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 Les fembotniks

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 11 Juin 2018 - 10:59

Nusiac, le diplomate hyaganséen, informa Fengwel par téléphone que la subvention qu'il avait demandée pour le Groupe d'Amitié Moschtein-Mnar était accordée. Le montant avait déjà été transféré sur le compte bancaire du Groupe.

"Passez me voir à mon bureau," dit Nusiac. "Vous me parlerez de ce que vous comptez faire avec l'argent."

Fengwel se fit déposer par la gynoïde Virna devant l'immeuble du Ministère Hyaganséen des Affaires Étrangères, à Sitisentr. Le centre d'Hyltendale, où se trouvent les administrations et les représentations diplomatiques, n'est pas très étendu, et le réseau des autobus y est particulièrement dense. Les parkings, en revanche, sont rares et chers. Les gens qui n'aiment pas utiliser les transports en commun, comme Fengwel, se font déposer en voiture par leur chauffeur, et lui téléphonent ensuite pour qu'il vienne les chercher.

Hyagansis et Orring sont des royaumes marins, sans territoires sur la terre ferme, et présentent la curieuse particularité d'avoir leur capitale diplomatique à Hyltendale, donc en terre étrangère. La communauté de langue et de culture entre le Mnar, Hyagansis et Orring facilite grandement cet état de fait.

Le hall de l'immeuble était gigantesque et aménagé en salle d'attente, avec des arbustes en pot, des fauteuils, et de petites tables basses sur lesquelles étaient disposés des magazines. Les murs étaient ornés d'immenses toiles abstraites aux couleurs criardes. Quelques gynoïdes et androïdes faisaient semblant de lire des livres de poche. Les êtres humains préféraient lire des magazines ou jouer avec leur smartphone.

Fengwel traversa le hall pour se présenter au comptoir d'accueil, derrière lequel se trouvaient des androïdes en uniforme bleu. L'un d'eux l'accompagna jusqu'au bureau de Nusiac, au sixième étage. Les deux hommes se saluèrent avec un empressement sincère. Ils avaient un certain nombre de choses en commun. Tous deux étaient vieux, riches, puissants et corrompus, ce qui créait entre eux une certaine complicité, dans tous les sens du terme.

Fengwel et Nusiac faisaient partie de cette élite mondiale qui a l'habitude de voyager. Ils s'attendaient, dans quelque pays qu'ils aillent, à loger dans les mêmes hôtels cinq étoiles, à trouver des femmes de ménage philippines et des chauffeurs de taxi syriens, tous parlant l'anglais, ou plutôt le globish. Ils rencontraient les dirigeants locaux, qui s'exprimaient comme eux dans le vaste continuum qui va de l'anglais d'université jusqu'au globish le plus élémentaire, et qui étaient tout aussi pressés qu'eux de s'enrichir en dollars, et d'envoyer leurs enfants étudier dans les universités américaines. Les nations leur paraissaient des archaïsmes, face au monde grandiose et unifié dans lequel ils vivaient, et où ils occupaient la place élevée qu'ils méritaient.

Fengwel, qui était député fédéral au Moschtein, se sentait toujours un peu déprimé lorsqu'il rentrait de voyage à l'étranger et retrouvait ses administrés, avec leurs petites vies étriquées, faites de canapés bon marché achetés à crédit, petits logements, petites voitures, petits revenus... Des petites gens qui, pour la plupart, sortaient rarement du Moschtein, et comptaient sur la télévision pour les informer. Son travail à lui, Fengwel, consistait à leur dire ce qu'ils avaient envie d'entendre, en utilisant des arguments développés par les experts du parti. Et ça marchait. Plus c'était gros, plus ça marchait.

Fengwel jeta un coup d'œil rapide sur le vaste bureau de Nusiac, et ne put s'empêcher de sourire. Tout était conçu pour impressionner le visiteur. Meubles de prix, tableaux abstraits sur les murs... Fengwel s'était rendu compte, avec le temps, que les vrais amateurs d'art abstrait sont beaucoup moins nombreux que les parvenus qui veulent impressionner le visiteur, en montrant qu'ils ont les moyens de décorer leur bureau avec des tableaux valant plusieurs centaines de milliers de dollars. L'ordinateur portable dernier cri était éteint, et aucun dossier n'était visible, ce qui indiquait que Nusiac n'était pas débordé de travail...

