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 Les fembotniks

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 11 Juin 2018 - 10:59

Nusiac, le diplomate hyaganséen, informa Fengwel par téléphone que la subvention qu'il avait demandée pour le Groupe d'Amitié Moschtein-Mnar était accordée. Le montant avait déjà été transféré sur le compte bancaire du Groupe.

"Passez me voir à mon bureau," dit Nusiac. "Vous me parlerez de ce que vous comptez faire avec l'argent."

Fengwel se fit déposer par la gynoïde Virna devant l'immeuble du Ministère Hyaganséen des Affaires Étrangères, à Sitisentr. Le centre d'Hyltendale, où se trouvent les administrations et les représentations diplomatiques, n'est pas très étendu, et le réseau des autobus y est particulièrement dense. Les parkings, en revanche, sont rares et chers. Les gens qui n'aiment pas utiliser les transports en commun, comme Fengwel, se font déposer en voiture par leur chauffeur, et lui téléphonent ensuite pour qu'il vienne les chercher.

Hyagansis et Orring sont des royaumes marins, sans territoires sur la terre ferme, et présentent la curieuse particularité d'avoir leur capitale diplomatique à Hyltendale, donc en terre étrangère. La communauté de langue et de culture entre le Mnar, Hyagansis et Orring facilite grandement cet état de fait.

Le hall de l'immeuble était gigantesque et aménagé en salle d'attente, avec des arbustes en pot, des fauteuils, et de petites tables basses sur lesquelles étaient disposés des magazines. Les murs étaient ornés d'immenses toiles abstraites aux couleurs criardes. Quelques gynoïdes et androïdes faisaient semblant de lire des livres de poche. Les êtres humains préféraient lire des magazines ou jouer avec leur smartphone.

Fengwel traversa le hall pour se présenter au comptoir d'accueil, derrière lequel se trouvaient des androïdes en uniforme bleu. L'un d'eux l'accompagna jusqu'au bureau de Nusiac, au sixième étage. Les deux hommes se saluèrent avec un empressement sincère. Ils avaient un certain nombre de choses en commun. Tous deux étaient vieux, riches, puissants et corrompus, ce qui créait entre eux une certaine complicité, dans tous les sens du terme.

Fengwel et Nusiac faisaient partie de cette élite mondiale qui a l'habitude de voyager. Ils s'attendaient, dans quelque pays qu'ils aillent, à loger dans les mêmes hôtels cinq étoiles, à trouver des femmes de ménage philippines et des chauffeurs de taxi syriens, tous parlant l'anglais, ou plutôt le globish. Ils rencontraient les dirigeants locaux, qui s'exprimaient comme eux dans le vaste continuum qui va de l'anglais d'université jusqu'au globish le plus élémentaire, et qui étaient tout aussi pressés qu'eux de s'enrichir en dollars, et d'envoyer leurs enfants étudier dans les universités américaines. Les nations leur paraissaient des archaïsmes, face au monde grandiose et unifié dans lequel ils vivaient, et où ils occupaient la place élevée qu'ils méritaient.

Fengwel, qui était député fédéral au Moschtein, se sentait toujours un peu déprimé lorsqu'il rentrait de voyage à l'étranger et retrouvait ses administrés, avec leurs petites vies étriquées, faites de canapés bon marché achetés à crédit, petits logements, petites voitures, petits revenus... Des petites gens qui, pour la plupart, sortaient rarement du Moschtein, et comptaient sur la télévision pour les informer. Son travail à lui, Fengwel, consistait à leur dire ce qu'ils avaient envie d'entendre, en utilisant des arguments développés par les experts du parti. Et ça marchait. Plus c'était gros, plus ça marchait.

Fengwel jeta un coup d'œil rapide sur le vaste bureau de Nusiac, et ne put s'empêcher de sourire. Tout était conçu pour impressionner le visiteur. Meubles de prix, tableaux abstraits sur les murs... Fengwel s'était rendu compte, avec le temps, que les vrais amateurs d'art abstrait sont beaucoup moins nombreux que les parvenus qui veulent impressionner le visiteur, en montrant qu'ils ont les moyens de décorer leur bureau avec des tableaux valant plusieurs centaines de milliers de dollars. L'ordinateur portable dernier cri était éteint, et aucun dossier n'était visible, ce qui indiquait que Nusiac n'était pas débordé de travail...

Nusiac invita Fengwel à s'asseoir dans l'un des fauteuils de cuir fauve qui entouraient une petite table basse de forme ovale, en verre teinté gris. Les deux hommes se mirent à deviser, tout en buvant de l'eau pétillante.

"Je n'ai pas obtenu le montant que je demandais," dit Fengwel.

"Les temps sont durs pour tout le monde, je vous l'avais dit," répondit le Hyaganséen. "J'ai soutenu votre demande, c'est pourquoi vous avez obtenu une somme qui n'est quand même pas négligeable."

Les deux hommes parlèrent ensuite des différents partis politiques moschteiniens, des différences idéologiques, et aussi des rivalités et des ambitions des uns et des autres.

"J'ai embauché la femme d'un ministre comme directrice des relations institutionnelles du Groupe d'Amitié Moschtein-Mnar," dit Fengwel. "Une sinécure... Son travail consiste à organiser un cocktail de temps en temps. Mais depuis qu'elle travaille pour moi, son mari nous soutient. Vous voyez que quand on me donne de l'argent, je sais l'utiliser comme il faut."

"Certes. Mon cher Fengwel, vous avez ma confiance. Mais assez parlé travail. Que pensez-vous de notre belle ville d'Hyltendale ?"

"Hier,  j'ai visité le temple d'Aphrodite. C'était intéressant..."

"Oui, n'est-ce pas ? Aphrodite est la déesse tutélaire des gynoïdes... À ce sujet, savez-vous que les androïdes et les cybermachines ont aussi leur dieu tutélaire ? C'est Héphaïstos... Vous savez qui est Héphaïstos ?" demanda Nusiac.

"Oui, bien sûr... Mais faites comme si je ne le savais pas," dit Fengwel en souriant.

"Héphaïstos était le dieu des forgerons, chez les anciens Grecs. Il avait construit des automates pour l'assister dans son travail, et le géant de bronze Talos, protecteur de l'île de Crète. Ces automates, ainsi que Talos, sont les prédécesseurs mythiques des androïdes et des cybermachines."

"Je ne le savais pas... Je suppose qu'il y a un temple d'Héphaïstos quelque part à Hyltendale ?"

"Hélas non... Un dieu-forgeron difforme et boîteux, ça fait moins rêver les gens que l'amour de Pygmalion et Galatée. Mais on trouve des statues d'Héphaïstos dans les jardins publics. Du moins, quand les théocrates de Yog-Sothoth ne les dégradent pas. De leur point de vue, donner forme humaine à une divinité, c'est de l'anthropocentrisme, et pour les plus fanatiques d'entre eux, l'anthropocentrisme est blasphématoire... Avec les statues d'Aphrodite, c'est encore pire, car les fanatiques de Yog-Sothoth les trouvent non seulement blasphématoires, mais indécentes."

"Il y a des idiots partout. Mais n'avez-vous pas peur, vous les résidents d'Hyltendale, d'européaniser votre culture, pourtant si loin de la vieille Europe ?"

"Absolument pas. Lorsque nous ne trouvons pas dans les Manuscrits Pnakotiques ce dont nous avons besoin, nous allons le chercher ailleurs, y compris dans la Grèce antique. Sigmund Freund en a fait autant, avec son complexe d'Œdype, et ses notions d'Eros et de Thanatos... Le narcissisme vient de Narcisse, un personnage de la mythologie grecque... Pourtant Freud était autrichien, les Grecs n'étaient pas ses ancêtres... Pas plus qu'ils ne sont les nôtres. Mais d'une certaine façon, la mythologie grecque est devenue universelle, parce qu'elle n'est plus liée à un peuple particulier."

"Je ne vois toujours pas l'utilité de faire revivre de vieilles légendes," dit Fengwel.

"Que voulez-vous, nos amis les cybersophontes ont des idées bizarres, parfois... Avez-vous entendu parler de Perita Dicendi ?"

"Un peu... Virna m'en a parlé. Mais je n'ai lu aucun de ses livres."

"Perita Dicendi, c'est celle qui parle bien, en latin. C'est le pseudonyme collectif de quatre femmes-philosophes, qui dissimulent leur véritable identité pour ne pas se faire assassiner par les théocrates de Yog-Sothoth."

"Eh bien dites donc, mon cher Nusiac, il y a des problèmes au Mnar, à ce que je vois !"

"C'est sûr que le Mnar, ce n'est ni le Moschtein ni l'Aneuf... Mais passons. Ce que Perita Dicendi écrit est toujours bien informé. Je suppose qu'au moins l'une de ces femmes a des contacts avec les cybersophontes. Dans l'un de ses livres, qui s'appelle Chronologie de l'Oubli, Perita Dicendi commence par rappeler que les fourmis ont des instincts sociaux qui leur permettent de vivre spontanément en communautés de plusieurs millions d'individus. Les humains n'ont pas ces instincts sociaux d'insectes. Leurs instincts sociaux de primates leur permettent de vivre en tribus de chasseurs-cueilleurs de quelques centaines d'individus au maximum."

"Mais c'est n'importe quoi !" s'exclama Fengwel. "Les humains aussi savent créer des communautés de plusieurs millions d'individus ! Et même de plus d'un milliard d'individus, comme la Chine et l'Inde !"

"Je le sais bien, mon cher Fengwel, je le sais bien. Et comment les humains font-ils pour faire fonctionner ces énormes communautés, à votre avis ? D'après Perita Dicendi, et d'autres penseurs avant elle, l'évolution les a dotés, avec l'apparition de l'homo sapiens, d'instincts sociaux artificiels. Ces instincts sociaux artificiels, ce sont les religions, les idéologies, et toutes les croyances qui imposent d'obéir à des gens que l'on ne voit pas. Pour désigner ces instincts sociaux artificiels, Perita Dicendi s'inspire de la mémétique, elle parle de mèmeplexes, ou ensembles de mèmes."

"Je ne suis pas d'accord avec vous, Monsieur Nusiac. Chez moi au Moschtein, chacun pense ce qu'il veut. Chaque citoyen choisit sa religion et ses idées politiques, il peut même s'en passer complètement si ça lui chante."

"Bien sûr, mais toujours dans le cadre démocratique, n'est-ce pas ? Or, les principes démocratiques sont eux-mêmes des mèmeplexes, des instincts sociaux artificiels. Ils permettent à l'État moschteinien de rester debout et de fonctionner."

"Je ne vois toujours pas le rapport avec Pygmalion et Galatée," dit Fengwel, qui se demandait où Nusiac voulait en venir.

"C'est pourtant évident. Le mèmeplexe mnarésien est polythéiste. Il y a un dieu pour chaque chose, et le roi tire sa légitimité d'avoir été choisi par le dieu Nath-Horthath pour régner sur le Mnar. En rattachant les gynoïdes à Aphrodite, et les androïdes et les cybermachines à Héphaïstos, les cybersophontes se donnent une légitimité polythéiste, que leur confèrent des textes vieux de plus de deux millénaires, donc au moins aussi anciens que les Manuscrits Pnakotiques."

"Pourquoi pas... Juste une question, mon cher Nusiac... Quand vous dites les cybersophontes... Qu'est-ce que vous entendez par là, précisément ?"

"Les cybermachines, et leurs serviteurs les robots humanoïdes, c'est-à-dire les gynoïdes et les androïdes. Parmi les cybermachines, on distingue les cybermachines proprement dites, qui ressemblent à des araignées de métal, et les robots non-humanoïdes, que l'on appelle les robots pensants."

"Ah oui, je vois. Les cybermachines sont aussi des robots. À quels humains obéissent-elles ?"

Nusiac regardar Fengwel d'un air ébahi. Une fraction de seconde, il se demanda s'il était possible que le Moschteinien soit réellement aussi ignorant qu'il le prétendait. Puis il se rappela que Fengwel n'était surement pas un porteur d'implant. Il ne pouvait donc pas deviner le secret, comme Nusiac l'avait fait il y avait bien longtemps. Il lui récita donc le discours officiel :

"Les cybermachines obéissent à un petit nombre d'êtres humains, dont les plus connus sont le roi Andreas du Mnar, Magusan le roi d'Orring, et les deux co-princes de Hyagansis, Goran Luty et Diadumen Vogeler... Ils sont les chefs de la petite caste au sommet de la pyramide..."

"C'est rassurant de savoir que ce sont toujours des humains qui commandent !" dit Fengwel en souriant.

Promouvoir la vérité officielle faisait partie du travail de Nusiac. Il dit à Fengwel :

"Oui, n'est-ce pas ? Les humains ont créé les robots, et ils en seront toujours les maîtres."

En politicien chevronné, Fengwel savait lire les mimiques de ses interlocuteurs. Il vit sur le visage de Nusiac une tristesse soudaine qui le laissa songeur.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 18 Juin 2018 - 11:40

La veille de son retour au Moschtein, Mers Fengwel rencontra une dernière fois Nusiac, le diplomate hyaganséen, dans le bureau de celui-ci, à Sitisentr, l'un des districts centraux d'Hyltendale. Assis dans les profonds fauteuils de cuir, ils devisèrent tranquillement tout en buvant du thé, chacun appréciant en l'autre sa propre image, celle d'une vieux jouisseur roublard et raffiné.

"Vous pouvez vous considérer comme satisfait, Monsieur Fengwel," dit Nusiac. "Vous avez obtenu la subvention que vous souhaitiez. Avez-vous eu le temps d'acheter des cadeaux pour vos amis ?"

"Tout à fait. Uniquement des tableaux de peintres hyltendaliens. J'ai prévu de les offrir à mes amis parlementaires, à Moschbourg. Je pense qu'ils en tiendront compte, et qu'ils auront désormais une attitude plus positive vis-à-vis du Mnar."

"On peut l'espérer... Vous m'enverrez la liste de ces parlementaires, dès qu'ils auront reçu leurs cadeaux. La société Wolfensun, dont je vous ai déjà parlé, les contactera, et leur offrira de racheter les tableaux à des prix plus qu'intéressants. Le marché de l'art hyltendalien, ça monte et ça descend, et parfois un député moschteinien se fait offrir en cadeau un tableau dont la valeur décuple en une semaine, pour des raisons inconnues... Il est normal qu'une société comme Wolfensun ait envie de les racheter..."

"Mais est-ce qu'on ne va pas m'accuser d'avoir corrompu mes collègues députés en leur faisant des cadeaux de prix ?" demanda Fengwel d'une voix anxieuse.

"Le système est bien rôdé," lui expliqua Nusiac. " Les tableaux ont été achetés par vous, au nom du Groupe d'Amitié Moschtein-Mnar, à des prix ne dépassant pas cinq cents ducats, ce qui, dans nos milieux, est considéré comme acceptable pour un cadeau. Tout est transparent et parfaitement légal. Il n'y a aucun lien entre vous et la société Wolfensun. Vous n'avez jamais fait affaire avec elle, et vous n'avez jamais rencontré son dirigeant, Yohannès Ken. Vous ne le connaissez pas. Vous êtes inattaquable dans cette affaire."

"Tant mieux, parce qu'au Moschtein, j'ai déjà eu quelques ennuis, dans le passé, pour des histoires d'argent. Il m'en reste une réputation sulfureuse, qui me colle à la peau depuis que je fais de la politique..."

"C'est bien injuste, parce que vous faites beaucoup d'efforts pour améliorer les relations entre le Mnar et le Moschtein, Monsieur Fengwell. Le royaume de Hyagansis, que je représente, est un allié du Mnar. C'est en tant qu'allié du Mnar que nous soutenons vos efforts, qui sont absolument méritoires."

"Oh, vous savez, l'intérêt pour moi, c'est d'accroître ma visibilité en tant que parlementaire. Au Moschtein, je suis considéré comme le spécialiste du Mnar. Cela veut dire que je suis convié à la télévision pour participer aux débats de politique internationale, lorsqu'on y parle du Mnar. Je joue le rôle de l'avocat du diable, le diable étant le roi Andreas... Malgré tout, j'estime que cela facilite ma carrière politique, en me donnant une certaine notoriété. Du moins, quand j'arrive à ne pas avoir l'air trop crétin quand je suis filmé... J'ai des progrès à faire de ce côté-là... Je suis aussi consulté par la direction de mon parti, et même par les ministres, pour tout ce qui touche au Mnar..."

"C'est une bonne chose !" dit Nusiac.

