asseoir, mais sa belle-sœur resta debout. Elle pointa le cadavre d’un doigt tremblant et demanda :
— On… On va vraiment faire comme si de rien n’était ?... Je… Je veux dire… Un homme vient de se faire tuer sous nos yeux !
Nefa haussa les épaules et répondit d’un air cynique :
— C’était un assassin. Il a tué mon mari, ton frère. Tu vas vraiment le regretter ?
— N-Non… Je… C’est juste que… Ça ne gêne vraiment personne ?
— C’était un ovim pouilleux qui s’est accaparé une place autour d’une table de fredarul par des moyens frauduleux
, dit calmement Cèfit. Il ne méritait pas de vivre.
— D’autant plus que c’était un sale marinier
, ajouta Ènama.
Tous les regards se tournèrent vers le juge Teman. Il avait le visage à moitié caché derrière ses poings, les coudes posés sur la table. Il ne dit rien. Jodoi émit un petit ricanement satisfait.
— Tu viens t’asseoir, chère sœur ? répéta Nefa.
Tête baissée, Adyè retrouva sa place à droite de la jeune veuve. Elle jeta un coup d’œil effrayé au siège vide à côté d’elle : la chaise désormais vacante du docteur Ham.
— Inutile d’avoir peur, gamine, lança Jodoi. La menace est écartée, tu devrais au contraire te détendre.

Adyè dut reconnaitre que le jeune fredar disait vrai. Le médecin était mort, et la paranoïa d’un nouvel assassinat avec lui. La réunion qui déciderait du nouveau monarque du Nespate pouvait enfin réellement commencer. Le vieux Ènama n’en pouvait plus de retenir son venin. Il tapa sur la table avec sa canne pour demander l’attention de l’assemblée et commença ses remontrances.
— Le règne de Buwa a été une véritable catastrophe ! Je n’ai qu’une seule exigence : mettre fin à cette politique ridicule de liberté de culte. Les dieux échalistes sont les seuls qu’il faut servir. Les autres cultes et leurs pratiques barbares mettent en danger l’équilibre du Nespate.
— La religion est une affaire privée
, l’interrompit Teman. Le roi ne peut imposer sa religion au peuple ; tout ce que nous pouvons faire, c’est combattre les « pratiques barbares », comme vous dites, qui vont à l’encontre des lois d’Amani.
— Infidèle !
cracha le vieil homme en direction du juge.
Cèfit leva les yeux au ciel et prit une mine atterrée devant le discours du fredar Ènama.
— Ridicule… marmonna-t-il.
Le vieillard se tourna vers le commandant en lui lançant un regard noir. Il n’avait pas perdu toute son ouïe.
— Vous, là… Si le roi Buwa avait été plus réfléchi, jamais il n’aurait engagé un… un ÉJACHISTE pour assurer sa protection ! On voit où ça l’a mené.
Cèfit répondit par des jurons marmonnés entre ses dents.
— Tant qu’on parle de ces sales éjachistes, la décision de Buwa d’adopter leur calendrier pour dater les procès témoigne de sa décadence, il faut immédiatement mettre fin à cette entreprise qui gangrène nos tribunaux…
— Oh, fermez-la !
le coupa Adyè.
Tous sursautèrent en entendant la jeune fille utiliser des mots aussi crus. Les poings serrés, elle défia Ènama du regard.
— Le calendrier éjachiste est très pratique et beaucoup plus précis que la coutume de se repérer par rapport aux phases de la Lune. L’Académie utilise ce calendrier depuis des années déjà, et…
— Comment pouvez-vous défendre ces hérétiques aux quatorze dieux ?
l’interrompit à son tour le vieux fredar.
— Je suis moi-même éjachiste, répliqua-t-elle sèchement.
Le visage de Nefa se déforma en une expression étonnée.
— Ah bon ? s’exclama Cèfit, qui se croyait être le seul éjachiste autour de la table.
— Oui, j’ai rencontré des académiciens éjachistes, j’ai été séduite par ce culte et je me suis convertie.
— Maudite Académie
, vociféra Ènama. Elle mériterait d’être démantelée.
Jodoi s’était contenté de regarder en silence les autres invités se crêper le chignon autour de ces problématiques dont il se fichait éperdument. Mais au bout de quelques instants, il perdit patience et interrompit le vieillard :
— Oh mais ferme-la, vieux débris ! On s’en fout, c’est qu’un calendrier à la con !
Ènama se leva pour mieux lancer ses jets de postillons sur le jeune fredar. Teman tentait sans succès de les faire revenir au calme. Alors que les trois hommes étaient pris dans leur bagarre, Adyè porta à nouveau son attention sur le corps gisant au pied du mur derrière elle. Dans les yeux de la jeune fille, rivés sur le cadavre, on pouvait voir une intense réflexion.
— Vous ne trouvez pas ça bizarre, qu’il n’ait fait qu’un seul aveu ? dit-elle après un long mutisme.

Les trois bagarreurs s’interrompirent.
— Quoi ? demandèrent-ils en chœur.
— Je pensais justement à la même chose, opina le deuxième éjachiste en jetant un œil à la dépouille du médecin.
Jodoi profita de cette distraction pour envoyer valser la canne d’Ènama à travers la pièce, que le vieillard s’empressa d’aller récupérer en boitillant.
— Quoi ? répéta le jeune fredar. Expliquez-vous !
— Je pense que l’assassin est toujours en vie
, dit Cèfit en se grattant le menton.
— C’est ridicule ! s’exclama Teman. Le docteur Ham a avoué, c’était lui !
Adyè secoua la tête.
— Il n’a avoué qu’un seul des trois meurtres.
— Exactement
, approuva son coreligionnaire. Ham a admis avoir tué le roi Buwa, mais jusqu’à la fin il a réfuté avoir commis les deux autres assassinats. Pourquoi aurait-il fait ça, si ce n’est parce que c’est la vérité ?
— Il n’aurait pas menti pour couvrir deux meurtres après avoir avoué un régicide
, continua Adyè. Je pense qu’il y a deux assassins, et que l’autre court toujours.
Le commandant se leva d’un bond et marcha à grands pas vers la porte qui mène à l’entrée du palais.
— Où vas-tu comme ça, Cèfit ? cria Nefa en se levant à sa suite.
Jodoi lui barra la route. Bien qu’il fasse une demi-tête de moins que l’éjachiste, l’assurance du jeune fredar suffit à l’arrêter net.
— Je vais chercher mes gardes. Je prends les choses en main : je vais faire fouiller chaque personne ici et démasquer le tueur.
— Tu penses vraiment qu’on va te laisser faire ?
rugit Jodoi. Si c’est toi l’assassin, tu auras champ libre pour ordonner à tes sous-fifres de nous égorger. Personne n’entre ni ne sort !
Le vieux Ènama repoussa le commandant avec la pointe de sa canne jusqu’à son siège.
— Je suis d’accord avec le petit con : hors de question que l’hérétique aille chercher ses gardes. Cependant, fouiller chaque personne ici est une très bonne idée.
— Ah !
sourit Cèfit. Faisons ça. Je propose de commencer par la sale fille d’ovim…
Le commandant fit un pas en direction de Nefa qui bondit en arrière.
— Je refuse catégoriquement que tu me touches avec tes sales pattes !
— Comportons-nous comme des gens civilisés !
dit Ènama en frappant le sol de sa canne. Les hommes fouilleront les hommes et les femmes fouilleront les femmes. Messieurs, je propose de commencer par l’éjachiste.
— Pas de problème
, répondit l’intéressé. Je n’ai rien à cacher.
Jodoi et Ènama palpèrent les vêtements et retournèrent les bottes de Cèfit sans rien y trouver. Les deux femmes firent de même entre elles sans plus de succès. Les poches des deux fredarul se révélèrent également vide. Les trois hommes se tournèrent ensuite vers le juge Teman, qui était resté silencieux dans son coin depuis le début des fouilles.
— Ne m’approchez pas, lança-t-il.
— Tiens, tiens, sourit Cèfit. Quelque chose à cacher, monsieur le juge ?
— Non, je n’ai rien à cacher, mais je refuse d’être fouillé.

Ènama le menaça de sa canne.
— On ne te demande pas ton avis ! cracha-t-il.
— C’est lui, affirma Jodoi.
Sans prévenir, Teman bondit de sa chaise vers la porte de sortie, mais Cèfit parvint à le saisir in extremis par la manche. Le juge fut stoppé dans sa course, et le commandant lui fit une clé de bras pour l’immobiliser. Jodoi commença à le fouiller. Les deux femmes s’approchèrent pour le voir sortir un magnifique poignard de la poche du juge.
— Ah ah ! s’exclama le jeune fredar.
— Ça ne prouve rien ! se défendit Teman.
Nefa prit l’arme des mains de Jodoi et observa la poignée d’argent.
— Ce n’est pas un couteau du palais. Il est venu avec.
— Je suis innocent !
répliqua le juge. J’ai une explication très rationnelle. Lâchez-moi !
Teman donna un grand coup d’épaule à Cèfit qui desserra sa clé de bras.
— Je suis l’un des plus grand juge de Nyoxa, expliqua-t-il. J’ai condamné de nombreuses personnes, parfois haut-placées. Je me suis donc fait beaucoup d’ennemis, c’est pourquoi je ne sors jamais sans mon poignard pour me défendre d’une éventuelle agression.
— La bonne excuse
, ironisa Jodoi. C’est lui, le coupable. Il a essayé de faire porter le chapeau à Ham.
— J’avoue, j’ai peut-être fait une erreur au sujet de Ham. Mais dois-je vous rappeler QUI l’a tué ?

Tous les yeux se posèrent sur le jeune fredar.
— Ne l’écoutez pas, il essaye de faire comme pour Ham ! se défendit-il.
— C’est vous qui l’avez tué, Jodoi, je ne vous ai jamais poussé à le faire ! Si vous cherchez un coupable, allez plutôt voir chez lui. Il n’en est pas à son coup d’essai : il y a quelques lunes seulement, il a été condamné pour avoir menacé de mort des petits fredarul afin de les racketter !
— SALE CAFARD !

Jodoi envoya un coup de poing au visage de Teman qui s’écroula de douleur. Cèfit plaqua le fredar contre le mur.
— C’est vrai, ce qu’il dit ? cria le commandant.
— J’ai remboursé ma peine et je n’ai plus recommencé, vous ne pouvez plus rien me reprocher.
Ènama mis un coup de canne dans le ventre de Jodoi qui grimaça de douleur.
— Sale tyran, l’accusa Adyè. C’est contre les fredarul comme toi que ma famille se bat depuis des générations !
— Bande de cons, le juge ! LE JUGE !
hurla Jodoi.
— Quoi ?
— IL S’EST BARRÉ !


Tous firent volte-face et constatèrent qu’en effet, Teman avait profité de la distraction pour se relever et partir par la porte qui menait à l’entrée, désormais entrouverte. Cèfit, Ènama, Nefa et Adyè relâchèrent le jeune fredar et tous les cinq s’élancèrent à la poursuite du juge. Cèfit arriva le premier dans le hall d’entrée. La grande porte était bien fermée, mais il l’ouvrit et jeta un œil dehors pour s’assurer que Teman n’était pas parti par là. Nefa passa également la tête par l’ouverture et scruta la nuit noire.
— Je ne vois personne, dit-elle.
Jodoi la chassa d’un coup de coude pour constater de ses yeux que personne ne s’éloignait du palais.
— Ça veut dire qu’il se planque quelque part à l’intérieur. Il attend qu’on baisse notre garde pour nous attaquer par surprise. On doit le retrouver !
Sur ce, il s’élança en courant dans un couloir. Les protestations d’Adyè ne le retinrent pas. Cèfit s’enfonça également dans la pénombre d’un autre couloir. Ènama arriva en claudiquant auprès des deux femmes.
— On a trouvé le juge ?
Pour seule réponse, Nefa poussa une porte. Adyè fit la grimace avant d’elle aussi quitter le hall d’entrée pour partir à la recherche du fuyard. Le vieux fredar s’appuya sur sa canne et s’en alla également.

Le palais était un véritable labyrinthe, et l’obscurité n’arrangeait rien. Les invités s’y perdirent en un rien de temps. Déroutés, ils ne pouvaient qu’essayer de se repérer grâce aux lointains bruits de pas. Ils tournèrent dans tous les sens pendant longtemps, quand tout à coup, un grand bruit se fit entendre. Un fracas, puissant comme une explosion, qui se répercuta en écho dans tous les couloirs de marbre du palais royal. Les bruits de pas presque imperceptibles devinrent tous des bruits de course. Tous cherchèrent à rejoindre l’origine de cette détonation.
Le lieu devint plus évident lorsqu’un cri aigu retentit. Quand Nefa atteignit la provenance du hurlement, elle découvrit une scène terrible. Aux pieds d’Adyè et Jodoi se trouvait le corps inerte de Teman, le crâne fracassé par une statuette de pierre qui gisait à côté de lui.
— Je vois du cerVEAAAUUU !!! hurla la jeune fille.
Nefa fut parcourue d’un frisson. Elle pointa un doigt inquisiteur vers Jodoi.
— Pris sur le fait ! dit-elle d’un air qui se voulait assuré.
— C’est pas moi. Adyè était déjà là quand je suis arrivé.
La jeune veuve distingua des hochements de tête approbateurs parmi les tremblements incontrôlables de sa belle-sœur. Ènama, arrivé sur ces entrefaites, donna des petits coups de canne dans le cadavre en prenant un air dégoûté. Nefa ramassa précautionneusement la statuette, arme du crime. L’objet, qui représentait un soldat, était recouvert de sang et de morceaux plus solides. Une main se posa sur l’épaule de Nefa, qui sursauta et lâcha la statuette qui se fracassa au sol.
— PUTAIN CÈFIT TU M’AS FAIT PEUR !!!
— J’en suis ravi
, ricana le commandant. Un de moins, on dirait. Qui a fait le coup ?
— On n’en sait rien. Et toi, t’étais où ? Pourquoi tu as mis autant de temps à venir ?
— J’étais à l’autre bout du palais.

Jodoi soupira en essuyant son front sur lequel perlaient des gouttes de sueur.
— Si ce con de Teman était en vie, il nous ressortirait son histoire de moyens et mobile. Comme par hasard, nous étions à nouveau tous séparés, n’importe qui peut être coupable.
Tous acquiescèrent.
— Dorénavant, nous resterons groupés, décréta Nefa. Si nous restons ensemble, tous les cinq, le traitre ne pourra rien faire. Retournons à la salle de réunion. Suivez-moi.

Les quatre invités suivirent la maitresse de maison à travers le dédale de couloirs sombres jusqu’à regagner la pièce qui leur était à présent si familière. Ils avaient tous la gorge sèche et burent chacun plusieurs coupes d’eau, tout en s’observant autour de la table, s’accusant du regard.
— Ça aurait été facile pour toi d’empoisonner l’eau, fille d’ovim, dit Cèfit entre deux gorgées.
— Si je l’avais fait, tu crois que j’en boirais ? répliqua Nefa.
Jodoi posa sa coupe et tendit la main vers le poignard de Teman resté sur la table. La jeune veuve poussa un petit cri qui le coupa dans son élan.
— Laisse ça là ! couina Nefa.
— Je veux juste le regarder, répliqua le fredar.
— Je m’en fiche, personne n’y touche !
Jodoi replia ses doigts et éloigna sa main de l’arme. Il but une nouvelle gorgée d’eau en lançant un regard noir à Nefa. Un silence long et inquiétant s’installa.

Ènama s’appuya sur sa canne et se leva de sa chaise.
— J’ai bien réfléchi à propos de la situation, dit-il. J’en suis arrivé à une conclusion simple : aucun de nous n’est coupable. Ou tout le monde l’est, c’est selon comment on voit.
— Explique-toi
, cracha Cèfit.
— Je pense que les meurtres de ce soir sont l’œuvre d’un dieu, ou d’un démon.
Adyè leva les yeux au ciel.
— Que ce soit l’un ou l’autre n’a aucune importance pour nous, poursuivit le vieux fredar. Buwa est mort à cause de sa foutue tolérance religieuse, Ryux était alcoolique, Ham était un assassin et Teman accusait à tort, ils ont tous mérité leur mort.
— Et Xolo ?
demanda Nefa.
— Il devait avoir quelque chose à se reprocher, lui aussi. Toujours est-il qu’en tant que bon échaliste, je suis protégé par les dieux, je ne risque donc rien. Contrairement à vous : deux éjachistes, un tyran assassin et la femme d’un infidèle, vous êtes les prochains sur la liste.
— Et les vieux cons, ils se placent où, sur la liste ?
rétorqua Jodoi.
Ènama marcha vers une des portes.
— Vous allez où comme ça ? cria Nefa. On a dit qu’on restait groupés !
— Vous allez mourir très prochainement, et je ne tiens pas à assister à ça. Je vais me promener, je reviendrai pour constater votre mort. Alors commencera le début d’un règne de piété et le triomphe de l’échalisme. Adieu.

Le vieillard passa la porte. Nefa voulut se ruer sur lui pour le ramener dans le groupe, mais Adyè lui saisit le bras pour l’arrêter.
— Laisse, c’est inutile. S’il n’y a que lui qui est seul, et que nous, nous restons groupés, l’assassin ne pourra rien faire, de toute façon.
La jeune veuve se rassit et se prit la tête dans les mains.
— J’ai même envie de dire, qu’il crève, ça sera bien fait pour lui, grogna Jodoi.
— Je suis d’accord, approuva Cèfit.
Nefa regarda d’un air blasé le cadavre toujours gisant du docteur Ham.
— Vous pensez que ce qu’Ènama dit pourrait être vrai ?
— Pas une seconde
, répondit Cèfit. Je vois mal Exali ou un autre dieu prendre une statuette et fracasser le crâne d’un juge qui passait par là.
Adyè approuva d’un signe de tête.
— Les dieux ne tuent pas, ils emportent simplement l’âme lorsque la fin est venue, expliqua-t-elle. Quant aux démons, ils ne sont pas assez puissants pour tuer.
Ces explications théologiques furent suivies d’un nouveau moment de silence, uniquement perturbé par les légers bruits d’eau lorsque quelqu’un buvait à sa coupe. Chacun semblait réfléchir. Mais à quoi pensaient-ils ? À comment s’en sortir, à si Ènama était toujours vivant… à comment commettre le prochain meurtre, peut-être ?

Jodoi fit sursauter tout le monde lorsqu’il se leva de sa chaise.
— Où crois-tu aller comme ça ? lui lança immédiatement Nefa.
— Je vais buter le vieux, évidemment ! répondit-il avec un rictus. Détends-toi, je vais seulement aux toilettes.
Cèfit se leva à son tour.
— J’y vais aussi, ça fait des plombes qu’on boit de l’eau, j’en peux plus.
— Non, non, non !
protesta Nefa. J’ai dit : on reste groupés !
— Tu veux qu’on pisse dans un coin de la pièce ?
se moqua Jodoi.
Nefa répondit par un soufflement de nez furieux.
— Alors à moins que tu viennes nous la tenir, il va falloir qu’on se sépare. Les deux filles restent ici, et avec Cèfit nous partons.
— Rester deux par deux ? C’est sûr qu’il y aura un meurtre !
objecta la jeune veuve.
Adyè les interrompit en levant un doigt.
— On n’a qu’à tous se séparer. C’est peut-être risqué, mais ça l’est toujours moins que de faire des duos.
— En effet
, opina Cèfit.
Tous les quatre se mirent d’accord pour adopter ce plan. Nefa expliqua à Jodoi comment atteindre les toilettes d’un côté du bâtiment, et à Cèfit celles de l’autre. Les filles, quant à elles, allaient faire un tour le temps que les garçons reviennent.
— Vous avez compris ? dit la maitresse de maison. Dès que vous avez fini votre affaire, vous revenez à la salle de réunion. Pas de détour.
Tous acquiescèrent.
— Et si vous croisez le vieux, tuez-le de ma part, lança Jodoi avec un clin d’œil, avant de disparaitre derrière une des portes.
Les trois autres quittèrent également la salle. Le palais redevint silencieux.

Adyè marchait à pas de loup à travers les longs couloirs décorés. Elle préférait de pas être entendue.
Cèfit se surprit à trembler des mains alors qu’il suivait le chemin indiqué par la sale fille d’ovim. Un grand gaillard comme lui ne devrait pourtant pas angoisser de la sorte.
Jodoi croisa le cadavre du juge qui l’avait condamné. Il en profita pour lui mettre un bon coup de pied dans le ventre avant de poursuivre sa route vers les toilettes.
Nefa profita de ce moment de solitude pour jeter un œil aux endroits stratégiques du palais. Elle pensa même à passer s’armer d’un couteau mais abandonna cette idée : elle aurait l’air trop louche.
Ènama parcourait les couloirs depuis longtemps déjà. Il remarqua le silence si soudain : le sort s’était-il déjà abattu sur les quatre autres invités ?

Adyè s’impatientait. Elle tournait en rond autour de la salle de réunion, attendant le retour des autres. Elle se figea de peur en distinguant dans un détour de couloir la haute silhouette du commandant.
Cèfit fit un petit signe de salut vers la jeune fille. Ni l’un ni l’autre ne semblait vouloir quitter sa position. Former un duo était en effet dangereux, tous deux préféraient se jauger de loin.
Jodoi quitta les toilettes et revint sur ses pas. Il poussa une porte et eut la surprise de découvrir, de l’autre côté, les deux éjachistes qui se regardaient en chiens de faïence. Le jeune fredar leur fit signe et ils vinrent à sa rencontre.
Nefa jugea avoir assez attendu. Elle retourna au point de rendez-vous où elle trouva les trois autres déjà rassemblés. Elle les rejoignit, reformant ainsi le groupe de quatre.

— Parfait, tout le monde est là ! s’écria-t-elle.
— Eh oui, personne n’a été tué, quelle bonne nouvelle, applaudissons-nous ! ironisa Jodoi.
— On va finir par s’ennuyer, si plus personne ne meurt, ajouta Cèfit.
— Je vous trouve vraiment pas drôles, couina Adyè.

Ils marchèrent d’un même pas vers la plus proche entrée de la salle de réunion. Jodoi s’amusa à taquiner la petite Adyè. Mais tous perdirent vite le sourire lorsque Cèfit poussa la porte. Ils découvrirent le vieux fredar Ènama, assis sur sa chaise, à moitié couché sur la table, le poignard de Teman profondément enfoncé dans son dos.
Les quatre survivants encerclèrent la dépouille et constatèrent le décès du vieillard. Aucun ne prononça un mot. Ils ne se regardèrent même pas dans les yeux. Tous firent un pas en arrière, puis un autre, chacun dans une direction différente. Ils se retrouvèrent ainsi chacun dans un coin de la salle de réunion. Le silence après cette mort était encore plus étouffant que tous ceux qu’ils avaient connus jusqu’alors.
— Ce n’était pas une punition divine, semble-t-il, finit par dire Nefa.
Tous acquiescèrent sans qu’aucun ne lève les yeux.

— Si je m’en sors… balbutia Jodoi, qui avait perdu de sa superbe. Je pense que je partirai pendant quelques lunes, en bateau, très loin de ce palais infernal. Pour me changer les idées.
— Je déteste le bateau
, répondit Cèfit. J’ai le mal de mer.
— Le mal de mer ?
répéta le fredar en riant nerveusement. Et tu es sûr d’être un pur sang nespatais ?
Nefa émit également un petit ricanement stressé. Cèfit leva les yeux vers elle.
— C’est toi, affirma-t-il. Tu n’es qu’une sale fille d’ovim profiteuse, être la femme du roi ne te suffisait pas.
La jeune veuve regarda sa belle-sœur.
— Adyè… plus tôt dans la journée, Xolo m’a parlé de rumeurs à mon sujet. Je veux que tu me dises quelles sont-elles.
La jeune fille ne leva pas la tête. Cèfit se chargea de répondre à sa place :
— On dit que tu es une ambitieuse et que c’est toi qui a provoqué la maladie du roi Buwa en l’empoisonnant… Et il faut dire que certaines rumeurs sont fondées, n’est-ce pas ? Ham a simplement été plus efficace.
Nefa ferma les yeux et, la gorge serrée, dit :
— Il est vrai que lorsque le roi en personne te trouves à son goût, l’amour devient très secondaire… Mais c’était un homme gentil… J’ai appris à l’aimer. Jamais je ne l’aurais empoisonné.
Elle rouvrit les yeux pour lancer un regard noir au commandant.
— Contrairement à toi, Cèfit.
— Moi ?
répéta-t-il sans comprendre.
— Oui, toi. Tu ne l’as peut-être pas empoisonné, mais tu aurais été capable. Tu le haïssais et tu me hais aussi. Tu es un cinglé, prêt à tout pour servir ton idéologie dégueulasse de pureté du sang.
— Je vous haïssais, c’est vrai
, concéda le commandant. Mais malgré ça, j’ai conduit la garde royale. Je vous ai protégé, malgré ce que je pouvais penser, j’ai fait mon devoir.
Adyè releva la tête, révélant des larmes qui coulaient sur un visage déformé par la rage.
— Arrêtez, tous les deux ! Vous vous accusez l’un l’autre, alors que je vous rappelle qu’il y a déjà un assassin avéré parmi nous !
Elle défia le fredar du regard.
— Jodoi ! Il a tué Ham de sang-froid, sans sourciller. S’il a été capable de commettre un tel acte, pourquoi n’aurait-il pas pu tuer les autres ?
— Si j’avais été l’assassin, je ne me serais pas découvert en tuant devant témoins
, répliqua le jeune homme.
— C’était précisément pour endormir nos soupçons : tu te comportes comme un coupable pour ne pas qu’on pense que c’est réellement le cas ! C’est en montrant qu’on cache le mieux…
Jodoi serra les dents et enfonça ses ongles dans ses paumes jusqu’à en avoir mal.
— Et toi, alors ? La gentille petite sœur du roi… L’innocente Adyè… Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu as dit que tu avais simplement répondu à l’invitation de ton frère, que tu ne voulais pas devenir reine…
— Et c’est vrai.
— Et pourtant, tu es toujours là ! Cinq personnes ont été sauvagement assassinées, ce soir, sans compter ton frère. Tu pourrais bien être la prochaine. Tu pourrais fuir, quitter cette salle et ce palais, sauver ta peau. Et pourtant, tu restes avec nous. Pourquoi restes-tu, si tu ne veux pas devenir la reine ? Il n’y a pas d’autre motivation à demeurer dans cet enfer.

Les regards inquisiteurs se posèrent sur la jeune fille.
— Tu mens. Tu caches ta réelle ambition. Tu veux la couronne de corde. Tu es peut-être prête à tuer pour ça.
Elle ne répondit pas.

Nefa et Cèfit, Jodoi et Adyè, tous s’échangèrent des regards remplis de haine.

Après de longs moments de tension insoutenable, de nouvelles larmes se mirent à couler le long des joues de la jeune Adyè. Dos au mur, celle-ci se déplaça à pas chassés vers Cèfit, debout à sa gauche, qui la regarda faire d’un air troublé. Une fois près de lui, elle se laissa glisser à terre.
— J’aimerais prier Fehèr, pour qu’il apporte sa protection, sanglota-t-elle. Tu veux bien prier avec moi ?
Le commandant s’assit à côté d’elle. Sa grande main puissante caressa les doigts fins de la petite Adyè. Ils fermèrent les yeux pour se lancer dans leur dialogue intérieur avec le dieu éjachiste de la guerre.
Jodoi s’approcha de la jeune veuve et lui glissa à l’oreille :
— Vous en pensez quoi, de ces deux-là ? Les deux éjachistes… Ils sont peut-être de mèche.
— Qui sait…

Nefa observa attentivement les visages tendus des deux survivants en prière. Étaient-ils en réalité en train de comploter ? S’étaient-ils entraidés pour assassiner Ènama et les autres ?...
— Je comprends que le roi vous ait trouvé à son goût, malgré votre basse condition sociale, murmura Jodoi à l’oreille de la veuve.
— Pardon ?
Un sourire enjôleur illumina le visage du jeune homme. Nefa se plongea dans ses yeux bleus.
— Vous n’êtes pas simplement d’une grande beauté. Vous êtes une femme puissante. Vous ne reculez devant rien pour obtenir ce que vous voulez, vous n’avez pas peur, vous êtes une femme sûre et fière… Ça me plait. Vous me plaisez beaucoup.
Le visage de la jeune femme n’était plus qu’à quelques centimètres de celui de Jodoi. Elle rouvrit ses yeux mi-clos lorsque celui-ci interrompit ses compliments. Un sourire mauvais se dessina sur le visage séduisant du fredar.
— Malheureusement, je ne fais pas mon marché d’occasion, et encore moins chez les femmes stériles.
Il ne s’attendait pas à ce qu’un violent coup de poing lui fracasse le nez. Jodoi manqua de peu de tomber à la renverse. Du sang commença à entacher les mains qu’il avait portées à son visage. Il regarda son agresseuse avec des yeux effrayés. Nefa, rouge de rage, semblait ne pas en avoir fini avec lui. Le fredar évita de justesse un deuxième coup de poing d’une puissance inattendue. Il dérapa sur le sol en voulant fuir à toutes jambes.
— REVIENS TOUT DE SUITE ! hurla une Nefa enragée.
Mais Jodoi réussit à atteindre une des portes et sortit de la salle en répandant des gouttes de sang derrière lui. Plutôt que de le suivre, la jeune veuve sauta sur la table et bondit près du cadavre d’Ènama. Elle arracha le poignard de Teman du dos du mort avant de s’élancer à la poursuite du fredar insolent.

La bagarre avait sorti les deux éjachistes de leur prière. Cependant, aucun des deux n’avait bougé. Ils s’étaient contentés de regarder Nefa et Jodoi courir hors de la pièce, sans tenter de les en empêcher.
— Inutile de chercher à les arrêter, soupira Adyè.
Cèfit acquiesça.
— On voit bien que Nefa a du sang ovim, commenta-t-il. Les ovimul courent vite. Ils fuient la garde. C’est dans leur nature.
— Pourquoi tu détestes tant les ovimul ?
demanda Adyè.
Le commandant secoua la tête.
— Je ne déteste pas les ovimul. Ils sont juste différents de nous, qui sommes de sang fredar. Leur sang est différent, impur, mais ils n’y peuvent rien, alors je ne leur en veux pas. Ce qui est mal, par contre, c’est de souiller le sang pur des fredarul avec du sang ovim.
Adyè jeta un œil aux deux cadavres restés dans la pièce. Elle ne vit pourtant aucune différence entre leurs sangs qui s’écoulaient sur le sol.
— Il faut tenir son rang, poursuivit Cèfit. Un fredar ne devrait prendre femme que dans une famille également fredar, et les ovimul, de même, ne devraient se marier qu’entre ovimul. Seule une fremar est digne d’un fredar, et seule une reine est digne d’un roi…
— Nefa… C’était une ovim, elle n’avait aucun fredar dans sa famille.
— Heureusement qu’elle et Buwa n’aient pas eu d’enfants, le sang royal aurait été encore plus pollué.

La jeune fille hocha la tête, non pas pour approuver, mais pour signifier qu’elle avait compris. Elle ferma à nouveau les yeux pour se remettre à prier, mais les rouvrit lorsque la main de Cèfit lui serra le poignet.
— Maintenant, c’est à ton tour de t’expliquer, lui dit-il.
— Expliquer quoi ?
— Jodoi est un crétin, mais il a raison. De ce que tu nous dis, tu n’as aucune raison de rester dans ce palais. Tu es louche.

