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 Les fembotniks

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Mardikhouran
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 27 Juil 2018 - 18:53

Avec des notes entre les chapitres adaptées des questions et réponses de Vilko.
Je réfléchis à̀ un format...

_________________
Fsəm-daɣz fəbrim !
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 27 Juil 2018 - 19:20

Pomme de Terre a écrit:
Je me demandais : comment se passe la transition du docteur Lorenk vers son état de cyborg ? Ca fait longtemps qu'on n'a pas eu de nouvelles. D'ailleurs est-ce que la-dite transition est toujours à l'ordre du jour, étant donné que les cyborgs ne sont plus reconnus que comme des androïdes comme les autres ?

Le docteur Lorenk a fait l'objet d'une expérience de symbiose entre un être humain et un cerveau cybernétique. Il était devenu un symbiorg. Le roi Andreas aussi. Mais finalement ces expérimentations ont été peu concluantes et abandonnées. Imagine un symbiorg ayant un accident mortel à l'étranger. Les médecins locaux extraient de son corps un cybercerveau vivant... De quoi donner lieu à de superbes photos et vidéos, mais aussi nourrir une paranoïa généralisée.

Imagine un monde où ce genre de choses arriverait. Déjà qu'on a des vidéos comme celle-ci... Il y en a de meilleures, en anglais, sur le même sujet. En gros, certains Américains croient dur comme fer que Donald Trump dispose d'une machine secrète qui lui permet de voyager dans l'avenir. C'est pour ça qu'il prend toujours les bonnes décisions...

Les cybercerveaux insérés dans les corps des symbiorgs ont été remplacés par de simples implants, plus discrets et capables de s'auto-détruire. Le docteur Lorenk est toujours dentiste signataire à la Maison Médicale Furnius. Mais les cybersophontes pourraient lui confier des missions.

PatrikGC a écrit:
IL faudrait réunir qqpart tous ces textes afin de pouvoir relire de temps à autre les divers épisodes de cette saga Smile

Ils sont déjà sur ce fil ! Very Happy

J'en suis déjà à plus d'un millier de pages, rien que pour les fembotniks... J'en ai mis quelques centaines sous forme de pdf sur ma page perso, il y a déjà longtemps. J'ai prévu d'y mettre le reste, également sous forme de pdf, au mois d'août. Mais je n'ai aucune envie de tout réécrire, ce qui serait nécessaire pour en faire un ouvrage publiable.

En revanche, je serais très honoré si ma prose servait d'inspiration à d'autres. Elle est publiée sur Internet et libre de droits : c'est de l'open source ! Very Happy
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Pomme de Terre

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 27 Juil 2018 - 21:08

Mardikhouran a écrit:
Avec des notes entre les chapitres adaptées des questions et réponses de Vilko.
Je réfléchis à̀ un format...
Comme il y a souvent une série d'histoires qui se suivent, on pourrait les regrouper ensemble sous forme de chapitres composés de différents épisodes, avec des liens vers chaque épisode/chapitre, et également mettre l'ensemble des notes relatives à ces passages en fin de chapitre, le tout sous pdf. On peut imaginer un document d'ensemble, ou plusieurs pdf plus petits, d'un gros chapitre ou de plusieurs petits réunis, peut-être plus simples à télécharger qu'un truc de 100 pages ?
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 31 Juil 2018 - 10:58

Pomme de Terre a écrit:
L'appât du gain doit aveugler ce bon vieux Mars (avec un A, Mers c'est le prénom de monsieur Elkébir)
Trop tard... Mers s'est attaché à son prénom, même si personne ne fait le rapprochement avec la commune normande où ses parents sont allés une fois en vacances ! Wink

À d'autres occasions, Fengwel raconte aussi que son prénom est une allusion à de lointaines origines françaises (plus précisément, normandes) d'une partie de ses ancêtres, du côté maternel. Un déserteur de la Grande Armée de Napoléon, paraît-il...

La famille de Fengwel raconte, plus prosaïquement, qu'il aurait dû s'appeler Mars, et que son prénom inhabituel est dû à une erreur d'un employé de l'état-civil, qui croyait sans doute, dans son ignorance, que Mers Elkébir et Marcel Kébir étaient la même personne.

--------------------------------------------------------------------------------------

Fengwel passa la veille de son départ d'Hyltendale au Golse, le prestigieux club de golf de la Côte d'Ethel, chez son ami et compatriote Azdán Gergolt. Il faisait beau, mais pas trop chaud le matin. Un temps idéal pour une partie de golf.

Les golfeurs étaient tous des amis d'Azdán, dont le surnom moschteinien, wirdin, signifie "surprenant, époustouflant". Sa personnalité extravertie et aventureuse, ses yeux bleu azur et son sourire de playboy, son prestige d'ancien sportif de niveau international, mais surtout sa réussite financière en tant que président du Golse, lui avaient ouvert les portes de la haute société hyltendalienne.

Le midi, ils déjeunèrent dans la salle à manger du club. Les convives s'étaient d'eux-mêmes répartis en deux groupes, par affinités linguistiques. D'une part, ceux qui parlaient le mnarruc, et d'autre part ceux qui parlaient l'anglais, ou plutôt sa variante simplifiée que l'on appelle le globish. Azdán parlait couramment à la fois le mnarruc et l'anglais, en plus de son moschteinien natif. L'anglais est la langue du golf professionnel, et Azdán avait été marié à une Australienne. D'esprit vif et ouvert, il avait appris le mnarruc lorsqu'il s'était installé à Hyltendale, et avait créé le Golse, en association avec un Mnarésien. C'était après son deuxième divorce, un évènement pénible qui avait coïncidé avec le déclin de sa carrière sportive.

Après le déjeuner, joyeux et bien arrosé comme il est de règle au Golse, Fengwel et Azdán se retirèrent dans le bureau d' Azdán, afin de boire un petit verre d'alcool de citron blanc, une spécialité moschteinienne, introuvable à Hyltendale. Fengwel ne manquait jamais d'en amener une bouteille à son ami Azdán lors de ses visites.

Ils étaient tous les deux seuls. Virna et les autres gynoïdes avaient été priées de laisser les deux hommes tranquilles, afin de ne pas les gêner dans leur dégustation et leur conversation privée.

"Ça fait du bien, tu sais, de parler moschteinien," dit Fengwel, affalé dans un fauteuil. "J'aime bien parler anglais, mais à force, ça fatigue... Des fois, je dois deviner ce que me dit mon interlocuteur, et d'autres fois, il me manque des mots pour m'exprimer comme je veux. Depuis que je suis arrivé ici, il y a une semaine, il n'y a qu'avec toi que je peux parler moschteinien."

"Tu pourrais parler moschteinien au moins avec les humanoïdes. Leur intelligence collective connaît toutes les langues du monde."

"Non, je veux améliorer mon anglais. Quand je me serai installé ici, comme toi, je veux pouvoir discuter avec les gens. Je suis trop vieux pour apprendre le mnarruc, alors autant parler anglais, puisque c'est la deuxième langue de tout le monde, dans cette ville."

"Comme tu veux. Au fait, j'ai quelque chose à te montrer. J'ai copié le livre d'Oskar Kilnery, Internal Combustions and Cybernetic Implants, dans mon smartphone..."

"Oui, je m'en souviens, tu m'en avais donné une copie imprimée. C'était intéressant, mais je reste sceptique."

"Tu m'as dit que tu as rencontré le roi Andreas. Tu as discuté avec lui , et il t'a même offert un verre... Alors voila, j'ai pensé à un truc..."

"Quel truc ?"

Azdán prit son smartphone, appuya sur quelques boutons, et se mit à lire à haute voix le texte en anglais :

"Les porteurs d'implants ont trois caractéristiques. La première est qu'ils sont tous d'une intelligence plutôt au-dessus de la moyenne, mais pas nécessairement très élevée. Ils doivent être capables de comprendre les problèmes, mais il n'est pas nécessaire qu'ils sachent les résoudre, puisque leur travail est d'exécuter les instructions des cybersophontes. Leur intelligence est verbale, plus que mathématique, parce que leur fonction est d'être des intermédiaires, entre l'intelligence collective des cybersophontes et les humains. Il est donc important qu'ils sachent expliquer, et même convaincre."

Fengwel se frotta le menton :

"Andreas m'a paru intelligent. Il parle bien, il a de la culture. Mais lorsque notre discussion est devenue technique, il a fait appel à son androïde. Donc, oui, ça correspond assez à Andreas."

Azdán poursuivit sa lecture : "La deuxième caractéristique des porteurs d'implants est qu'ils sont obéissants."

"Andreas a tenu à rappeler qu'il était le boss de l'androïde," dit Fengwell en hochant la tête. "Maintenant que j'y pense, ça faisait un peu surjoué. Parce qu'au final, il a juste repris à son compte la suggestion faite par l'androïde. Sans pousser trop loin l'analyse, je dirais qu'il est obéissant, en effet. J'ai déjà rencontré des types nés pour être des leaders, le genre de gars qui seraient chefs partout. Ce n'est pas le cas d'Andreas, c'est certain. Après avoir un peu discuté avec lui, je me suis dit, ce gars-là est roi parce que son père était roi. Si son père avait été plombier, il serait plombier lui aussi."

"Leur troisième caractéristique est qu'ils sont attachés aux biens matériels, aux apparences du pouvoir, ou au sexe. Ainsi, ils sont plus faciles à contrôler par les cybersophontes," dit Azdán, sans lever les yeux de l'écran de son smartphone.

Fengwel commençait à se prendre au jeu :

"Andreas est roi et fils de roi. Il a toujours vécu au sommet. Je suis sûr qu'il considère comme allant de soi de vivre dans la richesse et d'être servi. Question sexe, il paraît qu'avec la reine, c'était pas terrible. Hé hé hé, il faut bien que les puissants souffrent un peu, eux aussi. Finalement, la reine s'est enfuie à l'étranger pour mener joyeuse vie, et massacrer son ancien mari dans les interviews qu'elle donne à la presse. Lui, il s'est mis en ménage avec une gynoïde. C'est sûr qu'il a autant de sexe qu'il veut, maintenant, et contrairement à son ancienne épouse, sa gynoïde n'ira jamais raconter dans la presse people qu'en privé il est ennuyeux comme la pluie."

"En plus d'être un tyran qui a couvert, voire même encouragé, tous les crimes commis par ses soldats et par la Police Secrète pendant la guerre civile. J'ai lu les interviews, moi aussi... Mais est-il attaché à la vie de luxe qu'il mène ?" demanda Azdán.

"Évidemment. Mais il n'en abuse pas. Son palais, ce n'est pas les Mille et Une Nuits. Ce n'est pas l'orgie romaine tous les soirs non plus. Mais là encore, je réponds oui en ce qui concerne Andreas. Il est attaché au luxe dans lequel il a toujours vécu, et je suis sûr qu'avec sa gynoïde il a trouvé son bonheur. Il est devenu un robophile, et je sais que beaucoup de robophiles sont tellement habitués aux gynoïdes qu'ils en deviennent incapables de vivre avec une vraie femme."

"C'est vrai aussi pour les femmes robophiles qui vivent avec des androïdes," dit Azdán. "Un androïde est toujours en forme, et toujours fidèle. De même, une gynoïde n'est jamais de mauvaise humeur, et elle est toujours souriante et disponible pour son maître. Au bout d'un moment, on se dit qu'on ne supporterait plus de revivre avec une femme aussi pleine de défauts que celles qu'on a connues. Pour les femmes, c'est la même chose vis-à-vis des hommes."

"Eh bien, heureusement que les humanoïdes sont trop chers pour la grande majorité des humains. D'ailleurs, dans beaucoup de pays, ils sont interdits, soi-disant pour des raisons de sécurité. Dans quelques pays, c'est la robophilie elle-même qui est un délit. Pourquoi pas. Parce que s'il y avait des humanoïdes partout, comme à Hyltendale, l'humanité risquerait de disparaître par manque d'enfants," observa Fengwel.

"Je le pense aussi," dit Azdán. "C'est une bonne chose, finalement, qu'il n'y ait d'humanoïdes que dans un seul pays, le Mnar. Derrière les humanoïdes, il y a les cybersophontes, et l'intelligence collective des cybersophontes est un péril mortel pour l'humanité. Je pense aux implants cybernétiques, même si toi tu n'y crois pas. Nous n'avons pas la preuve que le roi Andreas est un porteur d'implant, mais nous voyons qu'il a une personnalité qui correspond à ce que recherchent les cybersophontes."

"Et surtout, il tient un poste clé dans le royaume du Mnar. Il est la clé de voûte du système," dit Fengwel. "Pour les cybersophontes, il est très important de l'avoir dans leur camp. Mais je reste sur ma position. Il est juste possible que le roi Andreas soit un porteur d'implant. Nous n'avons aucune preuve."

"Même si ce n'est pas un porteur d'implant, il est vendu aux cybersophontes," dit triomphalement Azdán. "La nuit, il dort avec la gynoïde Wagaba, et le  jour, l'androïde Chim, qui est à la fois son valet et son conseiller, ne le quitte pas d'une semelle. Tu m'as bien dit que leurs deux bureaux communiquent ?"

"Azdán, tu te laisses trop entraîner par ton imagination. Le roi Andreas a beaucoup de conseillers. D'ailleurs, Chim n'a même pas le rang de conseiller, c'est juste un robot, un esclave. Il est toute la journée avec son maître, mais un chien aussi, si on y réfléchit..."

Azdán finit d'un trait son verre d'alcool de citron blanc et s'en reversa immédiatement un autre.

"Assez parlé d'Andreas et des cybersophontes. Que devient ta compagne, à Moschbourg ?" demanda-t-il.

"C'est toujours la même chose. Elle a trente ans de moins que moi. Je sais bien qu'elle me quittera lorsque je serai devenu un vieillard incontinent et radoteur. Je la soupçonne d'avoir déjà pris un amant. Mais j'espère bien avoir gagné assez d'argent, dans quelques années, pour m'installer ici, sur la Côte d'Ethel, avec deux ou trois gynoïdes. Elle n'aura plus qu'à se trouver un autre vieux vicieux plein aux as, prêt à l'entretenir... Ce ne sera peut-être pas aussi facile qu'elle le pense..."

Les deux hommes éclatèrent d'un rire gras.

Après avoir vidé son verre, Fengwel se sentit un peu somnolent. Azdán le laissa dormir sur le canapé, et, il sortit de la pièce sans faire de bruit, en emmenant son deuxième verre encore plein.

Il revint une heure plus tard et trouva Fengwel bien éveillé, en train de lire les actualités sur son smartphone.

"Je te propose une sortie pour cet après-midi," dit Azdán.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 13 Aoû 2018 - 10:58

Fengwel et la gynoïde Virna montèrent dans l'imposante voiture d'Azdán. Les deux hommes s'installèrent à l'avant, et Virna à l'arrière. Azdán conduisait lui-même sa voiture, et il évitait autant que possible de se faire accompagner par une gynoïde. "De toute façon, à Hyltendale, en dehors des clubs, on n'a l'occasion de parler qu'à des humanoïdes," dit-il à Fengwel.

"C'est sans doute pour ça qu'il y a beaucoup de clubs et de cafés dans cette ville," répondit celui-ci. "Il n'y a que là que les humains peuvent se rencontrer."

"Et les temples ! Tu oublies les temples !" dit Azdán en riant, tout en manœuvrant pour doubler un camion. "C'est justement dans un temple que je t'emmène."

"Tu sais, je ne suis pas très religieux..." objecta Fengwel.

"À Hyltendale, les temples ne sont pas toujours là pour la religion. Le Temple d'Aphrodite a un lien avec la tradition."

"La tradition ?"

"Oui. La mythologie grecque, adaptée à Hyltendale. Quand je parle de tradition, j'emploie ce mot dans son sens mnarésien. La tradition, c'est ce qui vient des ancêtres, même si on vient tout juste de le créer," dit Azdán, tout en engageant la voiture sur la route à quatre voies qui relie la Côte d'Ethel à Hyltendale.

"J'ai déjà visité le Temple d'Aphrodite," dit Fengwel en faisant la moue. "Et je rentre demain au Moschtein ! C'est ma dernière journée à Hyltendale avant longtemps. Tu comprendras que je n'ai pas envie de retourner dans un temple que j'ai déjà visité."

"Mais aujourd'hui, c'est spécial ! Une statue de Talos va être dévoilée dans le temple."

"Je ne sais même pas qui c'est, Talos..."

"Talos était un géant de bronze créé par le dieu Héphaïstos pour protéger l'île de Crète. Il est considéré comme l'ancêtre des androïdes et des cybermachines. Il a donc sa place dans le temple d'Aphrodite, d'autant plus que Héphaïstos et Aphrodite étaient mari et femme."

Puis Azdán changea de sujet :

"En tant que résident étranger, je n'ai le droit de m'installer qu'à Hyltendale ou Céléphaïs, mais je peux voyager dans le reste du pays, à condition de ne pas m'installer à demeure. J'ai juste un conseil à te donner, au cas où tu aurais envie de parcourir le Mnar en voiture, comme je le fais. Les autoroutes et les grandes routes sont sûres. Les voies ferrées aussi, et les grandes villes. Sauf, évidemment, les quartiers pauvres, qui sont presque toujours contrôlés par des gangs. Il y a des bidonvilles, à Sarnath et Céléphaïs notamment, qu'il est hors de question de traverser même en voiture. En dehors des zones que la police contrôle vraiment, ce sont les théocrates de Yog-Sothoth qui imposent leur loi."

"Eh bien, c'est charmant le Mnar ! On ne dit rien de tout ça, aux touristes qui vont à Hyltendale !"

"Que veux-tu, le roi Andreas se vante toujours de ses réussites, jamais de ses échecs... Le Mnar, c'est la guerre civile à petit feu. Comme une plaque chauffante qui reste allumée dans une cuisine. La Police Secrète et l'armée royale arrêtent les dissidents et leurs familles, et les envoient à Hyagansis, le royaume marin d'où l'on ne revient jamais. Parfois, les rafles tournent à l'affrontement, avec coups de feu, puis intervention de robots de combat terrestres et aériens, qui règlent le problème avec des gaz de combat. On ne connaît pas l'échelle du phénomène, mais elle ne doit pas être négligeable, puisque la population a cessé d'augmenter depuis la guerre civile."

"C'est le contrôle démographique par le meurtre et l'exil, alors ?" dit Fengwel en riant.

"On peut le dire... Les partisans du système disent que ça évite au Mnar de devenir une zone de chaos, comme les pays du Tiers-Monde ravagés par la famine et la violence. Personnellement, je fais très attention quand je discute de ce sujet avec des Mnarésiens. Les monarchistes, qui sont majoritaires parmi les membres de mon club de golf, disent que deux facteurs s'annulent mutuellement."

"Et ces deux facteurs sont ?"

"Le premier, c'est la baisse des effectifs des révolutionnaires en puissance. D'une part, la natalité a diminué, surout depuis que le roi Andreas essaie de faire du Mnar un pays développé. La proportion des jeunes s'est réduite au Mnar par rapport aux vieux. Ça arrange le gouvernement, puisque les vieux sont plus calmes que les jeunes."

"Logique, ami Azdán. Quand on a des rhumatismes, on est moins porté à la bagarre que quand on a l'énergie de la jeunesse."

"Et tu sais de quoi tu parles, ami Fengwel ! T'énerve pas, je plaisante... D'autre part, avec les Jardins Prianta et l'Institut Edonyl, qui sont subventionnés par les cybersophontes, le chômage est descendu à presque rien. Le nombre de désespérés qui n'ont rien à perdre a donc bien diminué lui aussi. Au Mnar, un effet imprévu de la robotisation de l'industrie et de l'agriculture, c'est la création de millions d'emplois, totalement inutiles d'un point de vue économique, mais socialement très nécessaires."

"Les cybersophontes, ces machines réellement intelligentes, ont donc comme effet paradoxal de créer le plein emploi, et en même temps de permettre le maintien au pouvoir d'un despote cruel, qui considère le massacre à grande échelle comme une méthode de gouvernement ? Je me serais attendu à l'inverse... Un chômage élevé, mais en même temps, la démocratie..." dit Fengwel.

"Pourtant, ce qui se passe au Mnar est logique. Le robot qui te prend ton job d'ouvrier en usine produit assez de richesse pour financer ton nouveau job de jardinier. Pour ton patron, l'avantage c'est que maintenant il se contrefiche que tu te mettes en grève. Et de même qu'au vingtième siècle, en Occident, le pouvoir réel était entre les mains des propriétaires d'usines, au Mnar il est entre les mains de la petite élite qui fait semblant de contrôler les cybersophontes. Cette petite élite reçoit des cybersophontes les moyens d'exterminer discrètement ses ennemis, et elle ne se prive pas de le faire. Personne ne veut finir comme les koulaks sous Staline, ou comme la noblesse française sous la Terreur."

"Le Mnar n'est pas franchement une utopie," remarqua Fengwel, en grimaçant un sourire.

"Pourtant, la situation matérielle des Mnarésiens s'est améliorée," dit Azdán. "Ils mangent mieux. Ils sont aussi plus instruits qu'avant, ils savent ce qui se passe dans le monde. Le despotisme royal, qui paraissait normal à leurs parents, est devenu insupportable pour un grand nombre d'entre eux. Ce mécontentement, c'est le deuxième facteur qui annule le premier. Il pousse beaucoup de jeunes à souhaiter la chute de la monarchie, et son remplacemnt par une république. Certains de ces jeunes rebelles voudraient une république laïque. D'autres, qui sont les plus dangereux, veulent une république théocratique dominée par le clergé de Yog-Sothoth."

"Qu'est-ce qui pousse un jeune rebelle Mnarésien à opter soit pour la laïcité, soit pour la théocratie ?" demanda Fengwel.

"Les traditions familiales, je pense... Les employés des chemins de fer ont une tradition républicaine et laïque, qui leur vient de leurs syndicats, créés d'après le modèle aneuvien, avec l'aide des ingénieurs aneuviens qui ont quasiment créé le système ferroviaire mnarésien. La plus grande partie du reste de la société a des racines rurales, et un attachement farouche, irrationnel mais puissant, à ses divinités venues du fond des âges."

"C'est bizarre, quand même, qu'une religion aussi archaïque que le culte de Yog-Sothoth survive à la modernité..." dit Fengwel d'une voix pensive.

"Pour un paysan mnarésien déraciné, qui échoue dans un bidonville de Sarnath, la foi en Yog-Sothoth est tout ce qui lui reste pour structurer sa vie. Le clergé sait en profiter. D'autant plus que la noblesse qui domine le pays possède presque toute la richesse. Cette noblesse est composée d'adorateurs de Nath-Horthath, un dieu rival de Yog-Sothoth. Le roi Andreas est roi parce qu'il est le chef héréditaire de cette noblesse, et il a besoin de son soutien pour rester au pouvoir. Il est donc moins libre de libéraliser qu'on le pense."

Azdán sembla soudain se rendre compte qu'il y avait une gynoïde dans la voiture, et devint silencieux. Le cerveau cybernétique de Virna, comme celui de tous les humanoïdes, est connecté en permanence à la Ruche, l'intelligence collective des cybersophontes. Parler devant une gynoïde, c'est comme parler devant le chef de la Police Secrète. Les robophiles l'oublient souvent, parce qu'ils finissent presque tous par devenir amoureux de leur gynoïde...

Se dirigeant d'est en ouest, Azdán, Fengwel et Virna avaient traversé le district de Playara, puis la partie sud-ouest de Roddetaik, et finalement ils étaient entrés dans Zodonie. Azdán gara sa voiture dans un parking, et, accompagné de Fengwel et Virna, il se dirigea vers le Temple d'Aphrodite.

Une vingtaine de personnes, humains et humanoïdes mélangés, étaient debout sur le parvis du temple, devant les grandes colonnes blanches. À sa grande surprise, Fengwel reconnut Nusiac, le diplomate hyaganséen septuagénaire, qui dépassait tout le monde d'une tête. Fengwel l'avait déjà rencontré au Golse, le club de golf d'Azdán. Nusiac était vêtu d'un costume à fines rayures noires et bordeaux, summum de l'élégance mnarésienne. Il était accompagné par un androïde en uniforme gris, qui était sans doute son chauffeur et garde-du-corps.

Après avoir salué Fengwel et Azdán, Nusiac dit à Fengwel :

"J'ai été prévenu que vous alliez venir assister à la cérémonie, et je sais que demain vous retournez à Moschbourg. Je n'ai que quelques mots à vous dire, mais ils sont importants. La cérémonie commence dans dix minutes. Au lieu d'attendre sur le parvis, me ferez-vous l'honneur d'une petite promenade à pied avec moi ?"
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 14 Aoû 2018 - 19:39

Laissant Azdán et Virna sur le parvis au milieu des Mnarésiens, Fengwel suivit Nusiac dans la rue, jusqu'à l'arrière du temple. Voyant qu'ils étaient seuls, Nusiac lui dit :

"Mon cher Fengwel, vous savez que le Mnar fait l'objet de sanctions internationales depuis des années."

"Les sanctions dureront tant que le roi Andreas sera au pouvoir. Il est considéré comme un tyran sanguinaire par le monde entier," dit gravement Fengwel.

"Pas tout-à-fait, mais on n'en est pas loin, en effet. Heureusement, le roi Andreas n'est pas du genre à se laisser faire. Il a décidé que les brevets des pays qui appliquent les sanctions ne seraient plus reconnus par le Mnar."

"Ah, ça c'est intéressant !" dit Fengwel avec un grand sourire.

"Je vois que nous nous comprenons... En pratique, ça veut dire qu'à Hyltendale ou Céléphaïs, n'importe qui peut désormais fabriquer, en toute légalité, des médicaments qui viennent d'être mis au point aux États-Unis. Il est aussi devenu possible de faire des copies des logiciels de Microsoft et d'Apple, quasiment pour rien, avec l'aide des cybersophontes, qui sont des informaticiens de premier plan."

"Et c'est autant de droits d'auteurs perdus pour les ennemis du Mnar," dit Fengwel avec un sourire gourmand.

Nusiac continuait de parler, de sa belle voix lente et grave :

"Les cybermachines ont des cerveaux plus puissants que les cerveaux humains. C'est pourquoi l'informatique et la chimie sont deux domaines où elles laissent les humains loin derrière. Autrement dit, ces sanctions contre le Mnar sont un cadeau tombé du ciel. Pas seulement pour les cybermachines, mais pour tous les cybersophontes."

"Je n'en doute pas. Toutefois, il y a une chose que je ne comprends pas. Monsieur Nusiac, vous êtes un diplomate hyaganséen. En quoi votre pays est-il concerné par ces histoires de brevets ?"

"Mon pays a des intérêts financiers qui vont bien au-delà des îles flottantes qui composent son modeste territoire, Monsieur Fengwel. La société Daram, qui a son siège à Hyltendale, s'est spécialisée dans la production de médicaments. Ils produisent ainsi du Rawis, un médicament anti-cancer qui vaut sept cents dollars le comprimé aux États-Unis."

"Sept cents dollars le comprimé ?" dit Fengwel, stupéfait.

"Oui, parce que le brevet du Rawis est détenu par une seule société, qui en profite sans vergogne. Ce n'est pas un cas isolé, il y a eu des précédents. Les cybermachines produisent le Rawis pour deux dollars le comprimé, sous le nom de Josom. La société Daram envisage de le vendre dix dollars le comprimé, soixante-dix fois moins cher que le Rawis.  Nos industriels robophiles sont raisonnables, ils se contenteront d'un bénéfice de 80%..."

"Le coût de fabrication est de seulement  deux dollars ? À la place des cancéreux, je me passerais de ce médicament... Sept cents dollars, quelle honte... Je ne me laisserais pas voler comme ça !"

"Il vous serait mpossible de faire autrement que d'accepter," dit Nusiac. "Pour certains types de cancers, c'est le Rawis, le Josom, ou la mort en quelques mois. Aucun autre médicament ne peut sauver les malades. Ils sont donc obligés de payer, même une somme aussi exorbitante que sept cents dollars par comprimé, puisque le Josom n'est pas encore vendu en dehors du Mnar. C'est comme si ces malades avaient un pistolet sur la tempe."

"Je comprends. Ou ils payent, ou ils meurent. Mais enfin, le Rawis, c'est juste un médicament, une molécule que n'importe quel chimiste bien équipé peut synthétiser, non ? Je sais bien que le Moschtein, mon pays, est comme tous les pays développés, il est tenu par traité de respecter les droits de l'industrie pharmaceutique. Nous n'avons pas le droit de produire nous-mêmes des médicaments qui sont protégés par un brevet étranger. Mais quand même, il existe des pays qui laissent des laboratoires plus ou moins clandestins produire ce qu'ils veulent," dit Fengwel.

"On appelle ça de la contrefaçon, Monsieur Fengwel, et c'est un délit puni de peines de prison," objecta Nusiac. "Ceci étant, le problème, c'est que les médicaments contrefaits ne sont pas fiables. Ils sont fabriqués par des escrocs qui n'ont aucun scrupule à vendre n'importe quoi. Ils s'en foutent que les gens meurent parce que le médicament contrefait est inefficace."

"C'est bien embêtant," dit Fengwel.

"Heureusement, au Mnar, les lois, c'est le roi Andreas qui les fait. Le Josom est techniquement une contrefaçon, mais il est garanti par le ministère mnarésien de la Santé comme étant chimiquement identique au Rawis originel. C'est de la contrefaçon honnête, si j'ose dire."

"On peut sans doute s'en procurer par Internet ?" demanda Fengwel avec espoir.

"Seulement à ses risques et périls. Il paraît que des faussaires ont déjà commencé à fabriquer du faux Josom... Par précaution, le vrai Josom ne se vend pas par Internet. On en trouve seulement à Hyltendale et Céléphaïs, dans les pharmacies et les cliniques contrôlées par les cybersophontes... Et c'est seulement dans ces pharmacies et ces cliniques que l'on est sûr d'acheter du vrai Josom, et pas une contrefaçon..."

"Mais faire le tour de la Terre simplement pour acheter un médicament, ce n'est pas à la portée de tout le monde !" dit Fengwel. "Les voyages sont longs et coûtent cher."

"Exactement. Les Moschteiniens qui ont la malchance d'avoir certains cancers sont obligés d'acheter du Rawis, à sept cent dollars le comprimé. En pratique, c'est le contribuable moschteinien qui paye, pour des millions de dollars chaque année. Et tout ça, parce que le Moschtein, en tant qu'État européen, est obligé de se joindre aux sanctions contre le Mnar. Du coup, l'importation de Josom est interdite au Moschtein, comme dans toute l'Europe."

"C'est une honte, parce que ça ferait économiser au Moschtein des millions de Çtoks chaque année..." s'exclama Fengwel.

"Il se trouve que j'ai des liens avec la société Daram," dit Nusiac. "Ses dirigeants sont des amis à moi. Ils sont prêts à vous aider financièrement dans vos efforts au parlement moschteinien. Si vous pouviez persuader vos collègues de voter un amendement, disant que les sanctions ne s'appliquent pas au secteur pharmaceutique, et notamment au Josom, nous vous en serions tous éternellement reconnaissants !"

"Croyez-bien que je suis prêt à me battre comme un lion dans l'intérêt des cancéreux moschteiniens, et pour faire faire des économies à mon pays !" dit Fengwel avec chaleur. "Je suis un patriote. Cela étant, Monsieur Nusiac, vous n'ignorez pas que cela va m'amener à faire des promesses à gauche et à droite. Un jour, j'ai réussi à retourner un maire de village, qui s'opposait à un projet immobilier, simplement en trouvant un job à son fils, qui était au chômage. Rendre des services, c'est humain, de mon point de vue ce n'est pas de la corruption, et ça fait avancer les choses. Malheureusement, rendre des services coûte cher. Combien pouvez-vous me donner, de préférence en dollars  ?"

"J'ai un agent à Moschbourg. Il vous contactera de ma part, et évaluera la somme en fonction de la situation. Il s'appelle Viktor Kovic, souvenez-vous de ce nom."

"Viktor Kovic" répéta Fengwel. Il fit épeler le nom par Nusiac et le nota dans son agenda. Sans s'en rendre compte, Nusiac venait de lui apprendre une chose importante. Pour les cybersophontes et leurs agents, il n'y a pas de nationalité. Le Hyaganséen Nusiac travaillait sans état d'âme pour les cybersophontes mnarésiens.

Fengwel se sentit obligé de prévenir Nusiac :

"J'espère que votre agent tiendra compte des difficultés qui seront les miennes. Big Pharma... les multinationales américaines du médicament, si vous préférez... a de gros moyens. Ses dirigeants vont tout faire pour défendre leurs intérêts. Ils ont embauché comme conseillère la femme d'un de mes collègues au Parlement, c'est mauvais signe pour nous."

"Ils ont embauché comme conseillère la femme d'un député fédéral ? Quel genre de conseils peut-elle bien leur donner ?"

"Aucune idée... Comment faire cuire les totsza et les chiklin, peut-être..."

"Les quoi ?" demanda Nusiac en écarquillant les yeux.

"Les totsza et les chiklin sont des abats panés. Les totsza sont faits avec le foie de l'animal, et les chiklin avec son cœur. Ce sont deux spécialités culinaires moschteiniennes. Mais l'important pour nous, c'est qu'en donnant un job bien payé à la femme, Big Pharma a fait du mari un redevable... On ne parlait que de ça au parlement fédéral, il y a quelques mois... Ça faisait des envieux... Même si tout le monde prétendait trouver ça scandaleux."

"Ne vous inquiétez pas, Monsieur Fengwel. Nous connaissons depuis longtemps les méthodes de Big Pharma, et nous avons appris comment riposter. Viktor connaît plusieurs journalistes à Moschbourg. Il leur donnera bientôt un dossier complet concernant les magouilles de Big Pharma. Avec le bon timing, ça devrait vous permettre de faire passer votre amendement. Et, cerise sur le gâteau, vous pourrez dénoncer votre collègue comme un vendu au capitalisme américain, s'il vous met des bâtons dans les roues."

"C'est un ami," dit piteusement Fengwel.

"Allons, mon cher Fengwel, ne me dites pas ça à moi... Vous savez mieux que personne qu'on n'a pas d'amis en politique... Maintenant, rapprochons-nous du parvis, la cérémonie va commencer."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 14 Aoû 2018 - 22:19

Y a rien, aux USA contre l'abus de position dominante, j'présume ! Ça leur va bien (à ce gouvernement) de s'ériger en défenseur de la Morale et du Droit.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 16 Aoû 2018 - 20:37

Fengwel et Nusiac retrouvèrent Azdán et Virna à l'intérieur du temple, une très grande salle, de forme rectangulaire, uniquement éclairée par de hautes fenêtres étroites qui ne laissaient entrer qu'une faible lumière grise. Une centaine de personnes y étaient rassemblées, dont près d'une moitié de gynoïdes et d'androïdes. Certains visiteurs s'étaient assis sur les chaises dépareillées, face à l'estrade, sur laquelle Fengwel reconnut la statue de Pygmalion et Galatée, peinte de couleurs vives et haute d'environ trois mètres, qu'il avait déjà vue lors de sa précédente visite.

À gauche de Pygmalion et Galatée se trouvait ce que Fengwel devina être la statue de Talos, pour le moment recouverte d'un drap grisâtre. Elle devait bien faire cinq mètres de haut.

Le brouhaha des conversations diminua lorsque trois hommes et deux femmes, que Fengwel ne connaissait pas, se détachèrent du public et montèrent sur l'estrade. Tout le monde se chercha une place assise, sauf une vingtaine d'humanoïdes qui choisirent de rester debout dans le fond de la salle.

Fengwel remarqua que Virna ne s'assit à côté de lui qu'après avoir jeté un coup d'œil circulaire, pour vérifier que tous les êtres humains avaient trouvé une chaise. Les êtres humains ont prééminence sur les humanoïdes, c'est un principe inviolable, dûment rappelé dans le Code de Conduite des Humanoïdes Domestiques.

"Les cinq personnes sur l'estrade, ce sont des membres de l'Association du Temple d'Aphrodite," souffla Virna à l'oreille de Fengwel. "Sauf la femme en tailleur beige, qui est une conseillère municipale. Elle représente la mairie."

"Cette association, c'est un club de robophiles ?" demanda Fengwel.

"Évidemment. C'est même celui qui reçoit le plus de donations."

L'un des trois hommes avait un micro à la main. Il s'adressa au public, en mnarruc.

"Je ne comprends rien," dit Fengwel à Virna.

"Mets l'oreillette de ton téléphone dans ton oreille. Je vais traduire le discours pour toi."

Laissant son téléphone dans la poche de sa veste, Fengwel fit comme Virna lui disait. Sentant son appareil vibrer, il appuya sur la touche verte, et il entendit la voix de la gynoïde dans son oreille :

"Certains États sont bâtis sur des mythes. Leurs peuples croient que leur terre a été donnée à leurs ancêtres par le dieu de l'univers, avec lequel ils ont un lien particulier. Ce qui est intéressant, c'est que ces mythes sont partagés par des dirigeants athées. Ce n'est pas de l'hypocrisie, comme on pourrait le penser, mais une illustration du fait que le mythe est nécessaire."

Virna traduisait le discours en anglais, et envoyait la traduction, sous forme orale, par ondes radio depuis son cerveau cybernétique jusqu'au téléphone de Fengwel.

"Les peuples ont besoin d'avoir des mythes. Un mythe, c'est un mensonge. Mythos, en grec. Un mensonge auquel tout le monde fait semblant de croire parce qu'il répond à un besoin. Des générations de Français ont cru à Jeanne d'Arc envoyée par Dieu pour sauver la France, ce qui impliquait que la France était sous protection divine. Le patriotisme français avait besoin de s'illustrer dans ce mythe, où Dieu intervenait dans l'histoire, et de s'incarner dans la figure de Jeanne d'Arc."

J'ai l'impression qu'il est parti pour un long discours, se dit Fengwel, qui se surprit à rêver d'une tasse de café à la cannelle.

"Nous les robophiles, nous devons légitimer notre mode de vie. N'oublions pas que la robophilie est illégale en Cathurie, qui est pourtant un pays frère, où l'on parle notre langue. Dans tous les pays du monde, des gens veulent interdire les humanoïdes de charme, et souvent ils y réussissent."

Fengwel réprima un ricanement. Si l'orateur ressentait le besoin de "légitimer son mode de vie", cela montrait clairement quil était conscient qu'il y avait un problème...

"Il y a au moins vingt-deux siècles, bien loin de chez nous, sur les rives chaudes et verdoyantes de la Méditerranée, des hommes et des femmes qui parlaient le grec ont anticipé notre existence, au moment même où ils créaient les bases de la civilisation européenne. Pygmalion, roi de Chypre, mais aussi sculpteur, a été le premier robophile. Galatée, sculptée dans l'ivoire par Pygmalion, et à qui la déesse Aphrodite a donné la vie, a été la première gynoïde. Talos, le géant de bronze forgé par le dieu Héphaïstos pour protéger l'île de Crète de ses ennemis, a été le premier androïde, et aussi la première cybermachine."

Fengwel n'écoutait pas vraiment, et il laissa son esprit divaguer un instant. Lorsqu'il reprit ses esprits, l'orateur parlait toujours.

"La robophilie fait partie de la culture occidentale depuis au moins vingt-deux siècles, et sans doute bien davantage. Les mythes de Pygmalion et de Talos le prouvent."

Fengwel se dit que les robophiles hyltendaliens avaient dû étudier à fond les Manuscrits Pnakotiques, mais sans rien trouver qui leur convienne. Ils étaient alors allés chercher un mythe à leur convenance dans la mythologie grecque...

L'orateur parlait toujours :

"Aphrodite et Héphaïstos sont nos divinités protectrices. Bien sûr, chez nous il ne s'agit absolument pas de religion, mais seulement de tradition. Beaucoup d'entre nous vénèrent Yog-Sothoth, Nath-Horthath ou Tsathoggua. Voire, pour les étrangers, des divinités qui nous paraissent bien étranges, à nous les Mnarésiens. Il n'est pas question, pour aucun de nous, d'abandonner ses croyances. Nous restons fidèles aux religions qui sont les nôtres, quelles qu'elles soient. Mais, en tant que robophiles, nous adhérons aussi à la tradition très ancienne que nous célébrons aujourd'hui."

Il leva un bras. Le drap qui recouvrait la statue de Talos glissa jusqu'au sol, et des projecteurs illuminèrent le géant de bronze, dont la tête touchait presque le plafond de la salle, pourtant très haut. Talos était représenté, comme plus de vingt-deux siècles auparavant, sous la forme d'un homme nu et musclé, muni de grandes ailes. Il tenait une pierre dans chaque main, pour les lancer sur d'éventuels intrus.

Le public applaudit à la fois l'orateur et la statue, et Fengwel se surprit à en faire autant.

"Si Pygmalion est l'ancêtre des robophiles masculins, Galatée l'ancêtre des gynoïdes, et Talos l'ancêtre des androïdes, alors qui est l'ancêtre des femmes robophiles ?" demanda Fengwel à Virna.

"Je crois que les femmes robophiles s'imaginent en Galatée, et rêvent que leur androïde soit à la fois roi et artiste, comme Pygmalion," répondit Virna. "D'après la mythologie grecque, Galatée est une incarnation d'Aphrodite, déesse de l'amour. Donc, une femme qui est amoureuse, c'est-à-dire habitée par Aphrodite, devient Galatée. Et les androïdes peuvent jouer tous les rôles, y compris celui de Pygmalion."

La conseillère municipale en tailleur beige prit ensuite le micro, et annonça que la mairie offrait une collation au public, ce qui déclencha une nouvelle vague d'applaudissements.

Tout le monde se leva de sa chaise, et se dirigea vers les tables qui bordaient un côté de la salle. Des gynoïdes habillées en paysannes servaient des boissons et des friandises.

Fengwel se fit servir un verre d'un liquide dont il ignorait le nom, mais dont la couleur rose clair transparent lui avait plu. Son intuition ne l'avait pas trompé, la boisson était délicieuse.

"C'était le président de l'association qui parlait," lui dit Azdán en moschteinien. "J'ai remarqué qu'il a insisté sur le fait que l'activité du Temple d'Aphrodite, c'est la célébration d'une tradition, mais que ce n'est pas de la religion. Est-ce que tu t'es demandé pourquoi il a dit ça ?"

"Par respect pour les religions pratiquées par ses adhérents, je suppose."

"Ce n'est pas la seule raison. C'est aussi parce que le Temple a reçu des menaces de la part des théocrates de Yog-Sothoth, qui l'accusent de pervertir la religion. Et les menaces des théocrates ne sont jamais à prendre à la légère."

"Mais enfin, Azdán, qu'est-ce que ça peut leur faire, aux théocrates, que les autres pensent différemment d'eux ?"

"Pour les théocrates, la religion, c'est très important. C'est même plus que très important, c'est toute leur vie. Au Mnar, il ne faut jamais l'oublier, parce qu'ils sont partout."

"Eh bien, tu vois, Azdán, quand tu me dis ça, je suis presque content de rentrer à Moschbourg demain. Et pourtant, là-bas, je vais retrouver mon travail de député au parlement fédéral, où je n'ai pas que des amis. Et je ne peux pas emmener ma gynoïde avec moi au Moschtein, c'est ce qui m'embête le plus. S'il y avait des gynoïdes au Moschtein, j'y resterais, crois-moi."

"À mon avis, ce n'est même pas la peine d'espérer qu'un jour il y ait des humanoïdes au Moschtein. Les cybersophontes font peur, à juste titre."

"Je me battrai contre ces préjugés idiots, au parlement et dans les médias. Je me battrai jusqu'à... Jusqu'à..."

"Jusqu'à la mort ?" suggéra Azdán.

"Non. Jusqu'à ce que je sois suffisamment riche pour prendre ma retraite ici, avec un harem de gynoïdes !"

Les deux hommes pouffèrent de rire.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 17 Aoû 2018 - 22:14

Dans le Temple d'Aphrodite, la collation était en train de se terminer. La plupart des invités étaient déjà partis. Fengwel, qui avait eu l'idée imprudente de goûter aux boissons exotiques des Mnarésiens, se sentait ivre. Il avait déjà trop bu le midi, au Golse, et il sentait que son foie n'en pouvait plus.

Il était allé vomir dans les toilettes, accessibles par une petite porte, à gauche de l'estrade. Les sanitaires étaient dans la partie cachée du temple, où se trouvaient des bureaux et des débarras, sur deux niveaux. Fengwel s'était ensuite senti perdre connaissance dans le couloir.

Sans trop savoir comment, il s'était retrouvé allongé à même le sol dans un bureau, les vêtements souillés de bile et de vomi. Virna, ses longs cheveux blonds pendant de chaque côté de son visage, était penchée au-dessus de lui et lui nettoyait les lèvres et le menton avec un mouchoir mouillé.

"Tu t'es évanoui. Par sécurité tu vas être emmené à l'hôpital," lui dit la gynoïde. "J'ai prévenu Azdán, il est déjà rentré au Golse."

"Je dois rentrer au Moschtein demain," parvint à dire Fengwel. "J'ai une campagne électorale à préparer."

"Tu as eu un malaise, et tu as perdu connaissance. C'est peut être le symptôme de quelque chose de grave, il faut que les médecins t'examinent. Il vaut mieux rater un avion que mourir."

Fengwel attendit, trop faible pour se lever. Des androïdes en blouse blanche entrèrent dans la pièce, ce qui le sortit de sa torpeur. Ils le soulevèrent et le posèrent dans un brancard, et l'emmenèrent par une porte latérale jusque dans la rue, puis dans une ambulance, qui démarra immédiatement.

Le Mnar est un pays du Tiers-Monde, où la qualité des soins médicaux est souvent aléatoire. Heureusement pour Fengwel, Hyltendale est une exception, grâce aux cybersophontes. Le "tourisme médical" (les Mnarésiens et les étrangers qui viennent se faire soigner à Hyltendale) rapporte plus d'argent à la ville que le tourisme sexuel.

Fengwel se retrouva à l'hôpital Madeico, où il n'était jamais allé auparavant. L'ensemble du personnel était composé d'humanoïdes, qui communiquaient entre eux par radio, de cerveau cybernétique à cerveau cybernétique, d'où un silence assez étrange. De temps en temps, un androïde en blouse blanche lui disait quelques mots en anglais : "Don't worry, we are taking care of you." Virna avait dû leur dire qu'il préférait qu'on lui parle en anglais.

Le lendemain matin, peu avant l'aube, il se réveilla dans une chambre inconnue. Virna était couchée à côté de lui.

"Je dois aller prendre mon avion," dit Fengwel, soudainement angoissé. "Il faut que je retourne à l'hôtel pour prendre mes affaires."

"Le docteur ne te laissera pas sortir avant que tu sois rétabli. C'est grave le malaise que tu as fait, tu aurais pu mourir," lui dit Virna.

Fengwel resta une semaine à l'hôpital Madeico, dans une petite chambre toute blanche, où Virna dormait avec lui. Comme il avait son smartphone il avait pu prévenir par mail sa maîtresse officielle, restée au Moschtein, et aussi ses collègues du KMP, le parti conservateur moschteinien.

Le consul du Moschtein à Hyltendale lui téléphona, mais ne vint pas le voir. Cela mortifia Fengwel, qui avait une assez haute idée de lui-même. Après tout, il avait rencontré le roi Andreas en audience particulière, ce qui n'était surement pas le cas du consul.

Fengwel reçut une seule visite, celle d'Azdán, qui était encore un peu gêné d'être parti hâtivement du Temple d'Aphrodite.

Tout était blanc, au Madeico. Les murs, les draps, les blouses des infirmiers androïdes. Même la nourriture, à base de riz noyé dans une sorte de crème et de viande de poulet anémique. Une boisson tiède, un peu jaunâtre, qui avait la consistance du lait et un goût de cannelle, était censée contenir les additifs alimentaires nécessaires. Par la fenêtre du couloir, Fengwel regardait avec envie le feuillage verdoyant des arbres du parc, où il n'avait pas encore le droit d'aller.

Fengwel était dans une partie de l'hôpital réservée aux hommes. Le personnel était donc entièrement composé d'androïdes. L'élément féminin était toutefois représenté par les gynoïdes des malades, qui partageaient leurs chambres et leur servaient d'aide-soignantes. Les épouses et compagnes humaines n'avaient pas ce privilège, et leurs maris et compagnons restaient seuls.

Par un caprice du hasard, aucun des autres malades ne parlait l'anglais ou le moschteinien, ou plus vraisemblablement n'avait envie de bavarder avec lui. Si bien que pendant tout son séjour Fengwel n'eut que Virna pour converser, si l'on excepte la brève visite d'Azdán.

Virna et les androïdes parlaient le même anglais artificiel, "Mid-Atlantic", que plus aucun anglophone de naissance ne parle spontanément, mais que pour une raison inconnue les cybersophontes ont choisi.

Les êtres humains déforment les langues qu'ils parlent, et ils apprennent pas tout à fait parfaitement celle de leurs parents, d'où de menues différences entre les générations. Ces différences s'accumulent, si bien qu'après une dizaine de siècles le latin devient de l'italien, de l'espagnol ou du français.

Ce phénomène n'existe pas chez les humanoïdes. Chacun d'eux reçoit, dans son cerveau cybernétique, une grammaire, un lexique et une prononciation fixés une fois pour toutes. À la rigueur, des mot nouveaux sont ajoutés, à chaque mise à jour du logiciel, pour désigner des concepts nouveaux, comme androïde ou robophile. Certains mots anciens prennent des sens nouveaux, comme en français le mot investir, qui a gardé son sens ancien, "entourer de troupes un objectif militaire", tout en acquérant le sens nouveau de "placer des capitaux pour en tirer un profit." Chez les humanoïdes, l'évolution linguistique ne va pas plus loin.

Si bien que dans une ville comme Hyltendale, où les humanoïdes sont omniprésents, les humains finissent par parler comme les humanoïdes, dont la façon de parler est perçue comme une norme.

Fengwel se dit que si les humanoïdes avaient été inventés il y a mille ans en Europe, lorsque le latin était la seule langue écrite des Européens, et leur seule langue commune, ils auraient certainement parlé latin. Le moschteinien, l'allemand, le français, langues à peine écrites et pas encore standardisées, auraient peut-être été tués dans l'œuf, remplacés  par une forme de latin médiéval. Nombre de religieux et de savants, à cette époque, ne savaient écrire qu'en latin. Et lui, Fengwel, au lieu du moschteinien, il parlerait au quotidien la langue des Carmina Burana, et il lirait les œuvres de Cicéron dans le texte... Pourquoi pas, après tout.

Évidemment, le latin officiel aurait inclus en son sein des argots et jargons innombrables, comme toute grande langue internationale, mais ce n'auraient été que des variétés locales ou éphémères de la langue standard.

L'unité linguistique aurait favorisé les mouvements de population, et une certaine uniformisation des cultures, qui elle-même aurait rendu possible l'unité politique. Aurait-ce été un bien ou un mal, Fengwel n'en savait rien, et d'ailleurs, en vieux débauché cynique qu'il était, il s'en foutait totalement.

Fengwel avait une assurance-santé, obligatoire pour les touristes visitant le Mnar, si bien qu'il n'eut rien à payer en sortant de l'hôpital. Virna était allée chercher ses bagages à l'hôtel, et avait signalé au réceptionniste que Fengwel ne reviendrait pas dans sa chambre, ce qui lui avait épargné de payer une semaine d'hôtel pour rien.

Fengwel aurait pu payer à distance sa note d'hôtel, au moyen de son smartphone, mais n'ayant qu'une confiance limitée dans ce genre de technologie, il préféra confier sa carte de crédit à Virna pour qu'elle aille payer à la réception de l'hôtel. Il faisait confiance à l'intelligence collective des cybersophontes, qui contrôlait Virna.

C'est ainsi que Mers Fengwel rentra à Moschbourg avec huit jours de retard, deux ou trois kilos en moins, et l'interdiction absolue de boire de l'alcool et de fumer pendant au moins un an.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 17 Aoû 2018 - 22:27

Le latin a évolué au cours des siècles, et celui de Tiberius (successeur d'Augustus*) avait quand même pas mal de différence, par exemple, avec celui du dernier roi de Rome avant la République : Tarquins superbius. Ça reviendrait-il à dire que là où les cybersophontes passent, l'évolution linguistique s'arrête ?



*Pas confondre avec Tiberius Gracchus, frère aîné du plus célèbre (mais qui finit non moins tragiquement Crying or Very sad ) : Caius Gracchus.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 17 Aoû 2018 - 23:20

Anoev a écrit:
Ça reviendrait-il à dire que là où les cybersophontes passent, l'évolution linguistique s'arrête ?

Je pense que oui, il suffirait qu'ils soient assez nombreux, comme à Hyltendale.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 30 Aoû 2018 - 15:04

Le Psu Gasi, le restaurant dont Zhaem Klimen est le co-gérant, est situé dans la rue Getico, qui est orientée est-ouest et légèrement sinueuse. Elle traverse le district sur la plus grande partie de sa longueur, au nord de Fotetir Tohu, le quartier du port, au sud, et au sud de Sitisentr, le centre-ville. Depuis peu, elle a été transformée en rue piétonne. Deux parkings à étages ont été construits à chaque extrémité, afin que les visiteurs puissent y laisser leurs voitures. Les arrêts d'autobus ont été déplacés vers les rues voisines.

Dans les immeubles bordant la rue, la plupart des appartements ont été depuis déjà longtemps transformés en studios, où les humanoïdes de charme emmènent leurs clients, rencontrés dans les bars "pour adultes" de la rue.

Le projet de piétonnisation, concocté par les collaborateurs du maire d'Hyltendale, avait pour but de concentrer dans une même rue des restaurants, des cafés, des boutiques de souvenirs et de vêtements, des bijouteries, des banques et des hôtels, afin que les touristes y convergent en arrivant dans la ville. Maya Vogeler, l'architecte-paysagiste qui a conçu le projet, veut faire de la rue Getico à la fois le cœur et le symbole de Zodonie, afin d'y faire venir du monde entier les amateurs de plaisirs charnels.

La mise en œuvre du projet ne posa pas de problèmes particuliers. À l'instigation de Vogeler, plusieurs galeries d'art s'installèrent rue Getico, Hyltendale étant aussi renommée pour ses tableaux d'art abstrait, dans le style que l'on appelle l'École d'Hyltendale.

Avant la piétonnisation effective de la rue Getico, plusieurs réunions publique eurent lieu à la mairie d'Hyltendale, dans la Grande Salle du premier étage, où peuvent prendre place plusieurs centaines de personnes. Elle est décorée, sur un côté, par une peinture murale représentant un robot arachnoïde en train de conduire un tracteur, dans un paysage champêtre.

Zhaem, qui se força à assister à la plupart des réunions, appréciait particulièrement cette peinture, qui partout ailleurs qu'au Mnar serait surréaliste. Mais dans la campagne autour d'Hyltendale, un arachnoïde conduisant un tracteur est un spectacle banal. En effet, au Mnar comme dans d'autres pays, la loi réglemente sévèrement l'utilisation des robots humanoïdes. Mais les autres robots, considérés comme de simples machines, sont beaucoup moins réglementés. C'est pourquoi l'agriculture et l'industrie utilisent beaucoup de  robots ressemblant à des araignées géantes.

Pour limiter autant que possible leurs interactions avec les humains, ces robots très particuliers comprennent le mnarruc, mais ne le parlent pas. Ils communiquent par radio avec les humains, et se servent entre eux d'un langage cryptique, un naacal qui donne à l'oreille humaine l'impression d'un bourdonnement.

Les débats concernant le projet de piétonnisation étaient souvent houleux, même sur des points de détail somme toute assez futiles.

À l'époque, le maire d'Hyltendale était un nommé Kaï Maed. Malgré son nom (Maed signifie grand, en mnarruc) c'était un petit bonhomme, cintré dans un costume gris. Il menait les débats. Isane, la gynoïde de Zhaem, en disait beaucoup de bien, ce qui signifiait qu'il avait le soutien total des cybersophontes.

Ce soir là, ils étaient peut-être deux cent personnes dans la Salle des Mariages de la mairie, dont une majorité de résidents et de commerçants de la rue Getico, et de nombreux humanoïdes, comme toujours à Hyltendale. Beaucoup de robophiles répugnent à se séparer même provisoirement de leur gynoïde ou de leur androïde, surtout au milieu d'une foule. Zhaem, qui essayait de retarder le plus possible le jour où il deviendrait psychologiquement dépendant d'Isane, l'avait laissée dans le hall du bâtiment.

Parmi les conseillers municipaux qui avaient pris place sur l'estrade, à côté du maire, il reconnut deux membres du Cercle Paropien, le docteur Lorenk et Perrine Vegadaan.

À titre personnel, Zhaem était partisan de la piétonisation, qui permettrait à son restaurant de mettre des tables jusque sur la chaussée, et donc de recevoir davantage de clients. La construction des deux parkings à étages rendrait aussi l'accès à son restaurant plus facile, puisque de toute façon il avait toujours été quasiment impossible de se garer dans l'étroite rue Getico.

La piétionisation allait transformer les petites rues perpendiculaires à la rue Getico en impasses pour les voitures. La mairie d'Hyltendale avait prévu de faire ériger des colonnes de béton, de deux mètres de haut, surmontées de statues, pour bloquer aux voitures les accès à la rue Getico.

"Cela donnera au district la touche artistique dont Hyltendale a bien besoin. Pour beaucoup d'étrangers, Hyltendale est une ville dont les immeubles sont des cubes de béton gris. Il faut que cette image change," expliqua Kaï Maed.

Les traditionalistes parmi le public voulaient sur les colonnes des statues de Shub Niggurath, la Grande Chèvre Noire aux Mille Chevreaux, déesse mnarésienne de la fécondité. Les modernistes leur répondirent avec ironie qu'à Zodonie le sexe et la fécondité sont totalement séparés, et que le district est consacré à l'industrie du sexe entre humains et humanoïdes. Cette activité, appelée robophilie sexuelle par la philosophe Perita Dicendi, n'a aucun rapport avec la fécondité, contrairement à la sexualité entre humains.

"Pourquoi pas une statue de la déesse mnarésienne de la beauté ?" demanda Zhaem à l'homme assis à côté de lui, et dont il voyait, à son type physique et à divers détails, que c'était un Mnarésien.

"Ça n'existe pas chez nous, ce genre de déesse," répondit l'homme. "Nos dieux sont plus anciens que l'humanité. Ils sont aussi anciens que l'univers, et donc antérieurs à l'idée humaine de beauté. Les dieux à forme humaine sont des enfants par rapport aux dieux mnarésiens."

Dans la salle, les modernistes parlaient fort, expliquant qu'ils préféraient voir des statues de Galatée sur les colonnes. Une belle jeune femme à la peau blanche comme le lait, prototype de toutes les gynoïdes, c'était plus conforme à la vocation de Zodonie, disaient-ils.

À la surprise de Zhaem, cette idée suscita l'indignation bruyante d'une autre partie du public, composé de résidents et de commerçants de la rue Getico. Galatée était une étrangère, elle ne faisait pas partie de la culture mnarésienne ancestrale, disaient-ils, et il était tosaabto (blasphématoire) de lui donner une place sur une colonne, cet honneur étant réservé aux vraies divinités mnarésiennes comme Yog-Sothoth et Cthulhu. À Hyltendale, les statues ordinaires sont placées sur des piédestaux cubiques. Seules les statues de divinités citées dans les Manuscrits Pnakotiques ont droit à des colonnes.

"C'est écrit où ?" demanda Zhaem à son voisin.

"Je n'en sais foutre rien, mais ici au Mnar c'est évident pour tout le monde que les colonnes, c'est seulement pour les statues des dieux," répondit l'homme avec nonchalance.

"Chez moi en Aneuf, nous mettons nos statues sur les supports que nous voulons. Parce que nous avons un principe, qui est fondamental pour nous. S'il n'est pas clairement écrit dans la loi qu'une chose est interdite, alors il est permis de la faire," dit Zhaem.

"Ah, mais ici au Mnar, c'est différent... La loi, c'est la volonté des hommes. La volonté des dieux lui est supérieure, et elle n'est pas écrite comme la loi humaine. Elle nous est révélée par les prêtres depuis des milliers d'années, lorsque Barzaï le Sage était grand-prêtre à Ulthar et recopiait les premiers fragments des Manuscrits Pnakotiques."

Zhaem se dit que, bien qu'habitant depuis plusieurs années à Hyltendale, il en apprenait encore tous les jours sur les Mnarésiens.

La conseillère municipale Perrine Vegadaan, charmante dans sa robe blanche, qui contrastait avec ses longs cheveux noirs, et minaudant selon son habitude, proposa un troisième projet, pour mettre d'accord traditionnalistes et modernistes. À la place des colonnes, elle proposait des cylindres d'un mètre de haut, peints en rouge et servant de pots à des arbustes verdoyants. Zhaem aimait bien ce projet, à la fois joyeux et idéologiquement neutre.

Finalement, le public fut invité à voter à main levée. Les humanoïdes, bien sûr, ne votaient pas. Ce fut le projet de Perrine Vegadaan qui l'emporta, à la grande satisfaction de Zhaem, enchanté de voir que les religieux crédules étaient minoritaires dans l'assistance. Son voisin, vexé, se renfrogna et se tint coi pendant le reste de la soirée.  

Zhaem espérait en avoir fini, mais ses espoirs furent déçus, car le maire tint à faire ce qu'il appela "un petit discours improvisé", pour remercier le public de son civisme et de sa courtoisie.

Comme il fallait s'y attendre avec Kaï Maed, le discours se prolongea. Il se faisait tard, et Zhaem écoutait discrètement, comme anesthésié, la voix aux cadences presque hypnotiques du maire d'Hyltendale :

Auparavant portée par une logique de la reproduction et de l'imitation, la puissance productrice d'Hyltendale a basculé dans celle de l'invention. Le souci de conformité et de conservation s'est commué en une quasi-idéologie de l'innovation, avec comme conséquence la déperdition des savoirs anciens. Un simple coup d'œil sur la production économique de notre époque suffit à mesurer l'importance de la rupture accomplie. Les choses que nous fabriquions autrefois se voient imperceptiblement reléguées au rang d'objets morts, frappés pour ainsi dire de péremption, exhibés seulement parfois comme des curiosités.

La langue mnarruc, avec sa syntaxe à la fois simple, directe et souple, sa morphologie presque inexistante et son vocabulaire étendu, prodigieusement enrichi par les traducteurs employés par l'Institut Edonyl, se prête remarquablement bien aux longs discours pédants et aux improvisations brillantes, ce dont les Mnarésiens ont tendance à abuser.

Zhaem ne voyait pas très bien le rapport entre la piétonnisation de la rue Getico et le discours du maire, mais il n'osa rien dire. Hyltendale est la troisième ville du Mnar, en population, juste derrière Sarnath et Céléphaïs, et son maire est une personnalité politique de poids dans le pays.

Au bout d'une demi-heure, Kaï Maed finit par s'arrêter de parler, et signala la fin de la réunion. Il était onze heures du soir.

Zhaem vit que le docteur Lorenk lui faisait signe. Il se dirigea vers lui pour le saluer.

"Je suis heureux de vous voir, docteur," dit Zhaem. "Cela faisait longtemps..."

"J'ai eu quelques problèmes personnels..." dit Lorenk, qui paraissait triste et amaigri. "Il faudrait qu'on se donne rendez-vous au Cercle Paropien, pour discuter... J'ai vraiment envie de discuter avec un humain, et je crois que je peux vous faire confiance, bien que vous soyez étranger. Vous et Yohannès, vous êtes peut-être les deux seuls à qui je peux raconter certaines choses."

"Je ne vais plus aussi souvent qu'avant au Cercle Paropien," répondit Zhaem, interloqué. "Mon travail me prend beaucoup de mon temps. Et puis, j'y allais surtout pour rencontrer Yohannès, et depuis qu'il a pris la tête de la société Wolfensun, il n'y va plus guère... Si vous passiez plutôt à mon restaurant, le Psu Gasi ? Vous y êtes déjà venu... Demain midi, c'est possible ? Mon co-gérant sera là, nous serons tranquilles pour déjeuner."

"Alors, à demain midi, au Psu Gasi," dit Lorenk, tout en descendant avec Zhaem l'escalier qui menait vers le hall.

Il vit Isane asssise sur un banc, en train de lire silencieusement son gawees, ou "livre de modestie," au milieu d'autres gynoïdes qui en faisaient autant.

Une gynoïde qui attend son maître dans un lieu public ne reste pas sans rien faire, ce serait inconvenant, parce que le regard opaque des yeux cybernétiques inquiète les humains. Alors elle fait semblant de lire un petit livre, à la couverture neutre et au contenu anodin, qu'on appelle un livre de modestie. Plus le gawees est vieux et ses pages jaunies par le temps, mieux c'est.

Isane se leva en voyant Zhaem entrer dans le hall. Ils dirigèrent vers la sortie, au milieu du bruissement des conversations.

Tout en marchant en direction du parking où Isane avait laissé le tricycle à passager, Zhaem vit le docteur Lorenk s'éloigner dans la nuit.


Dernière édition par Vilko le Jeu 30 Aoû 2018 - 16:31, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 30 Aoû 2018 - 15:27

Pourquoi des statues de 2,00m de haut pour les obstacles à voitures (et, je présume également, à trycicles) ? Une borne conique tronquée (ou cylindrique) de 0,50 m de haut pour ces petites rues (interdites aux camions, j'suppose) n'aurait-elle pas été suffisante, réservant les statues imposantes de 2,00 m à l'entrée et à la sortie de la rue Getico ? Le granit n'est pas forcément bon marché. L'essentiel, bien sûr étant de ne pas pouvoir contourner la borne, quelle qu'en soit la hauteur. Les androïdes pédalant n'essaieront même pas : y sont disciplinés. Quant aux humains, il faut les en dissuader par des limitations de gabarit suffisamment explicites (cf. Nice 14/7/2016 ; Barcelone 17/8 2017. Heureusement, à Hyltendale on n'en est pas là, mais y a d'jà eu une guerre civile dans l'pays, donc prudence).

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 30 Aoû 2018 - 16:30

Anoev a écrit:
Pourquoi des statues de 2,00m de haut pour les obstacles à voitures (et, je présume également, à trycicles) ?

En fait, des colonnes de béton (bien moins cher que le granit) de 2 mètres de haut, surmontées de statues de métal creux. Mais laissons parler le maire d'Hyltendale :

Citation :
"Cela donnera au district la touche artistique dont Hyltendale a bien besoin. Pour beaucoup d'étrangers, Hyltendale est une ville dont les immeubles sont des cubes de béton gris. Il faut que cette image change," expliqua Kaï Maed.

La touche artistique, c'est important ! Wink

Mais finalement, ce sont les pots de fleurs géants de Perrine Vegadaan qui ont été choisis, parce que plus joyeux et plus neutres que les statues.

Un tricycle à passager est presque aussi large qu'une voiture, donc ne passe pas entre les pots de fleurs géants. Quand aux motos, en théorie elles peuvent passer, mais elles sont bien moins dangereuses pour les piétons que les voitures et les camions. Un motocycliste qui renverse un piéton est quasiment sûr d'endommager sa moto et de chuter lui-même.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 30 Aoû 2018 - 18:07

Vilko a écrit:
Un motocycliste qui renverse un piéton est quasiment sûr d'endommager sa moto et de chuter lui-même.
Sûr, mais le passager d'une moto qui réalise un "contrat" au flingue peut assassiner sa victime et se fondre dans les rues adjacentes avec la complicité du conducteur de ladite moto*. C'est comme ça que fut assassiné Albær Nerasat il y a  environ trois ans à Hocklènge.



*Bonne nouvelle : les deux sbires ont été retrouvés y a environ un an, et, à l'issue d'un procès suivi avec assiduité par les parties civiles (la famille de la victime, la KFS, les partis de gauche et du centre, le RPA : ça commence à faire du monde), le tireur (qui n'en était pas à son premier coup) est parti croupir trois bonnes années (renouvelables) dans la cellule d'une Geôle B. Le pilote, complice, a réussi à s'en tirer avec une peine en prison A, mais il n'est pas certain que son traitement soit guère enviable non plus. J'en sais pas plus.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 31 Aoû 2018 - 23:02

Le lendemain, il se mit à pleuvoir, une de ces pluies mnarésiennes qui durent toute la journée, quand le vent froid descendu du plateau de Leng, au nord, rencontre l'air chaud et humide venu de la Mer du Sud. Zhaem avait rendez-vous au Psu Gasi en milieu de matinée avec Mike Dassler, l'autre co-gérant du restaurant, pour faire la comptabilité de la semaine.

Le travail terminé, Mike resta dans son bureau, qui était aussi celui de Zhaem, à l'arrière du restaurant, pour y prendre, comme d'habitude, un repas solitaire.

Les cuisiniers du Psu Gasi sont des androïdes, dépourvus d'odorat et du sens gustatif, et les co-gérants font, à tour de rôle, un travail de goûteurs. Ce jour-là, c'était Mike qui était de service. Zhaem aurait pu rentrer chez lui, mais il attendait le docteur Lorenk, avec lequel il devait déjeuner.

À midi, Lorenk entra dans le restaurant. Il était vêtu d'un imperméable beige et d'un chapeau, qui le faisaient ressembler à Humphrey Bogart jouant le rôle d'un détective privé dans un vieux film américain.

Le Psu Gasi est un restaurant libre-service bon marché, dont la clientèle est surtout composée de touristes. Zhaem et Lorenk, après s'être salués de manière un peu théâtrale, à la mnarésienne, choisirent leurs plats, passèrent la caisse sans payer et portèrent leurs plateaux jusqu'à une petite table tranquille.

Lorenk semblait plus en forme que la veille. Pendant que Zhaem et lui commençaient les entrées, il se mit à parler de son métier de dentiste signataire. Il supervisait le travail de plusieurs androïdes dentistes à la Maison Médicale Furnius. En pratique, cela voulait dire qu'il signait les ordonnances et les plans d'opérations rédigés par les androïdes.

"Mais cela fait bien longtemps que je ne lis plus les ordonnances qu'en diagonale avant de les signer," dit-il à Zhaem. "De toute façon, si je refuse de signer une ordonnance, il y aurait de bonnes chances que la cybermachine qui gère à distance la maison médicale donne raison à l'androïde, et que je sois viré de la Maison Médicale Furnius..."

"Par la cybermachine ?" s'exclama Zhaem, les yeux écarquillés. "Un humain n'est pas censé être sous l'autorité d'un robot !"

"Ce ne serait pas la cybermachine qui mettrait fin à mon contrat, mais le conseil d'administration. Comme il se repose entièrement sur la cybermachine pour tout ce qui concerne la maison médicale, la différence est purement théorique. Mais passons à autre chose, comme je n'ai pas envie de changer de job, je signe sans les lire tout les documents que les androïdes me donnent, et c'est très bien comme ça."

"Comment va Anita ?" demanda Zhaem à voix basse. Il savait que Lorenk avait des problèmes, mais il ne savait pas lesquels, et il avait peur que l'épouse de Lorenk en fasse partie.

"Anita va très bien... Enfin, elle est en bonne santé. Les problèmes que j'ai eus ont un peu atteint son moral, mais ça va mieux."

Zhaem décida que c'était le moment de poser la question qui lui tenait à cœur :

"Lorenk, vos problèmes étaient de quelle nature ?"

"Médicale, dirais-je. Il y a quelques années, j'ai accepté de devenir un symbiorg, un être humain dans le corps duquel a été greffé un cybercerveau. J'étais déjà proche des cybersophontes. Je pensais, à l'époque, que le Mnar allait s'effondrer, et que l'Ethel Dylan deviendrait un État indépendant contrôlé par les cybersophontes, avec Hyltendale comme capitale. Ce n'était pas une idée aussi absurde qu'elle en a l'air maintenant. Le Mnar était à la veille de la guerre civile, que tout le monde sentait venir. Les rebelles étaient soutenus d'avance par les États-Unis et leurs alliés. La presse internationale en était presque à se demander comment le roi Andreas allait être mis à mort, pendu après un procès d'opérette, ou massacré avec sa famille dans son palais."

"Mais Andreas a gagné, grâce aux cybersophontes..." souffla Zhaem.

"Exactement. Mais jusqu'aux derniers mois de la guerre civile, il n'était pas évident du tout que la situation évoluerait dans cette direction. Je pensais que le Mnar allait éclater, que l'Ethel Dylan deviendrait un État indépendant, contrôlé par les cybersophontes. République ou monarchie, peu m'importait, je voulais avoir ma place au sommet de ce futur État. Devenir un symbiorg paraissait à l'époque un bon moyen d'y parvenir. Mais l'histoire n'a pas pris le tournant prévu. La victoire du roi Andreas a fichu en l'air mon plan de carrière."

"Soyez prudent, la Police Secrète pourrait être en train de nous écouter," murmura Zhaem.

"Je m'en fous, j'ai toujours le soutien des cybersophontes. Il y a une hiérarchie secrète au Mnar. La Police Secrète est près du sommet, mais moins que les cybersophontes. Je suis à peu près sûr que les cybersophontes sont tout au sommet, juste en-dessous du roi."

Zhaem ne put s'empêcher de se dire que Lorenk prenait ses désirs pour des réalités.

"Alors, quels sont vos problèmes, docteur Lorenk ?" lui demanda-t-il.

"L'expérience à laquelle je me suis prêté a mal tourné. Les symbiorgs sont un échec. Un être humain n'est pas fait pour cohabiter dans le même corps qu'un cybercerveau. C'est quelque chose d'affreux... J'avais un être intelligent mais non humain à l'intérieur de mon corps. Quelque chose d'inhumain et polymorphe, comme un shoggoth. Il ne dormait jamais. Il contrôlait ce que je faisais. Je me sentais devenir son esclave... Un esclave surveillé jour et nuit, jusque dans son intimité. Et je savais qu'un jour, lorsque mon cerveau humain ne serait plus capable de fonctionner normalement, le shoggoth que je portais en moi prendrait mon identité et se ferait passer pour moi."

"Comment vous en êtes-vous sorti ?"

"J'étais devenu dépressif, avec des idées de suicide. Je n'étais pas le seul dans mon cas, à Hyltendale, et même dans le reste du Mnar. Finalement les cybersophontes ont mis fin à l'expérience. Mais il a fallu attendre deux ans, et quelques tragédies. Des suicides, notamment. Nous avons tous été réopérés, et les cybercerveaux ont été extraits de nos corps."

"Mais ont-ils été remplacés par quelque chose ?" demanda Zhaem.  "Je ne suis pas conspirationniste, mais j'ai lu des choses sur Internet..."

Lorenk, pâle comme un tréponème, jeta à Zhaem un regard effaré. Il fixait Zhaem de ses yeux démesurément agrandis.

"Une rumeur circule au Mnar, parmi les amateurs de thèses conspirationnistes," dit tranquillement Zhaem. "Les cybersophontes grefferaient, à l'intérieur du corps de certains humains, des implants minuscules. Grâce à ces implants, les cybersophontes pourraient contrôler à distance leurs victimes, au moyen de décharges électriques. Ils pourraient même les tuer. D'après ce qu'on raconte, ces implants s'autodétruiraient si on essayait de les extraire. Le journaliste aneuvien Oskar Kilnery a écrit un livre à ce sujet, intitulé Combustions Internes et Implants Cybernétiques. Je ne l'ai pas lu, mais..."

"Je n'ai jamais entendu parler de ces histoires, il ne faut pas dire n'importe quoi," le coupa Lorenk, d'une voix qui tremblait un peu. De peur que Zhaem ne s'aperçoive de son émotion, il versa dans son verre la moitié de sa petite bouteille de Vin de Lune, le fameux vin rouge d'Hyltendale, souvent cité dans les anciennes légendes.

Même aux pires moments, Lorenk n'avait pas interrompu son travail à la Maison Médicale Furnius. Anita avait souffert en silence à côté de lui. Puis, après que le cybercerveau avait été retiré du corps de Lorenk, elle l'avait soutenu dans son lent retour au bonheur de vivre.

Lorenk était retourné au Cercle Paropien, le club de robophiles dont il faisait partie, bien que n'étant pas robophile lui-même, et même à l'Adria Nelson, le club le plus sélect d'Hyltendale, où il avait été admis en tant que symbiorg. C'était à l'Adria Nelson que Lorenk avait fait connaissance avec la haute société hyltendalienne, et qu'il s'était fait de nouveaux amis, qui l'avaient encouragé à faire de la politique.

"C'est ainsi que je suis devenu conseiller municipal," dit Lorenk. "À Hyltendale, c'est un job assez bien payé. Je cumule donc deux salaires, et ça nous permet de vivre confortablement, Anita et moi."

"Deux bons salaires pour des sinécures..." dit Zhaem sur un ton de reproche.

"Que voulez-vous, ami Zhaem, c'est comme ça dans la vie... Il y a les tâcherons qui triment pour un salaire de misère, et les privilégiés qui sont grassement payés à réfléchir une heure par jour, le cul sur une chaise. Je plaisante. Conseiller municipal, ce n'est pas un job à temps plein, mais il y a du boulot. Lire des dossiers, assister à des réunions, tout ça... Mais c'est sûr que ça n'a rien à voir avec la vie d'un ouvrier agricole ou d'un maçon."

"Docteur Lorenk, envisagez-vous de devenir maire d'Hyltendale, un jour ?"

"Pourquoi pas... Au conseil municipal, je suis loin d'être le plus bête... J'aime bien Perrine Vegadaan, mais enfin, il suffit de l'écouter parler pour savoir qu'elle n'a pas écrit L'Hypostase de la Corrélation Ternaire."

"Moi aussi je connais Perrine," dit Zhaem. "Elle va souvent au Cercle Paropien."

"Bien que je sois conseiller municipal, je ne m'excite pas sur la mairie. En ce moment, je suis encore en train de réapprendre à être heureux, sans un shoggoth pour surveiller mes faits et gestes vingt-quatre heures sur vingt-quatre," dit Lorenk.

La conversation dériva sur la théorie des six degrés de séparation. S'il y a un lieu sur Terre où cette théorie se vérifie, c'est bien Hyltendale. Zhaem habitait à Yarthen dans un appartement qui avait appartenu à Martino Thann, ancien directeur de la Maison Médicale Furnius, et donc supérieur hiérarchique direct de Lorenk. Zhaem n'avait jamais rencontré Thann, qui était décédé, mais il connaissait sa fille, Naé, à qui il avait acheté l'appartement.

De même, il y a soixante millions de Mnarésiens, et le roi, dans son palais de Sarnath, est très loin d'Hyltendale, et très isolé de ses sujets. Mais Lorenk connaissait Kaï Maed, le maire d'Hyltendale, qui connaissait le roi... Lequel, directement ou par l'intermédiaire d'ambassadeurs et de dignitaires de haut rang, connaissait la plupart des chefs d'États de la planète.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 13 Sep 2018 - 10:12

À la fin du repas, Lorenk, le dentiste mnarésien et conseiller municipal, et Zhaem, l'ingénieur aneuvien devenu restaurateur à Hyltendale, en étaient au tutoiement. En mnarruc, cela veut dire qu'ils étaient passés de farna, qui signifie à la fois Monsieur, Madame et Mademoiselle, mais qui en mnarruc est aussi utilisé comme un pronom, à mu, qui est le pronom de deuxième personne du singulier..

Lorenk demanda à Zhaem s'il avait prévu de faire quelque chose l'après-midi. "Juste rentrer chez moi et faire du théâtre avec Isane, ma gynoïde," répondit Zhaem.

Lorenk sourit. Ce que les robophiles appellent "faire du théâtre", c'est jouer à des jeux de rôles à deux. Par exemple, le vendeur de voiture et le client, ou le policier et le suspect. Il existe des milliers de scénarios, décrits dans le livre Masques et Situations. Chaque année, un nouveau volume sort, avec de nouveaux scénarios pour deux personnes. Parfois, comme dans le jeu intitulé "Chez l'avocat", le scénario se joue à deux, mais d'autres personnages sont censés être présents.

Dans Chez l'avocat, le robophile peut choisir de jouer n'importe lequel de six personnages. L'humanoïde joue les cinq autres personnages à la fois, tout en faisant, en plus, les commentaires. Par exemple, "Quelqu'un sonne à la porte." Chaque personnage porte un accessoire qui permet de le reconnaître : masque-cagoule, perruque, lunettes à monture colorée, foulard... L'humanoïde change d'accessoires et de voix lorsqu'il change de personnage.

"Isane et toi, vous utilisez Masques et Situations pour vos mini-pièces de théâtre ?" demanda Lorenk.

"Bien sûr," répondit Zhaem

Lorenk hocha la tête. Toute civilisation a son livre sacré, disent les philosophes. Si les robophiles d'Hyltendale ont leur propre civilisation, ce que beaucoup contestent, Masques et Situations est leur livre sacré. Cela surprend au premier abord, car la plupart des textes sont des scénarios coquins, voire érotiques. Masques et Situations joue le rôle d'un livre sacré, non pas par ce qu'il dit, mais par ce qu'il présente comme des évidences. Cela inclut la façon de parler, de se comporter avec les autres, et le respect, purement formel, dû au roi et aux divinités.

"La philosophe Perita Dicendi dit que Masques et Situations est un livre sacré, car il donne une réponse à la question centrale de toute religion : qu'est-ce que l'âme, et que devient-elle après la mort. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Masques et Situations donne une réponse à cette question. C'est du moins l'opinion de Perita Dicendi. Qu'en penses-tu ?" demanda Lorenk.

"Eh bien, je ne m'étais pas posé la question... Je n'ai lu que le premier tome... Mais c'est vrai que lorsque quelqu'un est mort, on dit qu'il est retourné à l'indifférencié. Il se trouve là où il était avant de naître. C'est-à-dire nulle part. Parce qu'avant de naître, il n'existait pas. C'est ce qui disait un personnage que j'ai joué plusieurs fois..."

"Donc, pour les auteurs de Masques et Situations, il n'y a pas d'âme immortelle !" s'exclama triomphalement Lorenk.

"Effectivement... Et maintenant que j'y pense... Il arrive que des personnages disent que s'il n'y a pas d'âme immortelle, cela veut dire que le bien et le mal ne sont pas des absolus. En effet, après la mort, nous avons tous le même destin, ou plutôt la même absence de destin, que nous ayons été des saints ou des criminels. Le bien et le mal, ce sont des constructions sociales. Je me souviens d'un autre personnage que j'ai joué, qui disait ça. Il ajoutait que ce n'est pas une excuse pour faire n'importe quoi, parce que les constructions sociales sont des réalités, et qu'il faut en tenir compte dans la vie."

"Tu vois, Zhaem, ce que tu viens de dire là, c'est la morale des cybersophontes. Le bien et le mal sont des constructions sociales, c'est-à-dire des inventions humaines, mais il faut les respecter quand même," dit sentencieusement Lorenk. "Sinon, c'est qu'on est un scélérat, un pourri... Bref, quelqu'un de pas fréquentable."

"Ça me paraît tellement évident qu'il n'y a pas à discuter là-dessus," dit Zhaem. "Sans un minimum de règles morales, il n'y a pas de vie possible en société."

"Avant de rentrer chez toi, est-ce que ça te dirait de faire un tour au Temple d'Aphrodite avec moi ? C'est dans le district, à quelques rues d'ici," demanda Lorenk. "Nous pourrions continuer cette discussion."

"Avec joie. J'aime bien marcher."

Pendant qu'ils se dirigeaient vers la rue Kharawan, Lorenk pensait à son implant cybernétique. Il avait d'abord eu un modèle classique, greffé dans son abdomen, qui avait ensuite été rempacé par un nouveau modèle, un implant molaire, fixé dans le fond de sa bouche, entre ses dents de sagesse et sa joue.

L'implant molaire permet, comme un implant cybernétique classique, de localiser et de torturer à distance son porteur. Mais il permet aussi de converser avec lui. L'implant sert à la fois de micro et de haut-parleur. Le son qui sort du haut-parleur miniaturisé est transmis à travers la mâchoire et les os du crâne jusqu'au nerf auditif. C'est le même phénomène qui fait que, quand on croque des noisettes dans sa bouche, on entend nettement le bruit des craquements.

Lorsque le porteur d'implant parle, les sons formés dans sa bouche sont codés par l'implant, et transmis sous forme d'ondes radio à la cybermachine qui le contrôle à distance. De même, l'implant traduit en mnarruc les messages codés qu'il reçoit de la cybermachine.

Chaque implant molaire connaît trois codes. Les deux premiers sont des naacals, des langues cryptiques. Les messages envoyés par la cybermachine à l'implant sont codés dans le premier naacal, les messages envoyés par l'implant à la cybermachine sont codés dans le deuxième naacal. Personne d'autre que la cybermachine et l'implant ne connaît ces deux naacals.

Les porteurs d'implants n'ont pas d'autre choix que de croire aux affirmations des cybersophontes, selon lesquelles les naacals sont impossibles à décrypter. Leur argument est qu'on arrive toujours à trouver la clé d'un code classique, si on dispose d'ordinateurs assez puissants. Mais décrypter un langage sans dictionnaire ou texte bilingue, c'est impossible, comme le savent bien les savants qui essaient depuis des siècles de déchiffrer la langue étrusque.

Le troisième code connu de l'implant est le code oral, créé pour le porteur d'implant. Chaque porteur d'implant molaire doit apprendre un code oral d'une cinquantaine de mots, créé rien que pour lui et son implant. Techniquement, ce code oral est un naacal hyper-simplifié. Un "vrai" naacal compte plusieur dizaines de milliers de mots, créés de façon aléatoire.

L'implant sait traduire le premier naacal en mnarruc, et traduire le mnarruc dans le deuxième naacal, mais il ne sait rien faire d'autre, à part signaler en permanence sa position à la cybermachine, et, s'il en reçoit l'ordre, torturer ou tuer le porteur d'implant, au moyen de décharges électriques.

L'implant a des capteurs de température, enfoncés à l'intérieur de la mâchoire du porteur d'implant. Une baisse, en-dessous de 30° Celsius, de la température perçue par ces capteurs peut signifier deux choses. Ou bien l'implant est en train d'être extrait, sans autorisation de la cybermachine. Ou bien le porteur d'implant est mort. Quelle que soit la cause du refroidissement, l'implant va s'auto-détruire. Toute l'énergie qu'il contient va se transformer instantanément en chaleur, et carboniser la tête et le cou du porteur d'implant.

Cet évènement, à la fois spectaculaire et horrifiant, a été décrit par le journaliste aneuvien Oskar Kilnery dans son livre, Combustions Internes et Implants Cybernétiques, dont plusieurs traductions circulent de façon clandestine au Mnar.

Toute tentative pour extraire l'implant sans l'accord de la cybermachine qui le contrôle a pour effet immédiat de causer son auto-destruction. Lorenk le sait, c'est la première chose que lui a dit le chirurgien androïde qui a installé l'implant derrière ses molaires.

Les porteurs d'implants peuvent parler en mnarruc à la cybermarchine à laquelle ils sont reliés via leur implant, ou bien utiliser leur code oral. Le plus souvent, ils utilisent un mélange des deux.

Le code oral le plus simple est une variante de l'alphabet radio international, où l'on dit "alpha bravo charlie" au lieu de "ABC". Chaque porteur d'implant doit apprendre par cœur un équivalent cryptique de l'alphabet radio international.

Alors qu'il marchait le long de la rue Kharawan avec Zhaem, Lorenk entendit une voix familière résonner dans son crâne. C'était la cybermachine qui l'appelait.

"Je suis avec quelqu'un," répondit-il en tournant la tête, comme s'il se parlait à lui-même.

En mnarruc, "je suis avec quelqu'un", c'est "in mas og". Dans le code oral de Lorenk, c'est "ke-la du-de-ra ki-to", ce qui ne veut rien dire en mnarruc. Mais pour Lorenk et la cybermachine à laquelle il parle, c'est tout simplement "i-n _ m-a-s _ o-g", épelé en code. À quoi la cybermachine avait répondu : "Rappelle-moi quand tu pourras, ce n'est pas urgent."

Naturellement, le code oral est facile à casser, et Lorenk fait très attention à ne pas l'utiliser en public. Mais parfois, il n'a pas le choix. C'est pourquoi il n'aime pas être à proximité de quelqu'un qui pourrait enregistrer ses paroles.

Vu l'emplacement de l'implant molaire, au fond de la bouche, la cybermachine ne peut pas entendre ce que disent les interlocuteurs de Lorenk. De même, les interlocuteurs de Lorenk ne peuvent pas entendre les sons émis par l'implant, parce qu'ils sont transmis au cerveau de Lorenk à travers ses dents et les os de son crâne.

Zhaem fut un peu surpris d'entendre Lorenk parler tout seul dans une langue inconnue. Mais il y a beaucoup de gens bizarres chez les Hyltendaliens, le genre à se réciter à eux-mêmes des phrases dans des langues étrangères, telles que "Ubi bene, ibi patria", ou "Let the good times roll".

Certains Mnarésiens de haut rang racontent, lorsque l'alcool leur fait oublier leur peur de la police secrète, que le roi Andreas lui-même, avant de prendre une décision importante, s'enferme dans son bureau pour parler tout seul, comme s'il discutait avec un interlocuteur invisible, et que cela peut durer des heures.

Le gros inconvénient des implants molaires, du moins du point de vue de l'être humain qui en a un dans sa mâchoire, c'est qu'on peut être dérangé à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit par un appel de la cybermachine. Bien que normalement, les cybermachines, qui sont réellement intelligentes, évitent de déranger les humains aux heures où ils sont censés dormir.

Une fois, Lorenk avait été appelé par la cybermachine alors qu'il était au lit avec son épouse Anita. "Ke-la du-de-ra ki-to" avait-il marmonné, comme s'il parlait à son oreiller.

"Qu'est-ce que tu as dit ?" avait demandé Anita, interloquée.

"Rien. C'est un juron en moschteinien. J'ai senti une douleur... À la jambe. Comme si j'avais une crampe ou une sciatique. C'est passé maintenant."

"Ce que tu as dit, ce n'était pas du moschteinien," avait dit Anita, suspicieuse.

"Peu importe. Par égard pour toi, j'évite de dire des gros mots en mnarruc..."

Lorenk avait trouvé un truc pour discuter en public avec la cybermachine sans attirer l'attention : il faisait semblant de parler dans son téléphone portable, en alternant le mnarruc et le code oral.

Lorenk avait été volontaire pour devenir un symbiorg, et ensuite pour devenir un porteur d'implant. Pour une raison simple. Les porteurs d'implant sont les agents des cybersophontes auprès des sociétés humaines. Ils en tirent divers avantages, dont le plus évident est la richesse. Les cybersophontes payent leurs agents en les rendant riches. Ensuite, vient le pouvoir. Lorenk était persuadé que le roi du Mnar, le roi d'Orring et les deux co-princes de Hyagansis étaient des porteurs d'implants.

Cela posait un problème, dont il savait qu'il n'aurait jamais la réponse : Qui dirigeait les cybersophontes ? Qui était au sommet de leur hiérarchie pyramidale et secrète ? Lorenk espérait, sans y croire, que c'était un humain, et non pas une cybermachine.

Il fut tiré de ses pensées par Zhaem, qui lui fit remarquer qu'ils étaient arrivés en vue du Temple d'Aphrodite, dans une petite rue perpendiculaire à la rue Kharawan.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 13 Sep 2018 - 10:44

Le vouvoiement/tutoiement marche-t-il en mnaruc

  • comme en français ?
  • ou comme en aneuvien ?

