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 Le Zun (Zun Ôn)

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Vilko
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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Mar 26 Déc 2017 - 14:05

On attend la suite avec impatience ! Very Happy

La scène de la poignée de main m'a rappelé celle de Macron et de Trump... Wink
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Mer 24 Jan 2018 - 13:47

Edit : Une nouvelle histoire s'est glissée entre la deuxième et la troisième, celle-ci se situe en bas de la page 2.

Un grand merci pour les retours si gentils que j'ai reçu !

Ce fut long à arriver mais voici l'histoire 3 (sur 4), j'espère que vous l'apprécierez.


Nao Gweng Wõn Li Sën Chö

2013

7h30.
— Il faut se lever, Sire !
— Mmh…

C’était dimanche, mais l’empereur ne chômait jamais. Il s’étira en bâillant puis alla prendre sa douche, comme chaque matin. Il resta en pyjama pour aller dans la salle à manger où l’attendaient son bol de céréales et son secrétaire personnel.
— Bien dormi, Nao ?
— Moui…

Les yeux dans le vide, Nao Gweng Wõn Li Sën Chö mangea son petit-déjeuner.
— Pas grand-chose à faire aujourd’hui, par contre demain tu as une école à visiter… Enfin, je te parlerai de ça tout à l’heure.
— Dis, Ru-Bao, on pourrait faire un truc ensemble ? Du style un bowling, ou non : aller à la piscine, ça fait longtemps !

Ru-Bao Zëng se mordit les lèvres.
— Désolé, Nao, on aurait dû prévoir ça plus tôt, on ne pourra pas privatiser une piscine aujourd’hui…
— Pas besoin de privatiser, on peut juste y aller comme ça.
— Nao… Un empereur ne peut pas se balader en maillot devant tout le monde.
— Mais on ne me reconnaitra pas sans mon costume !… Si Superman se contente de mettre des lunettes pour être méconnaissable, ça devrait marcher !

Ru-Bao sourit mais fit non de la tête.
— Tu as une remise de décoration à 11h30, va te préparer.
Toute l’équipe attendait déjà Nao. En un peu plus d’une heure et demie, il se retrouva métamorphosé : sa coupe de cheveux impeccable était d’un bleu sombre et son visage avait été maquillé de traits blancs et rouges. Les habilleurs ajustaient son dëiton – le costume traditionnel zunais – garni de perles, pendant que Nao regardait les photos de ses illustres prédécesseurs accrochées au mur. L’empereur regardait en particulier Yë-Vï, celui qui, le premier, avait pris l’habitude de se vêtir de tout cet attirail. Maudit soit-il.
Enfin prêt, Nao alla retrouver son secrétaire personnel dans le bureau.
— Comme je te disais, tu vas devoir remettre une décoration à Di-Hãn Lông… dit Ru-Bao.
— C’est qui, lui, encore ?
— Le général qui garde la frontière chinoise. Tu te souviens, tu l’avais rencontré il y a trois mois quand tu as été à Nao Yï.
— Ah oui, le grand qui tire la gueule ! Je ne l’aime pas beaucoup.
— Tu dois lui remettre une décoration, pas l’épouser. Voici le discours que tu devras faire.

Ru-Bao lui tendit une feuille.
— Ensuite tu auras un repas officiel avec le général Di-Hãn Lông, le ministre de la défense…
— Shang Vhyang
, compléta Nao.
— … et d’autres hauts dignitaires de l’armée. À partir de 14h tu as tes cours d’anglais et de chinois. Je ne pourrai pas manger avec toi ce soir, je dois m’entretenir avec le ministre Ëng-Lô Li pour des questions de finances publiques…
— Oh…
— Mais Pang-Jyang sera là.
— Ah !

Pang-Jyang Min était le fils du Premier ministre Pang-Kï Min et le meilleur ami de Nao. Jya, comme on le surnommait, était en deuxième année de droit après une première année brillante. Il était intelligent, drôle, vraiment beau gosse et très gentil. Il envoûtait toutes les filles qu’il voulait. Pang-Jyang était le fils qui aurait rendu fier n’importe quel père. Mais monsieur Min était loin d’être n’importe quel père.

La journée fut interminable pour Nao. Le général Di-Hãn Lông ne décrocha pas un sourire de toute la réception. Après son cours de chinois, l’empereur fut ravi de pouvoir enfiler un vieux jogging, et encore plus heureux quand il entendit la porte d’entrée s’ouvrir. Pang-Jyang étudiait à l’université de Zwun Kyu et n’avait pas toujours l’occasion de passer voir son meilleur ami dans le palais impérial de Vhing Eng où il résidait.
— Salut Jya !
— Bonsoir Sire ! Je meurs de faim, il y a quoi au menu ?
— Je ne sais pas…

Pang-Jyang s’adressa à la domestique qui venait de le débarrasser de son manteau :
— On mange quoi, femme ?
— Des xiaolongbao, monsieur Min.
— Ah, c’est bon ça !
— M-Mais Jya
, balbutia Nao. Ne parle pas comme ça ! Excusez-le, madame…
Oui, Pang-Jyang était très gentil… au fond de lui. Du moins, Nao en était sûr. Ce n’était qu’à l’adolescence qu’il avait commencé à se conduire en parfait connard, et l’empereur espérait encore retrouver un jour le gentil Jya.
À table, les deux amis se racontèrent leur semaine respective : celle de Nao était une routine de rencontre avec des dignitaires et des visites d’entreprises et autres écoles ; celle de Pang-Jyang consistait essentiellement en deux choses : les cours et les soirées étudiantes.
— Il y a une nouvelle assistante dans ma fac, elle est trop bonne, faut que je me la fasse.
Ces remarques habituelles mettaient toujours Nao mal à l’aise.
— Jya… Tu devrais peut-être arrêter de… de « collectionner ».
— Je ne collectionne pas, je… Je suis un HOMME, je couche avec des filles !

Nao savait que reprendre ce débat ne provoquerait que la colère de Jya et préféra ne pas renchérir.

Nao était assis en tailleur sur le canapé, en train de regarder le premier Harry Potter lorsque Ru-Bao Zëng, revenu de sa réunion avec le ministre de l’économie, entra dans le salon. L’empereur passa la tête au-dessus du dossier et lui demanda :
— Ça s’est bien passé ?
— Oui, très bien. Salut Pang-Jyang.

Jya répondit par un grognement, la bouche plein de pop-corn.
— Dis, Ru-Bao, c’est vraiment comme ça, Londres ? demanda Nao en indiquant la télévision.
— Non, il n’y a pas de vendeurs de baguettes magiques. Du moins, pas que je sache.
— J’aimerais aller à Londres.
— Moi aussi, Nao. Mais on en a déjà discuté…

Nao se leva pour mieux parler à Zëng.
— C’était il y a deux ans, j’ai grandi ! Je suis majeur ! J’en ai marre d’être coincé ici, j’ai envie de voyager, voir le monde !
— Nao…
soupira Ru-Bao.
— S’il te plait ! Demande à monsieur Min !
— Monsieur Min a déjà dit non une fois…
— Redemande-lui, il a peut-être changé d’avis !
— Ton empereur t’a dit de demander à mon père, tu t’exécutes, Zëng !
intervint Pang-Jyang.
Nao lui mit une claque sur l’épaule.
— Ne lui parle pas comme ça, Jya !
— Pardon, Sire…
maugréa Pang-Jyang.
— Tu regardes le film avec nous ? demanda Nao à Ru-Bao.
— J’aurais aimé, mais j’ai encore beaucoup à faire. Demain, tu dois visiter une école à Zyao Shün, je te rappelle.
Les visites d’école étaient loin d’être l’activité la plus passionnante. Mais au moins, Nao n’avait plus cette même boule au ventre que lorsqu’il était plus jeune en voyant ces classes pleines d’enfants. Il les enviait. Nao avait fait toute sa scolarité en tête à tête avec des professeurs, enfermé entre les murs de sa maison. Il aurait tant aimé avoir des amis de son âge. Le seul qu’il avait était Pang-Jyang.

**

7h30.
— Il faut se lever, Sire !
— Mmh…

C’était lundi. Les maquilleurs, coiffeurs et habilleurs gardèrent Nao pendant plus de deux heures. Ensuite seulement il put prendre le jet privé puis la limousine pour se rendre à l’école. Ru-Bao organisait tout mais parfois, comme ce jour-là, il ne pouvait être présent. Les directeurs avaient déroulé le tapis rouge à l’entrée de l’école et recevaient l’empereur avec des grandes génuflexions. Nao échangeait les habituelles banalités avec eux avant d’être conduit dans le gymnase où l’attendait l’ensemble des élèves et des professeurs. Après un spectacle musical offert par la chorale de l’école, Nao s’adressait à l’assemblée en lisant un discours-type que lui avait rédigé Shin-Sao Kwo, le ministre de la communication gouvernementale. Il pouvait ensuite faire quelques signes, voire visiter des classes et échanger d’autres banalités avec des élèves sélectionnés à l’avance par le directeur. Puis il rentrait chez lui. Ce rituel était le même depuis ses six ans. Et Nao était lassé.

De retour au palais impérial, Nao trouva Jya – qui n’avait jamais cours le lundi – en train de jouer à la console.
— Ça s’est bien passé ?
— C’était chiant, t’imagines même pas ! En plus, la coiffeuse m’a mis une tonne de paillettes dans les cheveux, ça me gratte !
— « Je suis heureux de rencontrer Votre Majesté »,
dit Jya d’une voix fluette.
— J’en peux plus d’entendre cette phrase ! C’est comme si tout le monde passait le même disque. Qui leur dit de me dire ça ? J’aimerais que quelqu’un me dise qu’il n’est PAS heureux de me rencontrer, ça changerait.
Jya éclata de rire.
— Tout le monde est heureux de te rencontrer, Nao.
— Ne t’y mets pas, s’il te plait.

Nao soupira.
— J’aimerais visiter Paris.
— Je pensais que tu voulais voir Londres ?
— Je veux voir les deux. Ce n’est pas si loin l’un de l’autre, alors, si je peux aller en Europe…
— Je pourrais venir avec toi ? Il parait que les Parisiennes sont bonnes.
— Jya… Je veux aller en Europe pour voir le monde, pas pour…
— On peut voir des filles aussi !
— Tu ne comprends pas…
— Si t’es trop timide, t’en fais pas, je les emballe toutes et je te passe les plus jolies !

Nao avait assez mal à la tête ainsi et préféra aller prendre une douche. Jya était son meilleur pote, mais il avait été aussi bien gâté par la nature que par sa mère et ne comprenait rien aux problèmes de son empereur d’ami.

**

Une semaine passa et Nao soupçonnait Ru-Bao d’avoir volontairement fait l’impasse sur sa requête. Comment pourrait-il faire son voyage de rêve si personne n’allait demander l’autorisation de monsieur Min ?
Quand le cours d’anglais de Nao prit fin, un domestique le prévint que « le jeune monsieur Min » était arrivé.
Nao entra à grands pas dans le salon où se trouvait déjà Pang-Jyang.  
— Wow ! s’exclama l’empereur.
Jya avait teint ses cheveux qui étaient maintenant blond pâle.
— T’en penses quoi ? lui demanda-t-il en passant sa main dans sa nouvelle coupe.
— Tu ressembles à un super Saiyan.
— Tu n’es plus le seul à avoir les cheveux teints, comme ça !
— Mais tu es sûr que ton père ne va pas hurler ?

Jya répondit par un rire, mais son ami savait très bien que cette nonchalance était feinte. Et ses craintes allaient vite se révéler exactes.
Quand les serviteurs commencèrent à courir partout en disant que monsieur Min était à l’entrée, Jya eut un hoquet de surprise. Il balaya la pièce à la recherche d’une échappatoire mais la voix de monsieur Min résonna à travers la maison.
— PANG-JYANG !!
La respiration sifflante, Jya sortit du salon. Nao sut qu’il était devant son père lorsqu’un flot continu de reproches commençant par « C’EST QUOI CES CHEVEUX ?! » fit trembler les murs.
Nao marcha jusque l’origine de ces cris. Il observa la scène depuis l’entrebâillement de la porte. Jya écoutait les griefs de son père, droit comme un i mais tête baissée et dents serrées. Il tremblait des pieds à la tête.
— … TU CROIS QUE JE NE SAIS PAS QUE TU PASSES TOUTES TES NUITS À BAISER LES FILLES À ZWUN KYU ? ÇA TE PLAIT DE PASSER POUR UNE TRAÎNÉE ? C’EST CE QUE TU ES, UNE TRAÎNÉE, TU SALIS MON NOM, TU ES UNE HONTE, PANG-JYANG ! SI J’AVAIS SU QUE J’ALLAIS AVOIR UN FILS PAREIL, J’AURAIS FAIT AVORTER TA MÈRE !…
Ce sermon semblait ne pas avoir de fin. Monsieur Min savait où appuyer pour que ça fasse mal. Quand il se tut, Nao crut qu’il allait ponctuer son discours en mettant une énorme baffe au visage de son fils, mais elle aurait sans doute semblé bien douce à côté de la douleur psychologique qu’il venait de lui faire subir. Il y eut un moment de silence, puis Min dit un laconique :
— Pars.
Jya démarra au quart de tour. Il sortit de la pièce en courant, sans se retourner. Nao le suivit prudemment. Il le trouva dans un coin de la salle de bain, sanglotant dans les bras de sa mère.
L’empereur avait souvent envié son meilleur ami qui avait le luxe d’avoir ses deux parents. Mais il avait dû admettre qu’un père tel que Pang-Kï Min n’était pas à envier. Peu importe ce qu’il avait pu faire, jamais Jya n’avait réussi à lui arracher une quelconque preuve d’amour. Nao n’oubliera jamais ce jour, alors qu’il avait douze ans, où Jya avait fondu en larmes en apprenant la mort de son chien et que son père l’avait vu. La phrase de monsieur Min résonne encore dans ses cauchemars. « Cesse d’être une tarlouze ou je te tue ». La promesse était limpide. Depuis ce jour, Jya n’avait plus jamais été le même. Il s’acharnait à être le digne fils de son père, bien que ce soit peine perdue. Heureusement que Jya avait sa mère. Et heureusement que Nao avait Ru-Bao Zëng.

Nao préféra les laisser et retourna dans la cuisine où se trouvait Min. L’empereur voulait lui demander pour son voyage en Europe. Le moment pouvait sembler être mal choisi, mais à en croire le sourire satisfait qui barrait le visage du Premier ministre, faire pleurer son fils unique ne le dérangeait pas.
— Monsieur Min ? Je peux vous demander quelque chose ?
— Qu’y a-t-il, gamin ? Fais vite, je n’ai pas que ça à faire.
— Est-ce que je pourrais partir en voyage en Europe ?

Min le regarda de son œil mauvais.
— Tu me l’as déjà demandé il y a deux ans.
— Oui, mais entre temps, je suis devenu majeur, et vous pouvez changer d’avis.

Min le fixait sans émotion.
— Pourquoi tu veux aller là-bas ?
— Pour voir le monde… et ce serait une bonne occasion… pour faire de la diplomatie.

Le premier ministre sourit et posa une de ses vieilles mains sur l’épaule de Nao.
— Tu es intelligent, toi, tu sais ? J’aurais dû y penser plus tôt ! Combien de visites diplomatiques j’aurais pu éviter si j’avais pensé à envoyer le gamin !
Nao ne put s’empêcher d’esquisser un sourire.
— Tu veux aller où ?
— J’avais pensé à Londres, Paris, Bruxelles, Rome…
— Va pour les trois premiers. Ça suffira. Ah, je suis ravi de ne plus devoir faire mon hypocrite devant cette vieille reine et ses sales cabots.

Min avait passé son bras autour des épaules d’un Nao très mal à l’aise.
— Est-ce que monsieur Zëng pourra y aller avec moi ? risqua-t-il.
— Pff… Bon.
— Merci !
— Maintenant, fous-moi le camp.

Nao quitta l'étreinte de Min et se dépêcha d’aller dans le salon.

**

Trois mois passèrent, durant lesquels Ru-Bao courut à gauche et à droite pour organiser le séjour de l’empereur en Europe. La date du départ s’approchait, et Nao ne tenait plus en place. Réunis dans le bureau, ils fixaient ensemble les derniers détails de l’horaire du voyage, réglé à la minute près.
— Tu as ton cours de diplomatie avec Kwo, maintenant, dit Ru-Bao en regardant sa montre. Il ne devrait plus tarder.
Comme pour lui répondre, une voix s’éleva depuis le couloir.
— Nunc obdurat, Et tunc curat, Ludo mentis aaaciem…
— Je m’en vais,
grogna Ru-Bao en se levant.
Les portes du bureau s’ouvrirent à la volée pour laisser entrer Julian Kwo, entonnant une cantate.
— Egestatem, Potestatem, Dissolvit ut glaciiiem… Bonjour Ru-Bao !
Monsieur Zëng regarda dédaigneusement la main tendue de Julian Kwo et sortit de la pièce sans lui rendre son salut.
Ru-Bao détestait monsieur Kwo. Il était pourtant sympathique, si l’on occulte ses goûts musicaux. Le ministre de la communication gouvernementale avait deux enfants à peine plus jeunes que Nao et il lui avait déjà proposé de venir jouer chez eux lorsqu’il était enfant. Mais Ru-Bao s’y était toujours opposé. Nao ignorait d’où lui venait cette haine pour Julian. Il n’avait jamais vu son précepteur s’adresser au ministre autrement que par des insultes, auxquelles Kwo avait toujours répondu avec son flegme britannique.
— Comment ça va, Nao ? demanda Julian, qui ne semblait pas s’être offusqué de l’attitude de Ru-Bao.  
— Bien, et vous ?
— Très bien… Tiens !

Monsieur Kwo sortit une poignée de réglisses de son sac et les déposa sur le bureau.
— Il en restait un peu de mon dernier voyage à Londres, et je sais que tu adores ça.
— Merci !

Nao s’empressa d’en manger une.
— Ce sera à ton tour de m’en rapporter, cette fois !
— Je n’y manquerai pas, merci Julian !
— Qui t’accompagne ?
— Des gens de la sécurité, des gens du ministère des affaires étrangères, Pang-Jyang et Ru-Bao.

Julian leva les sourcils.
— Min a accepté de laisser partir Zëng ? Eh ben…
— Oui, c’est génial ! Il pourra enfin revoir sa famille, ça doit lui faire bizarre. J’aimerais bien les rencontrer aussi.
— Ils sont très gentils.
— Vous les connaissez ?
s’étonna Nao.
— J’ai été les voir une fois pour leur donner des nouvelles de Ru-Bao et avoir des leurs. Mais Zëng n’a pas très bien réagi quand je lui ai dit…
Kwo haussa les épaules et prit un air désolé en regardant Nao. Celui-ci se dépêcha de changer de sujet :
— Le ministre des affaires étrangères devait m’accompagner mais il a finalement annulé.
— Ouf !
s’exclama Julian.
Ils éclatèrent de rire.
— Des vacances avec Ghun-Len Yu, non merci ! Et pourquoi pas avec Ëng-Lô Li ?
— Oh non ! L’enfer !
s’esclaffa Nao.
— Je ne connais pas plus chiant qu’Ëng-Lô ! Ils doivent se marrer au ministère de l’économie !
— Je n’ose pas imaginer…
— J’ai rencontré un Li en arrivant au Zun, il était beaucoup plus sympa qu’Ëng-Lô, et Dieu qu’il ne l’était pas !

Nao était mort de rire en imaginant l’atmosphère de goulag que devaient avoir des vacances avec les deux ministres. Julian tapa dans ses mains.
— Allez, on commence ! Je t’ai fait des fiches pour que tu puisses situer qui est qui pendant les rencontres diplomatiques, tu pourras les lire dans l’avion. Voici également des discours, lis-les assez vite et dis-moi ce que tu en penses.
Nao fit un tas avec les feuilles que lui donnait le ministre.
— Maintenant, on va direct attaquer le gros morceau : l’étiquette de la cour britannique.

**

Lundi. Londres.
Nao était si excité lorsque l’avion se posa qu’il voulut bondir de son siège avant même que l’appareil ne se soit immobilisé. Le visage de Ru-Bao était fendu d’un immense sourire. Ils allaient s’installer dans leur hôtel, ensuite ils rencontreront la reine d’Angleterre et enfin, pendant que Nao visitera la tour de Londres, son secrétaire pourra revoir sa famille après 32 ans de séparation.
— Ah, on va pouvoir rencontrer la vieille Betty !
— JYA !
s’offusqua Nao. Un peu de respect, c’est tout de même la reine de seize pays dans le monde.
— Mais elle est Anglaise !
souffla Pang-Jyang comme s’il s’agissait d’une excuse.
Ru-Bao était devenu rouge pivoine.
— PANG-JYANG MIN, TU N’IRAS PAS VOIR LA REINE !
— Quoi ?! De quel droit tu m’interdis…
— Tu vas rester à l’hôtel, en silence, et on évitera l’incident diplomatique.


Les Britanniques se révélèrent bien éloignés de ce que monsieur Min avait toujours décrit. Nao avait eu un accueil à la hauteur de son titre : ses hôtes étaient incroyablement polis et chaleureux, bien qu’ils ne soient certes pas tous aussi amusants que Shin-Sao Kwo. Les échanges que Nao eut avec la reine furent cordiaux mais sympathiques, et le repas qu’il prit à sa droite était délicieux.
Nao n’écoutait qu’à moitié le guide de la tour de Londres et pas du tout Jya qui lui faisait ses commentaires. Ru-Bao était auprès de sa famille, et bien qu’une part de lui pensât qu’il valait mieux lui laisser son intimité, Nao brûlait d’envie de rencontrer les Zëng. Ru-Bao avait pour ainsi dire élevé l’empereur depuis sa naissance. C’était peut-être excessif, mais Nao les considérait presque comme sa propre famille.
Une fois n’est pas coutume, Nao décida de faire un caprice d’empereur et coupa court à la visite pour exiger d’aller rejoindre Ru-Bao. Dans la voiture, Pang-Jyang observait son meilleur ami tremblant de stress.
— Je peux venir avec toi, si tu veux.
— Non ! Merci Jya, mais je ne préfère pas.

Pang-Jyang lui frotta le dos.
— Tu es sûr ? Tu sais que je suis là pour toi…
— Le beau-père de Ru-Bao est Anglais, je n’ai vraiment pas envie d’entendre tes remarques racistes.

Nao ponctua sa réplique en repoussant le bras de Jya.
— Que… Raciste ? Mais ? Je ne suis pas du tout raciste !
— Alors, arrête de parler comme si tu l’étais !
— Si c’est pour cette histoire de « vieille Betty », je suis désolé, je voulais juste faire une blague…

La voiture s’arrêta devant la maison des Zëng et Nao s’empressa d’en sortir.
— Sire, ne m’en veux pas, s’il te plait ! supplia Jya par la fenêtre.
L’empereur ne se retourna pas et alla immédiatement à l’entrée. Il prit une grande inspiration et appuya sur la sonnette. La porte s’ouvrit sur une femme asiatique d’une cinquantaine d’années.
— Bonjour, murmura-t-il.
— Nao ! s’écria Ru-Bao depuis la pièce située dans le dos de la femme. Entre, viens !
La femme l’invita à entrer. Nao passa dans le salon où se trouvaient les Zëng. Ru-Bao se leva pour le présenter :
— Voici mon… euh… Voici Nao Gweng Wõn Li Sën Chö, l’empereur du Zun. Vous pouvez l’appeler « Nao ».
— Bonjour.