Adyè tourna la tête pour fuir le regard du commandant.
— Au fond de toi, tu es comme nous, n’est-ce pas ?... Tu rêves de devenir reine…
La jeune fille ne répondit pas.
— Tu es étudiante à l’Académie, j’ai cru comprendre. Tu es donc très intelligente. Tu viens de te convertir à l’éjachisme, je suppose donc que tu penses avoir atteint une sorte de vérité en découvrant cette religion. Tu es également de ce genre de personnes douces et gentilles, et qui en ont conscience.
Cèfit saisit Adyè par le menton pour la forcer à le regarder dans les yeux.
— Tu penses que tu serais une reine parfaite, n’est-ce pas ?
— Oui
, répliqua-t-elle avec une sorte d’assurance qu’elle n’avait alors jamais laissé paraitre. Et en voyant les autres invités de ce soir, je n’en ai été que plus convaincue. Vous êtes tous cruels et avides de pouvoir. Je suis la seule ici à mériter la couronne de corde.
Avant même que le commandant n’ouvre la bouche, la jeune fille fit volte-face et se leva d’un bond.
— Tu as entendu ?
Cèfit se leva également.
— Entendu quoi ?
Adyè ne répondit pas.
— Eh, entendu quoi ? insista le commandant.
Mais sans répondre, la jeune fille passa la porte la plus proche et se mit à courir plus vite que jamais.
— EH ! TU VAS OÙ ?! hurla Cèfit qui peinait à la suivre.

Il crut l’avoir perdue, lorsqu’il retrouva la silhouette fine de la jeune fille, arrêtée au milieu d’un couloir obscur. Il trottina à sa rencontre, mais stoppa net quand il vit, à ses pieds, le corps sans vie de Jodoi.
Adyè, haletante, jeta un œil par-dessus son épaule vers Cèfit qui venait d’arriver. Elle regarda ensuite le cadavre puis releva brusquement la tête. Au bout du couloir, il y avait Nefa, toujours armée du poignard ensanglanté. Elle fixa un instant sa belle-sœur avec des yeux écarquillés, avant de partir en courant en sens inverse.
— C’EST ELLE ! hurla Adyè à l’autre éjachiste.
La jeune femme attrapa Cèfit par la manche et courut derrière la veuve en l’obligeant à la suivre. Les deux éjachistes ne furent cependant pas assez rapide pour la rattraper.

Collée contre le commandant, Adyè parcourut à pas rapides le dédale de couloir du palais royal. Elle guettait le moindre bruit de pas qui pourrait lui indiquer l’emplacement de sa belle-sœur.
Malgré le sang qui battait avec force dans ses oreilles, la jeune fille distingua un bruit sourd non loin de leur position. Elle lança un regard entendu à Cèfit, qu’elle tenait toujours fermement contre elle, et se dirigea à pas de loup vers l’origine du son.
Ils passèrent une porte et arrivèrent dans un couloir qui semblait vide. Adyè voulut faire demi-tour mais se figea lorsqu’elle remarqua quelque chose au sol. Elle lâcha le bras engourdi de Cèfit et s’approcha. Un clair de lune fit apparaitre le corps égorgé de Nefa.

Adyè, le cœur battant à tout rompre, se pencha sur le corps de sa belle-sœur et s’empara du poignard de Teman, qu’elle serrait toujours entre ses doigts. Elle fit volte-face et pointa Cèfit avec l’arme. L’homme leva les mains.
— Ce n’est pas possible… Ça ne peut pas… murmura-t-elle.
Elle recula d’un pas. Elle tremblait de tous ses membres. Cèfit resta immobile.
— Ça ne peut pas être toi ! s’écria-t-elle avec des soubresauts dans sa voix. Tu n’aurais pas pu tuer Jodoi, tu n’aurais pas pu l’atteindre avant moi… Et pour Nefa, nous sommes restés ensemble… Tu ne peux pas être l’assassin !
— Dans ce cas, si ce n’est pas moi, c’est que c’est toi…
répondit le commandant dans un murmure.
Adyè secoua la tête.
— Non. Ce n’est pas moi.
— Et pourquoi ce ne serait pas toi ?

La jeune fille perdit patience.
— Ce n’est pas moi, parce que je sais bien que ce n’est pas moi !... Et si je ne les ai pas tués… C’est que tu les as tués…
— Je ne les ai pas tués
, affirma Cèfit.
Il sourit.
— Mais eux, oui.

Une douleur intense parcourut la cage thoracique d’Adyè. Ses jambes se dérobèrent et elle tomba à genoux devant le commandant. Elle passa sa main sur l’épicentre de la douleur, et du sang recouvrit sa paume. Quatre inconnus sortirent de l’ombre. L’un d’eux serrait entre ses doigts le couteau ensanglanté qui venait de transpercer le dos de la jeune fille.
Adyè leva les yeux vers les assassins. Elle les reconnut. C’était les domestiques qui, plus tôt dans la soirée, avaient aidé à déplacer les premiers corps.
— Laisse-moi te présenter ma famille, sourit Cèfit. Ils se sont gentiment fait passer pour des serviteurs pour assassiner un à un les prétendants au trône pendant que je jouais les innocents. Le coup de main inattendu de Ham nous a bien aidé, il faut l’avouer.
Adyè pressait sa plaie tant qu’elle pouvait, bien qu’elle se sache déjà condamnée. Elle regarda avec horreur ses meurtriers. Tous partageaient la grande taille et le visage long du traitre.
— Voici mes deux frères, ma cousine et ma… magnifique sœur.
Cèfit passa son bras autour des hanches de la jeune meurtrière.
— Certaines rumeurs sont fondées, dit-il. Et en effet, j’aime faire les choses en famille.
Adyè frissonna en les voyant échanger un baiser incestueux. Peu à peu, sa vue se brouilla, et elle se sentit partir.

— Seule une reine est digne d’un roi. La couronne de corde est maintenant à moi, et je vous promets que sous le règne de ma dynastie, le sang redeviendra pur. Dès aujourd’hui, et pour l’éternité.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mar 4 Sep 2018 - 16:00

Sympa, la vie au palais, hein !

En tout cas, le texte est superbe ! Bravo ! On s'y croirait.

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Mardikhouran
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mar 4 Sep 2018 - 19:00

Bon sang* ! Je ne m'attendais pas du tout à une telle fin ! La vie au Nespate va devenir intéressante dans les prochains temps...

*hihihi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mar 4 Sep 2018 - 19:16

Mardikhouran a écrit:
La vie au Nespate va devenir intéressante dans les prochains temps...
Faut voir ! on s'y tue assez facilement, j'ai l'impression. Et qu'un maniaque du sang pur prenne le dessus laisse augurer un sombre avenir. Un avenir, disons... dystopique.

Mais s'il est raconté avec un tel talent, pourquoi pas ?

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mer 5 Sep 2018 - 15:54

Eh bien ! On ne s’embarrasse pas d'un protocole ou de mesures de sécurité au Nespate, on ne s'ennuie pas quand il faut choisir un nouveau roi ! Laughing Bravo pour cette nouvelle histoire !
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mer 5 Sep 2018 - 16:07

Pomme de Terre a écrit:
Eh bien ! On ne s’embarrasse pas d'un protocole ou de mesures de sécurité au Nespate, on ne s'ennuie pas quand il faut choisir un nouveau roi ! Laughing Bravo pour cette nouvelle histoire !

Je plussoie ! Laughing
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mer 5 Sep 2018 - 16:15

Merci à tous pour vos gentils messages I love you

Pomme de Terre a écrit:
Eh bien ! On ne s’embarrasse pas d'un protocole ou de mesures de sécurité au Nespate

Je rappelle que cette histoire se passe en 655 avant Jésus-Christ, il n'y avait pas vraiment de détecteur de métaux à l'entrée
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Anoev
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mer 5 Sep 2018 - 16:46

655 aant jicé ? Moi, j'l'aurais vue entre le XVe et le XVIIIe siècle, voire au XIXe. Le pire, c'est que je serais incapable de dire pourquoi.

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mer 5 Sep 2018 - 16:53

Anoev a écrit:
655 aant jicé ? Moi, j'l'aurais vue entre le XVe et le XVIIIe siècle, voire au XIXe. Le pire, c'est que je serais incapable de dire pourquoi.

D'où l'intérêt de lire le titre de l'histoire avant de la lire...
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Pomme de Terre

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mer 5 Sep 2018 - 17:00

Kuruphi a écrit:
Merci à tous pour vos gentils messages  I love you

Pomme de Terre a écrit:
Eh bien ! On ne s’embarrasse pas d'un protocole ou de mesures de sécurité au Nespate

Je rappelle que cette histoire se passe en 655 avant Jésus-Christ, il n'y avait pas vraiment de détecteur de métaux à l'entrée

T'inquiète je sais bien Wink Je relevais juste que le procédé en cas de litige de succession était assez sommaire, ce qui peut s'expliquer par le fait que les règles n'étaient justement pas encore bien fixées à l'époque (du moins je suppose).

Par exemple il ne semble pas y avoir d'ordre de succession défini au-delà de la descendance directe et pas non plus de protocole ou de tradition clairs et indiscutables en cas de litige, ou encore d'autorité définie en cas de vacance du pouvoir, ce qui aurait permis de trancher d'emblée qui présidait la réunion et commandait le commandant de la garde, permettant des fouilles à l'entrée plus facilement acceptées et des gardes pour protéger la salle (les détecteurs de métaux sont loin d'être la seule mesure de sécurité possible).

Certes la tradition politique et les lignées de succession clairement établies n'ont pas empêché des prétendants rivaux de se lancer en guerre contre les uns contre les autres, mais cela a pu limiter les conflits la plupart du temps.
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mer 5 Sep 2018 - 17:05

Pomme de Terre a écrit:
Je relevais juste que le procédé en cas de litige de succession était assez sommaire, ce qui peut s'expliquer par le fait que les règles n'étaient justement pas encore bien fixées à l'époque (du moins je suppose).

Oui, c'était toujours une histoire de fils ainé, et si y'a pas c'est le frère, et si y'a pas c'est la fille... Mais il n'y avait pas de règles écrites pour la succession, puisque jusqu'alors on n'en avait jamais eu besoin : cette "crise" de succession est la première de l'histoire nespataise.
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Ven 7 Sep 2018 - 10:24

Intéressant comme histoire. J'aime ce genre d'histoires, pleines de tension et de retournements. On se demande qui est le meurtrier, on s'imagine 1000 scénarios, mais on finit souvent à côté de ma plaque Smile Là, je m'attendais pas vraiment à ce que ce soit lui^^ Par contre, avec un malade comme Cèfit au pouvoir, la politique du Nespate risque de radicalement changer. J'ai bien peur qu'il détruise tout ce qu'Amani a mis en place :/ Enfin, impatient de voir ce que la suite va donner Smile
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Ven 7 Sep 2018 - 16:42

Un grand merci IK I love you
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Sam 24 Nov 2018 - 17:40

Salut !

Non, ce n’est pas la cinquième histoire nespataise. Elle met beaucoup de temps à arriver, je sais, mais il faut dire que cette cinquième histoire sera la plus longue que je n’ai jamais écrite ! J’espère qu’elle vous plaira. Sortie : avant 2019… Wink

Petite nouveauté en attendant : des images ! Une illustration par histoire, réalisée par mes soins (sur base d’images préexistantes, malheureusement je ne sais pas assez bien dessiner pour faire de l’a priori). N’hésitez pas à aller les voir, et pourquoi pas en profiter pour lire ou relire les histoires nespataises Very Happy

À la prochaine, pour la sortie de la cinquième histoire nespataise !
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mar 4 Déc 2018 - 14:10

Les histoires précédentes ainsi que les intro sont considérées comme connues. Risque de spoil !!!

Intro à l’histoire 5 : Monnaie et nouvelle dynastie


Peut-être l’aviez-vous remarqué : le commerce au Nespate se faisait par le troc. Mais grâce aux contacts avec les Phéniciens, les Nespatais ont adopté la monnaie ! Ces premières monnaies sont en argent ou en bronze, ont une forme à peu près ronde et arborent toutes l’image du souverain.
La frappe de la monnaie est une exclusivité royale, et son usage, une exclusivité des fredarul. Un fredar peut confier de la monnaie à un ovim, mais celui-ci ne l’utilise que pour accomplir les ordres de son fredar, et non pour lui-même. Les ovimul ne sont donc pas payés en monnaie, mais uniquement en nature (leur fredar veille à ce qu’ils ne manquent de rien).

Courrier des lecteurs :
Est-ce que par un concours de circonstances, un ovim peut devenir le fredar d'un nouveau clan ? (Une question d’Anaxagore)
C’est une question très intéressante. Pour y répondre, je préfère distinguer deux phases de l’histoire antique nespataise : avant et après l’apparition de la monnaie.
Avant la monnaie, c’est assez facile d’être fredar, puisqu’un fredar est tout simplement quelqu’un qui subvient seul à ses besoins, puisqu’il est propriétaire de ses moyens de production. C’est donc assez facile de devenir fredar : tu trouves une terre sans propriétaire, ou tu te fais un radeau avec des bouts de planches dont personne ne veut et tu pêches. Hop ! Tu peux te nourrir tout seul, tu deviens fredar, puisque tu ne dépends plus de quelqu’un d'autre. Tu peux aussi devenir un voleur, mais ça ce n’est pas bien, les enfants.
Avec la monnaie, ça devient plus compliqué, parce qu’un fredar devient alors non seulement quelqu’un qui subvient seul à ses besoins, mais en plus celui qui manipule la monnaie. Quelqu’un qui vit en autarcie n’est donc plus considéré comme un fredar. Pour devenir un nouveau fredar, il faut alors trouver une terre sans propriétaire ou pêcher, et arriver à vendre ses produits pour obtenir le précieux argent. Ou alors on le vole, mais ça ce n’est pas bien, les enfants.

Attention gros spoil de l’histoire 4 La mort du roi Buwa, merci de la lire avant de lire ce qui suit. En plus elle est cool.
Si vous avez lu La mort du roi Buwa, vous savez qu’une nouvelle dynastie, commencée par le roi Cèfit, règne désormais sur le Nespate. La plus grande mesure prise par ce fou du sang pur a été d’interdire les unions exogamiques. Comprenez que désormais, les unions mixtes entre familles d’ovim, familles de fredar ou famille royale sont interdites. Par exemple, un homme apparenté à un fredar (son fils, son frère, son neveu…) ne peut épouser une fille qui n’a pas de fredar dans sa famille. Par contre, si la fille d’un fredar veut épouser le frère du fredar voisin, il n’y a pas de problème.
Mais autant il y a plein de familles de fredar, et plein de familles d’ovim, autant il n’y a qu’une seule famille royale… Dois-je dire le mot ?... Consanguinité.

À la mort de Cèfit, c’est son fils Hèdon Ier qui devint roi. Enfin, son fils, je veux dire son neveu. Ou plutôt les deux, puisque c’est le fils que Cèfit a eu avec sa sœur. Bref, après Hèdon Ier vient Hèdon II, le fils de sa cousine. Et son fils à lui aussi. Après, vient Onta II, le fils qu’il a eu avec sa cousine qui était également… euh… Je m’y perds.

Mais au bout de quelques générations, la théorie du sang pur s’effrita. Dans la population, beaucoup passèrent vite à une nouvelle théorie : le sang, c’est comme de l’eau, quand ça ne bouge pas…

Message au lecteur


(Les consignes de l’histoire 1 valent toujours)

Enfin, une nouvelle histoire nespataise, après un mois à faire le plan, et presque deux mois d’écriture ! Et croyez-moi que j’ai fait au plus vite. Cette histoire est presque deux fois plus longue que celle qui était jusqu’alors la plus longue (la quatrième histoire zunaise). Rassurez-vous, les histoires suivantes ne seront pas toutes aussi interminables.

Cette histoire est très longue, alors, pour vous permettre de faire des pauses dans sa lecture, j’ai fait un petit système de chapitres.

J’espère que l’histoire vous plaira. Bonne lecture !
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mar 4 Déc 2018 - 14:10

Histoire 5 L’eau et le sang (VIe – Ve siècle ACN)


*Chapitre 1*

Le bourdonnement dans les oreilles de Sohi l’empêchait d’entendre le brouhaha. Elle voulait rester digne, tête haute, mais ne pouvait s’empêcher de trembler. Une main puissante la poussa dans le dos et elle accéléra le pas. Elle pénétra dans l’enceinte de ce tribunal en plein air. Les gardes fendirent la foule de curieux pour qu’elle puisse avancer jusqu’à une petite estrade, sur laquelle était posée une pauvre chaise de bois. Les gardes la forcèrent à s’asseoir et s’écartèrent.
Sohi fut comme hypnotisée par le ciel, qui arborait des couleurs magnifiques en cette chaude soirée d’été. La jeune femme descendit ensuite les yeux, non pas pour regarder les spectateurs, mais pour trouver le visage d’Awez. Il était assis sur une chaise semblable à la sienne, sur une estrade de marbre blanc à quelques mètres d’elle. Sohi esquissa un léger sourire à son mari. Awez lui répondit par un léger hochement de tête et une inspiration qui laissa transparaitre son angoisse. Ils avaient peur, oui. Mais ils allaient être courageux.

Les deux amoureux fixèrent l’estrade qui les dominait, face à eux. Le magnifique bureau de pierre taillée était encore vide. Cette attente angoissante dura un long moment, avant qu’enfin, un garde appelle le public au silence. Entouré d’une escorte, quelqu’un monta en claudiquant les marches de l’estrade. Le juge s’assit à son bureau. Mais ce n’était pas un homme. C’était un monstre.
Malgré son pied-bot, il dépassait d’une tête ses gardes les plus grands. Cette taille imposante était pourtant loin d’être la chose qui attirait le plus l’attention. Son visage émacié était si long qu’il semblait ne pas être humain. Son regard vitreux se posa sur les amoureux. Ceux-ci frissonnèrent en voyant le sourire carnassier aux dents mal placées de leur juge. Oh oui, le fils cadet du roi n’avait pas l’air d’un humain. Il semblait être un dessin raté qui aurait pris vie par on ne sait quelle malédiction.

Le garde dut demander une seconde fois le silence. En effet, les curieux qui s’étaient amassés au procès chuchotaient tous avec leur voisin à propos de ce visage difforme qui venait d’apparaitre. Le visage de la royauté. Le peuple n’avait pas souvent l’occasion de voir en chair et en os la légendaire monstruosité des descendants du roi Cèfit.
— Trois-cent-dix-septième année après la fondation de Nyoxa, quinzième jour de Crimab, annonça-t-il. Procès pour… exogamie aggravée.
Sohi et Awez échangèrent un regard.
— Juge : Gowecor Meyogajexa i Onta, descendant de Cèfit. Accusés : Sohi i Jin Wuya, descendante d’un fredar, et Awez i Jin Wuya, descendant d’un ovim…
Le juge souffla du nez pour exprimer son mépris.
— Que le procès commence… Mmh ?...
Gowecor balaya le tribunal de ses yeux globuleux et demanda de sa voix rauque :
— Où est le… Euh… Le « bébé » au sang souillé ? articula-t-il.
— Nous avons jugé que notre fils aurait été un bien piètre témoin, à moins que vous ne puissiez faire parler les nouveau-nés, répondit Awez depuis sa chaise d’accusé.
— Qui t’as permis de me parler, sale fils d’ovim ? cracha le fils du roi.
Awez soutint le regard bien trop haineux pour un adolescent de celui qui allait inévitablement le condamner.
— Soyez sûrs que nous trouverons votre rejeton, et qu’il subira le châtiment réservé aux sangs-souillés… marmonna Gowecor en relisant ses fiches.
Sohi n’avait qu’une envie : se lever de sa chaise et bondir sur le monstre pour l’étrangler avant qu’il ne puisse proférer d’autres menaces envers son fils. Mais elle échangea un regard avec son mari, et se convainquit de rester calme.

— Comme le dit la loi… « l’exogamie est punie d’une amende… blablabla… l’exogamie aggravée par la naissance d’une progéniture de sang souillé est punie par la mort des parents et de ladite progéniture ». Nous entendons bien sûr par « exogamie » les relations qui n’ont pas lieu entre deux parents d’ovimul, entre deux parents de fredarul ou entre deux descendants de Cèfit.
Awez ne put contenir un rictus. La famille royale, avec sa manie du sang pur… Ils ont refusé les mélanges, entre ovimul et fredarul évidemment, mais même entre rois et peuple. Le résultat de ces unions consanguines, marqué même sur leurs visages, prouvait les limites de leur doctrine.

— Face à ces accusations d’exogamie aggravée, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
Sohi se leva sans qu’on l’y ait invitée.
— Nous ne nions pas ces accusations, mais nous ne nous défendrons pas, annonça-t-elle.
— Quoi ?!
Toute l’assemblée écarquilla les yeux.
— Nous n’avons pas à nous défendre, parce que nous n’avons commis aucun crime !
Gowecor fulminait. Il se pencha au-dessus de son bureau de juge pour mieux affronter le regard pénétrant de Sohi.
— Il n’est pas de ton ressort de dire ce qui est un crime et ce qui ne l’est pas. Si vous ne voulez pas vous défendre, contentez-vous de dire la vérité !
— La vérité ?
répéta Awez en se levant à son tour. Je vais vous la dire, la vérité : le sang, c’est comme de l’eau. Quand ça ne bouge pas, ça croupit !
Le fils du roi fut paralysé par la rage tandis que les spectateurs restaient bouche bée en entendant l’accusé crier haut et fort ce qu’ils se murmuraient tous tout bas en voyant leurs rois. Mais subitement, sans prévenir, les deux amoureux sautèrent de leur estrade et coururent chacun de leur côté hors du tribunal. Les gardes, choqués par la déclaration du jeune homme, réagirent une seconde trop tard.
— RATTRAPEZ-LES ! hurla Gowecor.
Awez sauta par-dessus le muret qui délimitait le tribunal et commença à courir à travers la ville. Un cri déchirant lui glaça le sang. C’était la voix de Sohi. Mais il ne pouvait pas se retourner, encore moins s’arrêter.

Le jeune homme courut plus vite que jamais. Il bifurquait sans prévenir dans les petites rues de Nyoxa. Il traversa même parfois des maisons en sautant à travers les fenêtres. Après une longue course, il ralentit, épuisé et haletant. Il tendit l’oreille : les gardes semblaient avoir perdu sa trace, pour l’instant.
Awez traversa discrètement quelques rues sombres pour arriver devant la maison où il avait rendez-vous. Il frappa à la porte, d’abord un coup lent, puis trois rapides. Une femme lui ouvrit.
— Awez !
Elle lui tira le bras pour le faire entrer dans la petite bicoque. Un homme se tenait au fond de la pièce, avec un nouveau-né dans les bras.
— Où… Où est Sohi ? Où est ma fille ? demanda-t-il.
Awez baissa les yeux.
— Je suis désolé, mon fredar…
La femme du fredar serra son gendre dans ses bras et fondit en sanglots. Le père endeuillé regarda le visage endormi de son petit-fils, dont les traits lui rappelaient tant sa fille.
— Ne tardons pas, dit Awez d’une voix enrouée. Il ne faut pas qu’ils le trouvent.
Le fredar déposa le nouveau-né dans les bras de son père, et son épouse lui déposa un baiser sur le front.
— Je vais le mettre en lieu sûr… Quand ce sera fait, je tenterai de rejoindre le port, et de fuir l’île…
Les grands-parents acquiescèrent.
— Dites à ma mère que je l’aime… Adieu.
— Que les dieux te viennent en aide, Awez
, répondit le fredar.

Awez serra son fils contre lui et poussa la porte d’un coup d’épaule. Il traversa la ville d’un pas pressé, en restant à l’affut du moindre bruit qui trahirait le passage d’un garde. Il ne s’arrêta qu’une fois arrivé à la porte d’une large maison, devant laquelle il passait si souvent lorsqu’il était enfant, sans jamais s’y attarder. Le jeune père frappa quelques coups sur la porte, en priant intérieurement qu’elle s’ouvre.
Au bout d’un long moment d’attente angoissante, la porte s’ouvrit, dévoilant le visage d’une femme aux yeux fatigués.
— Bonsoir, dit-elle sans le moindre reproche dans la voix.
— Bonsoir… Vous êtes éjachiste, n’est-ce pas ?
Elle acquiesça.
— On m’a dit que vous étiez prêts à accueillir ceux qui en ont besoin.
L’éjachiste posa les yeux sur le nouveau-né qui commençait à se réveiller.
— Mon fils…
Elle comprit immédiatement la situation. Ce n’était pas la première fois. Elle tendit les bras, et Awez y déposa son fils à contrecœur.
— Nous nous occuperons de lui comme s’il était notre enfant, promit-elle. Les descendants de Cèfit ne pourront rien contre lui, soyez rassuré.
Le cœur serré, Awez embrassa son fils sur le front.
— Il s’appelle Topi, dit-il d’une voix étranglée.
L’éjachiste resta à la porte, avec le petit garçon dans ses bras, alors que son père s’éloignait à reculons, ne pouvant se résoudre à le quitter des yeux. Lorsqu’il disparut dans la pénombre, la femme retourna à l’abri.
Awez courut au port, pour quitter Nyoxa. Mais on l’y attendait. Et il put rejoindre Sohi.

*Chapitre 2*

Onze ans plus tard.
Un soldat manqua de tomber lorsque son cheval stoppa net.
— Qu’est-ce que vous foutez au milieu de la route, bande de petits merdeux ?! cria-t-il au groupe d’enfants qui lui barraient la route, accroupis par terre. Allez, fichez le camp !
Intimidés, ils reculèrent d’un bond, laissant le cheval renverser leur petite tour de bois avec laquelle ils étaient occupés à jouer. Tous poussèrent des cris plaintifs alors que le garde s’éloignait.
— Tout est à recommencer, maintenant, soupira Canyu à ses trois copains.
La petite Yinu attrapa les bouts de bois tombés au sol pour reconstruire la tour. Elle ne comptait pas se laisser décourager par le méchant garde. Ses camarades vinrent l’aider, et en quelques instants, ils avaient rattrapé le coup.

— Salut les p’tits !
Jinya, le frère de Canyu, avait surgi d’une ruelle, entouré de quelques amis. Les quatre enfants se détournèrent aussitôt de leur jeu. Pour eux qui n’avaient que neuf ans, ce grand gaillard de trois ans leur ainé semblait incroyablement cool.
— Venez avec nous, on va faire un truc trop marrant !
Il n’eut pas besoin de le dire deux fois. Yinu donna un coup de pied dans la tour de bois et tous s’élancèrent à la suite de Jinya. Le grand frère portait un seau plein de boue entre ses mains. Les enfants, trop impressionnés, n’osaient pas poser de questions.
— Dis, grand frère, on va faire quoi ? demanda timidement Canyu.
— D’après mes sources, le fils du roi Amantib va passer dans une rue pas loin. Alors, on s’est dit qu’on allait lui lancer de la terre à la gueule !
Les amis de Jinya bondirent d’impatience.
— Pourquoi ? murmura Yinu de sa petite voix.
L’un des grands rigola en tapotant affectueusement la tête de la petite fille.
— Parce que c’est un descendant de Cèfit : il est méchant, et très moche. Ça va être marrant !
— Ça ressemble à quoi, un descendant de Cèfit ?

Les grands firent mine de vomir, provoquant l’hilarité chez les plus jeunes.
— Ils sont super grands ! Celui-là, il a genre dix ans, ben il sera vraiment trop grand, tu vas voir.
— Ils ont une tête toute bizarre, comme si on l’avait écrasée sur les côtés !

Le copain de Jinya pressa ses mains sur ses joues pour faire une grimace ridicule.
— Vous verrez, il va être monstrueux, leur assura Jinya.
— Attends, si c’est bien le prince héritier, il a un truc encore piiire ! intervint l’un de ses copains.
— Quoi ? C’est celui qui louche ?
— Non, pire que ça !
— On m’a dit qu’il y avait un membre de la famille royale qui bavait énormément…
— Ah, non, moins dégueulasse quand même.
— Alors, c’est quoi ?
s’impatienta Jinya.
Son ami fit gigoter ses doigts devant les visages interrogatifs des enfants.
— Il a DOUZE doigts !
Tous poussèrent un petit cri d’effroi.
— Six à chaque main !
— C’est pas possible, ça, tu nous fais marcher !
— Je te jure, c’est ce qu’on m’a dit.

Les enfants étaient encore plus impatients de voir le monstre. Ils étaient en train d’établir le nombre de points gagnés si leur jet de boue atteignait la tête du prince, lorsqu’ils virent au loin une véritable masse hurlante de gens agglutinés. De la boue et des insultes volaient déjà de partout. Le prince devait être là. Les grands tentèrent sans succès de se frayer un chemin dans la foule. Yinu tendit le cou mais ne put apercevoir qu’un garde, maculé de terre, en train de pousser les perturbateurs pour avancer dans la rue.
— DÉGUEULASSE ! DÉGUEULASSE ! hurlait l’attroupement en tentant de viser le prince.
Yinu dut s’éloigner pour ne pas être piétinée par plus grand qu’elle. Ses amis la rejoignirent, déçu de ne pas pouvoir assister au spectacle. Jinya leur fit signe de le suivre au pas de course.
— Je connais le chemin le plus court vers le palais. Il devrait normalement passer à côté d’un muret. En nous perchant dessus, on aura une vue imprenable, et ce sera un endroit parfait pour lui jeter de la boue en plein dans la face !

Le petit groupe courut jusqu’au lieu indiqué par Jinya. Aux yeux de la petite Yinu, le muret ressemblait davantage à une gigantesque muraille. Les deux amis de Jinya l’escaladèrent sans tarder. En équilibre, debout sur le mur, ils scrutèrent l’horizon.
— Il approche ! Vite Jinya, passe le seau !
Le grand frère de Canyu aida les enfants à grimper en leur faisant la courte échelle. Quand ce fut au tour de Yinu, celle-ci sauta le plus haut qu’elle put, mais elle se retrouva le ventre plaqué contre le haut du mur. Les autres ne faisaient pas attention à elle : le cortège s’approchait dangereusement en scandant des « dégueulasse ! dégueulasse ! ». Yinu se tortilla dans tous les sens pour finalement réussir à se mettre à quatre pattes. Jinya fit la courte échelle à son petit frère, mais Canyu percuta la petite fille en équilibre précaire.

Yinu se vit comme au ralenti, basculer en avant, au milieu du cri de douleur de Canyu et des insultes de la foule. Le sol devint soudain le ciel, avant de revenir aussi vite à sa place, au même moment où les genoux et les paumes de la petite fille s’écrasèrent contre la route caillouteuse. Tout était devenu silencieux.
— Oh ! cria un garçon. Ça va ?
La vue de Yinu était quelque peu brouillée par les larmes. Elle posa un pied à terre, dévoilant un genou tout écorché, et s’aida de la main tendue vers elle pour se relever. Elle tomba alors nez à nez avec un gamin trop grand, au visage long et émacié. Elle resta paralysée, le regard plongé dans ses yeux vitreux. Elle distingua six longs doigts contre sa main.
— Vous avez fait une sacrée chute, vous n’avez pas trop mal ? demanda le prince.
Yinu n’arriva pas à ouvrir les lèvres. Elle parvint cependant à secouer la tête en faisant un petit sourire crispé.
— Tant mieux, dans ce cas, répondit le garçon en découvrant ses dents mal alignées.
Ils échangèrent un sourire, assez longtemps pour que la petite fille trouve ça gênant. Elle se rendit alors compte qu’elle n’avait toujours pas lâché la main aux six doigts du prince, ce qu’elle fit précipitamment.
— Vous devriez rentrer chez vous et soigner vos blessures, dit le garçon d’un ton très adulte.
— D-D’accord… parvint-elle à articuler.
Le prince effleura l’épaule de Yinu de ses six doigts.
— Que les quatorze dieux vous accompagnent où que vous alliez, mademoiselle, et qu’ils vous aident à vous relever à chacune de vos chutes.

Il se remit en route, entouré de ses gardes. En quelques instants, la boue et les insultes reprirent. Yinu resta plantée au bord du muret, les genoux et les paumes en sang. La douleur commençait à s’éveiller lorsque ses camarades accoururent jusqu’à elle. Canyu lui saisit le poignet droit, mais ce n’était pas pour regarder sa main sanglante.
— Elle a touché les six doigts du monstre ! cria-t-il en montrant la paume de Yinu.
— Arrêtez, c’est pas un monstre, protesta la petite fille.
— Eh, elle a touché le dégueulasse, elle va devenir dégueulasse à son tour !
Tous éclatèrent de rire.
— Arrêtez, c’est pas drôle ! s’énerva Yinu. Il a été gentil avec moi !
— Elle est amoureuse du dégueulasse
, ricana Jinya.
— Taisez-v…
Un jet de boue atteignit Yinu en plein visage. Il fut suivi de plein d’autres, sous les rires de ses amis.
— DÉGUEULASSE ! DÉGUEULASSE !