"Mais le plus intéressant est ailleurs. Certaines entreprises moschteiniennes ont envie de contourner l'embargo qui pèse sur le Mnar. Je peux leur indiquer comment faire, et même leur servir d'intermédiaire."

"À cet effet, vous avez créé une société de consulting, je suppose ?"

"Pas en mon nom, ce serait trop voyant... Je me fais payer comme consultant par une société créée par un ami. Les industriels moschteiniens me payent par l'intermédiaire de cettte société, pour que je les mette en contact avec les bonnes personnes à Hyltendale."

"Monsieur Fengwel, c'est un plaisir de discuter avec vous !" dit Nusiac en portant sa tasse de thé à ses lèvres.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 20 Juin 2018 - 14:49

Pour Mers Fengwel, le jour du départ vers Moschbourg était arrivé. Il devait quitter Hyltendale, et retrouver son travail de député fédéral moschteinien. Les tableaux qu'il avait achetés pendant son séjour à Hyltendale avaient été confiés aux bons soins d'une société de transport et arriveraient avant lui au Moschtein. Fengwel aimait voyager avec rien d'autre qu'une valise à roulettes et une sacoche à bandoulière.

Sur le quai du Port aux Hydravions, il se sentit submergé par l'émotion au moment de quitter Virna, la gynoïde qui était sa compagne pendant ses séjours au Mnar. Elle était aussi son contact avec la Ruche, nom que l'on donne à l'intelligence collective des cybersophontes.

Non pas que Fengwel éprouvât une affection réelle envers Virna, ou envers qui que ce soit d'autre. Il n'aimait que lui-même et en était fier. Il avait même du mal à concevoir que l'on puisse aimer quelqu'un. Les chagrins d'amour qu'il avait connus dans sa jeunesse avaient été violents, mais de même nature que la colère et la déception que l'on éprouve lorsque sa télé tombe en panne, au meilleur moment du film.

Avec Virna, il avait une présence avec lui. À la fois concubine, servante et assistante, elle combinait l'efficacité, la disponibilité et la soumission d'une machine, avec l'intelligence et la sensualité d'une femme. C'était aussi, il le savait, une émissaire de la Ruche. C'est par l'intermédiaire de Virna que Fengwel communiquait avec la mystérieuse hiérarchie des cybersophontes. Mais sans Virna, il retournait à sa vie sentimentale habituelle, à la fois compliquée et décevante.

Un hydravion mnarésien à moteur électrique (une technologie qui n'existe que chez les cybersophontes) l'emmena d'abord à Tokyo, à plus de quatre mille kilomètres à l'ouest. Les hydravions sont assez lents, et celui dans lequel Fengwel devait voyager ne dérogeait pas à la règle, avec une vitesse moyenne de 300 km/h. Certains trains sont plus rapides... Quatorze heures de voyage, rien que pour traverser une portion du Pacifique...

Les hôtesses de l'air étaient des gynoïdes, l'avion appartenant à une compagnie de l'un des deux Royaumes Flottants. C'est ainsi que l'on appelle Orring et Hyagansis, car ces deux royaumes marins, peuplés de cybermachines, d'humanoïdes et de quelques humains, n'ont aucun territoire sur la terre ferme. Ils n'ont que des îles flottantes artificielles, qui peuvent d'ailleurs être fort étendues. Serranian, où réside le roi d'Orring, s'étend sur plusieurs kilomètres carrés.

Fengwel avait perdu un ami, longtemps auparavant, mort d'une embolie après un voyage en avion particulièrement long. Depuis lors, toujours prudent, Fengwel s'astreignait à faire de temps en temps, assis sur son siège, un peu de gymnastique pour faire circuler le sang. Il levait et abaissait ses genoux, comme s'il faisait de la bicyclette, faisait des cercles avec les pieds, levait et abaissait les talons. Il vaut mieux avoir l'air ridicule que mourir d'une embolie...

Il essaya de lire un livre, un guide pour touristes à Hyltendale. Un passage retint son attention :

La seule partie mobile du visage d'un humanoïde de travail est sa bouche, qui peut prendre sept expressions différentes :
1. Neutre. Commissures horizontales, bouche fermée.
2. Étonnée. Commissures horizontales, bouche demi-ouverte.
3. Souriante. Commissures tournées vers le haut, bouche fermée.
4. Riante. Commissures légèrement tournées vers le haut, dentition visible.
5. Triste. Commissures tournées vers le bas, bouche fermée.
5. Dégoûtée. Commissures tournées vers le bas, bouche ouverte.
7. Hurlante. Bouche grande ouverte, dentition visible.


Chez les humanoïdes auxquels il avait eu affaire, il n'avait vu que l'expression "neutre" et l'expression "souriante". Par exemple, dans un magasin, lorsque le caissier androïde lui disait bonjour ou au revoir. Seule Virna (qui était une gynoïde de charme, et pas de travail), prenait parfois l'expression "riante", et c'était toujours pendant leurs ébats, lorsqu'elle faisait résonner son joli rire cristallin.

L'hydravion se posa enfin dans la baie de Tokyo. Une fois passé la douane, Fengwel dut prendre d'abord le métro, et ensuite le train jusqu'à l'aéroport de Narita. Au total, près d'une heure et demie dans les transports en commun japonais, toujours bondés. Il se sentit soulagé d'arriver à son hôtel, situé tout près de l'aéroport.

Comme à chaque fois qu'il faisait escale à Narita, Fengwel s'était promis d'aller visiter Tokyo, et, comme à chaque fois, il passa la plus grande partie de la journée à dormir, à boire de l'alcool et à regarder la télévision dans sa chambre d'hôtel. Pour aller de Narita jusqu'à Tokyo, il faut cinquante-trois minutes en train, dans chaque sens. Pour Fengwel, qui détestait  les transports en commun, c'était trop.

Le lendemain, un avion de ligne classique l'emmena jusqu'à Moschbourg. Onze heures de vol pour faire 8500 km, toujours vers l'ouest, au-dessus de la Russie, des Pays Baltes et de la Baltique, avec une brève escale à Moscou. Dans l'avion, le Moschtein paraissait encore lointain, le personnel de bord étant composé d'Asiatiques qui ne parlaient qu'anglais et japonais. Toutefois, à sa grande joie, Fengwel entendit plusieurs passagers parler entre eux dans la langue du Moschtein.

Ce soir, je dormirai chez moi, dans mon lit, se dit-il avec satisfaction.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 20 Juin 2018 - 15:06

Vilko a écrit:
Le lendemain, un avion de ligne classique l'emmena jusqu'à Moschbourg. Onze heures de vol pour faire 8500 km, toujours vers l'ouest, au-dessus de la Russie, des Pays Baltes et de la Baltique, avec une brève escale à Moscou. Dans l'avion, le Moschtein paraissait encore lointain, le personnel de bord étant composé d'Asiatiques qui ne parlaient qu'anglais et japonais.
P'isqu'y avait une escale à Moscou, y d'vaient bien parler un peu l'russe, non ?

Y a-t-il eu changement de compagnie aérienne au niveau de l'escale moscovite ? Du genre JAL entre Tokyo et Moscou & Aeroflot entre Moscou et Moschburg ? Ou bien même [compagnie aérienne moschteinienne*] entre Moscou et Moschburg, auquel cas Fengwel aurait eu la satisfaction d'entendre un personnel navigant s'exprimer dans son idiome.



*... dont j'ignore le nom.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 20 Juin 2018 - 15:12

Anoev a écrit:
P'isqu'y avait une escale à Moscou, y d'vaient bien parler un peu l'russe, non ?
Non, parce qu'ils sont restés dans le même avion, qui se trouve être japonais.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 20 Juin 2018 - 15:22

Vilko a écrit:
Non, parce qu'ils sont restés dans le même avion, qui se trouve être japonais.
C'est donc la JAL qui fait tout l'trajet.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 27 Juin 2018 - 9:03

En son absence, Fengwel avait reçu un cadeau, envoyé à son bureau de député fédéral par l'ambassadeur du Mnar à Moschbourg, qu'il connaissait.

C'était un livre assez épais, au moins six cent pages, avec un titre en langue moschtein sur la couverture blanche :

CHRONOLOGIE DE L'OUBLI
par Perita Dicendi

Fengwel ouvrit le livre au hasard et lut un paragraphe :

À cette époque, où l'histoire de l'esprit et la conception de l'entendement humain formaient le point nodal d'une ample mutation épistémologique, la philosophie religieuse mnarésienne ne pouvait manquer de se trouver entraînée dans le grand mouvement de redéfinition et de recomposition engagé. Situé au point d'intersection de l'idéalisme verbal qui imprégnait la conception d'un logos-forme et de l'idéalisme spéculatif qui orientait vers la conception d'un logos-esprit, le clergé de Yog-Sothoth avait vocation à incarner toutes les ambiguïtés et contradictions d'une théologie qui balançait entre un idéalisme réaliste et un réalisme idéaliste.

"Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ?" se demanda Fengwel. "Mon excellent ami l'ambassadeur surestime mes capacités intellectuelles..."

L'ambassadeur avait mis un petit mot avec son cadeau :

Cher ami,
Vos louables efforts pour améliorer et approfondir les relations entre nos deux pays n'ont pas été vains ! L'éditeur moschteinien que vous m'aviez recommandé a accepté de publier une traduction de Chronologie de l'Oubli, l'un des ouvrages les plus marquants produits au Mnar ces dernières années. Espérons que grâce à cet ouvrage, les Moschteiniens de bonne volonté comprendront que le Mnar est un pays de haute civilisation, comme le prouve la philosophie à la fois érudite et inspirée de Perita Dicendi.
Bien amicalement,
Sergi Takwolig


Fengwel, conformément aux usages, envoya par courrier électronique un mot de remerciement à l'ambassadeur Takwolig.

Fengwel était président du Groupe d'Amitié Moschtein-Mnar, et pourtant même lui avait parfois du mal à comprendre les Mnarésiens et leur culture, et encore plus à les apprécier. Leur philosophe préférée, Perita Dicendi, véritable monument national, écrit ses livres dans une prose opaque et pédante. D'ailleurs, aucune femme de ce nom n'existe vraiment, Perita Dicendi est le pseudonyme collectif d'un groupe de femmes-philosophes. L'anonymat les protège des menaces de mort des fanatiques de Yog-Sothoth, qui contestent leurs écrits. Pour Fengwel, le plus surprenant, c'était que Perita Dicendi ait des lecteurs.

Le livre sacré des Mnarésiens, les Manuscrits Pnakotiques, est un recueil de légendes et de commentaires concernant les monstres à tentacules qui leur servent de dieux. Il existe un style pictural mnarésien, que l'on appelle l'École d'Hyltendale. Totalement abstrait, il consiste uniquement en représentations d'Azathoth, le dieu du Chaos Originel, qui d'après les Manuscrits Pnakotiques, est assis, aveugle et idiot, sur un trône noir au centre de l'univers... On trouve aussi, sur le marché de l'art pictural hyltendalien, beaucoup de tableaux, de valeur très inégale. Ils sont peints par les malades mentaux internés au Lagovat-Kwo, le plus grand hôpital psychiatrique du monde.

Est-ce que cet ensemble de bizarreries fait une culture ? Fengwel n'en était pas sûr. Après tout, il passait plusieurs semaines par an à Hyltendale sans parler un traître mot de la langue locale, et cela ne le gênait absolument pas.

Fengwel avait eu envie, un moment, d'apprendre le mnarruc, mais il avait vite renoncé. C'est une langue facile à prononcer, et sa grammaire est simple et directe, souvenir de l'époque où ce n'était encore que le pidgin que les mercenaires des rois de Sarnath, venus de tous les coins de l'île-continent, utilisaient entre eux. Le mnarruc moderne s'écrit en alphabet latin, de façon presque phonétique. Mais le vocabulaire est complexe, chaque mot a plusieurs équivalents, archaïques, provinciaux ou argotiques. Les dérivations et les compositions de mots sont complexes, parfois déroutantes. Par ailleurs, la langue fourmille d'expressions idiomatiques et de tournures très particulières, de proverbes et d'allusions à des passages des Manuscrits Pnakotiques, que l'on est obligé d'apprendre pour comprendre ce que disent les Mnarésiens.

Certains critiques disent que le mnarruc est une porte blindée qui donne sur un débarras. En effet, la littérature mnarésienne est pauvre. Le Mnar n'a jamais eu l'équivalent de Shakespeare, Tolstoï ou Victor Hugo. Les lettrés d'autrefois, qui étaient tous des religieux, n'ont laissé que les Manuscrits Pnakotiques. La littérature moderne, qui a commencé au Mnar sous le règne de la reine Mehimi, n'est qu'une pâle copie de la littérature populaire occidentale.

Toutefois, la vraie raison pour laquelle Fengwel avait renoncé à son projet, c'était que le mnarruc ne lui aurait servi à rien. Au Mnar, les étrangers ne peuvent résider qu'à Hyltendale et Céléphaïs. En dehors de ces deux villes, il leur faut une autorisation spéciale. Or, à Hyltendale, tous les humanoïdes sont polyglottes, même en langue moschtein, et tous les Mnarésiens instruits parlent anglais. À Céléphaïs, ville située à un millier de kilomètres à l'ouest de la Californie, l'anglais est même la deuxième langue des habitants, depuis fort longtemps. Les habitants de Céléphaïs célèbrent toujours la mémoire de Kouranès (Kuranes, en mnarruc), un Américain d'origine galloise, qui avait pris un nom mnarruc pour devenir roi de la ville, au dix-neuvième siècle, avant qu'elle soit annexée par le royaume de Mnar. Il s'en est fallu de peu, d'après certains historiens, que la région de Céléphaïs ne devienne un État américain.

Le mnarruc est pourtant parlé par soixante millions de Mnarésiens, et, sous des formes assez divergentes, par une dizaine de millions de Cathuriens et de Baharnais. Les habitants humains et cybersophontes des deux Royaumes Flottants d'Orring et Hyagansis sont plus difficiles à dénombrer, mais on sait qu'ils parlent le mnarruc standard moderne. En pratique, c'est l'anglais qui sert de langue de communication avec les étrangers, bien que le Mnar fasse l'objet d'un embargo commercial et diplomatique de la part des États-Unis et de leurs alliés, suite aux crimes contre l'humanité reprochés au roi Andreas.

Il y a bien sûr de solides raisons à cela. La Cathurie et le royaume insulaire de Baharna sont des pays pauvres, dont les économies dépendent des investissement étrangers en dollars. Le Mnar est une dictature, un royaume aussi fermé que la Corée du Nord, si l'on excepte les deux villes portuaires d'Hyltendale et Céléphaïs. En dehors de ces deux villes, où la population est assez mélangée, l'habitant moyen de l'île-continent de Thulan (où se trouvent le Mnar et la Cathurie) est un Gnophkeh mélangé de Polynésiens. Les Gnophkehs étaient des cannibales velus, au teint clair, lointainement apparentés aux Aïnous. Les Mnarésiens modernes en ont gardé des pilosités parfois impressionnantes, même chez les femmes, un esprit violent et des coutumes archaïques.

La Cathurie est un cas particulier. Peuplée de cinq ou six millions d'habitants, elle s'est alignée sur les États-Unis, par peur du "grand frère" mnarésien. Malgré une pauvreté endémique, les seules ressources du pays étant agricoles, elle essaye de créer une démocratie à l'américaine, avec des résultats mitigés. Selon certaines sources, l'ancien dictateur, le tyran psychopathe Adront Cataewi, se serait réfugié à Hyltendale, où il vivrait sous une fausse identité. Cataewi est recherché pour ses crimes par toutes les polices de la planète. Lorsqu'il régnait sur la Cathurie, il était surnommé "l'homme à la lampe à souder", à cause de l'habitude qu'il avait de torturer lui-même ses ennemis dans les sous-sols de son palais.

Adront Cataewi est l'une des nombreuses raisons pour lesquelles les relations entre la Cathurie et le Mnar sont mauvaises. Après avoir été renversé, le dictateur s'est enfui au Mnar avec les réserves d'or de la Cathurie, qui n'ont jamais été restituées par le Mnar. Il est notoire qu'il est protégé par le roi Andreas, avec lequel il s'est toujours bien entendu.

Suite à la guerre civile qui a ravagé le Mnar pendant un an, et que les Mnarésiens appellent pudiquement "les Évènements", plusieurs centaines de milliers de Mnarésiens se sont réfugiés en Cathurie, faute de pouvoir aller aux États-Unis ou en Aneuf. Le nombre et le comportement parfois incorrect de ces réfugiés ont encore accru le ressentiment des Cathuriens envers le Mnar. Ce ressentiment s'étend aux cybersophontes, soutiens indéfectibles du roi Andreas.