Les sept Zëng saluèrent leur invité. Nao comprit vite qui était qui : l’octogénaire zunaise était la mère de Ru-Bao, le vieil Anglais assis à côté d’elle était son beau-père, la dame qui avait ouvert la porte était sa sœur, l’Anglais et les trois métis près d’elle devaient être son mari et ses enfants. Après avoir fait les présentations, madame Zëng offrit un thé au jeune empereur et ils discutèrent tous ensemble. Nao n’osait pas beaucoup parler, par timidité, mais ce moment avec les Zëng lui parut le plus beau de sa vie.
Le temps passé avec eux s’écoula à toute vitesse. Les adieux furent déchirants : tous prirent Ru-Bao dans leurs bras en lui disant de revenir le plus vite possible. Nao eu presque la larme à l’œil en écoutant madame Zëng, embrassant son fils, lui dire qu’elle était fière, et qu’elle pensait à lui tous les jours.
— Nao, j’espère que tu pourras bientôt revenir ! dit la sœur de Ru-Bao.
L’empereur ne s’était pas préparé à ce qu’elle lui fasse un câlin.
— Je-Je-J’essaierai…
Tout le monde l’imita. Nao fut ému de se sentir comme un membre d’une famille.
Le mardi était consacré à la visite du British Museum, de l’abbaye de Westminster et de la cathédrale Saint-Paul. L’histoire anglaise et internationale passionna Nao. Mieux encore, Jya n’avait pas fait de remarques anglophobes de toute la journée. Mais la petite délégation zunaise dut dire au revoir à l’Angleterre : la prochaine étape était la France !

Mercredi. Paris.
La première étape du programme était de rencontrer le président français. Cette fois, Pang-Jyang fut autorisé à venir. Lorsque Nao sortit de la voiture pour se rende au palais de l’Élysée, des cris attirèrent son attention : une bande de Français étaient aux grilles et beuglaient des phrases incompréhensibles – Nao ne parlait pas un mot de français.
— Ils ne connaissent pas la discipline, dans ce pays ? commenta Pang-Jyang. Les gens se croient tout permis, où est la police pour matraquer tout ça ? Il n’y a pas de police en Europe ?
Nao ne put que soupirer. Il était de retour.
— On parle des Anglais, mais franchement, les Français sont pires… Tu sais qu’ils viennent de faire passer une loi pour marier les pédés ? C’est Sodome et Gomorrhe !
Étrangler Jya aurait été très malvenu, alors Nao se contenta de lui marcher sur le pied.

Après avoir dû respecter l’étiquette royale britannique, la politesse à la française semblait beaucoup plus simple. Le président serra la main que lui présenta l’empereur et tous deux posèrent pour les photographes. Pendant qu’ils montaient les escaliers, monsieur Hollande glissa quelques mots dans un anglais incompréhensible à Nao qui ne put répondre qu’un « pardon ? » pendant que Pang-Jyang pouffait de rire.
— Ce président a l’air d’une mollesse terrible, décréta Jya. On dirait toi, Zëng.
— En effet, tout le monde n’est pas tyrannique comme notre Premier ministre zunais
, laissa échapper Ru-Bao.
Pang-Jyang n’eut pas la mauvaise foi de le contredire.
Quand ils sortirent du palais présidentiel, la foule avait triplé de volume et criait à pleins poumons. Nao crut reconnaitre de l’anglais.
— Que disent-ils ?
Un homme des affaires étrangères lui ordonna de monter dans la voiture, mais Nao fit un pas vers la grille. L’homme lui saisit le bras.
— Montez dans la voiture, répéta-t-il.
— Ne touchez pas à l’empereur ! vociféra Jya en le poussant violemment.
Nao profita de cette occasion pour approcher de la grille et aller voir ce que voulaient les manifestants.
— Liberté pour le Zun ! À bas la dictature ! hurlaient les gens.
Le dernier mot résonna aux oreilles de Nao comme une mauvaise blague. Avant qu’il puisse en savoir plus, un homme de la sécurité le tira jusqu’à la voiture.

L’après-midi fut consacré à la mythique tour Eiffel et au cimetière du Père-Lachaise. Après le repas du soir, Nao retourna à son hôtel, mais fut alerté par du bruit venant de l’extérieur. En ouvrant la fenêtre de sa chambre, il découvrit une foule de milliers de personnes devant l’hôtel, armés de pancartes et criant les mêmes choses qu’il avait entendu ce matin.
— C’est de la folie, tu ne trouves pas ?
Jya avait aussi passé la tête par sa fenêtre.
— Regarde la BBC, ils parlent de nous ! lui conseilla-t-il.
Nao alluma la télévision et zappa jusqu’à tomber sur la bonne chaine. Mais ils ne parlaient plus de la délégation zunaise. Pang-Jyang entra dans la chambre et s’assit à côté de Nao.
— Pourquoi êtes-vous venus manifester aujourd’hui ? demanda la journaliste à une jeune femme.
— Je suis venue à Paris pour manifester contre la dictature zunaise. Je suis Romanaise, mon pays a connu le fascisme italien, et me dire qu’aujourd’hui encore il y a des pays dictatoriaux, ça me répugne ! Il faut renverser leur dirigeant et rendre sa liberté au peuple zunais. Imaginez, pas de liberté d’expression là-bas : s’ils critiquent le régime, ils peuvent être envoyés en camp de travaux forcés ! C’est inhumain, ça ne devrait pas exister !
— La liberté d’expression ?
répéta Nao.
— C’est quand l’État ne peut pas contrôler ce que les gens disent, expliqua Jya. Mais c’est dangereux : on ne peut pas empêcher les gens de dire des choses mauvaises, de faire des complots contre le bien commun, c’est la porte ouverte à l’anarchie. Il n’y a plus de discipline, et donc pas de sécurité.
— Qui t’a dit tout ça ?
— Euh… Mon père.


Cette histoire de dictature tourmenta Nao pendant des heures avant qu’il puisse trouver le sommeil.
Pour son deuxième jour dans la ville lumière, les Zunais visitèrent la cathédrale Notre-Dame et le musée du Louvre sans croiser de manifestation. Malgré les supplications de Jya, Ru-Bao refusa que les deux jeunes aillent passer une soirée en ville. Nao brûlait d’envie de demander à son secrétaire si le Zun était une vraie démocratie… Mais il se sentait stupide de préférer l’avis une bande de manifestants étrangers à celui des Zunais.

Pang-Jyang passa tout le jeudi à faire des blagues, principalement anglophobes, francophobes et homophobes, qui faisaient beaucoup rire les hommes des affaires étrangères, mais beaucoup moins Ru-Bao qui lui avait attribué le surnom de « Mini-Min ». Nao, lui, ne savait même plus quoi répondre.
Paris était une ville magnifique. Nao était sûr qu’il était loin d’en avoir fait le tour, mais il devait déjà partir. Bruxelles était la dernière étape de ses cinq jours en Europe. Ce continent allait lui manquer terriblement.

Vendredi. Bruxelles.
La délégation zunaise fut accueillie rapidement par le tout nouveau roi des Belges et le Premier ministre. Après leur avoir serré la main, Pang-Jyang vint à l’oreille de Nao. Celui-ci savait d’avance qu’il pouvait s’estimer heureux que personne ne parle zunais.
— Ils n’engagent que des clowns, dans les gouvernements européens ? Le nœud papillon du Premier ministre est d’un ridicule…
— Aie un peu de respect, Jya. Tu as lu sa fiche, au moins ?
— Non.
— Elle t’aurait peut-être permis de te souvenir que tout le monde n’a pas la chance d’être un « fils de » : cet homme est né dans une famille modeste, il s’est fait tout seul.
— Ouais, bon…
— Il est également le premier Premier ministre belge qui descend d’étrangers, ainsi que le deuxième chef de gouvernement ouvertement homosexuel au monde…

Pang-Jyang sursauta.
— BWAAARK !!! s’étrangla-t-il en essuyant sa main sur son pantalon, sous les yeux horrifiés de toute la délégation zunaise.
— JYA ! s’écrièrent-ils tous.
Ru-Bao le tira par le col pour l’éloigner des Belges.
— C’est lui qui aurait dû suivre des cours de diplomatie, maugréa-t-il.
— Excusez mon ami, il a… des problèmes, dit Nao en voyant les yeux écarquillés des Belges.

Malgré cet incident, le reste de la journée à Bruxelles se passa très bien. Après avoir visité l’Atomium et fait le tour des monuments européens à Mini-Europe, Nao alla voir le Manneken-Pis habillé en Zunais pour l’occasion. La statue était vraiment minuscule, bizarre qu’on en fasse tout un foin.
Leur avion devait décoller le lendemain à 8 heures. Pelotonné dans son lit, Nao était pensif, et surtout triste à l’idée que son voyage était déjà fini. Mais un bruit étrange interrompit ses pensées : on frappait à la fenêtre. Nao ouvrit les rideaux et découvrit Pang-Jyang de l’autre côté de la vitre.
— Merde, Jya, qu’est-ce que tu fous ? Comment t’es arrivé là ?
Il laissa son ami entrer dans la chambre.
— Il y a des échafaudages sur cette façade. Regarde, on peut s’échapper en toute discrétion.
Nao passa la tête par la fenêtre pour observer l’installation.
— C’est sacrément haut…
— Ça te dit de finir notre voyage en beauté ? J’ai repéré un lieu sympa…
— Non, Jya ! On n’est pas à Vhing Eng, c’est trop dangereux !
— Allez, habille-toi, je sais que tu en meurs d’envie. En tout cas, moi, j’y vais.

L’empereur troqua son pyjama pour des vêtements civils et un bonnet pour cacher ses cheveux teints. Il suivit docilement Pang-Jyang sur l’échafaudage qui tremblait dangereusement jusque sur la terre ferme. Les deux amis traversèrent quelques rues et trouvèrent un bar plein de jeunes bruxellois.

Pang-Jyang était quelqu’un de très sociable : en moins d’une demi-heure, il était devenu ami avec tous les clients, et surtout avec le barman qu’il dévalisait. Nao restait dans son coin avec une bière et regardait le spectacle. Jya sembla se souvenir de son ami et vint près de lui avec un verre. Il était visiblement déjà bien bourré.
— Goûte ça, c’est de la… « Kastil », un truc belge.
Nao en but une gorgée pour lui faire plaisir.
— Ce n’est pas mauvais. Dis, Jya, il faudrait peut-être rentrer, non ?
Pang-Jyang finit d’un trait le verre de Nao.
— J’aimerais revenir sur ce qui s’est passé ce matin !
Nao sentait très mal la suite du discours de Jya.
— Les pédés, c’est dégueulasse ! affirma-t-il.
L’empereur laissa tomber son visage dans ses mains. Il ne savait pas quoi faire pour que Pang-Jyang arrête ça. Comme il savait que son ami n’était pas en état de raisonner, il se contenta de répondre :
— Je suis pour la paix entre tous les gens.
— Tu savais que Li l’était ?
dit Jya en buvant cette fois-ci la bière de Nao.
— Quoi ?
— Ëng-Lô Li, le ministre de l’économie, il est pédé. Mon père m’a dit que s’il n’était pas compétent, ça ferait longtemps qu’il l’aurait pendu en place publique, haha !

Nao soupira.
— Ne fais pas semblant d’être comme ton père, Jya.
— … Je ne fais pas semblant !
s’énerva Pang-Jyang en tapant du poing sur le mur.
Jya tremblait de rage. Il se leva et attrapa le bras d’une jolie blonde.
— Viens avec moi, lui dit-il avant de passer son bras autour de ses épaules.
Une fille s’assit à côté de Nao.
— Salut, je m’appelle Laura, et toi ?
— Mi-Yang
, mentit Nao pour ne pas être reconnu.
— Tu es un ami de Jya, c’est ça ? Vous venez d’où ?
— Du Zun.
— Ah oui, je vois ! L’empereur était en visite à Paris, ces jours-ci, je crois.
— Je pense
, répondit vaguement l’intéressé.
— Il y a eu une manifestation à Paris à propos de ça.
— Oui, c’était pour protester contre la dictature.
— Sans doute
, opina Laura.
Nao profita de cette occasion pour aborder le sujet.
— Tu penses vraiment que le Zun n’est pas une démocratie ?
— C’est plus à toi de me le dire. En tout cas, il parait qu’il y a des camps de travail, et qu’il n’y a pas beaucoup de libertés, comme la liberté d’expression, la liberté de presse…
— Mais ça aide à fomenter des complots, ces trucs, non ?
— Je ne suis pas politologue, moi ! Mais un pays avec un empereur qui a tous les pouvoirs entre ses mains, c’est une dictature.
— L’empereur n’a pas de pouvoir, c’est le Premier ministre qui dirige le pays
, précisa Nao.
— Oui, bon, ça revient au même. Ça fait combien de temps que votre Premier est au pouvoir ?
— Je pense que ça doit faire… trente-deux ans que Pang-Kï Min y est.
— Ah, ce n’est pas ce « Panki Minne » qui a tué l’ancien président ? Ou je confonds…

Des flashbacks de Ru-Bao évoquant un assassinat perpétré par monsieur Min lui revinrent en tête.
— C’est… C’est possible.
— Et qu’est-ce qui te faut de plus pour en conclure que c’est une dictature ?

Nao resta silencieux.
— Sinon, qu’es-tu venu faire à Bruxelles ?
— Euh… Du tourisme
, répondit-il sur le ton de la conversation.

Il papota encore quelques minutes avec Laura avant qu’un bruit de verre brisé ne se fasse entendre au-dessus de la musique et interrompe leur discussion.
— C’est ma copine, sale jaune !
— Hein et toi euh SALE BLANC !

Nao eut le déplaisir de constater qu’il venait de retrouver Jya, aux prises avec un homme presque aussi bourré que lui. Il se précipita sur son ami pour le faire sortir.
— Pédé ! cria-t-il à son adversaire en se faisant conduire par Nao qui lui tirait le bras.
Voyant les gens défiler sous ses yeux, Pang-Jyang se rendit compte qu’il était en train de marcher, et remarqua la présence de l’empereur.
— Eh, on va où ?
— On rentre à l’hôtel.
— Mais on vient de commencer ! JE SUIS FRAIS !


Nao sortit sous le regard approbateur des agents de sécurité. Il se sentait mieux, loin des lumières aveuglantes et de la musique de la boite, malgré le bourdonnement dans ses oreilles.
— C’ÉTAIT COOL HEIN NAO ?
— Jya, ne crie pas, s’il te plait !
— Oui…

Jya se laissa guider sur quelques centaines de mètres sans poser de problème, mais avant de tourner dans la rue de l’hôtel, il entoura Nao de ses bras sans prévenir. Son nez était collé contre la joue de l’empereur qui eut un haut-le-cœur en recevant son souffle alcoolisé en plein visage.
— Jya…
Il semblait ne rien entendre. Les yeux fermés, il serra Nao de plus en plus fort.
— Lâche-moi, Jya !
Nao tentait de se débattre mais ses petits bras ne pouvaient rien contre lui.
— PANG-JYANG MIN, TON EMPEREUR T’ORDONNE DE LE LÂCHER !
Il sursauta, lâcha Nao et manqua de tomber à la renverse sur le trottoir.
— Hein ? Que ? Je… Je crois que je me suis endormi…
— Attends d’être dans ton lit pour t’endormir, d’accord !?

Ils se remirent en route, mais à peine se furent-ils engagés dans la rue de leur hôtel qu’une scène cloua les deux amis sur le sol.
— Oh non…
Une demi-douzaine de voitures de polices remplissait la route en face de l’hôtel, lumières clignotantes.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? balbutia Jya. Quelqu’un est mort ?
— Je pense que ce sera bientôt le cas…
— Comment on retourne dans nos chambres ?

Nao prit une grande inspiration et marcha vers la grande porte de l’hôtel, Pang-Jyang sur ses talons. Un agent belge vint à leur rencontre et les escorta jusqu’à la réception. Au milieu des policiers, des membres du personnel de l’hôtel et de la délégation zunaise, un Ru-Bao Zëng livide de rage les attendait.
— Ça fait une heure, UNE HEURE, qu’on vous cherche !
Nao ne pouvait même pas regarder Ru-Bao dans les yeux tant il avait honte.
— Où étiez-vous ?!
— D-Dans un bar dans une rue plus loin…
bredouilla Nao.
— Dans un bar ?! Je n’ai même plus besoin de demander qui a eu cette idée !
— Tu n’as pas à me dire ce que je peux faire
, protesta Jya.
— Ah, vraiment ? Quand je l’aurai dit à ton père, tu…
Cette idée eut l’effet d’une décharge électrique sur Pang-Jyang.
— NON ! Non, s’il vous plait, pas mon père ! Ne dites rien à mon père !
— Je vais me gêner !
— Non, pitié ! Pas ça !

Jya tomba à genoux devant Ru-Bao et commença à sangloter.
— Je vous en supplie…
— File dans ta chambre, dors, et ne fais plus un bruit !

Il se leva en vitesse et tangua jusqu’à l’ascenseur.
— Nao, tu me déçois beaucoup.
— Pardon…
— Je ne veux plus que tu te laisses embarquer dans les mauvaises idées de Pang-Jyang.
— Je ne le ferai plus, mais s’il te plait, n’en parle pas à monsieur Min.
— Je ferai tout pour qu’il n’en sache rien. Au lit, maintenant.


Nao s’exécuta. Les policiers partirent et le calme revint dans l’hôtel. Mais il ne parvenait pas à dormir. La conversation qu’il avait eue avec Laura lui tournait en tête sans pouvoir la chasser. Au bout d’une heure à cogiter, il décida de quitter son lit. Le couloir était vide, heureusement. Nao frappa à la porte voisine, celle de Ru-Bao.
— Oui ?
Les cheveux bleus de Nao passèrent par l’entrebâillement de la porte.
— Je peux entrer ?
— Nao ? Oui, viens.

Ru-Bao alluma sa lampe de chevet et Nao ferma la porte derrière lui.
— Tu ne dors pas ? lui demanda Zëng en l’invitant à s’asseoir sur le lit.
— Toi non plus…
— Comment le pourrais-je, après la nuit que tu m’as fait vivre ?

Honteux, Nao fixa ses pieds. Ru-Bao lui frotta le dos.
— Mais tu es là, et tu n’as rien.
— Tu t’es inquiété ?
— Bien sûr ! Je me suis fait un sang d’encre, j’ai cru qu’on t’avait enlevé, j’ai cru que je n’allais jamais te retrouver… Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie !
— Je suis désolé…

Ru-Bao l’embrassa sur le front.
— Ru-Bao, j’aimerais connaitre la vérité…
— À propos de quoi ?
— À propos de tout. Est-ce que je me trompe si je te dis qu’on me ment depuis toujours ?

Zëng ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit.
— Je suis censé être l’empereur, mais je n’ai rien d’extraordinaire !
— Tu es extraordinaire, Nao !
— Non ! Je ne le suis pas ! Est-ce que je suis vraiment le descendant de l’empereur Deng ?

Ru-Bao baissa les yeux.
— Réponds-moi !
— … Non
, dit Ru-Bao après un moment d’hésitation.
— Mais alors, qui suis-je ?
— Tu… ça ne change pas le fait que tu es l’empereur, Nao !
— Qui suis-je ? Réponds !
— Toute cette histoire de descendant de Deng est fausse. On a décidé de réinstaurer l’empire afin d’augmenter la légitimité du pouvoir en place. Tu as été choisi au hasard par le ministre de l’intérieur alors que tu n’avais que deux semaines.

Nao n’était pas étonné d’entendre ça.
— Le gouvernement zunais est pourri, affirma-t-il.
— Désolé de t’avoir menti pendant tant d’années.
— Le monde ne ressemble pas à ce que mes professeurs m’ont décrit. Les dirigeants européens ne sont pas comme monsieur Min. Ils n’ont pas tous les pouvoirs. Ils ne briefent pas les gens avant qu’ils me parlent. Je pense que le Zun n’est pas une démocratie.
— Et tu as raison de le penser
, dit gravement Ru-Bao.
— Mais il faut faire quelque chose !
— Faire quoi ? J’ai échoué aux élections de 1981 et je n’ai plus jamais eu l’occasion de changer les choses. Tout ce qu’on peut faire, c’est ne pas énerver Min en attendant qu’il meure.

Devant cette injustice, Nao ne put extérioriser sa colère qu’en serrant les dents et fermant ses poings avec tant de force que ses articulations devinrent blanches.
— Une autre chose… articula-t-il.
— Oui ?
— Qu’est-il arrivé à mes parents ?

Zëng hésita.
— Ils sont morts… C’est Min qui les a fait assassiner.
— … Je ne suis pas surpris.

C’était comme si tout son monde venait de s’effondrer. Nao ne put empêcher ses yeux de devenir humides. Seule la présence rassurante de Ru-Bao lui permettait encore de garder espoir.
— Ru-Bao, il… il y a quelque chose que… que j’ai toujours voulu te demander…
— Qu’y a-t-il ?
— Est-ce que… Est-ce que je peux t’appeler « papa » ?

Ru-Bao prit Nao dans ses bras.
— Bien sûr, mon fils, bien sûr que tu peux…

Ils partirent pour le Zun le samedi tôt au matin. L’ambiance à bord n’était pas très festive : Jya se payait une gueule de bois carabinée et Nao préférait méditer sur tout ce qu’il avait appris durant le voyage plutôt que de discuter. Il n’était plus le même qu’à l’allée.

L’avion atterrit à Zwun Kyu pendant la nuit de samedi à dimanche. Nao allait passer la nuit dans le palais impérial de la capitale, c’est chose rare : il demeurait le plus souvent dans celui de Vhing Eng, loin des agitations de la ville portuaire zunaise qui grouillait de touristes.
— En temps normal, dit-il à Jya qui retournait à son appartement d’étudiant, tu aurais voulu que j’aille en soirée avec toi. Depuis le temps que tu veux me montrer ce qu’est une soirée à Zwun Kyu.
Mains dans les poches, Pang-Jyang regardait ses pieds.
— Je ne fais que de la merde, de toute façon.
— Jya, ne dis pas ça…
— Je ne suis qu’une merde. J’ai gâché ton voyage.
— Mais non, Jya, ce n’est pas vrai… Il faudrait juste que… que tu arrêtes de vouloir à tout prix plaire à ton père, et que tu sois toi-même.

Pang-Jyang secoua la tête.
— Non, non, sanglota-t-il. Il me tuerait.
Leur chemin se sépara. Nao savait qu’il allait encore avoir beaucoup de mal à dormir.

7h30.
— Il faut se lever, Sire !
— Mmh…

C’était dimanche, mais l’empereur ne chômait jamais. Il s’étira en bâillant puis alla prendre sa douche, comme chaque matin. Il resta en pyjama pour aller dans la salle à manger où l’attendaient son bol de céréales et son secrétaire personnel.
— Bien dormi, Nao ?
— Moui…

Les yeux dans le vide, Nao Gweng Wõn Li Sën Chö mangea son petit-déjeuner.
— Tout le monde attend ton discours sur ton voyage. Il sera retransmis en direct sur toutes les chaines. Tu le feras devant la place du palais, il risque d’y avoir beaucoup de monde.
— Monsieur Kwo aime faire les choses en grand.
— C’est programmé pour ce matin, 10 heures.


Nao subit son traditionnel relooking pour revêtir la peau de l’empereur du Zun. Ceci fait, il alla à la rencontre du ministre de la communication gouvernementale.
— Salut, Nao ! Comment s’est passé ton voyage ? demanda Julian Kwo, enjoué.
— Très bien…
Nao prit le sachet qu’il avait préparé sur la table.
— Tenez, des réglisses comme je vous l’avais promis.
— Haha, merci ! Je te les échange contre ton discours.

Julian lui tendit une feuille que Nao examina avec attention.
— C’est assez bateau, mais pas besoin de faire des envolées lyriques.
— Ça va si je modifie quelques trucs ?
demanda Nao.
Julian parut surpris.
— Euh… Oui, si tu veux mettre ça à ta sauce, vas-y ! Bon, je te laisse, à plus !
— Au revoir.