Nusiac invita Fengwel à s'asseoir dans l'un des fauteuils de cuir fauve qui entouraient une petite table basse de forme ovale, en verre teinté gris. Les deux hommes se mirent à deviser, tout en buvant de l'eau pétillante.

"Je n'ai pas obtenu le montant que je demandais," dit Fengwel.

"Les temps sont durs pour tout le monde, je vous l'avais dit," répondit le Hyaganséen. "J'ai soutenu votre demande, c'est pourquoi vous avez obtenu une somme qui n'est quand même pas négligeable."

Les deux hommes parlèrent ensuite des différents partis politiques moschteiniens, des différences idéologiques, et aussi des rivalités et des ambitions des uns et des autres.

"J'ai embauché la femme d'un ministre comme directrice des relations institutionnelles du Groupe d'Amitié Moschtein-Mnar," dit Fengwel. "Une sinécure... Son travail consiste à organiser un cocktail de temps en temps. Mais depuis qu'elle travaille pour moi, son mari nous soutient. Vous voyez que quand on me donne de l'argent, je sais l'utiliser comme il faut."

"Certes. Mon cher Fengwel, vous avez ma confiance. Mais assez parlé travail. Que pensez-vous de notre belle ville d'Hyltendale ?"

"Hier,  j'ai visité le temple d'Aphrodite. C'était intéressant..."

"Oui, n'est-ce pas ? Aphrodite est la déesse tutélaire des gynoïdes... À ce sujet, savez-vous que les androïdes et les cybermachines ont aussi leur dieu tutélaire ? C'est Héphaïstos... Vous savez qui est Héphaïstos ?" demanda Nusiac.

"Oui, bien sûr... Mais faites comme si je ne le savais pas," dit Fengwel en souriant.

"Héphaïstos était le dieu des forgerons, chez les anciens Grecs. Il avait construit des automates pour l'assister dans son travail, et le géant de bronze Talos, protecteur de l'île de Crète. Ces automates, ainsi que Talos, sont les prédécesseurs mythiques des androïdes et des cybermachines."

"Je ne le savais pas... Je suppose qu'il y a un temple d'Héphaïstos quelque part à Hyltendale ?"

"Hélas non... Un dieu-forgeron difforme et boîteux, ça fait moins rêver les gens que l'amour de Pygmalion et Galatée. Mais on trouve des statues d'Héphaïstos dans les jardins publics. Du moins, quand les théocrates de Yog-Sothoth ne les dégradent pas. De leur point de vue, donner forme humaine à une divinité, c'est de l'anthropocentrisme, et pour les plus fanatiques d'entre eux, l'anthropocentrisme est blasphématoire... Avec les statues d'Aphrodite, c'est encore pire, car les fanatiques de Yog-Sothoth les trouvent non seulement blasphématoires, mais indécentes."

"Il y a des idiots partout. Mais n'avez-vous pas peur, vous les résidents d'Hyltendale, d'européaniser votre culture, pourtant si loin de la vieille Europe ?"

"Absolument pas. Lorsque nous ne trouvons pas dans les Manuscrits Pnakotiques ce dont nous avons besoin, nous allons le chercher ailleurs, y compris dans la Grèce antique. Sigmund Freund en a fait autant, avec son complexe d'Œdype, et ses notions d'Eros et de Thanatos... Le narcissisme vient de Narcisse, un personnage de la mythologie grecque... Pourtant Freud était autrichien, les Grecs n'étaient pas ses ancêtres... Pas plus qu'ils ne sont les nôtres. Mais d'une certaine façon, la mythologie grecque est devenue universelle, parce qu'elle n'est plus liée à un peuple particulier."

"Je ne vois toujours pas l'utilité de faire revivre de vieilles légendes," dit Fengwel.

"Que voulez-vous, nos amis les cybersophontes ont des idées bizarres, parfois... Avez-vous entendu parler de Perita Dicendi ?"

"Un peu... Virna m'en a parlé. Mais je n'ai lu aucun de ses livres."

"Perita Dicendi, c'est celle qui parle bien, en latin. C'est le pseudonyme collectif de quatre femmes-philosophes, qui dissimulent leur véritable identité pour ne pas se faire assassiner par les théocrates de Yog-Sothoth."

"Eh bien dites donc, mon cher Nusiac, il y a des problèmes au Mnar, à ce que je vois !"

"C'est sûr que le Mnar, ce n'est ni le Moschtein ni l'Aneuf... Mais passons. Ce que Perita Dicendi écrit est toujours bien informé. Je suppose qu'au moins l'une de ces femmes a des contacts avec les cybersophontes. Dans l'un de ses livres, qui s'appelle Chronologie de l'Oubli, Perita Dicendi commence par rappeler que les fourmis ont des instincts sociaux qui leur permettent de vivre spontanément en communautés de plusieurs millions d'individus. Les humains n'ont pas ces instincts sociaux d'insectes. Leurs instincts sociaux de primates leur permettent de vivre en tribus de chasseurs-cueilleurs de quelques centaines d'individus au maximum."

"Mais c'est n'importe quoi !" s'exclama Fengwel. "Les humains aussi savent créer des communautés de plusieurs millions d'individus ! Et même de plus d'un milliard d'individus, comme la Chine et l'Inde !"

"Je le sais bien, mon cher Fengwel, je le sais bien. Et comment les humains font-ils pour faire fonctionner ces énormes communautés, à votre avis ? D'après Perita Dicendi, et d'autres penseurs avant elle, l'évolution les a dotés, avec l'apparition de l'homo sapiens, d'instincts sociaux artificiels. Ces instincts sociaux artificiels, ce sont les religions, les idéologies, et toutes les croyances qui imposent d'obéir à des gens que l'on ne voit pas. Pour désigner ces instincts sociaux artificiels, Perita Dicendi s'inspire de la mémétique, elle parle de mèmeplexes, ou ensembles de mèmes."

"Je ne suis pas d'accord avec vous, Monsieur Nusiac. Chez moi au Moschtein, chacun pense ce qu'il veut. Chaque citoyen choisit sa religion et ses idées politiques, il peut même s'en passer complètement si ça lui chante."

"Bien sûr, mais toujours dans le cadre démocratique, n'est-ce pas ? Or, les principes démocratiques sont eux-mêmes des mèmeplexes, des instincts sociaux artificiels. Ils permettent à l'État moschteinien de rester debout et de fonctionner."

"Je ne vois toujours pas le rapport avec Pygmalion et Galatée," dit Fengwel, qui se demandait où Nusiac voulait en venir.

"C'est pourtant évident. Le mèmeplexe mnarésien est polythéiste. Il y a un dieu pour chaque chose, et le roi tire sa légitimité d'avoir été choisi par le dieu Nath-Horthath pour régner sur le Mnar. En rattachant les gynoïdes à Aphrodite, et les androïdes et les cybermachines à Héphaïstos, les cybersophontes se donnent une légitimité polythéiste, que leur confèrent des textes vieux de plus de deux millénaires, donc au moins aussi anciens que les Manuscrits Pnakotiques."

"Pourquoi pas... Juste une question, mon cher Nusiac... Quand vous dites les cybersophontes... Qu'est-ce que vous entendez par là, précisément ?"

"Les cybermachines, et leurs serviteurs les robots humanoïdes, c'est-à-dire les gynoïdes et les androïdes. Parmi les cybermachines, on distingue les cybermachines proprement dites, qui ressemblent à des araignées de métal, et les robots non-humanoïdes, que l'on appelle les robots pensants."

"Ah oui, je vois. Les cybermachines sont aussi des robots. À quels humains obéissent-elles ?"

Nusiac regardar Fengwel d'un air ébahi. Une fraction de seconde, il se demanda s'il était possible que le Moschteinien soit réellement aussi ignorant qu'il le prétendait. Puis il se rappela que Fengwel n'était surement pas un porteur d'implant. Il ne pouvait donc pas deviner le secret, comme Nusiac l'avait fait il y avait bien longtemps. Il lui récita donc le discours officiel :

"Les cybermachines obéissent à un petit nombre d'êtres humains, dont les plus connus sont le roi Andreas du Mnar, Magusan le roi d'Orring, et les deux co-princes de Hyagansis, Goran Luty et Diadumen Vogeler... Ils sont les chefs de la petite caste au sommet de la pyramide..."