*Chapitre 3*

Cinq ans plus tard.
— Bonjour.
Le vieil homme leva ses yeux aveugles vers l’adolescent qui venait de le saluer. Il ne connaissait pas cette voix.
— Bonjour, répondit-il.
— Ça va bien ?
L’aveugle eut un petit rire gêné et haussa les épaules. Il était âgé, aveugle, sans famille et sans clan, abandonné de tous, obligé de vivre au bord d’une ruelle avec pour seule compagnie d’autres mendiants. Mais sinon, tout allait bien.
— Je vous ai apporté un peu de nourriture, dit l’adolescent.
L’aveugle se figea un instant, hébété, avant de sourire jusqu’aux oreilles.
— Je… M-Merci !
— Tendez vos mains, s’il vous plait.

Le mendiant sentit un plat se poser sur ses paumes. Il était beaucoup plus lourd que ce à quoi il pouvait s’attendre. Une odeur délicieuse lui caressa les narines.
— C-C’est trop ! balbutia-t-il en tendant les bras pour rendre la nourriture à son bienfaiteur. Reprenez tout ça, je me contenterai d’une miche de pain…
— J’insiste ! C’est à vous.

Le jeune homme repoussa délicatement les mains de l’aveugle. Celui-ci tressaillit. Il sentait douze doigts qui appuyaient sur ses mains.
— Qui êtes-v…
Il fut interrompu par un cri étranglé d’une mendiante qui venait d’arriver. L’adolescent tourna son visage long vers elle, en tentant de lui adresser un sourire rassurant.
— Excusez-moi, lui dit-il. Je suis…
— Je sais qui vous êtes !
le coupa la mendiante sur un ton de reproche. Vous êtes le prince héritier, Ajocor i Amantib !
Un petit garçon aux vêtements crasseux arriva à sa suite. À la vue du prince, il poussa un cri terrifié et courut se réfugier dans la tunique de sa mère.
— Ne touche pas à cette nourriture, il l’a sans doute empoisonnée !
— C’est faux, jamais je n’aurai… Je veux juste aider !
— Pourquoi vous nous aideriez ?!

Un mendiant barbu interrompit la jeune mère en posant une main sur son épaule.
— Calme-toi. Le prince n’est pas cruel comme le reste des descendants de Cèfit. Il n’y a pas de crainte à avoir.
La mendiante restait tout de même bien agrippée à son fils, prête à s’enfuir. Elle avait vu les trois gardes royaux, derrière leur maître, qui avaient fait un pas vers elle lorsqu’elle avait haussé le ton. Le calme revenu, Ajocor prit un plat de nourriture semblable à celui qu’il avait offert à l’aveugle des mains de l’un des gardes, et s’approcha de la mendiante.
— Ça vient des surplus du palais. C’est très bon, n’ayez pas peur.
Après une hésitation, la mendiante accepta le cadeau en murmurant un timide remerciement. Son fils sortit la tête du pan de tunique et marmonna à son tour :
— Merci, monsieur…
— De rien
, sourit Ajocor.
Le prince héritier prit le temps de discuter avec les mendiants avant de reprendre sa route. Il ne rentrait pas tout de suite au palais, non, il allait d’abord au temple éjachiste le plus proche.

Ajocor poussa la porte toujours ouverte du temple. Il laissa son manteau et ses chaussures dans le vestibule, ainsi que les trois gardes, et entra dans la salle principale. Ce n’était pas le plus grand temple éjachiste du Nespate, ni le plus beau, mais c’était le lieu où Ajocor se sentait le mieux. La salle était sombre, éclairée par seulement quelques petites fenêtres, juste ce qu’il fallait pour distinguer les vieilles gravures qui décoraient les murs. Quatorze personnages formaient une ronde autour de la pièce. Les quatorze dieux éjachistes. Nyuw, Crimab, Citrof, Tagyo, Meyog, Fehèr, Xez, Exali, Zyon, Xiyad, Sèdin, Flemis, Izax et enfin Wuda. Le prince héritier s’assit sur un des coussins au sol, il ferma les yeux et médita.
Il se passait rarement un jour sans qu’il médite à la lumière des dieux. Lorsqu’il ne pouvait pas se déplacer jusqu’au temple, il le faisait au palais. Cette piété était loin d’être commune parmi les descendants de Cèfit : tous se disaient éjachistes sans vraiment pratiquer. Ce qui avait poussé le jeune Ajocor à se renseigner sur sa religion, c’était sa naissance d’exception : il était né le jour des Quatorze, la fête la plus sacrée du calendrier éjachiste.

Ajocor médita longtemps, ce jour-là. Il pensa à cette mendiante en colère contre lui. Il ne lui en voulait pas : elle avait raison d’éprouver de la rancœur, quand on voit sa triste situation de mère seule, abandonnée de tous. Le prince s’en voulait de ne rien pouvoir faire de plus pour elle, et pour tous ceux dans son cas.

Le prince ouvrit les yeux. Un visage familier lui faisait face.
— J’ai presque cru que tu t’étais endormi ! lui lança son ami.
— Salut, Topi, sourit Ajocor.
Topi Crimabajogli i Hora vivait parmi une communauté d’éjachistes accolée au temple. Il était l’un des gardiens qui s’assuraient bénévolement du bon entretien du petit sanctuaire et renseignaient les visiteurs sur des questions théologiques. Ajocor se releva, dépassant son ami d’une tête, et retourna avec lui dans le vestibule.
— Comment va la santé ?
— Ça va, ça va
, marmonna Ajocor. Je voulais te parler, Topi…
— Je t’écoute.

Le jeune gardien avait pris l’habitude d’entendre les inquiétudes du futur roi, mais il sentit aussitôt que ce n’était pas de cela dont il s’agissait.
— J’ai beaucoup réfléchi, je… j’aimerais devenir gardien du temple !
Topi leva les yeux au ciel.
— Ajo… soupira-t-il.
— Je serai un gardien modèle, je t’en fais le serment !
— Je suis désolé, Ajo, mais c’est un non catégorique.

Ce fut comme si le monde entier venait de s’écrouler. Le prince ne parvenait plus à articuler un seul mot tant la déception et l’incompréhension lui entravait la gorge. Topi le saisit par les épaules.
— Écoute-moi bien, Ajo. Tu es destiné à faire de grandes choses. À la mort de ton père, tu deviendras roi du Nespate. La dernière chose à faire est de perdre ton temps à balayer cette salle.
— Mais je…
— Je ne te laisserai pas jouer les hommes à tout faire ici. Ta place est au palais et avec tes professeurs.
— Mais je…
— Ta famille ne te laissera pas le champ libre. Il va falloir que tu t’imposes. Tu vas devoir t’y préparer. Ça ne tardera pas. Tu auras la couronne de corde tôt. Vraiment trop tôt. Alors comporte-toi en adulte et vois où sont les priorités.

Ajocor acquiesça, tête baissée. Il était le vilain petit canard parmi les descendants de Cèfit, le seul à ne pas suivre l’idéologie de pureté du sang. Pourtant, en tant que fils ainé du roi, il était l’héritier de la couronne de corde. Mais le roi ne règne pas seul. Sa famille au sang croupi ne le quittait jamais des yeux.

Le palais de Nyoxa n’avait jamais cessé d’être agrandi durant la dynastie de Cèfit. Il s’était changé en immense complexe accueillant des dizaines de descendants, et encore plus de domestiques. Des salles de réceptions, des bureaux, des tribunaux, des écuries… La grandeur du palais royal nespatais était, parait-il, remontée jusqu’aux oreilles des Perses, en Orient. Un tel édifice se devait bien sûr d’être magnifiquement décoré. Les plus grands artistes de l’archipel avaient sculpté dans les plus belles pierres des statues censées représenter les différents rois qui s’étaient succédé. Censées représenter, évidemment.
Toutes les statues royales qui jalonnaient le Nespate arboraient un physique idéal, calqué sur les canons de beauté de l’époque : le corps musclé, le visage séduisant… Le peuple n’était pourtant pas dupe. Tout le monde était au courant que le véritable roi ne ressemblait en rien à ce portrait idéalisé. C’était normal, après tout, qui voudrait que son image de monstre soit placée dans chaque ville nespataise ?
Mais pour Ajocor, ces effigies n’étaient qu’un mensonge.

Les trois gardes le laissèrent alors qu’il entrait dans le palais. En voulant traverser une salle de réception, il tomba sur Hèdon en train de lire un rouleau.
— Cousin, l’interpela-t-il avant qu’Ajocor n’ait quitté la pièce. Oncle Gowecor te cherche. Il est avec le roi.
Le prince soupira en tournant les talons pour se rendre au bureau de son père.

« Cousin », « oncle », « neveu »… Les branches de l’arbre généalogique des descendants de Cèfit étaient tellement emmêlées par la consanguinité que ses membres cumulaient bien souvent les relations : frère et cousin, mère et tante… C’est pourquoi, en dehors des relations simples de parent-enfant et de frère-sœur, les descendants de Cèfit n’utilisaient que trois noms pour se désigner. Ils appelaient « oncle » les plus âgés, « cousin » ceux qui avaient à peu près le même âge, et « neveu » les plus jeunes.

Ajocor poussa sans le moindre enthousiasme la porte du bureau. Les membres les plus âgés de sa famille – qui ne dépassaient pas les quarante ans – étaient en pleine réunion. Son père, le roi Amantib Ier, présidait la séance. Il ne quittait jamais sa chaise, il ne pouvait d’ailleurs pas faire autrement, car ses jambes ne l’avaient jamais porté. Gowecor, frère du roi, était à sa droite. Il se leva d’un bond, en s’aidant de sa canne pour pallier à son pied bot. Elle était loin, l’aura de puissance du grand Cèfit.
— Vous me cherchiez… marmonna le prince.
— ICI ! beugla Amantib.
Sous les yeux de tous ses oncles et tantes, Ajocor dut venir se placer entre son père et Gowecor.
— Où tu étais ?
— Au temple, père.
— Un pouilleux de sans-fredar est venu au palais, ce matin. Il a dit qu’il cherchait du travail. Il a dit que quelqu’un lui avait dit qu’on manquait de messagers.

Enragé, le roi mit un coup de poing – heureusement, pas très fort – dans le ventre de son fils, ce qui était le point le plus haut qu’il pouvait atteindre.
— JE SAIS QUE C’EST TOI ! Tu veux toujours approcher ces pouilleux…
— Et alors ? On avait besoin d’un messager à cheval, cet homme m’a dit qu’il savait monter, alors j’ai…

Amantib lança un regard à son frère qui interrompit le prince avec une violente gifle.
— Ne t’approche plus de ces impurs sans fredar qui trainent dans les rues. Ils nous haïssent tous, ne te laisse pas berner. Tu es trop naïf.
Ajocor avait la joue en feu et tremblait de rage sous les regards dédaigneux des patriarches.
— Je vais faire un tour, murmura-t-il en partant de la pièce.
— Bonne idée, profite de tes jambes tant que tu tiens dessus.
Ajocor sortit en trombe du palais. Il refusa que les gardes l’escortent, mais ceux-ci le suivirent tout de même, en marquant une certaine distance, assez pour ne pas le perdre de vue. Sortir seul de l’enceinte du palais était trop dangereux pour un descendant de Cèfit. Amantib avait raison : tout le monde détestait la famille royale. Les passants envoyaient des jets de boue en présence des gardes, alors que pouvaient-ils faire sans l’escorte ?

Le prince héritier se coucha dans l’herbe, derrière des buissons non loin de la rive du Zaditar, loin de toute présence humaine, hormis les deux soldats qui gardaient un œil sur lui, postés à quelques dizaines d’enjambées.
Certes, tout le monde détestait les descendants de Cèfit. Mais Ajocor savait pourquoi : simplement parce qu’ils étaient détestables. Tous ceux à qui le prince avait tendu la main s’étaient révélés prêts à l’apprécier. Reprendre contact avec le peuple : voilà la première chose qu’il ferait quand il deviendrait roi.

Un bruissement d’eau inhabituel sortit Ajocor de ses pensées. Il distingua entre les buissons la silhouette d’une jeune fille, occupée à faire la lessive dans le fleuve. Sa beauté était lumineuse malgré ses pauvres vêtements d’ovim. Le prince l’imagina rentrer chez elle après avoir fini sa lessive. Ses parents aimants lui auraient préparé un délicieux petit repas qu’elle aurait pris en famille. Ils se raconteraient leur journée, riraient beaucoup. Elle se marierait avec le garçon dont elle était tombée amoureuse, ils auraient ensemble plein d’adorables enfants. À la fin de sa vie, elle s’éteindrait paisiblement, un soir, dans son lit.
Quelle belle vie, au fond. Ajocor en était presque jaloux. Pour lui, sa vie était toute tracée. Une vie peuplée de relations incestueuses, d’enfants mort-nés et de haine, pour se finir prématurément dans la maladie.

*Chapitre 4*

En bordure de Nyoxa s’était bâti une petite maison où venaient s’entasser des malades abandonnés par leurs fredarul. Malgré leur terrible fièvre et leur fatigue, tous sourirent en voyant arriver la longue silhouette du prince héritier dans leur campement. Comme à son habitude, il leur apportait les restes de nourriture du palais, ainsi que quelques plantes médicinales dérobées dans les jardins royaux.
— Merci, Sire, dit une femme maigre en recevant les légumes qu’il lui offrait.
— Je ne suis pas encore roi, corrigea-t-il.
— Vous avez de la terre dans les cheveux.
Ajocor se frotta le crâne pour faire tomber les morceaux de boue séchée.
— Juste des enfants qui s’amusent…
Un malade s’approcha du prince pour prendre quelques provisions.
— Merci, mon grand prince, dit-il en lui serrant les six doigts de sa main droite. Que les quatorze dieux vous protègent.
— Non, qu’ils vous protègent, vous.

Quelqu’un défonça la porte d’un coup de pied. C’était un garde royal, mais pas l’un de ceux qui avaient escorté Ajocor jusqu’ici.
— J’en reviens pas, s’écria la voix du cousin Hèdon. Ajocor est vraiment ici, au milieu de ces pestiférés !
— C’est répugnant, les approche pas !
lui lança sa cousine et compagne.
Hèdon balaya la scène de ses yeux divergents.
— Nos oncles vont te tuer d’être venus ici…
— Je m’en fiche, ils ne me font pas peur
, répliqua Ajocor.
Èrya, la petite sœur du prince, passa une tête au-dessus de l’épaule de son cousin.
— Je ne les approcherais pas, si j’étais toi, dit-elle de sa voix trainante.
Ajocor défia sa famille du regard avant de serrer sans prévenir l’un des malades dans ses bras. Horrifiés, les trois descendants de Cèfit sursautèrent.
— JE VAIS LE DIRE À PAPA ! menaça Èrya.
Le prince lâcha le malade et s’approcha de sa sœur, ses douze doigts en avant, en poussant des « bwaaah ! » moqueurs. Les trois cousins tentèrent de fuir mais se prirent les pieds dans les herbes hautes. Les gardes les portèrent à moitié en s’éloignant. Ajocor riait à gorge déployée.
— Vous allez avoir des ennuis, mon prince ? demanda l’un des malades.
— Je crains que oui. Mais ça valait le coup.

Ajocor n’allait pas se presser pour rentrer au palais. Ses oncles devaient être en train de l’attendre pour lui passer un sacré savon. Il fit un détour par le port. Il aimait tant admirer ces fiers navires déployer leurs voiles pour partir vers de lointains horizons. Les descendants de Cèfit n’avaient plus mis les pieds sur un bateau depuis des générations. Ajocor se l’était toujours promis : dès qu’il serait roi, il contournerait cette interdiction tacite en sautant dans le premier navire venu.
Les pensées du prince furent interrompues lorsqu’il reçut une chose visqueuse en plein visage. Tout le port éclata de rire.
— Cèfit, croupi, dégueulasse ! chantonnèrent quelques marins.
Ajocor retira la chose de son visage, et fut secoué d’horreur lorsqu’elle se mit à bouger dans sa main. Le prince lâcha le poulpe en poussant un cri qui amplifia d’autant plus les moqueries des marins. Un des gardes coursa le plaisantin qui avait lancé l’animal, tandis que l’autre tira Ajocor par le bras pour l’emmener loin du quai.

Le prince marcha d’un pas rapide jusqu’au palais, entouré de ses gardes. Mais au lieu de pénétrer dans l’enceinte, il continua sa route pour retrouver son petit coin d’herbe derrière les buissons, près du fleuve.
— Ne me suivez pas ! avait-il crié aux deux gardes, en sachant bien que ceux-ci allaient tout de même le filer de loin.
Ajocor se coucha et regarda le ciel. Il respira profondément pour se calmer. Il n’était pas en colère contre ces marins, non, il l’était contre ses ancêtres, ces éminents descendants de Cèfit qui avaient fait de la mer leur ennemie. Le prince aimerait avoir une autre expérience de la navigation qu’un poulpe dans la figure.
Il tourna la tête et scruta la rive à travers les buissons. Elle était là, au même endroit que d’habitude. La jeune lessiveuse. Elle réussit sans le savoir à rendre le sourire à Ajocor. Elle était si jolie. Même en lavant des vêtements sales, elle arrivait à être magnifique.
Mais des ricanements vinrent briser ce calme reposant. Une bande de jeunes avaient rejoint la rive. La jeune fille leva la tête et une expression de colère déforma son beau visage. Elle fit mine de ne pas avoir remarqué le groupe de ricaneurs, mais ceux-ci s’approchèrent d’elle et l’entourèrent.
— Salut, ça va ? demanda un garçon sur un ton ironique.
— Ben réponds, impolie ! vociféra une fille.
La lessiveuse continua de les ignorer. Alerté, Ajocor s’était levé, et observait la scène de loin. Un garçon donna un coup de pied dans le panier de linge, qui répandit son contenu sur le sol terreux. La jeune fille tenta de repousser le garçon.
— Laisse-moi tranquille, Canyu !
Mais elle n’était pas de taille. Le garçon lui serra le bras avec la force d’une tenaille.
— Ne me manque pas de respect, dégueulasse, tu pourrais le regretter…
Sans même penser à appeler les gardes, Ajocor se précipita à travers les buissons. Les brutes firent volte-face. Lorsqu’ils virent la grande taille et le visage long du descendant de Cèfit, tous firent un bond en arrière en lâchant leur victime.
— T-Tu sors d’où toi ? Casse-toi ! balbutia le chef de bande tout en reculant.
— Fichez le camp, dit Ajocor avec calme et détermination, sans cesser d’avancer vers les brutes.
Le chef s’arrêta pour le défier. Le prince tendit son trop plein de doigts vers lui. Pris de peur, Canyu fuit à toute jambe sans se retourner, ses sbires sur les talons. Ajocor ne put s’empêcher d’afficher un sourire satisfait. Ses mains contre-nature faisaient toujours leur petit effet. Il se tourna vers la jeune fille, encore abasourdie.
— N’ayez pas peur, lui dit-il. Je suis…
Ajocor Èjaxavo i Amantib, prince héritier du Nespate !
compléta-t-elle.
Une immense joie avait envahi son visage. Ajocor était pour le moins décontenancé.
— Vous ne vous en souvenez sûrement pas, mais nous nous sommes déjà rencontrés. Je m’appelle Yinu Citrofecorajeya i Temya, et je suis tellement heureuse de vous rencontrer à nouveau !
Ajocor ne savait plus vraiment quoi dire.
— C-Citrofecorajeya ? Vous êtes éjachiste ?
— Oui
, répondit-elle fièrement. Je me suis convertie après vous avoir croisé.
Alors là, le prince était sans voix.
— … Waouh…
finit-il par lâcher.
Un long silence gênant s’installa, mais cela ne semblait pas déranger Yinu, qui regardait son sauveur avec des yeux brillants d’admiration.
— Pourquoi vous appelaient-ils « dégueulasse » ? demanda Ajocor.
— C’est une longue histoire, répondit la jeune fille.
— Vous n’êtes absolument pas dégueulasse, que du contraire. Je pense qu’ils sont simplement jaloux de votre… euh… beauté...
Yinu rougit et détourna le regard.
— Vous ne pouvez pas comprendre… soupira-t-elle.
— Au contraire, je pense être bien placé pour savoir ce que ça fait d’être moqué pour son physique.
La jeune fille sourit et plongea son beau regard vert dans les yeux vitreux de son sauveur. Celui-ci ne put s’empêcher de sourire à son tour : il n’y avait pas une once de dégoût dans le regard de Yinu. C’était rare.
— PRINCE AJOCOR ! hurla un garde en surgissant des buissons.
L’intéressé ouvrit la bouche, prêt à sortir une explication qui justifierait le risque qu’il venait de prendre en se confrontant à la bande de brutes, mais le garde poursuivit :
— Vous devez rentrer au palais au plus vite, votre oncle Gowecor vous demande de toute urgence !
Le prince se tourna vers Yinu :
— Veuillez m’excuser, le devoir m’appelle…
Elle acquiesça, mais avant qu’il disparaisse, elle lui lança :
— Si vous repassez par ici, n’hésitez pas, si vous voulez discuter…
— Je reviendrai, je vous le promets.


Ajocor suivit le garde qui semblait très pressé. L’oncle Gowecor, le front fendu de rides soucieuses, l’attendait dans le hall d’entrée, appuyé sur sa canne. Le jeune prince ouvrit la bouche pour se défendre d’avoir taquiné ses cousins au campement de malades, mais son oncle parla avant lui :
— Le roi est en train de mourir.
Ajocor resta interdit.
— Un conseil va bientôt se réunir, tu y seras convié en tant que prince héritier. Nous allons…
— Je vais au temple.

Le prince tourna les talons.
— AJOCOR TU RESTES ICI !
— Je ne ferai rien avant d’avoir médité.
— STOP ! Si tu fais un pas de plus, je… PETIT CON !!!

Ajocor ignora les menaces de son oncle, de toute façon il était trop lent pour le rattraper, avec son pied-bot.

Arrivé au temple éjachiste, Ajocor s’assit sur un coussin, ferma les yeux, et supplia un à un les quatorze dieux. Il ne leur demandait pas que son père vive, non. Il les priait d’avoir la force de lui succéder.
Quand il rouvrit les yeux, Topi était dans l’encadrement de la porte. Ajocor sortit du temple.
— Le roi est sur son lit de mort, annonça-t-il à son ami.
— Tu es venu demander à Wuda de l’épargner ?
— … Non.

Le prince se sentit soudain très mal. N’était-ce pas parricide, de souhaiter la mort de son père ?
— Il mérite de mourir, se justifia-t-il.
— « Mérite » ? répéta Topi. Qui es-tu pour connaitre la volonté des dieux, Ajo ?
Le prince soupira.
— Probablement un imbécile prétentieux.
— Tu peux être l’homme le plus pieux au monde, jamais tu ne pourras prétendre tout savoir, encore moins sur ce qui échappe aux humains.
— Je sais.

Topi tapota l’épaule de son protégé.
— Te sens-tu prêt à devenir roi ?
— C’est le genre de choses auxquelles tout le monde répondrait « on ne peut jamais être prêt »… Mais honnêtement…

Ajocor croisa les bras d’un air déterminé.
— Je suis on ne peut plus prêt.

*Chapitre 5*

Yinu essorait le linge avec une force qu’on ne pouvait soupçonner en voyant ses bras fins.
— Au fait, comment va ton père ? demanda-t-elle en tordant une chemise.
— Remis sur pied, répondit Ajocor, assis dans l’herbe à côté d’elle. Enfin, sur pied, tu me comprends.
— Sur fesses ?

Ils pouffèrent. Ça faisait presque une quatorzaine qu’il ne se passait pas un jour sans que ces deux-là se réunissent au bord du Zaditar pour discuter de choses et d’autres.
— Je me sens un peu coupable, Yinu…
— Pourquoi donc ?
— Je n’arrête pas de te déconcentrer dans ton travail. Je te retarde.

Elle éclata de rire.
— J’adore quand tu me déconcentres, le rassura-t-elle.
— Je veux t’aider.
Yinu poussa un cri strident lorsqu’Ajocor prit un des vêtements sales en haut de la pile, mais avant qu’elle n’ait pu faire quoi que ce soit, le prince était déjà en train de faire un travail de domestique.
— Apprends-moi, je serai un bien meilleur élève qu’avec mes oncles, je te le promets.
Elle céda, et apprit au prince à faire la lessive. La pile de linge sale se réduit à toute vitesse en unissant leurs forces. Ils purent même profiter d’un peu de temps pour simplement papoter, couchés dans l’herbe.
Sans prévenir, Yinu prit la main d’Ajocor qui se sentit rougir. Elle caressa chacun de ses six doigts.
Tu t’appelles « Ajocor », parce que tu as « douze » doigts…
— Quelle redoutable enquêtrice tu es
, ironisa-t-il.
Elle lui donna une petite gifle en riant.
— Je n’aime pas ton prénom. Je veux t’en trouver un autre.
— Vas-y !
l’encouragea-t-il, curieux.
Yinu réfléchit un instant.
Acetsèt, déclara-t-elle.
— « Éternel » ?
— Oui. Je veux que tu contres cette malédiction qui tue prématurément ta famille. Je veux que tu vives éternellement, parce que le Nespate a besoin de toi… et moi aussi, j’ai besoin de toi.

Le prince sentait son cœur battre à tout rompre.
— Alors, va pour Acetsèt, sourit-il.
Yinu se pencha sur lui et lui caressa les cheveux. Elle approcha de plus en plus son visage du sien, et elle l’embrassa. Une fois, puis deux, puis trois. Ils auraient voulu ne jamais s’arrêter.
Mais un bruissement de feuille les sépara. Un garde était arrivé d’entre les buissons.
— Prince Ajocor, vous allez être en retard au conseil.
— J’arrive, partez devant
, répondit-il en se relevant.
Il serra Yinu dans ses bras.
— Je reviendrai demain.
Elle se mit sur la pointe des pieds pour lui faire un baiser d’au revoir.
— À demain, Acetsèt

Le prince se rendit au palais d’un pas sautillant. Il traversa les couloirs jusqu’à la salle du conseil de guerre, où il fut accueilli par les mines renfrognées de ses ainés. Il s’assit sur la seule chaise libre, à la gauche du roi.
— Qu’est-ce que t’as à sourire ? cracha celui-ci.
— Rien du tout, répondit Acetsèt en cachant sa bonne humeur.
Voilà des années que le roi Amantib avait envoyé des hommes en Gaule pour conquérir quelques territoires. Aucun d’eux n’était soldat, ils avaient tous été enrôlés de force chez les ovimul de Gamedra. Cette armée n’avait aucune compétence, ni aucune motivation autre que celle de faire plaisir à ce roi monstrueux qu’ils haïssaient tous sans jamais l’avoir rencontré.
Les oncles d’Acetsèt étaient en pleine réflexion sur la stratégie à adopter pour repousser les barbares de Gaule. Alors qu’ils débattaient à propos des routes à emprunter, Acetsèt leva la main pour prendre la parole.
— Pourquoi on ne laisserait pas tomber cette histoire de conquête ? Ça fait des années que ça dure et on est toujours au point mort. Laissons les soldats rentrer chez eux et concentrons-nous davantage sur le bien-être des Nespatais !
Son discours fut suivi d’un long silence pesant sous les regards enragés de ses oncles.
— Tu es… la honte de cette famille, articula Amantib. « Les autres, les autres », tu penses toujours aux « autres », mais les autres ne veulent pas de toi, Ajocor, ils te haïssent ! Quand comprendras-tu que la seule chose qui compte, c’est notre famille ?
— Tu n’en fais toujours qu’à ta tête
, poursuivit Gowecor. Tu veux tout changer parce que tu crois toujours tout savoir mieux que tout le monde, c’est pour ça qu’on ne veut pas que tu juges au tribunal comme font tes cousins, parce que tu ne suis jamais les règles !
— Tu dois suivre le commandement de Cèfit, notre glorieux ancêtre, et rien d’autre. C’est ainsi.

Acetsèt bouillonnait de colère. Il était seul, si seul dans ce palais.

*Chapitre 6*

Topi était chargé du travail minutieux de nettoyer un à un les reliefs représentant les dieux dans le temple éjachiste. Heureusement, la présence de son ami, le nouvellement nommé Acetsèt, lui faisait paraitre le temps moins long.
— Devine ce que le roi a eu comme idée ! dit-il d’une voix tremblant de colère.
— Dis-moi.
— Il a décidé d’empoisonner tous les restes de nourriture, pour être sûr que les pauvres ne puissent pas les consommer, c’est… c’est… C’EST MONSTRUEUX !
— En effet
, soupira Topi. Avec les autres gardiens, nous essayons de nourrir les mendiants avec nos surplus, mais nous n’en avons pas assez, loin de là…
— Qu’est-ce que ça lui coûterait de donner cette nourriture au lieu de la jeter ?... J’en ai marre, personne ne m’aide.

Acetsèt plongea sa tête dans un coussin en soupirant. Topi savait exactement quoi dire pour lui remonter le moral :
— Au moins, tu as ta Yinu pour te soutenir.
Un sourire illumina immédiatement le visage disgracieux du prince qui se mit à ronronner comme un gros chat.
— Il faudrait un jour que tu me la présentes.
— Oh oui, tu verras, elle est parfaite : douce, gentille, amusante, généreuse, belle comme un cœur… Je l’aime ! Et ce qui est vraiment dingue, c’est que je crois qu’elle m’aime aussi…
— Je suis sûr que c’est le cas
, sourit Topi.
Acetsèt s’approcha du gardien pour lui glisser à l’oreille :
— Elle m’a donné rendez-vous cette nuit.
Topi passa un bras paternaliste autour de ses épaules.
— Le plus important, c’est que tu sois détendu et à l’écoute. Et ne t’inquiète pas si ce n’est pas de la grande performance.

La nuit tombée, Acetsèt sortit de sa chambre sur la pointe des pieds. Il avait laissé tomber l’idée de sortir par sa fenêtre : il logeait à l’étage, et ses antécédents familiaux de fractures rapides le dissuadaient de faire des cascades. Il traversa les couloirs à pas de loup en évitant soigneusement les appartements de ses oncles ainsi que les rondes des gardes. Il sortit par les écuries sans se faire repérer. Essoufflé mais soulagé, Acetsèt rejoignit le sentier qui menait au bord du Zaditar.
Yinu n’était pas encore arrivée. Il attendit sur la rive en regardant l’eau onduler. La nuit était belle. Deux bras fins enserrèrent sa taille.
— Tu as pu venir.
Acetsèt se retourna pour embrasser sa douce.
— Rien n’aurait pu m’empêcher de venir te voir.
Yinu passa ses bras autour de son cou et embrassa passionnément l’élu de son cœur. Acetsèt, un peu timide, ne savais pas trop quoi faire si ce n’est lui rendre ses baisers. Avant qu’il n’ait put s’y préparer, la jeune fille avait retiré ses vêtements et l’entrainait sur le sol herbeux. Le cœur battant à tout rompre, Acetsèt l’imita en retirant un à un ses encombrants habits. Son corps était loin d’être aussi agréable à l’œil que celui de Yinu, mais il s’en fichait. Malgré la brise fraîche qui parcourait la nuit, leur peau était brûlante.
— PRINCE AJOCOR !!! hurla quelqu’un.
Les amoureux sursautèrent.
— PRINCE AJOCOR !!!
La voix s’approchait. Ils pouvaient entendre des pas rapides venir vers eux. Ils se levèrent d’un bond, et Acetsèt eut juste le temps de cacher la nudité de sa copine en se postant devant elle avant qu’un garde ne surgisse des buissons avec une torche à la main.
— PRINCE AJOCOR ! Vous devez venir, c’est URGENT !!
Acetsèt ramassa ses vêtements au sol et remit son pantalon.
— Je reviens au plus vite, glissa-t-il à l’oreille de Yinu avant d’être embarqué de force par le garde.