10 heures.
Nao sortit par la grande porte du palais et dévala les escaliers pour aller sur le promontoire où se trouvait un pupitre face à une grande caméra. Des milliers d’habitants de Zwun Kyu et d’ailleurs s’étaient réunis sur la place pour entendre le discours. Tous acclamèrent l’empereur, au point tel que l’équipe technique et les policiers ne s’entendaient plus. Nao regarda tous ces gens. Son peuple. Il allait devoir assumer ses responsabilités d’empereur.
— Ça va, Nao ?
— Très bien, Papa. Très bien.

Ru-Bao lui adressa un grand sourire et alla se poster plus loin.

Les policiers durent demander au public de faire moins de bruit. Tourner dehors n’était pas chose facile. Le plus souvent, les discours de Nao étaient filmés dans un studio à Vhing Eng qui dépend du ministère de la communication gouvernementale. Il n’y avait pas un bruit, et pas de machines encombrantes à transporter : tout était sur place, et il suffisait d’appuyer sur un simple bouton pour que le message soit diffusé partout au Zun.
— On commence l’ouverture ! annonça un membre de l’équipe de télévision.
Les premières notes de l’hymne national qui précédaient chacun des discours impériaux retentirent. Quand la musique se tut, la caméra fit apparaitre l’image de l’empereur Nao sur tous les écrans du Zun. Il ne jeta pas un œil au texte de Julian et commença :
— Je reviens d’un voyage de cinq jours, à Londres, Paris et Bruxelles. Cette escapade m’a, je pense, considérablement changé. Durant ce voyage, j’ai beaucoup appris sur l’Europe. Paradoxalement, j’ai aussi beaucoup appris sur le Zun. Mon pays n’est pas ce que je croyais. Je suis désolé de m’en être rendu compte si tard. Le Zun n’est pas une démocratie. Le Zun n’est pas un pays libre, car vous, ses citoyens, n’êtes pas libres. Les libertés de pensée et d’expression devraient être garanties. Les opposants au régime ne devraient pas avoir peur de finir en prison ou pire encore. Je pense qu’il faut réformer le gouvernement, et que la police et l’armée soient moins oppressives. J’ai également de sérieuses raisons de penser que le Premier ministre est un criminel et…
Nao s’interrompit. Concentré sur son discours, il n’avait pas remarqué l’agitation de la foule sur la place. Les acclamations avaient laissés leur place à un brouhaha semblable à celui que la manifestation avait provoqué à Paris. Certains se mirent à pousser les policiers en appelant à la mort du gouvernement.

Nao resta paralysé face à ce désordre, jusqu’à ce qu’une main le saisisse par le bras et le tire violemment. C’était Ru-Bao, qui le força à courir jusqu’au palais. Une fois à l’intérieur, il ne s’arrêta pas de courir. Ils se dirigeaient vers une porte latérale.
— Papa ! Je…
— Tais-toi !

De retour dans la rue, Nao et son père se retrouvèrent face à une terrible cohue. Ils s’engouffrèrent dans cette foule qui ne semblait pas les remarquer tant elle hurlait. Quand ils réussirent à s’en extirper, Ru-Bao poussa son fils dans le premier immeuble de bureaux qu’il vit. En tenant toujours fermement le bras de Nao, il ouvrit une à une toutes les portes avant de tomber sur un cagibi. Ru-Bao ne lâcha le bras de l’empereur qu’une fois cachés dedans, derrière une étagère.
— Papa… Hhh… Qu’est-ce qu’il s’est passé ?... demanda Nao, essoufflé.
— Une révolte, j’en ai peur… Hhh…
— C’est ma faute ?
— Oui.

Oh non, qu’avait-il fait ?
— Tu es en danger, maintenant, dit Ru-Bao.
— En danger ? Mais pourquoi ?
— Parce que c’est ta faute, justement ! Pang-Kï Min ne te laissera pas t’en tirer !

Nao prit conscience de la merde dans laquelle il s’était mis. Ru-Bao l’empoigna par les épaules.
— Mais je ne le laisserai pas te faire du mal ! Reste ici, retire ton costume et ton maquillage, je reviens.
Ru-Bao repartit en courant.
— Non, Papa, attends !
Mais il ne se retourna pas. Nao s’exécuta en retirant son dëiton pour ne garder que son pantalon et son t-shirt et nettoya son visage avec l’eau du petit évier du local. Quand il eut fini, il s’assit derrière l’étagère et attendit. Il pouvait entendre les bruits de l’extérieur : des gens qui courent, des cris, du vacarme… Puis des sons puissants, comme des petites explosions… Et des hurlements de terreur cette fois. On tirait sur les gens.

La respiration de Nao devint sifflante. Ru-Bao, son père… Non, tout allait bien pour lui. Il le fallait. Tout allait bien.
Nao avait perdu toute notion du temps. Les secondes paraissaient des heures. Il était incapable de dire depuis combien de temps Ru-Bao était parti.

La porte du cagibi s’ouvrit. Caché derrière l’étagère, l’empereur n’osa plus respirer.
— … Nao ?
— PAPA !

Nao sortit de sa cachette pour se jeter dans les bras de Ru-Bao.
— J’ai entendu des coups de feu ! Est-ce que…
— Mets ça
, ordonna Ru-Bao.
Nao enfila le sweat-shirt et le bonnet qu’il lui présentait. Ru-Bao lui tendit ensuite un petit livret.
— C’est un faux passeport. Viens avec moi, on s’en va.
La rue était désormais déserte, mais après quelques minutes de course, ils trouvèrent une masse de gens allant tous dans la même direction : celle du port. Ils furent emportés jusqu’à un quai où les bateaux se remplissaient à vue d’œil. Nao se dirigea vers celui que lui indiquait Ru-Bao. Mais celui-ci ne le suivit pas.
— Papa, qu’est-ce que tu fais ?
— Vas-y, Nao. Il faut que tu partes.
— Non ! Viens avec moi !
— Je vais essayer de régler les choses. Va-t’en. Je t’aime, fils.

Ru-Bao fit demi-tour. Nao, emporté par la foule, ne réussit pas à le suivre.
— PAPA !

J'espère que vous avez apprécié.
Difficile d'annoncer une date pour l'histoire 4, car je ne l'ai pas encore écrite...


Dernière édition par Kuruphi le Dim 6 Mai 2018 - 15:21, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Mer 24 Jan 2018 - 14:37

*pense qu'elle ne s'en remettra jamais de cette troisième merveille, n'ose même pas imaginer la quatrième, s'agenouille devant le talent de Kuru' et sa capacité à transmettre les émotions*
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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Mer 24 Jan 2018 - 14:54

C'est génial. Shocked cheers

J'ai tout dévoré en cinq minutes, franchement, c'est superbe. Hâte de lire le quatrième volet bounce


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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Mer 24 Jan 2018 - 15:44

Est-ce un hasard ? J'imagine Nao avec le physique de Kim Jong-Un...
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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Dim 28 Jan 2018 - 21:10

J'ai du lire la partie 3 pour comprendre la 4, ça m'a pris un peu de temps.

C'est vraiment génial et excellent, on s'y croirait, bravo.
Je suis sincèrement persuadé qu'en étoffant un peu avec des personnages secondaires et des histoires secondaires entre tes 3 grandes parties, tu tiens un roman, vas-y fonce, Kuru, vis ton talent...
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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Dim 28 Jan 2018 - 22:18

Bedal a écrit:
C'est génial. Shocked cheers
Velonzio Noeudefée a écrit:
tu tiens un roman, vas-y fonce, Kuru, vis ton talent...

Meuh, c'est trop Embarassed  I love you
Merci à tout le monde pour vos si gentils retours !

Velonzio Noeudefée a écrit:
J'ai du lire la partie 3 pour comprendre la 4, ça m'a pris un peu de temps.

Tu vis dans le turfu, la partie 4 n'est pas sortie Wink mais j'avoue qu'en effet, je préconise d'avoir en tête les événements des histoires passées pour comprendre les suivantes.
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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Dim 28 Jan 2018 - 22:29

Kuruphi a écrit:
Tu vis dans le turfu, la partie 4 n'est pas sortie Wink mais j'avoue qu'en effet, je préconise d'avoir en tête les événements des histoires passées pour comprendre les suivantes.

Me suis trompé d'un numéro la 2 pour la 3.
Sinon, non, non, je ne vis pas dans le turfu, j'suis juste idéolinguiste ou languimeuseur, arf, arf, lol ;-)
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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Mar 20 Fév 2018 - 20:14

Voici la toute dernière histoire ! J'espère sincèrement qu'elle vous plaira.

ATTENTION : Il y a des phrases en zunais dans le texte, c'est simplement dû au fait que la narratrice ne comprend pas cette langue. Il est donc normal que vous ne compreniez pas.

ATTENTION n°2 : L'histoire était trop longue, alors j'ai dû la découper en deux.

Sans plus attendre, voici l'histoire n°4 :

2015

Clara Liu

S’il y avait une chose que Clara haïssait plus que la géographie, c’était la prof de géographie. Et elle le lui rendait bien. Chaque année, en collaboration avec le prof d’histoire, elle imposait à ses élèves de dernière année un travail légendaire qui faisait trembler de peur tous les étudiants depuis leur entrée dans cette école. Ce travail avait des consignes simples : choisir un pays, et… se débrouiller. La plupart racontaient un point d’histoire, d’autres détaillaient la géographie physique, la faune et la flore, certains même parlaient des langues du pays. Clara, elle, en avait présenté un pan de la culture.
Le Brésil. C’était le pays que Clara avait choisi. Elle s’était donné du mal pour sa présentation sur le carnaval de Rio. Une présentation d’une heure entière, sans bafouiller, un PowerPoint magnifique, une classe conquise, rien de tout cela n’avait arraché un sourire à madame Jacobs. « Je trouve ta présentation pas très originale. » Les nuits blanches que Clara accumulait depuis un mois pour ce travail avaient eu raison d’elle. Son échange avec la prof de géographie se transforma vite en une engueulade que le timide prof d’histoire ne parvint pas à interrompre. Le désastre du carnaval de Rio entraina un 5/20 en géographie et en histoire. Il suffit d’y ajouter quelques notes faiblardes en maths, en espagnol et en biologie pour que madame Jacobs réussisse à faire rater son année à Clara. Pendant que Henry, son frère jumeau, profitait de la vie universitaire, Clara était de retour dans la même vieille classe avec la même vieille prof de géo pour recommencer le même horrible travail, et cette fois, sans amis : ils étaient tous à la fac. Jamais une année scolaire n’avait démarré aussi mal.
La première étape du travail d’histoire-géo était de choisir son pays. Chaque élève de la classe avait dû sélectionner environ cinq pays, pour être sûr que chacun en ait un différent. Madame Jacobs interrogeait alors un élève après l’autre. Pour son choix de pays, Clara avait d’office écarté toute l’Amérique latine : le Brésil l’en avait vaccinée. Elle n’avait pas choisi des pays trop évidents non plus, madame Jacobs était prête à n’importe quel prétexte pour la rabaisser. Clara croyait avoir trouvé cinq pays parfaits auxquels personne n’avait pensé, mais à son grand dam, elle dut en barrer deux en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire. Quelle idée avait-elle eu de se mettre au rang du fond ? Dernière interrogée, dernière servie.
— Antoine ? interrogea madame Jacobs.
— La Finlande.
C’est une blague ?! Clara barra avec rage un troisième pays dans sa liste. Elle devait se calmer : il lui en restait deux, ce serait improbable de tomber à court. Les élèves continuaient d’énoncer leur pays, passant de la Russie aux îles Fidji.
— Rémy ?
— La Nouvelle-Zélande.

Clara dut retenir un cri de rage lorsque Rémy lui prit son pays. Mais la haine fit place au désespoir quand Sofia réserva Ipras. La poubelle du fond de la classe accueillit la liste de pays chiffonnée. Clara devait au plus vite réfléchir à une nouvelle idée, mais impossible de trouver une nation qui n’ait pas déjà été citée.
— Julie ?
— Je prends la Corne.

Loïc, le petit con assis devant Clara, pouffa en entendant le choix de Julie.
— La Corne ! Je ne sais même pas où ça se trouve ! chuchota-t-il à son voisin.
— C’est une petite île près de la Suède je crois.
— N’importe quoi ! Pourquoi pas le Zimbabwe, ou le Lesotho, ou le Zun…

Une voix glaciale tira Clara de ses pensées.
— Clara Liu.
— Hein ? Euh…
— Ton pays ?
s’impatienta madame Jacobs.
— Euh… Le Zun !
Loïc pouffa de rire. Madame Jacobs prit sa mine la plus sévère.
— Le Zun, répéta-t-elle.
— Oui, le Zun !
— Tu es sûre ? Ce n’est pas un pays facile à traiter. Tu as déjà réfléchi à un angle d’attaque peut-être ?
— Euh oui, oui.

Clara ne voulait surtout pas se montrer faible devant cette prof qui n’attendait que ça.
— Et quel est-il, cet angle d’attaque ?
— C’est… C’est une surprise.

Madame Jacobs eut un sourire mauvais : elle savait très bien que Clara n’avait aucune idée de comment elle allait mener son travail.
— T’es Zunaise ? demanda Loïc en rigolant.
— Je suis d’origine chinoise, abruti, mais aussi Belge que toi.

**

Clara avait lu et relu la page Wikipédia du Zun pour trouver une idée, sans succès.
— Je croyais que t’avais commencé depuis des mois ! s’écria Henry.
— C’est bon, on est seulement en décembre, je ne fais ma présentation que fin avril. Aide-moi plutôt à trouver un sujet.
— Je n’aurais vraiment pas supporté de refaire ce travail. J’en fais encore des cauchemars ! Je te jure, l’autre jour, je me suis réveillé en sueur en pensant avoir oublié un truc…
— Merci, Henry, ça me rassure
, grommela Clara.
— L’université c’est une rigolade à côté de Jacobs.
Clara jeta un livre de math sur son jumeau avant de retourner sur le site.
— Nao Gweng… Merde, j’espère ne pas avoir besoin de dire ça…
— C’est quoi ça, du zunais ?
— C’est le nom de leur empereur. Enfin, ancien empereur : il est en exil.
— Sérieux ?
s’étonna Henry.
— Tu ne te souviens pas ? C’était il y a genre deux ans, il y a eu un bazar au Zun et l’empereur a filé.
— Je ne savais pas.

Elle leva les yeux au ciel.
— Bientôt, tu apprendras que le Shah d’Iran a filé aussi.
— Le chat, « miaou » ?
— Tu me désespères.

Clara laissa tomber sa tête sur le clavier, remplissant d’une suite de lettres incohérente son document Word désespérément vide.
— Il y a deux ans, un de mes amis a fait venir un gars qui a habité au Burkina Faso. Tu pourrais faire pareil.
— Ce serait génial si je connaissais quelqu’un qui a habité au Zun !
— Quelle idée de prendre ce bled aussi.
— C’est la faute de ce crétin de Loïc, s’il n’avait pas…
— Tu sais, ma petite Clara, il existe une technologie assez méconnue qui s’appelle INTERNET. Poste un message sur Facebook. Tu y arriveras ou je dois te montrer comment faire ?
— T’es pas encore informaticien, prends pas la grosse tête.


Clara appliqua le conseil de son frère. L’appel qu’elle publia sur Facebook fut partagé de nombreuses fois en à peine quelques jours. Malheureusement, tous les potentiels Zunais qu’on lui indiquait se révélaient toujours être Chinois voire Vietnamien. Elle essayait de ne pas perdre espoir en se répétant que la prochaine personne serait peut-être la bonne.
Son smartphone en main, Clara entra dans la chambre de son jumeau.
— Une caissière me dit qu’elle voit souvent un Asiatique au Delhaize en face de la cathédrale, elle croit que c’est un Zunais. Tu vois où il est, ce magasin ?
— Oui, c’est un peu plus loin que le campus, dans la rue en face de la cathédrale, à côté d’une école primaire.
— Super ! J’irai voir mercredi après-midi. Ça se trouve, il est Chinois, mais ce serait trop con de passer à côté.
— Tu ne vas pas y aller toute seule, quand même ?
demanda Henry en fronçant les sourcils.
— Pourquoi pas ?
— Imagine ce type est dangereux ! Je ne veux pas que tu y ailles toute seule, j’irai avec toi.


**

Clara et Henry étaient adossés à la barrière devant le magasin depuis déjà quatre heures.
— Je n’ai presque plus de batterie, soupira Clara en rangeant son smartphone dans sa poche.
— On n’a qu’à rentrer à la maison ! On a passé tout le mercredi après-midi ici sans croiser le moindre Zunais, je n’ai pas envie de perdre en plus tout mon samedi.
Henry croqua avec rage dans son pauvre sandwich.
— Tu n’as qu’à rentrer, toi. Je reste. Il est midi et demi, il va peut-être venir s’acheter de quoi manger.
— Bon, je veux bien attendre jusque deux heures, mais après, on rentre tous les deux, je n’ai…

Clara se dressa d’un bond et se mit à courir jusqu’au bout de la rue. Elle arrêta un homme un peu apeuré qui écarquillait ses yeux bridés en voyant cette furie fondre sur lui.
— Bonjour !
— Bonjoureuh…
répondit l’homme d’une voix peu assurée.
— Vous parlez français ? demanda Clara qui avait perçu un accent chez son interlocuteur.
— Euh, je pas…
Henry rejoignit sa sœur qui, pleine d’espoir, passa à la langue de Shakespeare.
— Vous parlez anglais ?
— Oui…
— Génial ! Êtes-vous Zunais ?

Clara priait l’homme du regard pour qu’il réponde par l’affirmative. Il hésitait, balayant les deux jeunes du regard.
— Euh… Oui, je le suis…
Clara sauta de joie et secoua son frère comme un prunier. Le Zunais se remit en marche.
— Non, attendez !
— Je dois m’acheter à manger.

Elle refusa de manquer sa chance et marcha avec lui dans le magasin.
— Excusez-moi monsieur, je fais un travail pour l’école, sur le Zun, j’aimerais vous poser quelques questions.
— Euh… Je ne sais pas…
bredouilla-t-il en attrapant un sandwich dans l’étalage.
— Vous ne serez pas obligé de répondre à tout, ne vous en faites pas. Vous vous appelez comment ?
— Sën-Ji Li…
— « Sën-Ji Li », d’accord, moi c’est Clara, et lui c’est mon frère, Henry. Vous habitez dans le coin ?

Sën-Ji passa à la caisse et paya son repas avec des petites pièces.
— Euh… Non… Je n’ai pas de… Je suis SDF.
— Oh !...

Malgré le regard désapprobateur de son frère, Clara proposa alors au Zunais :
— Et si on allait discuter dans un meilleur endroit ? Je vous paye un verre !
Il hésita avant d’accepter timidement. Clara l’emmena avec son frère dans un café non loin du magasin où ils commandèrent trois sodas. Sën-Ji retira son écharpe, son bonnet et son gros manteau. Quand il fut débarrassé de tout ça, Clara remarqua qu’il ne devait pas être beaucoup plus âgé qu’elle.
— Vous êtes Belges ? demanda Sën-Ji.
— Oui, Belges d’origine chinoise, si c’est ta question.
— Pardon…
— Pas de problème. Ça fait longtemps que tu vis en Belgique ?
— Non, pas tellement.

Clara attendit une fin de phrase qui ne vint pas. Elle insista :
— Combien de temps à peu près ?
— Euh… Je ne sais pas…
— Quelques jours ? Semaines ? Mois ?
— Euh… Mois… Peu de mois… deux…

Sën-Ji donnait peu d’informations, mais Clara ne voulait pas le brusquer.
— Et quand est-ce que tu es parti du Zun ?
— Lors de la révolte de 2013.

Enfin une réponse directe !
— Que s’est-il passé ?
Sën-Ji soupira.
— C’est compliqué.
Les yeux dans le vague, il but une gorgée de son Coca.
— Vous faites quoi dans la vie ? demanda-t-il.
Clara bouillonnait intérieurement : l’histoire de Sën-Ji pourrait faire un travail sensationnel s’il prenait la peine de la raconter ! Mais il fallait installer une relation de confiance, et le forcer à tout déballer le pousserait à prendre ses jambes à son cou. C’était comme avoir un papillon sur sa main.
— Je suis en dernière année de secondaire, répondit-elle.
Sën-Ji se tourna vers Henry qui était resté silencieux depuis leur rencontre.
— Première année d’informatique à l’université.
Le Zunais acquiesça. Henry se pencha à l’oreille de sa sœur et lui glissa, en français, pour que Sën-Ji ne comprenne pas :
— Il n’est pas causant, ton Zunais.
— Il est comme toi, il se méfie.
— Je pense plutôt qu’il nous baratine. Il n’est pas Zunais, c’est pour ça qu’il ne peut pas nous raconter son histoire.
— Arrête, il est juste timide, je suis sûre qu’il est Zunais.

Clara s’adressa à Sën-Ji :
— On pourrait peut-être en parler plus longuement demain, qu’en penses-tu ?
— Euh, je ne sais pas…
— Demain midi, devant la cathédrale, ça te va ?
— D’accord…

Henry demanda l’addition au patron du café. Sën-Ji fouilla dans une poche de son sac à dos.
— Non, Sën-Ji ! l’arrêta Clara. J’ai dit que je t’invitais.
Il sortit un petit carnet et un stylo.
— Je sais, c’est très gentil. Je note combien je te dois. Je te rembourserai dès que j’aurai de quoi.
Sën-Ji griffonna le compte sur une page de son carnet.
— Ce n’est pas nécessaire, c’est un cadeau !
— J’insiste. À demain.


Henry refusa de laisser Clara retourner voir le SDF toute seule. À peine arrivés, ils furent rejoints par Sën-Ji avec qui ils s’assirent sur les marches devant la cathédrale. Clara demanda à voir son fameux carnet de comptes. Il lui tendit après quelques hésitations. Les pages étaient remplies de chiffres et de mots écrits en une écriture que Clara reconnut comme étant l’alphabet zunais – de quoi dissiper les doutes de son frère.
— Qu’est-ce qu’il y a d’écrit ?
— La date, le lieu et la somme que j’ai reçue. Parfois, le nom de la personne qui m’a donné l’argent, comme pour vous. Quand j’aurai de l’argent, je retournerai dans chaque ville pour rembourser tout le monde. Soit les personnes directement, soit en donnant aux sans-abris.
— Ouah… C’est très généreux de ta part.
— Non, c’est simplement un juste retour des choses…

Clara feuilleta les pages noires de textes.
— Tu es passé par combien de villes ?
— Je n’ai pas compté… Du Zun à ici…
— Tout ça à pied ?
s’étonna Clara.
— Non… J’ai parfois pris la voiture…
— Raconte !

Sën-Ji soupira.
— C’est une longue histoire.
Henry leva les yeux au ciel. Clara comprit qu’elle n’allait pas pouvoir en savoir davantage pour le moment.
— Et si on allait manger un bout ? Je t’invite.
Malgré les refus polis de son invité, Clara traina Sën-Ji jusqu’à un petit snack. Celui-ci s’empressa de remplir une nouvelle ligne dans son carnet.
— Comment tu dirais « requin » en zunais ? demanda Henry, sorti de son mutisme.
— Euh… « Lông xông », pourquoi ?
— Pour rien…
(Henry se pencha à l’oreille de sa sœur.) C’est un Zunais.
— Ben merci, je le savais ! Si t’arrêtais d’être méfiant, tout le temps !
— Je suis ton grand frère, c’est mon rôle !
— Je suis née avant !
— Le plus vieux c’est celui qui nait après !
— N’importe quoi !

Clara évita un silence gênant après cette dispute en questionnant Sën-Ji sur le système scolaire zunais. Comme à l’accoutumée, il répondit assez vaguement, mais elle sentit qu’il sortait peu à peu de sa coquille.

