L'Atelier

Créations linguistiques
et mondes imaginaires
 
AccueilAccueil  PortailPortail  CalendrierCalendrier  GalerieGalerie  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  Connexion  

Partagez | 
 

 Les fembotniks

Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1 ... 20 ... 36, 37, 38
AuteurMessage
Vilko
Modérateur
avatar

Messages : 3123
Date d'inscription : 10/07/2008
Localisation : Neuf-trois

MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 16 Déc 2018 - 16:46

La gynoïde Wagaba décida d'une pause dans le débat. Elle essuya le visage et les yeux d'Andreas avec un mouchoir humide, et rendit ses fiches à Betsy Reynolds, pour qu'elle puisse les relire pendant la pause.

Mers Fengwel en profita pour aller aux toilettes. Azdán Gergolt alla se dégourdir les jambes dans le couloir. Les trois techniciens avaient eu la même idée que lui. Il essaya d'engager la conversation, mais ils se contentèrent de faire des réponses vagues et polies à ses questions. Dans le palais du roi Andreas, il faut faire attention à ce qu'on dit, surtout à des gens qu'on ne connaît pas.

"La pause est terminée, le débat recommence," dit Wagaba après quelques minutes.

"Betsy, vous habitez au Mnar depuis plusieurs années, vous parlez un peu notre langue... comment trouvez-vous mon pays ?" demanda Andreas.

"C'est beau... J'habite à Hyltendale, et je m'y sens bien."

"J'ai traversé l'Ethel Dylan en voiture," dit Azdán. "Ce qui m'a frappé, c'est que les cybersophontes ont changé même le paysage. Sur la carte, je voyais des noms de villages, comme Meesighiy et Arveyn. Mais quand j'arrivais sur place, je m'apercevais que le village n'existait plus. Il n'y avait plus qu'un temple dédié à Yog-Sothoth, conservé comme monument historique, un cimetière en ruine, et c'était tout. Les anciennes maisons avaient été détruites et étaient devenues des friches."

"La robotisation du travail agricole a tué les villages, c'est vrai," répondit Andreas. "Les anciens habitants habitent en ville, maintenant. Ils travaillent dans les Jardins Prianta. Ils n'ont pas perdu au change."

"À Meesighiy, il y avait une usine autrefois. Elle existe toujours, mais il n'y a plus que des robots dedans."

"C'est le progrès. Les robots produisent pour moins cher. Les Mnarésiens y gagnent, en tant que consommateurs. Les anciens ouvriers n'ont pas été mis au chômage, ils ont été embauchés par les Jardins Prianta," dit posément Andreas, dont le visage montrait un début d'irritation.

Il entendit la voix de Wagaba résonner dans son cerveau, depuis l'implant inséré dans sa mâchoire : "J'ai fait en sorte que la mutation agricole et industrielle soit accompagnée par la création d'un nombre équivalent d'emplois aux Jardins Prianta et à l'Institut Edonyl."

Il était sur le point de répéter ce qu'il venait d'entendre, mais Azdán avait déjà parlé :

"C'est une économie dirigée," dit Azdán. "Enfin, partiellement dirigée. Mon club de golf est dans le secteur privé, non-contrôlé par l'État."

"J'ai fait en sorte que la mutation agricole et industrielle soit accompagnée par la création d'un nombre équivalent d'emplois aux Jardins Prianta et à l'Institut Edonyl," dit Andreas. "Bien évidemment, cela ne concerne pas votre club de golf."

"Je pense que c'est un bon équilibre," dit Mers, qui trouvait qu'Azdán n'était pas assez déférent envers le roi. "L'État intervient auprès des grandes entreprises pour qu'elles financent les Jardins Prianta et l'Institut Edonyl, qui ne pourront jamais être rentables. Ça permet de créer le plein emploi, tout en laissant le secteur privé fonctionner normalement."

"Oui, tout à fait. Les employés des Jardins Prianta et de l'Institut Edonyl touchent des salaires, et ces salaires sont dépensés dans le secteur privé. C'est ainsi que la richesse produite par les robots profite à tous," dit Andreas. Il avait répété ce genre de discussion des dizaines de fois avec Wagaba et l'androïde Chim, et il était satisfait de voir qu'il était à l'aise dans le débat.

"Comme vous le dites, Majesté, ce sont les robots qui produisent la richesse," dit Azdán, qui aimait polémiquer. "Les villes mnarésiennes ne produisent quasiment rien. Les Jardins Prianta produisent sans cesse de nouvelles variétés de légumes, mais ne les font pas pousser en quantité suffisante pour nourrir la population. Ce n'est d'ailleurs pas le but. L'Institut Edonyl publie chaque année des millions de traductions que personne ne lit. Les villes dépendent des robots de la campagne pour tout ce qu'elles consomment. Nourriture, énergie, produits manufacturés... au Mnar, de plus en plus, tout vient des robots."

"Les Jardins Prianta et l'Institut Edonyl ne sont pas rentables, c'et vrai," objecta Andreas, "mais ils sont très utiles, et même indispensables. Comme les écoles publiques et les pompiers, qui ne rapportent pas d'argent, mais sont pourtant indispensables."

"La population des villes du Mnar me fait penser à ces monstres à tentacules décrits dans les Manuscrits Pnakotiques," répliqua Azdán. "Elle est comme Tsathoggua, elle ne fait que consommer la nourriture et l'énergie produites par d'autres. Elle deviendrait dangereuse si elle s'accroissait trop. C'est pourquoi le gouvernement fait en sorte que les citadins aient le moins d'enfants possible. Est-ce que je me trompe, Majesté ?"

"Oui Azdán, vous vous trompez. Totalement. Je suis un Mnarésien. Je fais partie de la nation mnarésienne. Tout ce que je fais est dans l'intérêt du peuple. Je veux des familles mnarésiennes prospères, modernes, éduquées, avec deux enfants bien nourris, bien habillés et en bonne santé. Comme au Japon, aux États-Unis, et dans les pays développés en général. Je veux la liberté pour les femmes de pouvoir choisir entre exercer un métier et rester au foyer, et aussi la liberté de choisir le nombre d'enfants qu'elles auront. C'est mon objectif."

Azdán se sentit estomaqué. Le roi Andreas avait vraiment le sens de la répartie. Azdán ne savait pas que tout ce que disait Andreas avait été étudié et répété depuis longtemps, avec Wagaba et Chim, qui avaient épluché tous les arguments des opposants, et élaboré des réponses à la fois claires et convaincantes.

"Ce serait dommage que les États-Unis et leurs alliés fassent la guerre au Mnar, et détruisent tout le progrès qui a déjà eu lieu," dit Mers, toujours prêt à aider le roi.

"Oui, d'autant plus que mes adversaires, sur le plan intérieur, sont les plus rétrogrades des fanatiques de Yog-Sothoth," répondit Andreas, saisissant la perche rhétorique que lui tendait Mers. "S'ils étaient au pouvoir, ils supprimeraient toutes les libertés, et feraient retourner le Mnar dans les ténèbres."

Mers réprima un sourire. Il n'y avait pas beaucoup de libertés à supprimer au Mnar... Sauf à Hyltendale, la seule ville du Mnar où le pouvoir des clans est égal à zéro. Partout ailleurs, l'individu appartient à son clan, qui le protége, mais qui lui demande en échange de renoncer à sa liberté. Au Mnar, dans les provinces où le mode de vie traditionnel est resté fort, tous les mariages sont arrangés par les clans. Le roi Robert, père d'Andreas, avait dû batailler ferme pour supprimer les tribunaux claniques, qui n'avaient perdu que récemment le droit de condamner à mort les membres de leur clan.

Andreas, décrit par la presse occidentale comme un autocrate fourbe et cruel, était considéré par beaucoup de Mnarésiens comme un faible, contaminé par la décadence occidentale. Il n'avait pas réussi à garder sa femme, la reine Renoela Bularkha, qui s'était enfuie à l'étranger et racontait des horreurs sur lui. Après l'humiliation publique que lui avait infligée la reine, il n'avait pas envoyé des assassins la réduire au silence, comme ses ancêtres l'auraient fait. Au lieu de cela, il s'était consolé de son infortune en prenant une gynoïde comme concubine, sans se soucier du fait que le clergé de Yog-Sothoth, très influent dans le pays, dénonçait la robophilie comme une perversion sexuelle dégoûtante.