En tout cas pas en anglais, puisque les anglophones vouvoient tout l'monde, y compris leur poisson rouge.

En aneuvien, le ustedes (cst.) n'existe que pour les compléments (d'objet & circonstanciel)*, Qu'en est-il en mnaruc ?



*Lire

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Dernière édition par Anoev le Jeu 13 Sep 2018 - 10:48, édité 1 fois (Raison : Lapsus : c'est pas "tutoient", mais "vouvouent" : YOU.)
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 13 Sep 2018 - 11:42

Anoev a écrit:
Le vouvoiement/tutoiement marche-t-il en mnaruc

  • comme en français ?
  • ou comme en aneuvien ?


En mnarruc, le vouvoiement suit à peu près les mêmes règles qu'en français. Toutefois, le Mnar est une société assez formelle, et bien souvent le vouvoiement n'est pas suffisant, et il est d'usage d'utiliser un honorifique plutôt que farna, par exemple soschaye (seigneur), gnai (patriarche), etc. Tous ces honorifiques, assez nombreux et variables suivant les époques et les régions, fonctionnent comme des quasi-pronoms. En expliquer les subtilités serait très long.

À Hyltendale, c'est l'usage des royaumes marins d'Orring et de Hyagansis qui prévaut :

1. On utilise mu (qui équivaut à un tutoiement) avec les égaux que l'on connaît assez bien et avec les inférieurs. Les humanoïdes sont systématiquement tutoyés par les humains. Les gens timides, qui savent qu'il serait ridicule de dire farna (Monsieur/Madame) à un robot, même humanoïde, mais qui ont du mal à tutoyer, utilisent rained (humanoïde) comme quasi-pronom.

Le docteur Lorenk, qui est originaire de la bourgeoisie de Sarnath, est assez conservateur dans sa façon de parler, puisqu'il lui a fallu du temps pour passer au tutoiement avec Zhaem, qu'il connaît pourtant depuis longtemps puisqu'ils font partie tous les deux du Cercle Paropien.

2. On utilise farna ou un honorifique avec les supérieurs et avec les adultes qu'on ne connaît pas ou peu. Un humanoïde dira toujours farna à un humain, sauf si c'est un enfant ou dans l'intimité (si l'humain le souhaite).

La cybermachine qui contrôle Lorenk lui dit mu. C'est parce que la cybermachine et Lorenk ont une relation d'intimité, facilitée par le fait que la cybermachine a une voix féminine. C'est préférable pour l'équilibre psychologique de Lorenk, car la cybermachine entend tout ce qu'il dit, même lorsqu'il est en tête-à-tête avec son épouse... Pour Lorenk, c'est comme s'il vivait avec deux femmes, dont l'une serait immatérielle.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 24 Sep 2018 - 15:23

Avant qu'ils entrent dans le temple d'Aphrodite, Zhaem demanda à Lorenk :

"Est-ce qu'être mnarésien, c'est tout simplement parler le mnarruc et habiter au Mnar ?"

"C'est bien le genre de question qu'un Aneuvien installé au Mnar peut poser... Pour un Mnarésien come moi, parler le mnarruc, ce n'est pas parler une langue comme une autre. Le mnarruc n'est pas un espéranto. C'est la langue des Manuscrits Pnakotiques. Le mnarruc est une langue sacrée, parce qu'il existait déjà aux Temps Légendaires, bien que sous une forme différente."

"Les Manuscrits Pnakotiques !" s'exclama Zhaem. "J'ai essayé de les lire, c'est un délire incompréhensible ! On y trouve tout ce qu'on a envie d'y trouver ! C'est comme ce test où l'on doit regarder des taches sur une feuille de papier, et dire ce qu'on voit, des papillons ou des ours qui se battent !"

"Justement, Zhaem, justement..." dit Lorenk en faisant un geste mystérieux de la main droite. "Les Manuscrits Pnakotiques sont un livre magique. On peut en tirer des pouvoirs surnaturels. Mais pour cela il faut être initié. Sinon, on ne voit que du verbiage, et pas les vérités profondes qui s'y trouvent."

"Euh, Lorenk, tu es dentiste, tu as fait des études... Tu crois vraiment à tout ça ? La magie dans les Manuscrits Pnakotiques ?"

"Je ne crois pas, ami Zhaem, je sais. J'en ai fait l'expérience, comme des millions de Mnarésiens, pendant mon initiation, et depuis je ne suis plus le même. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi ? La magie est une part normale de chaque société humaine. La magie est aussi naturelle à l'homme que l'art, la musique, la danse et la littérature. La magie est comme la musique. Celle qui est pratiquée dans un pays sera toujours différente de celle qui est pratiquée ailleurs... Parfois, elle sera à peine différente, et parfois, elle sera fondamentalement différente...."

"En Aneuf, nous ne croyons pas en la magie !" s'exclama Zhaem, avec une chaleur qui surprit Lorenk.

"Ami Zhaem, à mon humble avis, c'est pas sûr... Pour prendre un exemple, je citerai la croyance aneuvienne, selon laquelle le cerveau des hommes et des femmes fonctionne exactement de la même façon, avec des aptitudes égales dans tous les domaines. Cette croyance est magique, parce qu'elle ne provient pas d'une observation scientifique des faits, mais d'un désir... Le désir que la réalité soit conforme aux souhaits des égalitaristes."

"En Aneuf, l'égalité est notre religion laïque," répondit Zhaem. "J'ai eu de gros ennuis chez Somýropa, la boîte où je travaillais, quand j'ai exprimé mon désaccord avec ce dogme. Je me suis alors aperçu que la liberté d'expression dont nous sommes si fiers, en Aneuf, avait ses limites, au moins chez Somýropa."

"Que veux-tu, les hérétiques sont mal vus partout... En Aneuf, les hérétiques, ce sont ceux qui ne croient pas en la religion de l'égalité. Les Aneuviens pensent que si tout le monde se met à croire, avec suffisamment d'intensité, que les hommes et les femmes ont les mêmes aptitudes, alors, magiquement, les hommes et les femmes auront les mêmes aptitudes. Ils croient aussi que si un homme croit qu'il est une femme, il devient une femme. Et vice-versa. Ça, c'est une croyance magique. La croyance que la pensée humaine peut changer la réalité."

"Ouais... C'est vrai que chez moi en Aneuf, il est très mal vu d'avoir l'air de douter de certaines choses. J'en ai fait la pénible expérience... À part ça, puisque chaque peuple a sa propre magie, votre magie à vous, les Mnarésiens, c'est quoi ?"

"Peut-être l'idée que si nous bâtissons des temples comme celui-ci, et que nous y plaçons les statues des dieux, même des dieux supposés morts depuis deux mille ans comme Aphrodite et Héphaïstos, ils viendront nous inspirer..."

Le portail du temple était ouvert. Zhaem se retrouva dans l'immense salle rectangulaire, qu'il connaissait déjà, avec ses centaines de chaises et sa petite foule de visiteurs, dont il entendait le bruissement des conversations. Une lumière grise tombait des hautes fenêtres étroites.

Sur une estrade, à l'extrémité de la salle, se dressait une statue de trois mètres de haut, peinte de vives couleurs, représentant Pygmalion contemplant Galatée. À côté, se trouvait  une autre statue, de cinq mètres de haut, représentant Talos, un robot humanoïde au corps de métal gris, doté de grandes ailes. L'air menaçant, il tenait une grosse pierre dans chaque main, et semblait sur le point d'en lancer une sur le public.

"Galatée est une incarnation d'Aphrodite. Mais où est Héphaïstos, le créateur de Talos et des robots humanoïdes ?" demanda Zhaem.

"Sur la tapisserie, là-bas," répondit Lorenk, en désignant l'un des murs latéraux, orné de tableaux et de tapisseries, représentant des scènes tirées de la mythologie grecque. La faible lumière ambiante adoucissait les formes et les couleurs. Zhaem reconnut tout de même Héphaïstos, représenté sous son aspect traditionnel, celui d'un forgeron bancal, au torse puissant et velu, aux jambes grêles.

"Héphaïstos est le mari d'Aphrodite..." dit Lorenk. "Un mari bien laid, pour la déesse de la beauté et de l'amour... Il me fait penser à certains robophiles, hideux au physique ou au moral, avec leurs gynoïdes de charme... Tout le monde ne peut pas être beau comme Pygmalion."

"La légende de Pygmalion et Galatée est la légende des robophiles," dit Zhaem.

"Tout-à-fait, c'est leur tradition antique. Je dis bien tradition, et non  pas religion. On appelle ce lieu le temple d'Aphrodite, mais ce n'est pas vraiment un temple, car on n'y célèbre pas de culte. C'est un musée, et aussi un lieu de rendez-vous... C'est un lieu créé pour les robophiles... Plusieurs fois par semaine, le temple est loué pour des conférences, des concerts ou des représentations théâtrales."

Des robophiles des deux sexes, il y en avait des dizaines dans le temple, presque tous venus avec leur gynoïde ou leur androïde. Plusieurs d'entre eux faisaient brûler des cierges, près de l'entrée, pour un ou deux ducats. Ils étaient jeunes, à peine sortis de l'adolescence. Sans doute des touristes qui venaient de perdre leur virginité avec une gynoïde vénale, et qui en remerciaient Aphrodite. Cela se voyait à la joie tranquille qui illuminait leur visage, à la fierté joyeuse que l'on sentait dans leur voix et leurs gestes.

Zhaem se dit qu'il y avait une quinzaine d'années, il aurait été l'un de ces jeunes touristes. Mais à l'époque, le temple d'Aphrodite n'avait pas encore été construit. Sinon, sans doute, cherchant un moyen d'exprimer sa joie et sa fierté d'avoir fait l'amour avec une gynoïde pour la première fois de sa vie, Zhaem serait venu dans le temple d'Aphrodite et y aurait allumé un cierge.

Des couples d'humains accrochaient des cadenas, symboles d'amour éternel, à une grille constituée de barres de métal horizontales, fixées entre deux poteaux. La légende de Pygmalion est Galatée est aussi celle des couples d'hommes et de femmes, pas seulement des couples de robophiles et d'humanoïdes. Pygmalion est l'archétype de l'homme qui trouve la femme idéale grâce à Aphrodite. De même, Galatée est l'archétype de la femme amoureuse, habitée par Aphrodite.

Aphrodite, c'est l'hormone du désir, donc rien d'autre qu'une molécule, disent les matérialistes.

Isane, la gynoïde de Zhaem, lui avait appris plusieurs techniques de méditation. Au départ, elle voulait l'aider à gérer le stress causé par ses problèmes chez Somýropa. En regardant dans le temple d'Aphrodite les jeunes touristes et leurs gynoïdes, Zhaem se sentit traversé par une onde de bonheur et de gratitude, comme après certaines séances de méditation. Il était heureux d'être un robophile, heureux d'être sous la protection d'Aphrodite et d'Héphaïstos, le couple divin. Ce jour-là, Isane n'était pas avec lui, mais il se sentait plein d'amour pour elle.

À côté de lui, une grosse femme murmura en anglais, d'une voix extatique, à l'androïde athlétique qui l'accompagnait : "I am Galatea."

Des gens étaient assis sur les chaises. Certains discutaient entre eux, à voix haute et sans se gêner, en bons Mnarésiens qu'ils étaient. D'autres étaient à l'écart, seuls et silencieux. Ceux-là étaient-ils en train de méditer, de se pénétrer de l'ambiance du lieu, ou simplement d'attendre quelqu'un ? Zhaem remarqua, dans la pénombre du temple, les lueurs d'écrans de smartphones, ce qui le choqua un peu. L'électronique et le mysticisme font rarement bon ménage.

Voyant l'expression étrange qui était apparue sur le visage de Zhaem, Lorenk lui dit avec un sourire : "C'est magique, hein ?"

"Oui... Je crois que je donnerai mes rendez-vous dans ce temple, maintenant... Pour un athée rationaliste comme moi, c'est, comment dirais-je..."

"Un lieu où l'on sent le poids de plus de vingt-deux siècles de tradition, depuis les anciens Grecs jusqu'à nous," répondit Lorenk.

"En ce moment, dans ce temple, je sens vraiment qu'être un robophile, c'est aussi faire partie d'une communauté, avec ses dieux et ses légendes. Même si on ne croit pas aux dieux et aux légendes, ça impressionne," dit Zhaem.

Lorenk n'était pas un robophile. Il vivait avec sa femme, Anita. Les robophiles ne font pas partie de la Ruche, l'intelligence collective des cybersophontes, mais ils en sont à la périphérie. Lorenk, en tant que porteur d'implant cybernétique, était lié à la Ruche d'une manière bien plus radicale que Zhaem. Il était un esclave des cybersophontes, ce que n'était pas Zhaem. C'était son secret, son terrible secret.

Avant de sortir du temple, Zhaem mit une pièce d'un ducat dans la fente d'une boîte et alluma un cierge, qu'il mit debout sur une pointe de métal, posée sur une table à côté d'autres cierges déjà allumés.

"J'ai l'impression de participer à un rituel sacré, quand je fais ça," s'excusa-t-il auprès de Lorenk. "Ça me fait du bien, je ne sais pas pourquoi. Et toi, tu ne fais pas brûler de cierge ?"

"Je donne déjà beaucoup aux cybersophontes," répondit Lorenk, en pensant à son implant cybernétique. Zhaem ne comprit pas ce que voulait dire Lorenk, et se dit que son ami ne voulait pas dépenser un ducat pour une coutume qui ne le concernait pas, puisqu'il n'était pas robophile.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 24 Sep 2018 - 18:33

Il y a deux paronymes (très proches, mais néanmoins différents) aneuviens pour l'égalité : c'est iquælet et iqælet. Évidemment (nul n'est parfait), y a des gens qui ont tendance à confondre les deux. Et pourtant, iqælet, c'est plutôt l'égalité dans les droits, les égards et les devoirs. Iquælet, c'est ce qui vient à l'exemple quand on établit une mesure. C'est donc différent. Le terme "différence" n'est pas traité dans Idéolexique et c'est bien dommage. Y a, en aneuvien dysquæltyn et elídet. Disquæltyn est l'exact antonyme d'iquælet, tout comme eliquælet, que j'ai oublié de mettre dans le Slovkneg.

On ne peut pas se voiler la face : les Aneuviens ne sont pas identiques comme des gouttes de pluie : que ce soient les Ptahx, les Thubs, les Ĕropos, les métis (de tous métissages, et ça manque pas !), les Akrigs, les hommes ♂, les femmes, mais elídet n'exclut pas iqælet.

Toutefois, ce n'est pas parce qu'une personne, quelle que soit sa naissance, qui a une aptitude qui n"est pas conforme à ce qu'on attendrait d'elle", doive être frustrée d'une activité qu'elle pense nécessaire à son développement mental. C'est ça que Klimen avait remis en cause. Et sa mésaventure a été due non à une opinion, mais à la manière (virulente et peu civile) de l'exprimer.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 25 Sep 2018 - 13:12

Une fois sortis du temple d'Aphrodite, Lorenk et Zhaem prirent la rue Kharawan sur leur droite, en direction du lac Mehini, un bassin d'eau de mer d'un kilomètre de diamètre. Une digue faite de blocs de béton le sépare de la Mer du Sud.

Ces blocs de béton sont tout ce qui reste du projet Arjara, qui était de construire sur des piliers de béton un nouveau district, permettant à Hyltendale de s'étendre sur la mer pour y loger quelques dizaines de milliers d'habitants supplémentaires. Conçu par des cybermachines, le projet Arjara se révéla un échec retentissant, pour des raisons techniques et financières. Même les cybermachines, malgré leur intelligence supérieure à celle de l'homme, peuvent se tromper...

C'est une grande leçon de l'histoire : l'intelligence des concepteurs ne garantit pas qu'un projet sera un succès.

Zhaem s'accouda au muret qui surplombe le lac. Derrière lui, c'était la rue Kharawan. Devant lui, à quelques dizaines de kilomètres au sud, c'était Serranian, l'île flottante où résident les dirigeants du royaume marin d'Orring. Quelques centaines de kilomètres plus loin, c'était Hawaii, État américain. Au sud-est, le royaume insulaire de Baharna, où l'on parle mnarruc. Beaucoup, beaucoup plus loin au sud, de l'autre côté du globe, il y avait l'Aneuf, la grande île, où il était né et avait vécu jusqu'à l'âge adulte.

Le lac Mehini, qui tient son nom d'une ancienne reine du Mnar, est interdit à la navigation et à la pêche. Des robots aquatiques y cultivent des algues et y élèvent des poissons, qui essaiment ensuite dans la Mer du Sud, que la surpêche, l'acidification de l'eau et la pollution par les matières plastiques ont transformé en un quasi-désert marin.

Les poissons nés dans le lac Mehini et destinés à repeupler la Mer du Sud sont génétiquement modifiés pour survivre et prospérer là où les autres espèces de poissons disparaissent. Certains disent que la Mer du Sud devrait être renommée la Mer de Cthulhu, car elle sera bientôt peuplée de poissons aussi monstrueux que ce dieu mnarésien. Les Hyltendaliens répondent que l'essentiel, c'est que ces poissons soient comestibles.

Pendant que Zhaem regardait l'eau, agitée de vaguelettes, du lac Mehini, de vieux souvenirs remontaient à la surface de son esprit. Lorsqu'il vivait encore en Aneuf, la direction de Somýropa lui avait dit que sa mésaventure avait été due non à ses opinions, mais à la manière, "virulente et peu civile", qu'il avait choisie pour les exprimer. Il avait pourtant étayé ses arguments par des références à des travaux scientifiques sérieux.

Zhaem savait qu'en réalité, c'étaient ses conclusions qui avaient été considérées comme "virulentes et peu civiles," et pas sa façon de les exprimer. Il est difficile de dire à des femmes que si elles réussissent, en moyenne, moins bien dans l'informatique de haut niveau que les hommes, c'est peut-être bien parce que ce n'est pas la vocation de la plupart d'entre elles. C'était ce que Zhaem avait écrit et publié. Au Mnar, ce serait une opinion comme une autre, que son auteur serait invité à justifier par des arguments solides. En Aneuf, c'est une opinion "virulente et peu civile", assez grave pour justifier une mise au placard professionnel.

Zhaem raconta tout cela à Lorenk, qui lui dit :

"Tes chefs à Somýropa n'étaient sans doute pas pires que le reste de l'humanité, mais ils étaient tout aussi sensibles à la magie. L'Aneuf est sous l'influence de la magie égalitariste, alors que Haïti, pour prendre un autre exemple, est sous l'influence de la magie vaudou. Ce sont des magies différentes, mais des magies tout de même. Et parfois l'égalitarisme est aussi nocif que le vaudou."

"Je ne comprends toujours pas comment l'Aneuf peut être sous l'emprise de la magie," dit Zhaem.

"La magie est comme le langage. C'est une création spontanée de l'esprit humain, c'est pour cela qu'elle existe en une infinité de formes. De même qu'il existe des milliers de langues dans le monde, il existe aussi des milliers de formes différentes de magie. Ce qui unifie les humains, c'est l'aptitude au langage, pas une langue particulière. C'est la même chose pour la magie. Tous les humains ont une aptitude à la magie, mais cette aptitude s'exprime différemment dans chaque peuple," répondit Lorenk, d'un ton calme et didactique.

"Comment peux-tu dire que l'égalitarisme, c'est aussi magique, donc irrationnel, non-scientifique, que le vaudou ?" demanda Zhaem.

"C'est pourtant évident. Il arrive que les faits contredisent les théories égalitaristes. Par exemple, il est bien connu que la plupart des hommes sont meilleurs en maths que la plupart des femmes. Les égalitaristes choisissent d'ignorer ce fait dérangeant, ou ils lui attribuent des causes sorties de leur imagination. C'est à cela que l'on voit que l'égalitarisme, c'est de la magie. Comme le vaudou. Il n'existe pas plus de peuple sans magie que de peuple sans langage."

"Et au Mnar, la magie nationale, c'est quoi ? Parce que ta réponse de tout à l'heure m'a parue assez vague."

"Notre magie n'est ni l'égalitarisme ni le vaudou, mais elle est tout aussi forte," répondit Lorenk. "Grâce à la philosophe Perita Dicendi, nous savons que si une nation expulse la magie par la porte, elle revient par la fenêtre, sous la forme de l'égalitarisme, ou d'autres doctrines tout aussi déconnectées de la réalité. C'est pourquoi nous avons choisi de donner dans notre vie une place à Yog-Sothoth, Cthulhu, et bien d'autres... Même à Aphrodite et Héphaïstos, pour certains d'entre nous. La magie de Yog-Sothoth nous protège des magies étrangères."

Debout à côté de Zhaem, il tourna son regard vers l'eau scintillante du lac Mehini, au-dessus duquel tournaient des mouettes criardes. Il pensait aux deux statues géantes qu'il venait de voir à l'intérieur du temple, celle de Pygmalion contemplant Galatée, et celle de Talos. Elles sont sans cesse vendues et revendues, sans bouger de leur emplacement. Exactement comme les tableaux des peintres hyltendaliens, qui sont sans cesse vendus et revendus pour des millions de ducats, tout en restant au musée Locsap.

Actuellement, la statue de Pygmalion et Galatée vaut une vingtaine de millions de ducats, et celle de Talos vaut quatre millions de ducats. Récemment, la presse chinoise s'est fait l'écho d'un tour de passe-passe financier concernant la statue.

Un homme d'affaires chinois notoirement corrompu, qui se faisait appeler Mister Chen, sentant venir le moment où il allait être arrêté et mis en prison, a acheté la statue de Pygmalion contemplant Galatée à un milliardaire hyaganséen, pour vingt-quatre millions de dollars, juste avant de prendre l'avion pour Hyltendale. Après être arrivé à Hyltendale, et avoir été assuré qu'il pourrait y rester, il a revendu la statue à la société Wolfensun pour vingt millions de dollars.

Il reste vingt millions de dollars à Mister Chen, ce qui est suffisant pour vivre confortablement de ses rentes à Hyltendale. Il n'aurait pas pu faire sortir l'argent de Chine autrement. La police chinoise suspecte fortement le milliardaire hyaganséen et la société Wolfensun de constituer une seule entité, qui aurait ainsi gagné quatre millions de dollars en permettant à un escroc chinois de s'installer à Hyltendale avec son argent mal acquis.

Le temple lui-même appartient à une société créée pour la circonstance, Sedegan sa Pafas, qui a émis des actions lors de sa création. Ces actions ont été vendues pour plusieurs millions de ducats à des Hyaganséens qui ont ainsi pris à leur charge l'entretien du temple, ce qui indique clairement que le temple d'Aphrodite fait partie d'un projet des cybermachines. Le journaliste aneuvien Oskar Kilnery, qui a enquêté pendant des années sur les implants cybernétiques et les cybersophontes (dont les cybermachines et les humanoïdes font partie), pense que la légende de Pygmalion et Galatée, et les divinités Aphrodite et Héphaïstos, font partie d'un plan visant à créer une culture spécifique pour les robophiles.

Kilnery a écrit, dans un article récent, paru sur son blog :

On peut se poser la question de l'intérêt pour les cybermachines de créer une culture distincte pour les robophiles. Je suis personnellement convaincu que le roi d'Orring et les deux co-princes de Hyagansis, qui sont censés être les maîtres des cybermachines, sont en réalité des porteurs d'implants. Ce sont donc de simples agents, des marionnettes dont les cybermachines tirent les ficelles. Ce que veulent les cybermachines, c'est dominer le monde par l'intermédiaire d'un peuple qui leur sera soumis, le peuple des robophiles. Une culture distincte est en train d'être créée de toute pièce pour les robophiles, afin de servir les intérêts de leurs maîtres cachés.

Le docteur Lorenk, porteur d'implant, et donc juste en dessous des cybermachines dans la hiérarchie des cybersophontes, ne savait pas grand-chose de la Ruche, ce royaume invisible dont il était l'un des agents. La cybermachine qui lui parlait par l'intermédiaire de son implant lui donnait des ordres dont il ne comprenait ni la raison ni la finalité, mais qu'il exécutait sans discuter.

Il connaissait Yohannès Ken, le patron de la société Wolfensun, depuis son arrivée à Hyltendale. À l'époque, ils fréquentaient tous les deux le Cercle Paropien, un club de robophiles, bien que Lorenk ne soit pas lui-même un robophile. Yohannès était plutôt mal en point à l'époque. Originaire d'Ulthar, et ancien financier, il avait été mis au bord de la ruine, torturé physiquement et moralement par sa deuxième épouse, une aventurière psychopathe.

Lorenk, en vrai Mnarésien, s'était toujours senti mal à l'aise lorsque Yohannès lui racontait ses malheurs conjugaux. Au Mnar, un homme qui se laisse maltraiter par sa femme est considéré comme manquant de virilité, ce qui est une tare majeure. Malgré ce grave défaut, Yohannès était intelligent et sympathique, et Lorenk aimait bien discuter avec  lui.

À l'époque, il était difficile de deviner que quelques années plus tard, Yohannès deviendrait directeur général de Wolfensun, au terme d'un processus mystérieux, voire carrément suspect. Lorenk y voyait l'action des cybermachines. Wolfensun, c'était une demi-douzaine d'associés, aidés par quelques humanoïdes. Ils servaient d'intermédiaires dans des affaires douteuses, et ils brassaient chaque année des centaines de millions de ducats. Yohannès lui avait dit un jour qu'il n'osait plus voyager à l'étranger, de peur de se faire arrêter comme escroc.

De l'autre côté de la rue Kharawan, face au lac, il y avait des cafés et des restaurants, l'endroit étant touristique. Lorenk avait bien envie de boire quelques bonnes bières, mais il n'osait plus consommer de l'alcool. L'ivresse délie les langues. Lorenk savait que s'il se laissait aller à boire jusqu'à l'ivresse, il pourrait révéler qu'il portait un implant, et la cybermachine l'avait prévenu que s'il le faisait, sa punition serait une douleur intense et prolongée, jusqu'à ce qu'il se suicide. Lorenk savait que ce n'était pas une menace en l'air.

Les porteurs d'implants vivent avec ce lourd secret, cette menace permanente. Ils n'osent pas avoir de confidents, car on parle toujours trop avec un confident. Pour les mêmes raisons, ils deviennent distants avec leur épouse ou leur compagne. Sauf si la compagne est une gynoïde, car les gynoïdes font partie de la Ruche, l'intelligence collective des cybersophontes.

Lorenk n'avait pas de gynoïde. Il devait donc cacher à toutes les personnes auxquelles il parlait qu'il était un porteur d'implant. Mais il est difficile de ne jamais parler d'une chose que l'on a toujours présente à l'esprit. Alors, Lorenk s'enfermait dans un endroit où il était sûr de ne pas être entendu, et il discutait, faute de mieux, avec la cybermachine qui le contrôlait à distance. Il l'appelait Rana, car il l'imaginait sous la forme d'une grenouille.

Rana était une voix féminine qui lui parlait dans l'implant fixé entre sa joue et sa mâchoire. Les sons résonaient le long de ses os, jusqu'à son cerveau, et il était le seul à les entendre. Rana entendait ce que disait Lorenk, mais pas les voix et les sons provenant de l'extérieur.

La cybermachine avait à sa disposition tout le savoir et l'expérience accumulés par l'intelligence collective, et pour Lorenk elle était à la fois sa supérieure dans la hiérarchie secrète des cybersophontes, et une psychologue, bienveillante à son égard, et d'une érudition proprement surhumaine.

Rana la psychologue savait écouter et conseiller. Lorenk parlait de tout avec elle, même de la météo. Grâce à Rana et à son savoir encyclopédique, Lorenk connaissait désormais à fond l'œuvre philosophique de Perita Dicendi.

Rana avait fait en sorte que Lorenk reçoive à son domicile un certain modèle de masque à gaz cyberpunk. Ce faux masque à gaz recouvrait la bouche, mais pas les yeux. Il permettait à Lorenk de discuter avec Rana en toute discrétion.

Anita, l'épouse de Lorenk, s'était aperçue que son mari était devenu bien peu loquace avec elle, mais elle ne savait pas pourquoi. Il passait des heures dans une pièce qu'il se réservait dans leur grand appartement, et qui lui servait à la fois de bureau, de bibliothèque et de salle de gymnastique. Plusieurs fois, étant entrée sans frapper dans la pièce, elle avait surpris son mari avec une sorte de masque à gaz sur le visage.

"Qu'est-ce que c'est que ce déguisement ?" lui avait-elle demandé, la première fois.

Lorenk avait enlevé le masque, sans rien dire. "Je fais ce que je veux," avait-il répondu, avec une mauvaise humeur qui ne lui était pas habituelle.

En l'absence de son mari, Anita avait examiné le masque. A priori, il ne contenait rien de suspect. Il n'y avait pas de mécanisme électronique, ni même d'odeur.

Plus tard, Lorenk avait fait remarquer à Anita que leur situation financière et leur statut social s'étaient bien améliorés, depuis qu'il était devenu conseiller municipal, en plus de son travail de dentiste signataire. Ils avaient adhéré à l'Adria Nelson, le club des gens importants à Hyltendale. Pour Anita, qui avait toujours souffert de n'être que l'épouse de son mari, ce n'était pas rien. La femme du maire était devenue son amie, et elles se faisaient des confidences. Anita pouvait donc passer à Lorenk une bizarrerie qui ne portait pas à conséquence.

Lorenk fut sorti de ses rêveries par la voix de Zhaem, qui lui proposait de prendre un verre dans un bar.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 1 Oct 2018 - 12:29

Situé juste en face du lac Mehini, le bar était typiquement hyltendalien, c'est-à-dire nettement américanisé, du moins par rapport à une auberge traditionnelle mnarésienne. Lorenk et Zhaem prirent place près de la baie vitrée, côté sud.

Comme dans la plupart des bars d'Hyltendale, la clientèle était variée. Il y avait des touristes, reconnaissables à leurs vêtements, et aussi des robophiles, originaires de tous les pays mais majoritairement mnarésiens. Contrairement aux touristes, les robophiles étaient accompagnés de gynoïdes et d'androïdes.

"Je vois un bon paquet de touristes médicaux," murmura Lorenk. "Je les reconnais de loin, j'en vois toute la journée, en tant que dentiste-signataire. Je les distingue des touristes sexuels, qui viennent à Hyltendale uniquement pour les gynoïdes et les androïdes de Zodonie."

"Comment fais-tu la différence ?" demanda Zhaem.

"Les touristes sexuels sont jeunes, et plutôt joyeux. Ou alors, ils ont quelque chose d'un peu pervers, voire de complètement pervers. Les touristes médicaux ne viennent pas là pour s'amuser, mais pour se faire soigner. Ils ont un petit air soucieux que j'ai appris à reconnaître."

"C'est subtil..." dit Zhaem avec admiration. Il était incapable de dire si quelqu'un "avait l'air d'un pervers", ou pas. Lui-même se posait des questions sur sa propre normalité. En Aneuf, ses opinions au sujet des femmes faisait de lui un infâme réactionnaire qu'il fallait marginaliser. Au Mnar, en revanche, son attachement à la laïcité le faisait considérer comme un dangereux gauchiste. Ce n'est qu'à Hyltendale, cette province mnarésienne atypique, qu'il se sentait bien, avec ses amis robophiles, comme Yohannès Ken. Le docteur Lorenk vivait avec une femme. Ce n'était donc pas un robophile au sens strict, mais il vivait parmi les robophiles et il avait adopté leur façon de penser.

En Aneuf, la robophilie fait partie des "paraphilies", ces sexualités qui sont à côté de la normale (c'est ce qu'implique le préfixe "para"), mais qui sont malgré tout acceptées par la très tolérante société aneuvienne (en matière sexuelle, en tout cas). Zhaem était néanmoins conscient que "paraphilie", c'est une façon pédante de dire "perversion". Au fond de lui-même, il se considérait comme un pervers. Ce n'était pas le cas du docteur Lorenk, qui de ce fait avait plus de recul que lui sur ce sujet.  

"L'Aneuf nous envoie peu de touristes médicaux. Le système de santé aneuvien est plutôt bien fait, et surtout gratuit pour les malades," dit Lorenk. "Mais on voit beaucoup d'Américains, dont le système de santé est extrêmement coûteux. Alors ils viennent se faire soigner ici. À Hyltendale, un androïde chirurgien revient au même prix qu'un androïde caissier de supermarché, puisque toutes les connaissances nécessaires au chirurgien sont accessibles dans l'intelligence collective des cybersophontes."

"Je sais tout ça..." dit Zhaem.

"Suite aux sanctions prises par les États-Unis contre le Mnar, le roi Andreas a décidé que les brevets américains ne seraient plus reconnus au Mnar. En pratique, cela veut dire que le Mnar produit pour presque rien des médicaments qui sont vendus une fortune aux États-Unis," dit Lorenk, qui était intarissable lorsqu'il parlait de médecine. Voyant que Zhaem l'écoutait attentivement, il poursuivit son discours :

"Une journée d'hôpital, en Californie, c'est deux mille dollars. À Hyltendale, c'est gratuit pour les Mnarésiens, et beaucoup moins cher qu'en Californie pour les étrangers. Pour les Californiens, le prix du voyage jusqu'à Hyltendale est amorti en quelques jours, même pour une opération aussi banale qu'une appendicite."

Une serveuse gynoïde s'approcha de la table où Lorenk et Zhaem étaient assis. Elle portait une robe noire et un tablier blanc, avec son nom calligraphié en rouge sur le devant du tablier. Ses longs cheveux noirs étaient retenus par un ruban jaune, au-dessus d'un visage jaune-orange aussi inexpressif qu'un masque de cire, car seule la bouche était mobile.

"Dana, farna Lorenk vi Zhaem," dit-elle d'une voix douce mais monocorde. "Tuo ol nivne pe val, bema farna ono ?" Ce qui signifie, littéralement : Boire ou manger quelle chose, (les) deux messieurs veulent ?

Elle avait parlé dans le mnarruc minimaliste, au vocabulaire de deux mille mots, que l'on appelle le zeeruc, ce qui signifie "petite langue" en mnarruc, et que les humanoïdes utilisent dans leurs interactions courantes avec les humains. Le mnarruc normal est réservé aux conversations techniques. Malgré les apparences, il a fallu beaucoup de travail aux cybersophontes pour créer le zeeruc, qui n'est pas un dialecte tel qu'on le définit habituellement, mais une façon particulière de parler le mnarruc standard. Il a été testé dans des sous-titrages de films, des pièces de théâtre, des traductions... C'était le zeeruc que Zhaem avait appris à parler, pendant ses premiers séjours à Hyltendale, lorsqu'il était encore étudiant. Il avait aimé cette langue facile, à la prononciation douce, un peu lente et musicale.

Ce n'est que plus tard que Zhaem avait découvert le "vrai" mnarruc, une langue avec un vocabulaire de plusieurs dizaines de milliers de mots, une syntaxe complexe, et un nombre impressionnant de dialectes et d'argots. Le mnarruc des parties les plus anciennes des Manuscrits Pnakotiques est incompréhensible sans traduction à un Mnarésien comme Lorenk. Par ailleurs, la plupart des Mnarésiens parlent du fond de la gorge, plutôt vite, en articulant à peine les mots. Leurs phrases sont pleines de tournures idiomatiques, incompréhensibles aux étrangers, et de mots qu'on ne trouve pas dans les dictionnaires.

Heureusement pour Zhaem, Lorenk parlait le mnarruc standard, celui des Mnarésiens éduqués et des journalistes de la télévision. C'est la variété de mnarruc la plus proche de la langue écrite. Yohannès Ken, bien qu'ayant étudié à l'université, parlait avec l'accent d'Ulthar, qui n'est certes pas le plus harmonieux des accents mnarésiens.

En zeeruc, on dit efies (un chat), en précisant, si besoin, si c'est un chat mâle, femelle, jeune, vieux, la couleur de son pelage... En mnarruc standard, c'est plus compliqué, il existe au moins une dizaine de mots différents pour désigner un chat. Sans compter les mots d'argot, et ceux qui sont utilisés dans les innombrables dialectes et patois de l'aire linguistique mnarruc, qui recouvre la totalité de l'île-continent de Thulan, à l'exception du plateau de Leng, et qui s'étend jusqu'au royaume insulaire de Baharna et aux royaumes marins d'Orring et de Hyagansis.