**

Les semaines passèrent. Clara continuait à voir régulièrement Sën-Ji, et bien que son travail reste désespérément vide, elle s’en était fait un véritable ami. Même Henry avait fini par sortir de sa méfiance, et s’entendait désormais très bien avec le Zunais.
— J’ai croisé Sën-Ji ce midi, informa-t-il sa sœur qui venait de rentrer de l’école. On est allés manger un cornet de frites.
— Cool !
— Je l’ai invité ici…
— Quoi ?
sursauta Clara. T’es fou ! Maman va péter un câble si on ramène un sans-abri à la maison !
— T’en fais pas, il ne restera pas longtemps. Samedi, les parents ne seront pas là de la journée, il passera juste prendre une douche.
— C’est cool de ta part. J’espère qu’on avancera un peu ce travail !

Sën-Ji remercia mille fois Clara pour son accueil durant le trajet entre la cathédrale et la maison. Après sa douche, il demanda à aller sur internet. Alors que son invité lisait des articles en zunais, Clara prit une chaise et s’assit à côté de lui.
— Sën-Ji, tu sais que je t’adore !
— Ça, mon gars, ça veut dire que tu vas prendre cher !
pouffa Henry.
— Tu sais que j’ai un travail TRÈS important à faire sur le Zun… Et j’ai vraiment besoin de ton aide !
— Qu’est-ce que je peux faire ?
demanda Sën-Ji.
— Raconte-moi comment tu as fui le Zun, et comment tu es arrivé dans notre pauvre petit pays. Je pourrais peut-être faire mon travail sur la révolte de 2013.
Sën-Ji se mordit les lèvres et, après une hésitation, il sortit un petit objet d’une poche de son sac à dos.
— Quand l’empereur est rentré de voyage, il a fait un discours un peu trop libéral. Certaines personnes se sont soulevées contre les représentants du régime, mais les policiers et l’armée ont tiré sur la foule. J’étais dans la rue, avec ma famille. Je n’entendais que des hurlements et des coups de feu. De plus en plus de gens couraient vers le port, pour prendre le bateau et partir. Mon père m’a poussé à partir aussi. J’ai été bousculé de partout, et une fois dans le bateau, je me suis rendu compte que ma famille n’était plus là. J’étais tout seul.
— Oh non…

Clara eu une boule au ventre rien qu’à imaginer être séparé de son frère et de ses parents.
— Tu ne sais pas ce qu’il leur est arrivé ? S’ils ont réussi à prendre un autre bateau ?
— Je ne sais pas…
— Il parait que l’empereur aurait pris un des bateaux avant de disparaitre, tu n’en sais pas plus ?
— Je ne sais pas…
— Et ensuite, que s’est-il passé ?

Sën-Ji prit une grande inspiration.
— Quand nous avons accosté en Chine, j’ai suivi une famille zunaise qui allait retrouver des cousins à Pékin. Ils m’ont hébergé pendant plusieurs jours. Mais il fallait que je parte.
Il montra l’objet qu’il avait sorti de son sac. C’était une boussole écrite en chinois.
— Ils m’ont donné mon carnet et cette boussole, et je suis parti. J’ai été vers l’ouest, à pied ou en faisant du stop. Je suis passé par la Mongolie, la Russie, l’Ukraine, la Pologne, la République tchèque, l’Allemagne, et enfin la Belgique.
Toute cette distance donna le tournis à Clara. Elle ne s’était pas imaginé que son ami avait fait un tel périple avant de faire la manche sur un trottoir belge.
Clara et Henry interrogèrent Sën-Ji sur son long voyage jusqu’à ce qu’il soit l’heure de partir : leurs parents allaient bientôt rentrer. Clara raccompagna son invité en bus jusqu’à la ville.
— Merci beaucoup en tout cas, pour ton témoignage.
— Non, merci à toi, et à ton frère. Je vous le rendrai ! Je vous rendrai le double de ce que vous m’avez offert !
— Ce n’est pas nécessaire, Sën-Ji, ça nous fait plaisir.

Le Zunais regarda Clara en se tordant les doigts.
— Dis, Clara… J’ai un truc à te demander… Je sais que j’abuse mais…
— Vas-y, demande !
— Je… Est-ce que tu pourrais m’acheter un billet d’avion pour le Zun ?

Elle écarquilla les yeux.
— Pour le Zun ? Mais…
— Il faut que j’y retourne.

Clara réfléchit à toute vitesse, avant de conclure :
— C’est d’accord.
Sën-Ji ouvrit la bouche de surprise et tomba à genoux devant sa bienfaitrice, le front sur le sol.
— Merci ! Je te le rendrai, au triple !
— C’est d’accord, à une seule condition.
— Que ?... Laquelle ?
— Je veux y aller avec toi !


**

L’ordinateur démarra dans un bruit de vieux tracteur. L’écran s’alluma, éblouissant Clara dont les yeux étaient encore habitués à l’obscurité. Chaque clic de souris semblait produire un immense vacarme. En respirant le moins possible, elle ouvrit le site web pour acheter des billets.
— Qu’est-ce que tu fous ?!
Clara poussa un petit cri et sursauta d’un bon mètre.
— Putain, Henry, tu m’as fait peur !
— Je t’ai entendue descendre sans allumer la lumière dans le couloir. Qu’est-ce que tu mijotes ?
— Rien du tout, retourne te coucher ! Mais ne fais pas de bruit, tu vas réveiller les parents !
— Eh, c’est la carte bancaire de Papa !
s’écria Henry en pointant le bout de plastique du doigt.
Clara attrapa la carte et se mit en posture défensive.
— Reste en dehors de ça, ok ?
— Dis-moi ce que tu fais, ou je dis tout à Papa !
— Bon… Ne dis rien à Papa et Maman. Je pars au Zun avec Sën-Ji.

Henry resta bouche bée.
— Mais… Mais… Mais tu es folle !
— Julie est bien partie en Corne pendant les vacances de Noël !
— Oui, mais c’est la Corne ! C’est gentil, la Corne ! On ne tire pas dans le tas, en Corne ! Pourquoi t’as pas choisi la Corne ?
— Je pars avec Sën-Ji, tu ne pourras pas m’en empêcher.

Clara retourna devant l’écran de l’ordinateur.
— Dans ce cas, dit Henry, ajoute un troisième billet.

**

Les jumeaux trouvèrent vite une excuse pour cacher leur voyage. Ils allaient soit disant étudier quelques jours chez un ami commun, en se coupant d’internet et de leur téléphone. Leurs parents étaient ravis de les voir s’impliquer sérieusement dans leurs études. Leur départ était prévu pour le 20 avril, et leur retour pour le 25. Tout allait se passer comme sur des roulettes !
Clara et Henry n’avaient pris que le strict minimum qu’ils avaient compressé dans leur sac à dos. Ils partirent tôt de chez eux et rejoignirent Sën-Ji à la gare. Ils arrivèrent à l’aéroport à 9h30.
— Explique-moi : pourquoi on va à Shanghai ? demanda Henry en prenant son billet des mains de sa sœur.
— Je veux visiter le vrai Zun. Les touristes ne peuvent voir que la capitale, et ne peuvent la quitter qu’en étant encadrés par une agence de voyage approuvée par le gouvernement. Alors on entrera incognito par la frontière sino-zunaise, avec nos têtes d’Asiate on passera pour des locaux. On pourra alors découvrir les recoins les plus sombres du Zun.
Henry fit mine de tourner de l’œil.
— Tu veux qu’on soit des clandestins en plus ? Je ne la sens pas du tout, cette affaire !
— Si on arrive par Zwun Kyu, tu peux être sûr que Sën-Ji sera cueilli dès qu’on aura mis le pied par terre.
— C’est de la folie pure ! Sën-Ji, dis-lui qu’elle est folle !

Le Zunais, les yeux dans le vague, acquiesça distraitement.
— Si tu te dégonfles, Henry, tu peux toujours partir !
— Je ne te laisserai pas y aller toute seule !


Après avoir visité tous les magasins de l’aéroport, ils s’affalèrent dans un coin pour attendre l’ouverture des portes. Sën-Ji semblait angoissé et n’avait pas dit un mot depuis des heures. Alors que Clara tentait de le rassurer, Henry sortit un stylo de son sac et, d’un air expert, pressa le bouton du haut.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Tu ne te souviens pas de cette merveilleuse caméra-espion que j’ai reçue à mon anniversaire ?

Henry dévissa le stylo pour laisser apparaitre une clé USB.
— Ah, mais oui !
— On aura de quoi prendre des supers photos discrétos pour enrichir ton travail.
— Génial ! Merci !


L’avion atterrit à Shanghai le 21 avril au matin, la faute au décalage horaire. Bien qu’épuisés par leur voyage, les trois amis hélèrent un taxi et se rendirent dans une petite ville frontalière où, parait-il, on trouve beaucoup de réfugiés zunais.
Ils errèrent dans les rues, à la recherche de Zunais prêts à les accueillir.
— Comment on reconnait un Zunais ? s’interrogea Henry.
— On n’a qu’à leur parler… Dis, Sën-Ji, comment on dit « bonjour » en zunais ? demanda Clara.
— « Tin yön ».
Les jumeaux répétèrent et Sën-Ji valida leur prononciation. Ils se mirent tous les deux à saluer en zunais chaque passant. Aucun d’eux ne semblait les comprendre.
— Tin yön ! répéta Clara avec espoir.
Ils s’enfoncèrent dans les quartiers pauvres et sales.
— Tin yön ! lança Henry à une petite fille qui passait par là.
La gamine sursauta.
— Tin… yön… marmonna-t-elle.
— C’en est une ! s’exclama Clara, ce qui effraya quelque peu la petite Zunaise.
— Vï yöng pwin ! dit Sën-Ji avant qu’elle ne prenne ses jambes à son cou.
Il s’accroupit à sa hauteur.
— Lü gã shi ? Bui fao vhei tö gon kyeu.
— Mãng gã pa
, répondit-elle.
— Lü gã mãng ? Kya tö vho bun a ?
— Gu.

La petite se mit en route.
— Elle va nous conduire à ses parents, expliqua Sën-Ji. Suivons-la.
La petite fille les mena jusqu’à un bâtiment délabré au bord d’une route qui fourmillait d’enfants qui les accueillirent avec de joyeux « tin yön ». La maison était sale et surpeuplée, si bien que Clara avait du mal à ne pas marcher sur les pieds des habitants qu’elle croisait.
— Pa pa, lança la gamine à un homme occupé à nettoyer une assiette. Hi yang tö gon kyeu.
— Bui i lü ?

Le père de la petite Zunaise se tourna vers les nouveaux venus.
— Tin yön, dit Sën-Ji.
— Tin yön, répondit-il d’une voix blanche. Lën e o ba bwï zi xyëi nô mãng.
— Vhe e sô tö ai të hô vï twang.
— Môn tö gon vüi, mï sô e nya tö të. Lü lu hi gã sô ?
— Zun ôn bi vhe tö gon wa.

Clara s’éclaircit la voix.
— Excusez-moi, mais on ne comprend rien du tout !
— Je lui parle de notre intention d’aller au Zun
, traduisit Sën-Ji.
— Bui i lü ? demanda l’homme en montrant les jumeaux d’un signe de tête.
— Be lö jhi nô foi, Kö la rha õ Ã rhi Lyu. Sën Ji Li e vï yai pwin.
— Tu viens de nous présenter, là, non ?
remarqua Henry.
— Exactement.
— T’as vu ça, Clara, je suis bilingue !

Une vieille dame toute ratatinée entra dans la pièce. Sans prévenir, elle prit la main de Sën-Ji et se mit à pleurer à chaudes larmes.
— Kwoi ma, vï yã pwin ! intervint l’homme en emmenant la grand-mère loin de ses invités.
— Tu la connais, Sën-Ji ?
— Non, elle doit être très émotive. Ou alors, elle me confond avec quelqu’un qui lui manque…

À la demande de Sën-Ji, le père invita les trois voyageurs à se reposer sur les planches de bois qui leur servaient de lit. Exténués, les jumeaux ne firent pas de manière.

Une fois réveillé, Sën-Ji alla discuter avec le père. Ne pouvant prendre part à la conversation, Clara et Henry improvisèrent un foot dans les rues avec les petits Zunais. Lorsque le soleil se coucha, ils furent conviés au repas du soir. Les invités remarquèrent que leur portion de riz aux légumes était deux à trois fois plus grosse que celle des autres convives.
— Tu as trouvé un moyen de rejoindre le Zun ? s’informa Clara.
— Oui, nous partirons ce soir, annonça Sën-Ji.
Henry mitrailla les enfants avec son stylo-photo avant qu’ils n’aillent au lit. Le père prodigua quelques derniers conseils à Sën-Ji en lui montrant un chemin sur une carte de la région. Quand ils furent prêts, leur généreux hôte les mena jusqu’à l’extérieur de la ville et montra une direction à Sën-Ji sur sa boussole. En guise de conclusion, l’homme leur serra la main.
— Sën-Ji, comment dit-on « merci » en zunais ? demanda Clara.
— « Mwa ».
— Mwa !
lança-t-elle au réfugié.
— Mwa, répéta Henry.
— Bonne chance ! leur répondit-il.
Ils se mirent en route en adressant des grands signes au Zunais.
— Où allons-nous, Sën-Ji ?
— Nous allons traverser la frontière. Un des gardes nous laissera passer contre quelques yuans. En continuant tout droit, nous arriverons à son poste.
— Je sens qu’on va devoir marcher
, se plaignit Henry.

Son intuition se révéla exacte. Ils marchèrent pendant des heures, dans le noir et le froid, trébuchant dans les hautes herbes.
— J’ai fait plus de sport aujourd’hui que dans tout le reste de ma vie, haleta Clara.
— Et qu’est-ce qu’il fait froid ! Comment tu as pu survivre en hiver en Russie, Sën-Ji ?
— Quand il faisait vraiment trop froid, j’allais frapper aux portes dans les villages. J’ai toujours trouvé des gens prêts à m’accueillir.
— Comme dans « J’irai dormir chez vous ».
— C’est fou comme les gens sont gentils, j’ai l’impression que moins ils ont, plus ils donnent. Il y avait par exemple Ilia et sa mère Macha, ils ne parlaient pas un mot d’anglais, mais ils m’ont hébergé pendant presque une semaine. Je n’ai jamais bu autant de vodka de toute ma vie !

Les jumeaux éclatèrent de rire.
— Ça a l’air un peu cliché, mais je finissais souvent complétement bourré. C’est drôle à dire, mais quand on était soûls, on se comprenait parfaitement.

Ils arrivèrent enfin devant une grande barrière qui s’étendait à gauche et à droite à perte de vue.
— On doit aller par où ?
— À… euh… droite, je dirais
, répondit Sën-Ji en regardant sa boussole.
Après quelque temps de marche, ils aperçurent un point lumineux dans la nuit : un poste de surveillance de la frontière, perdu au milieu de la nature.
— On entre dedans, comme ça ?
— Oui, Henry, comme ça.

Sën-Ji prit une grande inspiration et, une fois le poste atteint, frappa à la porte. Un homme l’ouvrit, dévisagea les trois marcheurs et beugla une phrase en chinois. Clara se rendit compte qu’il lui aurait été bien pratique de maitriser la langue de ses ancêtres.
— Euh… Tin yön ? répondit Henry.
— C’était pas censé être un Chinois, marmonna Sën-Ji. Euh… Yǒurén gàosù wǒ kěyǐ zài zhèlǐ guòguān… ? Euh… Pardon, je suis Zunais…
Le garde chinois les laissa entrer et cria en direction de l’étage de sa petite maisonnette.
— Ça alors, Sën-Ji, tu parles chinois ?
— Très mal, j’ai sans doute fait plein de fautes. On apprend le chinois à l’école.

Un autre garde dévala les escaliers en terminant de remettre sa veste.
— Lü bwï Zun ôn bi yang tö gon wa ? Son nô ! maugréa-t-il avant de s’interrompre en voyant les trois intrus.
Le garde chinois montra la paume de sa main.
— Yīqiān wǔbǎi yuán.
— Il nous demande mille-cinq-cents yuans
, traduisit Sën-Ji.
Clara sortit son portefeuille de son sac, et glissa la somme demandée dans la main du Chinois. Celui-ci fourra le pot-de-vin dans les mains de son collègue zunais et montra à nouveau sa paume.
— Quoi, encore ? s’énerva Clara.
— Nya vwa xao xo twô, bredouilla le garde zunais.
— Mille-cinq-cents chacun, soupira Sën-Ji.
Clara compta ce qui lui restait.
— Je n’ai pas assez… À peine plus de cinq-cents…
Henry fouillait dans ses poches pendant que le garde chinois s’impatientait, les cinq-cents derniers yuans de Clara en main. Sën-Ji lança un regard suppliant à l’autre Zunais.
Le Chinois ouvrit la bouche pour chasser les intrus, mais avant qu’il puisse prononcer un mot, le Zunais fourra sa liasse dans les mains de son collègue.
— Vous pouvez aller, dit-il en les invitant à sortir par la porte côté Zun.
Les jumeaux, tout comme le garde chinois, restèrent bouche bée devant cet élan inattendu de générosité.
— Mwa ! dit Sën-Ji en serrant la main de son compatriote.
— Lën vwa rhe, répondit-il.
— Swon e sô heu wi.
Les jumeaux remercièrent le garde zunais et se remirent en route.
— Et maintenant, où va-t-on ?
— Les réfugiés m’ont parlé de leur passeur, il vit dans un petit village par là-bas. On y sera avant le lever du jour, je l’espère.
— Mince, j’y pense, j’aurais dû photographier les deux gardes !
s’écria Henry.
— Évitons de faire trop de bruit, maintenant.

Ils marchèrent encore des heures, en silence, sans se plaindre de l’état de leurs pieds. La clarté revenait tout doucement. Enfin, ils aperçurent le village qui était leur destination. Henry prit le temps d’immortaliser la scène, tandis que Clara, malgré la douleur, se mit à courir vers l’entrée du petit patelin. Sën-Ji sortit un papier sur lequel il avait noté une adresse. Après avoir sillonné le quartier, il frappa à la porte de ce qui lui semblait être la bonne maison : une sorte de grande cabane de bois. Un grincement se fit entendre depuis l’intérieur. Sën-Ji frappa à nouveau. La porte s’ouvrit, laissant apparaitre un vieux Zunais à barbe blanche qui aurait été parfait pour un rôle de vieux sage dans un film hollywoodien. Sans poser la moindre question, il les invita à entrer.
— Ouah, c’est comme s’il nous attendait, s’étonna Clara.
— Arrête de te faire des films.
Le petit vieux s’inclina devant ses invités à en faire souffrir son dos. Ils s’empressèrent de faire de même.
— Je pensais qu’on se serrait la main au Zun, remarqua Henry.
— Les traditions restent plus longtemps ancrées dans les villages, expliqua Sën-Ji. Ba vwa mwa.
— Vhe gö ai vhwan
, répondit le vieillard. Vhe eu chö gã sô.
— Mwa.

Le vieil homme se présenta comme Kei-Zong. Il invita les trois voyageurs à se reposer dans son propre lit. Sën-Ji voulut refuser par courtoisie, mais épuisée par ces heures de marche, Clara tomba endormie à toute vitesse. Lorsqu’elle se réveilla, Sën-Ji n’était déjà plus dans la chambre. Elle le trouva en pleine discussion avec Kei-Zong qui, lui, était aux fourneaux.
— Ôi fhi, dit-il à Clara quand il la vit entrer dans la cuisine.
— Il est déjà midi, traduisit Sën-Ji. On va bientôt manger, tu peux aller réveiller ton frère ?
Kei-Zong leur servit une soupe aux ingrédients indéfinissables dans de petits bols qui avaient visiblement vécus. Ils avaient pour couvert une cuillère chinoise.
— Tin gyung ! lança le vieil homme en guise de bon appétit avant de boire bruyamment.
Clara avala prudemment une cuillérée de soupe. Une saveur exquise vint chatouiller ses papilles.
— Ouah, je ne m’attendais pas à ce que ça soit bon ! s’écria-t-elle.
— Eh ben t’as l’art du compliment ! s’offusqua Henry.
— Mi rhô nô gyung e lei wai kô, dit Sën-Ji au vieillard qui, souriant, remercia Clara d’un signe de tête.
Elle finit son bol à une vitesse d’aspirateur. Kei-Zong la resservit avec une grande joie.
— C’est quoi la suite du plan, Sën-Ji ? demanda Henry.
— Notre vénérable hôte a un camion qui livre des produits jusqu’en ville. Nous partirons à dix-huit heures. Nous allons nous cacher dans le camion pour ne pas nous faire repérer, et nous sortirons en ville la nuit tombée.
— N’oublie pas de prendre plein de photos, petit frère !


Ils partirent à l’heure prévue. Les trois clandestins étaient cachés au fond du camion, derrière la cargaison qui leur tombait parfois dessus lors des coups de frein de Kei-Zong. Ils passèrent quatre heures de voyage à papoter de tout et de rien. Henry réussit à brancher le stylo-espion sur son smartphone pour passer en revue les photos qu’ils avaient prises : l’arrivée à l’aéroport, les réfugiés zunais chassant les cafards qui infestaient leur salle de bain, un affreux crapaud croisé pendant leur longue marche à travers la frontière, Kei-Zong leur offrant un thé… Ils avaient déjà tant de souvenirs après seulement trois jours de voyage !
Le camion s’immobilisa. Clara jeta un œil à sa montre : il était dix heures du soir.
— Vous pensez qu’on est arrivés ? On va pouvoir sortir de notre cachette ?
— Je crois qu’on entre en ville
, dit Sën-Ji en lui faisant signe de se taire. La police vérifie sans doute le contenu des véhicules.
— Comme une douane à l’intérieur du pays ?
— Chut !...

Ils se firent tout petits. Clara ferma les yeux, comme si ça allait la rendre invisible. Elle entendit la porte du camion grincer, puis une boite en carton qu’on ouvrait. Clara ne respirait plus. Un homme dit une phrase en Zunais, la porte claqua et le camion redémarra.
— Oh mon dieu, j’ai eu trop peur… murmura Henry.
— Kei-Zong doit avoir une tête d’innocent, un gentil papy, répondit sa sœur. C’est pour ça que le flic n’a pas insisté.
— Euh… Ça va Sën-Ji ?

En rallumant la lumière, ils avaient découvert leur ami pâle et tremblant.
— Ils sont partis, ils sont partis, Sën-Ji, c’est fini, le rassura Clara en le prenant dans ses bras.
Après avoir encore roulé quelques minutes, le camion s’arrêta. Les portes s’ouvrirent à nouveau, et la voix de Kei-Zong les appela. Poussant les cartons dans tous les sens, les trois clandestins sortirent de leur cachette.
— Sô tö swao ki ! dit Kei-Zong, l’air soucieux. Gye nô ! Yãng nô vhwao ! Zi fhao ji !
— Vhe eu deu.
— Sô eu shyung…
— Mwa, Kei Zong, pang mwa !
conclut Sën-Ji en serrant la main du vieil homme.
Les jumeaux l’imitèrent avant de se mettre en route. Tête baissée, Sën-Ji marchait sans se retourner.

— On est où, Sën-Ji ? chuchota Clara pendant que Henry prenait des photos des petites rues dans lesquelles ils s’enfonçaient.
— Nous sommes dans une banlieue résidentielle de la ville de Vhing Eng, siège du gouvernement.
Sans prévenir, Sën-Ji empoigna les jumeaux et les tira deux mètres plus loin, derrière une maison. Avant de quitter la rue, Clara aperçut une lampe torche balayer le sol. Collés au mur, retenant leur respiration, ils virent passer deux militaires en pleine ronde.
— Mais qu’est-ce qui t’a pris de nous emmener ici ? vociféra Henry entre ses dents lorsque les bruits de pas des soldats se furent éloignés. On est faits comme des rats, et je suis sûr que tu n’as pas de plan ! Je savais depuis le début que c’était une mauvaise idée.
Sans même lui intimer l’ordre de se taire, Sën-Ji redémarra au pas de course. Les jumeaux marchèrent à sa suite, leur respiration sifflante. Combien de temps allaient-ils tenir avant de se faire arrêter par des patrouilleurs ?