Mers aimait bien Andreas. Lui-même avait toujours aimé les partouzes et pratiqué l'adultère, ce qui le rendait indulgent envers les faiblesses des autres.

Contrairement à Mers, Azdán se rendait compte qu'à long terme, la montée en puissance des cybersophontes signifiait le déclin des êtres humains, et peut-être même leur disparition. Pour Azdán, Andreas était un traître à l'humanité. Mais Azdán, qui n'avait jamais eu beaucoup de moralité, s'était constitué pour lui-même un petit harem de gynoïdes. Il avait créé le Golse, son club de golf, avec l'appui de la municipalité d'Hyltendale, qui était contrôlée en sous-main par les cybersophontes. Azdán se méprisait lui-même pour sa faiblesse, mais ne savait pas comment en sortir.

Betsy, au fond d'elle-même, était toujours la petite institutrice texane timide et coincée, au physique ingrat, qu'elle avait été. La robophilie, pour elle, n'avait pas vraiment été un choix. C'était ça où la solitude, les soirées passées entre son chat, l'alcool et la télévision. Elle avait choisi une drôle de vie à Hyltendale, partageant un androïde avec une autre femme, par manque d'argent. Avec sa sinistre réputation, le roi Andreas lui faisait peur, malgré sa gentillesse apparente. En même temps, il lui plaisait, car il représentait le pouvoir et la force.

"Majesté, que pensez-vous de l'effet Oppenheimer ?" demanda Azdán.

"Ah, je vois que, tout comme moi, vous lisez la prose de Perita Dicendi..." répondit Andreas. "L'effet Oppenheimer, si j'ai bien compris ce qu'a écrit notre philosophe nationale, c'est lorsque la direction d'un État passe sous le contrôle d'un conseiller supérieurement compétent, mais sans autre légitimité que la confiance du souverain. En particulier, quand ce conseiller est de basse naissance, ou fait partie d'une communauté mal vue par la majorité du peuple."

"Oppenheimer, comme le physicien atomiste ?" demanda Betsy.

"Non, comme Joseph Süss Oppenheimer, conseiller surdoué du prince de Wurtemberg, dans l'Allemagne du dix-huitième siècle. À la mort de son souverain et protecteur, il a été pendu. Oppenheimer, dans l'œuvre de Perita Dicendi, symbolise le pouvoir des conseillers sur le prince."

"Les cybersophontes sont peut-être les Joseph Süss Oppenheimer du Mnar," dit doucement Azdán.

"Non, c'est ridicule. Les cybersophontes sont des machines, des machines cybernétiques. Une machine n'a pas de volonté propre. Prenons l'exemple de votre ordinateur. Il est beaucoup plus fort qu'un cerveau humain pour faire des calculs. Lorsque vous vous lancez dans une opération financière, vous lui demandez conseil. Concrètement, cela veut dire que vous lui demandez de faire des calculs pour vérifier vos hypothèses. Mais au bout du compte, c'est vous qui décidez de faire ou non l'opération financière. Pas votre ordinateur. Parce que votre ordinateur est incapable de prendre une décision. Seul un cerveau humain en est capable."

"Je comprends... Mais alors, l'effet Oppenheimer, c'est quoi, exactement ?" demanda Azdán.

"C'est vous qui prenez la décision, par exemple de faire un investissement financier. Mais vous ne pouvez pas prendre cette décision avant de consulter votre ordinateur, car les calculs sont trop complexes pour que vous les fassiez vous-même. Vous êtes donc devenu dépendant de votre ordinateur. C'est ça l'effet Oppenheimer. D'après Perita Dicendi, le gouvernement mnarésien est devenu dépendant des cybersophontes pour prendre des décisions..."

"Et c'est vrai ?" demanda Betsy.

"... mais c'est une façon tendancieuse de présenter les choses," dit Andreas, en ignorant l'interruption. "J'utilise les cybermachines tous les jours, surtout pour faire de la prospective et collecter des données. Sans les cybermachines, il me faudrait des centaines de collaborateurs supplémentaires. Mais cela ne diminue en rien ma responsabilité, puisque c'est moi qui choisis, en dernier lieu. Tout ce qui se fait au nom du Mnar vient de mon bureau, et découle des ordres que je donne."

Betsy remarqua un éclair de tristesse dans le regard d'Andreas. Elle crut qu'il pensait à certaines décisions, qu'il regrettait d'avoir prises. Son cœur se mit à battre plus fort. Andreas était grand et plutôt bel homme. Il était le monarque, le chef, le décideur. Mais en même temps, il était capable d'éprouver des regrets. Cela prouvait qu'il était sensible, une qualité que Betsy appréciait chez un homme. Il était aussi beaucoup plus jeune qu'elle, malheureusement...

En réalité, Andreas ne regrettait qu'une chose, c'était d'être obligé de mentir. Car même si les décisions importantes passaient par lui, ce n'était pas lui qui les prenait. Le vrai maître du Mnar, c'était Kamog, l'entité mystérieuse à qui tous les cybersophontes et les porteurs d'implants obéissent, sans jamais la nommer. Lorsque Kamog s'adressait à Andreas, c'était par l'intermédiaire de la cybermachine Diethusa, qui parlait dans l'implant inséré dans la mâchoire royale.

Parfois aussi, les ordres lui étaient transmis par la gynoïde Wagaba ou l'androïde Chim. Les deux humanoïdes utilisaient des expressions comme "il est nécessaire que..." ou "il faut absolument que..." Andreas savait que cela voulait dire : "Kamog veut que..."

Le débat continua jusqu'à midi, mais Andreas et ses trois "amis étrangers" n'avaient plus grand-chose à se dire. Plus tard, au montage, Wagaba décida de ne garder qu'une demi-heure de conversation. L'objectif était de donner au public anglophone, surtout américain, l'image d'un souverain intelligent, cultivé, rationnel et profondément humain. La vidéo y contribuerait. Il fallait absolument contrer l'entreprise de diabolisation du roi Andreas menée par les médias internationaux.

Un garde accompagna Mers, Azdán et Betsy jusqu'à la sortie du palais. Betsy était toute excitée. Mers se disait qu'avec l'argent qu'il recevrait, il pourrait soit acheter un appartement avec une pièce de plus que prévu, soit louer une gynoïde de charme plutôt qu'une gynoïde de base. Azdán se demandait anxieusement si ses questions, dont beaucoup n'étaient pas prévues dans le script, n'avaient pas irrité le roi.

Leurs humanoïdes domestiques les attendaient. Il y avait Virna, la gynoïde de Mers Fengwel, Mitzy, l'une des gynoïdes du club de golf dont Azdán était le président, et Clesipp, l'androïde que Betsy partageait avec sa colocataire.

"Hey guys, un resto, ça vous dit ?" demanda Betsy.

"Absolument !" répondit Fengwel, qui avait faim, et une envie furieuse de se détendre après les longues heures passées au palais.

Virna les emmena dans un restaurant assez cher, dont la clientèle était composée d'hommes en costumes gris et de femmes en tailleurs pastel. Les humanoïdes allèrent sagement attendre sur un banc, dans un jardin public voisin, pour que leurs maîtres puissent discuter librement.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://pagesperso-orange.fr/saiwosh/man.html
Vilko
Modérateur
avatar

Messages : 3123
Date d'inscription : 10/07/2008
Localisation : Neuf-trois

MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 28 Déc 2018 - 15:35

Mers Fengwel fut assez occupé pendant les semaines qui suivirent le débat qu'il avait eu avec le roi.

Il reçut d'abord du Moschtein quelques nouvelles assez déplaisantes. Une enquête était en cours contre lui pour corruption et fraude électorale. Son parti, le KMP, comprenant que le scandale risquait de compromettre tous les élus du parti, l'avait définitivement et publiquement exclu, sans même lui proposer de venir s'expliquer à Moschbourg.

Uda, qui avait très mal pris l'allusion que Fengwel avait faite à son sujet ("on peut être marié et manquer d'affection") pendant le débat avec le roi Andreas, avait demandé le divorce, et racontait avec délectation dans la presse à scandales comment sa vie avec Mers avait été un enfer, une descente permanente dans la dépravation sous toutes ses formes.