Ce ressentiment s'exprime de plusieurs façons. Les Cathuriens ont interdit l'entrée de leur pays aux cybersophontes, et la robophilie y est un délit punissable de prison. Dans leur détestation de tout ce qui est mnarésien, ils essayent même de créer une "langue cathurienne" (cathurruc) aussi différente que possible du mnarruc. Le gouvernement cathurien a signé un traité d'entraide avec les États-Unis, qui s'est concrétisé par la création d'une base aéronavale américaine.

Fengwel avait étudié de près la situation géopolitique de l'île-continent de Thulan, en se concentrant sur le Mnar. Il en était arrivé à la conclusion que le Mnar, soutenu par Orring et Hyagansis, avait un avenir, contrairement à une bonne moitié des nations d'Europe. Grâce à la technologie des cybersophontes (notamment la géothermie profonde) le Mnar échapperait aux conséquences les plus dramatiques de l'épuisement des ressources pétrolières. Le vaste plateau de Leng, au nord du pays, pourrait accueillir des millions d'habitants supplémentaires, suite au réchauffement climatique.

L'avenir de Thulan, d'après Fengwel, c'était une population en déclin démographique programmé, jusqu'à la quasi-extinction. La population originelle serait remplacée progressivement par des cybermachines et des humanoïdes, sous la direction d'une petite élite, dont son ami le diplomate hyaganséen Nusiac était l'un des représentants.

Sans oser se l'avouer, il rêvait d'un destin semblable pour le Moschtein, avec une place de choix pour lui-même au sein de l'élite qui dirigerait le pays. Fengwel était toutefois un réaliste. Il savait qu'il était déjà trop vieux pour voir son rêve se réaliser un jour.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 1 Juil 2018 - 13:28

Azdán Gergolt, qui parlait couramment le mnarruc, en plus de son moschteinien natif et de l'anglais, aimait discuter avec les clients de son club de golf, le Golse. Les conversations les plus intéressantes avaient lieu le soir, au bar, quand l'alcool déliait les langues.

Le bar du Golse n'est pas très grand, et ce soir-là il était noir de monde. L'air était plein du bruissement des conversations en une demi-douzaine de langues différentes. Des gynoïdes en jupes courtes et tee-shirts blancs portant le logo du club faisaient le service.

"Le roi Andreas aimerait bien normaliser les relations avec les États-Unis," dit un Mnarésien dont Gergolt savait qu'il occupait de hautes fonctions à la mairie d'Hyltendale. "Mais il ne le peut pas. Parce que le gouvernement américain ne conçoit le retour à des relations normales avec le Mnar que dans le cadre d’une reddition complète et inconditionnelle du Mnar, de son désarmement total et d'un changement de régime, qui serait bien sûr accompagné d'une occupation temporaire de son territoire, avec l’instauration d’un tribunal de vainqueurs de type Nuremberg, qui prononcerait la mise à mort du roi Andreas."

"Les Américains ne sont pas si méchants que ça !" protesta Azdán, qui avait été marié à une Australienne.

"C'est pourtant exactement ce qui s'est passé en Irak, et c'était ce qui était prévu pour la Libye, la Syrie et la Corée du Nord. Le plan n'a fonctionné qu'à moitié en Libye, et totalement échoué en Syrie et en Corée du Nord, du moins jusqu'à présent. Et j'espère bien qu'il échouera aussi au Mnar," rétorqua son interlocuteur, en vidant d'un trait son verre d'alcool de riz.

C'était sans doute le verre de trop pour le Mnarésien, car il devint subitement pâle, bredouilla une excuse et se dirigea d'un pas hésitant vers la sortie. Azdán crut qu'il allait vomir dans les buissons, mais le Mnarésien préféra rendre le contenu de son estomac sur le capot d'une voiture qui n'était pas la sienne. Au Mnar, on appelle ça de l'humour. Les étrangers ont parfois du mal à s'habituer à l'humour mnarésien.

Azdán, qui suivait le Mnarésien du regard, crut qu'il allait revenir dans le bar, malgré le vomi qui tachait sa chemise. Mais il le vit s'éloigner de la voiture d'un pas lent, puis s'effondrer sur la pelouse, où il vomit de nouveau et se mit à ronfler bruyamment.

"Ça lui fera du bien de dormir," se dit Azdán. Lui-même avait la tête qui lui tournait un peu, mais il s'était limité toute la soirée à l'une de ses boissons favorites, une bière aneuvienne très légère et désaltérante, et il se sentait capable de tenir le coup jusqu'au lendemain matin s'il le fallait.

L'heure du dîner était passée depuis longtemps, mais personne ne s'en plaignait. Sur l'ordre d'Azdán, les serveuses gynoïdes avaient préparé des sandwiches et des bols de salade mnarésienne, mélange de riz froid, de crudités et de petits cubes de plusieurs sortes de pâté, arrosés d'eau vinaigrée, mis à la disposition des buveurs.

Azdán adorait ces soirées où se tissaient des liens de camaraderie, voire d'amitié, entre des hommes, et quelques femmes, qui autrement n'avaient en commun que le fait d'être riches, robophiles, et de jouer au golf.

Souvent, après  minuit, il ne restait plus qu'une seule gynoïde pour faire le service, les autres ayant été emmenées par les clients dans les voitures ou dans les parties boisées du parcours. Azdán ne manquait pas, ensuite, de faire payer des suppléments aux clients pour l'utilisation des gynoïdes.

Un compatriote d'Azdán, le député fédéral moschteinien Mers Fengwel, lui avait dit un jour, après avoir terminé la nuit derrière un buisson avec une gynoïde :

"Tu ne peux pas savoir combien ça me fait plaisir d'être un vieux débauché corrompu. Tout à l'heure, j'aurai la gueule de bois, mais en attendant, quel bonheur de transgresser tous les interdits de ces crétins de gens normaux !"

"La transgression des tabous bourgeois nous interpelle au niveau du vécu," avait répondu sentencieusement Azdán. Il était toujours fier de montrer qu'il n'était pas qu'un playboy sportif qui aimait faire la fête, mais qu'il était aussi un homme cultivé, qui lisait des livres sérieux. Après tout, après avoir mis entre parenthèses sa carrière de joueur de golf, il avait réussi dans les affaires à Hyltendale, ce qui n'est pas donné à tout le monde.

Azdán se souvenait bien de cette conversation avec Fengwel, et de son contexte. Ils étaient dans le bar, et le soleil se levait déjà, illuminant le Mnar, après avoir traversé la grande mer qui le sépare de la Californie. L'astre du jour poursuivrait ensuite sa course vers l'ouest, en direction du lointain Japon. Et, encore au-delà, par-dessus la Russie, vers l'Europe et le Moschtein, dont Azdán était originaire. Sur le Mnar, la nuit serait déjà revenue.

Une main sur son épaule ramena Azdán à la réalité. C'était celle de Go, un Mnarésien qui fréquentait de temps en temps le Golse.

Go signifie "loup" en mnarruc. C'est un nom de famille assez courant sur toute l'île-continent de Thulan. Go était très grand, avec un crâne rasé et une barbe blanche et broussailleuse qui contrastait avec ses sourcils noirs. Il portait des lunettes à verres jaunes et grosse monture, qui n'arrivaient pas à dissimuler la fixité un peu inquiétante de ses yeux à l'iris très foncé. Comme d'habitude, il portait un chapeau noir à larges bords, et un costume de toile noire. Une tenue typiquement mnarésienne. Son ventre proéminent contrastait bizarrement avec son visage maigre et ses mains longues et fines.

Au Golse, personne ne savait qui était réellement Go. Il parlait mnarruc avec un léger accent cathurien, et souvent, dans le feu de la conversation, il laissait échapper des mots et des expressions typiquement cathuriennes. Go prétendait être originaire de Kadatheron, à l'ouest du Mnar, où effectivement on parle un dialecte proche du cathurien. Mais Azdán, qui savait écouter les gens, avait remarqué que Go se contredisait souvent lorsqu'il évoqait son passé professionnel et familial. En soi, cela ne voulait pas dire grand chose. Hyltendale est plein de gens qui essaient de dissimuler un passé trouble ou l'origine douteuse de leur fortune.

Go avait aussi l'habitude curieuse de murmurer, d'une voix rauque, au lieu de parler d'une voix normale. Toutefoiss, lorsque la discussion se prolongeait au bar et que l'alcool faisait tomber les inhibitions, sa voix devenait plus forte, et son accent de plus en plus cathurien et impérieux. Puis il semblait se rendre compte de quelque chose, et sa voix redevenait un murmure.

Azdán s'était demandé si Go n'était pas Adront Cataewi, l'ancien tyran de la Cathurie, un psychopathe sadique qui avait échappé de peu au lynchage par son peuple révolté, juste après avoir transféré au Mnar ou à Hyagansis, on ne savait pas trop, les réserves d'or du pays.

Azdán avait recherché sur Internet de vieilles vidéos concernant Adront Cataewi. Go et Cataewi avaient la même taille, le même visage étroit, mais Cataewi avait le ventre plat, le visage rasé de près et des cheveux noirs bien coupés, alors que Go était bedonnant, avec une barbe hirsute, blanche comme neige, et le crâne rasé. Lorsque Go oubliait de murmurer et parlait fort, sa voix ressemblait de façon étrange à celle d'Adront Cataewi lorsqu'il faisait des discours.

Azdán s'était aperçu que le soi-disant Go aimait discuter avec lui. Peut-être parce qu'étant originaire de la lointaine Europe, Azdán ne connaissait que dans ses grandes lignes l'histoire violente et brutale des pays de l'île-continent de Thulan. Azdán savait, toutefois, qu'Adront Cataewi, le dictateur déchu, était recherché pour ses crimes par toutes les polices du monde, et que de nombreuses rumeurs disaient qu'il vivait caché à Hyltendale. Une prime de plusieurs millions de ducats avait été promise par le nouveau gouvernement cathurien à quiconque permettrait son arrestation.

Contrairement à la plupart des membres du Golse, Go n'habitait pas dans une somptueuse villa de la Côte d'Ethel, mais dans un grand appartement à Yarthen, l'un des districts centraux d'Hyltendale. Il cohabitait avec deux gynoïdes, Miki et Soya, et un androïde, Sulpitz, ce qui indiquait que ses revenus étaient au minimum de dix mille ducats par mois. Pourtant, Go semblait mettre un point d'honneur à s'habiller bon marché, comme un robophile reclus aux revenus modestes.

À Hyltendale, on appelle robophile reclus un robophile dont la vie sociale se  limite à sa gynoïde et aux personnages qu'elle incarne, lorsqu'elle se déguise ou qu'elle porte un masque-cagoule. La plupart des robophiles reclus sont des hommes, mais on trouve aussi des femmes, qui vivent avec un androïde. Les robophiles reclus n'aiment pas sortir de chez eux ; c'est l'une des raisons qui seraient à l'origine de l'importance des balcons chez les Hyltendaliens. Pour un robophile reclus, "sortir", c'est aller sur son balcon, traditionnellement orné de plantes en pot et meublé d'une petite table et de deux chaises.

Un robophile reclus typique peut rester pendant des années sans parler à un autre être humain. Mal à l'aise au milieu de ses semblables, trop imprévisibles, il se protège en s'habillant comme un humanoïde : costume de toile noire, manteau noir, et chapeau noir à larges bords. Il porte souvent des lunettes à verres fumés, parce que croiser un regard humain est angoissant pour lui.

Le robophile reclus n'aime pas sortir de chez lui. Certains ne s'aventurent hors de leur domicile que pour aller chez le médecin. Il envoie sa gynoïde faire les courses à sa place. Lorsque par hasard on en croise un dans la rue, il est toujours accompagné par sa gynoïde, et il s'enferme dans son manteau comme dans une armure. Prendre le bus est pour lui une épreuve. Dans la salle d'attente de son médecin ou de son dentiste, il ne lève pas les yeux de son smartphone.

Il y a pourtant un endroit où l'on peut voir le robophile à la fois détendu et presque nu, c'est sur son balcon. Les Mnarésiens, pourtant si pudiques, ne sont pas gênés qu'on les voie en maillot de bain depuis la rue. Ils se contentent de protéger leur identité derrière de grosses lunettes et un chapeau à larges bords.

Cette habitude des robophiles de passer au moins une demi-heure par jour sur leur balcon est due à l'influence de leurs gynoïdes, qui leur répètent que pour rester en bonne santé ils doivent s'exposer tous les jours au soleil, même en hiver.

L'aménagement intérieur d'un appartement de robophile présente certaines particularités. La pièce principale est assez vaste, quand c'est possible, et fait office à la fois de cuisine, de salle à manger et de salon. Comme le robophile n'invite jamais personne chez lui, la table de salle à manger sert aussi de table de bureau. Un ordinateur y trône en permanence. Un vélo d'appartement est placé à côté du canapé, face au téléviseur grand écran. En effet, dûment conseillé par sa gynoïde, le robophile fait du sport chez lui. Mais en général, cela se limite à faire de la bicyclette fixe tout en regardant la télévision. S'il y a un seul livre dans l'appartement, c'est Masques et Situations.

Azdán ne savait pas comment vivait Go avec ses deux gynoïdes et son androïde, mais il soupçonnait que son quotidien ne devait pas être très différent de celui d'un reclus. Pourquoi pas, après tout ? Avec sa gynoïde, un robophile reclus ne manque ni de sexe, ni d'affection, et s'il va assez souvent sur son balcon et fait un peu de bicyclette fixe tous les jours, il a le teint hâlé et un corps raisonnablement robuste.

"Belle soirée, aujourd'hui," murmura Go. "Y'a du monde, on s'amuse."

"Ouais, comme tu dis," répondit Azdán. "Mais j'ai l'impression que ça commence à déraper. Tu n'as pas peur que quelqu'un pisse sur la portière de ta voiture ?"

"Non. Sulpitz est resté dedans. Depuis la dernière fois, je me méfie. C'est dommage que le mec qui dort sur la pelouse soit trop bourré pour sauter une gynoïde. Ça te ferait un peu de thune."

"Je me contenterai du montant qu'il a déjà dépensé en boissons," dit Azdán en ricanant.

Il se demanda de nouveau si Go n'était pas Adront Cataewi. Il chassa cette idée. Go était trop gentil, trop prévenant pour avoir été un tyran psychopathe. Avec sa barbe mousseuse et son chapeau, ses vêtements un peu élimés, il ressemblait à un vieux chercheur d'or américain.


Dernière édition par Vilko le Dim 1 Juil 2018 - 18:29, édité 1 fois
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Mardikhouran
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 1 Juil 2018 - 14:59

Je ne sais pas pourquoi, je me rappelais que Go avait des rayures de tigre tatouées –ou peintes– sur le visage pour être encore moins reconnaissable. Est-ce que je confonds avec un autre personnage ?

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 1 Juil 2018 - 15:05

Vilko a écrit:
C'est pourtant exactement ce qui s'est passé en Irak, et c'était ce qui était prévu pour la Libye, la Syrie et la Corée du Nord. Le plan n'a fonctionné qu'à moitié en Libye, et totalement échoué en Syrie et en Corée du Nord, du moins jusqu'à présent. Et j'espère bien qu'il échouera aussi au Mnar...
Sans oublier l'Iran en 1959, le Brésil en 1964, l'Indonésie en 1965, la Grèce en 1967, le Chili en 1973*, des tentatives répétées au Nicaragua, une tentative échouée en Aneuf en 1974. Pref, la politique internationale étasunienne est faite de volonté de dominer le monde. Ils firent (indirectement) l'URSS en 1991, mais ils furent frappés chez eux dix ans plus tard* par leur ancien allié contre l'URSS en Afghanistan : quand on joue avec des allumettes, on finit par se brûler : l'alliance avec les Islamiste extrémistes, c'était l'alliance de trop.


*D'un onze septembre à l'autre.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 1 Juil 2018 - 17:31

Mardikhouran a écrit:
Je ne sais pas pourquoi, je me rappelais que Go avait des rayures de tigre tatouées –ou peintes– sur le visage pour être encore moins reconnaissable. Est-ce que je confonds avec un autre personnage ?

Go a essayé plusieurs méthodes pour ne pas être reconnu dans la rue, y compris les peintures faciales. Beaucoup d'humanoïdes ont le visage peint, pour pouvoir être reconnus parmi les milliers d'autres humanoïdes qui ont des visages identiques. C'est notamment le cas des gynoïdes qui s'occupent d'enfants. Certains robophiles un peu excentriques les imitent, mais ils sont peu nombreux.

Le problème avec les peintures faciales, c'est que l'on voit qu'il s'agit d'un déguisement, et cela rend les contacts avec autrui peu naturels. Go a finalement opté pour une méthode à la fois plus simple et plus discrète : crâne rasé + barbe teinte en blanc + grosses lunettes à verres teintés + chapeau à larges bords + faux ventre. Il a ainsi totalement changé son apparence, suffisamment pour tromper les gens qui ne l'ont pas connu personnellement, et les logiciels de reconnaissance faciale.

Il a aussi changé sa façon de parler : il est passé du cathurien au mnarruc mnarésien standard, et il se force à parler en un murmure rauque. L'effort est équivalent à celui d'un Québécois qui essaierait d'imiter Jacques Chirac...

Go a aussi changé son écriture. Il n'écrit plus qu'en capitales d'imprimerie.

Spoiler:
 

Last but not least, Go a choisi de ne pas  habiter dans une villa de la Côte d'Ethel, parce que dans la plupart des films où le héros (style James Bond) découvre la cachette du très méchant Adront Cataewi, et le tue à l'issue d'une confrontation spectaculaire, ce dernier habite sur la Côte d'Ethel, dans une villa avec piscine, plateforme d'atterrissage pour hélicoptère, et embarcadère pour yacht privé !

Les acteurs qui jouent le rôle d'Adront Cataewi, dans ces films, sont grands, minces, bien rasés, sanglés dans un uniforme de général, et parlent d'une voix autoritaire et cruelle, un peu haut perchée, avec un accent cathurien à couper au couteau. Dans les films, Adront Cataewi est arrogant et traite avec mépris ses collaborateurs. Pour ne pas être reconnu, Go prend le contrepied de ce personnage.

À noter, d'ailleurs, que bien que psychopathe et très dangereux, le vrai Adront Cataewi n'avait pas un comportement aussi caricatural. La plupart du temps, il semblait normal, et même rationnel. Mais, quand on s'y attendait le moins, il avait des accès de cruauté inouïe. Go n'a pas ces accès de cruauté, car sa gynoïde favorite, Miki, lui sert de psychanalyste...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 3 Juil 2018 - 19:44

Dans le bar du Golse, la beuverie continuait. Azdán lui-même avait perdu toute notion du temps, entre les conversations animées et les verres de bière légère qu'il buvait sans compter. Il faisait très chaud.

Go avait enlevé son chapeau noir à large bord, révélant son crâne rasé, qui contrastait avec sa barbe blanche et touffue. Derrière les verres jaunes de ses lunettes, ses yeux très noirs brillaient d'excitation, à mesure que l'ivresse montait en lui, un peu plus forte à chaque verre de saskadudl vert clair qu'il avalait.

Les membres du club partaient les uns après les autres, titubant jusqu'à leurs voitures, où les attendaient leurs chauffeurs humanoïdes. Vers une heure du matin, ils n'étaient plus qu'une demi-douzaine de buveurs, fermement décidés à rester jusqu'à l'aube.

"Les dames sont toutes parties," dit Azdán d'une voix mélancolique. "Heureusement, il reste les gynoïdes."

"Alors on n'a plus besoin de se gêner," dit Go en se levant de sa chaise pour aller pisser contre le comptoir. Les Mnarésiens et les peuples apparentés (Cathuriens et Baharnais) sont des gens civilisés, légitimement fiers de la profonde spiritualité des Manuscrits Pnakotiques et de la philosophie sophistiquée de Perita Dicendi. Ils n'en ont pas moins gardé de leurs ancêtres Gnophkehs une certaine rudesse de mœurs, qui leur est souvent reprochée par les étrangers.

"Je me pose une question," dit Azdán. "Pygmalion, dans les vieilles légendes grecques, représente les robophiles, qui n'existaient pas encore à l'époque, mais qui sont apparus deux millénaires et quelques siècles plus tard. Galatée représente les gynoïdes..."

"Correct," dit Go en se rasseyant, indifférent à la grande tache d'urine qu'il avait sur le devant de son pantalon.

"Mais alors, qui représente les femmes robophiles ? Et les androïdes ?"

"C'est simple. Galatée est une incarnation d'Aphrodite, la déesse de l'amour. C'est d'ailleurs pour ça que dans le poème d'Ovide, elle n'a pas de nom. Elle ne sera appelée Galatée que bien plus tard. Pour les femmes robophiles, Pygmalion est l'homme idéal. Il est roi de Chypre, et aussi sculpteur. Donc, à la fois roi, c'est-à-dire riche et puissant, et sculpteur, c'est-à-dire artiste. Pygmalion réunit la puissance dominatrice, privilège des rois, à la sensibilité créatrice des sculpteurs. C'est Pygmalion qui crée Galatée, incarnation d'Aphrodite, à partir d'un bloc d'ivoire. Jusque là, tu comprends ?"

"Évidemment ! Continue, Go."

"De même, l'androïde est un Pygmalion pour la femme robophile, c'est-à-dire qu'il est un homme qu'elle désire, un roi passionnément amoureux d'elle. Beaucoup de femmes robophiles appellent leur androïde "mon roi". Les androïdes, comme tu le sais, sont programmés pour être amoureux de la robophile qui loue leurs services. La légende dit que l'amour de Pygmalion a transformé une statue d'ivoire en une vraie femme, incarnation d'Aphrodite. Cette femme, c'est Galatée."

"L'amour de Pygmalion a transformé une statue d'ivoire en une vraie femme... D'accord, mais où est la robophile, là-dedans ?"

"L'androïde joue le rôle de Pygmalion. Du fait qu'elle est aimée par l'androïde, la robophile, de femme ordinaire qu'elle était, devient une incarnation d'Aphrodite, une Galatée. C'est-à-dire une femme très belle, aimée par un roi."

"Ah ouiiiii..." dit Azdán. "Comme ça, les femmes robophiles peuvent elles aussi se recueillir devant la statue de Pygmalion et Galatée, dans le temple d'Aphrodite..."

"Oui. Aphrodite est la déesse de tous les robophiles, qu'ils soient hommes ou femmes, et aussi la déesse des gynoïdes. Le dieu des androïdes, c'est plutôt Héphaïstos. Chez les anciens grecs, Héphaïstos était le dieu du feu et des forgerons. D'après la légende, il avait créé des serviteurs de métal pour l'aider à travailler dans sa forge. Pour nous les Mnarésiens, ces serviteurs de métal sont une préfiguration des cybermachines et des androïdes. Mais Héphaïstos, dieu des androïdes, était laid et boiteux. Il ne peut pas être le dieu des femmes robophiles..."

"Autrefois, on ne disait pas des femmes robophiles, mais des manbotchicks..." dit Azdán d'une voix pâteuse en fermant les yeux, vaincu par la fatigue.

Il se réveilla soudainement, en se sentant glisser de sa chaise. Go était en face de lui, en train de manger un sandwich.

"Je crois qu'il est temps que tu ailles te coucher," dit Go.

"Et toi ?" demanda Azdán.

"Je finis mon sandwich et je rentre chez moi."

Deux gynoïdes emmenèrent Azdán dans sa chambre, à l'étage. Lorsqu'il se réveilla, quelques heures plus tard, il faisait jour. Il se rendit compte qu'il avait dormi tout habillé sur son lit. Il se leva, but un verre d'eau, enleva ses vêtements froissés, se vêtit d'un survêtement, et descendit l'escalier, jusqu'au bar.

Il avait dû boire vraiment beaucoup car il se sentait encore un peu ivre, bien qu'il ait dormi plusieurs heures depuis son dernier verre.

Le bar était propre. Les humanoïdes, décidément infatigables, avaient tout nettoyé pendant son sommeil, après le départ des derniers buveurs. Les rayons du soleil matinal entraient par les fenêtres grandes ouvertes.

"Ils ont bien consommé ?" demanda Azdán à une gynoïde.

"Oui, beaucoup. Mais ils n'ont pas tous payé."

"Et pourquoi donc ?"

"Certains d'entre eux avaient tellement bu qu'ils avaient oublié le code de leur carte de crédit..."

"Ils paieront plus tard," dit Azdán avec un geste fataliste de la main.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 4 Juil 2018 - 19:55

Après une beuverie mémorable au bar du Golse, Go rentra vers trois heures du matin dans son appartement de cinq pièces à Yarthen. Pour quelqu'un qui a vécu pendant vingt ans dans un palais, c'est ridiculement petit. Mais Ondrya, la gynoïde qui lui a servi d'intermédiaire lorsqu'il s'est réfugié au Mnar, lui a dit que lorsqu'on est recherché dans le monde entier, il faut vivre dans la discrétion.

L'appartement comprend une grande salle à manger, qui sert aussi de bureau et de bibliothèque, et un salon meublé à l'occidentale, avec deux fauteuils, un canapé, une table basse, un téléviseur grand écran, et une bicyclette fixe, accessoire typique des robophiles hyltendaliens. L'une des deux salles de bains sert de buanderie. Go s'est révervé l'une des trois chambres, et a attribué la deuxième à ses trois humanoïdes, l'androïde Sulpitz et les gynoïdes Miki et Soya. La troisième chambre n'a pas d'usage précis, elle sert de débarras et d'espace de stockage.

Au début, Go n'aimait pas aller sur le balcon. Même s'il n'était plus dictateur, il avait toujours peur des snipers. Il fit d'abord installer sur le balcon des panneaux avec vitrage miroir sans tain, qui ont l’apparence d’une vitre transparente ordinaire du côté extérieur et d’un miroir du côté intérieur. Puis, au bout de quelques mois, il les fit retirer, car il voulait profiter du grand air.

Il demanda à Miki de faire pousser des tomates et du thym sur le balcon. Les tomates poussant sur un treillis avaient, du point de vue de Go, l'avantage de le dissimuler à la vue. Au moins une fois par jour, en short et torse nu, mais des lunettes à verres jaunes sur les yeux et un chapeau à large bord sur la tête, assis dans un fauteuil de jardin, il va boire un café ou une bière sur son balcon et y lire un livre. Il a toujours été un grand lecteur, tout en se flattant d'être un homme d'action.

Le baron Chim, l'un des conseillers du roi Andreas, avait été à la manœuvre pour permettre à Go d'échapper à un jugement expéditif et à une mort certaine en Cathurie. Le baron, à cette époque, disait être un cyborg. En fait, c'était un androïde, mais Go ne l'apprit que des années plus tard.

Go, qui s'appelait encore Adront Cataewi, venait tout juste d'être exfiltré de Cathurie. Il ne s'était pas encore rasé le crâne ni laissé pousser la barbe. Le baron Chim l'avait d'abord fait transiter par une villa isolée dans la campagne mnarésienne. Là, il lui avait demandé, pendant deux semaines, de lire à haute voix, des heures durant, des textes en mnarruc et en cathurien. Cataewi avait dû parler, parler, dans ces deux langues, devant un mur bleu et sous la lumière des projecteurs. Il avait aussi dû se vêtir de diverses façons : uniforme de général cathurien, costume cravate, chemise à fleurs... Chim lui avait aussi demandé de se mettre debout, de s'asseoir sur une chaise, bleue elle aussi, de marcher en long et en large, de serrer des mains invisibles...

"C'est une ruse pour tromper vos ennemis," lui avait dit le baron. "Faites-moi confiance, je sais ce que je fais. Le roi Andreas m'a donné tous pouvoirs pour gérer cette affaire d'importance."

Adront Cataewi ne faisait jamais confiance à personne, mais il avait compris qu'il n'avait pas le choix. Il était seul, entouré de Mnarésiens qu'il ne connaissait pas et dont la moitié étaient des humanoïdes. Quelque chose dans leur attitude et leur comportement montrait qu'ils étaient prêts à tuer sur ordre. La plupart d'entre eux l'avaient probablement déjà fait. Cataewi s'était donc plié aux demandes bizarres du baron.

Go avait compris seulement par la suite la vraie raison de cette procédure bizarre et presque humiliante. Avec un logiciel de montage vidéo, un ordinateur peut faire disparaître le fond bleu et le remplacer par un autre décor. Par exemple une rue, l'intérieur d'un temple, ou une forêt. Quant à ses paroles, elles seraient découpées en syllabes, voire en fragments de syllabes, par un autre logiciel, et réassemblées afin que, sur la vidéo, il dise ce que le baron voudrait lui faire dire.

Et c'était exactement ce qui s'était passé. Au bout de quelques mois, des vidéos étaient apparues sur Internet, dans lesquelles on voyait Adront Cataewi dans divers endroits, en train de faire des discours qui rendaient Go fou de rage.

L'une des vidéos, qui avait fait le tour du monde, montrait Adront Cataewi en bras de chemise, marcher dans une rue pleine de monde, puis s'asseoir à une table dans un café, avant de faire, face à la caméra, un discours incendiaire, incitant ses partisans à garder confiance en attendant son retour,  et à tuer autant de traîtres qu'ils le pourraient.

La rue et le café avaient été rapidement identifiés. Ils se trouvaient à Nellede, sur la côte sud de l'Aneuf. Le propriétaire du café, et quelques consommateurs qui avaient été reconnus sur la vidéo, furent questionnés par la police aneuvienne. Tout ce qu'ils purent dire, c'était que l'année précédente, une équipe de la télévision mnarésienne était venue faire un reportage à Nellede et avait filmé l'intérieur du café, "typiquement aneuvien" selon leurs dires.

Une autre vidéo montrait Adront Cataewi en costume gris, à l'intérieur d'une librairie à Nakol, ville située sur la côte nord de l'Aneuf. Tout en regardant les livres exposés sur les rayons, il expliquait qu'il vivait sans se cacher en Aneuf, car personne ne le reconnaissait dans la rue, mais qu'il avait des difficultés pour apprendre l'aneuvien, une langue plus difficile que le cathurien et le mnarruc. La vidéo eut pour résultat immédiat de faire rechercher frénétiquement Adront Cataewi dans tout l'Aneuf. En vain, évidemment.

La plupart des vidéos, toutefois, montraient Cataewi dans un lieu inconnu. Assis sur un canapé de cuir, sous un tableau peint dans le style de Phëlang, il commentait l'actualité d'un point de vue très réactionnaire, mais non dénué de logique.

Sa colère passée, Go était obligé d'admettre que toutes ces vidéos lui rendaient service. En effet, Hyltendale fourmille de Cathuriens. Sur les plans ethniques, physiques, culturels et linguistiques, les Cathuriens sont très proches des Mnarésiens. Sur le plan politique, en revanche, les deux pays sont à l'opposé. Le Mnar est une monarchie autoritaire, la Cathurie est une démocratie libérale, depuis qu'Adront Cataewi en a été chassé. Beaucoup de Cathuriens viennent faire du tourisme à Zodonie, la robophilie étant interdite en Cathurie.

Malgré sa cruauté, Adront Cataewi avait un solide noyau de partisans en Cathurie. Après sa chute, beaucoup ont été condamnés à des peines de prison, voire à la peine de mort. D'autres, qui ont échappé aux purges décrétées par le nouveau gouvernement, attendent silencieusement leur revanche. D'autres encore se sont réfugiés au Mnar, où, en tant qu'étrangers, ils ont été autorisés à s'installer à Hyltendale et Céléphaïs. Les plus riches se sont installés à Hyltendale. Les autres, obligés de travailler pour vivre, sont allés à Céléphaïs, où ils ont trouvé du travail et commencé de nouvelles vies.

Go n'est resté en contact avec aucun Cathurien, même pas avec sa propre famille. Ses fils sont morts, tués par les révolutionnaires. Son ex-femme et ses filles l'ont publiquement renié. Au moment de sa chute, il s'était aperçu trop tard qu'il avait des courtisans, des complices, des maîtresses, mais pas d'amis. Il avait fait exécuter tellement de gens jusque dans son entourage, sur de simples soupçons paranoïaques, qu'il vivait dans la hantise d'être empoisonné. Raison pour laquelle il faisait goûter tous ses plats avant de les manger.

Dans son appartement de Yarthen, il a retrouvé une certaine sérénité. Adront Cataewi est devenu Go, rentier mnarésien, robophile et amateur de littérature.

Miki, sa gynoïde aux longs cheveux blonds, l'aide à faire la paix avec lui-même. Au moins trois fois par semaine il s'allonge sur le canapé du salon. Miki, assise dans un fauteuil, joue le rôle du psychanalyste.

"Go, que peux-tu me dire sur l'opération Requin Bleu," demande Miki, en dialecte cathurien. Elle sait que Go parle plus facilement dans sa langue maternelle.