Clara avait perdu la notion du temps et savait encore moins où elle était. Elle se contentait de suivre la silhouette de Sën-Ji qui se dessinait dans la pénombre tandis qu’il parcourait les rues.
Un aboiement se fit entendre.
— Lü lu ? dit une voix depuis le bout de la rue, à moitié couverte par des aboiements féroces. LÜ I ZE ?
Ils eurent tous les trois un hoquet de surprise. Sans réfléchir, ils se mirent à courir à travers les rues. Clara suivit Sën-Ji dans ses virages les plus brusques. Il fallait absolument s’éloigner des soldats et de leur chien. Étaient-ils en train de les semer ? Ou les gardes étaient-ils juste derrière eux ?
Les trois fuyards n’étaient pas essoufflés. Ils ne pouvaient se le permettre. Ils couraient pour leur vie. Sën-Ji zigzaguait entre les maisons. Les jumeaux ne pouvaient que l’imiter. Mais ils virent une lumière parcourir le sol, au bout de la rue dans laquelle ils étaient. D’autres patrouilleurs venaient de la rue perpendiculaire. Sën-Ji fit demi-tour en glissant dans les graviers. Devant, c’était la mort. Derrière, c’était la mort. Ils étaient piégés.
Sën-Ji sauta par une fenêtre ouverte. Henry le suivit sans réfléchir, Clara sur ses talons. Ils se retrouvèrent dans la chaleur d’une petite maison. Sauvés. Enfin. Tout était redevenu calme, ils pouvaient souffler : les soldats ne pouvaient pas les trouver, ici.
La lumière s’alluma.
— AAAAAH BUI I LÜ AAAAA ???
Les trois clandestins tressaillirent de terreur en découvrant une femme en pyjama à l’autre bout de la pièce, hurlant devant eux. Le cri de Clara s’étrangla dans sa gorge. La propriétaire de la maison se tut et manqua de tomber à la renverse.
— SÔÔÔÔÔ !!! s’écria-t-elle en pointant Sën-Ji du doigt.
— Pwin, pwin, yaon, pwin ! dit-il en mettant un doigt sur ses lèvres.
Sën-Ji montra les jumeaux.
— Bui i Be lö jhi yang, vï yõi pwin !
La femme fit des tours sur elle-même en se palpant le visage, sans doute à la recherche d’une idée. Tout à coup, elle s’immobilisa et leur lança, dans un anglais à peine déformé par l’accent zunais :
— On a dépassé le couvre-feu, mes cris ont dû alerter une patrouille. Cachez-vous derrière le canapé !
Sën-Ji sortit par la fenêtre.
— Attends, tu vas où ? l’appela Clara.
Mais la Zunaise lui attrapa le bras, ainsi que celui de son frère, et les tira jusqu’au mur derrière son canapé. Elle appuya sur leurs tête pour qu’ils s’accroupissent et elle poussa le sofa contre eux jusqu’à les écraser. La sonnette retentit. Clara, tordue dans une position inconfortable, tenta de rendre sa respiration la plus discrète possible.
— Lü lu sô wai yeui ? demanda une voix d’homme.
— Rhyën e vhe wai kwun. Pang nô ung, répondit la femme.
Clara entendit des bruits de pas se déplacer dans la maison. Il y avait deux patrouilleurs. Ils se séparaient : l’un s’éloignait, il devait sans doute changer de pièce ; l’autre s’approchait du canapé. Clara vit son frère retenir sa respiration en lui lançant un regard paniqué. Le soldat ouvrit une armoire… puis repartit. Après quelques minutes, ils entendirent à nouveau la voix d’un des soldats :
— Teu lu byën, tin jyang.
— Tin jyang, fhao ji
, répondit calmement la femme.
La porte claqua quand ils sortirent. Il se passa quelques instants avant que le canapé bouge enfin, libérant les jumeaux.
— Merci ! Mwa ! s’exclama Clara. Vous nous avez sauvés !
La femme, d’une trentaine d’années, tira sur ses cheveux en bataille.
— Qu’est-ce que j’ai fait ? Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
— Merci
, ajouta Henry.
Clara regarda la fenêtre avec inquiétude.
— Où est allé Sën-Ji ? Vous pensez qu’il va bien ?
— Sën-Ji ?
l’interrompit leur sauveuse. Qui est Sën-Ji ?
— C’est notre ami, celui qui a fui par la fenêtre.

La Zunaise plaqua ses mains sur sa bouche.
— Vous n’êtes… pas… au courant… articula-t-elle.
— Au courant de quoi ?
Elle recommença à tourner sur elle-même comme si la solution était quelque part dans le salon. Clara lança des regards interrogatifs à son frère qui ne semblait pas en savoir plus qu’elle.
La fenêtre se rouvrit. Sën-Ji surgit de l’obscurité et entra en trébuchant à moitié. Il était essoufflé et une veine battait sur sa tempe.
— VOUS ! l’apostropha la Zunaise en saisissant son col. Vous ne leur avez même pas dit !
— Nous dire quoi ?
insista Clara.
Elle se tourna vers la fugitive en montrant Sën-Ji, qui baissa les yeux.
— C’est Nao Gweng Wõn Li Sën Chö, l’empereur du Zun !
— Quoi ?!

Les jumeaux n’en crurent pas leurs oreilles.
— Je suis désolé de vous avoir menti, dit Sën-Ji.

Clara était incapable de prononcer un seul mot. Leur sauveuse n’avait pas ce problème.
— Je vais crever ! On va tous crever !
Elle s’effondra sur le canapé, puis se releva immédiatement et agrippa le pull de Sën-Ji.
— On va crever à cause de toi ! Pourquoi t’es entré chez moi ? Pourquoi je t’ai aidé ? Ils vont me tuer pour t’avoir aidé !
Elle le lâcha comme si elle s’était brûlée.
— Oh non, j’ai crié sur l’empereur ! Il va me tuer aussi ! Je suis morte !
Elle pointa les jumeaux du doigt.
— On est tous morts !!
Elle marcha à grands pas jusqu’à la table, s’assit sur une chaise, prit son visage entre ses mains et se mit à sangloter. Clara, qui était restée paralysée pendant la crise de panique de la Zunaise, vint lui tapoter l’épaule pour la consoler.
— Vous vous appelez comment ?
— Mi-Hye Jô
, hoqueta-t-elle. Et vous ?
— Clara Liu. Lui, c’est mon frère, Henry. Et… euh…
— Nao. Appelez-moi Nao.

Clara ouvrit les armoires du coin cuisine jusqu’à trouver les verres. Elle offrit un peu d’eau à Mi-Hye avant d’en servir aux autres.
— L’empereur… articula Henry après s’être désaltéré.
— Je suis sincèrement désolé, répéta Nao. Je vous ai mis en danger. Je continue à vous mettre en danger. Je devrais partir. Allez à l’ambassade de Belgique, ils vous aideront à rentrer chez vous.
— Non !
s’écria Mi-Hye en saisissant son bras. Tu ne peux pas partir ! Le président te cherche ! Si quelqu’un te trouve, il te tuera, ou pire !
Elle se leva d’un air décidé.
— Allons dormir. Nous y verrons plus clair demain matin.
Ils s’endormirent tous les quatre serrés dans le grand lit de Mi-Hye. Clara prit des heures à fermer l’œil. Les mots de sa sauveuse résonnaient encore dans sa tête. « On va tous crever. »


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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Mar 20 Fév 2018 - 20:15

ATTENTION ! Ceci est la deuxième partie de l’histoire n°4, merci de lire la partie 1 (qui se trouve dans le post au-dessus) avant de lire celle-ci, MERCI !

Clara se réveilla en sursaut. Le réveil affichait sept heures. Mi-Hye n’était plus couchée à côté d’elle. Henry était en train d’émerger. Sën-Ji – pardon : Nao – s’étirait. Ils descendirent tous les trois vers le séjour. Leur hôte était en cuisine, et passait ses nerfs sur un innocent brocoli.
— On mange, dit-elle sèchement.
Les trois clandestins s’assirent autour de la table, le dos bien droit, pendant que Mi-Hye y disposait des tas de petits plats contenant des légumes, du riz, des sortes de raviolis et autres choses inadaptées aux papilles belges habituées aux petits déjeuners sucrés.
— Mi Hye jhë, chuchota Nao en se servant de légumes. « Vhei mye shyung » xin sô gö twông.
Mi-Hye soupira et se tourna vers les jumeaux.
— Hier soir, sous la panique, je me suis un peu emportée et j’ai dit des choses… pas très optimistes, je vous l’accorde. Je vais donc rectifier ce que j’ai dit : vous n’allez pas mourir !
Nao approuva d’un signe de tête et leur lança un sourire rassurant.
— Nao va mourir ! poursuivit-elle. Moi aussi je vais mourir ! Toute personne dans un rayon d’un kilomètre va probablement mourir ! Mais vous, vous ne mourrez pas !
L’empereur secoua la tête dans tous les sens et les jumeaux avalèrent de travers leur morceau de brocoli coupé avec rage. Mi-Hye, fière de son discours, s’empiffra de raviolis.
— C’est pas vrai, corrigea Nao. Personne ne va mourir.
Mi-Hye était la seule à avoir de l’appétit. Le danger devait sans doute la pousser instinctivement à faire des réserves.
— Je vais devoir aller au travail, je reviendrai vers dix-sept heures.
— Tu fais quoi comme boulot ?
demanda Clara.
— Je suis traductrice anglais-zunais.
— C’est pour ça que tu parles si bien anglais.
— Vous voyez, on est des veinards !
chantonna Nao.
— Des veinards ? répéta Henry. Mi-Hye a raison : on va finir comme ce brocoli !
Leur hôte débarrassa la table et mit son manteau.
— Pour manger ce midi, vous pouvez vous servir dans les armoires. Ne sortez pas d’ici. Évitez de faire trop de bruit. Soyez discrets. Je reviens ce soir.
Clara prit enfin la douche qu’elle espérait depuis trois jours. Henry photographia toutes les pièces de la maison.
— Alors… Nao, c’est bien ça ? demanda Clara en s’asseyant dans le canapé entre son frère et son ami.
— Oui… Désolé de t’avoir menti pendant des mois…
— Je suppose que tu n’avais pas trop le choix.

Nao alluma la télévision et zappa entre les chaines.
— Papa et maman me manquent, dit Henry.
Clara ne put s’empêcher de penser qu’elle ne les reverrait peut-être jamais. Elle prit son frère dans ses bras et versa quelques larmes.

Leur estomac cria famine à l’heure du repas de midi. Clara ouvrit les armoires et le frigo pour voir ce que Mi-Hye avait laissé à leur disposition.
— Euh… Je sens que ça risque d’être compliqué. Je ne reconnais pas la moitié des ingrédients qu’elle a.
— De toute façon, tu ne sais pas cuisiner
, ajouta Henry.
— Comme si tu savais, toi.
— Je sais faire des spaghettis.

Les jumeaux n’étaient pas plus dégourdis l’un que l’autre.
— Eh, Sën… Euh, Nao ? appela Clara. Tu ne saurais pas cuisiner par hasard ?
— Je n’ai jamais rien cuit de ma vie, j’avais des domestiques pour ça.
— Oh mais excusez-moi, Monseigneur !
— Sire
, corrigea Nao. Euh… désolé… il faut dire « Sire », en fait… mais vous n’êtes pas obligé de le dire, évidemment. Pardon.
Henry ouvrit un placard.
— On ne va quand même pas mourir de faim après toute cette aventure ! Dis Clara, il y a du lait dans le frigo ?
— Oui, une bouteille.
— Il y a des œufs et je viens de trouver de la farine. On n’a qu’à faire des crêpes !
— Des crêpes !
s’étonna Nao. Le dessert français ? Je n’en ai jamais mangé. Ça doit être bon.
— Mec !
s’exclama Henry. T’as jamais mangé de crêpes ?!
Unissant leurs forces, les jumeaux réussirent à produire quelques crêpes assez convaincantes dans une poêle pas vraiment adaptée pour leur manœuvre. Ils dégustèrent leurs créations avec un peu de sucre.
— Mmh, c’est délicieux ! sourit Nao.
— Mec, des crêpes ! insista Henry. Il n’y a pas plus con qu’une crêpe !

Mi-Hye rentra un peu en retard du travail.
— Excusez-moi, mon patron voulait que je finisse une traduction. Vous avez mangé quoi ce midi ?
— On ne sait pas trop cuisiner, alors on a fait des crêpes
, lui répondit Henry.
— Des crêpes ? Ouah ! La gastronomie française dans ma cuisine ! Vous m’en avez gardé j’espère ?
— Mi-Hye, des crêpes ! Il y a trois ingrédients !

Excédé, Henry lui écrivit la recette des crêpes sur un bout de papier. Elle tenait en deux lignes.
Pour leur repas du soir, Mi-Hye cuisina un grand plat de viandes et de légumes épicés.
— Au fait Mi-Hye, tu n’as pas de petit ami ? lui demanda Clara.
— Ah ça, je ne sais pas !
— Hein ?
— J’avais un mari. On était heureux, on voulait avoir des enfants.

Elle pointa Nao avec des baguettes menaçantes.
— Mais il y a deux ans, un dimanche matin, quand monsieur le génie a fait son beau discours idéaliste, mon cher mari s’est improvisé révolutionnaire. Il a pris la voiture et il est parti en centre-ville pour protester contre Pang-Kï Min. Et maintenant, je n’ai plus de mari !
— Hein ? Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— Je ne sais pas ! Il est sans doute en prison. Ou alors il est mort.
— Je suis tellement désolé, Mi-Hye
, dit Nao.
— C’est pas grave, au moins j’ai récupéré la voiture.
Elle lança un regard larmoyant vers un cadre représentant un beau Zunais aux côtés d’une Mi-Hye en robe blanche.

Les quatre amis se firent une soirée télé devant un film en anglais sous-titré zunais.
— Nao, Sire, j’aimerais comprendre.
— Quoi donc, Mi-Hye ?
— Qu’est-ce qui t’as pris de revenir au Zun, là où tu risques ta peau à chaque instant, alors que tu avais réussi à fuir ?
— Parce que… Je devais revenir
, dit l’empereur. C’est mon devoir de libérer mon peuple du joug de Pang-Kï Min.
— Et comment tu comptes t’y prendre ?
— Euh…
— Imbécile heureux ! Tu n’as même pas de plan !

Nao indiqua la télé.
— Si j’arrivais à faire un appel à la révolte…
— Oui, bien sûr, pour que plus personne n’ait de mari !
— Si tout le monde s’unissait…
— Et de toute façon, on ne risque pas de te donner libre antenne.

L’empereur n’osa plus rien dire. Il se contenta de regarder le film.
Mi-Hye refusa d’à nouveau dormir à quatre dans le même lit. Elle sortit des lits de camp pour Nao et elle et laissa le grand lit aux jumeaux.
— Dis, Mi-Hye, est-ce que tu sais ce qui est arrivé à Ru-Bao Zëng après la révolte de 2013 ? demanda Nao, les yeux brillant d’espoir.
— Je ne sais même pas qui c’est. Un ami à toi ?
— C’est mon père…

Nao s’emmitoufla dans sa couette et ne dit plus un mot.

Mi-Hye testa la recette de crêpes de Henry pour le petit déjeuner. Elle fut émerveillée.
— J’ai réfléchi… commença Nao.
— C’est inédit, ça ! l’interrompit Mi-Hye.
— … Je disais : mon meilleur ami, Pang-Jyang Min, pourrait nous aider à trouver une solution à cette galère.
Mi-Hye en laissa échapper sa crêpe.
— Mais t’es complètement taré, c’est le fils du président !
— C’est mon meilleur ami, jamais il ne me trahirait !
s’énerva Nao.
— Si c’est vraiment ton meilleur ami, je suis prête à parier qu’il est sur écoute.
Les jumeaux opinèrent. Nao mordit dans sa crêpe, la mine boudeuse.
— On est vendredi, je finis le travail un peu plus tôt. Il faudra que j’aille faire les courses pour ce qui sera sans doute notre dernier repas.
— Mi-Hye, ne recommence pas.
— Tu vois bien qu’on est dans une impasse ! Tu n’as aucun plan !

Les trois fugitifs passèrent la journée à chercher une solution mais n’en virent pas le début. Nao s’obstinait sur son idée de passer à la télévision, mais ça paraissait impossible : bien que l’empereur sache où trouver un studio, il leur fallait encore y pénétrer. Leur seule victoire de la journée fut de convaincre Mi-Hye d’emmener les jumeaux faire les courses avec elle.
— Évitez de trop parler, dit-elle en sortant du parking, les deux Belges sur ses talons.
— Prends plein de photos, Henry !
Clara et son frère furent frappés de voir si peu de gens bizarres. Aucun Zunais n’avait un look improbable, personne ne parlait fort. Il régnait un sentiment de sécurité paradoxalement assez désagréable, et même inquiétant. Le trio croisa des dizaines de policiers sur le chemin du magasin.
— Il fait très propre, ici, remarqua Henry. Chez nous, il y a toujours des cigarettes par terre.
— La cigarette est interdite
, les informa Mi-Hye.
— Interdite dans les lieux publics ou… ?
— Non, interdite.

Ça ne rigolait pas, au Zun.

Henry photographiait discrètement tout ce qu’il voyait. Le supermarché était semblable à ce qu’ils connaissaient, si ce n’est le contenu des étalages. Mi-Hye acheta le plein de nourriture. Ils firent un petit détour avant de retourner à la voiture pour passer sur une place importante de Vhing Eng, au centre de laquelle se trouvait une statue de Wo, l’empereur érudit. Henry se joignit aux touristes zunais en immortalisant le monument. Ils reprirent le chemin de la voiture mais Clara s’arrêta net devant un panneau publicitaire.
— C’est du français !
— Chut, Clara, ne te fais pas remarquer
, chuchota Mi-Hye.
— Henry, prends vite une photo ! « La muette de Portici » , articula-t-elle en français. Et en zunais, il est écrit quoi ?
— La même chose, je suppose : Po rö ti chi ing yaon fhei, la muette de Portici. Allez, on rentre à la maison.

Ils sursautèrent en entendant un cri. Des policiers venaient de se jeter sur une jeune femme. Mi-Hye et les jumeaux s’éloignèrent rapidement et ne surent jamais ce qu’elle avait fait ni ce qui lui était arrivé.

— Alors, Spartacus, tu as trouvé une solution pour empêcher notre mort imminente ? lança Mi-Hye en ouvrant la porte.
— Eh bien, si on déclenchait une alarme incendie…
— C’est de la merde.

Henry téléchargea toutes les photos sur son smartphone pour les montrer à Nao.
— Eh, mais c’est la place Wo ! J’adore cette place.
— Une femme s’est fait arrêter, comme ça, boum ! C’était flippant !
— Ça arrive de temps en temps
, dit Mi-Hye. Surtout depuis la révolte de 2013.
— Quand j’étais petit, mon père m’y a emmené pour voir les feux d’artifice du nouvel an. C’était magique. Un des plus beaux moments de ma vie. Il n’y avait que mon père et moi, et plein de gens qui ne me regardaient pas comme une bête de foire.

Henry fit défiler les photos.
— On a trouvé une affiche partiellement en français.
— Mmh… « La muette de Portici, représentation exceptionnelle le dimanche vingt-six avril à vingt heures à l’opéra de Zwun Kyu »
, traduisit-il. C’est marrant, je connais le propriétaire de cet opéra : Shin-Sao Kwo, le ministre de la communication gouvernementale.
— Ah bon ? Je ne savais pas !
s’exclama Mi-Hye.
— Tu le connais ? s’étonna Nao.
— C’est mon patron. Enfin, pas patron direct : mon bureau dépend du ministère de la communication, mais je n’ai jamais rencontré monsieur Kwo.
Nao se leva d’un bond et saisit Mi-Hye par les épaules.
— Alors ça veut dire que tu as la carte !
— La carte ? Quelle carte ?
— La carte qui ouvre les portes, là !

Mi-Hye sortit un petit bout de plastique de son portefeuille.
— Tu parles de ça ?
— OUI ! La carte ! Elle ouvre les portes du ministère de la communication !

Mi-Hye regarda sa carte magnétique avec étonnement. Elle ne s’attendait pas à avoir autant de pouvoirs entre les mains.
— Mais pourquoi on irait au ministère de la communication, Nao ? demanda Henry.
— Parce que dans ce bâtiment, il y a un studio de télévision ! C’est là-bas que je faisais mes discours !
— Génial !
s’écria Clara. Il suffit de s’y introduire pendant une heure creuse.
Mi-Hye secoua la tête.
— Une de mes connaissances travaille pour Kwo. Depuis 2013, leur charge de travail est beaucoup plus grande : ils travaillent parfois sept jours sur sept, jusque tard au soir !
— Et évidemment, ça ne servirait à rien de diffuser un message en pleine nuit
, compléta Henry.
Malgré toutes ces remarques, Nao bondissait de joie.
— On ira après-demain, à huit heures du soir !
— Nao !
le coupa Mi-Hye. T’as rien écouté de ce que j’ai dit ? Kwo travaille tous les jours, chaque soir !
— Non, pas ce dimanche.

Il montra la photo sur le smartphone d’Henry.
— Car ce dimanche, il sera à l’opéra !

Les jumeaux eurent du mal à s’endormir, entre Nao qui rigolait sans raison sous le coup de l’euphorie et Mi-Hye qui grommelait des propos pessimistes.
Quand ils se réveillèrent, Mi-Hye était encore dans son lit.
— Ben alors, Mi-Hye, tu ne te lèves pas ?
— Je ne travaille pas le samedi.

Henry se redressa brusquement.
— Attendez, on est samedi ? Samedi vingt-cinq ?
— Oui, pourquoi ?
marmonna Mi-Hye.
— Notre avion part aujourd’hui, on l’a raté !
— Tu n’as pas besoin de te soucier de ton retour en Belgique : il se fera en « Imperial Air Force », ou les pieds devant. Puisqu’on en parle, où est notre apprenti putschiste ?

Ils trouvèrent Nao dans le salon, en train de donner des coups de poing dans le vide.
— Je ne parierai pas sur toi à un match de boxe, se moqua Mi-Hye.
— Je suis tellement heureux ! On va chasser Min et libérer le Zun ! Je vais retrouver mon père et mon meilleur ami !
— Oui, au ciel.
— Tu pourras retrouver ton mari, Mi-Hye !

Elle ne sut pas quoi répliquer. Clara pria qu’il soit encore en vie. Puis elle pensa à sa famille à elle. Nao avait-il raison d’être optimiste ?
— Qu’est-ce qu’on va faire aujourd’hui ? demanda Clara.
— Je propose qu’on se bourre violemment la gueule, vous avez des préférences en matière d’alcools forts ? C’est moi qui offre !
— Mi-Hye !

Nao posa une main sur l’épaule de la Zunaise.
— Je t’ai prise en otage et tu nous as aidés. Tu as été d’un immense soutien et je ne t’en remercierai jamais assez. Je comprendrais parfaitement si tu préfères rester chez toi pendant que nous allons au ministère…
Mi-Hye repoussa la main de Nao.
— Tu déconnes ? Je refuse de crever sans d’abord aller niquer ces fils de pute !
L’empereur en resta bouche bée.
— Tu veux savoir ce qu’on va faire, Clara ? On va répéter ! Tout devra être parfait !
Henry applaudit.
— Ça c’est notre Mi-Hye !
— Vas-y, Nao, quel est le plan ?

L’empereur haussa les épaules.
— Euh… On entre avec la carte et voilà.
— Et on dit que je suis pessimiste
, dit Mi-Hye entre deux applaudissements ironiques. Il y a quand même de quoi l’être.
Elle prit un crayon et un papier dans un tiroir et s’assit à sa table.
— Commençons par le début. Nous partons d’ici en voiture à vingt heures. Nous arrivons au ministère. Qu’est-ce qu’on fait ?
— On… entre ?
risqua Nao.
— Oui, évidemment, ils t’auront sans doute déroulé le tapis rouge ! Il y aura des gens dans la rue, ils te reconnaitront !
— Tu es sûre ?
— On ne peut pas prendre de risque. Qu’est-ce qu’on fait ?

Clara leva la main.
— On n’a qu’à le déguiser, on peut lui mettre des lunettes.
— Il y en a dans le tiroir de la salle de bain, elles étaient à mon mari.

Clara alla les chercher et les déposa sur le nez de Nao.
— Elles ne sont pas vraiment adaptées à ma vue, se plaignit-il.
— On pourrait lui faire une moustache, tenta Clara.
— Oui, et un nez de clown ! répliqua Mi-Hye en levant les yeux au ciel. Les lunettes suffiront. Mon mari était mécanicien : il y a des bleus de travail et une boite à outils dans le garage, de quoi passer pour des réparateurs.
Ils approuvèrent tous d’un signe de tête pendant que Mi-Hye prenait des notes.
— Ensuite, on entre avec ma carte magnétique, on monte jusqu’au studio d’enregistrement… Comment on fait fonctionner la caméra ?
— C’est facile
, sourit Nao. J’ai vu faire ça toute ma vie : il suffit d’allumer la machine et d’appuyer sur un bouton rouge, et tout est automatiquement retransmis en direct sur toutes les télévisions du Zun.
— Magique !
s’émerveilla Henry. En tant qu’informaticien de l’équipe, je veux bien appuyer sur le bouton.
Mi-Hye fit tourner son doigt devant le visage de Nao.
— Nous avons alors un nouveau problème.
— Quoi ? Qu’est-ce que j’ai ?
s’inquiéta l’empereur.
— Ton look.
— Eh merde, c’est vraiment nécessaire ?
— Je propose même de faire des essais tout de suite !
annonça Mi-Hye en quittant la pièce.
— Qu’est-ce qu’il a, ton look ? interrogea Clara.
— En tant qu’empereur, je devais porter tout un déguisement.
Mi-Hye revint avec dans les mains des tas d’objets dont un grand tissu orange. Elle déposa le tout sur la table et étendit le vêtement devant Nao.
— C’est le dëiton de mon mari, essaie-le.
Nao retira son pull et s’habilla.
— C’est un peu grand mais ça fera l’affaire. Passons au maquillage ! L’empereur avait toujours des dessins sur les joues.
— Quand j’aurai retrouvé mon statut, je supprimerai ces trucs débiles
, grogna Nao pendant que Mi-Hye lui traçait deux lignes horizontales sur chaque joue avec un rouge à lèvres.
— Vous en pensez quoi ?
Elle plaça Nao dans la lumière pour que les jumeaux puissent admirer son œuvre.
— Honnêtement, on dirait un vieux cosplay de chef indien, se moqua Clara.
— De toute façon, Nao ne peut pas être maquillé avant qu’on soit dans le studio ! Les gens nous repèreraient ! fit remarquer Henry.
Mi-Hye nettoya le visage de Nao avec du démaquillant.
— J’ai l’impression d’être une tête à coiffer… marmonna-t-il.
— Clara fera le maquillage là-bas, puisqu’elle est si douée ! Les cheveux, maintenant.
Mi-Hye ouvrit une boite qui s’avéra être un pot de peinture bleue. Nao fit un bond en arrière.
— Mais t’es folle ?! Tu ne vas quand même pas mettre ça sur mes cheveux !
— Pourquoi pas ?
— Il y a des teintures spécialement faites pour
, répliqua Nao, les mains sur le crâne. Il y a même des sprays qui colorent les cheveux en quelques secondes.
— Excusez-moi, Sire, mais les teintures sont interdites au Zun ! Alors c’est peinture !

Nao tira sur le dëiton pour s’en faire une capuche.
— Faudra bien que tu y passes pourtant ! insista Mi-Hye.
— Non ! Non ! Non !
— Sale gosse ! Et sinon, tu as réfléchi à un discours ?
— J’ai eu deux ans pour y réfléchir.


Jamais Clara ne s’était levée aussi vite un dimanche matin. C’était le jour J. Quoi qu’il arrive, ce soir, tout allait changer. Nao et les jumeaux n’avalèrent presque rien de leur petit déjeuner, mais Mi-Hye n’eut aucun mal à engloutir leur part. Celle-ci insista pour passer la journée à répéter. Henry se trouva ridicule de presser quinze fois un bouton invisible.
Au fur et à mesure que le temps passait, Nao perdait son optimisme, jusqu’à être complétement désespéré.
— T’avais raison depuis le début, Mi-Hye, je ne suis qu’un imbécile heureux, sanglotait-il. Mon père est sans doute dans une fosse commune avec ton mari et on va les rejoindre !
— Non, ne dis pas ça !
le consola Clara. Notre plan est parfait, on entrera comme une lettre à la poste et le peuple sera avec toi.
— Je suis ravie que tu deviennes un peu réaliste, mais il ne s’agit pas de flancher maintenant !
s’énerva Mi-Hye. Il ne faut pas se rendre sans combattre !
Nao s’effondra dans le canapé et y bouda, la tête dans un coussin. Mi-Hye profita de ce moment d’inattention pour lui donner un coup de pinceau sur les cheveux. L’empereur bondit, faisant s’envoler des gouttes de peinture bleue dans toute la pièce.
— Et une nouvelle victoire de Mi-Hye, commenta Henry.

Les quatre amis avaient enfilé un bleu de travail. Nao portait une casquette pour cacher ses cheveux peints en bleu. Le deïton et le maquillage étaient cachés dans la boite à outils. Il était vingt heures.
— Je n’aurai qu’une parole : ou nous libérerons le Zun, ou nous périrons tous ! affirma Mi-Hye en démarrant la voiture.
Ils roulèrent pendant de longues minutes sans prononcer un mot. Ils quittèrent le quartier résidentiel pour se retrouver dans des rues pleines d’immeubles.
— C’est ici, dit Mi-Hye en ralentissant devant l’un d’eux.
— Le ministère de la communication gouvernementale, compléta Nao en regardant au-dessus de ses lunettes.
— Eh merde, c’est gardé !
Deux hommes massifs en treillis étaient devant l’entrée, un revolver à la taille. Mi-Hye se gara une dizaine de mètres plus loin.
— On fait quoi, du coup ? Ils risquent de reconnaitre Nao ! s’inquiéta Clara.
— Je m’en charge.
Mi-Hye confia la carte magnétique à Clara et retira son bleu de travail. Elle sortit de la voiture et se pencha à la fenêtre.
— Dès que je les aurai éloignés, foncez à l’intérieur du bâtiment !
Les trois amis restés dans la voiture observèrent Mi-Hye s’approcher des deux gardes. Elle tira sur l’oreille de l’un d’entre eux et partit en courant, les deux hommes à sa poursuite. Nao et les jumeaux restèrent un instant bouche bée face à cette scène surréaliste.
— Je crois que je suis amoureux…
— Elle est mariée, Henry
, dit Nao.
— Je sais…
Ils sortirent de la voiture et se dirigèrent vers la porte. Clara posa la carte sur le lecteur. Après un instant de suspens, il émit un petit son et la porte se déverrouilla. Ils entrèrent.
— Aussi simple que ça ! se réjouit Clara.
Les locaux étaient silencieux. Ils prirent les escaliers jusqu’au quatrième étage, où se trouvait le studio.
— Je l’avais dit, que Kwo serait à l’opéra.
Nao les conduisit jusqu’à la régie. Ils y découvrirent pleins d’écrans et un clavier immense.
— Tu penses que ça ira, Henry ?
— Je vais devoir faire le travail d’une dizaine de personnes, bien sûr que ça ira…

Il trouva rapidement comment allumer la machine. Avec l’aide de Nao et après quelques manipulations hasardeuses, Henry réussit à avoir une image du plateau sur son écran.
— Super, normalement, il suffira d’appuyer ici (Nao indiqua un gros bouton rouge) pour commencer la transmission.
— J’espère que ce n’est pas le siège éjectable !
sourit Clara. Comment on vérifie si ça marche ?
Nao prit une télécommande et alluma une petite télévision au fond de la régie qui diffusa ce qui semblait être le journal télévisé.
— Si ça marche bien, on me verra sur toutes les chaines. J’espère que le mécanisme n’a pas été rendu inopérant.
— Ce serait la merde, en effet…

Nao retira le bleu de travail, les lunettes et la casquette. Ses cheveux étaient collés par la peinture bleue. Clara l’aida à séparer quelques mèches.
— Riche idée, qu’elle a eue, Mi-Hye ! Riche idée !
Il enfila le dëiton orange.
— Je dessine quoi ? demanda Clara en s’armant du rouge à lèvres.
— N’importe.
Elle traça deux courbes verticales sur chaque joue.
— Ça fait toujours chef indien.
— Oh, on s’en fout !

Nao passa de l’autre côté de la vitre qui séparait le studio, du côté du plateau.
— On va laisser la porte ouverte, comme ça je peux vous dire quand démarrer.
— D’accord
, répondit Clara. Je coupe le son de la télé.
— Bonne chance, Nao.

Les yeux fermés, l’empereur prenait de longues et lentes inspirations.
— Vous êtes conscients… qu’au moment où on commencera la diffusion, le gouvernement se lancera à ma recherche, et qu’il y a de grandes chances qu’il nous trouve ?
— On sait, Nao
, articula Clara.
— On commence à ton signal, lui lança Henry.
Nao ouvrit les yeux.
— Vas-y.

Henry appuya sur le gros bouton qui s’illumina. L’écran de télévision que surveillait Clara se brouilla avant de laisser apparaitre Nao. Elle lui fit un signe.
Si les jumeaux étaient capable de parler zunais, voilà ce qu’ils auraient entendu :
— Bonsoir. Vous m’avez reconnu. Je suis Nao Gweng Wõn Li Sën Chö, empereur du Zun. Pang-Kï Min a essayé de vous faire oublier mon existence, mais les Zunais n’oublient jamais l’empire. Il y a deux ans, je vous ai fait part de soupçons quant à la politique de Min. vous vous êtes peut-être aperçu qu’ils étaient fondés. Un grand nombre de ceux qui ont osé protester contre l’injustice ont été enfermés. Quel était leur tort ? Celui d’avoir déplu à Min, rien de plus. Ce n’est pas ça, la démocratie. Ce n’est pas ça, les droits de l’Homme. Tous les êtres humains naissent libres. Vous n’êtes pas libres ! Vous avez le droit de critiquer le pouvoir, car il n’est pas infaillible. Je ne peux pas vous rendre votre liberté. Mais une branche se casse, un fagot ne se casse pas : en unissant nos forces, nous pouvons récupérer cette liberté. Si vous y allez, votre voisin ira aussi. Ne me laissez pas seul. Battons-nous ensemble. Maintenant je m’adresse à vous, les policiers et les militaires. Quand vous avez revêtu votre uniforme, quel était votre but ? Protéger les citoyens innocents, ou devenir les chiens d’un assassin comme Pang-Kï Min ? Faites le bon choix. Ne repoussez pas les citoyens, menez-les. Sachez quel est le véritable ennemi. L’ennemi, c’est Pang-Kï Min, et tous ceux qui haïssent la démocratie. Maintenant, reprenez la liberté que vous méritez, en livrant les oppresseurs devant la justice. C’était Nao Gweng Wõn Li Sën Chö, pour vous, pour le Zun.
Nao fit signe à Henry de couper la diffusion. Le bouton s’éteignit lorsqu’il le pressa.
— J’ai rien compris, mais ça avait l’air super cool ! s’exclama Clara.
— Je l’espère… répondit Nao en revenant dans la régie.
Henry était encore captivé par l’ordinateur du studio.
— Je crois que je sais comment mettre le message en boucle !
— Essaie, vas-y !
l’exhorta sa sœur.
Après quelques manipulations, Nao réapparut sur l’écran de télévision pour recommencer son discours.
— Génial ! Bravo, frérot !
— Et maintenant, Nao, on fait quoi ?

Il soupira.
— Maintenant, on attend.

Ils attendirent que quelque chose arrive, assis par terre, dans un coin de la régie. Le temps passait, et tout restait silencieux. Henry regarda sa montre.
— Et dire que demain matin tu dois faire ta présentation pour madame Jacobs.
— Oh, j’avais complétement oublié ce truc !
sursauta Nao. Désolé, Clara.
— Honnêtement, madame Jacobs est bien le dernier de mes soucis en ce moment
, soupira-t-elle.
Clara se demanda si ses parents s’étaient aperçus de leur absence, maintenant.
— C’est tellement silencieux, sans Mi-Hye pour crier partout, fit-elle remarquer.
— J’espère qu’elle va bien…
Henry regarda à nouveau sa montre.
— Je finirai par me demander si je n’ai pas merdé quelque part… Le message n’a peut-être pas été diffusé…
— Chut !
fit Nao.
Les jumeaux se turent immédiatement et tendirent l’oreille. Mais le cœur de Clara se mit à battre si fort qu’elle n’entendait rien en dehors de son rythme cardiaque. Son frère l’entoura de ses bras protecteurs quoique paniqués. La poignée de la porte se baissa, mais elle était verrouillée. Nao et les jumeaux se cachèrent derrière une tour d’ordinateur. Ils entendirent de grands fracas. Quelqu’un tentait de défoncer la porte. Ils étaient faits comme des rats. Il y eut un dernier bruit de bois brisé et la porte s’ouvrit. Des gens entrèrent.
— Lën ? appela une voix timide.
Nao sortit sa tête de la cachette.
— Lën !
Les soldats qui étaient entrés se plaquèrent au sol. Nao se releva et leur fit face.
— Sô eu jhu yang…
L’empereur invita les jumeaux à sortir de leur cachette.
— Ils sont avec nous ! Mwa, fhao ji !
— Lën e vhei gon fhyö.

Nao les fit se lever et leur serra la main. Les soldats semblaient émus de rencontrer leur empereur.
— Lü e vhei mye rhi ?
— Euh…

Nao regarda autour de lui et croisa le regard des jumeaux.
— Est-ce que quelqu’un parle anglais ?
Quelques soldats levèrent la main.
— Mes deux amis sont Belges, il faut qu’ils rentrent chez eux. Pouvez-vous les aider ?
— Oui !
répondirent-ils tous en chœur.

Entourés par leurs gardes du corps, Nao et les jumeaux sortirent du studio et descendirent les étages. En passant devant une fenêtre, Clara découvrit un océan de Zunais venus manifester dans la rue, hurlant des slogans.
— Ça alors… Ça alors… murmura-t-elle en voyant la foule s’étendre jusqu’à l’horizon.
Arrivés au rez-de-chaussée, Nao prit les jumeaux dans ses bras.
— Ils vont vous conduire à l’aéroport. Vous allez pouvoir rentrer chez vous. On se reverra bientôt : je dois encore vous rembourser !
— Au revoir Nao, merci pour tout.
— Non, merci à vous !

Ils se séparèrent. Un soldat leur fraya un chemin dans la foule. Enfin, ils allaient rentrer à la maison.

Shin-Sao « Julian » Kwo

— Levez-vous, compagnons ! On veut nous opprimer !
    Un lâche, un mercenaire
    Osa porter sur moi son insolente main ;
    Il n'est plus, et le téméraire
    De la tombe aux tyrans vient d'ouvrir le chemin.

Magnifique. Somptueux. Hypnotisant.
— Monsieur Kwo ?
Julian sursauta à tel point qu’il bondit de son siège. Puis il sentit monter en lui une immense colère. Il défia les regards inquiets de ses gardes du corps qui l’avaient sorti de son émerveillement.
— Ma femme est morte ? cracha-t-il.
Le garde s’étrangla à moitié. Toute la salle se tourna vers eux.
— Hein ? Euh, non monsieur…
— Mes enfants sont morts ?
— N-Non monsieur Kwo…
— Alors rien, comprenez bien : RIEN n’est plus important que l’opéra ! Foutez le camp !

Les gardes restèrent paralysés.
— Mais… Mais monsieur…
— Foutez le camp !!!
répéta-t-il en leur lançant un stylo à la figure avant de se rasseoir et de se replonger dans l’histoire.

La fin du spectacle arriva décidément trop vite. Julian applaudit à tout rompre les artistes merveilleux qu’il venait de voir puis sortit de la salle. Il avait oublié l’incident mais s’en souvint immédiatement lorsqu’il tomba nez à nez avec ses gardes du corps dans le couloir, blancs comme des linges, droits comme des i.
— Bon, alors, quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
— Monsieur le ministre…

Ils avaient la respiration sifflante et le regard paniqué.
— Monsieur, l’empereur est revenu…
Julian reçut comme une décharge électrique.
— Nao ?...
— Le… Le peuple est avec lui… Le gouvernement est en fuite…

Le garde déglutit et s’épongea le front. Julian resta muet, le fixant intensément.
— Monsieur… Qu’est-ce qu’on fait ?...
Julian inspira profondément.
— Vous, vous allez faire ce que vous voulez… Rentrez chez vous, fuyez, ou rangez-vous du côté de l’empereur, peu importe… Quant à moi, je vais attendre Sa Majesté devant un bon Martini.

Nao Gweng Wõn Li Sën Chö

Nao descendit de voiture. Sa garde rapprochée fraichement constituée éloigna les Zunais qui s’étaient attroupés autour de la voiture.
— Vive l’empereur ! hurlèrent-ils.
Nao leur fit quelques signes tout en avançant pour les obliger à s’éloigner.
— L’empereur libérateur !
Les soldats formèrent une barrière humaine autour de Nao tandis qu’il montait les marches de marbre quatre à quatre. Deux des gardes coururent vers les portes pour les ouvrir devant lui. Un homme, posté dans le hall d’entrée, tomba à genoux devant l’empereur et lui montra de sa main droite un escalier, sans dire un mot.
— Merci, dit Nao en prenant la direction indiquée.
L’empereur poussa avec force le nouveau jeu de portes qui se présentait en haut des marches et pénétra dans une immense salle.
— Salut, Nao, comment vas-tu ?
— Bonsoir, monsieur Kwo.

Julian était assis sur un tabouret, au bar, un verre à la main.
— Sacrée soirée, pas vrai ? s’exclama-t-il.
Nao ne lui répondit pas.
— Tu veux t’asseoir ? J’ai des tas de choses à te dire.
— Je n’ai pas que ça à faire.
— Je m’en doute ! Mais une révolution, c’est fatigant, n’est-ce pas ? Tu devrais faire une petite pause. Asseyons-nous.

Julian but son verre d’un trait et descendit de son tabouret. Il prit Nao par l’épaule et le fit s’asseoir sur un fauteuil face à lui.
— Tu as toujours voulu savoir pourquoi Zëng me détestait, n’est-ce pas ?
L’agacement de Nao laissa sa place à une pointe de curiosité.
— J’ai été engagé comme propagandiste du temps de la première république zunaise. Pang-Kï Min voulait que je trouve un moyen de promouvoir le régime. C’est moi qui ai eu l’idée de rétablir l’empire. C’est moi qui t’ai créé, Nao.
L’empereur écarquilla les yeux.
— On t’a enlevé à tes parents et on t’a traité comme un objet de propagande. C’est pour ça que Zëng me haïssait : parce que selon lui c’est moi qui t’ai gâché la vie.
— Il a peut-être raison
, répliqua Nao.
Julian sourit.
— Pang-Kï Min a fait deux énormes erreurs quand il a recréé l’empire. La première a été de sous-estimer ce que j’appellerais… le pouvoir « spirituel ». Le pouvoir de guider les foules. Le pouvoir que tu as parce que tu es dans le cœur des gens. Un pouvoir que je t’ai donné par ma propagande.
— Vous allez me faire croire que vous avez tout manigancé depuis le début ?

Ignorant la pique de Nao, Julian poursuivit :
— La deuxième erreur de Min a été de faire de Zëng ton père. Je savais que c’était une mauvaise idée de sa part, mais je n’ai rien dit. Zëng t’a transmis ses valeurs, et tu t’es retourné contre Min, c’était à prévoir. Et maintenant, tu utilises ce pouvoir que je t’ai donné pour le renverser. Tu me dois beaucoup.
L’empereur perdait patience.
— Arrêtez de vous trouver des excuses !
— Je t’ai dit que tu me devais beaucoup, Sën-Ji.

Nao sursauta.
— Comment connaissez-vous ce nom ?!
— C’est moi qui ai fabriqué le faux passeport que t’a donné Ru-Bao. Tu pourras lui demander de témoigner en ma faveur : il est dans le camp de travail numéro neuf à Mëi Këi Zong.

Nao se leva d’un bond et se tourna vers ses gardes.
— Libérez Ru-Bao Zëng immédiatement !
— Tout de suite, Sire !

L’empereur se mit en marche, pressé de retrouver son père.
— Sire, que fait-on de Kwo ?
Nao regarda Julian dans le blanc des yeux.
— Arrêtez-le. Il sera jugé pour ses crimes. Quand il recevra son verdict, il me demandera ma grâce. Et je verrai si je lui accorde.
Julian suivit les gardes sans montrer la moindre opposition.

Ru-Bao Zëng

Ru-Bao ne pouvait pas dormir. Allongé sur sa couchette, il tendait l’oreille. Les gardes parlaient entre eux. Ils chuchotaient, d’un ton parfois affolé. Ru-Bao aurait aimé se lever et s’appuyer contre les barreaux de sa cellule pour comprendre ce qu’ils disaient. Mais il risquerait de finir en isolement pour avoir bravé le couvre-feu. Il essayait de discerner des syllabes entre les ronflements de son camarade de chambre.
Ru-Bao changea de position pour tenter de mieux entendre. De toute évidence, les gardes avaient cessé de faire la ronde. Ils devaient être dans le couloir central, au rez-de-chaussée, en train de discuter à voix basse. Non, ils ne discutaient pas : ils se disputaient. À quel sujet ? Et cette inquiétude grandissante dans la voix de certains…
Il y eut un bruit sourd, suivi de pas… non, plutôt d’une course. Que se passait-il ? Ru-Bao bondit de sa couchette et se colla aux barreaux. Il essaya d’entendre quelque chose, de voir quelque chose… Plusieurs camarades prisonniers l’avaient imité.
Des bruits de pas se transformèrent vite en véritable raffut qui réveilla les prisonniers endormis.
— Hein ? Que ? Qu’est-ce qu’y a ? balbutia le camarade de cellule de Ru-Bao.
— Chut ! Je ne sais pas… murmura-t-il.
Ru-Bao tendit l’oreille. Quelqu’un montait les escaliers. Non, il y avait plusieurs personnes. Les bruits de pas lourds s’approchèrent de plus en plus. Ils étaient très proches ! Ru-Bao poussa les barreaux pour se projeter en arrière jusque dans son lit et feignit le sommeil.
Mais dans l’obscurité du camp de travail, Ru-Bao distingua les silhouettes s’arrêter au niveau de sa cellule. Il se redressa. Il entendit le cliquetis de la clé, et le grincement de la porte grillagée qui s’ouvrait. Une lumière aveuglante l’éblouit en pleine face.
— Vous êtes Ru-Bao Zëng ? demanda une voix rauque.
L’intéressé cacha la lumière de sa main.
— Oui, c’est moi. Que me voulez-vous ?
La lampe torche se baissa et Ru-Bao put voir ses visiteurs : une bande de soldats de l’armée zunaise accompagnés d’un gardien de prison qui tenait les clés d’une main tremblante.
— Monsieur Zëng, Sa Majesté l’Empereur vous a nommé Premier ministre. Nous sommes à votre service.
Ru-Bao n’en crut pas ses oreilles.
— N-Nao ?...
— Sa Majesté est en chemin.

Il bondit hors de sa cellule. Les soldats le suivirent au garde à vous.
— Vous avez des ordres, monsieur le Premier ministre ?
— Libérez tout le monde.
— Vous avez entendu ?
beugla le soldat à l’attention des gardiens qui se déployèrent, trousseau de clé en main.
Ru-Bao dévala les escaliers et se précipita dehors. L’air frais emplit ses poumons. Il scruta l’horizon mais la nuit, d’un noir d’encre, ne le laissa rien voir.
— Où est Nao ? s’impatienta-t-il.
— Il est en chemin.
Ru-Bao se demanda un instant si tout ceci n’était pas une affreuse plaisanterie de Min, quand tout à coup il aperçut des phares au loin. Un véritable cortège de véhicule sortit des ténèbres de la nuit et s’arrêta devant le camp de travail. Le cœur de Ru-Bao sembla exploser dans sa poitrine quand il vit sortir un garçon aux cheveux bleus de l’une des voitures.
— PAPA !
— NAO !

Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.
— Oh, Nao, tu m’as tellement manqué ! dit Ru-Bao alors qu’il sentait des larmes couler sur ses joues.
— Tu m’as manqué aussi, papa…
— Je savais que tu allais revenir, je savais que tu étais capable de tout… Mais… C’est de la peinture que tu as dans les cheveux !
— Oh… C’est une longue histoire.

Nao appela un des soldats.
— S’il vous plait, pouvez-vous passer une annonce parmi les prisonniers ? Je recherche le mari de Mi-Hye Jô.
— De qui ?
— De la femme qui m’a mis de la peinture dans les cheveux. Je te raconterai plus tard. On a plus urgent !


Clara Liu

Henry et Clara atterrirent à Bruxelles après presque quinze heures de vol. Ils furent accueillis par la direction de l’aéroport et par des douaniers belges qui rougeoyaient de colère dans la nuit noire. En effet, les Zunais avaient sûrement mis la pagaille dans l’organisation de Bruxelles-Zaventem avec cet atterrissage forcé. Les pilotes rencontrèrent la direction pour leur expliquer. Les jumeaux présentèrent leur carte d’identité aux douaniers.
— Nous sommes Belges.
— S’il vous plait, on est très pressés !

Clara et Henry ne furent relâchés qu’après avoir été fouillés de fond en comble. Ils sautèrent dans le premier train, puis dans le premier bus. Il était presque neuf heures quand ils arrivèrent enfin à l’école de Clara. Ils sprintèrent jusqu’à la classe de géographie en défonçant les portes à coups d’épaule.

Une fois devant l’entrée de la classe, ils reprirent leur souffle et frappèrent poliment.
— Bonjour, excusez-moi du retard ! dit Clara en entrant.
Les élèves sursautèrent tous d’un bon mètre.
— CLARA !
Madame Jacobs et le professeur d’histoire manquèrent de tomber à la renverse.
— Clara ! Henry ! Mais que faites-vous ici ?!
— Je viens présenter mon travail, madame…
bredouilla Clara sans comprendre.
— Mais où étiez-vous passés ?!
— Ça fait des jours que vous êtes portés disparus !
les informa le prof d’histoire.
Clara croisa le regard de son frère. Ils pensaient à la même chose : leurs parents allaient les tuer !
— Bon, euh… On réglera ça plus tard ! décida Clara. Je vais vous présenter mon travail sur le Zun, et par la même occasion, vous expliquer où nous étions.
Henry brancha son smartphone au projecteur et afficha leurs photos prises avec celui qu’ils appelaient alors « Sën-Ji ».
— Tout a commencé lorsque j’ai publié un message sur Facebook…

Clara raconta en long et en large leur rencontre avec Nao, leur voyage au Zun jusqu’à la maison de Mi-Hye, et enfin le début de la révolution zunaise. Tous l’écoutèrent religieusement, buvant ses paroles. Sans les photos pour appuyer le discours de Clara, peut-être qu’ils ne l’auraient même pas crue.
— Nous avons décollé alors que la révolution venait à peine de commencer, donc je ne suis pas au courant des derniers événements.
— Yes !
s’écria Henry. J’ai réussi à avoir un contact avec Nao, je l’appelle en vidéo !
— Super !

Leur ami, les cheveux encore coagulés par la peinture, apparut sur l’écran projeté.
— Salut Nao !
— Salut les copains, ça va ? Bien arrivés ?
— Super
, répondit Clara. Je suis en train de faire ma présentation, tu peux nous expliquer quelles sont les derniers rebondissements ?
— Oui, bien sûr !

Clara se tourna vers la classe.
— Mesdames et messieurs, voici Nao, l’empereur du Zun !
Le prof d’histoire se pencha à l’oreille de madame Jacobs.
— Alors ça, ça vaut vingt sur vingt, chuchota-t-il.
— Raconte-nous les dernières nouvelles, Nao !
— Je commence par le meilleur : j’ai retrouvé mon père, Ru-Bao Zëng, et je l’ai nommé Premier ministre en attendant les prochaines élections.

Clara sauta de joie.
— Et tenez-vous bien : j’ai également retrouvé le mari de Mi-Hye ! Elle en a pleuré de joie !
— C’est super !
s’exclama Clara.
Henry émit un grognement.
— Nous avons calmé les manifestants. Je travaille avec les forces armées pour arrêter les membres du gouvernement. Nous en avons déjà quelques-uns. Le ministre de la communication, Shin-Sao Kwo, s’est rendu. Le ministre des affaires étrangères Ghun-Len Yu a été capturé à son domicile. Ëng-Lô Li, le ministre de l’économie, a été arrêté alors qu’il tentait de fuir par la frontière chinoise.
Clara n’en revenait pas d’avoir contribué en quelque sorte à ces captures.
— Nous avons malheureusement deux morts : le ministre de l’intérieur, Gaon-Se Be, qui s’est suicidé avant l’arrivée de la police, et le ministre de la défense, Shang Vhyang, qui s’est pris une balle lors d’une fusillade entre ses soutiens et les révolutionnaires. Il nous reste le ministre de la justice, Fhãng-Löi Zyao, qui est toujours recherché. Mais il y a pire que ça…
— Quoi donc ?
— Pang-Kï Min est introuvable.


Pang-Jyang Min

Pang-Jyang n’avait presque pas fermé l’œil de la nuit. Était-ce dû à tout ce bruit dans la rue ? Ou à ses insomnies habituelles ?... Il n’avait même pas pris la peine de se pencher à sa fenêtre pour voir ce qui s’était passé. Peu importe, ça s’était calmé.

Jya jeta un œil à son réveil. Les cours n’avaient pas encore pris fin. Il s’en foutait, après tout : ça faisait des mois qu’il n’y allait plus. À la place, il restait là, assis sur son lit, à tordre cette corde dans tous les sens.

Son smartphone vibra mais Jya ne lui accorda pas un regard. C’était sans aucun doute un de ses amis qui lui proposait de sortir. Ça faisait des mois qu’il restait cloitré chez lui, pourquoi ne perdaient-ils pas espoir ? Il n’y avait pas d’espoir. Ce n’était qu’illusion.

En réalité, Pang-Jyang était sorti de son appartement, il y a trois jours. Il était allé acheter cette épaisse corde dans un magasin de bricolage. Il s’était enfin décidé. Mais Jya avait encore pris deux jours de plus pour faire un nœud à cette corde. Et ce n’était que ce lundi matin qu’il s’était rendu compte qu’il n’avait nulle part où l’accrocher dans son appartement : pas une poutre, pas une rambarde. Jya avait presque envie de rire en constatant à nouveau à quel point il était une merde. Même pas capable de penser à ça.

Il tressa cette corde inutile entre ses doigts. Qu’allait-il faire, à présent ? Il n’avait qu’à prendre un couteau à viande dans un de ses tiroirs, et se trancher la carotide. Mais encore faudrait-il que cette tarlouze de Pang-Jyang Min ait les couilles pour le faire. En colère contre lui-même, il se mordit les phalanges jusqu’à en avoir les larmes aux yeux. Il était pathétique.

Jya entendit la porte de son appartement s’ouvrir à la volée. Il lança la corde dans un coin de sa chambre avant que l’intrus ne le trouve. Ce n’était pas l’un de ses amis. C’était ce général, dont il avait oublié le nom. Il lui dit quelque chose, mais Jya ne prit pas la peine de l’écouter. L’homme le saisit par le bras avec la force d’une tenaille. Il le força à le suivre. Pang-Jyang heurta la porte en quittant la pièce mais il s’en ficha.
Di-Hãn Lông, c’était son nom. Jya s’en souvenait, maintenant. Sans comprendre ce qu’il se passait, il se retrouva à l’arrière d’une voiture, Lông au volant. Pang-Jyang se coucha en boule sur le siège et regarda le monde défiler par la fenêtre. Tout allait si vite. Il préféra fermer les yeux.

Après avoir été ballotté dans la voiture pendant des heures, des jours et des siècles, Jya sentit la voiture s’arrêter. Lông le saisit par le t-shirt et le força à sortir. Ils étaient sur du tarmac. Le général tira cette merde de Jya jusqu’à un escalier mobile. Ce n’est qu’à ce moment-là que Pang-Jyang vit un revolver dans la main de son ravisseur.
— Vous en avez mis du temps.
Cette voix glaça le sang de Jya. Ils étaient entrés dans un petit avion où se trouvaient déjà sa mère… et Pang-Kï Min. Lông lâcha son bras.
— C’était difficile d’éviter les contrôles de police, j’ai dû faire des détours.
Le général déposa son arme sur une tablette et ferma la porte du jet.
— On peut y aller.
Lông se laissa tomber sur une banquette. Pang-Kï Min s’installa confortablement dans un siège moelleux en face de sa femme. Son regard froid se posa sur son fils.
— Assis.
Jya se laissa tomber sur le sol. L’avion trembla et les passagers ressentirent une force les pousser vers l’arrière de l’appareil. Ils quittèrent le tarmac.
— Vous êtes libre de vous lever à présent, dit une voix depuis le cockpit après quelques instants en vol.
Pang-Kï Min attrapa une bouteille de vin dans une armoire.
— Bande d’enfoirés. Traitres, maugréa-t-il en se servant un verre.
La mère de Jya opina timidement. Min grogna avant de retomber dans son siège. Pang-Jyang se releva en s’appuyant sur la tablette.
— Je ne sais pas depuis quand il était là, sous notre nez… Ce petit con… Toute la police et toute l’armée étaient à sa recherche et ils ont réussi à le louper…
Jya posa son regard vide sur l’arme de Lông. Il lui suffisait de la prendre et de la pointer sur sa tempe. Oui.
— … Vous savez d’où il a diffusé son message ? Du ministère de Kwo. Cet imbécile d’Anglais était trop occupé à regarder ses conneries chantantes pour garder ses locaux sous surveillance. Il s’est rendu tout de suite, en plus. C’est un traitre, ou un lâche, ou les deux…
Oui. Ce serait plus simple que la pendaison. Plus rapide qu’un couteau dans la gorge. Ce serait immédiat. Sans douleur. Une mort de lâche pour Jya, il le mérite.
— … Pour l’instant, ils ont eu tout le monde sauf Zyao. En tout cas, ils ne m’auront pas. Je vais me trouver un coin tranquille. Ou j’arrive à reprendre le pouvoir de là-bas, ou j’y passe mes vieux jours sans que personne ne vienne me chercher des noises. Quoi qu’il arrive, je gagne !...
L’arme n’était qu’à quelques centimètres de ses doigts. Il lui suffisait de la prendre, et tout serait fini. Il lui suffisait d’arrêter d’être une merde, pendant quelques secondes seulement. La liberté était à portée de main.
— … Tout est de la faute de Zëng. Et de ce sale Anglais de Kwo. Je tuerai ce petit con de Nao. Il mord la main qui l’a nourri ! Comment j’ai pu faire de lui l’empereur ? J’aurais dû le voir venir. Je vais le tuer, de mes propres mains s’il le faut. Je le ferai souffrir jusqu’à ce qu’il chiale comme le bébé qu’il est. Nao Gweng Wõn Li Sën Chö, un sale petit con, depuis le début. Il va crever, lui et tous ceux qui le soutiennent. Je vais me…
Pang-Kï Min sursauta et se leva brusquement.
— Qu’est-ce que tu fais, Pang-Jyang ?!
— Lâche ça, petit, c’est pas un jouet
, dit Lông en se levant à son tour.
Jya ne baissa pas son arme. Le canon était pointé sur la tête de Min. Une immense rage l’envahit.
— On fait demi-tour ! On rentre à la maison !
— NON !
répliqua Pang-Kï Min. On ne rentre nulle part ! Pang-Jyang, sois raisonnable, pose ça.
Jya secoua la tête.
— On fait demi-tour.
— Pang-Jyang, je suis ton père ! Fais ce que je te dis et pose ça !

Jya rit jaune.
— Toi, mon père ? Tu n’as jamais été mon père, tu n’es qu’un MONSTRE !
— Tu veux qu’on en parle, Pang-Jyang ? Pose cette arme, on va en discuter. On va arranger ça.
— Tu as eu vingt ans pour discuter
, répliqua Jya sans baisser son viseur.
Lông avança d’un pas.
— Calme-toi, petit.
— STOP ! N’approchez pas.
— Pang-Jyang, ça suffit maintenant ! Toi, dis-lui !
hurla Min à sa femme.
— Mon cœur, s’il te plait, écoute papa…
Jya mourait d’envie d’appuyer sur la détente et d’envoyer son père en enfer.
— On rentre à la maison, répéta-t-il.
— Pang-Jyang, si on rentre au Zun, on se fera arrêter.
— Je sais. Je vais te livrer à la police, et Nao t’infligera la peine que tu mérites.

Min grogna à ces mots.
— Ainsi donc, tu préfères me trahir…
— Oui. Bien sûr. Bien sûr qu’entre toi et Nao, je choisis Nao !

Lông eut un sourire mauvais.
— Oh, c’est trop mignon, il est amoureux !
PAN !
Lông poussa un hurlement de douleur et se recroquevilla sur sa jambe.
— C’EST PAS MARRANT ! C’EST PAS MARRANT ! s’époumona Jya.
Pang-Kï Min était tombé à la renverse et protégeait son visage de ses mains.
— J’atterris ! J’atterris ! couina le pilote.
Jya eut juste le temps de s’accrocher à un siège avant que l’avion ne vire sec.
— Pang-Jyang… supplia Min.
— Silence.
Le stress du pilote lui fit faire un atterrissage plutôt mouvementé. Pang-Kï Min hoquetait de peur à l’idée que son fils ne laisse malencontreusement échapper une balle. Mais pour la première fois, Jya avait la sensation d’avoir le plein contrôle de la situation.
— Sors, maintenant, ordonna-t-il lorsque l’avion se fut immobilisé.
— Pang-Jyang…
Di-Hãn Lông continuait de gémir de douleur.
— Jya, mon chéri, il faut appeler une ambulance, murmura sa mère.
Il menaça Min de la pointe de son arme jusqu’à ce qu’il se décide à ouvrir la porte du jet. Le président déchu se paralysa. La piste d’atterrissage se remplissait de centaines de véhicules militaires et de police.
Des escaliers mobiles se rapprochèrent de la porte de l’avion. Jya poussa Min dans le dos pour le forcer à descendre. Des dizaines de mitraillettes se pointèrent sur le tyran. Deux policiers l’agrippèrent et lui passèrent les menottes.
— Au nom de Sa Majesté l’Empereur, Pang-Kï Min, vous êtes en état d’arrestation.
Jya lâcha son arme qui tomba lourdement sur le tarmac.
— Jya ?
Des policiers lui saisirent les bras.
— Non, attendez, lâchez-le ! JYA !
Une chose fondit sur Pang-Jyang et le serra de toutes ses forces. Quand la chose le lâcha, Jya reconnut le visage de Nao.
— Jya ? Est-ce que ça va ?
L’empereur posa sa main sur le front de son meilleur ami.
— Je ne suis pas malade.
— Jya !
sourit Nao en retirant sa main. Mon pote, tu m’as manqué !
Pang-Jyang Min regarda Pang-Kï se faire emporter par les policiers.
— Nao…
— Oui ?
— Qu’est-ce qu’il va lui arriver ?
— Je vais le confier à la justice. Il sera jugé pour ses crimes. C’est fini, Jya. Tout est fini ! On va enfin pouvoir vivre !

Jya étendit les bras et leva les yeux vers le ciel.
— ENFIN !

Ça y est, c’est fini ! Une fois de plus, j’espère que ça vous a plu.
On se revoit peut-être pour de nouvelles aventures !
Gros bisous !
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Elara

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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Mar 20 Fév 2018 - 21:40

Merci infiniment pour tout Kuru'.

Même si l'attente fut longue mais nécessaire, ce fut un énorme plaisir de suivre les péripéties zunaises parvenant non seulement à expliquer l'histoire contemporaine du Zun ainsi que de développer ses personnages-clés.

Mais plus que tout, tu nous as fait découvrir le Zun, tu nous as fait aimer le Zun, tu nous as fait vivre le Zun.

Peu de gens sont parvenus à faire cette prouesse, qui selon moi est signe d'un esprit immensément créatif et d'une capacité à créer de longues histoires passionnantes, riches, détaillées et prenantes, capables non seulement de susciter l'attachement à des personnages, mais également l'attachement à des terres, à une culture, ainsi qu'à une langue.

Plus personnellement, la quadralogie zunaise a permis de faire renaître en moi un sentiment, une sensation qui peinait à revivre depuis des années.

Le bonheur.

Mwa.
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Pomme de Terre

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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Mar 20 Fév 2018 - 23:14

Wouaw ! Déjà de une : un immense bravo ! Pour toutes tes histoires, qui ont rendue ta diégèse bien plus vivante que la plus grosse partie de ce se qui se fait ici (les miennes y compris). Mais aussi beaucoup pour cette quatrième, qui a su me tenir en haleine et qui est nettement plus travaillée que les autres, tant en terme de qualité d'écriture que de quantité (c'était long à lire d'ailleurs Laughing ).

Je ne cache pas qu'il y a eu des petits défauts (à mon humble avis) qui m'ont gêné mais çe ne m'a pas empêché de venir lire goulument ces histoires à chaque fois qu'elles étaient publiées Wink Félicitations donc pour cette série, ce travail impressionant et ce voyage que tu nous as offert. Je rejoins Elara, que je remercie d'ailleurs pour son commentaire qui exprime ce que je veux dire et qui le fait avec poésie Wink

J'espère que ça motivera d'autres histoires, qu'on n'ait pas que les tiennes et celles de Vilko, c'est ça qui donne beaucoup de vie à cette section !
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Mar 10 Avr 2018 - 16:00

Pour mon anniversaire, c’est moi qui offre les cadeaux ! Voici une histoire-bonus-qui-n’était-pas-prévue-à-la-base, elle est plus courte mais j’espère qu’elle vous plaira quand même. Elle se déroule entre la deuxième et la troisième histoire. Des bisous !

2000

Shin-Sao « Julian » Kwo

— Nous sommes arrivés, Monsieur le Ministre, annonça le chauffeur en immobilisant la voiture devant le somptueux palais impérial de Zwun Kyu.
Il se précipita pour ouvrir la portière à son passager.
— Merci, marmonna Julian Kwo.
Tête baissée, les mains dans les poches, il monta une à une les grandes marches qui menaient à la porte du palais. Un garde l’arrêta d’un geste de la main avant qu’il ne puisse entrer.
— Excusez-nous Monsieur le Ministre, mais nous avons pour ordre de fouiller tout le monde.
— C’est nouveau, ça ?
— Directive de monsieur Ông. Écartez les bras s’il vous plait.

Les quatre fouilleurs accomplirent leur tâche en à peine un instant.
— Passez une agréable soirée, Monsieur le Ministre.
Julian leva les yeux au ciel et passa les portes que les gardes avaient docilement ouvertes. Une agréable soirée : c’était probablement la description la plus éloignée de ce que Julian s’attendait à voir.
La salle de réception était pleine de costards-cravates qui tiraient une gueule jusque par terre. Julian balaya la pièce du regard jusqu’à trouver sa cible, un verre de champagne à la main, les sourcils froncés jusqu’à faire disparaitre ses yeux. Le jeune ministre vint à sa rencontre, s’éclaircit la voix et lui tendit la main.
— Joyeux anniversaire, monsieur Be…
— Merci, gamin
, maugréa le ministre de l’intérieur en écrasant les doigts de Julian.
L’Anglais s’éloigna le plus possible de Gaon-Se Be. Le tout nouveau quinquagénaire lui donnait des frissons à la seule évocation de son nom depuis cette sombre histoire de double meurtre. Julian chercha du regard une personne avec qui parler parmi le gratin zunais.
Mister J. K. !!
L’intéressé sursauta à l’appel de ses initiales. Il fit volte-face pour tomber nez à nez avec Tën-Win Ông.
— Comment vas-tu, Julian ?
— Et toi, Tën-Win ?

Il éclata de rire. Les soirées mondaines interminables passaient bien plus vite depuis que Julian avait rencontré Tën-Win. Le responsable de la sécurité du Premier ministre se démarquait parmi les invités avec son allure de gendre idéal : les cheveux toujours impeccablement coiffés, un grand sourire qui ne quittait jamais son visage, le costume fait sur-mesure, il faisait passer tous les ministres pour des clochards débraillés. Tën-Win était intelligent à en faire complexer Einstein tout en faisant preuve d’un humour à toute épreuve.
— Une soirée désastreuse qui s’annonce, n’est-ce pas ? sourit Julian.
— La pire de ma vie, sans aucun doute ! Ha ! Ha ! Ha ! Il y avait une ambiance plus festive à l’enterrement de mon grand-père ! Ha ! Ha ! Ha !
— Tu as renforcé la sécurité à l’entrée.
— Tu connais Pang-Kï et sa parano
, gloussa Tën-Win. Il n’a pas eu l’occasion de remarquer l’ombre d’une tentative d’assassinat depuis mes débuts comme responsable de sa sécurité, et pourtant il continue de voir le mal partout…
Tën-Win pouffa de rire et mit une tape dans le dos de Julian.
— Mais je suis content que tu sois enfin là ! Je m’ennuyais comme une pierre. J’ai bien essayé de discuter avec un des invités : il m’a dit travailler aux affaires étrangères, j’ai donc lancé la conversation en abordant le cas de ce Poutine qui vient d’être élu à la tête de la Russie après avoir remplacé Eltsine. Il avait l’air d’à peine comprendre de quoi je lui parlais ! Ce n’était pourtant pas un sujet compliqué, avoue ! J’aurais pu parler de l’agriculture méloscane, mais la Russie…
— Surtout pour un employé des affaires étrangères
, marmonna Julian en priant que Tën-Win ne lui demande pas son avis sur la politique russe.
— On est d’accord ! Ha ! Ha ! Ha ! On n’engage que des imbéciles ici, c’est incroyable.
Un serveur leur présenta son plateau.
— Champagne, messieurs ?
Julian prit une flûte, mais Tën-Win reposa la sienne sur le plateau sitôt qu’il eut trempé ses lèvres dans le liquide doré.
— Très mauvais. Ne me dites rien, c’est sûrement du champagne de chez Rothschild ? Ils sont meilleurs en banque qu’en vin ! Ha ! Ha ! Ha ! Apportez-moi plutôt un Martini.
— Tout de suite, monsieur.