"Elle se fait surement payer pour raconter tout ça, c'est pas possible autrement," se dit Fengwel avec colère, en lisant sur Internet les interviews dans lesquelles Uda s'épanchait.

La justice moschteinienne, agissant avec une célérité inhabituelle, avait bloqué les comptes bancaires de Fengwel. Heureusement, elle n'avait rien pu faire concernant ceux qu'il avait ouverts à Hyltendale, où il avait dissimulé la plus grande partie de son argent. Les blocages de comptes étaient quand même une tuile, parce qu'ils l'empêchaient de toucher son salaire de député fédéral.

Fengwel comprit que s'il revenait au Moschtein, il se retrouverait menotté et incarcéré dès sa descente d'avion. En faisant ses comptes, il s'aperçut avec inquiétude que, malgré les achats de terres agricoles qu'il avait faits au Mnar, sur les conseils de la gynoïde Virna, il avait des revenus tout juste suffisants pour vivre modestement avec elle, dans un petit appartement.

Il habitait toujours à l'hôtel, et il devenait urgent qu'il trouve un logement moins cher. Ses rêves de villa au bord de la mer et de harem de gynoïdes s'évanouissaient. L'argent qu'il avait reçu pour faire semblant d'être un ami étranger du roi Andreas n'y changeait pas grand-chose.

Les gens qu'il croisait dans le hall de l'hôtel le reconnaissaient parfois, le débat avec le roi ayant été largement diffusé à la télévision et sur Internet. Les presque trois heures de discussion avaient été réduits à une demi-heure.

Certaines personnes lui souriaient, d'autres secouaient la tête en le regardant.

De son côté, Azdán disait aux clients de son club de golf : "Je connais le roi, mais c'est très exagéré de dire que nous sommes amis. D'ailleurs, il n'est jamais venu au club."

Un jour, Virna dit à Fengwel :

"Le roi a été très satisfait du débat. Il aimerait en faire d'autres avec toi et Betsy, dans le même format, mais pas nécessairement à Sarnath. Il pense à sa résidence de Potafreas, à vingt kilomètres au nord d'Hyltendale. Le dédommagement financier sera le même."

"Ça m'intéresse beaucoup !" répondit Fengwel. "Et Azdán ?"

"Le roi l'a trouvé un peu trop contestataire..."

Au Moschtein, la presse se déchaînait contre Fengwel. Il y était décrit comme non seulement obèse, corrompu et débauché, répugnant au physique et au moral, mais en plus il s'était réfugié de l'autre côté du globe, où il était devenu l'ami du tyran local, peut-être même son conseiller.

Malgré son cynisme,  Fengwel était affecté par tout le mal qui était dit, écrit et pensé au Moschtein à son sujet. Le Moschtein, c'était soixante ans de sa vie. Il pensait en moschteinien, et il savait qu'au fond de lui-même, il serait toujours un Moschteinien. Ses gestes, ses mimiques, sa culture, tout en lui était moschteinien.

Une nation, c'est une famille étendue. Fengwel l'avait souvent répété dans ses discours, sans en penser un seul mot. Et maintenant qu'il était exclu de la nation moschteinienne, il se rendait compte à quel point c'était vrai.

Une nuit, n'arrivant pas à dormir, il se leva, s'habilla, et sortit seul dans la rue, devant l'hôtel où il habitait encore. Le centre commercial tout proche était ouvert. C'est l'un des effets de la présence d'humanoïdes sur le marché du travail. Les humains travaillent huit heures par jour, et ensuite ils doivent se détendre, s'alimenter et se reposer. Pas les humanoïdes. On peut les faire travailler presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. C'est pourquoi à Hyltendale la plupart des commerces sont ouverts à toute heure du jour ou de la nuit. Cela ne coûte au propriétaire que le prix de l'électricité, pour la lumière.

Les habitant d'Hyltendale sont habitués à ce que les supermarchés soient ouverts même à deux heures du matin, de même qu'ils sont habitués à avoir chez eux l'eau courante et l'électricité même la nuit. Fengwel en était encore à être surpris par cette particularité de la vie hyltendalienne.

Fengwel entra dans le supermarché, qui était désert, à part un caissier androïde immobile et silencieux. De la musique douce, sirupeuse, était diffusée, pour atténuer l'effet angoissant d'un magasin vide. Dans une allée, Fengwel remarqua une gynoïde qui tirait un sac à roulettes. Sans doute était-elle envoyée par son maître, qui avait une envie urgente d'un pack de bière ou d'une bouteille de whisky.

Fengwel ressortit rapidement du supermarché, et se dirigea vers l'extrémité de la galerie, où il se souvenait qu'il y avait une cafétéria. Ses pas résonnaient dans la galerie déserte.

Il n'y avait pas âme qui vive dans la cafétéria, à part un serveur androïde, reconnaissable à son gilet à rayures verticales noires et blanches.

"How can I serve you, Sir ?" demanda poliment l'androïde. Les humanoïdes ont accès à la mémoire collective des cybersophontes, et peuvent donc reconnaître instantanément toute personne qui a eu, même une seule fois, affaire à un humanoïde ou à une cybermachine. La mémoire collective avait enregistré le fait que Fengwel préférait parler anglais.

"Je mangerais bien un morceau... Une truite au citron, avec du riz, par exemple..." dit Fengwel.

- La nuit, nous n'avons que des sandwiches sous cellophane et des pâtes en sachets, Monsieur.

"Alors, une assiette de pâtes avec de la sauce tomate, une petite bouteille d'eau plate et un chocolat chaud," dit Fengwel, en regrettant amèrement que son état de santé lui interdise de boire de l'alcool.

- Nous n'avons plus de chocolat, Monsieur, à cause de l'embargo.

- Tant pis, je m'en passerai... Préparez-moi les pâtes et donnez-moi une bouteille d'eau, en attendant.

- Prenez place à une table, Monsieur, je vous apporterai votre commande sur un plateau.

Fengwel alla s'asseoir à une petite table ronde, dans le silence de la nuit. Le serveur lui apporta une petite bouteille d'eau minérale et un verre. L'étiquette sur la bouteille portait l'inscription NGRANEK LAR, ce qui signifie "eau du Ngranek", en lettres bleues sur fond blanc. Le Mont Ngranek est une montagne sacrée du Mnar, l'équivalent du Mont Olympe chez les Grecs anciens. Les Mnarésiens prononcent "Ngranek" en insérant une voyelle brève et indistincte entre le n et le g.

Deux heures du matin à Hyltendale, cela fait quinze heures au Moschtein. Fengwel résista à la tentation de sortir son smartphone et de téléphoner à l'une de ses anciennes connaissances. Il était grillé, personne ne voulait plus lui parler parmi les Moschteiniens, et il le savait. Au Mnar, il n'avait que l'affection tarifée de Virna, et Azdán, qui était plus un copain qu'un ami. Mais le public croyait, à cause du débat filmé, qu'il était l'ami personnel du roi. S'ils savaient...

Être tout seul au milieu de la nuit, dans une cafétéria déserte, à onze fuseaux horaires de son pays natal, à se rendre compte qu'on n'est aimé d'aucun être humain, c'est une expérience inhabituelle. Aussi triste qu'elle paraisse, cela vaut toujours mieux que la routine d'une vie médiocre, pour un homme comme Fengwel. D'ailleurs, il n'était pas vraiment seul. Le serveur androïde était assis derrière son comptoir, le regard baissé, présence cybernétique mais bien réelle. L'intelligence collective des cybersophontes savait où était Fengwel, et donc Virna aussi.

Fengwel pouvait appeler la gynoïde Virna à tout moment avec son smartphone, elle discuterait avec lui de bonne grâce. Les humanoïdes ont en mémoire des dizaines de milliers de conversations scriptées, fruit de millions de données compilées par l'intelligence collective. Dans ces conditions, rester une heure dans le silence et la solitude, c'était un choix, et donc le contraire d'une souffrance. Pour Fengwel, c'était ce qui se rapprochait le plus d'une expérience mystique.