Le prince manqua plusieurs fois de trébucher en se rhabillant pendant que le garde le tirait par le bras jusqu’au palais. Il poussa la porte d’entrée et tomba sur sa famille au grand complet, rassemblés dans le hall. La plupart étaient en chemise de nuit, et tous arboraient une mine grave. L’oncle Gowecor posa un regard flamboyant sur Acetsèt.
— Le roi Amantib est mort.
Son annonce fut suivie d’un silence terrifiant. Acetsèt tressaillit, comme si son cœur venait d’être transpercé par une lance. Il ferma les yeux, inspira et expira profondément.
— Que tout le monde retourne dormir, ordonna l’oncle. Une longue journée nous attend demain.
Acetsèt retourna dans sa chambre en sachant qu’il aurait du mal à fermer l’œil. C’était sa dernière nuit en tant que prince héritier. Dès le lendemain allait commencer un long, très long combat.

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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mar 4 Déc 2018 - 14:10

ATTENTION ! Ceci est la deuxième partie de l’histoire n°5, merci de lire la partie 1 (qui se trouve dans le post au-dessus) avant de lire celle-ci, MERCI !

*Chapitre 7*

La nouvelle de la mort du roi s’était répandue comme une trainée de poudre. Des Nespatais venus de Nyoxa et de ses alentours n’avaient pas attendu pour se ruer dans la cour à l’arrière du palais, en face de l’immense balcon censé servir pour les discours royaux, mais qui restait à l’abandon en dehors des jours de couronnement. Les premiers spectateurs étaient arrivés dès le matin. Les gardes devaient fouiller chaque personne à l’entrée de la cour, à la recherche de projectiles et autres seaux de boue.
Pendant ce temps, c’était le branle-bas de combat au palais. Les oncles et tantes ne lâchaient pas le futur roi d’une semelle, et l’arrosaient de consignes pour le grand moment. Acetsèt connaissait déjà le protocole par cœur depuis sa plus tendre enfance : annoncer la mort du roi, se présenter, demander l’approbation du peuple, et enfin, peu importe la réponse, coiffer la couronne de corde.

Tous les descendants de Cèfit s’étaient réunis dans l’antichambre du balcon, vêtus de leurs plus beaux vêtements. Le brouhaha de la foule était audible à travers les murs. Acetsèt, face à la porte, avait les yeux fermés, et respirait lentement depuis longtemps déjà. L’oncle Gowecor lui agrippa l’épaule, ce qui le fit sursauter.
— Voici ton discours, dit-il en tendant une tablette à son neveu.
Acetsèt avait horreur d’être interrompu dans sa méditation.
— Non merci, répondit-il en tournant la tête. Je sais déjà ce que je vais dire.
Gowecor aurait voulu abattre la tablette sur le crâne de son neveu. Conciliant, il envoya la tablette dans les mains d’un domestique, mais ne lâcha pas le futur roi.
— Je t’avais demandé de choisir quelqu’un pour nouer la couronne de corde autour de ton crâne. Alors, ton choix ?
Acetsèt leva les yeux au ciel.
— Tante Cimba, ironisa-t-il.
Cimba était incapable de marcher et de parler. Elle passait son temps à grommeler en bavant. Cette plaisanterie n’amusa pas Gowecor, qui gifla son neveu sans état d’âme.
— Réponds SÉRIEUSEMENT !
Le prince avait du mal à contenir sa colère.
— Personne, marmonna-t-il. Je le ferai tout seul.
— Non, tu dois choisir quelqu’un.
— Je ne suis pas marin mais je peux faire un nœud tout seul.
— La tradition…
— J’EMMERDE LA TRADITION !

Acetsèt se mordit la lèvre. Il n’avait pas voulu crier. Son oncle leva la main pour lui asséner une nouvelle gifle, mais un domestique interrompit la dispute en venant signaler que tout était prêt.
— Je le sens très mal… grogna Gowecor.

Les domestiques ouvrirent les portes vers le balcon. Les descendants de Cèfit s’avancèrent, chacun à son rythme, selon sa motricité. Ils s’arrêtèrent à deux pas de la rambarde. Seul le futur roi s’en approcha.
La cour était noire de monde. L’apparition de la famille royale n’avait que plus amplifié le brouhaha. Dans ce flux continu de hurlement, Acetsèt ne parvint qu’à distinguer quelques mots insultants. Il leva les mains pour demander le silence, mais ses douze doigts provoquèrent l’effet inverse. Il préféra alors les cacher dans son dos, et s’éclaircit la voix.
— Le roi est mort… dit-il.
Il n’avait pas parlé assez fort pour être entendu, mais suffisamment pour que la foule se calme et l’écoute.
— Le roi Amantib Xiyadoton i Onta Nespat est mort.
La bonne acoustique de la cour fit parvenir cette phrase aux oreilles des Nespatais qui explosèrent d’une joie inconvenante. Acetsèt pouvait entendre son oncle enrager en entendant la liesse provoquée par la mort de son frère.
— Il est mort hier soir, poursuivit-il. Lors du dix-neuvième jour de Sèdin. Nous sommes aujourd’hui le dix-neuvième jour de Flemis. Si vous n’êtes pas familier du panthéon éjachiste, il s’agit de la déesse de la justice. J’espère que ce jour sera de bon augure pour la suite.
Un silence curieux s’était abattu sur la place.
— Je suis né Ajocor Èjaxavo i Amantib. Je suis éjachiste. Certains d’entre vous ont dû me croiser alors que je marchais dans les rues de Nyoxa. En sortant des murs du palais, j’ai pu me rendre compte d’un certain nombre de problèmes dans notre société. Personne ne devrait être abandonné, condamné à mourir de faim sur le coin d’un trottoir. Personne ne devrait être tué sur base de lois ridicules.
Ces derniers mots entrainèrent des chuchotements, parmi les spectateurs, mais également dans le dos du prince.
— Un grand nombre d’entre vous nous déteste, nous les descendants du roi Cèfit. Et je pense que vous n’êtes pas à blâmer : nous l’avons cherché. La famille royale et le peuple nespatais sont restés fâchés trop longtemps, il nous faut nous retrouver.
Un sourire de dents mal alignées éclaira le visage de l’orateur.
— Je vous en fais la promesse : les choses vont changer.
La rumeur continua de parcourir le public. Certains applaudirent timidement.
— Alors, sous réserve de votre approbation, je me présente à vous en tant que roi Acetsèt Èjaxavo i Amantib Nespat, pour que la prospérité du Nespate soit éternelle.
Tous les descendants de Cèfit eurent le souffle coupé. Pour la première fois depuis des générations et des générations, un nouveau roi fut accueilli par un tonnerre d’applaudissement. Acetsèt prit la couronne de corde que le domestique lui apportait et la noua autour de son crâne.
— Merci de votre confiance. Puissent les quatorze dieux veiller sur vous !

Il se retira sous les acclamations du public. Lui-même ne s’attendait pas à cet accueil, un peu hésitant mais tout de même plutôt chaleureux. Tout sourire, il retourna dans l’antichambre, mais avant d’avoir pu comprendre quoi que ce soit, il se retrouva plaqué contre un mur. L’oncle Gowecor avait lâché sa canne et s’était jeté sur lui. D’une main, il le tenait par le col, et de l’autre, il lui comprimait la trachée.
— C’EST QUOI CE CIRQUE ?!
Le neveu tenta de se défaire de la poigne étonnement puissante de son oncle.
— Cette histoire d’« Acetsèt », et toutes ces histoires que tu leur as dites, À QUOI TU JOUES ?
Acetsèt parvint à repousser suffisamment son oncle pour articuler :
— Gardes !...
Mais aucun ne vint l’aider. Un rictus se dessina sur le visage rouge de colère de Gowecor.
— JE suis le chef de la garde.
— Je suis le roi…
dit Acetsèt dans un râle.
— Ne pense pas un instant que cela changera quoi que ce soit. Tu auras peut-être une corde autour de la tête, mais c’est la famille qui est reine, comme elle l’a toujours été.
Il lâcha enfin son neveu qui s’effondra à terre en haletant. Toute la famille regarda le roi d’un œil méprisant avant de quitter la pièce, le laissant seul avec ses grands projets utopistes.

*Chapitre 8*

L’un des plus beaux vaisseaux chargés du transport des rapports judiciaires du Nespate s’apprêtait à prendre le large. Les marins chargeaient les cales des dernières provisions, le capitaine vérifiait l’état des cordes. Un garde était déjà monté à bord, et Acetsèt s’apprêtait à faire de même quand des hurlements l’interrompirent. C’était l’oncle Gowecor, toujours lui.
— OÙ VAS-TU COMME ÇA ?!
— Sur Byawu.

Le jeune roi grimpa à toute vitesse dans le bateau, avant que son oncle ne puisse l’attraper.
— C’est ta première vraie journée de règne, et tu t’enfuis déjà ?!
— Je ne m’enfuis pas, je vais sur Byawu.
— Tu n’iras nulle part !
insista Gowecor.
— Trop tard, un messager est déjà parti ce matin pour prévenir Byawu de mon arrivée. Ça fait trop longtemps qu’un roi ne leur a plus rendu visite.
Un gamin qui passait sur le quai lança un vieux poisson mort en plein dans le dos de l’oncle enragé. Acetsèt éclata de rire et félicita le plaisantin. Le navire déploya ses voiles et commença à s’éloigner du port.
— Tu vas vite comprendre pourquoi les descendants de Cèfit ne prennent jamais la mer, dit Gowecor sans desserrer les dents.

Le jeune roi ne pouvait contenir son excitation alors que le bateau fendait les vagues. Le voyage dont il avait toujours rêvé commençait enfin. Il allait pouvoir découvrir Byawu, cette île lointaine au Nord du Nespate dont il avait tellement entendu parler sans jamais avoir l’espoir de s’y rendre.
Acetsèt s’approcha du capitaine.
— Vous avez déjà été sur Byawu ?
Sans même lui répondre, il toisa son roi d’un air dégoûté, sans l’ombre d’un sourire.
— Il y a un problème ? demanda naïvement Acetsèt.
— Le sang, c’est comme de l’eau, répondit-il. Quand ça ne bouge pas…
— … Ça croupit, je sais
, le coupa-t-il. Certes, je ne peux pas changer mon sang. Je ne suis pas un dieu. Mais je suis un roi. Je peux changer d’autres choses.
Piqué par la curiosité, le capitaine ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais les oscillations incessantes du bateau secouèrent l’estomac du jeune roi à tel point qu’il eut à peine le temps de se précipiter au bord avant de tout rendre. Il se sentit pâlir et ses jambes se dérobèrent. Les gardes se précipitèrent autour de leur roi et lui essuyèrent la bouche. Mais Acetsèt ne se sentit pas mieux. Le sol ne cessait de tanguer, et son estomac avec.

*Chapitre 9*

C’était un véritable événement : jamais de mémoire d’Homme un roi nespatais avait quitté la capitale. Des gens étaient venus de tout Byawu pour voir le navire accoster au port de Gepol. Le messager avait à peine passé son annonce que les fredarul de la ville s’étaient déjà réunis pour organiser cette venue exceptionnelle. Les rues avaient été nettoyées de fond en comble et les cuisiniers étaient prêts à concocter un festin digne d’un dieu. Une attention particulière avait été portée aux statues des rois précédents, qui avaient été restaurées avec le plus grand soin.
Le bateau royal s’approchait enfin de sa destination. Les fredarul étaient alignés comme de bons petits soldats. Wuya i Exat avait été désigné pour être à leur tête. Les yeux rivés sur le navire qui accostait, celui-ci répétait en boucle ses salutations dans sa tête. Les descendants de Cèfit étaient réputés pour leur méchanceté ; il lui fallait à tout prix éviter le moindre faux pas.

Un groupe de gardes royaux descendit du bateau. Wuya tendit le cou pour distinguer quel individu pouvait être le roi. C’est alors qu’il apparut. Tous les spectateurs réunis pour l’occasion reculèrent d’un pas. Wuya lui-même manqua de laisser échapper un cri de stupeur. C’était donc vrai ! Tous avaient entendu ces rumeurs propagées par les marins, comme quoi les descendants de Cèfit étaient tous laids comme des monstres et fragiles comme des brindilles ; mais jusqu’alors, Wuya avait toujours cru que ce n’était que des calomnies.
Tous observèrent la longue silhouette pâle et maladive du roi Acetsèt descendre sur le quai, soutenue par deux gardes. Les yeux de Wuya ne cessaient de sautiller de ses yeux vitreux à ses six longs doigts, en passant par son nez écrasé et ses dents désalignées.
— B-B-Bon-Bonjour S-Sire !... balbutia Wuya sans réussir à arrêter de dévisager le roi dans tous les sens.
— Bonjour…
— V-Vous avez f-fait b-bon voya-yage ?
— Je me suis découvert un mal de mer terrible, je suis ravi de retrouver la terre ferme…

Acetsèt adressa un sourire forcé à son hôte qui répondit par un rire nerveux. Le roi s’avança pour quitter l’embarcadère, et tous les fredarul firent un nouveau pas en arrière avant de l’entourer tout en gardant une distance raisonnable. Wuya suivit son roi comme un petit chien.
— Nous sommes honorés de recevoir la visite d’un roi, Sire. Ce n’était plus arrivé depuis bien des générations ! Moi-même je n’avais jamais vu le défunt roi, votre père, autrement qu’en statue.
— Autant dire que vous ne l’avez jamais vu, tout court
, répondit Acetsèt avec un sourire ironique. Il était aussi affreux que moi !
Wuya n’avait aucune idée de s’il devait rire ou démentir, et garda donc un visage qui se voulait inexpressif. Lorsqu’ils furent arrivés à la hauteur des premiers fredarul, qui avaient formé une sorte de haie d’honneur davantage motivée par l’appréhension que par la considération, l’hôte reprit la parole.
— Nous sommes honorés de recevoir la visite d’un roi, Sire.
— Vous me l’avez déjà dit, ça
, lui fit remarquer Acetsèt.
— Je me répète parce que c’est réellem…
Mais Wuya s’interrompit par un hurlement étranglé lorsqu’un amas de boue atteignit le roi en plein visage. Acetsèt s’essuya l’œil avec le bout de sa manche.
— C’est incroyable comme les comportements restent les mêmes d’un bout à l’autre du Nespate, observa-t-il.
Wuya s’agita dans tous les sens en montrant le gamin qui avait lancé la boue. Les mots se bousculaient dans sa gorge sans pouvoir sortir.
— Calmez-vous, le rassura Acetsèt. Ce n’est pas grave. J’ai reçu tellement de boue en pleine face que je peux vous dire que celle-ci ne goûte pas pareil que celle de Nyoxa.
Le fredar était estomaqué devant le calme olympien de celui qu’on lui avait vendu comme un être sans pitié.

— Dites-moi, y a-t-il des temples éjachistes dans votre ville ?
— Éjaja ? Éjaja ?
— Éjachistes.

Wuya lança un regard d’appel à l’aide à l’assemblée des fredarul.
— J-Je crois qu’il y en a un du côté de la place du vieux chêne, dit timidement un jeune fredar.
— Alors, allons-y ! s’écria Acetsèt avec enthousiasme.
Wuya conduisit son roi à travers les rues de Gepol. Le public, un peu apeuré mais curieux, les suivirent en formant une très longue file. Les maisons, serrées les unes contre les autres, étaient faites de poutres et de pierres grises, ce qui changeait des murs blancs que voyait tous les jours Acetsèt.
— C’est très joli, chez vous.
— M-Merci
, balbutia le fredar.
— Très chaleureux, malgré le climat.
— Oui, il fait froid aujourd’hui, pardon.
— Je ne vous ai rien reproché.

L’immense troupeau arriva sur une petite place au centre de laquelle poussait un chêne majestueux. Le jeune fredar indiqua le chemin jusqu’au temple éjachiste dans lequel Acetsèt entra avec grande joie. Le gardien, posté dans le vestibule, manqua de tomber à la renverse en voyant débarquer cet étrange visage.
— Bonjour, je viens méditer. Puis-je entrer ? demanda Acetsèt en montrant la pièce centrale.
Le gardien acquiesça timidement et le roi entra dans la grande salle. Les murs n’étaient même pas gravés, ils n’étaient décorés que par les noms des quatorze dieux, écrits au pinceau. Acetsèt s’installa sur un coussin, mais quelques curieux entrèrent également et l’observèrent avec des yeux de merlan frit.
— Normalement, on ne rentre pas si on ne médite pas… leur dit Acetsèt d’un air gêné.
— Comment on fait pour méditer, Sire ? demanda l’un des intrus.
C’était la première fois que quelqu’un lui demandait ça. Troublé mais heureux de partager ses croyances, le roi les invita à s’asseoir.

Wuya était resté dans le vestibule avec les gardes et le gardien du temple.
— C’était quoi, enfin qui ? demanda ce dernier.
— C’est le roi du Nespate, Acetsèt Ier ! répondit le fredar. On dit qu’il est cruel…
L’un des gardes fit la grimace à cette affirmation. Wuya l’interrogea du regard.
— Ils ne sont pas tellement cruels, juste… enfermés dans leur idéologie. Et Ajo… Je veux dire, Acetsèt, fait plutôt figure d’exception.
— Comment ça ?

Le garde esquiva son regard et se tut.
— Un bon garde doit tenir sa langue, dit un autre.

Wuya commençait à s’impatienter lorsque le roi sortit de sa méditation avec les fredarul curieux, ravis de leur expérience, qui allèrent en discuter avec leurs camarades.
— Maintenant, Sire, si cela ne vous dérange pas, nous allons passer à table.
Acetsèt suivit son hôte dans les jolies petites rues de Gepol. Mais il perdit son sourire lorsqu’il vit une bande de malheureux, assis dans le coin d’une place, emmitouflés dans leurs vieux manteaux. Ils sursautèrent en levant la tête vers lui et fuirent en glissant sur le sol. Wuya ouvrit la bouche pour s’excuser de cet irrespect, mais Acetsèt parla avant lui :
— Pauvres gens…
Cela lui serrait le cœur de penser qu’il y avait des nécessiteux partout, et pas qu’à Nyoxa. Wuya fut étonné d’entendre de tels propos sortir de la bouche d’un roi. Le garde qui lui avait parlé lui lança un regard appuyé.

Les fredarul conduisirent le roi jusqu’à la plus belle maison de Gepol. Elle avait été vidée de ses occupants pour en faire un palais royal temporaire. Les expropriés s’étaient installés dans une autre de leurs propriétés.
— Voici vos appartements, annonça Wuya. Faites comme chez vous !
— C’est gentil. Merci.
— Venez, je vous emmène dans la salle à manger.

Wuya poussa deux grandes portes de bois et pénétra dans la grande pièce où était entreposé le festin. Les tables étaient pleines à craquer des plus fines victuailles que les fredarul ont pu rassembler, préparées par les meilleurs cuisiniers de Gepol. Un festival d’odeurs exquises chatouilla le nez des invités.
— Waouh…
— Ça vous plait ?
demanda Wuya, plein d’espoir.
Acetsèt ne pouvait se défaire de son sourire. Il passa entre les tables en admirant toute cette nourriture. Après en avoir fait le tour, il prit une miche de pain, une cuisse de poulet et deux carottes avant d’annoncer à ses hôtes :
— Je me contenterai de ça, vous pouvez donner le reste !
— Eh ?!
s’étrangla Wuya.
— Gardes !
Les gardes royaux se déployèrent docilement et emportèrent les assiettes sous l’œil effaré des fredarul.
— Mais-mais-mais que faites-vous ? balbutia Wuya.
— Je ferais un bien piètre roi si je mangeais à m’en faire vomir alors que des gens meurent de faim dehors, expliqua Acetsèt en mordant dans son poulet.
Il sortit à la suite de ses gardes et appela à table tous ceux qui en avaient besoin. D’abord très craintifs, les indigents finirent par se jeter sur le festin. Wuya resta complétement figé d’incompréhension en voyant le roi s’asseoir avec ces pouilleux pour partager son repas.
— Vous n’avez pas faim, fredar Wuya ? Venez vous asseoir avec nous !
Le fredar encore sous le choc se déplaça mécaniquement jusqu’aux côtés de son illustre invités, mais il ne parvint ni à articuler un mot, ni à avaler une bouchée.
— Que le dieu cuisinier vous bénisse, mon grand roi, dit un pauvre à Acetsèt en se servant de légumes.
— Que les quatorze dieux éjachistes vous bénissent, cher ami.
— Éjachistes…
répéta le mendiant.
— Pardonnez ma curiosité, mais comment vous êtes-vous retrouvé dans votre triste situation ?
Le pauvre homme émit un petit rire nerveux.
— J’étais forgeron, le premier assistant de mon fredar. Il n’avait pas d’enfants. Il a donc décidé de m’offrir le clan en héritage, à sa mort. Mais c’était interdit. En tant que fils d’ovim, je n’avais pas le sang pur, qui m’aurait permis de devenir fredar. Comme le veut la loi, j’ai été condamné à la pauvreté.
Le roi acquiesça longuement sans quitter le mendiant des yeux.
— Une des lois les plus stupides, sans nul doute. Qu’en pensez-vous, fredar Wuya ?
L’intéressé sursauta.
— Euh… Je… Je pense comme vous…
— En plus, il faut dire qu’on manque toujours de forgerons qualifiés.
— Oui, oui, c’est vrai.
— Vous pourriez engager cet homme, alors !

Wuya resta un instant bouche bée, ne sachant quoi répondre. Était-ce un piège vicieux ?
— Mais… Mais Sire, si c’est illégal…
— J’emmerde la loi quand elle est stupide
, répliqua Acetsèt.
Il se leva et demanda l’attention.
— Cette nuit, tout le monde dormira au chaud, chez moi !
Cette affirmation entraina un tonnerre d’applaudissements de la part de tous les pauvres venus se restaurer.
— Et que Xez, dieu du feu, vous accompagne durant tout l’hiver !
Wuya comprenait maintenant mieux en quoi le roi Acetsèt faisait figure d’exception.

*Chapitre 10*

Le convoi arriva en haut de la montagne où était perché le charmant village de Branèr, entouré d’une solide palissade. Une statue magnifique d’un descendant de Cèfit marquait le centre de la place. Acetsèt descendit de son carrosse.
— Bienvenue à Branèr, Sire, l’accueillit son guide. Votre glorieux ancêtre Pèrtut a fait construire cette fortification il y a des générations de cela.
Le roi toisa le visage de pierre de son aïeul. Était-ce un mensonge ? Ou les descendants de Cèfit n’avaient-ils pas encore eu le visage marqué par leur sang croupi, à cette époque ?
— Je doute qu’il ait été si glorieux…
— Ses travaux ont permis à notre île d’être parée à toute attaque venue de Gaule.

Acetsèt regarda les remparts dressés vers le ciel. De là-haut, il devait y avoir une vue imprenable.
— Je n’aime pas la guerre, dit le roi. Ça ne crée que du malheur, au nom de la cupidité de quelques lâches. C’est pour ça que j’ai fait retirer les troupes de Gaule.
— Ces remparts ne servent pas à faire la guerre, Sire, uniquement à nous défendre.
— Certes…

Le guide grinça des dents. Rien de ce qu’il montrait au roi ne semblait le divertir. Il l’invita alors à se rendre au palais de Branèr. Cette maison fortifiée avait, d’après la légende, servit de maison au roi Pèrtut Ier lors de son séjour sur Byawu. Et il comptait bien impressionner son invité avec la surprise qu’il avait prévue.

Le fredar de Branèr passa les explications historiques, il sentait bien que cela barbait le roi plus qu’autre chose, et poussa les portes du palais nordique. Une dizaine de filles très peu vêtues s’y trouvaient dans des positions aguicheuses. Elles lancèrent des sourires – assez forcés – à leur éminent invité.
— Voici, Sire, les plus belles filles de Byawu. Elles ne sont là que pour vous.
Acetsèt était totalement choqué de cette proposition. Il rougit jusqu’aux oreilles en secouant la tête de toutes ses forces, sans réussir à articuler.
— J-J’ai déjà quelqu’un !
— Elle n’en saura rien
, répondit le fredar avec un clin d’œil complice.
Il secoua les bras pour chasser les prostituées comme s’il s’agissait de grosses mouches.
Citrof en soit témoin, je suis fidèle à ma f-femme !
Sa gorge lui serra. Yinu. Ça faisait des jours et des jours qu’il n’avait plus eu le temps de penser à elle, elle qui occupait toutes ses pensées avant son couronnement. Il tourna les talons et, tête baissée, s’approcha de ses gardes.
— Je veux rentrer à Nyoxa.

*Chapitre 11*

Le roi agonisa, allongé au milieu du bateau, durant tout le voyage. Devant son état qui ne s’améliorait pas, il dut se résoudre à faire une escale pour calmer son mal de mer qui provoquait chez lui des symptômes effrayants. Il se consola vite en apprenant que le rivage au bord duquel ils accostaient étaient celui de la célèbre île d’Amale.
Acetsèt fut empli d’émotion en arrivant dans la ville d’Adresi, au bord du lac éponyme. Il ne prêta même pas attention aux habitants qui le dévisageaient et riaient de son apparence. Il foulait le sol qui a vu naître le premier roi du Nespate.
— Sire, je pense savoir ce qui pourrait vous intéresser, suivez-moi, dit un homme en s’enfonçant dans la ville.
Le roi le suivit, entouré par ses gardes en alerte. Quelques boules de neige s’écrasèrent sur leurs boucliers. L’homme s’arrêta sur une place. Au centre de celle-ci s’élevait une grande statue un peu recouverte par la neige, représentant un homme portant une couronne de corde. C’était Amani, le premier roi du Nespate. À ses pieds se trouvait une large pierre recouverte d’écritures. Selon la légende, c’était une des premières inscriptions des lois d’Amani.
Acetsèt prit le temps de lire les mots de son illustre prédécesseur, des mots qui garantissaient une vie digne aux ovimul et la fin de toutes persécutions. Il comprit alors la portée politique de sa venue. Les lois de Cèfit s’étaient considérablement éloignées de celles d’Amani. Approuver cette inscription, c’était promettre un retour à la liberté.
Mais alors qu’Acetsèt approchait de la fin de sa lecture, un vent de panique s’éleva chez les quelques curieux qui s’étaient mis à lire avec lui. Arrivé à la dernière ligne, le roi comprit cette inquiétude qui était née chez les habitants. Quelqu’un avait ajouté un dernier article au pinceau, un article adressé aux rois actuels : « Le sang, c’est comme de l’eau. Quand ça ne bouge pas, ça croupit. »
Acetsèt releva la tête, et tous eurent un mouvement de recul. Tous, sauf l’homme qui l’avait mené jusqu’à la stèle. Celui-ci lança un regard de défi à ce roi au sang croupi. À son grand étonnement, Acetsèt sourit.
— Que de vérités écrites sur cette pierre ! affirma-t-il bien fort.
Les spectateurs attendirent un « mais » qui ne vint jamais.
— Le roi Amani Ier était un disciple d’Exali et la déesse semble effectivement l’avoir inspiré. Je prie Exali et Flemis pour qu’elles me donnent les ressources pour être à la hauteur de son exemple.
Tous écoutèrent en silence le discours de leur roi. Aucun ne réagit : il n’y eu ni applaudissements, ni boules de neige. Le silence fut brisé lorsqu’un jeune homme leva timidement la main. Acetsèt l’invita à parler.
— Je connais Exali, mais je ne connais pas Flemis. C’est votre déesse ?
— Flemis est, comme Exali, une déesse du panthéon des quatorze dieux éjachistes. C’est la déesse de la justice.
— Et quels sont les douze autres ?

Les habitants d’Adresi étaient très curieux de la religion qui rendait leur roi si généreux envers son peuple. Acetsèt passa la journée à discuter avec eux, à propos de l’éjachisme mais aussi de la loi de Cèfit. Tous buvaient les paroles rassurantes de leur roi.

La place d’Amani se vidait au fur et à mesure que le soir avançait. Quand Acetsèt lui-même voulut rejoindre sa tente pour dormir, une jeune ovim le retint. Après quelques hésitations, elle lui dit :
— Sire, vous êtes assez… critique sur la loi de vos ancêtres, n’est-ce pas ?
Très critique
, sourit-il.
— Alors, je voulais vous demander… Erm… V-Votre avis sur… sur les unions exogamiques.
Acetsèt fut étonné de cette question si osée.
— Entre un fils de fredar et une fille d’ovim, par exemple… ajouta-t-elle en se mordant les lèvres.
Le roi réfléchit un instant. La lutte contre l’exogamie : c’était la base de l’idéologie de son ancêtre Cèfit. Il se pencha plus près de la jeune fille et chuchota :
— Je suis pour.
En prononçant ses trois mots, il faisait une promesse à cette fille, et au Nespate entier, celle de changer tout un code de loi, en ce compris les articles les plus fondateurs.
— Et serait-il possible de célébrer ce genre d’union sans risquer une condamnation ?
Acetsèt savait qu’il jouait avec le feu et qu’il finirait par en payer les conséquences une fois rentré au palais.
— Oui, vous pouvez.
Sans prévenir, la jeune fille lui sauta dans les bras, faisant sursauter tous les gardes qu’Acetsèt dut arrêter d’un geste de la main.
— Merci, Sire, merci… murmura-t-elle alors que des larmes de joie coulaient le long de ses joues.

Acetsèt se réveilla le lendemain sous un ciel bleu. Un soleil froid se reflétait sur la neige qui recouvrait les toits des maisons d’Adresi. Le paysage était magnifique. Des chevaux l’attendaient au bord du lac gelé pour regagner le port. Alors qu’il s’apprêtait à partir, la jeune ovim de la veille l’arrêta.
— Sire !
Elle semblait rayonnante.
— Sire, je serais honorée si vous veniez assister à la célébration de mon mariage.
— Les éjachistes ne célèbrent pas de mariages
, lui répondit-il.
— Je suis le culte des marins.
— Mais moi, je suis éjachiste.

L’ovim lui barra la route.
— Mais la seule religion, n’est-ce pas celle qui refuse la haine ? tenta-t-elle.
Un garde voulut la pousser mais Acetsèt l’arrêta d’un geste.
— Bon, d’accord, j’irai à votre mariage.

Le roi n’avait jamais assisté à une célébration de ce type. Les éjachistes se contentaient de se mettre en ménage sans sentir le besoin de fêter ça en grande pompe.
Acetsèt se trouva bien inutile au milieu de la famille et des amis des mariés qui s’agitaient dans tous les sens pour préparer la fête. La plupart arboraient un immense sourire et remerciaient chaleureusement leur roi quand ils le croisaient. D’autres, plus méfiants, interrogeaient Acetsèt pour s’assurer que les époux ne risquaient rien.
Les invités s’assirent en cercle autour des deux fiancés. Des musiciens jouaient de la flute, de la lyre et du tambour, tandis que les autres chantaient un chant de marin que l’éjachiste ne connaissait pas. Deux personnes de l’entourage des mariés arrivèrent au centre du cercle. Ils tenaient en main une immense corde de bateau, plus longue et épaisse que toutes celles qu’avait pu voir Acetsèt.
Les témoins enroulèrent la corde autour des mariés qui s’échangeaient un regard brûlant d’amour. Ils tournèrent autour du couple sans lâcher la corde, au rythme de la musique qui ne cessait d’accélérer. Elle s’enroula de plus en plus, et plus elle s’enroulait, plus les mariés étaient serrés l’un contre l’autre. Lorsqu’il n’y eut plus de corde, la musique s’arrêta, et tous poussèrent des cris de joies. Les mariés s’embrassèrent sous les applaudissements avant de se défaire de la lourde corde.
Bien que cette cérémonie ne fasse pas partie des us éjachistes, Acetsèt ne put s’empêcher de sourire, et même d’être ému. Il se surprit même à regretter qu’il n’existe pas de mariage éjachiste : qu’est-ce qu’il aurait aimé officialiser ainsi sa relation avec Yinu !... Yinu…
Acetsèt se leva au milieu des invités qui avaient commencé à danser et chanter avec les mariés maintenant unis.
— Vous partez déjà, Sire ?
— Oui… J’ai une autre union exogamique sur le feu…


*Chapitre 12*

Le bateau s’approchait enfin de la côte.
Nyoxa en vue, Sire, tenez bon, annonça le capitaine.
Acetsèt se redressa pour voir au loin les murs blancs de la ville. Sa tête lui tourna immédiatement et il retomba comme une poupée de chiffon. Il avait hâte de retrouver la terre ferme.

Ils accostèrent. Deux gardes vinrent aider le roi à se tenir debout pour descendre sur le quai. Une foule en colère recouvrait le port à perte de vue. Acetsèt plissa les yeux pour se prémunir contre les jets de boue qui ne devaient pas tarder. Mais rien ne vint s’écraser sur le visage difforme du jeune roi. Il n’en crut pas ses oreilles. La foule était là… pour l’acclamer.
Acetsèt traversa le port où, de partout, des gens scandaient son nom et tendaient les mains pour le toucher. Les gardes étaient encore plus débordés que lorsque leur roi était haï. Un visage familier s’extirpa de la cohue : Topi.
— EH ! cria-t-il pour attirer l’attention de son ami.
Le roi lui tira le bras pour l’approcher de lui, en le faisant entrer dans le cercle de gardes.
— C’est la folie ici, tu peux me dire ce qu’il se passe ? lui cria Acetsèt à l’oreille.
— Ta légende s’est bien développée pendant ton absence…
— Ma légende ?
— Certains te surnomment « le seul bon roi ». Je ne veux pas te mettre la pression, mais tu es presque décrit comme un envoyé des dieux… D’ailleurs, on est débordés au temple !

Leur conversation dut s’arrêter là : Acetsèt était arrivé à l’entrée de l’enceinte du palais. Les gardes chassèrent les admirateurs et le calme put revenir. Le jeune roi poussa les portes en se doutant que cela n’allait pas durer.

Il s’attendait à voir toute sa famille dans le hall d’entrée, prête à l’accueillir avec leurs reproches enragés. Mais tout était vide. Un silence étrange régnait dans le palais. Acetsèt traversa quelques pièces sans y voir le moindre signe de vie. Il se dirigea vers une porte de sortie pour quitter ces lieux sinistres. Sans l’avoir vu venir, quelqu’un l’écrasa contre le mur du couloir.
— Te rends-tu compte de ce que tu as fait ? Ou es-tu devenu complètement fou ? souffla l’haleine fétide de l’oncle Gowecor.
Il tenait le jeune roi immobile par une clé de bras.
— Tu as insulté ta propre famille. Tu es la honte de la dynastie de Cèfit. Tu as bafoué une de nos lois les plus sacrées.
— Je ne vois pas de quoi tu parles
, feint Acetsèt.
— Oh si, tu vois très bien de quoi je parle ! Tu as approuvé qu’on souille le sang d’un fils de fredar en autorisant un mariage illégal !
Gowecor tordit le poignet de son neveu, ce qui lui arracha un cri de douleur.
— J-Je ne sais pas…
— SI, TU SAVAIS ! C’est même pour ça que tu l’as fait, parce que tu adores déconstruire tout ce que notre famille a bâti !

La douleur devenait insoutenable.
— Désolé, désolé, gémit Acetsèt. Il n’y aura plus de mariages illégaux… Je le jure !
— Tu le jures ?
— OUI !

Gowecor tordit brusquement le poignet d’Acetsèt. Un craquement inquiétant résonna. La douleur fut si aiguë que le neveu manqua de tourner de l’œil. L’oncle le lâcha et s’éloigna de son pas claudiquant, tandis que le jeune roi était tombé à genoux. Il n’osait pas regarder l’état de sa main.
Acetsèt repris son souffle et se leva. Sa tête lui tournait, et il se sentait pâlir. Mais il se mit en marche, en longeant les murs. Il n’allait pas de suite chez le médecin. Il se rendait chez les scribes.

Le jeune roi traversa tout le palais en étant tiraillé par la douleur. Le chef des scribes vint à sa rencontre.
— Puis-je vous être utile, Sire ? demanda-t-il.
— Oui… Je… Le…
Acetsèt essuya son front en sueur de sa main valide.
— Pu… Publiez immédiatement… Un amendement…
— Vous allez bien, Sire ?
— Un amendement
, répéta Acetsèt.
Le scribe prit une tablette pour prendre note.
— Désormais… Les mariages exogamiques… Et ce qu’ils impliquent… Sont légaux…
Son oncle refusait de le voir à nouveau approuver des mariages illégaux ? Acetsèt allait se plier à son bon vouloir, mais pas de la manière qu’il attendait.
— Faites-en… la publicité… immédiatement, insista le jeune roi.
Le chef acquiesça docilement et se mit au travail. Acetsèt tourna les talons pour quitter la pièce, mais un scribe poussa un cri. Il suivit du regard le doigt tendu de l’employé, et il vit son poignet : bleu, enflé et ensanglanté, mais surtout tordu dans une position qui n’était naturelle pour personne, pas même un descendant de Cèfit. À cette vision effrayante, la douleur réapparut de plus belle, et Acetsèt vacilla.
— UN MÉDECIN POUR LE ROI, TOUT DE SUITE ! hurla un scribe.

Lorsqu’Acetsèt revint à lui, il était allongé sur le lit du médecin. Sa main, emballée dans des bandages, était remise dans une position normale et immobilisée par une attelle. Elle lui faisait beaucoup moins mal. Le médecin posa sa main sur le front du blessé pour sentir sa température.
— Est-ce que les scribes ont exécuté mes ordres ? demanda-t-il d’une voix rauque.
— Oui, Sire. Les nouvelles vont vite au Nespate. Le seigneur Gowecor attendait que vous vous réveilliez pour pouvoir vous renvoyer lui-même dans les vapes.
— D’accord.

La lumière qui passait par la fenêtre se teintait d’orange. C’était déjà le soir. Acetsèt se leva de son lit sous le regard catastrophé du médecin.
— Je vais partir avant que mon oncle ne me retrouve.
— Sire, par pitié, faites attention à votre main !


Il ne traina pas à sortir de l’enceinte du palais. Ses jambes le conduisirent tout naturellement vers le chemin herbeux bordé de buisson, qui longeait le fleuve Zaditar. Il marcha jusqu’au lieu de ses rendez-vous avec Yinu et se faufila entre les buissons. Mais elle n’était pas là. La joie de retrouver sa petite amie se changea en tristesse. Il regarda les ondes de l’eau froide, le cœur serré. En se retournant pour rentrer chez lui, Acetsèt aperçu au loin une silhouette qui s’éloignait. Il courut vers elle à grandes enjambées.
— YINU ! s’écria-t-il.
La jeune fille sursauta et lâcha son panier de linge. Son doux visage se tourna vers le roi qui s’élançait vers elle. Arrivé devant elle, il tendit les bras pour la serrer contre lui.
— Yinu… répéta-t-il alors que ses yeux se chargeaient de larmes de joie.
Une puissante gifle sur sa joue gauche manqua de le faire valdinguer. Il posa sa main valide sur son visage endolori et incompréhensif.
— PAUVRE CON ! hurla Yinu. Tu m’as dit « je reviens au plus vite » ! Et puis qu’est-ce que tu fais ?! TU TE BARRES DANS LE GRAND NORD ! Je t’ai attendu pendant DES QUATORZAINES !
Les yeux baissés, Acetsèt bredouilla des excuses. La jeune fille se jeta sans prévenir dans ses bras.
— Tu m’as manqué… Tu m’as tellement manqué… sanglota-t-elle.
— Tu m’as manquée aussi…
Jamais plus qu’en cet instant Acetsèt n’avait regretté son voyage.
— Je suis là. Je suis revenu. Je ne partirai plus jamais, promit-il.
— Je t’aime.
— Moi aussi, je t’aime.


Le jeune roi aida à ramasser tout le linge tombé à terre et porta le panier par une des deux anses.
— Ta main, que s’est-il passé ?
— Une dispute avec mon oncle, ne t’inquiète pas.
— J’ai entendu que les unions exogamiques étaient à présent légales. Je suppose que ça ne vient pas de lui.
— J’ai demandé à ce qu’on en fasse immédiatement la publicité. J’espère ainsi que mes oncles ne pourront pas annuler l’amendement sans devoir faire face à une vague de protestations.

Yinu sourit en entendant les coups bas de son copain à l’encontre des monstres du palais. La gorge serrée, elle lui confia :
— Mes parents sont impatients que je me trouve un mari…
Acetsèt sursauta.
— Et tu ne leur as pas dit… ?
— Que j’étais déjà en couple avec le roi du Nespate ? Ils m’auraient prise pour une folle.

Il rit. C’est vrai que vu sous cet angle…
— Je pourrais peut-être venir me présenter… proposa Acetsèt.
— Maintenant ?
— Oui.


Ils traversèrent quelques rues jusqu’à une maison de taille moyenne. Yinu déposa le panier de linge propre dans un coin, à côté de la cheminée. Elle invita son copain à s’asseoir autour de la grande table de bois au centre de la pièce.
— Je vais chercher ma famille et mon fredar, je reviens dans un instant.
Elle traversa le domaine clanique jusqu’à l’atelier où ses parents exerçaient leurs activités de tisseurs.
— Où est notre fredar ? demanda-t-elle.
— Dans la boutique, avec un client.
Elle passa la porte et tomba sur Temya, son fredar, en train de rendre le linge lessivé la veille à son client.
— Tiens, Yinu, tu es rentrée. Un problème ?
— Tout va bien, mon fredar. Vous pouvez venir ?

Temya raccompagna le client à la porte et suivit Yinu qui entraina également ses parents.
— Qu’est-ce que tu nous prépares comme surprise, ma chérie ? s’amusa sa mère.
— J’aimerais vous présenter mon fiancé, annonça-t-elle en les emmenant jusqu’à la salle à manger.
— Tu nous as caché ça ! s’écria le fredar.
Yinu poussa la porte.
— Mon fredar, papa, maman, je vous présente Acetsèt !
Les présentations étaient bien superflues. Tous trois sursautèrent en laissant échapper un cri en découvrant le visage difforme du descendant de Cèfit, avant de bondir encore plus haut en reconnaissant la mythique couronne de corde qui lui enserrait le crâne. Yinu se sentit très mal à l’aise devant la réaction dégoûtée de son clan. Acetsèt ne se formalisa pas : il avait l’habitude.
— Bonjour, lança-t-il. Très heureux de vous rencontrer enfin.
— Vous êtes le… le…
bégaya le fredar.
— Le roi, oui.
Ils firent quelques timides révérences sans trop savoir quels étaient précisément les usages lorsqu’un roi s’invitait chez quelqu’un.
Acetsèt fut très vite adopté par sa belle-famille. Le fredar Temya l’invita même à souper avec le reste du clan. Yinu était aux anges. Son copain, quant à lui n’avait pas l’habitude d’être ainsi entouré de gens bienveillants.

À la fin du repas, le roi dut rentrer au palais. Il remercia chaleureusement ses hôtes et invita sa petite amie à venir au palais dès qu’elle le souhaiterait. À peine avait-il quitté la maison que les parents de Yinu se ruèrent sur elle.
— J’étais sceptique au début, à cause de son… apparence, mais c’est un jeune homme adorable ! s’écria sa mère.
— Oui, approuva son père. Le seul bon roi !
Malgré l’enthousiasme général, le fredar restait réservé.
— Dis-moi, Yinu… As-tu déjà rencontré sa famille ?
Elle tiqua à cette question étrange.
— Non. Il parait qu’ils sont horribles.
— Sont-ils seulement au courant de ton existence ?

Temya semblait inquiet.
— Euh… Je ne pense pas, pourquoi ?
Il s’approcha de son ovim et lui posa une main paternelle sur l’épaule.
— Yinu, il faut que tu comprennes que ce n’est pas parce qu’il a changé une loi qu’il peut changer… la tradition de sa famille. Est-ce que tu comprends ?
Elle regarda son fredar avec un début de frayeur dans les yeux.
— Le roi devra s’unir à une de ses cousines. Les descendants de Cèfit n’accepteront personne d’autre. Et je ne veux pas qu’ils te fassent du mal.

*Chapitre 13*

Le portraitiste royal, un immense sourire sur le visage, retira d’un geste théâtral le drap qui recouvrait la statue.
— Tada !
Acetsèt découvrit la sculpture. Elle représentait un homme athlétique, au visage sérieux mais séduisant, et dont le crâne était entouré d’une corde.
— Qu’en pensez-vous ? demanda le portraitiste d’un air sûr de lui.
Le roi prononça un long « euh » en se tortillant les doigts. L’artiste perdit le sourire.
— Loin de moi l’idée de remettre en question vos talents, mais…
— Dites-moi ce qui ne vous plait pas, Sire, je changerai !
assura le portraitiste. Est-ce la posture ? Ou peut-être l’expression du visage ?
Acetsèt lui adressa un sourire timide et demanda du bout des lèvres :
— Serait-ce possible de faire une statue… réaliste ?
L’artiste resta interdit un long instant avant de regarder alternativement le roi et sa prétendue effigie.
— C’est-à-dire que… le réalisme n’a jamais été un critère pour le roi Amantib, votre père… Ni pour tous ses illustres prédécesseurs…
— Je sais, mais pour moi, c’est un critère. Vous seriez capable de me représenter fidèlement ?

Un sourire se dessina progressivement sur le visage du portraitiste.
— Sire… Puis-je… vous dessiner ? murmura-t-il.
— Oui.
Il se précipita dans un coin de l’atelier pour sortir fébrilement un panneau de bois et de quoi peindre. Acetsèt posa alors que l’artiste commençait déjà à étaler des traits de peinture sur son support.
— Je suis si heureux de pouvoir vous représenter, Sire ! C’est un exercice très intéressant pour un artiste : votre corps enfreint tant de règles d’anatomie… Ne le prenez pas mal !
— Il n’y a pas de mal.

Le portraitiste recouvrait le panneau avec une joie qu’il ne pouvait contenir.
— Et en ce qui concerne votre portrait sur les pièces de monnaie ?
— Pareil, réaliste, si possible.

L’artiste étouffa un cri d’euphorie.

Un garde royal entra dans l’atelier.
— Sire, quelqu’un vous demande. Il s’agit de la jeune fille ovim… celle qui vous tutoie.
Acetsèt sursauta.
— Faites-la entrer.
Le garde revint quelques instants plus tard, accompagné de Yinu. Elle était intimidée par les immenses pièces qui composaient le palais royal. Acetsèt oublia aussitôt le portraitiste et bondit sur elle pour l’embrasser. L’artiste fut surpris de cette démonstration d’affection inattendue de la part d’un descendant de Cèfit.
— Je suis tellement heureux de te voir ici, mon amour ! s’écria le roi.
— J’aimerais qu’on discute, dit Yinu à voix basse.
Acetsèt lui présenta le portraitiste, occupé à le représenter fidèlement. Mais la jeune fille s’en fichait pour le moment.
— S’il te plait, Acetsèt, j’aimerais…
— Viens, je te fais visiter le palais.

Il l’emmena hors de l’atelier et lui présenta les locaux réservés aux scribes, ceux des lapicides (graveurs sur pierre), les bureaux de ses oncles…
— Acetsèt, j’aimerais qu’on discute de notre avenir, parvint à placer Yinu alors que son copain l’emmenait à travers un couloir.
— Notre avenir ?
Elle réussit à le stopper.
— Je ne pense pas que ta famille verra notre relation d’un très bon œil… ni les enfants qu’on pourrait avoir.
— J’ai changé la loi
, affirma Acetsèt.
— Mais pas leur mentalité !
Il se mordit les lèvres en la fuyant du regard.
— Ils voudront que tu aies une descendance légitime… ajouta Yinu.
— Mes cousins s’occupent déjà de me fournir des neveux, répliqua le roi.

La jeune fille ouvrit la bouche, mais fut interrompue par l’arrivée d’un homme dans le couloir. C’était Pèrtut, un jeune cousin d’Acetsèt. Il s’approcha de Yinu avec un œil curieux. Le roi la protégea d’un bras. Elle tremblait d’inquiétude en croisant le regard sournois du nouveau venu.
— Ouah, elle est jolie, elle ! Depuis quand tu travailles au palais ? Je ne t’avais jamais vue avant !
— Je ne travaille pas ici
, répondit Yinu.
— Hein ?
Pèrtut regarda Yinu, puis Acetsèt, puis de nouveau Yinu. La lumière se fit dans ses yeux.
— Nooon ! T’es la copine d’Ajo ?!
— Qu’est-ce que j’entends ?
dit la voix du cousin Hèdon qui venait à son tour d’apparaitre de l’autre bout du couloir. Ajocor a une copine ?
Yinu se réfugia contre Acetsèt tandis que Hèdon l’analysait de l’un de ses deux yeux.
— Ouah, elle est jolie ! s’exclama-t-il.
— T’as vu ça, cousin ! approuva Pèrtut.
— Combien de pièces d’argent Ajo t’a filées ?
Les deux cousins ricanèrent.
— Il ne m’a rien filé du tout ! répliqua Yinu.
— Petite ovim sauvage, grrr ! se moqua Hèdon.
— Non, sans rire ? Une beauté comme toi, avec un gars comme nous ? s’écria son cousin.
La jeune fille défia les deux cousins, en tenant la main de son copain.
— Il existe quelque chose qui s’appelle la beauté intérieure, affirma-t-elle.
— Genre, si on est gentil, on peut trouver mieux que notre cousine ? demanda Pèrtut, médusé.
Hèdon lui mit une claque sur le crâne.
— On ne s’unit pas à notre cousine uniquement parce qu’on « ne trouve pas mieux » !
— « Pas uniquement », mais un peu quand même
, sourit Acetsèt. Je ne peux que t’encourager à chercher hors de l’enceinte de ce palais, Pèrtut. Après tout, le sang c’est comme de l’eau…
Le jeune cousin sourit. Il semblait déjà imaginer sa vie avec une jolie fille. Hèdon lui mit une nouvelle claque.
— Je vais le dire à oncle Gowecor, il va te remettre les idées en place, Pèrtut ! Et toi, Ajo, tu peux déjà préparer ton tombeau.
Acetsèt le saisit par le col.
— Tu pourras également lui dire que Yinu sera ma femme, qu’il le veuille ou non, et qu’elle sera présentée comme telle au peuple nespatais.

La suite se trouve au post suivant
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Dernière édition par Kuruphi le Mar 4 Déc 2018 - 15:25, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mar 4 Déc 2018 - 14:11

ATTENTION ! Ceci est la troisième partie de l’histoire n°5, merci de lire la partie 2 (qui se trouve dans le post au-dessus) avant de lire celle-ci, MERCI !

*Chapitre 14*

Deux ans plus tard.
Une lettre très spéciale venue de Nuzerem arriva au palais. Acetsèt la jeta aussitôt après l’avoir lue : elle ne l’intéressait en rien. Il l’évoqua, à titre d’anecdote, auprès de sa femme, mais comprit son erreur lorsqu’il vit une lueur briller dans ses yeux.
— Tu as été invité à la fête de fin d’été d’Ulegin ?! Mais c’est trop génial !
Il grimaça.
— Quand est-ce qu’on part ? demanda Yinu avec un sourire malicieux.
— Jamais ! répondit fermement son mari. Je ne supporte pas le bateau.
— On s’arrangera pour en faire le moins possible ! S’il te plait…
Elle caressa la joue creuse d’Acetsèt qui roulait des yeux.
— On pourra enfin passer du temps rien que tous les deux, loin de tous les tracas du palais…
Yinu avait trouvé les bons mots. Elle n’avait jamais été la bienvenue chez les descendants de Cèfit. Acetsèt devait vivre entre sa maison et celle du clan de sa femme. Cette vie séparée leur pesait, d’autant plus que le ventre de Yinu s’arrondissait de lune en lune.

Le bateau faisait voile vers Donbol. Parti de Gamiwa, c’était un saut de puce. Cependant, ça restait encore trop long pour le roi, qui agonisait au milieu du pont principal. Sa femme lui massait le crâne en esquissant un petit sourire mauvais.
— Considère ça comme une vengeance, pour toutes mes nausées matinales.
— C’est toi la plus forte, Yinu, je n’ai jamais prétendu le contraire…


Le navire accosta au port de Donbol. Les gardes aidèrent leur roi à se remettre droit sur ses jambes et il descendit sur le quai. Une immense foule l’attendait et l’accueillit avec une ovation jamais vue. Ça faisait deux ans que les jets de boue évitaient le « seul bon roi », mais il y avait encore mieux : pour la première fois, personne ne semblait dégoûté de découvrir le visage difforme du descendant de Cèfit.
Les gardes eurent du mal à écarter les curieux tandis qu’Acetsèt et sa femme traversaient le port. Tous tentaient de s’approcher du couple royal pour leur toucher un bras, une épaule, ou un simple pan de vêtement. Les compliments fusaient à la place de la boue.
Acetsèt remarqua des statues qui jalonnaient les rues, dressées sur leur podium : ces sculptures qui figuraient un corps grand et maigre, au visage affreux ceint d’une corde, et dont les bras fins se terminaient par douze longs doigts. Ces effigies fidèles tranchaient avec les faux portraits des précédents rois, qui d’ailleurs se faisaient assez rares.

Le couple royal rejoignirent les cavaliers chargés de les conduire jusqu’à leur destination : Ulegin, une des villes que comptait l’île méridionale de Nuzerem.
— Le temple me manque déjà, ronchonna Acetsèt.
— Regarde plutôt le paysage, alors ! s’écria Yinu en admirant les montagnes. Regarde, on passe par Bumuw ! Là où on extrait l’argent pour frapper les pièces.
— Une ville qui ne brille pas par son histoire…

Ils traversèrent des collines où paissaient des moutons et arrivèrent enfin à Ulegin, cette petite ville au bord d’une rivière. L’accueil offert par les habitants fut triomphal, et même dans ce lieu reculé, une statue du « seul bon roi » dominait la place centrale.
— Je finirai par avoir la grosse tête, soupira Acetsèt.

Un petit groupe se détacha de la foule et vinrent à la rencontre du roi. Leur meneur, un homme presque aussi grand qu’Acetsèt, avait un sourire jusqu’aux oreilles :
— C’est un immense honneur de vous recevoir dans notre humble ville, Sire. Mon nom est Fyèran i Exat, et voici la fremar Sènèr et le fredar Drax.
La dame âgée s’inclina légèrement, tandis que l’homme ne broncha pas, gardant une expression boudeuse sur son visage.
— Les festivités commenceront dans quelques jours, nous espérons vous y voir ! poursuivit le grand fredar.
— N’y comptez pas : je suis éjachiste, pas marteliste.
Yinu mit un coup de coude dans les côtes de son mari.
— Ne sois pas désagréable, marmonna-t-elle entre ses dents.
Elle adressa un grand sourire aux trois hôtes et leur promit de venir. Le fredar Fyèran conduisit le couple royal vers leur résidence temporaire. Une fois seule avec son mari, Yinu monta d’un ton :
— T’es pas croyable, tu vas râler pendant tout le séjour ?
— Je t’avais dit que je voulais bien venir, mais que je n’irai pas à la fête.
— Mais on s’en fiche que ce ne soit pas éjachiste ! Tu es le roi, tu ferais mieux d’être à la hauteur de ta réputation en rencontrant un peu ton peuple, y compris celui qui ne crève pas la faim.

Acetsèt s’assit sur le lit et ferma les yeux pour faire mine de méditer.
— Si c’est comme ça, je m’en vais, je vais voir les préparatifs pour la fête, lança Yinu en se dirigeant vers la sortie.
— Tu ferais mieux de te reposer, pour le bébé, répliqua Acetsèt.
— Tu n’as qu’à prier Sèdin pour qu’il le protège !
Yinu claqua la porte et partit à la rencontre des habitants d’Ulegin occupés à préparer les festivités. Elle n’avait jamais vu autant d’amphores à vin réunies en un seul lieu. Les martelistes se sont révélés très sympathiques et n’ont pas hésité à intégrer la princesse consort dans l’organisation de la fête.

Yinu rentra dans ses appartements éreintée mais heureuse. Elle s’effondra dans le lit, à côté de son mari qui semblait s’être remis du pénible voyage dont il n’avait pas voulu.
— La fête de fin d’été va être géniale ! Les gens sont adorables, vraiment, il faudra que tu viennes, on va bien s’amuser !
— Oui, ça a l’air très amusant… Tu savais que les martelistes faisaient des sacrifices humains pendant ces fêtes ?

Elle soupira.
— C’est du passé, c’était une autre époque. Et puis, tu sais, la déesse de la fête qu’ils honorent pendant ces trois soirées, elle ressemble pas mal à notre dieu Izax
— Bon, d’accord, j’irai à cette fête, mais en tant que spectateur et rien d’autre !


Le premier soir des fêtes de la fin d’été commençait toujours par des jeux. Tous avaient sorti leurs dés, leurs plateaux de jeu ou leurs ballons. Yinu s’amusait aux dés avec les habitants, en pariant des petits cailloux. Une jeune fille apporta une amphore à sa table et servit des verres aux joueurs.
— Ne bois pas d’alcool, c’est mauvais pour le bébé ! s’écria Acetsèt depuis une table plus loin.
— Oui, oui, sourit sa femme.
Elle refusa poliment le verre de vin et demanda à la serveuse de lui apporter un peu d’eau à la place.
— Notre enfant n’est pas encore né que le roi est déjà papa poule, lança Yinu à ses nouveaux amis qui éclatèrent de rire.

Le fredar Fyèran avait tiré Acetsèt jusqu’à un grand plateau quadrillé en bois, sur lequel étaient disposées des dizaines de figures représentant un personnage, un animal ou un bateau. Le sudiste expliqua les règles du jeu en déplaçant les pions sur la grille pour montrer au roi tous les mouvements possibles. Cependant, Acetsèt fut perdu dès la sixième consigne avec cette histoire de déplacer les pions de l’adversaire. Patient, Fyèran réexpliqua encore et encore, jusqu’à ce que le roi jette l’éponge et se contente de regarder sans comprendre la partie que jouaient deux vieillards.
— Je ne sais pas comment vous faites, soupira Acetsèt en voyant les deux hommes déplacer leurs pions d’une manière apparemment stratégique.
— Rassurez-vous, Sire, si on ne joue au vepitox qu’au début de la soirée, c’est parce qu’après, nous sommes trop soûls pour suivre. Un petit verre de vin ?
Fyèran lui tendit une coupe.
— Ouais ! crièrent-ils tous en levant leur verre avant de le boire cul-sec.
Acetsèt les imita timidement.

La nuit tombée, la soirée se poursuivit à la lumière des torches, avec danses et musiques, et bien sûr beaucoup de vin. Yinu riait à gorge déployée en improvisant une chorégraphie.
— Tu ne veux pas rentrer te reposer ? lui demanda son mari à l’oreille.
— Hors de question, je m’amuse trop !
Elle l’attrapa par les mains pour le faire danser avec elle. Acetsèt n’avait aucune idée de quoi faire de son trop grand corps.
— Eh les amis, demain, vous me promettez de le faire boire jusqu’à ce qu’il roule par terre, d’accord ?
— OUAIS !
hurlèrent-ils tous en levant leur verre.
La fête se termina tard dans la nuit. Acetsèt se réveilla, faible et nauséeux, à côté de sa femme toute pimpante et prête à recommencer.

La deuxième soirée commençait dans une ambiance bien différente de la veille. Un des champs fraîchement moissonnés avait été organisé comme un théâtre. Une scène construite en bois s’élevait devant un parterre éclairé à la torche, et les organisateurs avaient répandus des parfums enivrants sur toute la parcelle.
Le couple royal avait à peine posé le pied sur le terrain que déjà, un serveur offrit un verre de vin à Acetsèt.
— Le deuxième soir va commencer, ouais ! annonça le fredar Fyèran en levant son verre.
— OUAIS ! répéta la foule en vidant son verre cul-sec.
L’ambiance festive semblait ne pas toucher le fredar Drax qui distribua à nouveau du vin sans quitter sa mine boudeuse. À l’inverse, la fremar Sènèr rayonnait de bonheur en ajustant le beau costume de son fils.
Les différents mariages qui marquaient le deuxième soir des fêtes de la fin d’été furent célébrés les uns après les autres. Ils étaient entrecoupés de discours émouvants des mariés et de leurs proches parfois un peu éméchés. En effet, le fait que le couple monte sur scène était l’occasion de trinquer, tout comme le moment de les unir par un petit coup de marteau, ou de les voir descendre de scène…

Acetsèt avait perdu le compte des mariages auxquels il avait assisté ou des verres qu’il avait vidés. Yinu et ses nouveaux amis mourraient de rire en le voyant tituber, et veillaient à ce que son verre reste toujours rempli. Tous essayèrent de faire danser le roi au rythme de la musique : le spectacle fut déplorable.
Les trois fredarul, Fyèran, Sènèr et Drax, montèrent sur la scène et demandèrent le silence.
— Ce soir, nous mettons à mort nos ennemis ! annonça Fyèran.
— OUAIS ! hurlèrent les fêtards avant de vider une fois de plus leur verre.
— Q-Quouah ? balbutia Acetsèt en laissant échapper son verre.
— C’est métaphorique, Sire ! le rassura un ami de Yinu.
Drax apporta sur scène un bonhomme de paille monté sur un bâton, que tout le monde hua. Une torche enflammée en main, Fyèran discourut d’un air théâtral :
— Ce soir, je propose qu’on mette à mort tous les gens qui en voudraient à notre liberté. Nous mettons à mort les égoïstes, ainsi que les traîtres ! Nous mettons à mort les gens cruels, pour qu’il n’y ait plus sur cette terre, que la bonté et la fraternité !...
Un homme complètement soûl applaudit en pleurant d’émotion. Fyèran s’interrompit soudain et son regard se posa sur quelqu’un dans la foule.
— Sire, nous feriez-vous l’honneur de venir sur cette scène ?
L’esprit embrumé par l’alcool, Acetsèt ne réagit pas tout de suite. La foule commença à scander son nom.
— M-Moi ?...
Sans trop réfléchir, il tituba jusqu’à la scène, en trébuchant parfois sur des passants. Les gardes, qui ne le quittaient pas d’une semelle, durent presque le porter pour qu’il puisse monter sur la scène.
— Le roi Acetsèt i Nespat ! le présenta Fyèran.
Tous applaudirent en scandant « seul bon roi ! ».
— Qui voulez-vous mettre à mort, Sire ? demanda le fredar.
— Les CONS ! répondit Acetsèt.
Tout le monde éclata de rire.
— Et qui d’autre ? insista Fyèran, hilare.
— Les mecs… comme mon oncle ! VOILÀ ! Un gros CON ! Il est méchant et… et… pas gentil ! Un opo… opé… oppresseur ! Avec son sang tout CROUPI !... VOILÀ !
L’allocution royale fut récompensée d’un tonnerre d’applaudissements et de rires. Fyèran mit une tape amicale dans le dos de son roi soûl et leva sa torche en l’air.
— Ce soir, nous mettons à mort les cons !
Il approcha la flamme du bonhomme de paille qui s’embrasa sous les cris de joie de la foule en délire.
— Trinquons ! lança Fyèran.
Le fredar Drax mit une coupe dans les mains d’Acetsèt qui le leva face à l’assistance :
— OUAIS ! hurla-t-il d’une voix cassée.
Mais avant qu’il ne puisse porter le verre à ses lèvres, un inconnu se rua sur la scène et bondit sur lui. Emporté par son assaillant, Acetsèt tomba à la renverse en se tordant la cheville et lâcha son verre qui se brisa sur le sol. Les gardes se précipitèrent sur l’agresseur et l’immobilisèrent.
— Pas moi ! cria l’homme. LUI ! Arrêtez-le !
Il indiqua le fredar Drax du menton.
— Il a versé quelque chose dans le verre du roi !
Drax tenta de s’enfuir, mais la foule fit barrage et les gardes le saisirent. Acetsèt essaya de se relever, mais quand il s’appuya sur son pied, une vive douleur l’irradia. Fyèran ramassa un débris du verre tombé au sol et le porta à son nez.
— Ciguë ! dit-il avec une expression de dégoût. Qu’est-ce que cela signifie, Drax ?!
L’accusé avait le visage déformé par la rage.
— Ce traître infâme est indigne de son sang ! vociféra-t-il. Il souille le sang royal en s’unissant à une ovim, et il souille tout le Nespate également ! Il ne mérite pas la couronne de corde, il ne mérite que la mort !
Un garde sortit son sabre de son fourreau et colla la lame contre le cou de l’assassin.
— NON !
Tous les regards se tournèrent vers Acetsèt qui venait de crier.
— Il aura un procès équitable.
Cette injonction fut suivie d’un brouhaha de chuchotements dans la foule. Les gardes lâchèrent enfin le sauveur du roi et emmenèrent Drax vers les geôles. Yinu parvint à fendre la foule pour rejoindre son mari encore à terre.
— Oh mon amour, j’ai eu si peur ! Est-ce que ça va ?
— Je crois que je me suis cassé quelque chose…
bredouilla Acetsèt.
— UN MÉDECIN, VITE !

Le docteur conclut à une simple entorse, mais le roi se retrouva tout de même avec une solide attelle.
Les fredarul d’Ulegin proposèrent qu’Acetsèt, en tant que roi, préside le procès de Drax. Il refusa, estimant qu’il aurait été injuste qu’il soit juge et partie. Le fredar déchu reçut la visite de celui qu’il avait essayé d’assassiner dans sa geôle. Acetsèt tenta de lui expliquer que son sang n’avait rien de pur, et qu’il n’y avait qu’à voir son physique ou la facilité qu’il a de se blesser pour le constater, mais rien n’y fit : Drax restait sur sa position.

La troisième soirée des fêtes de la fin d’été avait comme un goût amer. Ni les courses d’obstacles en déguisements, ni les pièces de théâtre comique ne parvinrent à faire sourire le roi, tant son esprit était tourné vers le procès qui devait se tenir le lendemain.
La fremar Sènèr fut désignée juge. Fyèran, le sauveur du roi et Acetsèt lui-même apportèrent leur témoignage, et Drax fut déclaré coupable de tentative de régicide. La condamnation associée à ce crime n’était autre que la mort ; la famille royale avait toujours empêché Acetsèt de supprimer la peine de mort. C’est à son grand dam que, conformément à la loi, Drax fut pendu.

L’histoire, bien sûr, fit le tour du Nespate. Elle remonta même jusqu’au palais de Nyoxa, aux oreilles de la famille royale…
— Bonne initiative de la part de ce Drax i Exat, dit l’oncle Gowecor. Je suis heureux de voir que malgré tout, il reste des gens fidèles à la parole de Cèfit.
— Dommage qu’il ait échoué
, ajouta Hèdon.
L’assemblée familiale opina aux dires du cousin.
— Malheureusement, Ajocor a réussi à retourner la situation à son avantage, une fois de plus, maugréa Gowecor. Maintenant, il n’est plus simplement le « seul bon roi », il est devenu « le roi qui pardonne même à ses ennemis »…
— Qu’attend-t-on pour le tuer ?
demanda le jeune Pèrtut.
Tous se tournèrent vers Gowecor.
— Nous ne pouvons pas le tuer, dit l’oncle. Sa mort en ferait un martyr, je crains une rébellion. Cependant, même s’il en est indigne, Ajocor est un descendant de Cèfit. Il mourra jeune. Nous devons prendre notre mal en patience, et s’assurer de lui trouver un successeur digne d’être roi, cette fois. En attendant, continuons de lui mettre des bâtons dans les roues.

*Chapitre 15*

Acetsèt ne put pas quitter Ulegin avant d’être remis de son entorse à la cheville. Ainsi, c’est sur Nuzerem que vint au monde le premier enfant du couple royal. Acetsèt remercia tous les dieux en constatant que son fils, Bumi Tagyocorajogli, avait surtout hérité de sa mère : son visage était assez bien proportionné, et il n’avait que cinq doigts à chaque main.
Ils s’octroyèrent un peu de temps avec leur fils sur Nuzerem avant de reprendre la mer et rentrer à Nyoxa. Le voyage était toujours un calvaire pour le roi, mais le petit Bumi, lui, dormait paisiblement, bercé par les vagues. Un vrai petit Nespatais !

Yinu trépignait d’impatience à l’idée de retrouver sa famille. Le bateau avait tout juste accosté que déjà elle marchait à grands pas jusque chez elle. Acetsèt, qui portait leur fils dans ses bras, peinait à la suivre. La jeune mère entra par la porte arrière.
— Papa ! Maman !
Les parents de Yinu serrèrent leur fille dans leurs bras. Acetsèt et son fils pénétrèrent à leur tour dans la maison.
— Bonjour, bonjour !
Les beaux-parents du roi s’extasièrent en voyant leur petit-fils leur lancer un regard curieux.
— Voici notre petit Bumi Tagyocorajogli i Acetsèt ! le présenta Yinu.
— Il est adorable ! s’écria la grand-mère. Je peux le prendre ?
D’autres membres du clan, alertés par les bruits de conversation, entrèrent à leur tour dans la salle à manger et se bagarrèrent pour pouvoir s’occuper du bébé. Acetsèt, assis dans un coin de la pièce, était presque ému de voir son fils ainsi entouré d’une famille aimante. Le grand-père prit une chaise et s’assit à côté de son gendre.
— J’ai entendu parler de votre mésaventure à Ulegin… lui dit-il.
— Je suppose que vous parlez de la tentative d’assassinat.
— Vous ne pensez pas qu’il agissait sur ordre de votre famille ?

Acetsèt laissa échapper un éclat de rire.
— Ils ne feraient jamais ça ! assura-t-il.
Mais l’air grave de son beau-père lui fit perdre le sourire.
— … Je suis peut-être trop confiant en la bonté humaine, reconnut-il.
— C’est une force, mais également une faiblesse, Sire.

Après cette touchante réunion de famille, le couple royal prit congé et emmena le petit Bumi jusqu’au palais. Sur le chemin, des passants vinrent s’émerveiller devant le fils du roi. Les gardes chargés de protéger Acetsèt les chassèrent lorsqu’ils approchèrent de l’enceinte du palais. Mais lorsque le roi et sa suite montèrent vers la porte d’entrée, les gardiens du lieu leur barrèrent la route.
— Oh, c’est quoi ça ? s’énerva Acetsèt. Depuis quand je n’ai plus le droit d’entrer ?
— Vous, oui. Eux, non, répondit le garde de la porte en pointant du menton Yinu et son fils.
Acetsèt ouvrit la bouche pour protester mais comprit aussitôt que c’était peine perdue.
— Retrouve-moi chez Topi, dit-il à sa femme.
Elle s’éloigna en emportant son fils, et Acetsèt franchit la porte. Un de ses nombreux cousins l’attendait dans l’entrée.
— Viens, ordonna-t-il.

Le roi le suivit sans dire un mot, jusqu’à une salle sombre et reculée du palais, un lieu qu’il détestait. Il y découvrit, à la lueur des bougies, les visages affreux des membres de sa famille, qui l’attendaient. Debout, appuyé sur sa canne, Gowecor lança à son neveu un des pires regards de haine qu’il n’ait jamais vu. Acetsèt sentit tous ses muscles se contracter, jusqu’à ce qu’il soit incapable de bouger.
— Est-ce un jeu pour toi, de toujours aller plus loin dans la honte que tu infliges à notre famille ?
Acetsèt ne savait plus où poser le regard. Il n’osait ni regarder son oncle enragé, ni les ignobles bocaux en verre d’Orient qui remplissaient les étagères contre les murs.
— C’était la pire chose à faire… Et il l’a faite… murmura Gowecor, comme s’il avait du mal à s’en convaincre. Et en plus, il cherche à salir notre palais en le faisant venir ici…
— Si mon fils n’est pas le bienvenu ici, je vais tout de suite commander un chantier pour me faire une autre maison.

Acetsèt fit un pas vers la porte, mais fut stoppé par un violent coup de canne dans le sternum. Un des descendants de Cèfit tira le roi par le col pour qu’il retourne face à son oncle. Gowecor prit un des bocaux sur l’étagère.
— Le monde est tellement injuste… Pourquoi les ignobles sang-souillés ont eu droit à la vie… alors que mes enfants…
Gowecor caressa le verre derrière lequel il pouvait voir le visage momifié de son fils mort-né. Il releva la tête vers son neveu.
— Il te faut un héritier légitime, affirma-t-il.
La gorge serrée, Acetsèt parvint à articuler :
— J’en ai déjà un…
— Ton sang-souillé n’est pas un héritier de Cèfit.
— J’ai des cousins… Des neveux…
— Il te faut un fils !
s’énerva Gowecor. Èrya !
La petite sœur d’Acetsèt se détacha du groupe pour se mettre à la droite de son oncle. Elle adressa un sourire mauvais à son grand frère.
— NON ! hurla-t-il. JE REFUSE !
— Je ne te demande pas ton avis. Tu auras un fils, et vite.
— NON ! JE REFUSE CATÉGORIQUEMENT ! JAMAIS JE NE FERAI ÇA !

Les descendants de Cèfit durent le saisir par les bras pour l’empêcher de sauter sur son oncle.
— Tu le feras, affirma Gowecor.
Il tendit le bras pour placer le bocal contenant le bébé mort devant le visage d’Acetsèt.
— Sinon, nous inaugurerons une étagère pour les bâtards au sang souillé !
Cette évocation glaça le sang d’Acetsèt et lui coupa la respiration.

C’est livide et tremblant que le roi, entouré de gardes, arriva chez Topi. Yinu et celui-ci étaient occupés à jouer avec Bumi, mais se détournèrent immédiatement de lui lorsqu’ils virent l’expression d’horreur qui marquait le visage d’Acetsèt.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda Yinu, inquiète.
Son mari lui expliqua tout : la colère de son oncle, les menaces contre leur fils, et ce qu’il devait faire pour qu’elles ne soient pas mises à exécution… Que pouvait-il faire d’autre ? Il n’y avait aucune alternative. Les larmes aux yeux, Acetsèt supplia sa femme de lui pardonner ce qu’il était sur le point de faire.
Les gardes durent le trainer de force hors de la maison de Topi. Il avait assez tardé à leur goût. Ils l’emmenèrent à travers le palais royal. Acetsèt tremblait si fort qu’il avait du mal à marcher. Des sueurs froides lui coulaient sur le front tandis qu’il approchait de la chambre de sa sœur. Un garde ouvrit la porte et le poussa à l’intérieur.

Le corps nu, long et squelettique, de sa sœur l’attendait, allongé sur le lit. Un sourire de dents tordues barra son visage monstrueux.
— Salut, grand frère…

*Chapitre 16*

Yinu suivit les gens qui l’avaient alertée en courant à travers la ville. Elle reconnut les silhouettes des gardes au bord du Zaditar, et, dans l’eau…
Elle se précipita dans le fleuve glacial qui la gela jusqu’aux os. Malgré le froid, elle avança jusqu’à avoir de l’eau jusqu’à la taille. Elle plongea ses bras dans l’eau et en sortit le long visage de son mari.
— Je ne me noyais pas… marmonna-t-il.
— Qu’est-ce que tu fais dans l’eau ?
— Je suis sale… si sale…

Acetsèt s’éclaboussa d’eau en se frottant la peau.
— Viens avec moi, tu vas attraper froid, lui ordonna Yinu en lui tirant le bras.
— Je suis si sale…
— Tu te laveras chez Topi.

Elle parvint à le sortir de l’eau en le trainant quasiment sur la berge. Le vent hivernal glaça le sang de Yinu et provoqua des grelottements incontrôlables. Acetsèt semblait déconnecté de la froide réalité : le gel n’avait pas l’air de l’incommoder. Il se contentait de murmurer des « désolé » plaintifs alors que des larmes emplissaient ses yeux. Un groupe de passants, alertés par l’agitation dans l’eau, se précipitèrent auprès d’eux.
— Sire ! Madame ! s’écrièrent-ils en reconnaissant le couple royal. Vous devez être gelés !
Ils débarrassèrent les époux de leurs manteaux trempés et les habillèrent des leurs. Yinu n’était pas mécontente d’être un peu réchauffée, mais Acetsèt, à présent vêtu d’un habit trop petit pour lui, eut un retour à la conscience et voulut rendre leurs affaires aux généreux ovimul. Sa femme prit les noms de leurs bienfaiteurs et parvint à le convaincre de rentrer chez Topi.

Yinu fut soulagée quand enfin elle put se réfugier dans la douce chaleur de la maison. Topi les attendait dans un coin de la pièce.
— Ça va ? demanda-t-il.
— Il semble avoir été assez chamboulé, soupira-t-elle.
Sans un mot, Acetsèt passa devant son meilleur ami et traversa la maison en répandant de l’eau partout. Il tomba à genoux devant le berceau en osier où dormait paisiblement son fils.
— Ça en valait la peine… murmura-t-il en lui caressant sa joue chaude. Je l’ai fait pour toi, je ferais tout pour toi… Je souffrirais pour toi, je mourrais pour toi… Ça en valait la peine…
Yinu s’approcha de son mari et le serra dans ses bras.
— Je suis désolé… lui dit-il à l’oreille.
— Ne sois pas désolé de protéger notre fils, répondit-elle.
Ils sortirent de la pièce pour laisser Bumi dormir en silence.
— J’aimerais aller méditer, dit Acetsèt.
Topi l’accompagna jusqu’au temple adjacent à sa maison.
— Souviens-toi de ce que je t’ai dit lorsque nous nous sommes rencontré, Ac’.
Le roi acquiesça. Il entra dans la pièce sombre et silencieuse décorée des images des quatorze dieux. Mais à sa grande surprise, elle était pleine de monde, à tel point qu’il eut du mal à se trouver un coin pour s’asseoir. Il n’avait jamais vu autant de fidèles venus méditer en même temps. Acetsèt chassa cette observation de son esprit, ferma les yeux, et se laissa aller à sa réflexion.

Ses sentiments de colère et d’injustice face à ces horribles événements de la journée furent longs à apaiser. Ce fut si long que, lorsqu’Acetsèt rouvrit enfin les yeux, tout le monde avait quitté la pièce. Tous, sauf un homme barbu, tapis dans l’ombre, qui semblait observer le roi depuis un moment déjà.
— Bonsoir, Sire, murmura-il.
— Bonsoir.
Il semblait intimidé, mais le regard bienveillant de son roi fit qu’il osa s’approcher.
— C’était la première fois que je voyais autant de gens méditer, dit Acetsèt.
— J’ai toujours connu le temple rempli ainsi. Je ne suis pas éjachiste depuis longtemps, confessa l’homme.
— Si ce n’est pas trop indiscret, comment l’êtes-vous devenu ?

Il passa ses doigts dans sa barbe et lança un petit sourire timide.
— Eh bien… Grâce à vous, Sire. Vous êtes tellement bon et juste, et on m’a dit que vous étiez éjachiste, alors je me suis dit que j’allais me renseigner.
Acetsèt leva les sourcils. Il ne s’attendait pas à provoquer un quelconque engouement pour sa religion.
— Mais il y a encore des choses que j’ai du mal à comprendre, avoua l’homme.
— Vous pouvez questionner les gardiens du temple. Ils sont là pour ça.
— Pourquoi faut-il honorer Wuda, déesse de la nuit, par exemple ? Nous condamnons les mauvais esprits, alors pourquoi respecter celle qui provoque le froid, les ténèbres, la tristesse et la mort ?

Acetsèt posa les yeux sur l’image de la déesse gravée sur le mur du temple.
— Wuda est représentée comme une silhouette noire, mais avec des mains blanches. Parce qu’elle porte aussi en elle l’espoir. Après le froid, il y a la chaleur. Après les ténèbres, la lumière. Nous ne pourrions pas vraiment apprécier la joie si nous n’étions jamais tristes. Quant à la mort, ce n’est qu’une nouvelle étape, vers laquelle elle nous mène en nous portant dans ses mains protectrices. Quoi de mieux qu’une mort paisible pour ponctuer une vie heureuse ?

*Chapitre 17*

Un an plus tard.
Acetsèt s’était octroyé une pause dans ses devoirs royaux pour passer un peu de temps avec son fils. Bumi, soutenu par son père, arrivait à faire quelques pas sur les pavés de la capitale. Le petit garçon éclata de rire en découvrant cette étrange façon de se déplacer. Un groupe de gens adossés contre un mur reconnurent le roi.
— Bonjour Sire ! s’écria l’un d’eux, tout content de rencontrer son souverain.
— Bonjour.
— Que faites-vous ici ?

Ils s’approchèrent prudemment d’Acetsèt, sans gestes brusques pour ne pas s’attirer la méfiance des gardes.
— Comme vous le voyez, je m’occupe de mon fils.
— Oh, il est tellement mignon !
s’attendrit une femme.
— Et vous, que faites-vous ?
Le meneur du petit groupe haussa les épaules.
— Nous ne sommes que de simples mendiants.
— Je suis désolé…
s’excusa Acetsèt.
— Pourquoi donc, Sire ?
— Je suis désolé que vous viviez dans la misère. C’est ma faute : en tant que roi, je dois veiller à ce que ça n’arrive pas.


Ils avaient connaissance de la réputation qu’avaient leur roi, bien sûr, mais malgré cela, les mendiants furent surpris d’entendre de tels propos sortir de sa bouche. Acetsèt prit Bumi dans ses bras et demanda comment ces malheureux en étaient arrivés là. Ils s’assirent ensemble au bord de la route et le mendiant raconta leur histoire. Leur fredar était partisan de l’idéologie du sang pur, et s’était opposé à un mariage entre l’une de ses ovimul et son fils. La loi autorisait pourtant ces unions exogamiques à présent ! Une partie des ovimul se rebella contre le fredar, qui les mit purement et simplement à la porte.
Acetsèt voulut exploser de colère en entendant cette histoire injuste, mais la présence de Bumi dans ses bras le forçait à rester calme. Il eut alors une idée. Il sortit une pièce d’argent de sa poche et la confia à son fils.
— Tu donnes au monsieur ?
Le petit garçon tourna la tête vers le mendiant et lui tendit la pièce. L’homme ouvrit sa paume et recueillit le bout de métal.
— C’est bien ! félicita Acetsèt.
Gêné, le mendiant esquissa un mouvement pour rendre son argent à son propriétaire, mais au lieu de le récupérer, Acetsèt déposa d’autres pièces dans sa main.
— Mais Sire…
— Gardez, c’est à vous maintenant.
— Sire, détenir de l’argent est un privilège réservé aux fredarul…
— Alors vous en êtes un
, sourit le roi. Utilisez ces pièces pour fonder votre clan. Moi, je m’occuperai de rappeler à votre ancien fredar qu’il n’est pas au-dessus des lois.
Des larmes de joie montèrent aux yeux des mendiants. Ils admirèrent les pièces gravées du visage difforme de leur généreux donateur en le remerciant chaleureusement. Bumi se mit à rire en voyant toute cette joie.

Un garde venu du palais s’approcha à pas rapides de son roi. Sans prêter attention à ceux qui l’entouraient, il vint se placer en face d’Acetsèt assis à terre. Le roi leva les yeux vers lui.
— Sire, votre sœur a accouché.
Acetsèt baissa aussitôt les yeux et sa gorge se serra.
— D’accord.
Pas un mot de plus. Il ne voulait pas entendre un mot de plus.
— C’est une fille.
Ces mots furent comme un coup de poignard. Acetsèt tressaillit. Le garde tourna les talons et repartit.
Non… Non… Le cauchemar allait recommencer…
Un silence s’était abattu sur le petit groupe. Les mendiants ne comprenaient pas ce que signifiait cette annonce. Mais la réaction de leur roi leur suffit à comprendre que ce n’était pas une bonne nouvelle. Acetsèt avait baissé la tête et serrait Bumi fort contre lui.
— Tu en vaux la peine… lui murmura-t-il.
Il sentit une main se poser sur son épaule.
— Sire, qu’est-ce qui ne va pas ?
Des larmes lui coulaient sur les joues.
— Rien à côté de vos malheurs, répondit-il en leur adressant un sourire faux.
Une des femmes osa s’approcher de lui pour le serrer dans ses bras.
— Il y a des lois que même le roi ne peut changer… ajouta Acetsèt.
— Que peut-on faire pour vous aider ?
— Rien, rien du tout…

Les mendiants lui essuyèrent les larmes qui coulaient sur son visage.
— Nous prierons les quatorze dieux pour vous.

*Chapitre 18*

La nouvelle était tombée un matin. Le cousin Hèdon était entré en trombe dans la maison d’Acetsèt et Yinu. Avant que le roi n’ait eu le temps de lui ordonner de foutre le camp, le strabique avait annoncé d’un ton grave ce qui provoqua un éclat de rire chez Yinu :
— Notre oncle Gowecor est mort.
Gowecor avait été la clé de voûte de la famille royale depuis la mort de son frère Amantib Ier. Sa mort endeuillait terriblement les descendants de Cèfit qui s’empressèrent d’organiser une cérémonie à la hauteur du personnage.

Acetsèt avait regardé de loin les préparatifs de ses oncles et cousins. Il avait pris son temps pour réfléchir à un discours pour l’enterrement. Yinu était toute contente de ne plus avoir à subir les colères de l’oncle de son mari, mais pourtant, celui-ci gardait une mine renfrognée depuis sa mort.
— Tu ne vas pas me dire que tu vas le regretter !
— Non, bien sûr
, soupira Acetsèt.
— Alors, pourquoi tu as l’air triste ?
Le roi soupira à nouveau.
— Tu sais quel âge j’ai ?
— Vingt-et-un ans, pourquoi ?
— Et quel âge lui, il avait ?
— Euh… Non, je…
— Trente-six ans. Mon père est mort à trente-cinq ans, et ma mère à dix-neuf.

Yinu resta muette devant cette triste réalité.
— J’ai dépassé la moitié de ma vie depuis déjà longtemps, conclut Acetsèt.
— Ne dis pas ça…
— C’est la vérité ! Je suis un sang-croupi, et je mourrai jeune, comme tous ceux de mon espèce.
— Je suis sûre que non.


Acetsèt baissa les yeux et quitta sa femme pour rejoindre le palais royal. Les descendants de Cèfit étaient tous réunis, prêts à rendre un dernier hommage à l’oncle Gowecor. Hèdon récapitula le programme de la cérémonie :
— Alors, dans l’ordre : discours de tante Edrès, puis discours d’oncle Zadi, puis mon discours…
— J’aimerais dire quelques mots
, l’interrompit Acetsèt.
Tous se tournèrent vers lui.
— Vas-y, dit Hèdon.
— Je veux dire, pendant la cérémonie.
Le cousin strabique fronça les sourcils.
— Pourquoi ? Tu détestais notre oncle.
— Parce que je suis le roi, je me dois de parler.

La tante Edrès grogna.
— C’est la famille qui est reine, pas toi. Tu aurais mieux fait d’écouter mon cher cousin Gowecor quand il était encore parmi nous.
— On ne va pas te laisser dire des saloperies sur notre oncle à son enterrement !
s’énerva Hèdon.
— Je ne vais pas dire des « saloperies », dit Acetsèt en roulant les yeux. Je veux juste dire quelques mots, en tant que roi.
Hèdon finit par accepter à contrecœur. La famille royale se rendit alors sur la place du palais, où des centaines des curieux, tenus à distance par les gardes, étaient venus assister à la cérémonie. La plupart affichaient un sourire mauvais en apprenant que c’était un de ces ignobles descendants de Cèfit qui venait de mourir.

Les orateurs prononcèrent leur discours chacun à leur tour. À les entendre, Gowecor avait été un homme bon et généreux, à tel point qu’Acetsèt eut presque l’impression de s’être trompé d’enterrement. La seule vérité qui sortit de leur bouche était l’attachement du défunt aux « valeurs familiales ». Ils en profitèrent pour insister sur le fait que la mort de Gowecor ne signifiait en rien la fin de ces mêmes valeurs.
Il n’y eut pas le moindre applaudissement au discours de Hèdon, ni à ceux de ses prédécesseurs. Le silence fut rompu lorsque le roi s’avança pour prononcer les derniers mots : il fut accueilli par un tonnerre d’applaudissements qui crispa les descendants de Cèfit. Acetsèt monta sur l’estrade de l’orateur, attendit le silence, puis se lança :
— Lorsque j’étais en voyage à Ulegin, j’ai participé à une cérémonie où je devais symboliquement mettre à mort quelque chose. J’ai choisi de mettre à mort « les cons », en prenant comme exemple mon oncle Gowecor. J’avoue que j’étais plutôt soûl quand j’ai émis ce souhait…
Quelques rires s’élevèrent parmi les spectateurs, ainsi que des grincements de dents chez les descendants de Cèfit.
— Mais il est vrai que je souhaitais la mort de mon oncle. Je voulais qu’il meure parce que je le détestais. Pire : je le haïssais. J’éprouvais de la haine envers lui, comme il éprouvait de la haine envers moi.
Acetsèt marqua une pause et prit une grande inspiration.
— Je pense avoir mûri depuis ce temps. Aujourd’hui, je regrette d’avoir pu penser cela. Ce n’est pas Gowecor, mais la haine, que j’aurais dû mettre à mort, et que nous devrions tous mettre à mort. Nous avons le droit d’être triste ou en colère, mais ne tombons pas dans la haine. La haine est la source de ce que l’humain peut faire de pire. La haine corrompt les âmes et nous change en monstres. Et si mes ennemis me haïssent, qu’ils le fassent, mais moi je ne les haïrai pas, car je ne veux pas être comme eux. La haine vous détruit plus que votre ennemi.
Il lança un regard de défi au cercueil de son oncle.
— Adieu, Gowecor, et sache que ta haine ne m’a pas atteint.

Son discours se termina sous les applaudissements de la foule. Son devoir accompli, Acetsèt voulut se retirer tête haute, mais les mains étonnamment puissantes de Hèdon et d’un autre cousin le saisirent et l’emportèrent loin de la cérémonie.
— Oh, vous foutez quoi ? protesta le roi.
Ils attendirent d’être loin de toute présence humaine pour le plaquer contre un mur.
— N’imagine pas un instant que la mort de notre oncle signifie ta libération, Ajo, dit Hèdon.
Le cousin fit un signe à un des gardes qui les avait suivis. Celui-ci s’approcha et, sans y être préparé, Acetsèt reçu un énorme coup de poing dans le ventre et tomba à genoux à terre.
— C’est la famille qui est reine, et je veillerai à ce que tu ne l’oublies pas. D’ailleurs, il y a encore quelque chose que tu dois nous offrir. Èrya s’impatiente.
La sœur du roi s’approcha de lui et le saisit par le col.
— Viens donc donner un frère à notre petite Cosa, mon grand frère chéri…

*Chapitre 19*

Huit ans plus tard.
Un architecte venu de l’Académie de Nyoxa criait ses instructions à des ouvriers qui grouillaient de partout en déplaçant des blocs de marbre blanc. Le chantier avait commencé depuis peu, et déjà les fondations du bâtiment se dessinaient. Topi était ravi. Un cortège de gardes avec en son centre le roi s’approcha de lui.
— Oh, Acetsèt, bonjour !
— Salut Topi. Qu’est-ce qu’on est en train de construire ici ?

Le gardien se délecta de ces mots :
— Un nouveau temple éjachiste ! Plus beau, plus grand, un édifice magnifique rendu possible par le financement de quelques généreux donateurs.
— C’est pas croyable…

En presque trente ans d’existence, Acetsèt n’avait jamais vu un nouveau temple être construit. L’éjachisme avait beau être la religion du souverain depuis des générations, il avait toujours été marginal.
— Tu as bien vu comme mon temple était bondé ces dernières années. J’ai dû créer un système de réservation ; cela va à l’encontre du principe de ce lieu ! Mais bientôt, les éjachistes auront plus d’espace.
— D’où sortent tous ces éjachistes ?
demanda naïvement le roi. Nous ne cherchons pourtant pas à convertir…
— Effectivement, notre religion s’est répandue, ici et ailleurs dans le Nespate. Et tu n’y es pas étranger.

Acetsèt émit un petit rire en haussant les épaules.
— Moi ? Mais je n’ai rien fait du tout !
— Tu es le « seul bon roi », le défenseur du peuple face à la cruauté des lois, une bouffée d’air après des générations d’oppression. Tout le monde t’admire et veut te ressembler.
— Tu exagères
, le contredit Acetsèt.
Topi arrêta un des ouvriers et le fit venir à lui.
— Toi ! Peux-tu me citer les paroles éclairées de notre roi sur la haine ?
Bien qu’un peu troublé par cette demande impromptue, l’ovim s’exécuta :
— C’est la haine, que j’aurais dû mettre à mort, et que nous devrions tous mettre à mort. Nous avons le droit d’être triste ou en colère, mais ne tombons pas dans la haine. La haine est la source de ce que l’humain peut faire de pire. La haine corrompt les âmes et nous change en monstres…
Il récita ainsi de mémoire le discours funèbre qu’Acetsèt avait prononcé huit ans auparavant. Topi le remercia et l’invita à reprendre ses activités sur le chantier.
— C’était répété ? demanda le roi qui refusait de croire à ce qu’il venait d’entendre.
— Non, Ac’. Tout le monde a entendu ce discours, car il a été mis par écrit et diffusé de Byawu à Nuzerem. Les gens boivent tes paroles.
Le roi sentit alors plus que jamais l’énorme pression qu’il avait sur ses épaules.
— Tu as été moins bavard aux enterrements de ces derniers mois, fit remarquer Topi.
En effet, la terre de Nyoxa avait accueilli de nombreux corps, cette année-là. Une épidémie de rougeole avait eu raison de la santé fragile de nombreux descendants de Cèfit, notamment l’oncle Zadi et la tante Edrès, mais surtout Èrya, la petite sœur d’Acetsèt, emportée par la maladie à l’âge de vingt-six ans. Le roi avait été épargné : il avait déjà contracté la rougeole quand il était enfant, après avoir passé du temps dans un camp de malades.

— Sinon, comment va la famille ? demanda Topi pour détendre l’atmosphère.
L’évocation de ses enfants mit aussitôt le sourire aux lèvres d’Acetsèt.
Moga vient de commencer l’école. Syun adore jouer les grandes sœurs en l’aidant à répéter ses leçons, c’est adorable ! Bumi est la star de sa classe, parce qu’il est mon fils, mais je n’ai pas envie qu’il n’attrape la grosse tête…
— Et ton petit dernier ?
Nilès ? Il court partout en criant. Yinu espère qu’il se calmera lorsqu’il saura parler.

Acetsèt soupira de contentement.
— Mes quatre trésors, ils grandissent si vite ! s’exclama-t-il.
— Et les enfants de ta sœur ? Ils survivent, sans leur mère ?
Cette question fit aussitôt perdre le sourire au roi.
— Mes cousins s’occupent d’eux. Cosa et Amantib
Il se mordit la lèvre et baissa les yeux.
— Ce sont mes enfants mais… mais…
Il regarda son ami avec des yeux rougis.
— Est-ce que ça fait de moi un monstre, de ne pas aimer mes propres enfants ?
Topi posa une main paternelle sur l’épaule du roi.
— Je te conseillerais d’aller méditer au temple. En dialoguant avec les dieux, tu trouveras la réponse dans ton âme.
Mécontent de cette réponse qui n’en était pas une, Acetsèt devint rouge pivoine et se frappa le front de ses mains tremblantes.
— Je ne sais pas ! Je ne sais pas ! gémit-il.
Topi lui saisit les poignets.
— Tu n’es pas un monstre, Acetsèt ! Ta sœur et toute sa famille ont abusé de toi, je ne suis pas sûr qu’à ta place je serais capable de rester aussi calme.
— C’est difficile… D’être à la hauteur…


*Chapitre 20*

Huit ans plus tard.
Acetsèt était arrivé au conseil en affichant un sourire qui témoignait de sa confiance en lui. Les membres de la famille royale qui siégeaient autour de la table semblaient se ratatiner devant la prestance du roi. Depuis la mort de son cousin Hèdon, l’emprise des descendants de Cèfit n’avait cessé de décroître. Le strabique ne pouvait plus garder un œil sur les agissements d’Acetsèt, et son cousin Pèrtut manquait de poigne pour assurer sa succession à la tête de la famille.
Le roi déballa ses tablettes gravées et ses rouleaux recouverts d’écritures. Il expliqua en détail son nouveau projet de loi. Chaque clan du Nespate devrait avoir au moins un médecin à son service – un même docteur pourrait travailler pour plusieurs fredarul – et le paierait régulièrement, ainsi les soins seraient gratuits, même pour les plus pauvres. Avec cette loi, Acetsèt espérait réduire considérablement le nombre de malades obligés de s’exiler dans les camps hors des villes pour y mourir loin de leur famille.
Les descendants de Cèfit voulurent poser leur veto, comme ils le faisaient toujours pour mettre des bâtons dans les roues de ce roi trop progressiste. Mais lorsque d’un ton autoritaire Acetsèt leur demanda de justifier leur refus, tous se rétractèrent. Pèrtut, affaibli par un début de maladie dont il savait qu’il ne sortirait jamais vivant – il avait déjà atteint le vénérable âge de trente-trois ans –, préféra ne pas insister. Il se contenta de se lever péniblement.
— Réunion de famille sans Ajocor, marmonna-t-il.
Les autres descendants de Cèfit le suivirent pour débriefer de cette nouvelle victoire du roi. Acetsèt, content de lui, rangea soigneusement ses supports d’écriture dans leur sac en regardant ses cousins et neveux sortir de la salle du conseil en boitant.

Le roi traversa le bâtiment d’un pas léger pour se rendre dans l’atelier des scribes. Mais lorsqu’il poussa une des portes pour traverser l’une des innombrables salles du palais, il se figea. La pièce n’était pas vide. Amantib, l’enfant de sa sœur, était à une table, sans doute occuper à apprendre ses leçons. Acetsèt voulut faire demi-tour, mais son fils naturel leva la tête et croisa son regard. Le sang croupi du roi se glaça en voyant ce visage difforme propre aux descendants de Cèfit. L’adolescent baissa les yeux aussitôt.
— Bonjour, mon oncle… murmura-t-il.
Acetsèt sursauta légèrement. Il eut beau chercher dans ses souvenir, il dut se rendre à l’évidence : son fils et lui ne s’étaient jusqu’alors jamais adressé la parole. Et il ressentit un certain soulagement en entendant ce cordial « mon oncle » plutôt qu’un artificiel « papa ».
— Bonjour…
Amantib gardait les yeux fixes ; il ne lisait pas le rouleau devant lui.
— Tu veux parler ? risqua Acetsèt.
Le silence pesant ne laissa entendre que les grincements répétés de la chaise de l’adolescent.
— Non, finit-il par répondre.
Le roi acquiesça dans le vide avant d’avancer de quelques pas vers la porte de sortie.
— Je saurai vous succéder, affirma Amantib, ce qui coupa son père biologique dans son élan. Je serai un grand roi.
— Je l’espère
, assura Acetsèt.
Amantib se tut à nouveau, et le roi parvint à la porte. Il poussa la poignée mais fut encore arrêté par l’adolescent.
— Ma sœur est enceinte.
Acetsèt prit une grande inspiration et acquiesça à nouveau dans le vide. Il ne lui demanda pas qui était le père. Il ne souhaitait pas entendre la réponse.

*Chapitre 21*

Acetsèt se réveilla lorsqu’il sentit une chatouille sur sa joue. Il entrouvrit les yeux et découvrit la tignasse de cheveux bruns de sa fille Anix qui lui faisait un bisou.
— Joyeux anniversaire Papa ! s’écria-t-elle en voyant son père se réveiller.
— Oh, merci ma chérie.
Il prit sa fille dans ses bras et lui rendit son bisou. Ipsas, la petite dernière, jalouse de sa grande sœur, sauta sur le lit pour réclamer de l’attention. Acetsèt embrassa alors ses six enfants qui s’étaient réunis ce matin-là : de Bumi, dix-huit ans déjà, à la petite Ipsas de trois ans. Yinu eut du mal à trouver une place parmi ses enfants pour embrasser son mari.
— Joyeux anniversaire mon amour.
Les enfants se cachèrent les yeux lorsque leurs parents s’échangèrent un baiser.
— Un anniversaire spécial, en plus, sourit-elle.
— Qu’est-ce qu’il a de spécial ?
Les deux plus jeunes filles, Anix et Ipsas, unirent leurs forces pour tirer sur des grandes mains de leur père et le sortir du lit. Elles l’emmenèrent jusqu’à la table à manger où l’attendait un délicieux petit repas.
— Qu’est-ce qu’il a de spécial, mon anniversaire ? insista Acetsèt auprès de sa femme.
Yinu se pencha à son oreille pour ne pas que les enfants l’entendent au milieu du chahut.
— Tu as trente-sept ans aujourd’hui. Ton père et ton oncle n’ont pas passé les trente-six. Et tu es plus en forme que tu ne l’as jamais été !
Acetsèt sourit et lui répondit à voix haute :
— Considère que c’est grâce à toi et aux enfants. Je suis trop heureux pour partir maintenant !

Le jour d’anniversaire d’Acetsèt avait une résonnance bien plus large. En effet, il était né le jour des Quatorze, la fête principale des éjachistes, qui marque le passage à une nouvelle année. Après leur petit-déjeuner, le roi et sa famille se rendirent au vieux temple de Nyoxa, à côté de chez Topi. Le nouveau temple avait beau être majestueux, Acetsèt préférait toujours la pièce ronde et sombre dans laquelle il venait méditer depuis son enfance.
Dans le silence du temple éjachiste, Acetsèt remercia un à un les quatorze dieux de lui permettre de vivre cette vie si belle, entouré de tous ces gens qui lui sont chers. À la sortie du temple, ils croisèrent une gardienne du clan de Topi qui vendait des cordes à souhait.
— L’argent récolté servira à payer des beaux repas de jour des Quatorze à ceux qui n’en ont pas les moyens.
Acetsèt acheta huit cordelettes et les distribua aux membres de sa famille. Les six enfants se déployèrent dehors pour nouer la petite corde en pensant à leur vœu pour la nouvelle année. Le roi s’approcha de la branche d’un arbre à laquelle pendaient déjà plein de ficelles, et noua la sienne d’un simple nœud autour du rameau.
— Tu as souhaité quoi, Papa ? demanda Bumi en rejoignant son père.
— Que cette nouvelle année soit aussi belle que la précédente. Et toi ?
Les joues du jeune homme rosirent légèrement.
— Hum… Avoir des bonnes notes à l’académie.
— C’est pas vrai
, intervint sa petite sœur Syun. Je suis sûre qu’il a souhaité que sa Juwin chérie sorte avec lui.
— Tais-toi ! s’empourpra Bumi.
Le soir venu, tous se réunirent autour d’un grand repas. Toute la famille de Yinu avait été invitée dans leur maison, à présent plein à craquer. Comme le veut la tradition, ils avaient laissé une place vide autour de la table, en souvenir de ceux qui n’ont pas pu être présent, et pour accueillir un invité imprévu.

Partout dans le Nespate, les éjachistes toujours plus nombreux laissaient tomber leurs tracas pour fêter la nouvelle année avec leur clan, et une longue vie au roi dont c’était l’anniversaire.

La suite se trouve au post suivant
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Dernière édition par Kuruphi le Mar 4 Déc 2018 - 15:31, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mar 4 Déc 2018 - 14:11

ATTENTION ! Ceci est la quatrième partie de l’histoire n°5, merci de lire la partie 3 (qui se trouve dans le post au-dessus) avant de lire celle-ci, MERCI !

*Chapitre 22*

Cinq ans plus tard.
Èmyan monta sur l’estrade en s’aidant de sa canne et tomba lourdement sur la chaise du juge. Son visage long et disgracieux de descendant de Cèfit provoqua les huées dans le public du tribunal.
— Silence… soupira-t-il sans conviction. Trois-cent-soixantième année après la fondation de Nyoxa. Troisième jour de Zyon. Procès pour… Pff… négligence d’ovimul.
Il approcha la tablette sur laquelle était écrit le rapport du procès devant ses yeux mi-clos.
— Juge : Èmyan Nyuwaj i Acetsèt, descendant de C… de Cèfit… bien que ça n’ait plus de valeur juridique… Accusé : Cyo Fehèrcorajolo i Zerco Exat… Voilà…
— Le sang, c’est comme de l’eau !
cria un perturbateur avant de se faire sortir par des gardes royaux.
Èmyan ne montra aucune réaction devant cette intervention qui allait sans nul doute rester impunie. Il s’éclaircit la voix et lança sans grande conviction :
— Que le procès commence…

Il écouta sans grand intérêt les témoignages des impurs qui expliquaient qu’un fredar s’était permis de laisser ses ovimul un jour entier sans manger alors que lui avait le ventre plein. Mais soudain, tout le monde se tut. Èmyan sortit de son indifférence. La silhouette longue et fine d’un descendant de Cèfit venait d’entrer dans le tribunal. Le public se leva d’un bond et l’accueillit par une ovation en reconnaissant le visage difforme enserré par la couronne de corde. Èmyan prit son temps pour prendre sa canne et se lever.
— Mon oncle…
— Sire
, corrigea Acetsèt. Bonjour mon neveu.
— Qu’est-ce que vous venez faire ici ?

Le ton d’Èmyan trahissait son agacement. Le roi n’en tint pas rigueur. Tout sourire, le doyen des descendants de Cèfit s’approcha du juge.
— Je suis simplement venu voir si tout allait bien. Si tu appliquais correctement la loi.
Èmyan répondit par une grimace. Acetsèt prit le rapport du procès et le lut. Fatigué de rester debout, son neveu commença à avoir les jambes qui tremblent, avant de tomber sur sa chaise. À les voir, on n’aurait jamais pu croire que c’était le roi qui avait le double de l’âge du juge.
— Un fredar qui laisse ses ovimul avoir faim, lut le roi. Pas bien, ça.
L’accusé baissa les yeux.
— Je vais laisser le juge Èmyan appliquer cette belle loi qui lui plait tant, ironisa-t-il en reposant la tablette devant son neveu. Au revoir tout le monde !
Mais le descendant de Cèfit lui saisit le bras avant qu’il ne s’éloigne de l’estrade. Certains spectateurs firent un pas en avant, mais furent aussitôt stoppés par les gardes royaux.
— Fais ton malin, vas-y… chuchota Èmyan à son oncle. Mais n’oublie pas que non, tu n’es pas éternel, contrairement à ce que tu prétends. Tu te fais vieux, tu ne tarderas pas à mourir. Ce jour venu, Amantib prendra ta place. Les bons descendants de Cèfit retrouveront leurs pouvoirs. L’âge d’or reviendra.
Acetsèt chassa la main de son neveu de son bras. Il ne prit même pas la peine de lui répondre, préférant quitter le tribunal avec une prestance digne du roi du Nespate.

*Chapitre 23*

Acetsèt traversa la ville à grands pas. Tous les habitants de Nyoxa qu’il croisait se retournaient sur son passage, à la vue de cette longue silhouette.
— Bonjour Sire !
— Bonjour
, répondait-il sans ralentir l’allure.
Les gardes qui l’escortaient avaient presque du mal à suivre son rythme.
— C’est le roi ! s’émerveilla un enfant en le pointant du doigt.
Acetsèt sourit. Et dire que lorsqu’il était adolescent, il ne recevait de ses sujets que mépris et jets de boue. Ce que les choses avaient changé en à peine… vingt-cinq ans, déjà ? Le temps filait.
— Félicitations, Sire ! s’écria un passant.
Le roi ne put se retenir de rire. Les nouvelles allaient si vite, au Nespate !

Il passa devant l’enceinte du palais sans s’y arrêter. En tendant l’oreille, il aurait presque pu entendre tous ses neveux bouillonner de colère. Acetsèt arriva enfin chez lui, dans sa grande maison de marbre qu’il avait fait construire pour sa famille, loin des descendants de Cèfit. Les gardes ne franchirent pas la porte d’entrée : le roi leur avait formellement interdit. En traversant le couloir, Acetsèt sourit en jetant un œil à la magnifique fresque qui décorait l’un des murs. Elle le représentait lui, avec sa femme, et leurs six enfants.
Alertée par les bruits de pas dans le couloir, Yinu ouvrit la porte de la chambre et lança à son mari :
— C’est seulement maintenant que tu arrives ?
— Désolé !

Il déposa un baiser sur sa joue en entrant dans la pièce, avant de tendre les bras vers son fils ainé.
— Félicitations, mon grand !
— Merci Papa !

Bumi, débordant de joie, se jeta dans les bras de son père. Acetsèt s’approcha ensuite de sa belle-fille. Elle semblait gênée de se montrer ainsi, dans son lit, le visage marqué de cernes, mais le roi n’avait d’yeux que pour le petit être qu’elle tenait dans ses bras.
— Voilà donc ma petite-fille… murmura Acetsèt en caressant l’une des joues rondes de la petite avec l’un de ses douze doigts. Elle est tellement mignonne ! Et qu’est-ce qu’elle ressemble à sa maman…
Juwin, la femme de Bumi, rosit de bonheur.
— Vous voulez la prendre ?
Le roi ne se fit pas prier. Il berça sa petite-fille dans ses bras sans cesser un instant de sourire.
— On l’a appelée Hawa, déclara Bumi avec fierté.
— C’est un très joli prénom. Je suis tellement heureux d’être grand-père !
Certains parmi ses enfants grimacèrent, mais personne n’osa lui rappeler qu’il était techniquement grand-père depuis des années déjà, puisque les deux enfants qu’il avait eus avec sa sœur Èrya avaient ensemble eu une fille. Certes, Cosa, Amantib et Ferèr n’avaient jamais été pris en compte dans l’équation familiale.
— Partage un peu, Papa ! s’écria Moga en prenant sa nièce dans ses bras.
— C’est « Papy » maintenant, rectifia Acetsèt sur le ton de la plaisanterie.
— C’est ça, fais-toi passer pour un vieillard, dit son fils Nilès en levant les yeux au ciel.
Le roi tira sur une mèche de ses cheveux et sélectionna l’un d’eux.
— Regardez, j’ai déjà un cheveu blanc.
— Que personne ne m’approche
, ordonna Yinu en plaquant ses mains sur son crâne. Je refuse d’avoir des cheveux blancs, moi, je serai éternellement jeune !
Les six enfants étaient tiraillés entre le rire et l’embarras devant les comportements ridicules de leurs parents.

*Chapitre 24*

Dix ans plus tard.
J’ai cinquante-et-un ans. Tant de gens trouvent ça normal. Moi, j’en ai le tournis d’imaginer ce si grand nombre. Et dire que je m’étais toujours préparé à mourir à trente-cinq ans.
Je suppose que vous y êtes pour quelque chose, Crimab, vous qui êtes dieu du temps. Si vous m’offrez ce sursis, j’imagine que c’est parce que j’agis selon votre volonté. En tout cas, c’est ce que j’essaie de faire. J’aide ceux qui ont besoin d’aide. Je combats la haine. Mes neveux ne parviennent plus à me freiner.
Ils meurent les uns après les autres. Mes neveux. C’était déjà un choc lorsque je suis devenu le doyen de la famille royale, et voilà maintenant que c’est la génération suivante qui disparait. Et moi, je suis toujours là.
Pardon, je reviens toujours à ça. Je suis trop égocentrique. J’ai du mal à croire que vous placez votre confiance en un type comme moi, même si je fais de mon mieux pour être irréprochable. Mais bon, je ne suis pas apte à comprendre la volonté des dieux. Bref.


Acetsèt ouvrit les yeux dans la pénombre du temple éjachiste. Il se leva, avec un peu plus de peine que dans ses jeunes années. Il passa sa main dans ses cheveux grisonnants en poussant la porte. Il salua Topi qui arrachait les mauvaises herbes dans son potager et sortit du temple.
Les gardes royaux chargés de son escorte l’attendaient, de même qu’une foule de curieux qui jouaient des coudes pour apercevoir leur roi qui venait de sortir dans la rue. Tous l’acclamèrent.
— Bonjour tout le monde, dit-il alors que les cris de joie couvraient sa voix.
Certains tendirent une main vers lui. Aussitôt, les gardes écartèrent la foule en les poussant brutalement.
— Eh oh, ne soyez pas si violents, les sermonna Acetsèt en serrant quelques mains.
— Je suis si heureux de vous rencontrer, Sire !
— Que les Quatorze dieux soient avec vous, Sire !

Les gardes encadrèrent le roi pour lui permettre de fendre la foule, mais il prit quand même son temps pour saluer ses sujets.
— Est-ce que vous avez aussi douze doigts aux pieds ? demanda un enfant.
— Ha ! Ha ! Je vais te laisser rêver.

Face à l’affluence des ovimul venus rencontrer leur roi, les gardes étaient devenus complètement inutiles. Agacés, ils tentèrent d’éloigner les gens à grands coups de coude, mais cela ne provoquait que la colère de celui qu’ils étaient censés escorter.
— Sire, Sire ! J’ai traversé tout le Nespate pour vous voir…
— C’est adorable
, sourit Acetsèt en tapotant l’épaule de la jeune femme qui venait de l’approcher.
Il s’éloigna d’elle pour avancer à travers la foule. Cependant, elle se fraya un chemin pour le suivre.
— On raconte que vous êtes un élu des dieux…
— On raconte aussi qu’il y a des sirènes sur Gibura, alors bon.

La jeune femme peinait à avancer, en portant un garçon d’une dizaine d’années d’un bras et en écartant la foule de l’autre. Sentant qu’elle perdait du terrain, elle s’agrippa à la manche du roi, qui manqua de se déboiter l’épaule en avançant brusquement.
— Sire, s’il vous plait ! s’écria-t-elle en l’arrêtant.
— Quoi ? demanda-t-il en se massant l’épaule.
— S’il vous plait, Sire, on m’a dit que les dieux étaient avec vous. Mon fils est très malade, il ne mange plus, et les médecins ne peuvent rien pour lui. Faites un miracle et soignez-le, je vous en supplie !
Elle tendit à bout de bras son garçon au visage pâle et émacié, mais néanmoins souriant en découvrant le visage mythique de son roi.
— J-Je ne peux pas faire une telle chose ! s’exclama Acetsèt, pris au dépourvu.
— Pitié…
Ne sachant que faire, et bien que pensant cela ridicule, Acetsèt passa sa main à six doigts dans les cheveux fins du garçon et lui embrassa le front.
— Que les démons quittent ton corps, et que les dieux te viennent en aide, murmura-t-il.
Un garde éloigna la femme et son fils malade du roi. Acetsèt reprit sa route en serrant machinalement les mains qu’on lui tendait, perdu dans ses pensées après cette rencontre inattendue.

Il avança de quelques pas en tentant de chasser la demande désespérée de la mère de son esprit. Soudain, un homme étrange surgit de la foule et se colla à lui. Acetsèt ouvrit la bouche pour lui demander de se calmer, mais son souffle se coupa lorsqu’une douleur intense lui transperça le ventre. Aussitôt, ses jambes se dérobèrent sous lui. Des ovimul le rattrapèrent avant qu’il ne tombe au sol. Il manqua de tourner de l’œil en voyant l’inconnu sortir un couteau ensanglanté de son abdomen. Les cris de joie de la foule se changèrent en hurlements d’horreur.
— ON TUE LE ROI !
— GARDES ! GARDES !

Acetsèt garda les mains sur sa blessure pour contenir le saignement. L’assassin essaya de s’enfuir mais fut immédiatement arrêter. Cependant, ce fut des ovimul qui s’en chargèrent, et non les gardes. Ceux-ci restaient stoïques. Acetsèt sentit sa vue se brouiller, et on s’empressa de l’allonger.

*Chapitre 25*

Aussitôt son cours de mathématiques terminé, Ipsas se rua dans la grande bibliothèque de l’Académie de Nyoxa. Elle parcourut les rayons, passa devant les étagères pleines à craquer de rouleaux poussiéreux qui renfermaient les connaissances des plus grands savants du Nespate. Enfin, elle s’arrêta face à une allée.
Tedu !
Le jeune homme qui parcourait les livres sursauta. Ipsas courut dans ses bras.
— Bonjour ma princesse, sourit-il en enlaçant sa bien-aimée.
— Qu’est-ce que tu cherches ?
— Oh, rien d’important. Comment vas-tu ? Et ton père ?

La benjamine d’Acetsèt haussa les épaules.
— Il va s’en sortir, le gars n’a pas réussi à l’amocher suffisamment. Ce qui est moins chouette, c’est de voir tous les descendants de Cèfit rôder comme des vautours.
— Les salauds…
maugréa Tedu. Mais le roi est vivant, c’est le principal. À son âge, il devrait s’en remettre rapidement, non ?
Ipsas grimaça.
— Papa est le plus vieux de la famille royale… Il a presque atteint le double de l’espérance de vie moyenne d’un descendant de Cèfit !
— C’est ça que tu calcules en cours de statistiques ? C’est charmant.

Elle lui frappa l’épaule en représailles de cette plaisanterie de mauvais goût.
— Chacun son domaine, l’historien.
— Je me demande souvent comment les générations futures parleront de notre époque, et du roi Acetsèt. Vu comment il a tranché avec ses prédécesseurs, seul l’avenir nous le dira.
— Comment ça ?

Tedu prit un livre dans la bibliothèque, une chronique du roi Cèfit Ier et de ses descendants.
— Deux options s’offrent à nous : ou bien nous retournons à une idéologie du sang pur, ou bien nous restons sur l’eau et le sang : « quand ça ne bouge pas, ça croupit ». Selon l’idéologie adoptée, le roi Acetsèt sera vu comme un héros… ou comme un traître.
Ipsas soupira. Elle était convaincue du bien-fondé de la pensée de son père, mais malheureusement, le prince-héritier était toujours Amantib, qui lui était un descendant de Cèfit pur jus, et bien croupi.
— Ah oui, tant que j’y pense : mon voyage est annulé, du coup, informa-t-elle son petit ami. Ça m’énerve ! J’avais tellement envie d’aller sur Nefrazè.
— C’était pour l’inauguration d’un grand temple éjachiste, c’est ça ?
— Oui… Papa accepte tellement rarement de partir en voyage – il déteste prendre le bateau – et pour une fois qu’il veut bien, il faut qu’un fou s’arrange pour le clouer au lit.

Tedu déposa le livre sur les descendants de Cèfit et en prit un autre, « les religions nespataises », de Xen i Josan.
— Qui aurait pu prévoir que l’éjachisme deviendrait la religion majoritaire au Nespate ? Le pouvoir d’influence que peut avoir un souverain, c’est saisissant…

*Chapitre 26*

Yinu poussa la porte de sa chambre, soupira et se laissa lourdement tomber sur le lit, à côté de son mari, toujours alité suite à la tentative de meurtre, qui s’occupait en lisant une tablette.
— Contrariée ? demanda-t-il en passant la main dans les doux cheveux grisonnants de sa femme.
— J’ai vu quelque chose qui m’a mis des images d’horreur en tête…
Acetsèt émit un petit rire qui lui picota la plaie encore présente sur son ventre. Yinu leva vers lui un regard très sérieux qui lui fit perdre le sourire. Elle se redressa en position assise et traça des lignes imaginaires devant elle avec ses doigts.
— Petit-fils… Arrière-petit-fils… Petit-neveu… Arrière-petit-neveu…
— Je ne comprends rien, explique-moi
, l’interrompit le roi.
Yinu laissa ses mains tomber lourdement sur ses genoux et prit sa mine la plus grave.
— Ton fils, Amantib, il a engrossé sa propre fille.
La tablette que lisait Acetsèt lui échappa des mains. Il resta bouche bée un instant, avant de secouer la tête pour réfuter les dires de sa femme.
— Je les ai croisés tout à l’heure, Amantib et Ferèr, et elle avait le ventre bien rond.
— Tu te fais des idées, elle est sûrement enceinte de quelqu’un d’autre.
— Il y a des gestes qui ne trompent pas.

Acetsèt se prit le visage entre les mains.
— C’est répugnant, je n’arrive même pas à imaginer…
— Leur rejeton aura le sang tellement croupi, je n’ose à peine me le figurer.
— S’il survit.

La génération des petits-neveux d’Acetsèt avait atteint un taux de mortinatalité exorbitant. Les descendants de Cèfit étaient arrivés à court de bocaux en verre d’Orient pour tous les stocker sur l’étagère morbide. Les cadavres des bébés allaient désormais dans d’anciennes amphores à vin. Les domestiques qui se trompaient de récipient en sortaient traumatisés.
— Amantib me fait déjà tellement peur avec son regard de fou dangereux… Alors s’il a un gamin encore pire…
Acetsèt acquiesça avec gravité.
— Amantib a passé les trente ans…
— Oui, autant dire qu’il ne tiendra plus très longtemps, à moins qu’il ait hérité de ta résistance contre les ravages du temps.
— Ce que je veux dire par là, c’est qu’il s’impatiente…
— En effet
, approuva Yinu. Il se dépêche d’avoir un fils pour assurer la succession.
Acetsèt prit la main de sa femme pour l’interrompre.
— Je veux dire, mon amour, qu’Amantib s’impatiente de ne pas être roi.
Elle resta interdite.
— Les gardes royaux n’ont pas essayé de me défendre contre l’homme qui a voulu m’assassiner. Je pense sérieusement qu’ils ont reçu l’ordre de me suivre mais sans me protéger… Et qui leur donne des ordres ?
— Le chef de la garde, en l’occurrence Amantib
, soupira Yinu.
— Exactement. On dirait qu’il a décidé d’abandonner l’idée d’attendre ma mort.
Sa femme lui prit amoureusement le visage et déposa un baiser sur ses lèvres.
— Je vais immédiatement aller voir les fredarul de Nyoxa pour leur demander de te fournir une garde. Je refuse de te laisser aux mains de ces meurtriers. Ils devront nous passer sur le corps, à tous, avant de pouvoir toucher à un de tes cheveux !
Acetsèt lui rendit son baiser.
— Tu es trop bien pour moi, mon cœur, je l’ai toujours dit.

*Chapitre 27*

Quatorze ans plus tard.
Acetsèt fut réveillé par une main douce qui lui caressait la joue. Il entrouvrit les yeux.
— Réveille-toi, mon amour, c’est une journée très spéciale qui commence, murmura Yinu.
Les années n’avaient jamais entaché sa beauté. Ses rides aux coins des yeux l’avait rendue encore plus rieuse, et ses cheveux blancs encore plus lumineuse.
— Que se passe-t-il ?... C’est encore notre anniversaire de mariage ? s’amusa-t-il.
— Non, pas cette fois, rit-elle. C’était il y a quelques quatorzaines.
— Chaque jour est une fête avec toi, mon amour.

Yinu émit un « oooh » attendri et embrassa son mari avant de se blottir dans ses bras.
— J’ai bien fait de ne pas te quitter quand tu as commencé à devenir un vieux gâteux.
— Hein ?

Elle éclata de rire devant l’air choqué d’Acetsèt.
— Méchante ! vociféra-t-il.
— Allez, debout ! Ne fais pas attendre tes admirateurs.
Elle l’aida à sortir du lit. Le roi avait plus de mal à se déplacer que lorsqu’il était jeune, mais son état était tout à fait respectable pour un homme de soixante-cinq ans. Une domestique entra dans la chambre et présenta au couple royal les vêtements les plus somptueux qu’ait compté le Nespate. Acetsèt toucha l’étoffe du bout des doigts et émit un sifflement admiratif. Il ne l’enfila pas immédiatement, mais revêtit d’abord des habits plus communs ; ç’aurait été dommage de tacher une telle tenue.

Acetsèt et Yinu se rendirent au plus vite au temple éjachiste et y méditèrent longuement. Quand ils en sortirent, un visage familier les attendait sur le pas de la porte.
— Mon ami, dans mes bras ! lança Topi avant d’étreindre le roi de ses bras frêles de vieillard.
Acetsèt repensa avec émotion à tout le temps passé avec le gardien du temple, son mentor et ami. Qu’est-ce qu’il avait pu lui apporter !
— Si à l’époque, on m’avait dit tout ce qui s’est passé, je ne l’aurais pas cru, affirma le roi.
— Moi, je l’aurais cru, répondit Topi. Dès le jour de notre rencontre, j’ai su que tu étais capable de tout.
L’un des ovimul qui appartenait à la garde privée d’Acetsèt s’éclaircit timidement la voix.
— Sire, j’ai peur que vous finissiez par être en retard.
— Vous avez raison. À tout à l’heure, Topi.


Le vieux roi rentra chez lui, où l’attendait une horde de domestiques prêts à faire leur travail. En un temps record, ils rafraîchirent sa coupe de cheveux, le rasèrent de près, lui coupèrent les ongles et lui firent prendre un bain si parfumé qu’il en eut la tête qui tourne. Enfin, Acetsèt s’habilla de la somptueuse tenue créée pour l’occasion. Yinu, également toute pimpante, entra dans la pièce alors que son mari s’examinait sous toutes les coutures.
— De quoi j’ai l’air ? demanda-t-il.
— Tu es beau.
— Et en vrai ?

Elle s’approcha de son mari pour lui déposer un baiser sur les lèvres.
— Il te manque encore quelque chose. Tourne-toi.
Acetsèt s’exécuta. Il sentit les mains fines de Yinu serrer une couronne faite de la plus belle corde autour de son crâne. La porte s’ouvrit à la volée pour laisser entrer le défilé des enfants du roi, tous élégamment habillés.
— Oh mes chéris vous êtes magnifiques ! J’aimerais tous vous embrasser, mais les tailleurs hurleraient si je froissais mes vêtements.
— On fera la fête entre nous quand tout sera fini
, dit Hawa.
L’ainée des petits-enfants d’Acetsèt s’approcha de son grand-père et se mit sur la pointe des pieds pour lui déposer un bisou sur la joue.

Toute la famille marcha ensemble vers le palais royal, où les attendaient les descendants de Cèfit. Les petits-neveux d’Acetsèt étaient peu, et même en minorité face à sa descendance avec Yinu. La plupart d’entre eux étaient morts à la naissance ou en bas âge, et parmi les survivants, beaucoup étaient trop handicapés pour se laisser voir en public.
— Bonjour, mes neveux, lança poliment Acetsèt.
— Bonjour, mon oncle, répondirent-ils tous en chœur.
— Mourir… grommela l’un d’entre eux.
Ils montèrent tous ensemble jusqu’au balcon qui donnait face à la grande place. Celle-ci s’était transformée en une masse grouillante. Tant de gens s’étaient réunis ce jour-là qu’il était devenu impossible de distinguer le moindre pavé. Lorsqu’Acetsèt s’avança à la rambarde, il fut accueilli par une ovation extraordinaire. Puis, soudain, tous se turent pour l’écouter. Le roi prit alors la parole.

— En trois-cent-trente-quatre après la fondation de Nyoxa, au dix-neuvième jour de Flemis, je me suis présenté humblement devant vous, sur ce même balcon, alors que je n’étais qu’un gamin. Vous avez placé en moi votre confiance, et c’est ainsi que je suis devenu roi du Nespate. Nous voici à présent, cinquante ans plus tard !
Le public applaudit pour signifier qu’en cinquante ans, leur confiance en leur roi n’avait fait qu’augmenter.
— La plupart d’entre vous n’ont connu personne d’autres comme roi. Mais certains se souviennent du temps d’Amantib Ier, et savent que sous son règne, d’autres n’auraient même pas eu le droit de naitre. Je pense sincèrement que les changements dans notre société ont été vers un mieux.
Une nouvelle ovation vint ponctuer son discours. Dans la foule, certains parents avaient les larmes aux yeux, et en profitèrent pour embrasser leurs enfants, ceux à qui le roi avait permis de vivre.
— Cinquante ans de règne aujourd’hui, eh oui ! J’aurai bientôt soixante-six ans, et pourtant, rien n’aurait pu laisser présager qu’un jour j’atteindrais cet âge. J’explique ma longévité, exceptionnelle pour un descendant de Cèfit, par les soutiens infaillibles dont j’ai bénéficié ; j’aimerais d’ailleurs les remercier aujourd’hui. Merci d’abord aux quatorze dieux éjachistes dont la compagnie m’a rendu plus sage. Merci ensuite à ma femme, mes enfants, mes petits-enfants et mes amis, qui m’ont toujours soutenu même dans les moments difficiles. Et enfin, merci à vous tous, le peuple nespatais, vous qui m’octroyez votre confiance et pour qui je me battrai jusqu’à mon dernier souffle.