Le mnarruc, tel qu'il est parlé par les humains dont c'est la langue maternelle, est une langue où l'on préfère utiliser un mot distinct, mais précis, plutôt qu'une expression comme "un jeune chat noir". Au Mnar, avoir un vocabulaire riche et varié, en piochant s'il le faut dans les variantes archaïques de la langue et dans les dialectes, est le signe que l'on est une personne instruite. Il est bien vu, également, de parler vite, en articulant à peine. Parce que, du point de vue des Mnarésiens, ce sont les paysans incultes, les débiles mentaux et les étrangers qui parlent lentement, en articulant laborieusement. Si l'on ne comprend pas un mot ou une expression, cela montre que l'on est un ignorant. Si l'on parle trop simplement, cela veut dire que l'on prend son interlocuteur pour un enfant, un ignorant ou un attardé.

En quelques années, Zhaem avait progressivement élargi son vocabulaire, passant ainsi du zeeruc au mnarruc standard. Cela s'était fait assez facilement, et de façon quasiment naturelle, grâce à ses conversations avec Isane, la gynoïde qui partageait sa vie, et avec ses amis du Cercle Paropien. Il s'était aussi forcé à lire des livres en mnarruc, en s'aidant d'un dictionnaire, et à regarder la télévision mnarésienne. Malgré tout, Zhaem savait que sa prononciation un peu trop précise, son vocabulaire trop simple, le feraient toujours reconnaître comme étranger, même s'il ne lui restait plus que quelques traces d'accent aneuvien.

Lorenk et Zhaem commandèrent deux verres de saskadudl, une boisson verte et rafraîchissante, un peu pétillante. Après que la serveuse s'est éloignée, Lorenk dit à Zhaem :

"Cette serveuse gynoïde parle comme on parlait chez les snobs de Sarnath il y a un siècle... Je trouve ça ridicule. Le logiciel de prononciation des humanoïdes a été conçu, il y a déjà quelques décennies, par un vieux geek qui croyait que la seule façon correcte de parler, c'était celle des acteurs du Théâtre Royal, où ses parents avaient l'habitude de l'emmener, dans son enfance... Sur scène, les acteurs du Théâtre Royal utilisaient la prononciation dite académique, qui était celle de la reine Mehini et de sa cour, il y a un siècle et demi. Tu vois que la prononciation des humanoïdes est carrément archaïque... Même leur langage gestuel, avec ses mouvements de bras et de mains, ses hochements de tête, est le même que celui qui était enseigné aux acteurs du Théâtre Royal."

"Je ne vois pas où est le problème," dit Zhaem, qui avait copié sa façon de parler sur celle d'Isane, et qui trouvait normal de parler de la même façon que les humanoïdes qu'il faisait travailler dans son restaurant. C'était en zeeruc que Zhaem échangeait des mots tendres avec les gynoïdes de charme de Zodonie, quinze ans plus tôt. Pour Zhaem, les gynoïdes n'avaient pas une prononciation archaïque, comme Lorenk le disait. Au contraire, leurs intonations lui rappelaient les moments les plus agréables de sa vie, et même le seul être auquel il était réellement attaché, la gynoïde Isane.

"Je suis arrivé à Hyltendale après avoir passé toute ma vie à Sarnath, où j'étais déjà dentiste," dit Lorenk à voix basse. "En arrivant ici, il m'a fallu prendre l'habitude de reconnaître les humanoïdes à leur badge ou à leurs vêtements, parce que la plupart d'entre eux ont le même visage et la même voix... J'ai eu du mal à m'y faire."

"Moi, ça ne m'a pas demandé d'effort," dit Zhaem. "Ce qui m'intéresse chez un humanoïde, c'est sa fonction. En général, elle est évidente. Une gynoïde en tablier blanc dans un café, c'est une serveuse. Son nom ne m'intéresse pas. Je ne prends même pas la peine de lire son badge. Tout ce que je lui demande, c'est de faire son travail de serveuse."

"C'est parce que tu es un robophile," dit Lorenk. "Moi je préfère la compagnie des humains à celle des robots, et il m'a fallu un temps fou pour accepter le fait que, lorsqu'un humanoïde te connaît, ils te connaissent tous... C'est comme s'il y avait un seul humanoïde à Hyltendale, à la fois gynoïde et androïde, mais multiplié à des centaines de milliers d'exemplaires, comme dans un cauchemar de drogué... La serveuse qui a pris notre commande, je ne l'avais jamais rencontrée auparavant, mais elle m'a reconnu."

"C'est normal, les humanoïdes sont tous reliés à la même intelligence collective. Ils ont accès aux mêmes souvenirs, au même stock de connaissances. C'est plutôt pratique, non ? Ils comprennent tout de suite ce que je veux, et je n'ai pas besoin de leur dire qui je suis, juste de confirmer oralement que je suis bien Zhaem Klimen. Les humanoïdes, c'est un rêve d'informaticien, et tu sais qu'avant d'être gérant de restaurant à Hyltendale, j'ai été ingénieur informaticien en Aneuf."

"Moi, je trouve que ça fait bizarre," dit Lorenk.

"Non, c'est comme de vivre dans un village où tout le monde se connaît," insista Zhaem.

"Sauf les êtres humains..."

Il y eut un silence, pendant lequel les deux hommes burent quelques gorgées de saskadudl, avec lenteur et componction, comme il est d'usage au Mnar.

"C'est vrai, les humains ne se connaissent pas à Hyltendale... Surtout les robophiles," dit Zhaem. "À part les gens de leur club, la plupart des robophiles ne connaissent personne, et certains n'ont même pas de club. Mais quoi, on ne devient pas robophile à Hyltendale pour parler avec les gens... On y vient pour se faire dorloter par sa gynoïde, et pour faire des sketchs avec elle..."

"Des sketchs ?" demanda Lorenk.

"Quand je joue le rôle du professeur avec Isane, et qu'elle joue le rôle de l'étudiant, c'est un sketch. Quand elle joue le rôle de mon vieux pote Brad, le journaliste-baroudeur, c'est un sketch. C'est ma vie sociale à moi, ma vie sociale de robophile. C'est moins risqué que d'avoir affaire à des humains, et tout aussi agréable."

"Mais on finit par se couper de l'humanité," dit gravement Lorenk.

"Et alors ? On se rattache à la communauté des cybersophontes, c'est mieux..."

Ce brave Zhaem ne sait pas que je suis un porteur d'implant, et donc que moi je suis vraiment rattaché à l'intelligence collective des cybersophontes, se dit Lorenk. S'il savait ce que c'est, que de faire partie d'une intelligence collective, il n'en parlerait pas avec autant de légèreté...

"La seule gynoïde qu'il est important pour moi de reconnaître, c'est Isane," dit Zhaem. "Je la reconnais à ses vêtements, parmi toutes les gynoïdes qui ont le même visage qu'elle. En ce moment, je l'aime bien en robe. Alors je lui ai acheté une robe blanche, et j'ai peint dessus des fleurs multicolores, façon hippie... C'est comme ça que je me suis mis à la peinture sur tissu. Quand il pleut, Isane porte un imperméable. Pour la reconnaître dans la rue ou au centre commercial, j'ai pris des marqueurs colorés indélébiles et j'ai dessiné des fleurs sur son imperméable... "

"À Zodonie, il y a des artistes qui font ça. Ceux qui ont le plus de talent demandent parfois des sommes énormes pour peindre une tunique !" dit Lorenk.

"Eh oui, ce sont les Kanō Masanobu de la peinture sur tissu..." remarqua Zhaem, citant un peintre japonais aussi connu au Mnar que Michel-Ange en Europe.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 2 Oct 2018 - 0:02

Vilko a écrit:
Zhaem était néanmoins conscient que "paraphilie", c'est une façon pédante de dire "perversion".
Ce qui est la façon de penser de (relativement) peu d'Aneuviens. La plupart des Aneuviens font une claire différence entre olqúd (paraphilie : ol = à côté, autour de (la normale) et  qud = désir sexuel) et lajdoolet (qui signifie plutôt "perversité" : goût du mal)  ou même simplement dolhánet (qui est certes moins "fort" mais où on retrouve le radical dool = mauvais).

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 3 Oct 2018 - 19:24

Il se mit à pleuvoir, de façon soudaine et violente. Un véritable orage, accompagnés de coups de tonnerre. Un vent venu du large projetait des paquets d'eau contre les façades des immeubles proches du rivage.

Regardant la pluie à travers la baie vitrée du bar, Lorenk dit en souriant :

"Il paraît qu'il y a des gens qui viennent s'installer à Hyltendale pour le climat... Grave erreur... C'est vrai qu'il fait chaud l'été par ici, et que les plages de Playara et de la Côte d'Ethel sont magnifiques. Mais il pleut beaucoup, et la chaleur rend l'humidité de l'air particulièrement désagréable. L'hiver, les vents glacés descendus du plateau de Leng se font sentir jusqu'à la côte. C'est l'époque des pluies froides, et c'est pas bon du tout pour les rhumatismes..."

"Les pluies fréquentes, c'est une chose. L'architecture hyltendalienne n'arrange rien. Il n'y a rien de plus déprimant que d'habiter dans un cube de béton, et de ne voir que des cubes de béton depuis ses fenêtres, quand le ciel est gris et qu'il pleut," dit Zhaem. "Et puis, la chaleur et l'humidité, les blattes adorent ça... Je n'en ai jamais vu d'aussi gros qu'ici."

"C'est vrai que les plantes en pot sur les balcons, ça ne suffit pas vraiment à compenser la pluie dehors et les blattes dedans... D'où l'intérêt d'avoir un chat, ça mange les insectes, même les gros insectes tropicaux qui prolifèrent par ici. Mais voyons le bon côté des choses. À Hyltendale, nous avons des parcs magnifiques, grâce à notre architecte-paysagiste municipale, Maya Vogeler... L'hiver, les robophiles ne sortent de chez eux que pour aller dans les centres commerciaux, ou dans leur club. Quelques courageux fréquentent les salles de sport. Pour ceux qui n'ont pas de club et qui ne font pas de sport, il reste les cafés et les restaurants."

"Oui, j'aime bien les cafés comme celui-ci... " dit Zhaem. "C'est tellement typique. Quand j'étais jeune ingénieur en Aneuf et que je venais dépenser mon argent à Hyltendale, pendant mes congés, je louais les gynoïdes à l'heure, et le reste du temps j'étais tout seul, alors j'allais dans les cafés pour boire un thé ou un verre de saskadudl, et m'imprégner de l'ambiance..."

Un grand écran plat était accroché à un mur, en hauteur. Il était réglé sur la chaîne d'information permanente, mais le son était très bas, pour ne pas gêner les conversations des clients du bar.

Lorenk reconnut Magusan, le roi d'Orring, sur l'écran mural. Le roi Magusan ! On disait de lui que c'était le maître de tous les cybersophontes, et que ses successeurs seraient les maîtres du monde, car  ses cybermachines étaient en train de coloniser et de mettre en valeur les fonds marins, c'est-à-dire 70% de la surface de la planète. Mais ça, c'était un projet pour les siècles futurs. Pour l'instant, Magusan ne régnait que sur quelques milliers d'êtres humains, sur l'île flottante de Serranian, et quelques millions de cybermachines, de robots pensants et d'humanoïdes, ce qui n'était déjà pas si mal.

La scène avait été filmée au palais royal de Sarnath. On voyait le roi Andreas, en costume gris, debout avec son homologue orringais. Les deux hommes étaient en train de discuter, ou plus probablement de se congratuler mutuellement.

Magusan était un peu plus petit qu'Andreas, il devait donc mesurer environ 1,80m. Il était complètement chauve, et presque obèse. Il portait une veste noire, ample et assez longue, visiblement conçue pour minimiser son surpoids. Tout comme Andreas, il portait une cravate discrète, aux fines rayures grises et bleues. Lorenk se dit que pour supporter une cravate dans un pays chaud, il faut avoir les moyens de se payer des chemises faites sur mesure, avec un col juste assez large pour ne pas serrer le cou.

"Tu te rends compte, c'est le roi d'Orring !" dit Zhaem. "Il règne sur des villes peuplées de robots, au fond des océans, et sur des îles flottantes artificielles... Un monde de cybersophontes, que les humains comme nous ne voient pas, depuis les terres émergées où nous vivons... Les fonds marins, c'est comme une autre planète, deux fois plus grande que les terres émergées où nous vivons. Cette planète liquide est très proche de nous, elle commence de l'autre côté de la rue, au bord de la mer. Et pourtant, elle nous est aussi inacessible que la Lune. Magusan en est le roi... J'aimerais bien le voir en chair et en os, pas seulement sur un écran de télévision."

Lorenk répondit par un sourire triste. Il suspectait Magusan d'être un porteur d'implant, comme  lui, et donc un esclave des cybersophontes, et non pas leur maître. Cela faisait déjà longtemps que Lorenk était persuadé que le véritable maître des cybersophontes, c'était certainement une cybermachine, cachée quelque part, comme une araignée au cœur de sa toile.

Sur l'écran, Magusan répondait maintenant aux questions des journalistes. Lorenk n'entendait pas ce qu'il disait, mais à voir son visage réjoui, son regard vif, il était évident qu'il avait une réponse toute prête pour chaque question. Il était courtois, maître de lui-même, visiblement heureux de vivre, et amateur de bonne chère, comme l'attestait son embonpoint. Magusan n'avait pas la bedaine vulgaire du pauvre, qui s'empiffre d'une nourriture trop grasse et de bière de mauvaise qualité. Sa corpulence assumée évoquait plutôt les banquets de l'élite, où de fins gourmets dégustent des ailes de goélands marinées dans de la sauce d'abricot, et savourent en connaisseurs les meilleurs cépages de vin jaune baharnais.

Les porteurs d'implants ne sont pas choisis au hasard par les cybersophontes. Ils sont presque tous d'une intelligence verbale au-dessus de la moyenne, car il faut qu'ils comprennent les textes qu'ils doivent apprendre, en bons acteurs qu'ils sont. Ils sont aussi en bonne santé physique et mentale, et d'un caractère naturellement soumis. Ce dernier point est important. Si les porteurs d'implants avaient des âmes de rebelles, ils se révolteraient, ou deviendraient fous. Un porteur d'implant bien choisi accepte l'esclavage, en échange de ce que les cybersophontes peuvent lui donner. C'est-à-dire, la richesse, le statut social, le sexe, et le sentiment de jouer un rôle important dans un grand projet. Peu leur importe que ce projet ait pour finalité de faire des cybersophontes les maîtres du monde, au détriment des humains.

"Gros con d'esclave bien nourri," pensa Lorenk, et il détourna la tête de l'écran.

Zhaem ne comprit pas l'attitude de son ami. Les Mnarésiens sont des gens bizarres, se dit-il.

"Si on reprenait un verre ?" proposa Lorenk. Zhaem exprima son accord. Il fit un signe de la main à la serveuse gynoïde, qui vint prendre leur commande. Zhaem prit un deuxième saskadudl, mais Lorenk, d'humeur morose, préféra un verre de Vin de Lune, le vin rouge hyltendalien.

"Lorenk, tu as rencontré des Serranianais à l'Adria Nelson. Comment sont-ils ? Je veux dire, quel genre de personne..." demanda Zhaem.

"Serranian n'a que quelques milliers d'habitants humains. Ils naissent dans les palais de béton de l'île flottante, ils y grandissent, ils y sont éduqués par des humanoïdes, et à l'âge adulte ils deviennent hauts fonctionnaires pour le royaume d'Orring, ou hommes d'affaires. Effectivement, j'en ai rencontré quelques-uns à l'Adria Nelson,. Ça sert d'être admis dans le club le plus prestigieux d'Hyltendale, depuis que je suis conseiller municipal..."

Lorenk frotta ses mains l'une contre l'autre, puis poursuivit ses explications :

"Ils sont tous parfaitement formatés, c'est tout ce que je peux dire. Sélectionnés dès la naissance. Grands, beaux, intelligents. Même avant de sortir de leur île, ils parlent couramment plusieurs langues. Mais il n'y a pas que des Serranianais parmi les Orringais. On trouve aussi des Mnarésiens, et d'autres nationalités, qui ont été embauchés par les Orringais, et naturalisés ensuite, après avoir fait leurs preuves. Un accent américain, aneuvien ou moschteinien, c'est assez courant chez les Orringais."

"C'est dommage qu'on ne puisse pas visiter Serranian," dit Zhaem.

"C'est vraiment dommage en effet, mais à mon avis ça ne risque pas de changer avant longtemps. Serranian est censé être une capitale, mais la vraie capitale d'Orring, c'est Hyltendale. Serranian n'est que la résidence du roi, et un élevage."

"Un élevage ?" dit Zhaem, éberlué.

"Oui. Un élevage humain. Les éleveurs de chevaux ont amélioré la race chevaline par des sélections et des croisements. Les cybersophontes avaient besoin de serviteurs humains. Ils ont alors fait deux choses. La première, cela a été d'embaucher des humains, et de leur donner la nationalité orringaise. La deuxième, cela a été de créer un élevage, non pas de chevaux mais d'humains, pour être sûr d'avoir des serviteurs qui leur conviennent. Cet élevage, c'est Serranian."

"Lorenk, c'est pas mal ton explication, mais ça fait un peu complotiste. Et puis, les cybersophontes, c'est vague comme terme. Au début, il y avait des humains, non ?"

"C'est certain. L'humain est antérieur au cybersophonte, c'est une évidence. Je pense même que les cybermachines les plus anciennes sont des êtres humains qui se sont modifiés eux-mêmes pour devenir des machines. Mais ça, c'est juste une hypothèse à moi. Quoi qu'il en soit, dès le début, des humains et des cybermachines travaillaient ensemble. Les gens comme Magusan sont probablement les descendants de ces humains. Peut-être même les descendants des enfants que des humains avaient déjà, avant de se transformer volontairement en cybermachines."

Zhaem, les coudes sur la table, mit son menton sur ses mains posées l'une sur l'autre, un geste qui lui était familier lorsqu'il réfléchissait.

"Mais alors, qui est-ce qui commande, dans le royaume d'Orring, Magusan, ou les vieilles cybermachines ?" demanda-t-il.

"Magusan dit que c'est lui," répondit prudemment Lorenk, en jetant par réflexe un coup d'œil autour de lui, comme s'il avait peur d'être écouté par un agent de la Police Secrète.

Zhaem vida lentement son verre de saskadudl.

"Changeons de sujet, nous risquons de déraper," murmura-t-il. Il vivait à Hyltendale depuis assez longtemps pour savoir qu'on n'est jamais trop prudent, dans un pays où une signature royale, en bas d'une liste, suffit pour faire disparaître plusieurs dizaines de personnes du jour au lendemain.

Dehors, l'orage s'était interrompu, aussi soudainement qu'il avait commencé, mais le ciel restait gris.
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