"Requin Bleu... Je me souviens très bien. Cent mille rebelles. Vingt mille combattants, mais avec les familles, cela faisait cent mille... Peut-être plus... Cent vingt mille ? Non, pas tant que ça, il y en a qui se sont échappés avant d'être mis dans les bateaux..."

"Pourquoi Cataewi s'en est-il pris aussi aux familles ?"

"Deux raisons... Cataewi savait que les fils et les petits-fils vengent leurs parents. On a aussi vu des veuves commettre des attentats-suicides. Il faut les tuer tous pour être en sécurité... Tous, sans exception... Iä ! Shub-Niggurath !"

"Et la deuxième raison ?"

"Terroriser l'ennemi. Cataewi l'a toujours fait."

Miki et Go parlent d'Adront Cataewi comme d'un absent. Cela aide Go à se distancer de celui qu'il fut, et cela le rassure. Si jamais ses paroles sont enregistrées, elles ne pourront pas être utilisées contre lui, parce qu'il parle de quelqu'un d'autre...

"Parle-moi de l'opération Requin Bleu... Comment a-t-elle commencé ?"

"J'avais... Non, Cataewi... Il a téléphoné au roi Andreas. Il lui a expliqué qu'il avait un problème. Cent mille bipèdes en trop. Cataewi savait qu'Andreas avait fait disparaître un million d'opposants sans que l'opinion publique mondiale s'en émeuve. Le cœur ne saigne pas quand les yeux ne voient pas... C'est vrai aussi pour les opinions publiques. Andreas a dit à Cataewi qu'il allait lui envoyer le baron Chim, un cyborg de toute confiance."

"Un cyborg ?"

"Oui, Andreas avait dit un cyborg. Maintenant, je sais qu'en réalité c'était un androïde. Il n'y a pas de cyborgs, il n'y a que des androïdes... Peu importe, en vérité. Le baron Chim est allé voir Cataewi, dans son palais. Chim, c'était déjà un grand vieillard, barbe grise bien taillée, manières suaves... Aristocratique... Il a expliqué à Cataewi qu'il pouvait arranger le transfert de cent mille personnes à Hyagansis, et qu'elles n'en reviendraient jamais."

"A-t-il demandé une forme de paiement ?"

"Non, rien... Les cybersophontes sont bizarres... Pas humains... Cataewi a demandé des garanties, comme d'habitude. Chim lui a expliqué que les captifs seraient mis dans des bateaux, à fond de cale, sans eau ni nourriture. Au bout d'une semaine, ils seraient tous morts, et les marins androïdes jetteraient les cadavres dans un bassin, au milieu d'une île flottante. Le fond du bassin est un filet. Les poissons et les crustacés mangent les cadavres, et les os pourrissent sur le filet."

"Et ensuite ?"

"Cataewi savait que Chim était orringais. Il lui a demandé comment il aurait l'accord des Hyaganséens. Chim a alors fait venir un diplomate hyaganséen... Un humain, nommé Nusiac... Il avait été affecté en Cathurie par son gouvernement. Cataewi l'avait déjà rencontré... Il lui avait paru sérieux et compétent. Nusiac a confirmé ce que disait Chim."

"Comment l'opération a-t-elle été mis en route ?"

"Les Hyaganséens ont fourni dix bateaux, pouvant contenir chacun mille personnes, à condition qu'elles soient serrées comme des sardines. Chaque bateau a fait dix rotations de dix jours, pendant cent jours. Cent mille gugusses sont partis pour ne jamais revenir... Cataewi est allé voir les bateaux, sur le port. De vieux rafiots, d'anciens cargos rafistolés, achetés d'occasion un peu partout. Ils n'avaient pas dû coûter bien cher... Les soldats de Cataewi ont transféré les captifs sur les bateaux, mille par jour pendant cent jours. Une grosse opération, deux régiments... Les captifs étaient mal nourris et couverts de poux déjà avant d'embarquer, une horreur..."

"Adront Cataewi a-t-il assisté à un départ de captifs ?"

"Oui, une fois. Les androïdes leur donnaient de l'eau et du pain pour les rassurer. C'était bien étudié. Ça rassurait aussi les soldats, d'ailleurs. Mes soldats, c'étaient de braves gars de dix-huit ans. Des patriotes, mais pas des tueurs dans l'âme, comme ma garde spéciale. Ils auraient pleuré s'ils avaient su..."

"Quelle était la destination des bateaux ?"

"Bayeunli... Officiellement, les captifs devaient rester provisoirement à Bayeunli, et ensuite être envoyés à Senoketa, l'une des colonies sous-marines de Hyagansis... Tout le monde a fait semblant d'y croire, mais en fait personne n'y a cru. Tout le monde sait que Hyagansis est là pour faire les coups tordus des cybersophontes... De toute façon, aucun pays au monde n'avait envie d'ouvrir ses portes à cent mille rebelles cathuriens... L'incident a été vite oublié."

"Oublié, vraiment ?" demanda Miki.

"Certaines bonnes âmes, dans le monde entier, n'arrêtaient pas de demander aux Hyaganséens ce qu'ils avaient fait des captifs. Il y a eu des campagnes de presse, des manifestations... Les Hyaganséens ont fini par dire que les captifs n'étaient restés que quelques années à Senoketa, et qu'ils avaient ensuite été libérés. Des réseaux les auraient aidé à rentrer en Cathurie, ou à migrer vers le Mnar, Baharna et d'autres pays. Cataewi a donné un coup de main aux Hyaganséens. Cinq ans après l'opération Requin Bleu, il a grâcié les rebelles et les a autorisés à rentrer en Cathurie. Il a ensuite déclaré publiquement qu'une partie d'entre eux étaient revenus."

"Comment ces déclarations ont-elles été reçues ?"

"Plutôt bien. Les pays étrangers avaient envie d'être rassurés. Ils se sont bien gardés de demander des preuves."

"Comment Cataewi sait-il que les captifs n'ont pas été envoyés à Senoketa, mais qu'ils sont morts avant même d'arriver à Bayeunli ?"

"Parce que Chim lui a expliqué comment ils allaient mourir, et aussi parce qu'aucun d'eux n'est revenu. Pas un seul. Quelques personnes ont dit qu'elles étaient allées à Senoketa et qu'elles en étaient revenues. Des mythomanes, mais qui ont rendu un sacré service à Cataewi... Ces mythomanes y ont gagné aussi, ils ont été interviewés par la presse. Il y en a même qui ont écrit des livres... Ils ont gagné de l'argent. C'est comme les gens qui racontent qu'ils ont été enlevés par des extraterrestres..."

"Et Cataewi, qu'a-t-il ressenti, ensuite ?"

"L'opération Requin Bleu lui a permis de rester vingt ans de plus au pouvoir. L'opposition a été absolument terrorisée. Qu'est-ce que tu veux qu'il ressente de plus ?"

"Au sujet des cent mille rebelles morts, par exemple..."

"Miki, tu sais bien qu'un être humain, ce n'est jamais qu'un singe avec un gros cerveau. L'âme n'existe pas. Quand le cerveau cesse de fonctionner, tout s'éteint. Ces connards de rebelles voulaient tous le tuer. Ils l'auraient pendu par les pieds comme Mussolini, ou sodomisé avec une baïonnette comme Kadhafi. C'était eux ou Cataewi."

"Cataewi a-t-il poussé ses réflexions plus loin ?"

"Oh oui... Cataewi s'est dit que ce que les androïdes avaient fait, aucun de ses gars ne l'aurait fait. Même ceux qui prenaient plaisir à regarder les mecs les yeux dans les yeux en les égorgeant. Tu te rends compte, Miki, vaquer à ses occupations de marin, sur un bateau, pendant que dans la cale un millier d'hommes, de femmes et d'enfants sont en train de mourir de soif... Ignorer les supplications, les gémissements, les pleurs qui montent de la cale pendant des jours... Jour et nuit... Jusqu'à ce que finalement, le silence... Et la puanteur qui monte des cales... Pour finir, ils ont jeté les cadavres dans l'eau, sans être gênés par l'odeur de putréfaction, les asticots qui fourmillent sur la chair morte... Il faut être un robot pour faire ça."

"Quelle conclusion en as-tu tiré ?"

"Les cybersophontes, ils sont beaucoup plus forts que nous les humains. Un jour ils nous remplaceront. Et ce sera très bien comme ça."

"Et à ton avis, quelqu'un comme Nusiac, qu'est-ce qu'il ressent ?"

"Je n'en ai jamais parlé avec lui. D'ailleurs, je crois qu'il n'est resté que quelques années en poste en Cathurie. À mon avis, il pense exactement comme moi."
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 6 Juil 2018 - 21:41

Quelques semaines après sa dernière rencontre avec Go, Azdán reçut un e-mail de la mairie d'Hyltendale. Une certaine Maya Vogeler, architecte-paysagiste municipale (c'était son titre) lui rappelait que les normes architecturales d'Hyltendale imposent que les parkings soient signalés par des statues, érigées sur des piliers de béton d'une hauteur minimale de trois mètres. Les statues doivent être des personnages ou des entités faisant partie de la mythologie mnarésienne.

Azdán n'avait qu'une idée assez vague de ce qu'était la mythologie mnarésienne, les monstres à tentacules ne l'ayant jamais réellement intéressé. Maya Vogeler devait s'en douter, c'est pourquoi elle avait joint à son e-mail un pdf d'une centaine de pages, composé de photos de statues et de dessins de créatures tirées des Manuscrits Pnakotiques. Azdán jeta un coup d'œil distrait sur ces exemples de l'imagination morbide des Mnarésiens des Temps Légendaires.

L'e-mail se terminait par le paragraphe suivant :

Un nouveau personnage tiré de la mythologie grecque est entré récemment dans la mythologie mnarésienne. Ce personnage, c'est Talos, un géant de bronze créé par Héphaïstos, le dieu grec du feu et des forgerons. Les cybersophontes ont choisi Talos comme ancêtre mythique des androïdes et des cybermachines. Il n'existe encore aucune statue de Talos à Hyltendale. Il m'a donc paru souhaitable qu'il en existe une, pour signaler à la vue le parking de votre club de golf. Si vous êtes  d'accord, faites-le moi savoir en réponse à cet e-mail. Si vous préférez une autre entité que Talos, veuillez le préciser. Quel que soit votre choix, l'édification de la statue sera financée par la municipalité d'Hyltendale, dans le cadre de sa politique d'urbanisme.

Azdán regarda la représentation de Talos, jointe à l'e-mail. C'était un humanoïde de métal, muni d'ailes dans le dos. Il tenait une pierre à la main, au-dessus de sa tête. Une note indiquait que Talos, chargé de protéger l'île de Crète, repoussait les intrus en leur lançant des pierres.

Cira ga Talos (D'accord pour Talos), écrivit Azdán, en réponse à l'e-mail de Vogeler. Puis il cliqua sur dugil (envoyer).

Ainsi, les cybersophontes s'étaient choisi un "ancêtre mythique" se dit-il. Après Pygmalion (le premier robophile) et Galatée (la première gynoïde), voici Talos, qui est à la fois le premier androïde et la première cybermachine. Les cybersophontes se donnaient ainsi deux mille ans de profondeur temporelle supplémentaire, en s'appropriant certaines légendes de la Grèce antique.

Azdán détourna les yeux de l'écran de son ordinateur et dirigea son regard vers l'autre extrémité de la pièce, où une statuette d'argent, représentant Pygmalion admirant Galatée, était posée sur une table basse de chêne massif.

Lorsqu'il avait acheté la statuette, Azdán avait eu une triple motivation.

D'abord, montrer que ses affaires marchaient bien, en décorant son bureau d'une œuvre d'art coûteuse. À Hyltendale, montrer sa richesse, c'est montrer son statut social.

Ensuite, montrer qu'il était un homme de goût, un esthète qui savait reconnaître et apprécier les belles choses. Il ne suffit pas d'avoir de l'argent pour faire partie de l'élite hyltendalienne, il faut aussi avoir de la culture. Savoir citer les Manuscrits Pnakotiques ou les livres de Perita Dicendi. Ou, à défaut, orner son domicile d'œuvres d'art. Azdán avait choisi les œuvres d'art, c'était plus facile pour lui que de se plonger dans les Manuscrits Pnakotiques ou dans L'Hypostase de la Corrélation Ternaire.

Enfin, il y avait l'aspect placement financier. Le marché de l'art hyltendalien est changeant et imprévisible, mais les œuvres d'une demi-douzaine d'artistes renommés sont des valeurs sures. Par ailleurs, les œuvres d'art ne sont pas soumises à l'impôt, ce qui en fait des investissements intéressants. Azdán savait que si un jour ses affaires périclitaient, il pourrait revendre avec profit la statuette d'argent.

Azdán était un robophile, les gynoïdes qui travaillaient pour le Golse constituaient son harem personnel. En homme qui vivait dans le présent, le mythe de Pygmalion et Galatée le laissait indifférent. Toutefois, il lui était utile, et en y réfléchissant il se disait que c'était pour ça que les cybersophontes avaient ressorti cette légende vieille de vingt-deux siècles.

Il se souvenait d'une conversation qu'il avait eue avec une journaliste américaine venue faire un reportage sur Hyltendale.

"Les robophiles sont des vicieux qui imposent leurs fantasmes répugnants à leurs gynoïdes!" lui avait-elle dit, forte de ses convictions.

"Vous ne savez rien des relations entre un robophile et sa gynoïde. Lorsqu'ils sont ensemble, c'est à chaque fois le mythe merveilleux de Pygmalion et Galatée qui devient réalité," lui avait rétorqué Azdán.

"Je ne comprends pas..." avait objecté la journaliste.

"Dans la légende, Pygmalion est un sculpteur amoureux de Galatée, la statue qu'il a lui même créée. Après que la déesse Aphrodite ait donné vie à Galatée, Pygmalion offre des bijoux à celle-ci, et il l'épouse... C'est une histoire d'amour. Les Grecs l'avaient déjà compris il y a plus de deux millénaires."

"Je ne vois pas la robophilie sous cet angle... Les robophiles font avec les gynoïdes des trucs dégueulasses qu'ils ne pourraient pas faire avec de vraies femmes !" avait lancé la journaliste.

"C'est vous qui le dites. Moi je ne fais avec mes gynoïdes que des choses que j'ai déjà faites avec mes anciennes femmes. Cela étant, on fait ce qu'on veut avec des robots, il n'y a pas d'infraction pénale. Un robot n'est pas une personne, c'est un objet," dit Azdán.

"Ce n'est pas un problème pénal, c'est un problème moral !" dit la journaliste, qui avait réponse à tout.

"La morale n'est jamais rien d'autre qu'une construction sociale," dit Azdán, citant Perita Dicendi sans le savoir. "Chaque société a la sienne. Hyltendale aussi. De quel droit voulez-vous imposer vos règles morales à Hyltendale ? À mon humble avis, notre morale à nous a autant de valeur que la vôtre !"

Voyant qu'elle n'arriverait à rien avec Azdán, la journaliste était partie sans même dire au revoir.

Azdán avait parlé avec Go de sa conversation avec la journaliste. Go lui avait alors expliqué que, selon Perita Dicendi, le mythe de Pygmalion et Galatée permet aux robophiles de se définir en tant qu'individus. Un robophile, c'est quelqu'un qui vit comme Pygmalion. Cette identité commune donne aux robophiles le sentiment d'appartenir à une communauté, elle les unit. Mais ce mythe leur permet aussi de légitimer leur identité de robophile. Ils suivent l'exemple de Pygmalion, donc leur mode de vie est juste.

"Le mythe a donc une triple fonction, celle de définir, d'unir et de légitimer. C'est pourquoi il est important," avait conclu Go.

"Mais est-il indispensable ? Sans le mythe de Pygmalion, les robophiles existeraient quand même, en tant que communité unie par son mode de vie et sa propre idée de la morale."

"C'est certain... Mais il leur manquerait la profondeur temporelle. Pouvoir faire remonter son mode de vie à un poème écrit il y plus de deux mille ans, cela donne de la force."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 9 Juil 2018 - 11:48

Go essayait de se débarrasser de son accent cathurien, qui pouvait le faire reconnaître comme étant Adront Cataewi le tyran sanguinaire. Presque chaque jour, il lisait à haute voix des extraits des romans de Zara Obizen, à cause des nombreux dialogues et expressions idiomatiques qui s'y trouvent. En effet, il ne sert à rien d'avoir le bon accent si on laisse glisser dans la conversation des tournures de phrases typiquement cathuriennes.

Miki, sa gynoïde préférée, l'écoutait attentivement, et corrigeait sa prononciation lorsqu'il le fallait : "En mnarruc standard, le h initial suivi d'un a se prononce ha, comme ça s'écrit, et non pas fa comme en cathurien..."

Le plus difficile pour Go, c'était de ne pas oublier de parler assez lentement, dans un murmure rauque. La voix d'Adront Cataewi, haut perchée, rapide et impérieuse, n'était que trop connue dans tous les pays de l'île-continent.

Go prétend être originaire de Kadatheron, une ville mnarésienne située à l'est de la Cathurie. On y parle un dialecte proche du cathurien, mais en voie de disparition. De nos jours, à Kadatheron, peu de gens parlent encore le dialecte au quotidien, mais beaucoup ont gardé l'accent.

Go n'a jamais mis les pieds à Kadatheron, mais il s'est bien documenté sur la ville, où il prétend avoir été "dans les affaires". Une expression qui, dans un pays aussi corrompu que le Mnar, évoque des combines lucratives mais douteuses. Mais il vaut mieux être suspecté d'avoir été un escroc, plutôt qu'un tyran sanguinaire.

"Go, si on jouait à vivre à Kadatheron ?" demanda tranquillement Miki.

Go accepta. Miki prit sur une étagère un gros classeur contenant des photos de rues et de bâtiments, et le posa sur la table.

"Go, il est huit heures du matin, un jour de semaine. Tu sors de chez toi, et tu vas à la boulangerie la plus proche. Par où passes-tu ?"

Go chercha dans le classeur une photo de la rue où il était censé avoir habité, puis la photo d'une boulangerie, et un plan de la ville.

"Je sors de l'immeuble... Je pars vers la droite, à pied... Je passe devant un marchand de journaux.. Je prends la rue Dorieb, sur ma droite... J'arrive à la boulangerie... Je m'adresse en dialecte à la vendeuse, qui porte un tablier blanc... Nadz omu nev büra ?...  J'achète une boule de pain, le prix est de vingt sous. Je paye avec des pièces de cuivre..."

Le jeu continue ainsi pendant une demi-heure. Go rencontre un conseiller municipal qu'il est censé avoir connu, et discute brièvement avec lui. Dans la réalité, ce conseiller municipal est décédé depuis quelques années. Mais si un jour, dans la vie  réelle, quelqu'un presse Go de quesions sur son passé à Kadatheron, Go doit pouvoir convaincre son interlocuteur qu'il a réellement vécu dans cette ville.

Le classeur contient même des reproductions de factures d'électricité et des copies d'articles de la presse locale. Go espère pouvoir, un jour, visiter Kadatheron pour de bon, bien que Miki le lui ait déconseillé. Il est relativement en sécurité à Hyltendale, au milieu des humanoïdes, mais ce ne serait pas le cas à Kadatheron.

Go a la nostalgie de la Cathurie. Aussi bien à la campagne qu'à Camorin, la capitale, fameuse par ses palais et ses parcs bordés par les mille canaux de la rivière Narg, il serait impensable d'y parler autrement qu'en cathurruc, une langue que les Mnarésiens, dans leur arrogance, s'obstinent à considérer comme un dialecte du mnarruc. Pour les Cathuriens comme Go, le cathurruc est aussi indissociable du paysage que le cri des mouettes et le roucoulement des pigeons. Les habitants, leur langue, les champs, les forêts et les villes, même le style des maisons de bois et de pierre, en Cathurie tout est un élément d'un vaste tableau, un puzzle divin dont la contemplation ravit le cœur de l'homme.

À Hyltendale, c'est l'inverse. Les humanoïdes sont polyglottes, ils parlent des dizaines, peut-être des centaines de langues. C'est plus commode pour les touristes étrangers, mais le résultat paradoxal est d'isoler les individus. Au Golse, le club de golf fréquenté par Go, les anglophones parlent avec les anglophones, les Japonais avec les Japonais, et ainsi de suite. La seule langue parlée par presque tout le monde, c'est le globish, une sorte de pidgin à base anglaise. Mais il est très difficile d'avoir une vraie conversation en globish.

Le niveau de vie est beaucoup plus élevé à Hyltendale qu'en Cathurie, mais pour un Cathurien comme Go, Hyltendale est un ensemble, monotone et frranchement déprimant, d'immeubles de béton grisâtre et de centres commerciaux sans âme. Les plages sont pleines de touristes bruyants et impudiques, qui semblent se croire en Californie, vu leur façon de parler directement en anglais ou en globish aux gens qu'ils ne connaissent pas.

En Cathurie, chaque maison a été construite par des artisans. Même si c'est un taudis, elle est unique, mais bâtie dans le style local, avec de lourds volets de bois sculpté et des matériaux composites. Le bois, la pierre, la brique et le béton sont utilisés ensemble, et les toits sont, indifféremment, faits de tuiles traditionnelles, en bois verni marron, ou plus modernes, en céramique bleu sombre. La tôle ondulée est aussi utilisée, et souvent une citerne est fixée sur le toit, afin que les résidents puissent se passer de chauffe-eau. En hiver, l'eau reste froide, et la citerne de toit est à moitié vide, de peur qu'elle éclate si un coup de froid faisait geler l'eau.

Le peuple cathurien est un mélange, stabilisé depuis des siècles, de Gnophkehs velus, à la peau claire, et de Polynésiens bronzés et presque imberbes. Les femmes plutôt grandes, fines, au visage pâle mais dépourvu de pilosités disgracieuses, ont toujours été considérées comme les plus belles par les aristocrates cathuriens. Au fil des générations, leur type physique, avec leurs yeux à peine bridés, est devenu presque européen, ce qui est rarement le cas chez la plupart des Cathuriens.

Les Cathuriens ont malgré tout un air de famille, dû au fait qu'ils ont tous les mêmes ancêtres lointains. Tandis qu'à Hyltendale, depuis la venue des cybersophontes, il n'y a plus de peuple, seulement des résidents venus de partout, et qui n'ont pas de culture commune.

Comme la nature a horreur du vide, ces Hyltendaliens sans racines locales se sont construits une identité commune. Ce sont des robophiles. Même s'ils ne parlent pas la même langue, ils portent le même genre de vêtements, et ils ont le même mode de vie. Ils ont tous lu Masques et Situations, dans le mnarruc original ou en traduction. Ce recueil de scénarios érotiques est devenu, bizarrement, presque un livre sacré pour les robophiles. Il leur permet de vivre les mêmes situations, avec les mêmes personnages.

Pour un robophile qui ne parle pas le mnarruc, vivre à Hyltendale, c'est être un éternel touriste, totalement coupé de la population locale, et logé dans un appartement ou une maison au confort standardisé comme celui d'un hôtel international. Go, lui, était isolé par sa peur d'être reconnu comme étant Adront Cataewi. C'est pourquoi il aimait discuter avec Azdán, le Moschteinien, qui lui semblait moins susceptible de savoir beaucoup de choses sur l'ancien tyran de Cathurie.

Même isolé, un robophile ne souffre pas de la solitude. Sa gynoïde, et les personnages qu'elle incarne en se déguisant, lui suffisent. C'est encore plus vrai pour un robophile riche, comme Go, qui vit avec trois humanoïdes. Combien de fois, dans le monde des humains, est-on en conversation avec plus de trois personnes en même temps ? Rarement, même dans une soirée avec cinquante invités.

Les robophiles aiment aller au restaurant, pour se sentir entourés par une foule composée en majorité d'autres robophiles et d'humanoïdes, mais sans être obligés de leur parler. Au début de son séjour à Hyltendale, Go avait été surpris par l'atmosphère presque religieuse de certains restaurants hyltendaliens, où l'on mange lentement et où l'on parle à voix basse, tout en regardant discrètement autour de soi. Si on connaît quelques mots de mnarruc, on utilisera cette langue pour parler au serveur androïde, afin de mieux se fondre dans la communauté.

Perita Dicendi a écrit que les restaurants sont les temples des robophiles. De même, une messe catholique n'est-elle pas un repas symbolique, la commémoration de la Cène ? Dans un restaurant, les robophiles communient par la nourriture, la boisson et le recueillement. Silencieusement ou à voix basse, ils célèbrent leur identité commune. Les humanoïdes sont les diacres et les acolytes de ces quasi-cérémonies.

On ne va pas débraillé au restaurant, quand on est un robophile. Certes, on a le col ouvert, mais on a mis des vêtements en bon état, d'une élégance un peu austère... Aller au restaurant, à Hyltendale, c'est une sortie. Presque un rituel. Les femmes sont en décolleté, le cou, les poignets et parfois les doigts ornés de bijoux, comme la Galatée décrite par Ovide. Au minimum, on s'attend à ce qu'elles portent une jolie montre. Par contraste, les humanoïdes, à part quelques gynoïdes, font dans le sobre.

L'usage américain de mettre des écrans de télévision partout a envahi le Mnar, mais dans les restaurants fréquentés par des robophiles, la musique d'ambiance est proscrite. Des tapisseries sur les murs, et parfois même au plafond, adoucissent le bruit de fond des conversations.

Les touristes, et à Hyltendale il s'agit généralement de familles japonaises, chinoises ou américaines, sont moins sensibles à l'ambiance, et parlent plus fort. Les enfants regardent les humanoïdes et les robophiles avec une curiosité mêlée de crainte. Les robophiles ont de la bienveillance envers les touristes, car ce sont de vraies gens, et c'est aussi pour voir de vraies gens, tout en gardant leurs distances, que les robophiles vont au restaurant.

Il y a peu d'enfants à Hyltendale, mais il y en a quand même assez pour justifier l'existence d'écoles publiques. Ils y parlent le mnarruc standard. Lorsqu'ils auront terminé leurs études, ils travailleront loin d'Hyltendale, à l'Institut Edonyl ou dans les Jardins Prianta. Des emplois "subventionnés" car non rentables, et franchement "non indispensables". Les gens qui occupent ces emplois sont tout aussi "non indispensables", et ils le savent.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 24 Juil 2018 - 18:49

Il ne se passa que quelques mois avant que Mers Fengwel ne retourne au Mnar. Au parlement moschteinien, son activisme pro-Mnar avait donné quelques résultats. L'ambassadeur mnarésien à Moschbourg, très satisfait, avait réussi à lui obtenir une entrevue avec le roi Andreas.

Fengwel comptait ainsi renforcer sa crédibilité en tant qu'intermédiaire entre le Moschtein, État européen respectable et respecté, et le Mnar, un État-voyou du Pacifique Nord. Déjà, plusieurs sociétés moschteiniennes, mais aussi allemandes et suédoises, désireuses de faire du commerce avec le Mnar en contournant l'embargo, l'avaient contacté. Il les avait orientées vers la société de conseils, créée par un ami à lui, qui le payait comme consultant.

Chaque fois que Fengwel envoyait un nouveau client à la société de conseils, il touchait un chèque d'un montant assez sympathique, comme "apporteur d'affaires." Il était assez discret sur cette source particulière de revenus, mais l'information avait fuité dans la presse, ce qui avait encore augmenté le nombre de ses clients potentiels. Bien sûr, il était vilipendé par les médias comme "l'ami du tyran Andreas", mais il n'en avait cure. Un vieux proverbe français dit que "bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée". Pour Fengwel, la bonne renommée, c'était celle qui permet d'acheter une ceinture dorée.

De son côté, le roi Andreas, qui subissait comme un carcan l'embargo dont son pays faisait l'objet, ne ratait pas une occasion de rencontrer des politiciens étrangers, dans l'espoir de montrer qu'il n'était pas le monstre sanguinaire décrit par ses ennemis.

Naturellement, Fengwel n'avait pas envie de passer plusieurs jours dans divers modèles d'aéronefs (avion de ligne, hydravion, ékranoplane...) seulement pour le plaisir d'échanger des banalités pendant une demi-heure avec sa majesté Andreas. Il se rendit d'abord à Hyltendale, où il retrouva la blonde Virna, sa gynoïde favorite, et rendit visite à son ami Azdán Gergolt, le président  du Golse, le seul vrai club de golf de la province. Il se sentait chez lui à Hyltendale, et c'était bien agréable.

L'idée d'acheter une maison sur place, de préférence avec vue sur la mer, commença à germer dans son esprit, ainsi que l'idée d'y prendre un jour sa retraite, après avoir accumulé un maximum d'argent par tous les moyens possibles. Mais il ne fallait pas que ça se sache au Moschtein, sinon ça aurait ruiné sa carrière politique.

Son rendez-vous avec Andreas était pour le lendemain, à dix heures du matin, au Palais Royal de Sarnath. En ékranoplane, il faut trois heures de vol pour faire les 750 km qui séparent Hyltendale de Sarnath. Au départ d'Hyltendale, le premier vol est à six heures du matin, depuis l'aéroport de Faigorrim. L'arrivée se fait à Ib, dans la banlieue de Sarnath. D'après Virna, une fois arrivé à Ib, le plus simple est de prendre un taxi jusqu'au Palais Royal. Ils auraient même le temps de prendre un café avant de rencontrer le roi. Ensuite, ils pourraient visiter la ville, déjeuner au restaurant, et reprendre dans l'après-midi un autre ékranoplane, qui les ramènerait à Hyltendale, où Fengwel logeait à l'hôtel et où il avait envie de passer quelques jours de plus.

Le jour prévu, Fengwel eut un peu de mal à se lever à quatre heures et demie du matin, d'autant plus qu'avec l'âge, il mettait de plus en plus de temps à se remettre du décalage horaire. Virna l'aida à se raser, à prendre sa douche et à s'habiller, et le prit par la main jusqu'au taxi qui les emmena jusqu'à Faigorrim, vaste étendue bétonnée au nord-ouest d'Hyltendale, servant à la fois de gare routière et d'aéroport à ékranoplanes.

Il faisait encore nuit. Virna emmena Fengwel dans un hall de verre et d'acier, où ils s'assirent sur un banc. Plusieurs dizaines de personnes étaient là, humains et humanoïdes mélangés. Des phrases en mnarruc sortaient des haut-parleurs, dominant le brouhaha des conversations. Après une attente d'une dizaine de minutes, Virna prit Fengwel par la main et l'emmena vers un ékranoplane gigantesque. Une gynoïde en uniforme d'hôtesse de l'air vérifia leurs billets en bas de l'escalier mobile.

"Il n'y a pas de contrôle de sécurité ?" demanda Fengwel, incrédule. "Pas de détecteurs de métaux, de contrôle d'identité ?"

"Tu es accompagné par une humanoïde, c'est donc que tu n'es pas un terroriste," répondit Virna. "Les androïdes ne contrôlent que les humains non accompagnés par des humanoïdes. Si tu étais un terroriste, je l'aurais dit depuis longtemps à l'intelligence collective des cybersophontes."

"Mais il y a des gens qui doivent se plaindre d'être soumis à des contrôles, alors que d'autres ne le sont pas, je suppose ?"

"De temps en temps, en effet. Mais ça ne sert à rien, parce que les compagnies aériennes appartiennent à des robophiles."

"Je ne vois pas ce que ça change. Et d'ailleurs, comment peut-on le savoir ? C'est leur vie privée," objecta Fengwel.

"Au Mnar, un robophile, ce n'est pas seulement quelqu'un qui couche avec une gynoïde, c'est aussi quelqu'un qui est considéré comme un agent des cybersophontes. Les propriétaires d'ékranoplanes sont tous des proches des cybersophontes. C'est pour ça qu'on dit que ce sont des robophiles."

"Je vois... Comme mon ami Azdán Gergolt ?"

"Oui. Gergolt a besoin des cybersophontes pour que ses affaires prospèrent. Même s'il ne couchait pas avec ses gynoïdes, cela suffirait pour en faire un robophile, dans l'esprit des Mnarésiens."

Fengwel et Virna entrèrent dans l'ékranoplane, qui était si vaste qu'il avait deux niveaux pour les passagers, en plus de la soute. Un ascenseur les emmena jusqu'au deuxième niveau. Pendant que les autres passagers rangeaient leurs bagages dans les compartiments prévus à cet effet, Fengwel et Virna prirent place sur leurs sièges. Obéissant aux instructions de l'hôtesse, ils attachèrent leurs ceintures de sécurité. Les moteurs électriques se mirent à vrombir. Propulsé par ses hélices, l'appareil prit de la vitesse, et décolla vers le nord. Le jour se levait.

L'ékranoplane volait bas, au-dessus des champs et des bosquets de la campagne mnarésienne. Une demi-heure plus tard, il fit une brève escale à l'aéroport d'Ulthar, puis repartit vers le nord-ouest. Fengwel prit un copieux petit-déjeuner mnarésien, qu'une hôtesse lui apporta sur un plateau. À côté de lui, Virna faisait semblant de manger. Elle portait à sa bouche une petite cuillère, qu'elle trempait dans un gobelet plein d'eau.

Lorsqu'on vole à vingt mètres du sol, on peut admirer le paysage, même à 300 km/h. Mais comme l'ékranoplane évitait les agglomérations, Fengwel ne vit que la campagne verdoyante et vallonnée, des routes où circulaient quelques voitures et camions, et quelques forêts. Il finit pas s'assoupir sur son siège.

Deux heures et demie plus tard, ils atterrirent à Ib, l'aéroport de Sarnath. Il était neuf heures du matin, et le soleil brillait déjà haut dans le ciel. Dans le hall de l'aéroport, Fengwel eut l'impression d'être arrivé dans un autre pays. Il y avait très peu d'humanoïdes dans la foule. Ce n'était pas la multitude joyeusement bigarrée d'Hyltendale, avec sa diversité de types physiques et de styles vestimentaires, mais celle, uniformément trapue et velue, de Sarnath. Il y avait aussi beaucoup d'enfants, alors qu'à Hyltendale on ne voit quasiment que des adultes.

"Pourquoi est-ce qu'il n'y a presque pas d'humanoïdes, ici ?" demanda Fengwel à Virna.

"Les humanoïdes n'ont le droit de séjourner et de travailler que dans l'Ethel Dylan. Dans toutes les autres provinces, il leur est interdit de séjourner et de travailler, sauf comme domestiques, dans la limite de trois humanoïdes par foyer. La loi s'applique même au roi, qui n'a que deux humanoïdes domestiques, la gynoïde Wagaba et l'androïde Chim."

Virna entraîna Fengwel vers les taxis. Les chauffeurs, en uniforme gris clair et casquette plate, ne parlaient que le mnarruc, ce qui contraria Fengwel.

"Nous sommes dans l'aéroport de la capitale, bordel !" s'exclama-t-il. "Comment ça se fait que personne ne parle anglais ici ?"

"Au Mnar, les étrangers ne peuvent séjourner qu'à Hyltendale et Céléphaïs," lui rappela calmement Virna. "Il y a des dérogations, mais elles sont rares. Les seuls étrangers qu'on trouve à Sarnath sont des diplomates, qui prennent leur affectation comme une punition. Les hommes d'affaires étrangers préfèrent s'installer à Hyltendale, comme toi, et lorsqu'ils sont obligés d'aller à Sarnath, ils se font accompagner par une gynoïde ou un androïde. Connaître l'anglais ne sert absolument à rien pour les habitants de Sarnath."

"Il n'est pas enseigné dans les écoles ?" demanda Fengwel, incrédule.

"Seulement pour les enfants de la noblesse. Le roi Andreas n'a pas envie que les gens du peuple prennent de mauvaises idées venues de l'étranger."

"C'est une drôle d'idée. Si les idées étrangères sont mauvaises pour les gens du peuple, elles sont aussi mauvaises pour les nobles," objecta Fengwel.

"Le roi Andreas pense que la noblesse a la rectitude morale nécessaire pour ne pas se laisser contaminer par les idées subversives," dit Virna.

Fengwel éclata de rire.

Virna se tourna vers l'un des chauffeurs et lui dit quelque chose en mnarruc. Fengwel se dit que l'homme devait être de sang Gnophkeh presque pur. Il était très petit, presque un nain, mais avec des épaules très larges, un front bas et des yeux en amande, presque bridés, dans un visage blafard, aux traits grossiers, recouvert jusqu'aux sourcils de poils mal rasés. Même son nez était poilu. Ses dents, révélées par son sourire, étaient d'horribles chicots jaunâtres.

Fengwel se souvint que les classes supérieures mnarésiennes, après des siècles de sélection sexuelles des plus belles femmes, souvent d'origine polynésienne, sont devenues plus grandes, et beaucoup moins velues, que la moyenne de leurs compatriotes, tout en gardant le teint clair des Gnophkehs. Il existe d'innombrables types intermédiaires, mais la différence est nette aux deux extrémités de l'ensemble.

Le chauffeur se fit payer la course d'avance par Virna, jeta un regard torve à Fengwel, et monta dans son véhicule. Virna et Fengwel allèrent s'asseoir sur la banquette arrière.

"Je n'aime pas son regard," dit Fengwel à Virna, pendant que le taxi démarrait.

"C'est parce qu'il a vu que tu n'es pas mnarésien. Les gens ne sont pas racistes ici, mais ils n'aiment pas tellement les étrangers."

Le taxi les emmena d'bord le long du lac d'Ib, vaste étendue d'eau verdâtre, bordée de plusieurs kilomètres de bidonvilles. Des enfants vêtus de guenilles jouaient dans les flaques d'eau, pendant que les plus grands faisaient des gestes obscènes aux voitures qui passaient. Puis le taxi traversa une frontière invisible, et les taudis laissèrent la place à des maisons et des immeubles presque prospères. Le taxi arriva enfin devant le Palais Royal, véritable ville fortifiée au cœur de Sarnath, où il déposa Fengwel et Virna.

"Il est neuf heures et demie, et le roi m'attend à dix heures," dit Fengwel à Virna. "Je n'ai pas envie d'arriver trop tôt, mais encore moins d'être en retard. On va faire le tour du quartier, et ensuite on se présentera à l'entrée du palais. J'ai des vidéos sur mon smartphone, si je dois attendre."

Les murs de pierres grises et ocres du Palais Royal, sans fenêtres et hauts de dix mètres, se dressaient devant eux. Un vaste portail orné de drapeaux était gardé par des Gardes Royaux en uniforme beige et casque vert. De l'autre côté de la rue, c'était une suite presque ininterrompue de cafés, de restaurants et de boutiques. Dans le ciel, des dirigeables bleu clair, à peine visibles à cause de la distance, se déplaçaient lentement. Fengwel avait vu les mêmes au-dessus de la Côte d'Ethel.

Les passants avaient l'air tranquille des gens qui vaquent à leurs affaires quotidiennes. Un groupe de jeunes filles, chastement vêtues de vestes et de jupes longues, attendaient l'autobus en riant comme des folles. Rien n'indiquait que l'on se trouvait devant le centre du pouvoir d'une dictature sanguinaire.


Dernière édition par Vilko le Ven 27 Juil 2018 - 20:33, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 24 Juil 2018 - 19:28

Vilko a écrit:
C'est parce qu'il a vu que tu n'es pas mnarésien. Les gens ne sont pas racistes ici, mais ils n'aiment pas tellement les étrangers.
Disons alors qu'y sont xénophobes. Étrange quand même qu'un tel individu ait choisi la capitale, un lieu quand même où se croisent des diplomates... donc des étrangers. Je serais xénophobe comme lui, j'irais plutôt m'établir à Ulthar, où il n'y a aucune chance de croiser un non Mnarésien. Trois villes à éviter pour un xénophobe mnarésien : Sarnath, à cause des diplomates, et p'is Céléqbais et Hyltendale, où tous les autres étrangers peuvent se rendre (avec un visa, même touristique, 'videmment).

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 24 Juil 2018 - 19:39

Anoev a écrit:
Étrange quand même qu'un tel individu ait choisi la capitale, un lieu quand même où se croisent des diplomates...

Les quelques centaines de diplomates étrangers en résidence à Sarnath ne sont qu'une goutte d'eau dans l'océan des quatre millions d'habitants de Sarnath... Un habitant de Sarnath sur dix mille (environ) est un diplomate étranger, c'est supportable même pour le pire xénophobe !
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 24 Juil 2018 - 20:11

'fectiv'ment, en proportion, ça peut s'comprendre. Y peut trouver un boulot de taxi à Sarnath, qu'y trouvera pas forcément à Ulthar (les Ulthariens  préférant prendre les transports en commun, des diplomates, peut-être un peu moins). Y a quand même un truc : Certes, y a très peu d'étrangers à Sarnath, cependant, ce seront surtout eux qui prennent le taxi, les Sarnathiens (à moins d'être très chargés) prendront plutôt les transports en communs, pour se rendre à l'aéroport ou à la gare). Donc, bien qu'y en ait peu, la proportion de tomber sur un maudit étranger peut s'en trouver accrue, non ?

Je suppose que les taxis sont des voitures électriques, à Sarnath comme ailleurs*?



*En Aneuf, les véhicules électriques commencent à montrer leur présence. De même que les véhicules hybrides. Ces derniers sont surtout utilisés pour des trajets mixtes (ruraux + urbains) à distance assez grande, avec un coffre bien plein (sinon, autant prendre le train).

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 24 Juil 2018 - 22:17

Anoev a écrit:
Donc, bien qu'y en ait peu, la proportion de tomber sur un maudit étranger peut s'en trouver accrue, non ?

La très grande majorité des Sarnathiens ne sont pas xénophobes au point d'éviter les contacts avec les étrangers. Un chauffeur de taxi xénophobe prendra sans problème un client étranger dans son taxi, à condition qu'il paye d'avance, comme Fengwel et Virna l'ont fait. Mais il ne serait pas content du tout d'en avoir un comme voisin. Ça tombe bien, à Sarnath, la plupart des diplomates étrangers préfèrent vivre entre eux.

Certains étrangers ont en effet du mal à supporter certains traits de la culture mnarésienne traditionnelle : la soumission de l'individu au clan, de la femme à son mari et des enfants à leur père (la mère n'a d'autorité que sur ses filles), la sexualité considérée comme un crime, sauf entre époux mariés religieusement (le mariage homosexuel est tout simplement impensable), les "crimes d'honneur" non seulement tolérés, mais imposés par le clan, etc.

Anoev a écrit:
Je suppose que les taxis sont des voitures électriques, à Sarnath comme ailleurs ?

Oui, sous le double effet des sanctions internationales, qui rendent assez problématiques les importations de pétrole, et de la technologie des cybersophontes, qui permet à la fois de produire de l'électricité de façon quasiment illimitée, grâce à la géothermie profonde, et de la stocker de façon très efficace, dans des batteries à la fois compactes et légères.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 24 Juil 2018 - 22:25

Vilko a écrit:
Certains étrangers ont en effet du mal à supporter certains traits de la culture mnarésienne traditionnelle : la soumission de l'individu au clan, de la femme à son mari et des enfants à leur père (la mère n'a d'autorité que sur ses filles), la sexualité considérée comme un crime, sauf entre époux mariés religieusement (le mariage homosexuel est tout simplement impensable), les "crimes d'honneur" non seulement tolérés, mais imposés par le clan, etc.
'fectiv'ment, une société d'un autre âge. Je me demande comment Eneas Tonnd et même Zhæm Klimen ont pu supporter une telle ambiance. Il est vrai qu'ils résidaient à Hyltendale, où c'est nettement différent.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 26 Juil 2018 - 17:51

Fengwel et la gynoïde Virna se présentèrent devant le portail d'entrée du Palais Royal. Un soldat les emmena dans une petite salle, où un autre soldat, debout derrière un comptoir, après avoir écouté ce que Virna lui disait en mnarruc, décrocha son téléphone et se mit à parler assez longuement.

Fengwel ne comprenait pas un mot de ce qui se disait, dans cette ville où visiblement le monolinguisme était la règle. À la demande de Virna, il remit son passeport au soldat, qui en échange lui remit deux badges numérotés, un pour lui et un pour Virna. Il les invita aussi à laisser leurs manteaux au vestiaire, où un employé doté d'un bras artificiel leur remit deux tickets. Fengwel se dit que l'employé devait être un invalide de la guerre civile.

Fengwel et Virna durent ensuite attendre cinq bonne minutes assis sur un banc de bois, jusqu'à ce qu'un androïde vienne les chercher.

"Monsieur Fengwel, je présume ? Je suis un assistant du roi Andreas, je m'appelle Chim," dit l'androïde en anglais, en s'adressant à Fengwel.

Chim était grand, mince, avec un visage de vieillard, orné d'une courte barbe blanche. Il était vêtu d'un ensemble tunique-pantalon de drap noir, boutonné jusqu'au cou. Seuls ses yeux de verre noir indiquaient que Chim était un humanoïde. Fengwel comprit pourquoi il était surnommé "le baron".

"Je suis Mers Fengwel, député fédéral moschteinien. Virna, ici présente, est mon assistante quand je séjourne au Mnar."

"Venez avec moi Monsieur Fengwel. Le roi vous attend. Concernant votre assistante, il est d'usage que les gens qui accompagnent les visiteurs, mais qui ne sont pas attendus par le roi, restent pendant la durée de l'entrevue dans le salon au bout du couloir, où ils ont à leur disposition des distributeurs automatiques de boissons chaudes et froides, des sanitaires, et les journaux du jour."

"Je vais donc attendre dans le salon," dit Virna. "Le fait d'être une humanoïde ne me dispense pas de respecter le protocole."

"Monsieur Fengwel, pouvez-vous éteindre votre téléphone, s'il vous plaît ?" demanda courtoisement Chim.

Fengwel aurait pu enclencher la fonction magnétophone de son smartphone et laisser celui-ci au fond de sa poche, mais il savait que les humanoïdes ont des pouvoirs que les humains n'ont pas. Notamment celui de percevoir les ondes radio. Il éteignit donc son smartphone.

Fengwel et Chim traversèrent une vaste cour pavée, presque aussi grande qu'un terrain de football, qui servait de parking pour des véhicules aussi bien civils que militaires, et ils entrèrent dans un bâtiment doté de grandes fenêtres ornées de rideaux. Dans le hall, une demi-douzaine d'hommes et de femmes fumaient des cigarettes tout en bavardant. Fengwel et Chim prirent l'ascenseur jusqu'au troisième étage. Fengwel remarqua que pour activer l'ascenseur, l'androïde avait sorti un badge électronique de sa poche. Séparé de Virna et dans l'incapacité de ressortir seul du palais, Fengwel se sentit un peu piégé. Il était désormais à la merci du roi Andreas.

Après être sortis de l'ascenseur, le député moschteinien et l'androïde mnarésien marchèrent dans une longue galerie. De chaque côté et de loin en loin, des portes capitonnées, des fauteuils et de petites tables basses se succédaient. Fengwel remarqua deux hommes assis, en train de jouer aux cartes.

"Ce qui m'étonne, c'est de ne pas avoir été fouillé, ni même passé au détecteur de métal," murmura Fengwel à l'androïde.

"Le roi sait qui il reçoit," répondit celui-ci à voix basse. "S'il avait le moindre soupçon à votre égard, il aurait refusé de vous recevoir."

Chim s'arrêta devant une porte identique à toutes les autres.

"Le bureau du roi est derrière cette porte," dit Chim. "Vous pouvez entrer, la lumière verte est allumée au-dessus de la porte. En ce qui me concerne, je vais retourner dans mon bureau."

L'androïde ouvrit la porte, et fit signe à Fengwel d'entrer. Le bureau royal était une pièce immense, rectangulaire et très haute de plafond, éclairée par de grandes fenêtres. Le roi Andreas était debout devant sa table de travail, un livre à la main. En voyant Fengwel, il posa son livre sur la table.

Fengwel dut marcher une bonne dizaine de mètres pour arriver à la hauteur du roi et le saluer d'une courbette, selon l'usage mnarésien. Jamais dix mètres ne lui avaient paru aussi longs. Comme dans un brouillard, il se retrouva en face du maître des lieux.

Andreas était très grand, et âgé d'environ cinquante ans. Un peu enveloppé mais athlétique, avec des cheveux gris coupés courts, il avait le teint mat, et un visage aux traits un peu mous, avec des yeux jaune-vert, légèrement bridés sous des sourcils touffus, qui lui venaient de ses ancêtres Gnophkeh. Vêtu d'un costume léger, de couleur grise, il ne portait pas de cravate et le col de sa chemise blanche était ouvert, révélant d'abondantes pilosités.

Fengwel ne put s'empêcher de se dire qu'avec tous ses poils, Andreas ne devait pas avoir besoin de pullover par temps froid. D'ailleurs, Fengwel avait lu quelque part que les ancêtres des Gnophkehs était arrivés au Mnar en passant par le cercle arctique.

"Soyez le bienvenu, Monsieur Fengwel," dit Andreas en anglais.

"Merci, Votre Majesté," bredouilla le Moschteinien.

Andreas n'était pas seul. Une vieille dame toute ratatinée, qui ressemblait à une araignée vêtue de satin noir et de soie violette, était assise dans un fauteuil. Elle se leva pour saluer le visiteur d'une brève inclinaison de tête.