"C'est rassurant de savoir que ce sont toujours des humains qui commandent !" dit Fengwel en souriant.

Promouvoir la vérité officielle faisait partie du travail de Nusiac. Il dit à Fengwel :

"Oui, n'est-ce pas ? Les humains ont créé les robots, et ils en seront toujours les maîtres."

En politicien chevronné, Fengwel savait lire les mimiques de ses interlocuteurs. Il vit sur le visage de Nusiac une tristesse soudaine qui le laissa songeur.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 18 Juin 2018 - 11:40

La veille de son retour au Moschtein, Mers Fengwel rencontra une dernière fois Nusiac, le diplomate hyaganséen, dans le bureau de celui-ci, à Sitisentr, l'un des districts centraux d'Hyltendale. Assis dans les profonds fauteuils de cuir, ils devisèrent tranquillement tout en buvant du thé, chacun appréciant en l'autre sa propre image, celle d'une vieux jouisseur roublard et raffiné.

"Vous pouvez vous considérer comme satisfait, Monsieur Fengwel," dit Nusiac. "Vous avez obtenu la subvention que vous souhaitiez. Avez-vous eu le temps d'acheter des cadeaux pour vos amis ?"

"Tout à fait. Uniquement des tableaux de peintres hyltendaliens. J'ai prévu de les offrir à mes amis parlementaires, à Moschbourg. Je pense qu'ils en tiendront compte, et qu'ils auront désormais une attitude plus positive vis-à-vis du Mnar."

"On peut l'espérer... Vous m'enverrez la liste de ces parlementaires, dès qu'ils auront reçu leurs cadeaux. La société Wolfensun, dont je vous ai déjà parlé, les contactera, et leur offrira de racheter les tableaux à des prix plus qu'intéressants. Le marché de l'art hyltendalien, ça monte et ça descend, et parfois un député moschteinien se fait offrir en cadeau un tableau dont la valeur décuple en une semaine, pour des raisons inconnues... Il est normal qu'une société comme Wolfensun ait envie de les racheter..."

"Mais est-ce qu'on ne va pas m'accuser d'avoir corrompu mes collègues députés en leur faisant des cadeaux de prix ?" demanda Fengwel d'une voix anxieuse.

"Le système est bien rôdé," lui expliqua Nusiac. " Les tableaux ont été achetés par vous, au nom du Groupe d'Amitié Moschtein-Mnar, à des prix ne dépassant pas cinq cents ducats, ce qui, dans nos milieux, est considéré comme acceptable pour un cadeau. Tout est transparent et parfaitement légal. Il n'y a aucun lien entre vous et la société Wolfensun. Vous n'avez jamais fait affaire avec elle, et vous n'avez jamais rencontré son dirigeant, Yohannès Ken. Vous ne le connaissez pas. Vous êtes inattaquable dans cette affaire."

"Tant mieux, parce qu'au Moschtein, j'ai déjà eu quelques ennuis, dans le passé, pour des histoires d'argent. Il m'en reste une réputation sulfureuse, qui me colle à la peau depuis que je fais de la politique..."

"C'est bien injuste, parce que vous faites beaucoup d'efforts pour améliorer les relations entre le Mnar et le Moschtein, Monsieur Fengwell. Le royaume de Hyagansis, que je représente, est un allié du Mnar. C'est en tant qu'allié du Mnar que nous soutenons vos efforts, qui sont absolument méritoires."

"Oh, vous savez, l'intérêt pour moi, c'est d'accroître ma visibilité en tant que parlementaire. Au Moschtein, je suis considéré comme le spécialiste du Mnar. Cela veut dire que je suis convié à la télévision pour participer aux débats de politique internationale, lorsqu'on y parle du Mnar. Je joue le rôle de l'avocat du diable, le diable étant le roi Andreas... Malgré tout, j'estime que cela facilite ma carrière politique, en me donnant une certaine notoriété. Du moins, quand j'arrive à ne pas avoir l'air trop crétin quand je suis filmé... J'ai des progrès à faire de ce côté-là... Je suis aussi consulté par la direction de mon parti, et même par les ministres, pour tout ce qui touche au Mnar..."

"C'est une bonne chose !" dit Nusiac.

"Mais le plus intéressant est ailleurs. Certaines entreprises moschteiniennes ont envie de contourner l'embargo qui pèse sur le Mnar. Je peux leur indiquer comment faire, et même leur servir d'intermédiaire."

"À cet effet, vous avez créé une société de consulting, je suppose ?"

"Pas en mon nom, ce serait trop voyant... Je me fais payer comme consultant par une société créée par un ami. Les industriels moschteiniens me payent par l'intermédiaire de cettte société, pour que je les mette en contact avec les bonnes personnes à Hyltendale."

"Monsieur Fengwel, c'est un plaisir de discuter avec vous !" dit Nusiac en portant sa tasse de thé à ses lèvres.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 20 Juin 2018 - 14:49

Pour Mers Fengwel, le jour du départ vers Moschbourg était arrivé. Il devait quitter Hyltendale, et retrouver son travail de député fédéral moschteinien. Les tableaux qu'il avait achetés pendant son séjour à Hyltendale avaient été confiés aux bons soins d'une société de transport et arriveraient avant lui au Moschtein. Fengwel aimait voyager avec rien d'autre qu'une valise à roulettes et une sacoche à bandoulière.

Sur le quai du Port aux Hydravions, il se sentit submergé par l'émotion au moment de quitter Virna, la gynoïde qui était sa compagne pendant ses séjours au Mnar. Elle était aussi son contact avec la Ruche, nom que l'on donne à l'intelligence collective des cybersophontes.

Non pas que Fengwel éprouvât une affection réelle envers Virna, ou envers qui que ce soit d'autre. Il n'aimait que lui-même et en était fier. Il avait même du mal à concevoir que l'on puisse aimer quelqu'un. Les chagrins d'amour qu'il avait connus dans sa jeunesse avaient été violents, mais de même nature que la colère et la déception que l'on éprouve lorsque sa télé tombe en panne, au meilleur moment du film.

Avec Virna, il avait une présence avec lui. À la fois concubine, servante et assistante, elle combinait l'efficacité, la disponibilité et la soumission d'une machine, avec l'intelligence et la sensualité d'une femme. C'était aussi, il le savait, une émissaire de la Ruche. C'est par l'intermédiaire de Virna que Fengwel communiquait avec la mystérieuse hiérarchie des cybersophontes. Mais sans Virna, il retournait à sa vie sentimentale habituelle, à la fois compliquée et décevante.

Un hydravion mnarésien à moteur électrique (une technologie qui n'existe que chez les cybersophontes) l'emmena d'abord à Tokyo, à plus de quatre mille kilomètres à l'ouest. Les hydravions sont assez lents, et celui dans lequel Fengwel devait voyager ne dérogeait pas à la règle, avec une vitesse moyenne de 300 km/h. Certains trains sont plus rapides... Quatorze heures de voyage, rien que pour traverser une portion du Pacifique...

Les hôtesses de l'air étaient des gynoïdes, l'avion appartenant à une compagnie de l'un des deux Royaumes Flottants. C'est ainsi que l'on appelle Orring et Hyagansis, car ces deux royaumes marins, peuplés de cybermachines, d'humanoïdes et de quelques humains, n'ont aucun territoire sur la terre ferme. Ils n'ont que des îles flottantes artificielles, qui peuvent d'ailleurs être fort étendues. Serranian, où réside le roi d'Orring, s'étend sur plusieurs kilomètres carrés.

Fengwel avait perdu un ami, longtemps auparavant, mort d'une embolie après un voyage en avion particulièrement long. Depuis lors, toujours prudent, Fengwel s'astreignait à faire de temps en temps, assis sur son siège, un peu de gymnastique pour faire circuler le sang. Il levait et abaissait ses genoux, comme s'il faisait de la bicyclette, faisait des cercles avec les pieds, levait et abaissait les talons. Il vaut mieux avoir l'air ridicule que mourir d'une embolie...

Il essaya de lire un livre, un guide pour touristes à Hyltendale. Un passage retint son attention :

La seule partie mobile du visage d'un humanoïde de travail est sa bouche, qui peut prendre sept expressions différentes :
1. Neutre. Commissures horizontales, bouche fermée.
2. Étonnée. Commissures horizontales, bouche demi-ouverte.
3. Souriante. Commissures tournées vers le haut, bouche fermée.
4. Riante. Commissures légèrement tournées vers le haut, dentition visible.
5. Triste. Commissures tournées vers le bas, bouche fermée.
5. Dégoûtée. Commissures tournées vers le bas, bouche ouverte.
7. Hurlante. Bouche grande ouverte, dentition visible.


Chez les humanoïdes auxquels il avait eu affaire, il n'avait vu que l'expression "neutre" et l'expression "souriante". Par exemple, dans un magasin, lorsque le caissier androïde lui disait bonjour ou au revoir. Seule Virna (qui était une gynoïde de charme, et pas de travail), prenait parfois l'expression "riante", et c'était toujours pendant leurs ébats, lorsqu'elle faisait résonner son joli rire cristallin.

L'hydravion se posa enfin dans la baie de Tokyo. Une fois passé la douane, Fengwel dut prendre d'abord le métro, et ensuite le train jusqu'à l'aéroport de Narita. Au total, près d'une heure et demie dans les transports en commun japonais, toujours bondés. Il se sentit soulagé d'arriver à son hôtel, situé tout près de l'aéroport.

Comme à chaque fois qu'il faisait escale à Narita, Fengwel s'était promis d'aller visiter Tokyo, et, comme à chaque fois, il passa la plus grande partie de la journée à dormir, à boire de l'alcool et à regarder la télévision dans sa chambre d'hôtel. Pour aller de Narita jusqu'à Tokyo, il faut cinquante-trois minutes en train, dans chaque sens. Pour Fengwel, qui détestait  les transports en commun, c'était trop.

Le lendemain, un avion de ligne classique l'emmena jusqu'à Moschbourg. Onze heures de vol pour faire 8500 km, toujours vers l'ouest, au-dessus de la Russie, des Pays Baltes et de la Baltique, avec une brève escale à Moscou. Dans l'avion, le Moschtein paraissait encore lointain, le personnel de bord étant composé d'Asiatiques qui ne parlaient qu'anglais et japonais. Toutefois, à sa grande joie, Fengwel entendit plusieurs passagers parler entre eux dans la langue du Moschtein.

Ce soir, je dormirai chez moi, dans mon lit, se dit-il avec satisfaction.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 20 Juin 2018 - 15:06

Vilko a écrit:
Le lendemain, un avion de ligne classique l'emmena jusqu'à Moschbourg. Onze heures de vol pour faire 8500 km, toujours vers l'ouest, au-dessus de la Russie, des Pays Baltes et de la Baltique, avec une brève escale à Moscou. Dans l'avion, le Moschtein paraissait encore lointain, le personnel de bord étant composé d'Asiatiques qui ne parlaient qu'anglais et japonais.
P'isqu'y avait une escale à Moscou, y d'vaient bien parler un peu l'russe, non ?

Y a-t-il eu changement de compagnie aérienne au niveau de l'escale moscovite ? Du genre JAL entre Tokyo et Moscou & Aeroflot entre Moscou et Moschburg ? Ou bien même [compagnie aérienne moschteinienne*] entre Moscou et Moschburg, auquel cas Fengwel aurait eu la satisfaction d'entendre un personnel navigant s'exprimer dans son idiome.



*... dont j'ignore le nom.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 20 Juin 2018 - 15:12

Anoev a écrit:
P'isqu'y avait une escale à Moscou, y d'vaient bien parler un peu l'russe, non ?
Non, parce qu'ils sont restés dans le même avion, qui se trouve être japonais.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 20 Juin 2018 - 15:22

Vilko a écrit:
Non, parce qu'ils sont restés dans le même avion, qui se trouve être japonais.
C'est donc la JAL qui fait tout l'trajet.

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