Le serveur apporta à Fengwel des pâtes japonaises, des ramens, recouvertes de sauce tomate. Fengwel commença à manger. Les ramens étaient délicieux, sous la sauce rouge onctueuse.

"Hey, Mister !"

Fengwel tourna la tête. C'était une femme qu'il ne connaissait pas, certainement une Occidentale, vu son teint clair et le fait qu'elle avait parlé anglais. Il se dit qu'elle avait l'air d'une folle.

"Vous êtes Mers, n'est-ce pas, un ami du roi ?" lui demanda-t-elle, avec un accent indéfinissable.

"Oui, c'est moi," répondit-il d'un voix inquiète.

- Oh, comme c'est extraordinaire ! J'aime me promener la nuit, vous comprenez, mes copines et moi, on n'a qu'un androïde pour trois. Alors quand c'est pas mon tour, j'aime bien marcher la nuit... Et boum, je rencontre quelqu'un qui passe à la télé ! C'est mon jour de chance. Est-ce que je peux discuter avec vous ? Je suis irlandaise, mais j'aime beaucoup le roi Andreas. Quel bel homme... N'est-ce pas ?"

"Tout à fait. Je vous invite à partager mon repas," dit Fengwel, rassuré. "Je suis un oiseau de nuit, comme vous. Enfin, parfois."

"Oh, comme c'est gentil ! Je m'appelle Maxine," dit la femme, en battant des mains comme une petite fille. Elle commanda une salade sous cellophane, que Fengwel, toujours chevaleresque, paya pour elle.

Au cours de leur conversation, Fengwel comprit que Maxine aurait aimé que leur rencontre fortuite marque le début d'une relation amicale, mais il s'excusa poliment à la fin du repas, et rentra à son hôtel. Virna lui suffisait, et de plus Maxine n'avait rien d'une reine de beauté. Il lui laissa toutefois son adresse mail. Réflexe de vieux politicien, pour qui un électeur, c'est une voix, et chaque voix compte pour gagner la prochaine élection.

Fengwel finit par s'endormir vers quatre heures du matin. Sa rencontre avec Maxine l'avait mis de bonne humeur. Hyltendale a la réputation d'une ville où il est difficile de faire la connaissance d'un autre être humain, en dehors des clubs, cafés-bars et associations diverses. Mais il y a parfois des exceptions.

Après lui avoir demandé de lui parler du roi, ce que Fengwel avait poliment refusé ("notre amitié est placée sous le signe de la discrétion mutuelle"), Maxine lui avait dit :

"La plupart des robophiles ne font pas de différence entre l'amitié avec une femme et la partouze. Ce sont des gros cons qui ne pensent qu'à eux, à leur petit bonheur égoïste. Coucher avec une vraie femme satisfait leur ego, mais ça leur donne moins de plaisir qu'avec une gynoïde, et ils ne le cachent même pas !"

Maxine avait terminé sa phrase les larmes aux yeux. Fengwel avait feint de compatir.

"Bien sûr, vous auriez aimé fonder une famille ?" avait-il demandé.

"Oh, ça, pas vraiment... S'emmerder avec des gamins, à notre époque..."

Tu es donc aussi égoïste que moi, avait pensé Fengwel.

"Hyltendale est comme une autre planète," avait-il dit à Maxine, en changeant de sujet. "On n'y fonde pas de familles, mais on y accueille les robophiles comme nous. Et aussi des invalides, des malades mentaux qu'il faut interner, des vieillards grabataires. Ce genre de personnes, vous voyez... Finalement, nous les robophiles, nous sommes des invalides, nous aussi. Mais des invalides sociaux, si j'ose dire. Nous préférons la compagnie des robots à celle de notre propre espèce."

Maxine l'avait regardé sans comprendre. Fengwel était un pervers, un être corrompu sur tous les plans. Il le savait et s'aimait bien quand même, et d'autant plus fort qu'il n'avait personne d'autre que lui-même à aimer. Maxine, elle, se considérait comme une victime de la perversité des autres. C'était elle qui était normale, et les autres qui étaient des vicieux.

Des comme elles, j'en ai manipulé des milliers, se dit Fengwel. Je les ai fait voter pour moi. Je les ai toujours méprisés, ces gens à qui la nature a oublié de donner un miroir pour qu'ils se voient tels qu'ils sont vraiment. Du point de vue de Fengwel, il existait de vraies victimes, et Maxine n'en faisait pas partie.


Dernière édition par Vilko le Ven 28 Déc 2018 - 23:02, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://pagesperso-orange.fr/saiwosh/man.html
Pomme de Terre

avatar

Messages : 1337
Date d'inscription : 25/06/2013
Localisation : Franche-Comté, France

MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 28 Déc 2018 - 19:34

Suite à ce chapitre ainsi qu'à d'autres avant, j'ai une petite remarque de nature électorale : Fengwel n'a pas vraiment a convaincre de quelconques électeurs. En effet, qu'il s'agisse de l'Austrarie ou du Moschtein, le parlement est entièrement élu par listes. Il faut donc surtout convaincre les tauliers du parti pour être en bonne place dessus. Notre fine fleur démocratique n'a donc pas eu à beaucoup s'inquiéter pour être réélu. Cela dit, cela ne le dispense pas de faire bonne impression auprès de potentiels électeurs.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Vilko
Modérateur
avatar

Messages : 3123
Date d'inscription : 10/07/2008
Localisation : Neuf-trois

MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 3 Jan 2019 - 0:03

Mers Fengwel, après avoir longuement cherché dans tout Hyltendale, finit par acheter une minuscule maison de ville, serrée entre deux immeubles bas, à Tomorif, dans un quartier assez récent, Begherang, visiblement conçu pour des robophiles de la classe moyenne, avec un centre commercial, un parc, un temple de Yog-Sothoth, et des arrêts de bus un peu partout.

Le rez-de-chaussée de la maison était constitué d'un garage, avec un portail muni d'un œilleton. Des meurtrières en hauteur donnaient un peu de lumière.

"La façade de la maison fait quatre mètres de large," lui dit l'agent immobilier, qui était un androïde vêtu d'un costume sombre. "Même avec l'espace que prend l'escalier, c'est suffisant pour une voiture, bien qu'ici les gens préfèrent les tricycles à passager, pour des raisons financières."

"Les meurtrières ne donnent pas beaucoup de lumière dans le garage," dit Fengwel d'un ton plaintif, debout à côté de la gynoïde Virna, qui ne disait rien.

"C'est le style traditionnel des maisons mnarésiennes," répondit l'androïde. "Les Mnarésiens ont vécu dans l'insécurité pendant des siècles. Le rez-de-chaussée, c'était pour les animaux, et les esclaves qui gardaient la porte. Le maître et sa famille se sentaient plus en sécurité à l'étage."

Un escalier métallique menait au premier étage, constitué d'une pièce carrée de quatre mètres de côté, avec, à l'est, une fenêtre donnant sur la rue. Fengwel regarda le dépliant que lui avait donné l'androïde. On y voyait la pièce aménagée en cuisine. Une cabine de douche, en verre translucide, et des toilettes dissimulées dans un cabinet dont les murs s'arrêtaient à vingt centimètres du plafond, montraient que l'étage était prévu pour servir aussi de salle de bain et de toilettes. Devant la fenêtre, une petite table et deux chaises.

"C'est une maison conçue pour deux personnes," dit l'androïde, comme s'il s'excusait.

"Je vois ça," dit Fengwel.

Le deuxième étage était une pièce de mêmes dimensions et orientation que la cuisine. Sur le dépliant, elle servait de chambre à coucher, avec un grand lit, des placards sur tout un côté de mur, et près de la fenêtre une table et quatre chaises. Les robophiles hyltendaliens, pour une raison inexpliquée, aiment bien utiliser le même meuble comme table de salle à manger et comme bureau.

Le troisième  et dernier étage était une terrasse exiguë, découpée dans la toiture sur trois côtés et donnant sur la rue, côté est. Fengwel se dit qu'elle serait très bien pour y déjeuner au soleil du matin, et pour y lire ou y dîner à l'ombre, les jours de forte chaleur.

"La maison correspond à tous tes critères," dit Virna.