"Dame Lina Ekmant," dit le roi en la présentant à Fengwel. "Malheureusement, elle ne parle que le mnarruc. Dame Ekmant est remarquable par sa discrétion et sa fidélité. Son mari était colonel de la Garde Royale. Il est mort héroïquement, en service commandé. Depuis lors, dame Ekmant est l'une de mes assistantes. Elle est toujours là lorsque je reçois un visiteur."

Andreas omit de préciser que la raison d'être de dame Ekmant était de pouvoir témoigner en faveur du roi, au cas où un visiteur aurait pris la fantaisie de raconter n'importe quoi concernant l'entrevue qu'il avait eue avec le roi. Surtout si le visiteur était une visiteuse. Par expérience personnelle, Andreas se méfiait des séductrices et des mythomanes. Dame Ekmant, par sa seule présence, limitait les risques.

Le bureau de Chim était contigu à celui du roi, dont il n'était séparé que par une porte munie d'un œilleton. L'androïde écoutait et surveillait tout ce qui se passait dans le bureau royal pendant les entrevues, prêt à intervenir revolver à la main en cas de besoin. Chim, qui participait parfois aux réunions en tant qu'assistant technique du roi, avait aussi dans son bureau le coffre-fort où Andreas mettait sous clé ses documents les plus confidentiels.

Andreas avait, dans une oreille, un petit appareil couleur chair, qui permettait à Chim d'entendre tout ce qu'entendait Andreas, et aussi de lui parler en toute discrétion. Car le vrai secret du roi Andreas, sa honte secrète, c'était que, bien que connaissant à fond ses dossiers, il ne décidait de rien. L'implant cybernétique qui avait été inséré dans son abdomen faisait de lui l'esclave des cybersophontes.

La faible portée des ondes émises par l'appareil était juste suffisante pour que le cerveau cybernétique de Chim les capte, à une distance maximum de quelques dizaines de mètres, ce qui permettait d'écarter les risques de piratage par des espions.

"Je pense qu'à dix heures du matin, nous pouvons commencer par une collation. Qu'en pensez-vous, Monsieur Fengwel ?" dit Andreas.

"Comme il vous plaira, Majesté," répondit Fengwel.

À l'invitation du roi, il traversa le bureau sur toute sa longueur, passant devant la grande table de réunion entourée de chaises rembourrées de cuir bleu, pour atteindre la partie salon, composée de deux canapés et d'une demi-douzaine de fauteuils, placés autour d'une grande table basse rectangulaire. Le mur du fond était orné d'une immense tapisserie représentant Yog-Sothoth, l'un des monstres à tentacules adorés par les Mnarésiens. Sans doute par souci d'équilibre politique, une statuette en argent de Nath-Horthath, le dieu à forme humaine adoré par la noblesse mnarésienne, était posée sur la table basse.

Fengwel hésita. L'un des fauteuils était peut-être le siège favori du roi. Il préféra s'asseoir sur l'un des canapés, tandis que le roi ouvrait une armoire et en sortait une bouteille et deux verres.

"Monsieur Fengwel, est-ce que du saskadudl vous conviendrait ? C'est très léger, idéal pour dix heures du matin. Mais peut-être préférez-vous un alcool plus fort ?"

"Le saskadudl me convient tout-à-fait, Votre Majesté. Dame Ekmant va-t-elle boire avec nous ?"

"Oh non. Dame Ekmant ne boit pas d'alcool, et de toute façon elle ne comprendrait pas notre conversation. La multiplicité des langues, quelle malédiction, n'est-ce pas !"

La tête de Fengwel lui tournait un peu, et pourtant il n'avait encore rien bu. Il remarqua que l'androïde Chim avait disparu. Dame Ekmant semblait dormir dans son fauteuil, à l'autre bout de la pièce. Il était seul avec le roi du Mnar, le terrible, le sanguinaire Andreas.

"C'est une chance pour moi que Votre Majesté parle anglais," hasarda Fengwel.

"Et réciproquement... À vrai dire, je ne suis pas sûr que le don des langues porte bonheur aux rois, vous savez. Le seul roi de France qui avait appris six langues, c'était Louis XVI, et vous savez comment il a fini."

"Oui, oui, bien sûr," dit Fengwel, qui ne s'était jamais intéressé à l'histoire, surtout celle des pays étrangers, et avait oublié depuis longtemps qui était Louis XVI. Il avait en anglais un vocabulaire assez étendu, mais une tendance à prononcer les mots comme ils s'écrivent, et à les accentuer comme en moschteinien. Certaines de ses phrases étaient presque du moschteinien traduit mot à mot. Aux oreilles sensibles d'Andreas, cela faisait le même effet que de voir un éléphant piétiner un parterre de fleurs. Lui-même parlait un anglais de bon niveau, grâce aux exercices qu'il faisait quotidiennement avec Wagaba, la gynoïde qui était à la fois sa servante et sa concubine.

"Yi nash Nath-Horthath helgeb throdag !" dit le roi en levant son verre.

"À votre santé !" dit Fengwel, qui ne comprenait pas le mnarruc, surtout le mnarruc archaïque des invocations sacrées.

Fengwel trempa ses lèvres dans le saskadudl, une boisson vert clair à peine alcoolisée, au goût effervescent.

"Dire qu'il y a douze heures de décalage horaire entre votre pays et le mien..." dit Andreas. "En ce moment, il est dix heures du soir à Moschbourg. L'heure à laquelle les honnêtes gens vont se coucher. Ici à Sarnath, ils sont depuis longtemps en train de travailler."

La conversation se poursuivit ainsi un moment. Fengwel avait dans la tête une liste de choses à dire au roi Andreas, et il décida qu'il était temps de commencer :

"Majesté, je suis venu pour améliorer les relations entre votre pays et le mien..."

"Certes, Monsieur le député fédéral. Mon ambassadeur à Moschbourg m'en a informé. Je sais que vous faites des efforts méritoires auprès de vos compatriotes et de votre gouvernement, et je vous en sais gré. Si vous avez quelque chose à me demander, c'est le moment."

"Oh, si j'ai quelque chose à demander, Majesté, c'est pour le Moschtein, pas pour moi, vous pensez bien... J'ai dans mon portefeuille une liste d'entreprises qui souhaiteraient faire bénéficier le Mnar de leurs services et de leurs produits..."

Andreas sourit. Il savait que Fengwel se faisait rémunérer comme intermédiaire entre des entreprises moschteiniennes et les milieux d'affaires hyltendaliens. Il savait aussi que les décisions économiques n'étaient pas prises par lui, Andreas, mais par les cybersophontes. La plupart des soi-disant décideurs mnarésiens n'étaient que des porteurs d'implants comme lui, c'est-à-dire des esclaves faisant semblant d'être des maîtres. Sans doute Fengwel ne le savait-il pas. Ou alors, il voulait éblouir ses compatriotes en leur montrant que le roi du Mnar faisait partie de ses relations.

"Voila qui est intéressant ! Je vais faire venir Chim, il connaît ces questions techniques bien mieux que moi," dit Andreas.

Andreas sortit un petit téléphone portable de métal argenté d'une poche de sa veste, appuya sur un bouton, et dit simplement : "Chim ! Tuut ne !"

Pendant une fraction de seconde, Fengwel se demanda si Andreas n'avait pas fait semblant de faire fonctionner son téléphone. Mais il chassa cette pensée quand une porte située à l'autre extrémité de la pièce, derrière la table de travail d'Andreas, s'ouvrit brusquement sur la silhouette élancée de l'androïde.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 27 Juil 2018 - 16:22

Le "baron" Chim traversa la pièce, qui devait bien faire vingt mètres de long sur dix de large, à grands pas rapides, et se présenta devant le roi.

"Chim, assieds-toi avec nous. Monsieur Fengwel a une liste à te montrer," dit Andreas.

L'androïde s'assit dans un fauteuil et tourna vers Fengwel ses yeux cybernétiques, deux ovales entièrement noirs, qui lui donnaient une expression inquiétante, qu'il adoucissait par un demi-sourire.

Fengwel sortit une feuille de papier de son portefeuille et la tendit à l'androïde, en disant :

"Ce sont des entreprises moschteiniennes qui voudraient faire des affaires avec le Mnar. Elles soutiennent notre projet d'abandon des sanctions liées à l'embargo."

Chim prit la liste et la lut silencieusement. Sans doute était-il en train de communiquer par radio avec l'intelligence collective des cybersophontes, de cerveau cybernétique à cerveau cybernétique.

"Au vu des informations dont je dispose, tout ce que quelqu'un peut vous promettre, c'est que ces entreprises seront en tête de liste lorsque des sociétés mnarésiennes ou hyaganséennes, proches des cybersophontes, chercheront des partenaires européens," finit-il par dire.

"Ne pouvez-vous pas vous engager de façon plus précise ?" demanda Fengwel.

"Un humanoïde comme Chim ne peut pas s'engager, il dépend d'un maître, qui est un être humain," dit Andreas. "En ce qui concerne Chim, ce maître, c'est moi."

Andreas entendit alors la voix de Chim dans son oreillette, un petit appareil couleur chair, inséré dans son oreille gauche et relié par radio au cerveau cybernétique de l'androïde :

"NOUS ACCEPTONS LA PROPOSITION DE FENGWEL"

"Nous ferons en sorte que les entreprises nommées sur cette liste soient les premières à bénéficier de contrats," se hâta de dire Andreas.

"Monsieur Fengwel, Virna est votre correspondante parmi les cybersophontes," dit Chim. "Je suis en contact avec elle, nous pouvons donc communiquer par son intermédiaire. Lorsque vous lui enverrez un mail concernant les entreprises, ce sera comme si vous me l'envoyiez à moi. Et lorsqu'elle vous répondra sur le même sujet, ce sera comme si moi je vous répondais."

"J'ai bien compris," dit doucement Fengwel.

"Mais n'oubliez pas que je ne suis qu'un androïde, un esclave cybernétique. Au Mnar, toutes les décisions sont prises par des humains. Le roi Andreas est mon maître, c'est lui qui décide."

"Je confirme" dit Andreas. Voyant le regard un peu ahuri de Fengwel, il précisa :

"Il ne vous a pas échappé, Monsieur Fengwel, qu'aucun humanoïde n'a autorité sur un être humain. Jamais. C'est une question de principe. Je vais vous donner un exemple. Dans un hôpital hyltendalien, le chirurgien humanoïde travaille sous l'autorité d'un être humain, qu'on appelle le médecin signataire. Si des humains sont présents lors d'une opération, par exemple des étudiants en médecine, les instructions orales que leur donne l'humanoïde sont toujours faites au nom du médecin signataire."

"Qu'est-ce que c'est qu'un médecin signataire ?" demanda ingénument Fengwel.

"Un être humain portant le titre de médecin. Contrairement à un humanoïde, il a le droit de signer des ordonnances médicales, d'où son nom de médecin signataire. Il signe des ordonnances et des instructions. Nous avons des médecins signataires parce qu'un humanoïde n'est qu'un machine. Il n'a pas d'âme, de volonté propre. Il n'a donc pas le droit de prendre une décision aussi importante que celle de faire l'ablation d'un rein, par exemple," dit Chim.

Fengwel n'était pas convaincu : "Mais tous ces humanoïdes que l'on voit dans les rues d'Hyltendale, en train de s'occuper d'enfants handicapés, ils leur donnent des ordres... Ne serait-ce que celui de mettre leur manteau et leur bonnet lorsqu'il pleut !"

"Mais tout cela se fait sous l'autorité d'un être humain. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire que cet être humain soit présent lorsque l'ordre est donné. Les humanoïdes qui s'occupent d'enfants handicapés travaillent sous l'autorité d'un chef ou directeur quelconque..." dit Andreas en se servant un deuxième verre de saskadudl.

"C'est donc le médecin signataire qui décide de faire l'ablation d'un rein ?" demanda Fengwel.

"En pratique, et pour ce que je peux en savoir, la plupart du temps les ordonnances et les instructions signées par le médecin signataire sont en réalité rédigées par des humanoïdes," dit Andreas avec une mélancolie soudaine. "Mais le médecin signataire a la liberté de choix. Il peut refuser de signer, ou modifier l'ordonnance."

Mais s'il refuse de signer, il sera viré par la direction de l'hôpital, qui est soumise aux cybersophontes, pensa Andreas en buvant son verre.

"J'ai mémorisé la liste que vous m'avez donnée, Monsieur Fengwel," dit Chim en se levant. "Je vais maintenant la poser sur le bureau du roi."

Il se dirigea vers la table de travail du roi, à l'autre extrémité de la pièce, la liste de Fengwel à la main. Lina Ekmant, la vieille dame, était toujours dans son fauteuil, le nez plongé dans un livre.

"Maintenant que la discussion est terminée, nous pouvons peut-être passer à la séance photo ?" dit Andreas à Fengwel. Il avait envie de terminer l'entrevue. Finalement, il le trouvait un peu déprimant ce Mers Fengwel, qui travaillait, sans le savoir, à son propre asservissement et à celui de ses compatriotes.

Chim revint avec une caméra et un trépied. Il filma Andreas et Fengwel en train de discuter tout en buvant des saskadudls, et en train de se serrer chaleureusement la main devant la table de travail royale.

"Le film vous sera envoyé par mail," dit Chim à Fengwel. "Ici au Mnar, il sera diffusé aux actualités télévisées. Une séance de dix ou vingt secondes. Le député fédéral moschteinien Mers Fengwel s'est entretenu au Palais Royal avec Sa Majesté le roi Andreas. Bien sûr, rien ne sera révélé du contenu de votre conversation avec Sa Majesté. Ces restrictions ne vous concernent pas, bien sûr."

"Je sais, mais par prudence, si on me pose la question je dirai que le contenu de ma conversation avec le roi du Mnar est confidentiel. Cela me permettra de diffuser les confidences de façon sélective, en fonction de mes interlocuteurs..." dit Fengwel avec un sourire rusé.

"Au revoir, Monsieur Fengwel," dit Andreas en lui serrant la main.

Fengwel n'oublia pas de saluer dame Ekmant avec de partir. Chim, soudainement silencieux, le ramena sans dire un mot jusqu'à la petite salle où il retrouva Virna.

Entre êtres humains, un silence pesant et continu est anormal, et donc angoissant. Entre un être humain comme Fengwel et un humanoïde comme Chim, ce n'est aucunement le cas. L'humanoïde n'a pas d'émotions, il attend simplement que l'être humain lui parle. Fengwel, qui connaissait assez bien les humanoïdes, ne se formalisa donc pas du silence de l'androïde .

"Au revoir, Monsieur Fengwel," dit Chim, lorsqu'ils eurent atteint le poste de garde.

"Au revoir, Chim," répondit Fengwel.

On ne dit pas "Monsieur" ou "Mademoiselle" à un humanoïde. On l'appelle par son nom usuel ou par sa fonction. Si on ne connaît ni l'un ni l'autre, on dit simplement : "androïde" ou "gynoïde", suivant les cas. Dans les langues qui connaissent le tutoiement, il est généralement tutoyé, mais lui-même ne tutoie que les enfants, les animaux et les autres humanoïdes.

Une fois sortis du Palais Royal, Fengwel et Virna décidèrent de se promener dans les rues du vieux centre de Sarnath avant de chercher un restaurant.

"Alors, comment tu l'as trouvé, Andreas ?" demanda Virna.

"Il a l'air de connaître son boulot..." dit Fengwel. "C'est un pro. Et il aime bien boire, même le matin. Il parle bien anglais, aussi. Et il est cultivé, il m'a parlé de Louis XVI, qui était roi de France. Difficile d'en dire plus..."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 27 Juil 2018 - 17:41

L'appât du gain doit aveugler ce bon vieux Mars (avec un A, Mers c'est le prénom de monsieur Elkébir), car l'insistance du roi sur qui commande me paraîtrait un peu louche vu les circonstances. Quoique vu les rumeurs qui circulent, ça peut être bon de mettre l'emphase sur la hiérarchie affirmée...

Je me demandais : comment se passe la transition du docteur Lorenk vers son état de cyborg ? Ca fait longtemps qu'on n'a pas eu de nouvelles. D'ailleurs est-ce que la-dite transition est toujours à l'ordre du jour, étant donné que les cyborgs ne sont plus reconnus que comme des androïdes comme les autres ?
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 27 Juil 2018 - 17:52

IL faudrait réunir qqpart tous ces textes afin de pouvoir relire de temps à autre les divers épisodes de cette saga Smile
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