Julian n’osa pas dire qu’il trouvait le champagne assez bon.
— J’ai rencontré des Rothschild pendant un séjour aux États-Unis, mais ce n’était pas ceux qui font du champagne.
Tën-Win but une gorgée du Martini que lui avait apporté le serveur, pendant que Julian se creusait la tête à la recherche d’une personnalité importante qu’il aurait pu croiser, mais il ne se rappela que du chanteur Ricky Martin aperçu dans un supermarché, ce qui claquait beaucoup moins.
Les portes de la salle de réception s’ouvrirent sur un homme qui avait un petit garçon accroché à la jambe.
— S’il te plait, ne fais pas le bébé.
Ru-Bao Zëng arracha le petit empereur de son pantalon et le prit par la main pour le conduire à Be.
— Salut, Nao ! s’écria Julian lorsqu’il passa devant lui.
— Salut, petit gars ! lança également Tën-Win.
— Bonjour… leur répondit-il timidement.
— Bonsoir, Ru-Bao, complétèrent les deux amis.
Zëng ignora leur salut.
— C’est trop demander que d’être aimable ? ironisa Tën-Win alors que Ru-Bao serrait à contrecœur la main de Gaon-Se Be. C’est moi qui assure la sécurité de son mioche et voilà comment il nous traite !
Julian ne savait pas où se mettre.
— Pauvre petit, tout de même, soupira Tën-Win.
— Oui, pauvre Nao…
— À devoir supporter une fête d’anniversaire aussi déprimante ! Ha ! Ha ! Ha ! Si même les adultes s’ennuient, je n’imagine pas la torture que ça peut être pour un enfant de quatre ans…
— Cinq ans et demi
, corrigea Julian.
— Oui, pareil. Et comment vont les tiens ?
— Mes enfants ? Ça va, le petit commence à faire ses nuits et la grande est devenue une sacrée bavarde.
— Ha ! Ha ! Ha !

Un garde se glissa à côté de Tën-Win et lui chuchota à l’oreille :
— Monsieur, on a un problème…
— Quoi donc, Di-Ru ?
— Euh… C’est monsieur Li, le ministre… Il refuse d’être fouillé…
— J’ai dit : on fouille tout le monde, alors monsieur Li n’a qu’à se plier.
— Bien, monsieur
, opina le garde qui sortit de la salle.
Tën-Win leva les yeux au ciel et éclata de rire.
— Ëng-Lô, toujours à exiger un traitement de faveur ! Ha ! Ha ! Ha !
— Oui, j’ai remarqué qu’il ne laissait jamais faire les choses simplement.
— Ha ! Ha ! Ha ! C’est un euphémisme ! J’ai côtoyé des tas de gens partout dans le monde, mais crois-moi, Julian, un pète-couilles comme ça, jamais ! Peu importe ce que tu lui présentes, il aura toujours quelque chose à redire.
— Monsieur Min ne l’aime pas beaucoup non plus, je pense.
— La vraie question est : est-ce que quelqu’un, quelque part, aime bien Ëng-Lô ? Ha ! Ha ! Ha !
s’esclaffa Tën-Win. J’ai hâte que Pang-Kï perde patience et le tue. Emmerdeur comme il est, ça ne saurait tarder.
Un homme corpulent vint à leur rencontre.
— B’soir…
— Ëng-Lô, cher ami ! Comment vas-tu ?
s’écria Tën-Win en serrant la main du ministre.
— Bonsoir monsieur Li, ajouta Julian, gêné.
Ëng-Lô Li lui présenta une main molle et sans vie que Julian serra avec dégout.
— Soûlants, tes gardes…
— Ha ! Ha ! Ha !
— Ça va la commu’ ?
demanda Li.
— Bah oui, plutôt bien, rien d’insurmontable jusque-là, juste beaucoup plus de travail, répondit Julian. Et l’économie ?
Li émit un soupir agacé.
— Ça me fait mal de le dire, mais le ministère tourne au ralenti depuis que Zëng joue les nurses. C’est peut-être un dissident de mes couilles mais c’est un expert en économie, et Pang-Kï gâche son talent. C’était une très mauvaise idée de l’envoyer s’occuper du gamin.
— Une très mauvaise idée, oui…
marmonna Julian.
— J’ai même cru à une blague, quand j’ai appris ça, sourit Tën-Win.
Julian jeta un œil à Ru-Bao qui faisait un dessin avec Nao dans un coin de la pièce.
— Et ça va la sécurité ? poursuivit Li.
— Mon travail est extraordinairement facile ! s’écria Tën-Win. Enfin, non, je ne devrais pas dire ça : c’est un travail compliqué, mais je suis particulièrement doué pour le faire ! Ha ! Ha ! Ha !
Li rit jaune et s’éloigna d’eux pour aller souhaiter un joyeux anniversaire à Be. Julian s’essuya la main sur son pantalon.
— Je déteste serrer sa main toute molle.
— J’allais le dire ! Ha ! Ha ! Ha ! J’ai l’impression de saluer un poulpe.

Julian pouffa. Tën-Win but une gorgée de son Martini.
— Tu as vu le dernier Ridley Scott ?
— Pas encore
, répondit Julian.
— Je te le conseille. Gladiator est un très bon film. Je pense qu’il aura beaucoup de succès. Après tout, Ridley Scott est un bon réalisateur : Alien, Blade Runner, ce ne sont pas des navets ! Ha ! Ha ! Ha !
— En effet.
— Je devrais peut-être faire un tour à Hollywood pour proposer à Ridley Scott de faire un film sur moi. Qu’en penses-tu ?
demanda Tën-Win, un sourire aux lèvres.
Julian éclata de rire et son ami prit un air faussement choqué.
— Tu sous-estimes mon potentiel cinématographique ? Il y a pourtant tant à raconter ! Ha ! Ha ! Ha ! Mais d’ailleurs, tu es à la propagande, tu pourrais te charger de faire le film ! Une grande œuvre à la gloire du Zun… Et à ma gloire aussi, en passant.
— Oui, bien sûr. Et il raconterait quoi, ce film ?
s’amusa Julian.
— Mmh… Entre ma carrière d’agent de renseignement et mon poste de responsable de la sécurité de Pang-Kï, il aurait de quoi faire… Le coup de Han Xyïng, par exemple.
— Le coup de Han Xyïng ?
— Ah oui, tu ne connais pas, c’est vrai que tu n’étais pas encore ministre à ce moment-là. Je vais te raconter.

Tën-Win se pencha tout sourire à l’oreille de Julian.
— C’est ma plus grosse prise depuis que je travaille à la sécurité. C’était en 1997. Tout a commencé avec presque rien : un homme qui regardait avec un peu trop d’insistance les bâtiments de l’assemblée à Zwun Kyu. Une rencontre entre les pouvoirs législatif et exécutif présidée par Pang-Kï devait s’y tenir le mois suivant, alors je surveillais les lieux de près. Mes gardes ont embarqué l’homme ; ils ne le soupçonnaient pas d’être un criminel, ils l’ont fait pour l’exemple, pour montrer à la population qu’on ne plaisantait pas. Mais quand je suis allé discuter avec mes gardes, j’ai croisé cet homme. J’ai eu une intuition. Je savais qu’il se tramait quelque chose. J’ai ordonné qu’on le fouille. En réalité, c’était pour cacher un traceur dans ses vêtements. Mon intuition s’est révélée exacte : lorsqu’on l’a relâché, l’homme n’est pas rentré tout de suite chez lui. Il est chez un certain Kwun, dans la banlieue de Zwun Kyu. Nous avons perquisitionné chez ce Kwun pendant qu’il était à son travail. Nous n’avons presque rien trouvé de compromettant, mais je savais qu’il n’était pas net. J’ai fait suivre Kwun. Mes agents se sont rendu compte qu’il se rendait souvent chez Pën, à Han Xyïng. J’ai donc rendu visite à monsieur Pën. C’était un homme charmant, un épicier, père de trois enfants. Je ne suis pas un imbécile, il n’a pas réussi à me berner, mais je suis reparti l’air de rien, en présentant mes excuses. Pën était en contact avec Kwun, lui-même en contact avec notre premier homme : ce réseau devait être énorme, et il me les fallait tous. J’avais profité de ma visite pour cacher des micros. Pën était à la tête d’un immense complot contre le gouvernement. Pang-Kï, tous ses ministres et les députés allaient être assassinés lors de leur réunion. C’était un plan bien ficelé. Mais pas assez. J’ai eu la satisfaction immense d’arrêter les conspirateurs. Pën, Kwun, tous les autres, et leur famille : cent-vingt-sept arrestations ! Quel succès ! Ils ont tous eu droit à un aller simple pour le camp de travail numéro neuf à Mëi Këi Zong, c’est là qu’on met les dissidents politiques. Malheureusement, mes cent-vingt-sept prises étaient un peu trop nombreuses pour toutes entrer dans la prison. Il a fallu faire un peu de place à coup de mitraillette.
Tën-Win s’écarta de l’oreille du jeune ministre et sourit de toutes ses dents.
— Alors, Julian, ce n’est pas une chouette histoire pour un film ?
Devenu tout pâle, Julian osait à peine regarder son interlocuteur dans les yeux.
— En… En fait, je préfère les spectacles vivants…
Tën-Win éclata d’un rire sonore et tapa amicalement le dos de Julian.
— En effet, ils n’étaient plus si vivants après mon passage ! Ha ! Ha ! Ha ! Excellente, celle-là ! Ha ! Ha ! Ha !
Julian n’avait pas pensé au double-sens de sa phrase et n’en pâlit que davantage.
— Mais oui, spectacle vivant, c’est vrai que tu préfères l’opéra ! Ha ! Ha ! Ha ! FIIIGAAAROOO ! entonna-t-il avant de vider son verre.
Un garde tapota l’épaule de son patron.
— Monsieur, le Premier ministre est sur le point d’arriver.
Tën-Win fourra son verre entre les mains du garde.
— Le travail m’appelle ! dit-il en quittant la pièce pour accueillir Pang-Kï Min.
Julian en profita pour souffler un coup et finir sa flûte de champagne. Il y avait des détails de la fonction de Tën-Win qu’il aurait préféré continuer d’ignorer.
Tous les invités s’arrêtèrent de parler lorsque Pang-Kï Min entra dans la salle de réception, entouré d’une escorte des meilleurs gardes de Tën-Win. Il salua Julian et les autres ministres d’un signe de tête agacé tout en marchant d’un pas pressé jusqu’à Gaon-Se Be.
— Sinistre… marmonna Julian entre ses dents en déposant sa flûte sur le plateau d’un serveur.
Les mains dans les poches, Tën-Win retourna auprès de son ami.
— Sinistre, oui… Un méchant loup ! Ha ! Ha ! Ha ! Mais ne t’inquiète pas, il me mange dans la main, le petit Pang-Kï.
Julian fit une moue dubitative.
— N’aie pas peur de lui, J. K., ne sois pas un chien… ne sois pas un Min-istre… Ha ! Ha ! Ha !
Un serveur annonça aux invités qu’ils pouvaient passer à table. Julian s’assit bien loin de Min et Be. Les convives attaquèrent le plat de résistance : du homard à la zunaise. Tën-Win faisait étalage de ses connaissances en gastronomie pendant que Julian peinait à décortiquer son repas, à tel point que son ami dû s’en charger à sa place.
— Tu sais déjà où tu partiras en vacances cette année ? demanda Tën-Win pour lancer la conversation.
— Pas encore… Mais j’ai toujours rêvé d’aller à Las Vegas, et vu que depuis que je suis ministre, mes revenus ont augmenté…
— Ah ! Las Vegas ! Je te conseille l’hôtel Bellagio. J’ai déjà participé à quelques tournois de poker, lorsque j’étais agent de renseignement. Je me faisais passer pour un millionnaire japonais.
— Tu parles japonais ?
s’étonna Julian, la bouche pleine de homard.
— Ma mère est d’origine japonaise, opina Tën-Win.
— Mais tu parles combien de langues ?
— Le zunais et le japonais sont mes langues maternelles, je parle aussi anglais et mandarin, ça va de soi, et j’ai appris le russe pour mon travail. J’ai également une bonne maitrise du français – je souhaitais pouvoir lire Victor Hugo en version originale – et de l’italien – tout gentleman devrait connaitre l’italien. J’ai quelques notions de grec, acquises pendant des vacances en Athonie, juste de quoi tenir une conversation.

Les yeux écarquillés, Julian laissa tomber lourdement son bout de homard sur la table.
— … Je parle anglais… C’est tout… Je me sens un peu une merde, là…
— Mais non
, le rassura Tën-Win. Tu parles bien mieux anglais que moi.
— Pas sûr.
— Ne sois pas modeste, Julian. Sois sûr de tes capacités. Il y a des tas de gens prêts à te rabaisser, mais pour faire ton éloge, il n’y a que sur toi que tu peux compter. N’oublie jamais tes talents : tu parles anglais, tu t’y connais en opéra, tu peux manipuler les gens… Tu as encore des dizaines d’autres compétences, il faut que tu en prennes pleinement conscience. Conseil d’oncle Tën-Win ! Ha ! Ha ! Ha ! Si tu ne devais retenir qu’une chose de moi, ce serait ça. Et ce que je te dis là, c’est écrit dans la Bible : parabole des talents, évangile selon Matthieu. Tu es chrétien ?
— Oui.
— Alors écoute ton dieu et ne gâche pas tes talents. Tu es plus doué et plus malin que tous les autres ministres ! Ha ! Ha ! Ha !
— Et toi, alors ?

Tën-Win troqua son air jovial pour un sourire en coin.
— Moi, je suis probablement plus malin que tout le monde dans cette pièce. Plus malin que les ministres, plus malin que Pang-Kï. Je pourrais me débarrasser de lui. Prendre sa place.
Les yeux exorbités, Julian restait paralysé par la stupeur.
— … Ha ! Ha ! Ha !
Tën-Win donna une tape amicale sur l’épaule de Julian puis cessa de rire pour boire un verre d’eau d’un air pensif.
Julian frémit en se disant que c’était envisageable. Effroyablement envisageable.
— Sinon, à Vegas, il y a le Mirage et le MGM Grand qui sont de bons hôtels aussi. Mais j’ai préféré le Bellagio, il est tout neuf en plus. Tu es plus roulette ou Blackjack ?
— Ah euh… Eh ben la roulette c’est rigolo mais les cartes…

Toute la salle sursauta en entendant un cri. À l’autre bout de la salle, Gaon-Se Be s’était levé d’un bond et se prenait les pieds dans sa chaise. Pang-Kï Min, qui s’était levé lui aussi, regardait tour à tour le sol et un serveur.
— Une BOMBE !!! hurla Be.
Tout le monde s’écarta de la place de Min. Le serveur, sans plus attendre, courut vers la sortie. Les tirs des gardes du corps de Min l’empêchèrent de fuir plus loin. Le terroriste s’effondra, inanimé. Zëng avait attrapé Nao et s’était plaqué contre un mur. Min continuait de regarder la bombe à ses pieds, la respiration de plus en plus sifflante. Tën-Win, tétanisé, se contentait de regarder la scène, sans savoir quoi faire.
Sans prévenir, un jeune membre de cabinet escalada les tables. Il ouvrit une fenêtre. Puis il courut vers Min. Il attrapa la bombe artisanale toujours à ses pieds et retourna à la fenêtre. Il lança de toutes ses forces l’explosif dans le jardin du palais. Un instant après, une explosion secoua les murs.
Tout s’était passé si vite. Après un long silence, tout le monde se mit à chuchoter.
Tën-Win, qui était resté figé à sa place, bougea enfin. Il regarda alternativement Min, le rebelle, le sauveur et la fenêtre. Puis il leva les yeux vers Julian. C’est alors que l’Anglais se rendit compte qu’il était perché sur une armoire. Il avait instinctivement pris ses jambes à son cou et avait trouvé un refuge le plus loin possible de la bombe.
Min appela son sauveur d’un geste de la main.
— Qui es-tu ?
— Fhãng-Löi Zyao, monsieur. Je suis juriste.
— Je me souviendrai de toi.

Tën-Win continuait de passer son regard sur Min, sur le rebelle et sur Julian. Il s’arrêta lorsque le Premier ministre le regarda également. Julian observa son ami faire quelques pas, l’air de rien, tout en fixant son employeur.
— Ông, dit froidement Pang-Kï Min.
Tën-Win examina le corps sans vie du rebelle.
— Il y a eu une faille dans la sécurité.
— J’avais remarqué
, répliqua le Premier ministre.
Min et ses gardes s’approchèrent de Tën-Win qui tentait de garder une apparence de contrôle.
— Ne vous en faites pas, le responsable de cette faille sera sévèrement puni, dit-il d’un air détaché, comme s’il agissait d’une affaire sans importance.
— Mais le coupable est tout trouvé, Ông.
Tën-Win sourit et acquiesça. Il pointa alors son index en direction de Julian.
— Vous devriez faire attention, ceux qui vous entourent n’ont pas l’air tous d’une grande fidélité…
Julian devint rouge pivoine en sentant les yeux assassins de Min se poser sur lui. Quelle mouche l’avait piqué ? Pourquoi n’était-il pas resté aux côtés de Min avec les autres ministres ?
— Shin-Sao. Au pied.
Julian sauta de son perchoir pour aller se placer au garde à vous près de Min. Le Premier ministre se baissa et ramassa un grand couteau à homard qui était tombé à terre. Il passa son bras gauche autour des épaules de Julian tout en jouant avec l’ustensile.
— Shin-Sao, Shin-Sao… soupira-t-il.
Julian fixait le couteau qui fauchait l’air, en priant qu’il ne fauche pas autre chose.
— Tu m’as déçu, Shin-Sao.
Il détacha ses yeux du couteau pour observer le visage énervé de Min, à l’affut d’un signe pour savoir ce qu’il attendait de lui.
— Mais je sais que tu peux apprendre de tes erreurs.
Julian acquiesça frénétiquement.
— Ne fuis plus, d’accord ? Sois un bon chien fidèle.
— Oui, monsieur.
— Bien !

Min ne lâcha cependant pas Julian.
— Tën-Win Ông, articula le Premier ministre avec bien plus de colère dans la voix.
Par petits pas discrets, le sale délateur avait reculé jusqu’à ce que seuls deux mètres ne le séparent de la sortie.
— Pang-Kï ! répondit-il joyeusement.
Tën-Win ne s’arrêta pas de reculer.
— Saisissez-le.
Les gardes se retournèrent contre leur maitre qui se débattit avec rage.
— Comment oses-tu ?! pesta Tën-Win tandis que ses employés le trainaient devant Min.
— Tu as fait une grave erreur ce soir, Ông, une erreur qui aurait pu me coûter la vie.
— Ça ne se reproduira plus, tu peux me faire confiance…

Sans relâcher son emprise sur Julian, Min rit jaune.
— Te faire confiance, à toi ? Je t’ai accordé ma confiance bien trop longtemps, je pense.
Tën-Win continuait sans succès d’essayer de se défaire de l’emprise des gardes.
— C’est toi qui fais une erreur, Pang-Kï. Tu as besoin de moi. Tu n’es pas au courant de tout ce qui se passe. J’ai des informations.
— Tu bluffes, l’espion.
Des gouttes de sueur perlaient sur le front de Tën-Win qui n’arrêtait pas de se débattre. Julian tentait de s’écarter, mais le bras de Min ne se serra que davantage.
Tous les invités regardaient la scène en silence, sauf Ru-Bao qui colla le petit Nao contre lui et lui boucha les oreilles après lui avoir dit :
— Surtout, ne regarde pas.
Le jeune empereur cacha docilement son visage dans un pan de la chemise de Zëng.
— Je dois tout de même avouer que oui, tu as été très utile, dit Min en faisant tourner le couteau à homard entre ses doigts.
Les deux gardes avaient du mal à tenir Tën-Win tant il mettait de force à se débattre. Julian était piégé lui aussi, forcé de rester à regarder le visage inondé de sueur de son ami.
— Je vais devoir apprendre à me débrouiller sans toi, à faire les choses moi-même, sourit Min. Et je pense que je devrais commencer dès maintenant, à faire les choses moi-même…
Min planta le couteau dans le ventre de Tën-Win. Julian s’étrangla. Il voulut se défaire du bras de Min, mais celui-ci enfonça ses ongles dans le cou de son ministre pour le forcer à regarder. Un flot de sang coula lorsqu’il retira la lame. Sans montrer le moindre signe de douleur, Tën-Win regarda sa plaie puis, bouillonnant de rage, leva la tête vers Min.
— CONNAAARD !!! hurla-t-il.
Min le transperça de deux autres coups de couteau dans l’estomac. Tën-Win vacilla. Des morceaux plus solides que du sang sortaient de la plaie. Julian voulait hurler, mais ses cris restaient coincés dans sa gorge.
— TU VAS ME LE PAYEEER !!! rugit Tën-Win.
Le sang inondait la moquette. Julian était secoué de spasmes vomitifs.
— ENFOIRÉÉÉ !!!
Min grogna et finit par planter le couteau dans la gorge de Tën-Win. Le sang sortit par jets du trou béant. Les gardes le lâchèrent. Il tomba lourdement sur le sol.
Tën-Win est mort. Il est mort. Il est mort.
Toujours secoué de spasmes, Julian ne pouvait détacher ses yeux du corps sans vie de Tën-Win Ông.
Pang-Kï Min pointa le couteau couvert du sang de sa victime vers le visage de Julian.
— Sois un bon chien, Shin-Sao. Ne me déçois plus jamais.
Julian acquiesça, secoué de spasmes et de sanglots.
— Maintenant, fous le camp.
Il n’eut pas besoin de le dire deux fois. Julian prit ses jambes à son cou.
— Il faudra remplacer la moquette, poursuivit Min sur le ton de la conversation. Sa famille n’aura qu’à payer la note.
Arrivé aux toilettes, Julian vomit tous ses repas dans une des cuvettes. Il se rinça ensuite rapidement la bouche. Quelle horreur… Quel enfer…
Julian n’avait qu’une envie : rentrer chez lui et ne plus jamais penser à ce qu’il venait d’arriver. Il sortit des toilettes. Dans le hall d’entrée, il n’y avait que Ru-Bao, occupé à mettre son manteau à Nao.
La voix de Tën-Win résonna dans sa tête. « Ne sois pas modeste, Julian. Sois sûr de tes capacités »… « N’oublie jamais tes talents »…
Julian essuya son visage encore plein de larmes et s’approcha du petit empereur.
— Eh, salut Nao !
Il s’accroupit à sa hauteur.
— Je m’appelle Julian. On va bien rigoler, tous les deux. Tu aimes la télé ?
Nao fit oui de la tête.
— À quoi tu joues, Kwo ? s’irrita Ru-Bao Zëng.
Julian força un sourire et lui donna une tape amicale sur l’épaule.
— Occupe-toi bien de lui.

Fin de cette histoire-bonus-qui-n’était-pas-prévue-à-la-base, j’espère qu’elle vous a tout de même plu.
Je vais laisser le Zun maintenant, mais je n’exclus pas d’y revenir pour d’autres histoires sur d’autres époques. Je vais davantage me consacrer au Nespate.
Dans tous les cas, merci pour votre accueil toujours très chaleureux <3
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Elara

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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Mar 10 Avr 2018 - 16:23

Je...

*est totalement perdue entre ce mélange de bonheur, de nostalgie et de tristesse*

Cette histoire est la cerise sur le gâteau.

Et malgré ce qu'on pourrait comprendre à première vue, elle s'articule parfaitement dans le récit et permet d'expliquer énormément de choses pour la suite.

Merci infiniment pour tout ce que tu nous as offert à travers tes cinq histoires, Kuruphi. Tu es sincèrement merveilleuse.

Continue à nous faire rêver avec le Zun et le Nespate, s'il te plait.
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Rémy

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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Mar 10 Avr 2018 - 17:58

Superbe histoire comme toutes les autres !

Et encore bon anniversaire !
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Mer 11 Avr 2018 - 11:21

Merci Smile
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Leo

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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Lun 11 Juin 2018 - 2:04

Comme promis, je commence mon exploration. Je n'en suis encore qu'au début du fil mais j'ai une question sur la province du Mont aux Etoiles. Historiquement, est-ce qu'elle faisait tout le tour du mont comme actuellement, ou bien est-ce que la montagne faisait office de frontière entre plusieurs régions, comme c'est souvent le cas? Et si oui, comment s'est opérée la fusion?
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Zun (Zun Ôn)   Lun 11 Juin 2018 - 8:21

Pas la moindre idée, je ne me suis pas penchée sur l'évolution des régions.
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Le Zun (Zun Ôn)
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