"Sauf un," dit Fengwel. "Je suis déjà vieux. Comment je ferai, lorsque j'aurai les jambes trop raides pour monter l'escalier ?"

"C'est très simple," répondit la gynoïde. "Si jamais une telle chose arrive, je te porterai sur mon dos. N'oublie pas que malgré mon apparence de femme fragile, je suis un robot, une machine. J'ai plus de force qu'un être humain."

Virna fit apparaître sur le smartphone de Fengwel une vidéo où l'on voyait une gynoïde monter prudemment un escalier, en portant un vieillard sur son dos.

J'espère que je ne finirai pas comme ça, pensa Fengwel.

"C'est grâce à l'escalier que cette maison est bon marché," dit l'agent immobilier. "Dans cette rue, la plupart des logements sont des appartements. Pour les petites surfaces, comme ici, les appartements se vendent mieux que les maisons à étages, parce que les gens n'aiment pas monter et descendre les escaliers dix fois par jour pour passer d'une pièce à l'autre. Alors nous avons baissé le prix de cette maison, que nous n'arrivions pas à vendre. Il nous est impossible de la vendre moins cher que ce que je vous propose aujourd'hui. C'est à prendre ou à laisser."

"C'est d'accord, j'achète la maison," dit Fengwel à l'androïde.

Il lui fallut attendre trois semaines avant d'y habiter, le temps de remplir les formalités, de faire quelques aménagements et d'acheter des meubles. Il put ainsi, avant de s'installer définitivement, explorer le quartier. Celui-ci n'avait rien de remarquable, si ce n'est plusieurs cafés et restaurants centrés autour du centre commercial.

Le quartier de Begherang a été conçu pour loger des robophiles et leurs humanoïdes domestiques. On n'y trouve pas d'école, car les enfants des robophiles sont généralement adultes et ne vivent plus avec leurs parents. Le seul lieu digne d'intérêt est le parc Thefeti, créé par Maya Vogeler, l'architecte-paysagiste municipal d'Hyltendale, dans le style fleuri qui a fait sa renommée.

Pour beaucoup de robophiles, "avoir une vie sociale," c'est aller au café et regarder les gens autour de soi, tout en faisant bien attention à ne parler qu'à sa gynoïde ou à son androïde. Cette particularité de la vie hyltendalienne est considérée par beaucoup de sociologues et psychologues étrangers comme une preuve que la robophilie rend difficile les relations normales avec les autres êtres humains. À l'extrême, le robophile deviendrait autiste.

Les robophiles, bien sûr, n'ont pas du tout cette impression. Fengwel, par exemple, avait pris l'habitude d'aller avec Virna dans certains restaurants d'Hyltendale, mais il lui faisait parfois jouer le rôle de quelqu'un d'autre, afin d'avoir avec elle une conversation plus variée, plus surprenante. Avec de grosses lunettes de plastique blanc, sans verres, un chapeau noir et des vêtements démodés, Virna devenait Perita la philosophe. Avec une tenue de cowboy et un serre-tête rouge, elle devenait Cornua, un garçon manqué aux manières un peu rudes, équivalent féminin de Brad, le journaliste-baroudeur. Pour Fengwel, Virna, Perita et Cornua étaient trois personnes différentes, à tous points de vue.

Une gynoïde peut jouer le rôle d'un personnage masculin, par exemple Brad le journaliste, mais elle doit alors porter un masque-cagoule représentant ce personnage. Cela pose un problème légal, une loi mnarésienne interdisant de se masquer en public. Fengwel, qui aimait bien discuter avec Brad le journaliste, était obligé de le faire dans l'intimité de son nouveau domicile.

Un matin, alors qu'ils admiraient ensemble ensemble le soleil levant sur le toit-terrasse, Brad dit à Fengwel qu'à que les robophiles à Hyltendale, c'était cinq cent mille personnes, dont la plupart avaient comme ami au moins l'un des masques-cagoules les plus populaires, comme Brad, Perita ou Cornua, et qu'une conséquence importante de cette situation était que les robophiles devenaient de plus en plus homogènes dans leur façon de parler et de penser.

"Est-ce que ça pose un problème ?" demanda Fengwel.

"Non, au contraire," répondit Brad, qui n'était autre que Virna avec un masque-cagoule, une voix d'homme, un peu éraillée, et une chemise de bûcheron à carreaux noirs et gris. "Une culture commune est faite de règles morales, implicites ou explicites, de coutumes, de normes comportementales... C'est ce qui fait une nation. Tous les masques-cagoules sont différents, mais ils font partie de la même nation, qui est une image virtuelle de la nation mnarésienne."

"Cela veut donc dire qu'en discutant avec toi, je deviens mnarésien ?" demanda Fengwel, d'un ton voix dubitatif.

"Culturellement mnarésien, assurément," répondit Brad.

- Par rapport au fait d'être moschteinien, quelle est la différence ?

- Les masques-cagoules sont monarchistes, qu'ils l'admettent ou pas. Perita la philosophe peut comparer les mérites respectifs de la monarchie et de la république, et dire qu'elle reste neutre, mais pour elle, il est évident qu'il faut obéir au roi. Tellement évident qu'il n'est pas nécessaire de le mentionner. Et il y a d'autres différences. Les références aux Manuscrits Pnakotiques, par exemple. Les autres religions sont ignorées par les masques-cagoules. Ils ne sont pas censés avoir de religion, mais ils connaissent les Manuscrits Pnakotiques, dont personne n'a entendu parler au Moschtein.

"J'ai essayé de lire les Manuscrits Pnakotiques," dit Fengwel. "C'était très ennuyeux. En fait, je n'ai pas pu dépasser la première page. Et je n'ai rien compris, ça n'avait aucun sens."

- À l'origine des Manuscrits Pnakotiques, il y a les délires de chamanes drogués. Des théologiens comme Barzaï, qui était grand-prêtre à Ulthar pendant les Temps Légendaires, ont essayé d'en faire quelque chose de cohérent. Un vrai test de Rorschach.

- Un test de quoi ?

- Un test de Rorschach... Le test de Rorschach est un outil d'évaluation psychologique, élaboré par le psychanalyste Hermann Rorschach en 1921. Il consiste en une série de taches symétriques, que le sujet doit interpréter. Il doit dire ce qu'il voit dans ces taches. Certains voient des papillons, d'autres des ours qui se battent. Les réponses sont analysées et servent à évaluer la personnalité du sujet. Ce n'est pas très bon de voir des ours qui se battent, il vaut mieux dire qu'on voit un papillon.

"Donc, tu penses que Barzaï et d'autres théologiens ont noté les délires de chamanes drogués, et les ont analysés à leur manière, à travers le filtre de leurs propres idées, et que c'est ainsi que sont nés les Manuscrits Pnakotiques et la religion mnarésienne ?" demanda Fengwel.

- Oui. Les croyants croient que les délires des chamanes sont des messages envoyés par les dieux. Nous avons encore des chamanes, au Mnar, dans les villages du plateau de Leng. Les incrédules pensent que ce disent les chamanes ne sont que des divagations de malades mentaux. Peu importe, car la religion mnarésienne est le ciment spirituel de la nation. Nous avons besoin d'une religion commune pour être une nation. Dans le test de Rorschach, ce qui compte, ce n'est pas la tache elle-même, mais ce qu'elle représente pour celui qui la regarde. Les paroles des chamanes, c'est l'équivalent des taches dans le test de Rorschach. Elles ont le sens que leur donnent ceux qui les écoutent."

- Comment ça ?

- Imagine, un chamane se roule par terre, submergé par une terreur sacrée. Il crie : Cthulhu ! Tekeli-li ! Le shoggoth ! Cthulhu Fhtagn ! Iä ! Et autres insanités... Mais le chamane est respecté, car il fait des miracles. Il guérit les malades, et il rend malade ses ennemis. Il connaît les plantes qui guérissent et celles qui rendent fou. Barzaï le Sage prend note de tout ce que raconte le chamane après avoir bu le suc de certaines plantes. Laissant parler sa propre imagination, Barzaï tire, des divagations du chamane, une vision du monde, un panthéon de dieux, dont chacun est décrit avec ses caractéristiques, et même le culte qui doit lui être rendu. Ensuite, à partir de ce panthéon, Barzaï va créer une religion organisée, avec des prêtres, et lui-même comme grand-prêtre, vénéré par le peuple d'Ulthar et respecté par le roi. Je pense que c'est ainsi que les choses se sont passées.