Pour répondre à la gratitude du roi, les spectateurs le remercièrent à leur tour, en applaudissant plus fort que jamais. Bumi, le fils ainé du roi, se pencha à l’oreille de sa sœur cadette.
— Pas un mot pour la partie croupie de la famille…
— Évidemment, tu pensais quoi ?
s’agaça Syun.
— N’oublions tout de même pas que Papa n’est pas éternel. En toute logique, la couronne de corde leur reviendra à sa mort, je te rappelle.
— Certes… et depuis le décès d’Amantib, c’est son fils Mèaman le prince héritier. Et vu comment il est, je doute même que les descendants de Cèfit ne le laisse devenir roi.
— Pour bien faire, aucun d’entre eux ne devrait devenir roi
, continua de chuchoter Bumi. Quant à moi, je passe mon tour. Papa devrait penser à organiser sa succession, parce que ça risque de poser problème.
L’ainé du roi reçut une petite tape à l’arrière du crâne. Il se retourna et croisa le regard furibond de sa mère.
— Ne parle pas de ton père comme s’il était déjà mort ! vociféra-t-elle à voix basse.
— J’essaie de penser à l’avenir, Maman !

Acetsèt fut invité à descendre sur la place pour se mêler à la foule. Les gens ne purent empêcher leurs yeux de briller de larmes d’émotion lorsque ce roi si bon leur serra la main ou leur caressa l’épaule.
— Sire, j’ai épousé la femme que j’aime, une fremar, et nous avons eu ensemble trois merveilleux enfants, et c’est grâce à vous. Je ne vous remercierai jamais assez.
— Vous n’avez pas à me remercier, je n’ai fait que rendre justice.

L’homme, barbu et taillé comme un ours, ressemblait à un petit enfant en pleurant à chaudes larmes en serrant la main du grand roi. Une femme aux cheveux grisonnants embrassa la main aux six doigts.
— J’ai vu tant de gens être exécuté injustement. Vous êtes un héros.
— Sire, que les Quatorze vous accompagnent à jamais.

Un jeune homme souriant s’approcha et prit presque le roi dans ses bras.
— Je souhaitais depuis si longtemps vous revoir, Sire. Quand nous nous sommes vus pour la première fois, vos bénédictions m’ont sauvé d’une terrible maladie. Je vous dois la vie, merci.
— Je vous dois la vie également
, intervint un autre. Vous avez permis à mes parents de sortir de la misère !

Chaque personne présente sur la place semblait vouloir personnellement remercier Acetsèt. Mais malheureusement, il n’aurait jamais le temps de tous les écouter. Des grands fredarul de Nyoxa demandèrent le silence, et invitèrent Acetsèt à se rendre à son domicile personnel. Le roi et les puissants marchèrent en tête, et les Nespatais formèrent derrière eux un cortège sans fin. Lorsqu’ils arrivèrent dans l’allée devant la maison, le chemin n’était pas vide comme à l’accoutumée. Un drap de lin recouvrait ce qui semblait être une immense sculpture. Les spectateurs curieux se déployèrent autour de celle-ci. Le portraitiste royal retint son souffle et fit signe à ses apprentis de tirer sur les pans du grand drap.
L’étoffe tomba au sol, dévoilant une gigantesque statue d’Acetsèt, magnifiquement réalisée, plus belle que toutes celles qu’il n’eut jamais vues. Les exclamations impressionnées parcoururent la foule. Aux pieds de ce roi monumental se trouvait une stèle sur laquelle était inscrit un très long texte magnifiquement calligraphié :
C’est la haine, que j’aurais dû mettre à mort, et que nous devrions tous mettre à mort. Nous avons le droit d’être triste ou en colère, mais ne tombons pas dans la haine. La haine est la source de ce que l’humain peut faire de pire. La haine corrompt les âmes et nous change en monstres. Et si mes ennemis me haïssent, qu’ils le fassent, mais moi je ne les haïrai pas, car je ne veux pas être comme eux. La haine vous détruit plus que votre ennemi.
Acetsèt reconnut ce discours qu’il avait prononcé lors de l’éloge funèbre de son oncle Gowecor, il y a des années de cela, et qui avait tant inspiré les Nespatais. Ceux-ci applaudirent à tout rompre en découvrant ce texte gravé sur la pierre. Les fredarul, commanditaires de l’œuvre, et le portraitiste royal, qui avait travaillé en secret pendant des mois pour les cinquante ans de règne, retenaient leur souffle en guettant la réaction du roi.
— C’est somptueux… dit-il. J’ai peur d’attraper la grosse tête !
Tous sourirent à cette phrase.
Enfin, pas tous.

Le prince héritier Mèaman i Acetsèt serra les dents en voyant au loin la statue représentant son aïeul. Il poussa un grognement de colère.
— Il a fait ça pour m’observer avec des yeux en pierre ! maugréa-t-il.
Ferèr posa une main sur l’épaule de son fils et lui parla d’une voix rassurante.
— Les statues ne peuvent pas voir, mon chéri, elles ne sont pas vivantes…
Mais il chassa son bras avec violence.
— T’aimerais me le faire croire, HEIN ?! T’es avec eux, depuis le début, je l’ai toujours su…
— Je suis avec toi, mon chéri, et avec personne d’autre…

Mèaman frappa sa pauvre mère au visage et enchaina sans attendre avec un coup de pied au tibia. Les gardes royaux se précipitèrent pour lui saisir les poignets et relever la pauvre Ferèr tombée au sol. Le prince héritier poussa des cris enragés en se débattant, si bien qu’il parvint à se défaire de l’emprise du garde et à partir en courant. Les larmes aux yeux, sa mère demanda aux gardes de le suivre et veiller à ce que rien ne lui arrive.

Mèaman arriva dans un quartier vide et silencieux ; tous les habitants étaient allés aux cinquante ans de règne de son aïeul. Le jeune prince déambula dans les rues en regardant partout autour de lui. Quelqu’un l’observait, il en était convaincu. Il saisit un pauvre volet de bois et parvint à arracher ses clous du mur en tirant de toutes ses forces. Il lança le volet sur une cible invisible à l’autre bout de la rue en poussant un hurlement.
— T’ES OÙ ? SORS DE TA CACHETTE ET VIENS TE BATTRE !
Personne ne répondit à l’appel du prince.
— TU VEUX M’EMPÊCHER D’ÊTRE ROI, HEIN ?!
Mèaman courut jusqu’au volet arraché et sauta à pieds joints dessus pour le briser.
— JE SUIS LE ROI, JE SUIS LE PLUS FORT !
Les gardes remontèrent jusqu’à l’origine des cris et trouvèrent le prince héritier en train de s’acharner sur les planches de bois. Les deux hommes s’approchèrent prudemment de l’adolescent enragé, mais celui-ci leva la tête vers eux et sembla prendre peur.
— Nous sommes avec vous, mon prince, dit l’un des gardes en levant les mains et en s’approchant doucement.
— TU MENS ! Tu veux te faufiler derrière moi pour me tuer !
Mèaman prit une des planches cloutées et s’en servit pour fendre l’air en direction des gardes.
— Calmez-vous, mon prince, s’il vous plait…
Mais en levant les bras en geste de protection, l’un des gardes laissa apparaitre la poignée de son épée. Mèaman le prit comme un signe d’agression et se rua sur les deux hommes avec sa planche cloutée. Un clou déchira la veste de l’un des gardes, mais ceux-ci parvinrent à attraper les poignets du jeune prince pour l’immobiliser.
— Lâchez-moi ! TRAÎTRES ! TRAÎTRES !
L’un des gardes lui arracha la planche des mains. Mèaman se débattit comme un beau diable en crachant aux visages des deux hommes. Ils le trainèrent de force, dans le but de le ramener à sa mère.

Soudain, un bruit retentit derrière eux. Mèaman cessa aussitôt de se débattre.
— On nous observe ! conclut-il sans attendre.
Les gardes scrutèrent la rue, à la recherche d’un intrus. Ils lâchèrent le jeune prince redevenu calme, qui jeta des coups d’œil tout autour de lui, à l’affut du moindre détail pouvant signifier la présence de ces traîtres qu’il imaginait. Un chat errant sortit d’une ruelle et s’immobilisa en croisant le regard des trois humains. Il poussa un miaulement interrogatif.
— Ce n’était qu’un chat, dit l’un des gardes pour rassurer Mèaman.
Mais avec une vitesse déconcertante, le jeune prince saisit la poignée de l’épée du garde le plus proche et la retira de son fourreau. Les deux soldats n’eurent pas le temps de réagir que déjà, Mèaman se ruait sur l’innocent félin.
L’épée fendit l’air, et le chat tarda trop à bondir. Quand les gardes rattrapèrent leur protégé, il était déjà trop tard : l’animal souffrait d’une large plaie au côté, et poussa un miaulement déchirant. Sans le moindre état d’âme, Mèaman l’acheva en plantant la pointe de l’épée dans le cou du petit chat.
— Miaou, miaou ! se moqua le prince en ricanant.
Les gardes s’étranglèrent d’horreur en constatant le manque total de scrupules du futur roi, qui venait d’abattre un être innocent, et jouait à présent avec son cadavre.

*Chapitre 28*

Deux ans plus tard.
Yinu épongea le front ruisselant de sueur de son mari. Cela faisait des jours que le médecin le gardait dans son cabinet et tentait sans grand succès de le soigner. Acetsèt était constamment fatigué. Garder les yeux ouverts était devenu difficile, et se lever, une torture. Le roi restait alité, à subir les traitements du médecin, et à écouter la voix rassurante de Yinu dans son oreille.
Ipsas entra chez le médecin. Nilès, son grand frère, lui lança un sourire triste depuis un coin de la pièce, en restant silencieux.
— Bonjour, dit-elle à voix basse, pour ne pas rompre le calme qui régnait.
— Bonjour ma chérie… marmonna Acetsèt sans ouvrir les yeux, en reconnaissant la voix de sa plus jeune fille.
Ipsas se pencha sur le lit de son père et déposa un bisou sur sa joue, ce qui fit sourire le vieil homme.
— Comment vont tes enfants ? demanda-t-il.
— Très bien, et toi ? Comment te sens-tu ?
— Comme un descendant de Cèfit de soixante-sept ans, je suppose…

Il émit un petit rire étranglé, mais sa plaisanterie ne fit sourire personne. Yinu caressa le dos de sa fille qui sentait les larmes lui monter aux yeux. La veille, le médecin du roi avait réuni les six enfants du couple pour leur faire part de cette terrible nouvelle : le grand roi Acetsèt vivait ses derniers jours.

Ipsas resta longtemps aux côtés de son père, à repenser à tous ces moments merveilleux qu’ils avaient pu passer ensemble. Il avait eu une vie longue, mais tout de même trop courte. Lorsque le soleil commença à se coucher, Ipsas rassembla ses affaires pour retourner au domaine clanique retrouver sa petite famille.
— Je reviendrai demain, promit-elle à son père. Je t’aime, Papa.
— Je t’aime, ma chérie
, répondit-il en serrant sa dernière entre ses longs bras maigres.
Nilès enfila également son manteau.
— Je vais y aller aussi.
Il alla embrasser son père et sortit avec Ipsas. Le couloir devant le cabinet du médecin n’était pas vide. Quand ils ouvrirent la porte, un adolescent en profita pour jeter un œil à l’intérieur, du haut de sa grande taille.
— Casse-toi, vautour ! laissa échapper Ipsas.
Une grimace déforma davantage le visage déjà affreux de Mèaman. Avec sa face allongée, ses yeux vitreux et ses dents mal agencées, il ressemblait énormément à son grand-père. Cependant, autant la vue d’Acetsèt emplissait tout le monde de joie, la sienne ne provoquait que du dégout et du mépris.
— Mourir… grogna le prince héritier.
— Va voir ailleurs, insista-t-elle.
Elle tendit la main vers lui pour le pousser, mais Mèaman lui saisit le bras et tenta de la mordre. Ipsas se secoua dans tous les sens pour l’en empêcher et parvint à lui faire lâcher prise en lui mettant un coup de poing sur la tempe.
— T’es vraiment un grand malade !
— Salope qui essaie d’avoir ma couronne
, marmonna le prince. Vous discutiez sur comment me tuer… Vous voulez m’empêcher d’accomplir ma destinée… La noble destinée de Cèfit… Souillée par l’ignoble traître…
— On ne parlait pas de toi, parce qu’on s’en fout de toi. La seule personne qui se souciait de toi, c’était ta mère, et elle en est morte.

Ipsas eut juste le temps de se protéger la tête, avant que Mèaman commence à la frapper, comme s’il essayait de tambouriner sur son crâne. Nilès le poussa loin de sa sœur, et les gardes royaux traversèrent le couloir en courant pour immobiliser le prince enragé et l’emporter hors du cabinet.
— SALOPE ! C’EST TOI QUI L’AS TUÉE ! CRÈVE ! CRÈVE ! hurla Mèaman jusqu’à ce qu’il soit trop loin pour qu’on l’entende.
Nilès lança un regard plein de reproches à sa sœur.
— Quoi ? Il commençait à insulter Papa.
— Ce n’était pas la peine de le provoquer. Tu sais très bien qu’il n’est pas stable, ce gamin.


Ipsas et Nilès regagnèrent la grande maison qui abritait le clan d’Acetsèt. Ils se souhaitèrent une bonne soirée et partirent chacun de leur côté. Ipsas prit une pomme qui trainait sur la table et croqua dedans. Un silence apaisant régnait dans la maison. Elle ferma les volets de la salle à manger. Lorsqu’elle se pencha au-dessus de la dernière fenêtre, elle admira le ciel nocturne. Les étoiles scintillaient, et la lune était aussi blanche que les mains de la déesse de la nuit. C’était une belle soirée.
Ipsas finit sa pomme et la lança par la fenêtre de toutes ses forces. Elle devina au loin des remous dans l’eau du fleuve Zaditar. Elle repensa alors à toutes ces fois où elle et ses frères et sœurs avaient jeté leurs déchets d’ici, lorsque leur père avait le dos tourné. En souriant, elle ferma les volets.

Lorsqu’elle se retourna, elle tomba nez à nez avec la dernière personne qu’elle aurait voulu voir. Mèaman était presque collée à elle. Ipsas recula, se plaqua contre le mur.
— Mèam…
Le prince lui planta dans la gorge le couteau déjà sanglant qu’il tenait en main. Ipsas eut le réflexe désespéré de plaquer ses mains contre son cou. Mais c’était trop tard. Sa vue se brouilla, et elle tomba au sol.
— Suivant… marmonna Mèaman.

*Chapitre 29*

Yinu rentra chez elle à pas trainants. Elle aurait préféré rester auprès de son mari, mais elle avait déjà veillé toute la nuit, et celui-ci l’avait sommée d’aller se reposer. En chemin, elle croisa des commerçants qui se rendaient au travail, et qui la saluèrent avec grande joie. Yinu préférait ne pas miner le moral de la population en annonçant publiquement le verdict du médecin. Les Nespatais s’étaient tellement attachés à leur roi.

La vieille dame poussa la porte de la maison. Elle comprit immédiatement que quelque chose clochait. Le matin était habituellement rythmé par les cris des jeunes enfants et les grosses voix de leurs parents, or tout était silencieux. Les pas de Yinu résonnèrent dans ce calme inquiétant. Où étaient-ils tous passés ?
Elle ouvrit la bouche pour appeler quelqu’un, mais aucun son n’en sortit. En poussant l’une des portes, elle découvrit avec horreur, au sol, un corps baignant dans une mare de sang. Chaque cellule de son corps voulut hurler en reconnaissant le visage de Syun, sa cadette. Yinu resta comme paralysée, incapable de pleurer, incapable de hurler.

Des pas lourds résonnèrent dans la maison. Ils semblaient s’approcher. Sans même prendre le temps de réfléchir, Yinu se jeta derrière un meuble. Elle haletait et tremblait de tous ses membres. La porte pivota sur ses gonds. Elle retint son souffle.
Quelqu’un traversait la pièce. Yinu jeta prudemment un œil et reconnut Mèaman. Le prince héritier avait les vêtements couverts de sang, et tenait un couteau tranchant dans sa main droite. Il s’arrêta au milieu de la pièce. Yinu plaqua une main contre sa bouche pour ne plus faire un bruit. De lourdes larmes coulèrent le long de ses joues.
— C’est moi le roi… marmonna Mèaman. Me changer… Roi… Oui.
Il se remit en route pour quitter la maison. Yinu put reprendre son souffle. L’enfer. C’était l’enfer.
— Acetsèt… gémit-elle avant de se lever et courir aussi vite que ses pauvres jambes le purent.

*Chapitre 30*

Les Nespatais qui traversaient la place du palais royal s’arrêtèrent en voyant certains lever la tête vers le balcon où le roi faisait ses discours.
— Que se passe-t-il donc ?
Le vieux Topi, appuyé sur sa canne, plissa les yeux pour distinguer au loin la longue silhouette d’un descendant de Cèfit au balcon. Ce n’était pas celle de son ami. Tous abandonnèrent leurs activités pour s’approcher. Un jeune homme aida le vieux gardien de temple à faire de même. Ils ne comprirent pas en découvrant cet adolescent au regard fou qu’ils ne connaissaient pas.
— Trois-cent-soixante-deux ans après la fondation de Nyoxa, jour de… Euh… ON S’EN FOUT MERDE !
Mèaman poussa un grognement enragé et passa sa colère sur la rambarde du balcon qu’il cogna à grands coups de pied. Les spectateurs se lancèrent des regards d’incompréhension.
— Je suis né Mèaman Izaxocorajexa i bordel de merde Acetsèt. Sauf que NON MAINTENANT C’EST FINI !
Les sautes d’humeur du jeune homme décontenançaient beaucoup son public. Mais Topi, lui, prit une mine horrifiée : il avait compris avant les autres la raison de la venue de ce descendant de Cèfit au balcon.
— Maintenant, aujourd’hui, je suis LE ROI !! Approuvez ! VOUS DEVEZ APPROUVER !!
Tous restèrent bouche bée.
— Je suis maintenant LE ROI AMANTIB, DEUXIÈME DU NOM, I NESPAT !!... APPROUVEZ OU JE VOUS TUE TOUS !
Un frisson parcourut l’assemblée. Les yeux du jeune homme qui avait soutenu le vieux Topi se remplirent de larmes.
— Notre roi… murmura une femme dans un sanglot.
— Acetsèt…
— Non…

La tristesse s’empara de chacun d’entre eux. Les inconnus se serrèrent dans leurs bras. Topi avait la gorge serrée. Il savait que ce jour finirait tôt ou tard par arriver, mais il n’aurait jamais pu s’y préparer. De lourdes larmes coulèrent le long des joues des Nespatais, qui coururent répandre partout la terrible nouvelle.

Mèaman, autoproclamé Amantib II, rougit de colère en voyant que son peuple n’était pas enthousiaste de le voir.
— JE M’EN FOUS DE VOTRE APPROBATION ! leur hurla-t-il. TRAÎTRES ! JE VOUS FERAI PENDRE !
Il noua la corde qu’il gardait en main autour de son crâne et lança un crachat au-dessus de la rambarde. Il tourna le dos à son peuple et rentra à l’intérieur du palais. Pour ce faire, il dut marcher sur les corps sans vie de ses oncles et cousins. Ces sales traîtres… Ils étaient venus, énervés, auprès du prince, en lui reprochant d’avoir assassiné la famille du roi, eux qui pourtant ne faisaient pas obstacle à l’acquisition de la couronne de corde. Mèaman s’était alors rendu compte que son titre pouvait être volé par l’un de ces descendants de Cèfit, et n’avait pas attendu pour faire le ménage afin d’avoir champ libre.

Le nouvellement nommé Amantib II traversa le palais. Ça y était. Il était le roi, enfin. Il allait se rendre chez les scribes, et effacer le nom de son grand-père de l’histoire. Les enfants d’Acetsèt, et tous les autres descendants de Cèfit avaient été éliminés : plus le moindre traître n’allait pouvoir le contrer. Le roi s’applaudit lui-même pour son exploit.
— Mèaman.
Cette voix glaça le sang du jeune homme. Il se retourna lentement, et s’étrangla en découvrant la longue silhouette de son arrière-grand-père, appuyé contre un mur.
— Mèaman, j’aimerais que nous discutions, dit Acetsèt en détachant chaque syllabe.
Le jeune homme sentit le sang battre dans ses oreilles. Ses mâchoires serrées par la colère, il parvint à articuler :
— C’est moi le roi, maintenant.
— Viens, nous allons discuter.
— NE ME DONNE PAS D’ORDRES !
hurla Mèaman.
Le jeune homme courut vers son aïeul qui ne put s’enfuir et bondit sur lui. Acetsèt s’effondra à terre. Mèaman fouilla dans sa poche, mais le couteau n’y était plus. Profitant de cette occasion, le vieux roi lui mit un grand coup de pied dans les chevilles, et il tomba lourdement.

L’attaque ne fit que décupler la colère de Mèaman. Il plaqua son grand-père au sol et serra ses doigts autour de sa gorge. Acetsèt était incapable de respirer. Avec l’énergie du désespoir, le vieux roi asséna un coup de poing à son assaillant. Puis un autre. Les cinq phalanges de sa main droite venaient s’écraser sur le visage difforme du descendant de Cèfit.
Puis, Acetsèt n’eut plus la force de lever son bras. Des taches vinrent brouiller sa vision. Il vit alors défiler les visages de tous ceux qu’il avait pu côtoyer dans sa longue vie. Son père, l’oncle Gowecor, sa sœur… Mais surtout Yinu, leurs six enfants, et leurs petits-enfants… Et tous ces Nespatais…

Puissent les quatorze dieux veiller sur eux.

Mèaman attendit longtemps avant d’oser lâcher le cou bleui du roi. Le jeune homme tremblait de peur à l’idée qu’il puisse se réveiller et se venger. Quand il desserra les doigts, il se traina à terre jusqu’à l’autre bout de la pièce, sans quitter des yeux le corps sans vie.
Mèaman palpa son visage avec ses mains. La moitié gauche était devenue gonflée et sanglante. Il s’était bien défendu. Il fallait avouer qu’il s’était toujours bien défendu. Amantib II sourit en se disant que les descendants de Cèfit avaient fini par gagner le long bras de fer avec le traître.

Un garde royal entra dans la pièce en ouvrant la porte à la volée. Il posa d’abord les yeux sur le visage bien amoché du nouveau roi. Puis il vit le corps inerte de celui qui l’avait été pendant plus de cinquante ans. Le garde resta bouche bée un instant.
— Ne reste pas planté là, CRÉTIN ! Viens m’aider ! ordonna Mèaman. JE SUIS LE ROI.
Le garde ne détacha pas ses yeux du corps. Il s’en approcha à pas prudents, et se pencha au-dessus de lui.
— LAISSE-LE ! C’EST MOI LE ROI MAINTENANT !
Le garde jeta un regard choqué vers l’assassin. Il se redressa et partit.
— C’est ça, casse-toi, TRAÎTRE ! Je n’ai pas besoin de toi ! JE N’AI BESOIN DE PERSONNE !

Mèaman se remit difficilement debout. Son œil gauche le faisait souffrir. Il claudiqua jusqu’au bureau royal d’Amantib Ier. Sur son chemin, il croisa quelques gardes qu’il préféra ignorer. Il s’effondra enfin sur le siège qu’occupait son ancêtre.
Malgré sa blessure, Mèaman prit une tablette et de quoi écrire. Il commença à noter ses premières mesures en tant que roi :
— Détruire… les statues… du traître… TRAÎTRE !... Marteler… son nom… Supprimer… ses lois…
Il sursauta lorsque la porte du bureau s’ouvrit à la volée. Sa panique se calma lorsqu’il vit que la personne qui venait d’entrer était un parfait inconnu.
— T’es qui, toi ?! demanda-t-il à l’intrus qui s’approchait de lui à pas décidés.
L’inconnu sortit un couteau de sa poche. Mèaman n’eut pas le temps de réagir. La lame lui transperça le cœur.
— Je suis un Nespatais, et tu n’es pas mon roi.

***

Épilogue
Yinu mourut de chagrin quelques semaines plus tard. Ses cendres, ainsi que celles de son mari, furent répandues au bord du fleuve Zaditar, là où ils s’étaient rencontrés.

Sur les listes de rois nespatais, il figure un blanc après le nom d’Acetsèt. En effet, Mèaman le Régicide, ou «Amantib II », ne fut jamais reconnu par qui que ce soit. La lignée de Cèfit s’arrêtait là.

Le Nespate se trouva alors sans personne à sa tête : les potentiels héritiers de la couronne de corde avaient tous succombé à la folie de Mèaman. Cependant, la tragique disparition du roi Acetsèt endeuilla si profondément le Nespate que personne n’eut le cynisme de chercher à reprendre son titre.

Toutefois, cette situation n’allait pas durer longtemps : le Nespate attendait son prochain roi.

À suivre, dans la prochaine histoire nespataise.


Dernière édition par Kuruphi le Mar 4 Déc 2018 - 18:22, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mar 4 Déc 2018 - 18:04

La perfection...

Elle a beau être un stade ultime, mais chacune de tes histoires parvient à être encore plus parfaite que les précédentes.

Merci infiniment pour tout ce que tu m'as fait vivre cette après-midi.
Pas seulement pour l'ascenseur émotionnel que tes mots ont provoqué chez moi.
Mais aussi pour toute l'histoire, aussi belle que tragique, de cette période de l'histoire nespataise.

Qu'il soit nommé Ajocor ou Acetsèt, son histoire et ses gestes font de lui un roi mythique, et un des pères fondateurs du Nespate tel qu'il l'est, avec Amani. Puisse sa mémoire rester, à l'image de son nom, éternelle.
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Mardikhouran
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Mer 5 Déc 2018 - 23:16

C'est les chapitres pour lesquels j'aurais voulu avoir le plus d'illustrations. Un portrait de famille serait horriblement à propos.

Sinon, je m'interroge sur le degré de pouvoir de la "famiglia" aux divers stades du récit. Au début, ils sont très impopulaires et les enfants peuvent les tartiner de boue en toute impunité. Ils assoient toutefois leur pouvoir grâce à l'armée et aux fredarul qui ont le plus à gagner du status quo.
Puis, avec l'arrivée d'un roi tranchant radicalement avec le style ancestral, qui va personnellement recréer le lien populaire, il y a encore moins de raisons à ce que les habitants du palais soient écoutés. Même la loyauté de la garde me semble douteuse (cas de ceux qui ont fermé les yeux sur les escapades d'Ajocor).
Comment, dans ces conditions, sont possibles les viols d'Acetsèf ? Je sais bien qu'il n'aurait jamais pu donner l'ordre de mettre les descendants de Cèfit à mort ou même aux arrêts (quel Jésus, cet homme <3), mais comment est-ce que son propre capital sympathie (et pas que — politique aussi, la majorité des fredarul lui sont sympathiques) n'a-t-il pas pu se traduire par une balance dramatique du pouvoir en faveur de sa sécurité et celle de sa famille ?
J'aurais pensé que les viols auraient pris place avant le couronnement, quand il était effectivement à la merci de ses oncles.

Bon ben je suppose que le prochain roi devra se créer son propre symbole, si la couronne de corde n'est plus. Combien de chances que l‧e/a futur‧e souverain‧e soit issu‧e des rangs de l'église éjachiste ?

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Jeu 6 Déc 2018 - 0:03

Merci pour vos retours et le temps que vous m'avez accordé.

Mardi a écrit:
C'est les chapitres pour lesquels j'aurais voulu avoir le plus d'illustrations. Un portrait de famille serait horriblement à propos.
Il y a deux raisons à ce manque d’illustrations :
1. Je préfère faire travailler votre imagination, elle va souvent plus loin que le réel
2. Je ne sais pas bien dessiner… j'utilise des images préexistantes pour créer mes illu, et vous n’imaginez pas le temps que j’ai mis pour ajouter un sixième doigt à cette main !

Mardi a écrit:
Sinon, je m'interroge sur le degré de pouvoir de la "famiglia" aux divers stades du récit. Au début, ils sont très impopulaires et les enfants peuvent les tartiner de boue en toute impunité. Ils assoient toutefois leur pouvoir grâce à l'armée et aux fredarul qui ont le plus à gagner du status quo.
Puis, avec l'arrivée d'un roi tranchant radicalement avec le style ancestral, qui va personnellement recréer le lien populaire, il y a encore moins de raisons à ce que les habitants du palais soient écoutés. Même la loyauté de la garde me semble douteuse (cas de ceux qui ont fermé les yeux sur les escapades d'Ajocor).
Comment, dans ces conditions, sont possibles les viols d'Acetsèf ? Je sais bien qu'il n'aurait jamais pu donner l'ordre de mettre les descendants de Cèfit à mort ou même aux arrêts (quel Jésus, cet homme <3), mais comment est-ce que son propre capital sympathie (et pas que — politique aussi, la majorité des fredarul lui sont sympathiques) n'a-t-il pas pu se traduire par une balance dramatique du pouvoir en faveur de sa sécurité et celle de sa famille ?
J'aurais pensé que les viols auraient pris place avant le couronnement, quand il était effectivement à la merci de ses oncles.
Alors… gros travail de synthèse.

>Pourquoi ceux qui leur balance de la boue restent impunis ?
Les membres de la famille royale sortent peu de l’enceinte du palais, Ajocor est de loin celui qui se balade le plus. Ça n’arrive donc pas si souvent de recevoir de la boue, et Ajocor, lui, ne s'en est jamais plaint auprès de sa famille.

>Pourquoi les membres de la famille royale restent écoutés au début du règne d'Acetsèt ?
Parce que c’est la famille qui est reine. Les décisions doivent être prises en assemblée. Acetsèt va d’ailleurs court-circuiter ce système en faisant passer un amendement tout seul. Suite à cet événement, la famille royale va veiller à ce que ça n’arrive plus en défendant les scribes de recommencer une chose pareille.
Mais avec le temps, Acetsèt prend de plus en plus d’assurance, et les membres de la famille royale n’ont plus de forte personnalité pour les guider, ils vont donc complètement s’écraser.

>Pourquoi les gardes ne dénoncent pas Ajocor ?
Au début du récit, les gardes sont chargés de protéger les membres de la famille royale, et rien de plus. Rapporter les faits et gestes de l'un d’entre eux n'est pas leur rôle, et même, un garde qui parlerait à tort et à travers serait très mal accueilli, c’est pourquoi ils tiennent leur langue.

>Pourquoi les viols sont possibles ?
Parce que quand on menace quelqu’un de mettre son bébé dans un bocal du musée des horreurs, on accepterait n’importe quoi pour ne pas que ça arrive.

Mardi a écrit:
Bon ben je suppose que le prochain roi devra se créer son propre symbole, si la couronne de corde n'est plus. Combien de chances que l‧e/a futur‧e souverain‧e soit issu‧e des rangs de l'église éjachiste ?
Prédiction intéressante Smile
Attention cependant : il n'y a pas d'« Église » éjachiste, car il n'y a pas d’institutions. Les gardiens sont des bénévoles, et les temples sont construits grâce aux dons de particuliers.


Sinon, n'oubliez pas cet argument imparable à certaines incohérences ou à certains gros hasards :
Ceci est une fiction, et il s'agit probablement d'une facilité scénaristique Very Happy
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