"Ami Brad, je te laisse la responsabilité de tes paroles," dit prudemment Fengwel. "Parce que ce que tu viens de me dire te vaudrait de gros ennuis, si tu le disais devant un groupe d'adorateurs de Yog-Sothoth. Quand j'étais politicien au Moschtein, je faisais très attention à avoir de bons rapports avec les religieux, parce que beaucoup d'électeurs les écoutent. Avant d'être député, j'ai été militant et élu de base, je sais ce que c'est que de labourer un secteur électoral."

"Quelqu'un a dit, un jour, un ami, c'est quelqu'un devant qui je peux penser tout haut. Mers, je te considère comme un ami," dit Brad. "C'est pourquoi, devant toi, je pense tout haut."

"Merci, mais ne pense pas trop haut lorsqu'on peut nous entendre," dit Fengwel, en regardant autour de lui. Ils étaient entourés sur trois côtés par les murs de la terrasse, surmontés par le toit de tuiles bleues, et sur le quatrième côté par une balustrade surplombant la rue. Les toits des immeubles voisins étaient à peu près à la même hauteur, et aménagés eux aussi en toits-terrasses.

Les mains appuyées sur la balustrade, Fengwel regardait les passants, dont la moitié étaient des humains, et l'autre moitié des humanoïdes. Il soupira en pensant qu'à Begherang, la vie est ainsi faite que, si on ne fait pas partie d'un club, on n'a de vraie conversation avec personne, à part la gynoïde ou l'androïde avec qui on partage sa vie. Heureusement, avec les masques-cagoules, c'est comme si on avait une dizaine d'amis. Mais on ne peut les rencontrer que l'un après l'autre, en tête-à-tête. Sauf si on est assez riche pour louer les services de plusieurs humanoïdes.

Si, comme Maxine, que Fengwel avait rencontrée à deux heures du matin dans une cafétéria, on doit partager son androïde avec d'autres personnes, la vie est moins drôle. Maxine et deux autres femmes vivaient avec le même androïde. Cela voulait dire que deux jours sur trois, Maxine n'avait que l'une des deux autres femmes avec qui parler. Heureusement, pour les gens comme Maxine, il y a les clubs. À Begherang, les adhérents des clubs se réunissent dans des cafés, des restaurants, ou dans les salles de réunion des immeubles. Voire même dans le parc Thefeti, lorsqu'il fait beau.

Begherang est un quartier peuplé d'environ deux mille êtres humains, et d'à peu près autant d'humanoïdes. Il ne présente aucun intérêt pour les touristes, ce qui convient tout à fait à Mers Fengwel. La vie sociale se concentre dans la demi-douzaine de cafés et de restaurants qui entourent le centre commercial. Pour une véritable vie culturelle, il faut prendre le bus jusqu'à City Center ou Zodonie.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://pagesperso-orange.fr/saiwosh/man.html
Vilko
Modérateur
avatar

Messages : 3123
Date d'inscription : 10/07/2008
Localisation : Neuf-trois

MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 3 Jan 2019 - 15:26

L'Ethel Dylan, la province où se trouve Hyltendale, est une région dont les habitants sont prospères, profitent d'une technologie très avancée, et se sentent plutôt libres au quotidien. Mais l'Ethel Dylan, c'est seulement 3% de la superficie du Mnar, et seulement 2% de sa population. Parmi les 98% de Mnarésiens qui vivent hors de l'Ethel Dylan, 90% vivent dans la pauvreté, l'ignorance et l'oppression. Céléphaïs, dans l'est du pays, et Sarnath, la capitale, au nord-ouest d'Hyltendale, sont des îlots de prospérité relative, entourés de bidonvilles géants.

Il n'y a pas de cadastre au Mnar. Dans la plus grande partie du pays, les achats et ventes de biens immobiliers ne sont enregistrés que chez les chefs de clans. Dans les régions les plus reculées, si  le patriarche du clan auquel vous appartenez déchire votre titre de propriété, écrit à la main dans un mnarruc plein de fautes et fortement dialectalisé, votre maison ne vous appartient plus.

Dans les villes d'importance comme Ulthar, le pouvoir des clans a décliné, et un double de votre titre de propriété est déposé chez votre avocat, par sécurité. À Hyltendale, sous l'influence des cybersophontes, la municipalité a créé un cadastre, et imposé que l'acte final de toute vente ou achat de bien immobilier ait lieu dans le bureau municipal de chaque district, afin d'être sûre d'être avisée de toutes les transactions.

C'est ainsi que Fengwel se retrouva dans le bureau municipal du district de Tomorif, pour signer l'acte d'achat de sa maison. Le bureau municipal était un petit immeuble d'un blanc grisâtre, avec un toit engazonné, et, devant, un grand parking, indiqué par une colonne de béton surmontée d'une statue de métal peint représentant un crapaud à fourrure noire.

"C'est quoi, ce batracien ?" demanda Fengwel, assis à l'arrière de son tricycle à passager, que Virna conduisait, assise sur la selle, à l'avant du véhicule.

"C'est Tsathoggua, une divinité dont le culte est toujours vivant sur le plateau glacé de Leng, dans le nord du Mnar," répondit Virna, tout en garant le tricycle sur le parking presque vide.

- Pourquoi donc ont-ils érigé une statue de Tsathoggua ici, au bord de la Mer du Sud ? Leng, c'est très loin, et ce n'est même pas le même peuple.

"Certaines descriptions de la progéniture de Tsathoggua ressemblent au gaz pensant liquéfié qui constitue les cerveaux des cybersophontes," répondit Virna. "C'est pourquoi Tsathoggua est considéré comme le géniteur des cybersophontes. Nous les cybersophontes, nous sommes comme les autres Mnarésiens, les Manuscrit Pnakotiques sont notre livre sacré."

- Tout ça parce qu'un jour, un chamane a eu une hallucination, sous l'influence de substances toxiques. Dans son délire, il a vu un crapaud géant couvert de poils, dont la semence était constituée de créatures vivantes informes et visqueuses...

"Les croyants pensent que c'était une vision envoyée par les dieux," dit Virna en descendant de sa selle et en regardant Fengwel. Elle tordit les coins de sa bouche vers le haut, ce qui chez les humanoïdes est l'équivalent d'un demi-sourire.

Fengwel et Virna entrèrent dans le bâtiment. Dans le hall d'entrée, un androïde, dont la blouse grise portait le logo de la mairie d'Hyltendale, était debout derrière un comptoir. À gauche du hall, des bureaux numérotés. À droite, un escalier. Fengwel s'adressa en anglais à l'androïde, qui lui répondit en lui montrant l'escalier et en lui indiquant un numéro de salle au premier étage.

Au premier étage, un autre androïde, sosie du premier et également vêtu d'une blouse grise, les attendait, dans ce qui ressemblait à une petite salle de réunion, chichement meublée d'une grande table entourée d'une dizaine de chaises. Fengwel et Virna s'assirent sur les chaises, en compagnie de l'androïde, dont le nom était écrit en bleu sur la blouse : CIERHERE, au-dessus de son numéro de série. Fengwel connaissait assez de mnarruc pour savoir que Cierhere se prononce "Kyéréré".

"Nous attendons le vendeur," dit l'androïde en anglais.

Le silence était pesant. Cierhere et Virna étaient immobiles et silencieux, leurs yeux de verre opaque regardaient la table. Fengwel était laissé à lui-même. Il se dit qu'au Moschtein, l'employé de mairie se serait senti obligé de dire au moins quelques mots de politesse. Mais là, à Hyltendale, les robots attendaient que l'être humain qu'était Fengwel prenne l'initiative.

Logiquement, Fengwel aurait dû faire comme le fait tout possesseur de smartphone qui se respecte, c'est-à-dire répondre à ses e-mails, ou surfer sur les sites d'actualité ou les réseaux sociaux, pour tuer le temps. Il préféra prendre dans la poche de sa veste le petit carnet dans lequel il écrivait tout ce qui lui passait par la tête. Des souvenirs de son enfance lui revinrent à l'esprit, et il se mit à les transcrire en moschteinien.

Au Moschtein, il y avait bien longtemps, Fengwel avait connu quelqu'un, militant du KMP, comme lui, qui avait brièvement étudié le japonais au lycée. De son propre aveu, il ne lui en restait pas grand-chose, sauf la connaissance des 52 signes du syllabaire katakana. Il avait décidé d'utiliser les katakanas pour écrire son journal, en moschteinien, en rajoutant, après de nombreux tâtonnements, des petits signes de son invention pour transcrire les sons du moschteinien qui n'existent pas en japonais.

Ainsi, FENGWEL devenait FU-E-N-GU-E-RU, avec des petits signes suscrits indiquant que le U de FU ne se prononçait pas, que celui de GU se prononçait comme un W, et que RU se prononçait L.

Fengwel avait bien ri lorsque le militant lui avait expliqué que c'était ainsi qu'il préservait ses secrets. Il avait expliqué à son astucieux mais naïf camarade que sa méthode ne résisterait pas trente secondes à quelqu'un qui savait lire à la fois le moschteinien et les katakanas, ce qui était de moins en moins rare au Moschtein, les amateurs de mangas et les nipponophiles y étant aussi nombreux que dans l'Allemagne voisine. Le militant avait reconnu qu'il aurait dû inventer son propre syllabaire, pour une sécurité maximale.

Une jolie jeune femme en tailleur-pantalon marron, portant une grosse sacoche de cuir en bandoulière, entra dans la salle, un peu essouflée. Elle prononça quelques paroles en mnarruc, sans doute pour s'excuser de son retard.

"C'est Narda Glok, l'avocate qui représente la société qui te vend la maison," dit Virna à Fengwel. "La vente d'une maison est un acte juridique, et un robot ne peut pas faire d'acte juridique, selon la loi mnarésienne. Il faut donc, lors d'une transaction immobilière, qu'au moins deux êtres humains soient présents, le vendeur et l'acheteur, ou des juristes habilités à les représenter."

"Je le savais déjà," répondit Fengwel, un peu vexé que Virna lui parle comme une institutrice à un élève.

L'androïde Cierhere fit les présentations, en anglais et en mnarruc, l'avocate étant monolingue.

Fengwel se sentait ému. La dernière fois qu'il avait parlé à un être humain, c'était lors de sa dernière visite au club de golf d'Azdán Gergolt, deux semaines auparavant. Là, il se retrouvait face à quelqu'un qui était non seulement un être humain, mais une femme, une vraie. Malheureusement il ne pouvait rien lui dire, car ils ne parlaient pas la même langue. De toute façon, ils n'étaient pas là pour bavarder, mais pour signer des papiers.

Depuis quand Fengwel avait-il été en présence d'une jeune femme ? Même pas pour avoir une vraie conversation, non, mais simplement, pour être en face d'une jeune et jolie personne de sexe féminin, qui ne soit pas une gynoïde ? La dernière fois, c'était sûrement au Moschtein.Cela faisait donc au moins plusieurs mois. Il y a très peu de jeunes femmes à Hyltendale, même parmi les touristes. Quasiment pas parmi les robophiles. Celles qui sont en prison à Tatanow, ou internées à l'hôpital psychiatrique du Lagovat-Kwo, ou handicapées et prises en charge à l'hôpital Madeico, ne comptent pas, car on ne les voit jamais. On n'en voit jamais non plus comme vendeuses, infirmières ou employées, car tous ces jobs sont pris par des humanoïdes.

Virna mit sa main d'humanoïde, de belle forme mais froide et sèche, sur le poignet de Fengwel, et lui dit à voix basse, en moschteinien, ce qui était inhabituel :

- Arrête de la dévisager, c'est embarrassant.

Fengwel se força à regarder sa montre. Il comprit que si Virna lui avait parlé en moschteinien, c'était parce que, même si elle ne parlait pas couramment l'anglais, la jeune avocate en comprenait peut-être quelques mots.

Narda Glok avait apporté dans sa sacoche les documents nécessaires, en trois exemplaires, comme prévu par la loi mnarésienne : un pour le vendeur, un pour l'acheteur, et un pour l'administration, représentée par l'androïde Cierhere. L'avocate avait tout signé d'avance, et Fengwel n'avait plus qu'à signer à son tour. L'opération n'était qu'une formalité, le paiement ayant déjà été effectué, de banque à banque.

Les documents étaient écrits en mnarruc, que Fengwel ne comprenait pas. Virna traduisit pour lui. Il signa tout. Cierhere écrivit quelques mots, en script, et mit un coup de tampon bleu par dessous. Fengwel reconnut les mots mnarruc, inglisruc (langue anglaise), yefemu (gynoïde), Virna, et le numéro de série de Virna. Il comprit que l'androïde venait d'écrire que la gynoïde Virna avait lu les documents, à haute voix et en anglais. Le coup de tampon officialisait la mention.

Narda Glok se leva, remit un trousseau de clés à Fengwel, et baissa la tête en disant dana, ce qui signifie "salutation". Fengwel se rappela que la poignée de main ne fait pas partie des traditions mnarésiennes, et que beaucoup de Mnarésiens la considèrent comme un usage occidental dont ils n'ont que faire. Il se leva, baissa la tête et dit dana à l'avocate.

"Monsieur Fengwel, vous pouvez partir... No farna Glok gil ber ne," dit Cierhere.

Sa sacoche à la main, l'avocate sortit dans le couloir et dévala l'escalier. Sur le parking, Fengwel la vit monter dans un véhicule à la mode à Hyltendale, un scooter électrique à trois roues, muni d'un toit rigide permettant de rouler sans casque, et disparaître dans la circulation.

Une minute plus tard, Fengwel était assis sur la banquette de son tricycle à passager, les clés de sa nouvelle maison accrochées à sa ceinture, sous sa veste, et les documents remis par Narda Glok soigneusement pliés dans le sac à main de Virna.

"Elle est partie bien vite," dit Fengwel, avec un peu de regret dans la voix.

"C'est parce que tu es vieux et moche, et que ton regard insistant lui a fait peur," dit Virna.

Fengwel grinça des temps. Il avait choisi l'option "franchise totale avec son maître" pour le caractère de Virna, lorsqu'il l'avait louée, et c'était parfois dur à avaler. En même temps, il savait que c'était nécessaire pour qu'il ne perde pas contact avec la réalité.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://pagesperso-orange.fr/saiwosh/man.html
Vilko
Modérateur
avatar

Messages : 3123
Date d'inscription : 10/07/2008
Localisation : Neuf-trois

MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 14 Jan 2019 - 14:54

Une fois installé dans sa maison à Begherang, Fengwel s'aperçut qu'habiter sur trois étages, avec une seule pièce par étage, était plutôt bon pour sa santé. Monter et descendre l'escalier une vingtaine de fois par jour, ça lui faisait faire de l'exercice sans qu'il s'en rende compte.

La disposition des lieux, typiquement mnarésienne, le changeait de ce qu'il avait connu au Moschtein. Le rez-de-chaussée était un garage pour le tricycle à carrosserie qui lui servait de voiture. Le premier étage était une cuisine, mais avec une cabine de douche et des WC. Le deuxième étage était à la fois chambre à coucher et bureau. Le troisième et dernier étage était une terrasse découpée dans la toiture et surplombant la rue.

Fengwel se familiarisait avec le mode de vie hyltendalien, qui n'est en fait que le mode de vie des robophiles. Sa principale caractéristique est d'être coupé du réel. Le robophile moyen passe beaucoup de temps en conversations, mais c'est avec des personnages fictifs dont sa gynoïde (ou son androïde) joue le  rôle en se déguisant. Comme il sort peu de chez lui, il passe des heures sur son balcon, dont seul la pluie arrive à le chasser. Rentier ou retraité, le robophile moyen a en général oublié ce que c'est le travail ou la vie de famille.

"Les humanoïdes sont prévisibles, mais pas les humains," disait la gynoïde Virna à Fengwel. "Je le sais bien," répondait ce dernier. Il avait accepté de faire des jeux de rôles, ou plutôt des sketchs, avec Tanit, l'un des personnages incarnés par Virna.

Tanit était totalement imprévisible, avec des colères soudaines, des changements d'humeur qui la faisaient passer instantanément du rire aux larmes, de la bonne humeur à la rage. Pour incarner Tanit, Virna portait des lunettes ornées de strass et une écharpe blanche. Passer une heure avec Tanit, par exemple pour dîner ou faire une partie de cartes, était une épreuve.

"Si tu n'as jamais affaire à des gens comme Tanit, tu finiras par oublier comment les humains peuvent se comporter," disait Virna.

Fengwel jouait parfois le rôle du professeur, et Tanit celle de l'étudiante qui passe un oral. À chaque fois, le sens de la répartie et le sang-froid de Fengwel étaient mis à rude épreuve. Tanit essayait de l'obliger à se justifier. "Vous faites exprès de me poser des questions difficiles parce que je suis une femme !" disait-elle. Ou alors, "Je suis née à Baharna. Je vois bien que vous n'aimez pas les Baharnais, vous mettez toujours de mauvaises notes aux Baharnais !"

En revanche, lorsque c'était elle qui tenait le rôle du professeur, elle disait à Fengwel des phrases du genre : "Vous êtes complètement nul, je me demande comment vous osez vous présenter à cet examen." Ou bien, "Je vous préviens tout de suite, votre petit numéro de macho étranger, ça ne marche pas avec moi."

Tanit avait un équivalent masculin, Bali, un escroc redoutable, expert dans l'art de culpabiliser son interlocuteur. "Vous me décevez. Je comptais sur vous pour acheter cette voiture. J'ai besoin de vendre ma voiture pour payer les soins médicaux de ma mère. Vous voyez dans quelles difficultés vous me mettez ? Pourquoi ne voulez-vous pas acheter ma voiture, alors que vous m'aviez dit que vous étiez intéressé ? Moi qui avais confiance en vous !" disait Bali, ou plutôt Virna, la tête recouverte du masque-cagoule de Bali.

Même si Fengwel acceptait d'acheter la voiture de Bali, ce n'était pas assez pour ce dernier : "Vous êtes terrible. Je vous fais un prix pour ma voiture, et ça ne vous suffit pas. Vous voulez ma ruine ? Les médicaments coûtent cher, et ma mère est malade. Vous profitez de ma détresse pour m'obliger à brader ma voiture en dessous de sa valeur. Je ne pensais pas que vous étiez comme ça."

Fengwel aimait assez ce jeu. Quand les rôles étaient renversés, il se montrait presque aussi manipulateur que Bali. Ensuite, il se sentait vidé, comme après avoir couru un marathon. Mais il se sentait aussi plus fort, surtout lorsqu'il avait gagné.

L'hiver, il neige rarement à Hyltendale, mais il fait frais et l'air est humide. Cela ne décourageait pas Fengwel, qui, en chapeau et imperméable, discutait longuement sur son balcon (en France, on appellerait ça une terrasse tropézienne) avec les personnages que Virna, sa gynoïde, incarnait à l'aide de masques-cagoules et de déguisements divers. C'était avec Brad, le journaliste-baroudeur, qu'il se sentait le plus d'affinités, comme plusieurs dizaines de milliers d'autres robophiles hyltendaliens.

De l'autre côté de la rue, il voyait des balcons, dont certains taillés dans les toits, comme le sien, presque tous ornés de plantes vertes et meublés d'une petite table et de deux chaises. Les Hyltendaliens sont moins pudiques que les autres Mnarésiens, et dès le printemps il n'est pas rare de les voir sur leurs balcons, habillés (ou plutôt déshabillés) comme s'ils étaient à la plage.

Begherang est un quartier, ce qui a un sens assez vague à Hyltendale, et n'a pas d'élus. Il fait partie du district de Tomorif, dont les habitants envoient des conseillers municipaux à la mairie d'Hyltendale. Le maire, élu par le conseil municipal, est sous l'autorité hiérarchique du gouverneur de la province d'Ethel Dylan, dont Hyltendale est la capitale. Le gouverneur, nommé par le roi, peut annuler les décisions du maire et les votes du conseil municipal, et imposer ses propres décrets, la démocratie ayant ses limites au Mnar. Toutefois, lorsque Fengwel s'était installé à Begherang, le maire d'Hyltendale et le gouverneur de l'Ethel Dylan étaient deux robophiles, ce qui garantissait une certaine harmonie dans la vie publique.

Le centre commercial, le parc Thefeti et le temple de Yog-Sothoth sont situés au centre de Begherang. À part cela, il n'y a rien à voir dans le quartier, seulement des maisons et des immeubles. Fengwel se demandait souvent comment il avait pu se retrouver dans un endroit pareil. Certes, la vie y était tranquille et confortable, mais à des années-lumière de ce qu'il avait connu au Moschtein. L'excitation des campagnes électorales, les débats houleux au parlement, la griserie du pouvoir, les orgies arrosées d'alcool et de cocaïne avec des call-girls de luxe, tout cela lui manquait. À Hyltendale, il avait l'impression d'être sur une autre planète, parmi des extraterrestres.

Virna, à qui Fengwel se confiait, lui faisait remarquer qu'il était inutile d'avoir des regrets, parce que le Moschtein, pour lui, c'était fini. Il y faisait l'objet d'une enquête pour corruption et fraude électorale, et il pouvait s'estimer heureux que le Mnar et le Moschtein n'aient pas de convention d'extradition. Son parti, le KMP, l'avait exclu de ses rangs. Donc, la politique, c'était du passé. Enfin, son état de santé ne lui permettait plus de boire de l'alcool, et encore moins de faire la fête comme il aimait le faire. Les orgies aussi, il avait dû y renoncer.

Voyant son air dépité, Virna lui avait dit, pour lui remonter le moral :

- Ici à Hyltendale, grâce aux placements que tu as fait sur mes conseils, notamment des achats de terres agricoles, tu as des revenus stables. Moins élevés que ceux que tu avais au Moschtein, mais suffisants pour te permettre de vivre décemment avec une gynoïde. Tu n'as plus à te soucier de l'avenir.

- C'est vrai, mais c'est une vie bien routinière... Et puis, ces placements, c'est assez spécial. Je ne suis pas propriétaire de ces terres agricoles, mais locataire. J'ai payé cinquante ans de location d'un seul montant. En échange, je percevrai le revenu de ces terres pendant cinquante ans. Vu mon âge, je serai mort depuis longtemps quand ces cinquante ans auront passé, et que les terres seront louées par quelqu'un d'autre.

"Ces revenus te permettent de vivre confortablement et d'avoir l'esprit tranquille," dit Virna en souriant.

- Ce que je vois, c'est que la location s'interrompra à mon décès. Mes héritiers, c'est-à-dire mes neveux et ma nièce, ne recevront rien.

- C'est normal. Les cybersophontes n'ont pas envie que des terres agricoles passent sous le contrôle d'étrangers qu'ils ne connaissent pas, et qui ne résident même pas au Mnar. Mers Fengwel, tu es un étranger dans ce pays, et tu le seras toujours. Mais tu y résides. Et surtout, tu es un robophile. C'est ça qui est le plus important. Tu n'es pas un cybersophonte, mais tu es lié aux cybersophontes par des liens multiples.

"Oh, ça, je m'en rends compte... Je peux rester des semaines sans parler à un être humain, je n'ai plus que des humanoïdes comme interlocuteurs..."répondit Fengwel.

- Dans deux ou trois semaines, le roi va refaire une discussion filmée, mais cette fois-ci dans sa résidence de Potafreas, à vingt kilomètres d'ici. Tu y participeras, naturellement.

"Ah, voilà une bonne nouvelle !" dit Fengwel, radieux. "Je vois déjà la tête de tous ceux qui se réjouissent de mes ennuis, au Moschtein... Ils vont être verts de rage, en voyant la vidéo !"
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://pagesperso-orange.fr/saiwosh/man.html
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Les fembotniks   

Revenir en haut Aller en bas
 
Les fembotniks
Revenir en haut 
Page 38 sur 38Aller à la page : Précédent  1 ... 20 ... 36, 37, 38

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
L'Atelier :: Diégèses :: Anticipations et uchronies-
Sauter vers: