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 Les fembotniks

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 22 Avr 2018 - 22:08

Baron Senoc se réveilla assez tôt, comme d'habitude. La gynoïde Talipaé était allongée, inerte, à côté de lui dans le lit King Size, un câble électrique dans la bouche, donc en train de recharger ses batteries.

La journée de la veille avait été fertile en évènements. Senoc avait reçu du diplomate Nusiac une carte d'identité hyaganséenne. Dans la pratique, c'était pour lui une garantie contre une éventuelle extradition vers les États-Unis.

Il avait aussi pris en location la gynoïde Talipaé. Il lui avait expliqué, comme il le faisait souvent avec les gens, que Baron était son prénom, et pas un titre. Comme "Barron Trump" (avec deux r) le fils de Donald Trump.

En se rasant dans la salle de bain, Senoc récapitula mentalement les évènements qui l'avaient amené à se réfugier à Hyltendale.

L'avant-veille, il avait acheté douze tonnes d'or à la société Wolfensun, en vidant les comptes et les réserves de la Senoc Bank of Houston, dont il était le président. Cet achat, d'un montant de cinq cents millions de dollars, avait été fait au nom de la banque, c'était donc la Senoc Bank of Houston qui était devenue propriétaire de l'or.

Le truc, bien sûr, c'est que cet or n'existait pas. C'était une escroquerie montée de toutes pièces par Yohannès Ken, le PDG de la société Wolfensun. Toutefois, Senoc, qui avait de l'intuition, suspectait Yohannès Ken et son complice, le diplomate hyaganséen Nusiac, de n'être que des hommes de paille des cybersophontes.

Senoc se demandait même si Yohannès Ken et Nusiac n'étaient pas des porteurs d'implants, des esclaves secrets des cybersophontes. Certains sites Internet décrivent comment les cybersophontes réduisent des êtres humains en esclavage grâce à ces implants cybernétiques, greffés à l'intérieur des corps de leurs porteurs. Bien sûr, ceux qui racontent cela ne sont que des complotistes et des illuminés, voire des charlatans, mais quand même...

La société Wolfensun avait reversé à Senoc la moitié des cinq cent millions de dollars, en paiement de ses services. Il avait donc deux cent cinquante millions de dollars par devers lui, sur un compte ouvert dans une banque hyltendalienne. Assez pour vivre comme un nabab, sans travailler, jusqu'à la fin de ses jours, même s'il devait mourir centenaire.

L'or fictif était censé être stocké dans la ville sous-marine de Thamnui par la société Moenius, qui était tout aussi fictive que l'or lui-même. La seule chose de réel chez Moenius, c'était son adresse mail. Le reste n'était que de la fiction. On peut raconter n'importe quoi sur une ville sous-marine comme Thamnui, située deux mille mètres sous le niveau de la mer, là où seules les cybermachines peuvent vivre.

La motivation de Baron Senoc pour escroquer sa propre banque était simple. Sa mauvaise gestion avait mis la banque en difficulté, si bien qu'il avait falsifié les comptes pour dissimuler ses insuffisances. Il savait que ses falsifications finiraient par être découvertes et qu'il se retrouverait en prison. Si l'on ajoute à cela un divorce potentiellement ruineux, il est facile de comprendre pourquoi Senoc avait succombé à la tentation de partir à la retraite à quarante ans avec deux cent cinquante millions de dollars dans la poche.

Senoc se demandait comment réagiraient les cadres de la Senoc Bank. S'ils déposaient plainte contre lui, il aurait à ses trousses toutes les forces de police des États-Unis. Mais à Hyltendale, il était à l'abri. Si les cadres de la banque décidaient de faire semblant de croire que les douze tonnes d'or existaient vraiment, Senoc pourrait vivre tranquillement à Hyltendale, et pourquoi pas, retourner un jour aux États-Unis avec son argent mal gagné, mais bien réel.

Alors qu'il réfléchissait tout en se rasant, Senoc ne savait pas encore que les cadres de la Senoc Bank of Houston avaient décidé de faire comme si l'or existait. Ils n'avaient pas vraiment eu le choix. S'ils avaient admis que l'or n'existait pas, la conséquence immédiate aurait été la faillite de la banque, le chômage pour son personnel, cadres compris, et le désespoir de millions de déposants spoliés. Désespoir qui pouvait tourner en violence. Les cadres de la banque avaient sagement choisi d'écarter cette issue funeste.

Senoc, qui ne parlait pas un mot de mnarruc, avait peur de souffrir de la solitude à Hyltendale, une ville d'un  million et demi d'habitants, dont il ne connaissait que le quartier touristique de Zodonie, et Fotetir Tohu, le quartier du port. Il n'avait jamais mis les pieds dans les autres districts, qui sont très différents.

Après sa douche, il exprima ses craintes à Talipaé, qui lui décrivit les masques-cagoules, et lui montra comment elle pouvait incarner des personnages très variés.

"C'est vraiment très au point," dit Senoc. "Quand tu joues le rôle de Perita Dicendi, ta voix change, et même tes gestes... Et puis, on voit que ce n'est pas la même personnalité. On y croirait. Par contre, je n'aime pas quand tu joues un personnage masculin. Ta silhouette reste féminine, et je n'aime pas t'entendre parler avec une voix d'homme."

"Alors, il serait bon de louer un androïde. Il pourra jouer les personnages masculins de façon plus naturelle et plus convaincante, et cela permettra de jouer des scènes à trois personnages. De plus, lorsque vous aurez trouvé un logement, vous aurez besoin d'un homme à tout faire, et l'androïde pourra faire ce travail."

Senoc se laissa convaincre. Dans la journée, il retourna avec Talipaé au sorurraineddas, l'agence locale de location d'humanoïdes, où il loua un androïde de base, nommé Keboren. Les androïdes de base ont tous le même visage, la même voix, sont de taille un peu supérieure à la moyenne des humains, et portent par défaut un costume de tissu synthétique noir, avec un badge indiquant leur nom et leur numéro de série.

"Je n'aime pas trop l'idée que Keboren et toi vous portiez des masques-cagoules," dit Senoc à Talipaé.

"Il y a une autre solution, Maître," répondit la gynoïde. "Nous pouvons porter des lunettes, des perruques, des casquettes, et autres accessoires spécifiques... Perita Dicendi, par exemple, porte des lunettes à grosse monture blanche, et un chapeau noir. Brad le journaliste-baroudeur porte un chapeau de cuir marron, des lunettes à grosse monture noire, et une moustache blanche. En public, par exemple au restaurant et dans l'autobus, ce genre de déguisement passe inaperçu, contrairement aux masques-cagoules."

Senoc fit l'acquisition dans une librairie d'une édition en langue anglaise du premier volume de Masques et Situations, un livre que l'on trouve chez la plupart des robophiles hyltendaliens. Un grand nombre de personnages à incarner par des humanoïdes y sont décrits en détail, ainsi que des sketchs, généralement érotiques, à jouer à deux. Masques et Situations donne aussi des idées de jeux dans lesquels le robophile et l'humanoïde peuvent jouer tour à tour le même rôle : le professeur et l'étudiant, le vendeur de voitures et le client, le policier et le suspect...

Talipaé l'emmena ensuite dans un magasin d'accessoires, où l'on trouvait, entre autres choses, des lunettes, des couvre-chefs de toute nature, des fausses barbes, des perruques et des écharpes colorées. Suivant les indications de Talipaé, Senoc acheta de quoi remplir deux grands sacs fourre-tout.

"La chambre d'hôtel va être trop petite pour nous trois," dit Senoc. "Je vais louer une deuxième chambre pour Keboren, en attendant de trouver un vrai logement."

Le soir-même, Senoc alla dîner au restaurant Ko Mimi, dans le district de Fotetir Tohu, avec Talipaé déguisée en Perita Dicendi et Keboren déguisé en Brad. Il passa une excellente soirée. Perita Dicendi est une philosophe érudite, à l'intelligence fine. Brad est un journaliste qui a beaucoup voyagé. Il a été soldat dans sa jeunesse et il a l'expérience de la guerre. Les deux personnages ont des défauts bien humains, qui leur donnent une apparence d'authenticité. Perita est égocentrique et médisante, Brad est plein de préjugés.

Même chez lui au Texas, Senoc passait rarement des moment de détente aussi plaisants que ce soir-là. Entre son travail de banquier, qui l'angoissait, sa femme qui l'avait quitté en emmenant les enfants et qui essayait de le dépouiller de ses biens, il lui restait peu de temps pour les joies simples de la vie. De plus, comme beaucoup d'Américains surmenés, il n'avait pas de vrais amis.

Dans la salle, il vit, dispersés parmi les êtres humains, d'autres humanoïdes visiblement déguisés, y compris deux Brad. Il était toutefois impossible de les confondre, car l'un d'eux portait une veste de fin tissu gris, au col orné de médailles, et l'autre une chemise jaune sur laquelle des inscriptions en mnarruc, que Senoc était incapable de lire, étaient calligraphiées à l'encre noire. Il décida d'acheter un autre jour un vêtement distinctif pour Keboren, à la place de sa veste noire, trop standard.

Après être rentré à l'hôtel, Senoc se dit qu'il avait passé sa première réellement bonne journée depuis bien longtemps.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 23 Avr 2018 - 15:12

Les semaines suivantes, Baron Senoc commença à prendre ses habitudes à Hyltendale, où il se plaisait. Tout n'était pas parfait, bien sûr. Il aimait jouer au golf, mais à Hyltendale il y a un seul terrain de golf, sur la Côte d'Ethel, à plusieurs dizaines de kilomètres de Fotetir Tohu, le district où se trouvait son hôtel. Renseignements pris, pour avoir accès au parcours, il fallait être membre du Golse, acronyme de Golf Serkl sa Ethel, "club de golf de l'Ethel". Talipaé, qui savait tout, lui dit que des Américains étaient membres du club, et qu'ils jouaient entre eux, pour avoir le plaisir de converser dans leur langue maternelle.

Senoc loua une voiture pour aller sur place, avec l'androïde Keboren, qui lui servait de chauffeur. Une fois arrivés sur place, ils se dirigèrent vers le club house.

Le Golse est un club de golf classique, avec un vaste parcours engazonné, bordé au sud par une route à quatre voies et sur les autres côtés par une haie d'arbres et de buissons. Le club house est situé à côté d'un vaste parking. Senoc remarqua qu'il n'y avait pas d'arrêts de bus à des kilomètres à la ronde. Les riches Hyltendaliens, tout comme leurs homologues étatsuniens, n'aiment pas être dérangés par la plèbe qui prend les transports en commun.

Senoc fut accueilli au club house par un androïde en pantalon gris et veste à rayures verticales grises et blanches, tenue qui est l'uniforme des employés du Golse. L'inscription de Senoc fut acceptée sans difficulté. La cotisation annuelle était de trois mille ducats, et ne comprenait pas l'achat ou la location du matériel. À Houston, c'est plutôt un prix plancher. Certains clubs américains réservés à l'élite sont beaucoup, beaucoup plus chers, car fréquenter les gens importants se paye, comme toute chose en ce bas monde.

"Nous vous connaissons déjà, Monsieur Senoc," lui dit l'androïde. "L'intelligence collective des cybersophontes vous connaît. J'attire votre attention sur le fait que votre inscription peut être révoquée de façon discrétionnaire par le président du club, qui est un être humain, au cas où vous perdriez votre honorabilité, pour quelque motif que ce soit."

Senoc comprit qu'à Hyltendale, l'honorabilité est un concept assez vague. Au bar du club house, il fit connaissance avec un Américain sympathique et barbu, nommé Chuck Rizzi, et de son épouse Asana, tout aussi sympathique que son mari. Malheureusement, Asana, qui était mnarésienne, parlait mal l'anglais, avec un accent à la limite du compréhensible. D'ailleurs, Rizzi préférait parfois parler en mnarruc à son épouse.

Par la suite, en surfant sur Internet, Senoc apprit que Chuck Rizzi, ancien haut fonctionnaire au Pentagone, avait quitté précipitamment les États-Unis, juste avant d'être impliqué dans une affaire d'espionnage de grande ampleur impliquant le royaume marin de Hyagansis. Rizzi clamait son innocence dans l'affaire, mais le Department of Justice avait néanmoins réclamé son extradition. Sans succès, puisque Rizzi, en tant que conjoint d'une Mnarésienne, était protégé par la loi à l'égal d'un Mnarésien.

À peine arrivé à Hyltendale, Rizzi avait épousé Asana Buri, qui changea son nom en Buri-Rizzi. Asana était la riche propriétaire de domaines sous-marins à Hyagansis. Il n'était précisé nulle part comment elle avait acquis ces domaines, sinon par une brève mention précisant qu'elle était "une femme d'affaires".

Une mine d'or sous-marine était mentionnée parmi les domaines appartenant à Asana Buri-Rizzi. Senoc se demanda si la mine était bien réelle, ou aussi fictive que l'or que la société Wolfensun avait vendu à la Senoc Bank of Houston.

Un complotiste notoire, qui ne citait jamais ses sources, laissait entendre sur son site Internet qu'Asana était une porteuse d'implant, et qu'elle avait épousé Chuck Rizzi sur ordre de la Ruche, afin que l'ancien haut fonctionnaire au Pentagone puisse vivre dans le luxe à Hyltendale, sans que l'on puisse prouver qu'il avait reçu de l'argent de l'étranger.

Le blogueur complotiste ne manquait pas d'imagination, car il était évidemment impossible à quelqu'un de sensé de croire de telles balivernes. Il avait essayé de déterminer certains critères communs aux gens qui étaient suspectés d'être des porteurs d'implants. Ils sont de tous âges, des deux sexes et de toutes nationalités, mais essentiellement mnarésiens, ou originaires des autres États de l'aire culturelle de langue mnarruc, la Cathurie, Baharna, Orring et Hyagansis.

Leur caractéristique commune essentielle, d'après le blogueur complotiste, c'est d'avoir des personnalités plutôt tranquilles, équilibrées et disciplinées. Un porteur d'implant ne doit surtout pas être le genre à "péter un câble" et à se rebeller contre la Ruche. Il ne doit pas non plus être sujet au désespoir, qui amène les gens à se suicider après avoir envoyé des courriers dans lesquels ils avouent tout. Le rôle d'un porteur d'implant est d'obéir aux ordres de la Ruche, même les plus ignobles, sans se poser de problèmes de conscience. Il doit se persuader lui-même que sa responsabilité est nulle, puisqu'il ne fait qu'obéir aux ordres.

L'idéal est que le porteur d'implant se considère comme faisant partie de la Ruche. C'est plus facile pour lui (ou pour elle) de se persuader de cela s'il est amoureux de son humanoïde domestique, et aussi s'il est un peu misanthrope, ou déçu par le genre humain.

Senoc était incapable de dire si Asana correspondait aux critères psychologiques décrits par le blogueur complotiste. Petite et un peu forte, pas très belle, elle s'était mariée sur le tard avec Rizzi. Le couple employait un androïde et une gynoïde hauts de gamme. Chuck et Asana formaient-ils un de ces couples, assez nombreux à Hyltendale, qui ont une vie sociale commune mais qui font chambre à part, Monsieur dormant avec sa gynoïde et Madame avec son androïde ? Senoc préférait ne pas le savoir.

L'idée de faire en sorte que ce soit l'épouse qui soit riche, afin que le mari puisse prétendre être un idéaliste totalement désintéressé qui méprise l'argent, n'est pas une invention mnarésienne. Elle vient plutôt de Russie.

Baron Senoc avait d'ailleurs trop de problèmes personnels pour se soucier des époux Rizzi. Il cherchait, assez mollement, un logement à Hyltendale, et il n'avait pas encore arrêté son choix, mais ce n'était pas ce qui le préoccupait le plus.

Deux jours après son arrivée, pour éviter que les journaux texans fassent leur gros titres sur la disparition inexpliquée d'un banquier, il avait répondu aux e-mails de Michael Farrell, le vice-président de la banque, et de l'avocat de Patricia, dont il était encore le mari aux yeux de la loi. Prudemment, il s'était contenté de leur dire qu'il allait très bien et qu'il prenait des vacances à Hyltendale. Il avait confirmé à Farrell qu'il démissionnait de son poste de président de la Senoc Bank, "pour raisons de santé," sachant que Farrell en conclurait qu'il était dépressif.

Car il n'oubliait pas que l'on risquait toujours de lui demander des comptes pour ses malversations passées, antérieures à l'achat des douze tonnes d'or hyaganséen. "J'étais dépressif, je ne me suis pas rendu compte de ce que je faisais," peut parfois suffire à inciter un tribunal à la clémence. Connaissant Farrell, Senoc était à peu près sûr que celui-ci, même s'il avalait sans s'étrangler la grosse couleuvre des douze tonnes d'or, allait essayer de se venger en le dénonçant sur d'autres choses.

Senoc ne put s'empêcher de rire lorsqu'il apprit que la Senoc Bank essayait de revendre sous forme de Gold Certificates les douze d'or tonnes d'or achetées à la société Wolfensun. Il y avait en effet, à son avis, 99% de chances que l'or soit fictif.

Avec son épouse Patricia, la situation était tout aussi tendue qu'avec Farrell. Au fil des années, elle avait d'abord méprisé son mari, ce fils à papa incompétent. Puis le mépris était devenu du dégoût, et le dégoût de la haine. Le jour de leur séparation, elle avait gardé la luxueuse demeure familiale et les enfants, et depuis lors elle essayait de mettre la main sur le reste. Mais Baron, malgré ses nombreux défauts, n'était pas stupide. Il avait converti ses avoirs en cryptomonnaies. Une action risquée, il le savait, mais qui avait au moins le mérite de mettre vingt millions de dollars hors de portée des mains avides de Patricia. De plus, celle-ci ignorait jusqu'à l'existence des deux cent cinquante millions de dollars que Baron avait sur son compte à la HyltenBank.

Lorsque Patricia apprit que son mari avait démissionné de son poste de président de la Senoc Bank et qu'il était parti à Hyltendale, elle se sentit partagée entre la colère et les larmes. Elle était avocate, et elle savait que si son mari avait transféré ses avoirs à Hyltendale, elle n'avait aucune chance d'en récupérer même une partie. De plus, en démissionnant, il avait renoncé à son salaire de président de banque.

Puis elle se dit que si Baron était parti à Hyltendale, c'est qu'il devait gagner plus là-bas. Je le retrouverai, se dit-elle, et je gagnerai le divorce le plus cher de l'histoire du Texas.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 30 Avr 2018 - 17:02

Senoc s'attendait à ce que Michael Farrell, le vice-président de la Senoc Bank of Houston, et Patricia, son épouse dont il était séparé, lui causent des ennuis au Texas, mais finalement il ne se passa rien. Farrell était devenu le président de la Senoc Bank, à la place de Baron Senoc, et comme les Gold Certificates se vendaient bien, il décida qu'il n'avait aucun intérêt à attirer l'attention du Department of Justice sur les malversations passées de son prédécesseur. Aucun banquier n'a envie de voir les juges examiner les comptes de sa banque. Baron Senoc avait choisi de s'exiler volontairement dans un pays dirigé par un dictateur sanguinaire. Qu'il y reste, c'était tout ce que désirait Farrell.

De son côté, Patricia réussit obtenir le divorce aux torts exclusifs de son mari, qui avait aggravé son cas en abandonnant sa famille pour fuir à l'étranger. Toutefois, Senoc s'était fait représenter devant le tribunal par un avocat expérimenté, qui obtint du tribunal qu'il réduise à peu de choses la pension colossale demandée par Patricia.

L'avocat de Senoc avait plaidé que son client était parti au Mnar après avoir été contraint de démissionner de la Senoc Bank suite à une lutte pour le pouvoir à l'intérieur même de la banque. C'était faux, mais suffisamment plausible pour convaincre le tribunal. Selon l'avocat, la démission de Sénoc et son départ inattendu pour le Mnar étaient la preuve de son état dépressif. En bon professionnel qu'il était, l'avocat avait ainsi réussi à convaincre la juge de l'essentiel, à savoir que Senoc n'avait plus d'argent, donc qu'il était absurde de le condamner à verser des sommes démesurées, comme le demandait Patricia.

Le jugement était applicable au Texas, pas au Mnar. Senoc décida toutefois d'envoyer chaque mois à Patricia l'argent qu'il avait été condamné à verser à ses enfants. Il les aimait, et il ne voulait pas qu'ils souffrent de la pauvreté, même relative (leur mère était avocate). Sachant que son désormais ex-mari aurait pu ne rien payer du tout, Patricia décida d'en rester là.

Senoc aurait pu se sentir relativement tranquille, mais, c'est bien connu, les ennuis, ça vole en escadrille. Il dut faire face à un troisième adversaire, de loin le plus redoutable : le fisc américain. Chaque citoyen américain doit payer des impôts non seulement sur ses revenus aux États-Unis, mais aussi sur l'argent qu'il gagne à l'étranger. Il doit aussi déclarer les comptes bancaires qu'il a à l'étranger. Ce que Senoc s'était bien gardé de faire.

Lorsqu'il vivait encore au Texas, Senoc avait réussi a dissimuler vingt millions de dollars qu'il avait en cryptomonnaies. Et il n'avait évidemment rien déclaré des deux cent cinquante millions de dollars qu'il avait au Mnar, sur le compte qu'il avait ouvert dans une banque mnarésienne, la HyltenBank.

Il savait que si le fisc américain apprenait l'existence de son compte HyltenBank, il lui mettrait immédiatement le FBI sur le dos, pour fraude fiscale et blanchiment d'argent. Ce qui l'inquiétait, c'était que quelqu'un qui ne l'aimait pas savait qu'il avait un compte à la HyltenBank. Ce quelqu'un, c'était Patricia, à qui il envoyait de l'argent tous les mois pour l'éducation de leurs enfants. Tous les mois, elle pouvait lire les références de son compte HyltenBank sur l'avis de virement bancaire. Rongé par l'anxiété, Senoc raconta ses soucis à Talipaé.

"Tu t'inquiètes peut-être pour rien," lui répondit la gynoïde. "Patricia n'a aucun intérêt à te dénoncer au fisc, tant que tu lui envoies de l'argent tous les mois. De plus, tu as une carte d'identité hyaganséenne, cela faisait partie du deal que tu as fait avec Ken et Nusiac. Tu ne risques rien tant que tu restes à Hyltendale, car en tant que citoyen hyaganséen tu ne peux pas être extradé du Mnar vers les États-Unis. C'est écrit dans le traité tripartite signé par le Mnar, Orring et Hyagansis."

Senoc s'était senti modérément rassuré.

Le Golse, le club où Senoc jouait au golf, était le seul endroit où il pouvait encore discuter en anglais avec des êtres humains. La compagnie de Tilapaé et de l'androïde Keboren lui suffisait, grâce aux multiples personnages qu'ils incarnaient, mais un humanoïde qui joue le rôle d'un être humain, ce n'est jamais qu'un humanoïde qui joue un rôle, aussi talentueux que soit cet humanoïde.

C'était Talipaé elle-même qui en avait parlé à Senoc. Ou plutôt, c'était Perita Dicendi la philosophe, l'un des personnages joués par Talipaé. Perita Dicendi, c'était Talipaé avec des lunettes à grosse monture blanche et un chapeau noir. Elle avait dit, de sa voix pédante :

"Entre les vrais humains et les personnages incarnés par les humanoïdes, la différence est de même nature qu'entre le jus d'orange authentique, que l'on fait soi-même en pressant des oranges, et le soda à l'orange que l'on achète au supermarché. Le soda à l'orange, c'est bon, mais ce n'est qu'une copie, qui n'aura jamais exactement le même goût de l'original. Mais le soda à l'orange, c'est quand même merveilleux, parce que cela permet à ceux qui n'ont pas accès aux oranges de connaître le goût des oranges. De même, les humains que personne n'aime peuvent connaître le goût de l'amour et de l'amitié grâce aux humanoïdes."

Pendant la même conversation, Perita avait fait une autre comparaison :

"L'affection donnée par une gynoïde, par rapport à celle que donne une vraie femme, c'est comme un hamburger par rapport à un steak de premier choix. C'est industriel et pas naturel du tout, mais ça permet à ceux qui n'ont pas les moyens d'acheter des steaks de manger de la viande. Ça leur permet de ne pas mourir de faim. Et ça, ce n'est pas une comparaison vide de sens. Le manque d'amour et d'affection est une souffrance qui raccourcit la vie. Les gens malheureux vivent moins longtemps que les autres, c'est bien connu. Être heureux avec une gynoïde, c'est aussi rallonger sa vie. Peu importe que cette affection soit artificielle, du moment qu'elle existe."

"En somme, les gynoïdes, c'est comme les rations de l'armée américaine. Ça vaut toujours mieux que de mourir de faim, et on finit même par y prendre goût," rétorqua Senoc sur un ton sarcastique.

Perita avait répondu par un sourire de gynoïde, une grimace qui tordait vers le haut les extrémités de sa bouche.

Senoc avait étudié la littérature latine à l'université, comme option de culture générale. Des années plus tard, devenu banquier, et cherchant un réconfort dans la sagesse des anciens, il avait relu certains auteurs. À ce moment-là de sa conversation avec Perita Dicendi, un passage de Juvénal lui était revenu en mémoire :

Que Pacuvius vive, je le demande ; qu'il vive autant que Nestor ; qu'il possède autant de richesses qu'en déroba Néron ; qu'il accumule des montagnes d'or ; mais aussi qu'il n'aime personne, que personne ne l'aime !

D'une certaine façon, Pacuvius, c'est moi, s'était dit Senoc. Heureusement qu'il y a les gynoïdes, en effet... Sinon, pour avoir un ami, je serais obligé d'acheter un chien.

Poussé par le même besoin de contacts humains authentiques que Senoc, Chuck Rizzi, l'ancien haut fonctionnaire du Pentagone, fréquentait assidûment le Golse, où il passait son temps entre le green et le bar. Souvent, son épouse Asana l'accompagnait.

Connaissant le passé de Rizzi, Senoc lui parla prudemment parlé de sa situation. Il lui demanda aussi s'il pouvait lui donner des conseils pour acheter un logement à Hyltendale.

"J'ai acheté une villa sur la Côte d'Ethel," lui répondit Rizzi. "Pour aller voir la mer, je suis forcé de faire un détour en voiture jusqu'à Qopoen, afin de traverser l'autoroute. Si tu veux une villa avec plage privée, tu paieras un prix exorbitant, parce que la demande est supérieure à l'offre. Fais comme moi, achète une villa dans l'arrière-pays, c'est largement aussi bien. Les cybersophontes ont entièrement boisé cette partie de l'Ethel Dylan, ensuite ils ont laissé construire des hameaux dans des clairières, pour des robophiles comme nous."

"Mais on doit avoir l'impression de vivre au milieu de nulle part, non ?"

"Pas plus que dans une banlieue friquée de Houston, si tu veux mon avis. La Côte d'Ethel fait administrativement partie d'Hyltendale, mais en fait c'est une région à part, à l'est de la ville. Quatre-vingt kilomètres de plages, le long de la Mer du Sud. Au milieu, le port de Qopoen. C'est un port marchand robotisé, autrement dit pas touristique du tout, c'est même carrément industriel, mais c'est aussi notre petite capitale à nous, les résidents de la Côte d'Ethel. On y trouve un centre commercial, et l'essentiel de ce qu'on s'attend à trouver dans une petite ville. À quelques centaines de mètres de la plage, il y a l'autoroute à quatre voies qui longe toute la côte. Si tu aimes les camions, tu seras servi. Au sud de l'autoroute, il y a des villas et des plages. Au nord, des plantations de pins et d'eucalyptus. C'est au milieu de ces plantations que j'ai ma maison."

Dès le lendemain, Senoc acheta une maison forestière, dans un hameau au milieu des pins, à quelques kilomètres de celui où habitaient Chuck Rizzi et sa femme. Selon l'usage mnarésien, la propriété achetée par Senoc était entourée d'une haie d'arbustes épineux, pour préserver l'intimité des habitants. Il n'y avait pas de piscine, mais Senoc n'y tenait pas spécialement.

Le hameau, qui portait le nom de Hillokien, était composé d'une trentaine de grandes maisons espacées, dont on voyait les étages supérieurs au dessus des haies. L'agent immobilier, qui était un androïde, expliqua à Senoc que les autres habitants étaient des robophiles comme lui, plutôt prospères, puisqu'ils avaient tous au moins un domestique humanoïde et une voiture. Senoc remarqua plusieurs tricycles à passagers, qui circulaient lentement dans les quelques rues du hameau.

"Qopoen n'est qu'à une dizaine de kilomètres," dit l'androïde. "Les robophiles envoient leurs humanoïdes faire les courses au supermarché en tricycle."

Senoc sourit. Il avait déjà remarqué ce genre de véhicule dans les rues d'Hyltendale. Les humanoïdes sont des robot, donc des machines, on peut les utiliser pour pédaler sur un tricycle, le robophile étant le passager, assis dans la petite cabine à l'arrière. En zone urbaine, beaucoup de robophiles hyltendaliens préfèrent ce mode de transport à l'autobus et à la voiture.

Senoc passa les semaines suivantes à meubler et faire décorer sa nouvelle résidence. Il savait qu'il y passerait le plus clair de son temps pendant plusieurs années, peut-être même jusqu'à la fin de sa vie, et il ne regardait pas à la dépense. Concernant la décoration, ses idées étaient très conventionnelles, son idéal en matière d'habitation étant la villa hollywoodienne, avec une salle de gym privée, et une très grande pièce principale, servant à la fois de cuisine, de salle à manger, de bar et de salon, avec un téléviseur géant à écran plat pour suivre en direct les compétitions sportives.

Il fut sidéré par la proposition de Talipaé de cultiver des légumes dans le jardin. Dans le lotissement où il avait vécu, à Houston, c'était interdit, comme souvent aux États-Unis. Dans son milieu, seuls les pauvres et quelques excentriques faisaient pousser leurs propres pommes de terre. Des gens dont il s'était toujours tenu à l'écart.

"Boss, on n'est pas au Texas ici... Il y a des guerres civiles, et vous devez pouvoir manger même quand le ravitaillement est interrompu," dit Talipaé, de sa voix monocorde d'humanoïde.

Senoc n'avait jamais sauté un repas de sa vie, et ce que lui disait Talipaé lui paraissait abstrait, invraisemblable.

"Boss, nous sommes au Mnar, ici. Plusieurs centaines de milliers de personnes sont mortes pendant les Évènements," insista Talipaé. "Pas seulement des combattants. Dans les villes, des gens sont morts de faim parce qu'ils n'avaient plus d'eau, plus d'électricité, et que les camions ne circulaient plus. Les théocrates de Yog-Sothoth qui se sont rebellés contre le roi sont toujours là, il peuvent recommencer à tout moment."

Ce que disait Talipaé paraissait irréel à Senoc. Il était chez lui, avec ses deux humanoïdes domestiques, Talipaé et l'androïde Keboren, au milieu d'un hameau de villas semblables à celles que l'on trouve dans les banlieues américaines les plus prospères. Le soleil était radieux. Dans les arbres, des oiseaux chantaient, et l'odeur des pins se mêlait à l'air marin. Il venait de prendre un déjeuner composé d'aliments de qualité, garantis sains et naturels. Ses repas étaient étudiés pour le rassasier sans lui faire prendre de poids. Dans un tel environnement, comment imaginer la pénurie ?

"Bon," finit-il par dire. "Puisque je vis à Hyltendale, autant adopter les usages locaux. De toute façon, c'est toi et Keboren qui travaillerez dans le jardin, pas moi."

Senoc acheta aussi une voiture et deux tricycles à passager. En ce qui concernait la voiture, il aurait aimé se faire plaisir avec un coupé sportif, mais Talipaé lui fit remarquer qu'en tant qu'étranger il n'avait pas le droit de sortir des limites d'Hyltendale, donc qu'il ne pourrait pas dépasser les cinquante kilomètres-heure, sauf sur quelques dizaines de kilomètres d'autoroute perpétuellement encombrée par les camions. De plus, il aurait souvent deux passagers à transporter, elle-même et l'androïde Keboren. Dans un coupé sportif, ce n'est pas pratique.

Senoc se résigna à acheter une voiture de dimensions moyennes, à quatre portes et moteur hybride. Mais il veilla à ce qu'elle soit munie de sièges en cuir de buffle, d'un tableau de bord en chêne verni, de la climatisation, d'une chaîne hi-fi et de vitres teintées. Il n'allait quand même pas commencer à vivre comme un pauvre...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 13 Mai 2018 - 16:16

Dans sa grande maison du hameau de Hillokien, Senoc avait l'impression d'être en vacances perpétuelles. Au début, c'était agréable. Son ancien travail de banquier stressé à Houston, Texas, lui paraissait déjà lointain. Mais au bout de deux mois, sa nouvelle vie de jeune rentier commença à lui peser. Il essaya d'apprendre le mnarruc, mais l'effort lui parut  à la fois inutile et rebutant, et il abandonna dès la première leçon. En dehors de sa maison, il fréquentait peu d'endroits. Zodonie, pour les bars et les restaurants. Le centre commercial de Qopoen, pour faire ses courses, mais bien souvent il se contentait d'y envoyer son valet, l'androïde Keboren.

Senoc s'était aperçu qu'Hyltendale est une ville centrée sur six activités principales :

La plus visible, et la plus controversée, est le sexe payant, entre humains et humanoïdes. Activité confinée à Zodonie, mais qui en nourrit d'autres : bars, restaurants, hôtels, mais aussi magasins de souvenirs, salles de spectacles, boîtes de nuit, galeries d'art...

Ensuite, la médecine. Cette activité est centrée sur le gigantesque hôpital Madeico, à l'est de la ville. Les médecins humanoïdes, intellectuellement très supérieurs aux humains, travaillent vingt heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, et ne se fatiguent jamais, pour un coût individuel de cinq cent ducats par mois. Les patients venus du reste du Mnar et de l'étranger payent leurs soins et sont une source importante de revenus pour la ville. Leurs familles, qui les accompagnent lorsqu'ils vont se faire soigner, ou qui vont les voir au Madeico, font vivre un certain nombre d'hôtels et de restaurants à proximité de l'hôpital.

Le commerce international est la troisième ressource d'Hyltendale. La ville est à la fois un port fluvial, à l'embouchure de la Skaï, un port maritime, et un port à hydravions. Sa gare de marchandises est l'une des plus grandes du Mnar, bien qu'elle soit beaucoup moins connue que sa gare de voyageurs. Un grand nombre de sociétés mnarésiennes et étrangères ont des bureaux à Hyltendale.

La prise en charge de handicapés, de vieillards grabataires ou sans ressources, de malades mentaux, ainsi que de prisonniers politiques et de droit commun, est la quatrième grande activité d'Hyltendale. L'hôpital psychiatrique du Lagovat-Kwo et la prison de Tatanow sont respectivement le plus grand hôpital et la plus grande prison du monde. Plusieurs centaines de milliers de personnes sont ainsi hébergées, dans l'est de la ville. Cette activité ne rapporte rien aux cybersophontes. Bien au contraire, elle leur coûte chaque année plusieurs milliards de ducats, mais c'est le prix que le roi Andreas leur demande de payer, en échange du droit de résider dans l'Ethel Dylan, la province dont Hyltendale est la capitale.

Le cinquième grand secteur d'activité d'Hyltendale est la diplomatie. Hyltendale est la capitale diplomatique de deux pays étrangers, le royaume marin d'Orring, et, depuis peu, celui de Hyagansis. Ce cas unique au monde dû au fait que les deux royaumes marins n'ont que des îles flottantes et des installations sous-marines comme territoire. On trouve à Hyltendale autant d'ambassades et de consulats qu'à Sarnath, la capitale du pays. Elles sont généralement situées dans le district de Sitisentr, au nord de Zodonie, là où se trouvent aussi les boutiques de luxe et les principaux bâtiments administratifs.

La sixième activité d'Hyltendale est le logement et la location d'humanoïdes domestiques aux robophiles, ces humains un peu excentriques qui choisissent de cohabiter avec des humanoïdes. Environ cinq cent mille robophiles de toutes nationalités vivent à Sarnath. Ce sont pour la plupart des rentiers, comme Baron Senoc, mais certains exercent des professions, comme Yohannès Ken, homme d'affaires, ou Zhaem Klimen, restaurateur.

Ces robophiles donnent à Hyltendale une ambiance particulière, plutôt tranquille et conservatrice, celle d'une ville où l'on trouve très peu d'enfants. La débauche et les trafics en tous genres y existent, comme presque partout dans le monde, mais ils sont cachés.

On trouve également fort peu de pauvres à Hyltendale, ce qui est un cas unique au Mnar. Senoc avait été assez surpris d'apprendre qu'en échange de la prise en charge gratuite des malades et des infirmes de tout le royaume, les cybersophontes ont été autorisés à reloger d'autorité leurs pauvres dans des villes éloignées comme Ulthar ou Khem, où les cybersophontes ont créé des annexes des Jardins Prianta, afin que les êtres humains chassés d'Hyltendale aient une chance de trouver du travail.

Les Jardins Prianta sont une institution typique des transformations amenées dans la société mnarésienne par les cybersophontes. Une partie de la richesse créée par les cybermachines dans l'industrie et l'agriculture sert à financer plusieurs millions d'emplois de jardiniers. Ces emplois ne sont ni rentables ni réellement utiles, mais ils ont le mérite d'assurer la paix sociale dans tout le royaume.

Par curiosité, les premières semaines suivant son arrivée au Mnar, Senoc avait traversé Hyltendale de long en large, assis sur la banquette d'un tricycle à passager, pendant que l'androïde Keboren pédalait. Le tricycle est un moyen de transport relativement lent, qui permet d'admirer le paysage. Senoc s'était aperçu qu'Hyltendale, sur des kilomètres et des kilomètres, n'est qu'une succession assez ennuyeuse d'immeubles de béton, de petites maisons de styles divers, de parcs et de centres commerciaux.

Il avait visité une fois le musée Locsap, le plus grand musée d'Hyltendale, et il n'avait aucune envie d'y retourner. Il ne comprenait rien à la peinture abstraite, qu'il considérait comme une supercherie. Les plages de Playara, ou des gens en maillots de bain jouent au ballon, lui avaient plus davantage que les tableaux du Locsap.

Les deux humanoïdes domestiques de Senoc, la gynoïde Talipaé et l'androïde Keboren, faisaient ce qu'ils pouvaient pour que Senoc ne s'ennuie pas dans sa grande maison au milieu des pins. Ils l'avaient initié à Masques et Situations, où les humanoïdes, déguisés et parfois masqués, jouent des rôles divers, pour que le robophile apprenne à faire face à toutes sortes de situations.

Mais Senoc n'était pas le genre à se contenter de la simulation de vie sociale que constitue le jeu Masques et Situations. Comme la plupart des robophiles, il s'était inscrit dans un club. En tant qu'Américain, il aurait pu s'inscrire à l'ACH, l'American Club of Hyltendale. Mais finalement, un peu par hasard, il avait choisi le Golse, le club de golf de la Côte d'Ethel, où il avait fait la connaissance de Chuck Rizzi et d'Asana, son épouse mnarésienne.

Chuck était un golfeur acharné, capable de passer toute une journée sur le parcours, de l'aube au crépuscule. Son épouse se fatiguait vite, et Chuck jouait alors avec Senoc et d'autres membres du club. Il aimait aussi jouer à quatre, en général avec Asana, Senoc et Azdán Gergolt, le président du club. Gergolt n'était pas un Mnarésien, mais un Européen, comme l'indiquaient son accent bizarre lorsqu'il parlait anglais, ses yeux bleus et sa peau claire. Il avait une carrure de sportif, et le sourire vainqueur du playboy encore jeune, mais qui a réussi brillamment sa reconversion professionnelle. Au cours d'une partie mémorable, qui dura cinq heures, il raconta un peu sa vie à Senoc :

"Je ne suis pas d'ici, moi non plus. Je viens du Moschtein... C'est un pays d'Europe, entre l'Allemagne et la Pologne... C'est vrai qu'on ne parle pas souvent de nous dans les média américains... Comment je me suis retrouvé ici, au Mnar ? C'est une longue histoire... J'ai d'abord été golfeur professionnel, vous avez peut-être entendu parler de moi ? Non ? C'est sans doute parce que je ne fais plus de compétition depuis des années... Ma carrière m'a amené à jouer dans le monde entier, mais surtout aux États-Unis et en Australie... C'est comme ça que j'ai appris à réellement parler l'anglais. D'ailleurs, ma deuxième épouse était australienne, on ne parlait qu'anglais à la maison."

"J'ai choisi de vivre à Hyltendale à cause du climat," dit Senoc, qui prenait parfois des arrangements avec la vérité. "Vous aussi, sans doute ?"

"Oui bien sûr, mais pas seulement... Quand j'y réfléchis, je me dis que mon deuxième divorce a précipité mon choix. C'était il y a plusieurs années. Je m'étais retrouvé dans de sérieuses difficultés financières, et de plus, je n'étais plus aussi bon qu'avant en tant que golfeur. Pour tout vous dire, j'étais dans un creux, à tous points de vue. Personnel, affectif, professionnel, financier... Le vrai trou noir. Alors, comme j'étais déjà venu plusieurs fois à Hyltendale pour acheter des tableaux, j'ai eu l'idée de créer un club de golf sur la Côte d'Ethel."

Senoc se dit que, décidément, quasiment personne n'admet être allé à Hyltendale pour faire du tourisme sexuel. C'est toujours soit pour visiter les galeries d'art, soit pour des examens médicaux, soit pour affaires. Cela pouvait d'ailleurs être vrai. Senoc était bien placé pour savoir qu'Hyltendale est une ville où l'on peut faire de très bonnes affaires...

"Et c'est comme ça que vous avez fondé le Golse !" dit Senoc.

"Tout à fait. J'avais des idées, et je connaissais mieux le golf que n'importe quel Mnarésien. J'étais le seul à Hyltendale à connaître les principaux terrains de golf du monde entier, et les gens qui comptent dans le milieu du golf professionnel étaient tous mes amis. C'est aussi à cette époque que j'ai commencé à apprendre le mnarruc. Je me suis associé avec un architecte local, et la HyltenBank a accepté de nous faire un prêt, parce qu'elle le connaissait. La suite, vous la connaissez..."

"Mais vous auriez pu vous installer aux États-Unis ? Vous n'auriez pas eu besoin d'apprendre le mnarruc..." dit Senoc.

"Hyltendale vaut bien les States, mon cher Senoc. Mes deux gynoïdes de charme me reviennent beaucoup moins cher que ma dernière épouse, et surtout, surtout, elles me rendent heureux, ce qui n'était pas toujours le cas avec les femmes qui ont partagé ma vie. Ai-je répondu à votre question ?"

Gergolt et Senoc éclatèrent tous les deux de rire. Chuck se contenta de sourire, sous le regard sévère d'Asana, qui ne parlait pas assez d'anglais pour participer vraiment à la conversation, mais qui comprenait tout.

"Cinq heures c'est trop long, je suis fatiguée !" dit Asana, pendant que, la partie terminée, ils se dirigeaient vers le club house. "Je ne jouerai pas demain."

"C'est dommage, mon compatriote Mars Fengwel sera là," dit Gergolt. "Il aime bien donner ses rendez-vous au Golse. Lorsqu'il est là, nous faisons le plein de célébrités. Un jour, je pense qu'il réussira à faire venir le roi."

Asana prononça rapidement quelques mots en mnarruc. Son mari et Gergolt la regardèrent d'un air ahuri, et Senoc se dit qu'elle avait dû proférer une énormité.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 20 Mai 2018 - 14:07

Yohannès Ken et le diplomate Nusiac avaient reçu chacun 1% des deux cent cinquante millions de dollars gagnés par les cybersophontes aux dépens de la Senoc Bank of Houston. Yohannès n'en revenait pas. Deux millions et demi de dollars, simplement pour avoir suivi les instructions de la Ruche, que la gynoïde Ondrya lui transmettait.

C'est donc bien vrai ce qu'on raconte, se disait-il. Plus on gagne d'argent, moins on passe d'heures à travailler effectivement. Une ouvrière dans une usine asiatique ou mnarésienne travaille dix heures par jour, parfois plus, et gagne tout juste de quoi se nourrir et aider un peu sa famille. Un PDG américain gagne jusqu'à cent mille fois plus, assis dans son luxueux bureau, et considère le fait de jouer au golf avec des politiciens comme la partie relations publiques de son travail.

Yohannès était né riche, avait vécu en financier playboy à Ulthar, puis avait presque tout perdu, et s'était retrouvé un moment vivant dans un petit studio à Hyltendale avec Shonia, sa gynoïde, dont la location absorbait le tiers de ses revenus. C'était quasiment vivre d'amour et d'eau fraîche, comme disent les Français. Pendant quelques années, il avait même dû se passer de voiture. Mais tout avait changé lorsqu'il avait accepté qu'un implant cybernétique soit inséré dans son corps. Il était alors devenu un agent des cybersophontes, un complice de leurs manipulations financières douteuses. En paiement de ses services, ses revenus s'étaient accrus de façon exponentielle. Les cybersophontes l'avaient finalement placé à la tête de la société Wolfensun, une coquille vide, mais fort active, qu'ils utilisaient pour faire du blanchiment d'argent.

Pour gagner sa commission de deux millions et demi de dollars, combien de temps Yohannès avait-il travaillé ? Ondrya lui avait transmis le dossier, et il l'avait étudié. Disons, trois heures, en étant large. Il s'était préparé avec sa secrétaire, la gynoïde Ondrya, et avec son homme à tout faire, l'androïde Sulmo, pour les discussions avec Senoc. Allez, encore trois heures. Les discussions avec Senoc avaient bien dû durer dix heures, en incluant les déjeuners au restaurant. Quelques heures de discussions avec Nusiac et Ondrya pour bien ficeler le dossier... Au total, une vingtaine d'heures, au grand maximum. L'équivalent de deux jours et demi de travail. Les cybersophontes, parmi lesquels il comptait Ondrya et Sulmo, avaient fait tout le reste.

Yohannès se rendit compte que, dans l'affaire Senoc, c'était comme s'il avait été payé un million de dollars par jour pendant deux jours et demi. Pour faire un travail qui était ni plus ni moins que du théâtre intelligent, mais qui au fond ne demandait qu'une connaissance très basique de la pratique des affaires. C'était un travail d'acteur, qui n'avait rien à voir avec celui d'une ouvrière dans une usine de Céléphaïs, qui fait, sans avoir le droit de parler, les mêmes gestes mécaniques plusieurs milliers de fois par jour, de l'aube au crépuscule.

L'ouvrière qui trime dans une usine textile de Céléphaïs ou de Dacca fait un travail honnête. Yohannès savait que le sien ne l'était pas. Celui qui a dit que le crime ne paye pas était un sacré farceur. La phrase est attribuée à Socrate, qui était philosophe de profession, marié mais grand séducteur de jeunes gens. Encore un qui vivait de son bla-bla. Yohannès imaginait le genre de conversations qu'il avait pu avoir, par exemple avec un de ses disciples et amants :

SOCRATE : Le crime ne paye pas. Ma philosophie le démontre sans ambiguïté possible. Ne suis-je pas le plus grand philosophe d'Athènes ? Tout ce que je dis est une vérité profonde.
LE DISCIPLE : C'est affreux... Les mille drachmes que j'ai volées hier pèsent sur ma conscience... Vu ce que tu me dis, je suis sûr qu'elles vont me porter malheur...
SOCRATE : Alors, donne-moi ces mille drachmes, disciple. En me les donnant, tu laveras ton âme de toute souillure...
LE DISCIPLE : Mais la souillure va passer sur toi, Socrate !
SOCRATE : Absolument pas, puisque moi j'acquiers ces mille drachmes de façon honnête, et même méritoire, en te permettant d'effacer ta faute... Ne t'inquiète pas, elles serviront à faire le bien, je n'en garderai pas une seule pour moi...

Yohannès, après avoir ainsi laissé aller son imagination, se sentit coupable d'avoir mal pensé des philosophes. Dans la société mnarésienne, en effet, les quatre femmes-philosophes qui écrivent sous le pseudonyme collectif de Perita Dicendi sont considérées comme des gloires nationales, et quasiment vénérées. Peu de gens ont lu leurs ouvrages, dont le plus célébre est L'Hypostase de la Corrélation Ternaire, mais tout le monde les respecte.

Yohannès chassa ces pensées oiseuses de son esprit. Il avait des problèmes plus concrets à résoudre. Depuis qu'il était devenu millionnaire, son appartement de 39 m2 lui paraissait trop petit. Ce qui lui manquait le plus, c'était un jardin, ou au moins une terrasse. Sur une idée de Shonia, sa compagne gynoïde, il récupéra pour son propre usage la salle située à l'angle nord-est de l'immeuble, juste au bout du couloir où se trouvaient son propre appartement, son bureau (où résidait sa secrétaire, la gynoïde Ondrya), et la salle de conférence, domaine de l'androïde Sulmo.

Yohannès fit enlever les parois nord et est de la salle, ne laissant que l'armature métallique. L'ancienne salle était désormais un espace ouvert sur deux côtés. À l'est, il donnait sur un parking, et au nord, sur un immeuble de béton percé de fenêtres carrées, qui abritait les locaux de plusieurs sociétés commerciales étrangères.

Yohannès fit placer des grillages de sécurité, à mi-hauteur, côtés nord et est. Il fit ensuite recouvrir le sol de gazon synthétique et mettre des arbustes dans des pots, du côté nord, afin de ne pas être observé par les gens qui travaillaient dans l'immeuble d'en face. Pour le reste de la pièce, il se contenta de plantes en pot, d'une chaise-longue, d'une table et deux chaises. Les quelques outils de jardinage nécessaires à l'entretien des végétaux étaient dans un coffre.

"Ce n'est pas un jardin," dit-il à Shonia. "Plutôt une terrasse couverte. Ça me suffira pour avoir l'impression d'être à l'air libre. Au moins le matin, quand je sentirai les rayons du soleil sur ma peau. C'est bien... Mais quand même... À Ulthar, j'habitais une maison de quatorze pièces, avec un grand parc... Et pourtant, j'étais moins riche que je ne le suis depuis quelques semaines..."

"Si tu préfères, tu peux acheter une villa sur la Côte d'Ethel. Tu en as les moyens maintenant..." dit la gynoïde.

"Je n'y tiens pas. J'aime bien le quartier. Ici, je me sens au cœur de l'action. La Côte d'Ethel, c'est loin de tout. Cet endroit, ce n'est ni un jardin ni une terrasse. Je vais l'appeler le solarium."

De son côté, Nusiac, le diplomate hyaganséen, qui était millionnaire depuis si longtemps que cela lui paraissait naturel, avait rendez-vous au Golse, le club de golf de la Côte d'Ethel, avec un élu moschteinien, un certain Mars Fengwel. Nusiac ne le connaissait pas ; le rendez-vous avait été arrangé par une gynoïde de charme avec laquelle Fengwel était intime, et qui travaillait pour la Ruche, l'intelligence collective des cybersophontes.

Nusiac, qui était très âgé et souffrait de sciatique, ne jouait pas au golf. Mars Fengwel, qui avait une dizaine d'années de moins que Nusiac, pratiquait peu ce sport, mais Azdán Gergolt, le président du Golse, était à la fois son compatriote et son ami. Fengwel connaissait mieux le bar du Golse que son green.

Son chauffeur androïde gara la limousine de Nusiac sur le parking du Golse et l'accompagna à l'intérieur, en le suivant respectueusement à quelques mètres. Voyant Azdán Gergolt assis à une table dans le bar, avec un inconnu qui était probablement Mars Fengwel, Nusiac fit signe à l'androïde de retourner à la voiture.

Gergolt, qui connaissait Nusiac, fit les  présentations en anglais, langue que Fengwel parlait assez bien, mais avec un fort accent moschteinien. C'était plutôt du globish que de l'anglais proprement dit, Fengwel ayant tendance à prononcer l'anglais comme il s'écrit, ce qui l'amenait à faire de nombreuses fautes de prononciation. Comme il avait aussi des difficultés à placer correctement l'accent tonique, Nusiac était obligé de visualiser les mots que prononçait Fengwel pour les comprendre.

Pour dire indicted (inculpé), Fengwel prononçait indikted, en laissant sa voix remonter sur la dernière syllabe, indikTED, comme en moschteinien, alors que la prononciation anglo-américaine correcte est inn-DAÏ-tid. En entendant indikted, Nusiac faisait le rapprochement avec la forme écrite indicted, et comprenait ce que Fengwel voulait dire. Un exercice qui demande une certaine pratique, et que beaucoup d'anglophones natifs ont du mal à faire.

Les humanoïdes sont polyglottes. À Hyltendale, cela a pour résultat de rendre quasiment inutile le mnarruc, pourtant unique langue officielle du royaume. Fengwel, comme bien d'autres, avait pris l'habitude de parler anglais, ou plutôt globish, à Hyltendale, car les humanoïdes le comprenaient toujours et ne corrigeaient jamais ses fautes. Fengwel ne comprenait pas inn-DAÏ-tid, et les humanoïdes (et les humains anglophones) se hâtaient alors d'utiliser un autre mot, moins technique, par exemple charged.

Fengwel parlant anglais, ça donnait à peu près ça. Les mauvais jours, ça donnait même ça.

"Allons poursuivre cette discussion dans mon bureau," dit Gergolt, dans un anglais bien meilleur que celui de son compatriote Fengwel. Il aurait pu parler mnarruc, langue qu'il connaissait presque aussi bien que l'anglais, car Nusiac était de langue maternelle mnarruc. Mais il fallait que Fengwel comprenne.

"Vu ce dont nous allons discuter, il vaut mieux éviter les oreilles indiscrètes, en effet," murmura Nusiac.


Dernière édition par Vilko le Lun 21 Mai 2018 - 13:53, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 21 Mai 2018 - 0:08

Histoire bien racontée, quant à la forme rédactionnelle... quant au fond, c'est autre chose :

Vilko a écrit:
Une ouvrière dans une usine asiatique ou mnarésienne travaille dix heures par jour, parfois plus, et gagne tout juste de quoi se nourrir et aider un peu sa famille. Un PDG américain gagne jusqu'à cent mille fois plus, assis dans son luxueux bureau, et considère le fait de jouer au golf avec des politiciens comme la partie relations publiques de son travail.
Ainsi, les conditions de travail des travailleurs mnarésiens sont, il faut bien appeler un chat un chat, du quasi-esclavage. Déjà, je comprenais qu'y a d'ça une paire d'années des gens se fussent soulevés contre le Roi (et on sait avec quelle dureté le soulèvement fut maté). Les évêques du Yog-Sothoth pourraient relancer l'insurrection, et cette fois-ci, sur une base sociale, avec un slogan du style "préférez-vous mourir rapidement comme un être humain ou lentement comme un coolie ?"*. Le Mnar est un un pays où, comme dans d'autres endroits, l'ascenseur social est en panne, bloqué au dernier étage par les conseils des actionnaires. Dans les pays dits "de l'est", l'ascenseur social fonctionnait bizarrement, mais il fonctionnait (y fallait, en plus de la formation (teintée d'endoctrinement) être membre du Parti, et une fois arrivé à la fonction d'ingénieur, on touchait une paye... d'ouvrier de l'ouest). Ce type de fonctionnement se retrouva plusieurs décennies auparavant... en Italie fasciste (toutefois, un ingénieur fasciste gagnait plus qu'un ingénieur soviétique de la même époque, à savoir : les années '30). Dans les pays scandinaves, l'ascenseur social marchait plutôt bien... jusqu'à ces dernières années, main'nant, j'sais point.



*C'est quand des personnes n'ont plus rien à perdre que les révolutions se développent.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 21 Mai 2018 - 10:18

Yohannès Ken et Zhaem Klimen continuaient de se voir de temps en temps au Cercle Paropien, pour boire une bière, ou plutôt deux ou trois, assis autour d'une des petites tables rondes du bar.

"Je suis allé passer quelques jours à Céléphaïs, pour changer d'air," dit Zhaem. "Je me suis promené dans la ville, même dans les quartiers industriels. Ce que j'y ai vu ne m'a pas plu. Les conditions de travail des travailleurs mnarésiens sont, il faut bien appeler un chat un chat, du quasi-esclavage. Je comprends qu'il y a quelques années les gens se soient soulevés contre le roi."

"On ne passe pas directement d'une société féodale à une société développée," répondit tranquillement Yohannès. "Il faut passer par une phase où l'on travaille dur pour créer de la richesse. Karl Marx appelait ça l'accumulation primitive du capital. Le problème, c'est qu'à cause de l'épuisement des ressources naturelles, que Marx ne pouvait pas prévoir au dix-neuvième siècle, il devient de plus en plus difficile d'accumuler de la richesse. Le pétrole s'épuise, et donc devient cher. Or, sans énergie bon marché, il est impossible de créer des sociétés prospères. L'industrialisation du monde s'est faite d'abord grâce au charbon, et ensuite grâce au pétrole."

Zhaem paraissant sceptique, Yohannès insista :

"Ce n'est pas un hasard si le pouvoir d'achat de 90% des Américains stagne ou diminue depuis le début des années 70 et le premier choc pétrolier."

"Un jour, les théocrates de Yog-Sothoth vont relancer l'insurrection, mais, cette fois-ci, sur une base sociale, avec un slogan du style 'Préférez-vous mourir rapidement comme un être humain ou lentement comme un coolie ?' C'est quand des personnes n'ont plus rien à perdre que les révolutions se développent." dit Zhaem.

"Tu as entièrement raison. C'est pourquoi les cybersophontes, qui ne sont pas des idiots, ont créé les Jardins Prianta et l'Institut Edonyl. Deux institutions qui ne produisent rien de vraiment utile, mais qui assurent un plein emploi relatif. C'est ce qu'on appelle ailleurs des jobs à la con. Pas si à la con que ça pour ceux qui les ont, d'ailleurs, car ils leur permettent de vivre. Quiconque a passé ne serait-ce qu'une seule nuit à dormir dans la rue comprendra. Les jobs à la con existent partout, mais les cybersophontes les ont développés à un niveau inconnu dans d'autres pays."

"Je sais, j'ai bien compris comment ça marche," dit Zhaem. "Par le biais des salaires payés aux employés des Jardins Prianta et de l'Institut Edonyl, une partie de la richesse créée par les robots et les cybermachines est redistribuée à l'ensemble des Mnarésiens."

"Exactement. C'est grâce à ces jobs à la con que presque personne ne meurt de faim au Mnar."

"Tu as bien raison de dire presque," dit Zhaem en souriant.

"En même temps, et c'est là l'astuce, ces jobs à la con assurent le contrôle social. Si tu préfères, ils permettent au roi Andreas de garder sa couronne. Je comprends parfaitement que ça en énerve certains, mais moi je fais partie de ceux qui soutiennent la monarchie, pour diverses raisons. Dans le monde du travail mnarésien, ceux qui ouvrent leur gueule se font virer. Et se faire virer, dans un marché du travail tendu, c'est risquer de se retrouver rapidement en train de mourir de faim dans la rue. Donc les gens baissent la tête, ferment leur gueule, et obéissent à leurs chefs."

"Je me répète," insista Zhaem. "Un jour, les Mnarésiens du bas de l'échelle vont préférer mourir rapidement comme des êtres humains plutôt que lentement comme des coolies."

"Les gens voient ce qui se passe, lorsque quelqu'un se retrouve à la rue et sombre dans la déchéance. Ils ne font pas la révolution, parce qu'ils ont quelque chose à perdre. Leur job, qui, aussi modeste soit-il, leur assure un toit sur la tête et une assiette de haricots deux fois par jour. Avec l'espoir, un jour, de devenir petit chef à la place du petit chef. L'école est gratuite ; leurs enfants apprennent au moins à lire et à écrire dans la langue nationale. En se privant un peu, ils peuvent acheter de vieilles télés rafistolées, ou des téléphones portables bon marché. Les hôpitaux publics mnarésiens sont exécrables, mais au moins ils sont gratuits pour les pauvres. Il n'y a de révolution que lorsque les gens ont faim. C'est un fait historique. Pour l'instant, ce n'est pas le cas au Mnar."

"Les théocrates de Yog-Sothoth promettent une meilleure redistribution des richesses," objecta Zhaem.

"Les théocrates au pouvoir, c'est l'intolérance religieuse et la répression morale. On l'a vu pendant les Évènements..." dit Yohannès en faisant signe au serveur androïde de lui servir une autre bière. "Le système mnarésien assure au moins le minimum à tout le monde, et maintient l'ordre public. Comme une Corée du Nord qui serait un peu plus riche et un peu moins doctrinaire."

"Mais le Mnar est un un pays où, comme dans d'autres endroits, l'ascenseur social est en panne, bloqué au dernier étage par les conseils des actionnaires," dit Zhaem d'une voix sombre.

"Là, je vais parler comme le privilégié que je suis... L'ascenseur social est une notion apparue pendant la grande époque du pétrole bon marché. Sur le plan historique, c'est une anomalie, qui a duré environ un siècle, précédé par cinquante siècles d'histoire humaine. Il n'y avait pas d'ascenseur social dans l'Antiquité et au Moyen-Âge, ou très rarement. On naissait paysan pauvre attaché à sa glèbe, et on mourait paysan pauvre, sur le même lopin de terre. En étant bien content d'avoir survécu aux guerres, aux famines et aux épidémies. La seule différence entre nous et nos ancêtres, c'est que nous avons domestiqué des sources d'énergie qu'ils ne connaissaient même pas."

"Justement, les progrès de la science ont tout changé..." dit Zhaem.

"Les progrès de la science ont fait disparaître 90% des poissons de l'Océan, et brûlé la plus grande partie du pétrole. On est obligé maintenant d'aller le chercher à deux mille mètres sous le niveau de la mer, et de polluer l'environnement avec le pétrole de schiste. Il ne peut plus y avoir d'ascenseur social lorsque l'eau, le pétrole, et bien d'autres ressources, sont sur le point de manquer. Le problème, ce serait plutôt d'empêcher que les pénuries qui nous menacent ne fassent tout s'effondrer."

"Et lorsque tout va s'effondrer, tu feras quoi ?" demanda Zhaem en finissant sa bière.

"J'ai parié sur les cybersophontes. J'espère survivre avec eux à l'effondrement global."

Yohannès se rendit compte qu'il en avait presque trop dit. Il ne pouvait pas révéler à Zhaem qu'en tant que porteur d'implant, il faisait partie de l'armée secrète des cybersophontes. Une parole de trop pouvait entraîner sa mort, et il le savait.

Il y eut un moment de silence. Zhaem réfléchissait à ce que Yohannès venait de dire.

"Je suppose qu'en m'installant à Hyltendale, moi aussi j'ai parié sur les cybersophontes," dit-il d'une voix pensive.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 21 Mai 2018 - 10:35

Anoev a écrit:
Le Mnar est un un pays où, comme dans d'autres endroits, l'ascenseur social est en panne, bloqué au dernier étage par les conseils des actionnaires.

Je pense qu'au Mnar il n'est pas en panne : c'est une société très traditionnelle, il n'y a vraisemblablement jamais eu d'ascenseur social... Un peu comme la société d'Ancien Régime par exemple.

Tu as le Roi, les courtisans et la noblesse, les notables locaux, et les pauvres hères, chaque individu dans un clan, chaque clan spécialisé dans une branche de métier et adorateur d'un dieu particulier qu'il serait impensable de renier. On ne sort pas de son clan, on se marie sans doute avec des gens de clans similaires (quand on ne pratique pas purement et simplement l'endogamie), on ne change pas de religion, on ne devient que rarement noble si on ne l'est pas de naissance.

Et même si il doit exister des formes d'élévation sociale par l'enrichissement matériel, ça doit surtout être pour des exilés ruraux qui deviennent commerçants en ville, ou des petits commerçants qui deviennent des petits notables : on ne passe pas d'ouvrier à PDG, pas dans une vie et pas même en quatre générations.

Sauf si bien sûr, on blanchit quelques sommes pour nos amis les cybersophontes...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 23 Mai 2018 - 15:00

Azdán Gergolt conduisit le député moschteinien Mars Fengwel et le diplomate hyaganséen Nusiac dans son vaste bureau de président d'un club de golf pour millionnaires. Fengwel était gros, avec un ventre proéminent et une drôle de démarche chaloupée. Nusiac, qui traînait la jambe, était vieux, et très grand. Il faisait une tête de plus que ses deux compagnons, qui n'étaient pourtant pas spécialement petits. Gergolt, plus jeune que les deux autres, avait, contrairement à eux, tout du playboy sportif.

La pièce était rectangulaire et meublée, à une extrémité, par une table de bureau sur laquelle était posée un ordinateur, et derrière laquelle se trouvait un fauteuil de cuir noir avec appuie-tête.

À l'autre extrémité de la pièce, deux canapés de cuir fauve se faisaient face, de chaque côté d'une table basse de chêne massif, sur laquelle était posée une statuette d'argent représentant Pygmalion admirant Galatée. Les affaires de Gergolt marchaient bien, à en juger par l'ameublement de son bureau. Nusiac, qui était un connaisseur, se dit que la statuette d'argent, à elle seule, en tant qu'œuvre d'art importée, devait valoir une petite fortune.

C'était aussi un clin d'œil subtil que Gergolt faisait à ses visiteurs. Pygmalion, dont la légende a été racontée au premier siècle avant Jésus-Christ par le poète latin Ovide, était le premier robophile, et Galatée la première gynoïde.

"Messieurs, je suppose que vous désirez boire quelque chose... J'ai du whisky japonais, des liqueurs mnarésiennes, et bien d'autres choses encore..." dit Gergolt en montrant des étagères sur lesquelles s'alignaient plusieurs dizaines de bouteilles de tailles et de formes diverses.

"J'ai déjà bu, mais je reprendrai bien un petit verre de whisky japonais," dit Fengwel. "Il est toujours bon, quelle que soit la marque."

"Plutôt de l'eau plate, pour moi," dit Nusiac. "L'alcool me donne des hémorrhoïdes, et comme je suis diabétique, je dois aussi éviter les boissons sucrées. J'évite même le thé parce que c'est diurétique et que j'ai des problèmes avec ma vessie. Je ne bois pas de café non plus, parce que la caféine me donne des palpitations. Il ne me reste plus que l'eau..."

"Je suis plus jeune que vous, j'ai encore quelques années à profiter des bonnes choses..." ricana le sexagénaire Fengwel.

"Et moi, quelques décennies. J'ai le temps de voir venir... Ce sera donc un whisky japonais pour mon ami Mars et moi," dit Gergolt, en prenant sur une étagère une bouteille de Hibiki Premium. "Comme eau plate, je n'ai que de la Skanuklo. D'habitude, je m'en sers pour le thé. J'espère qu'elle vous conviendra, Monsieur Nusiac..."

Nusiac et Gergolt s'assirent sur l'un des canapés, et le corpulent Fengwel se vautra sur l'autre.

"Iä, Shub-Niggurath !" dirent les trois hommes en même temps, en levant leurs verres, selon la tradition mnarésienne. Shub-Niggurath est une déesse de la fertilité, commune aux adorateurs de Yog-Sothoth et à ceux de Nath-Horthath. Au Mnar, c'est honorer ses hôtes que de leur souhaiter une nombreuse descendance. Lorsqu'on boit avec des gens qui n'ont pas d'enfant, le vœu concerne la nation mnarésienne tout entière, à qui l'on souhaite de croître et multiplier.

Dans l'esprit des deux Moschteiniens, le toast en mnarruc était amusant, très couleur locale. Nusiac ne put toutefois s'empêcher de penser qu'il y avait là presque un manque de respect envers la tradition religieuse mnarésienne, qui était aussi la sienne, le royaume marin de Hyagansis étant de langue et de culture mnarruc.

Fengwel en vint directement au motif de leur rencontre :

"La gynoïde Virna, qui fait partie de mes relations, m'a parlé de vous, Monsieur Nusiac. Je suis le président du groupe d'amitié Moschtein-Mnar, le Fruzergrupo Moschtein-Mnar... J'organise des voyages gratuits à Hyltendale pour des notables moschteiniens, et je leur fais rencontrer des Mnarésiens importants, soit ici au Golse, soit à l'Adria Nelson, le club de l'élite hyltendalienne. Le roi Andreas a une résidence de campagne tout près d'Hyltendale, à Potafreas, et de temps en temps il rend visite à ses amis de l'Adria Nelson. Mon rêve est de faire rencontrer le roi Andreas à mes amis moschteiniens."

"Qui finance votre groupe, et quels sont vos objectifs ?" demanda Nusiac, qui connaissait déjà la réponse.

"Nous avons des sponsors mnarésiens, par exemple la société Wolfensun, qui nous fait des donations. En tant que président du groupe, je suis bénévole, je n'accepte par un chtok, comme on dit chez moi."

"Rassurez-vous, je ne suis pas un agent du fisc, Monsieur le député Fengwel..." dit Nusiac avec un sourire ironique.

Fengwel continuait de parler :

"Mon objectif et celui de mon groupe, c'est bien sûr l'amitié entre les peuples. Même si la géographie nous sépare, le fait d'être des humains nous rapproche. La paix dans le monde demande des efforts, et je considère comme une chance, et un honneur, de pouvoir participer à cet effort, avec mes modestes moyens. Mais la foi peut déplacer des montagnes, comme on dit. Le moyen que nous avons choisi pour promouvoir la paix et l'amitié au niveau international, c'est de faire connaître Hyltendale à des Moschteiniens haut placés..."

"Faire connaître Hyltendale... y compris Zodonie ?" demanda Nusiac, qui avait du mal à s'empêcher de pouffer de rire.

"Euh... Oui. Beaucoup de gens au Moschtein se méfient du Mnar parce qu'ils considèrent la robophilie comme une perversion. Nous leur montrons qu'il n'en est rien. Mais vous riez, Monsieur le diplomate. Il n'y a pas de quoi. Le but de mes efforts est de créer une majorité parlementaire favorable à la levée des sanctions contre le Mnar..."

"Cela nous profitera à tous," dit Gergolt. "Et Hyagansis y a intérêt aussi."

"Je suis bien d'accord avec vous," dit Nusiac, en redevenant sérieux. "À Hyagansis nous avons la réputation, totalement imméritée, d'être un État factice, un écran qui permet aux cybersophontes et au Mnar de contourner les sanctions économiques. Nous avons aussi la réputation, tout aussi imméritée, de favoriser le blanchiment d'argent sale. Nous accueillons sur nos îles flottantes et dans nos installations sous-marines plusieurs centaines de milliers de Mnarésiens bannis de leur pays, et au lieu de nous féliciter, on nous accuse d'être un État-prison... Voire pire... Nous sommes des incompris, Monsieur Fengwel. Hyagansis a bien besoin de bonnes volontés, comme la vôtre, pour restaurer sa réputation."

"C'est pourquoi je fais venir des députés et des journalistes moschteiniens à Hyltendale. Il serait bon que vous les rencontriez, ici au Golse, ou à l'Adria Nelson... Vous pourrez leur parler de Hyagansis. Ils verront de leurs yeux qu'il n'y a pas que des humanoïdes à Hyagansis, mais aussi des êtres humains..." dit Fengwel.

"Je leur parlerai des mes hémorrhoïdes, de ma sciatique, de mon diabète et de ma vessie. Ils verront que je suis tout à fait humain," dit Nusiac.

"Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur le diplomate, les Moschteiniens sont plutôt discrets sur ce genre de choses. Chez nous, elles relèvent de l'intimité de la personne. Il suffira que vous teniez à mes compatriotes un discours convenu sur Hyagansis, et que vous soyez sympathique et ouvert. Le reste viendra de lui-même, s'ils vous considèrent comme la personne à contacter à Hyagansis."

"J'ai compris, Monsieur Fengwel. Maintenant, je suppose que vous allez me demander de financer votre groupe ? Je peux le faire... Ou plutôt, je peux soumettre l'idée à mon gouvernement."

Il y eut un silence. Fengwel réfléchissait. Il finit par dire :

"Le Fruzergrupo Moschtein-Mnar a des frais de fonctionnement. Il me rembourse mes voyages et mes frais de séjour. Mais il a aussi d'autres charges à payer. Pour qu'un député moschteinien se déclare publiquement en faveur de la levée des sanctions contre le Mnar, il faut lui donner quelque chose en échange... C'est bien triste, mais de nos jours, les gens ne veulent plus rien faire s'ils n'y ont pas un intérêt personnel... Moi en tant que conservateur, je déplore cet état d'esprit, que je retrouve même au KMP..."

"Qu'est-ce que c'est, le KMP ?"

"C'est le parti conservateur moschteinien, dont je suis député."

"Je vois. Il n'y a rien à déplorer, vous savez. Les petits cadeaux entretiennent l'amitié. Mais j'espère que vous n'êtes pas du genre à remettre de la main à la main des valises pleines de billets..."

"Il n'y a plus que les idiots qui font encore ça, Monsieur le diplomate. Moi je donne des œuvres d'art. Par amitié pure. Et aussi pour montrer que je ne suis pas le gros porc inculte décrit par mes adversaires. Après, si les gens qui ont reçu des œuvres d'art en cadeau sont contactés par de riches Mnarésiens, qui leur proposent de les racheter à dix fois leur prix, ce n'est pas mon problème..."

"Avant de devenir le patron de la société Wolfensun, mon ami Yohannès Ken a acheté, vendu et revendu à des étrangers une quantité phénoménale de tableaux d'art abstrait... Il a sans doute eu des Moschteiniens parmi ses clients !" dit Nusiac.

"Yohannès Ken ? Le nom me dit quelque chose... Cela étant, avant d'offrir les œuvres d'art, moi je dois les acheter, ici à Hyltendale. Et pour ça, j'ai besoin d'argent."

"Sachant que les intérêts du Mnar et ceux de Hyagansis sont rigoureusement les mêmes en matière commerciale, et que donc les sanctions qui frappent le Mnar nous frappent aussi, je suis tout à fait disposé à appuyer auprès de mon gouvernement votre demande de subvention. Cette subvention restera bien sûr secrète. Quel est votre chiffre ?"

Fengwel donna un chiffre en ducats. Nusiac, en vieux diplomate qui servait les intérêts de Hyagansis depuis plus de quarante ans, pensait être blasé. Il fut quand même impressionné par les prétentions du député moschteinien.

"Je suis d'accord sur le principe, vous aurez votre subvention," dit-il tranquillement. "Mais mon gouvernement va certainement revoir votre chiffre à la baisse. Notre budget n'est pas illimité. Nous serons donc amenés à nous revoir prochainement pour nous mettre d'accord sur un chiffre, Monsieur Fengwel. De préférence dans mon bureau, à l'ambassade."

"Il faudra faire vite, Monsieur le diplomate, car je dois rentrer à Moschbourg dans une semaine, et j'ai déjà promis à plusieurs personnes de leur ramener des cadeaux."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 23 Mai 2018 - 21:42

Vilko a écrit:

"Plutôt de l'eau plate, pour moi," dit Nusiac. "L'alcool me donne des hémorrhoïdes, et comme je suis diabétique, je dois aussi éviter les boissons sucrées. J'évite même le thé parce que c'est diurétique et que j'ai des problèmes avec ma vessie. Je ne bois pas de café non plus, parce que la caféine me donne des palpitations. Il ne me reste plus que l'eau..."
Bien sûûûûûr c'est trèèèèès plausible.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 23 Mai 2018 - 22:39

Mardikhouran a écrit:
Vilko a écrit:

"Plutôt de l'eau plate, pour moi," dit Nusiac. "L'alcool me donne des hémorrhoïdes, et comme je suis diabétique, je dois aussi éviter les boissons sucrées. J'évite même le thé parce que c'est diurétique et que j'ai des problèmes avec ma vessie. Je ne bois pas de café non plus, parce que la caféine me donne des palpitations. Il ne me reste plus que l'eau..."
Bien sûûûûûr c'est trèèèèès plausible.

J'ai rencontré plusieurs personnes aussi âgées que Nusiac pour qui c'était vrai. Aucune d'entre elles n'avait tous ces problèmes à la fois, mais ça doit bien exister... Je connais une nonagénaire qui appelle ça "entrer dans le club des T'as-mal-où".
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 30 Mai 2018 - 15:43

Pendant que Gergolt raccompagnait Nusiac jusqu'à la porte du club house, Fengwel était resté dans le bureau. Sous l'influence du whisky qu'il avait bu, il s'était assoupi sur le canapé.

Lorsqu'il s'était réveillé, peut-être une heure plus tard, Gergolt n'était pas là. Mais une gynoïde de charme, aux longs cheveux couleur de miel, était assise sur le canapé en face du sien. Elle portait la tenue des caddies du Golse : chaussures de sport noires, pantalon blanc, chemise de polo verte, à manches courtes, et casquette verte ornée de l'écusson du club.

"Monsieur Gergolt m'a demandé de veiller sur vous", dit-elle en anglais, de la voix lente et un peu mécanique des gynoïdes. Elle aurait pu aussi bien parler en moschteinien, l'intelligence artificielle qui la contrôlait à distance connaissait cette langue, mais les cybersophontes avaient remarqué que Mars Fengwel préférait qu'on lui parle anglais à Hyltendale. Peut-être parce qu'ainsi il se sentait traité comme un visiteur ordinaire, et donc moins surveillé.

Fengwel regarda sa montre. Il était presque midi. Gergolt et lui avaient prévu de déjeuner ensemble.

"Donne-moi un verre d'eau," dit-il à la gynoïde. Celle-ci obtempéra immédiatement.

"Il est où, Gergolt ?" demanda-t-il d'une voix bourrue, après avoir bu son verre d'eau.

"Il arrive. Je viens de le prévenir que vous étiez réveillé."

Gergolt ne tarda pas à arriver, en effet.

"Je ne tiens plus le whisky aussi bien qu'avant," dit Fengwel en moschteinien à son compatriote, qui lui répondit dans la même langue :

"Pour te requinquer, je t'emmène au restau, à Qopoen. On y fait le meilleur poisson de la Mer du Sud."

"Je croyais que la pollution et la surpêche avaient quasiment fait disparaître les poissons dans toute la Mer du Sud ?"

"Les cybersophontes ont des fermes marines. Ils y font travailler des robots sous-marins. Tu verras, c'est du poisson d'élevage, mais il est bon quand même."

Fengwel était venu au Golse dans une voiture de location conduite par Virna, la gynoïde qui était sa compagne pendant ses séjours à Hyltendale. Elle l'attendait patiemment dans la voiture, qui était garée sur le parking, devant le club house.

"Je vais déjeuner. Continue d'attendre dans la voiture," lui dit Fengwel.

Il ne put s'empêcher de penser qu'au Moschtein, il n'aurait jamais osé traiter une femme de cette façon. Il est vrai que les gynoïdes, malgré les apparences, ne sont pas des femmes, mais des robots, et lorsqu'on vit à Hyltendale, on a vite fait de prendre les habitudes locales. Pourtant, les robophiles, même s'ils parlent à leurs gynoïdes comme à des esclaves, en sont amoureux. Ils dépendent d'elles pour le sexe, l'affection, et tous les détails de la vie quotidienne. Souvent, avec les personnages qu'elles incarnent en se déguisant, elles constituent la seule vie sociale de leurs maîtres.

Les féministes disent que les hommes qui ont vécu plus d'un an avec une gynoïde prennent tellement de mauvaises habitudes qu'ils en deviennent incapables d'avoir une relation de couple normale avec une femme. C'est sans doute exagéré, mais il y a un fond de vérité là-dedans. Les humanoïdes sont un remède à la solitude, notamment la solitude sexuelle, et comme tous les remèdes, ils ont des effets secondaires, qui peuvent être redoutables.

Gergolt conduisait lui-même sa voiture, un coupé sport décapotable rouge vif. Il emmena Fengwel au restaurant Homudloah de Qopoen, à quelques kilomètres du Golse. La clientèle du restaurant était essentiellement composée de résidents de la Côte d'Ethel, et les prix, très élevés, étaient calculés pour dissuader 90% des Hyltendaliens de mettre les pieds dans l'établissement.

Un serveur androïde en tenue noire et blanche conduisit Gergolt et Fengwel dans la grande salle, qui baignait dans le calme et la sérénité que l'on trouve souvent dans les lieux fréquentés par les riches. Côté sud, de grandes baies vitrées donnaient sur la mer ensoleillée, mais, grâce à la climatisation, la salle restait agréablement fraîche.

Fengwel, qui n'était jamais allé au Homudloah, remarqua que la clientèle était constituée d'hommes et de femmes, en général d'âge mûr, et de gynoïdes et androïdes de charme. Le bourdonnement des conversations en au moins une demi-douzaine de langues remplissait l'air : mnarruc, anglais, chinois, japonais...

Le serveur leur attribua une petite table ronde, où ils s'assirent. Gergolt montra discrètement un gros type qui déjeunait avec une gynoïde.

"Je connais ce type-là," dit-il a Fengwel. "Il joue au golf dans mon club. C'est un excentrique. Il a inventé une langue artificielle qu'il est le seul à connaître, et il l'a enseignée à sa gynoïde. Il ne parle avec elle que dans cette langue, dont je suis bien incapable de comprendre un seul mot."

Fengwel ne voyait l'homme que de dos. Cheveux gris, veste grise... La gynoïde, qu'il voyait de face, portait une petite robe courte qui ressemblait à un tableau de Mondrian... Des rectangles et des carrés jaunes, blancs, rouges et bleus, séparés par de gros traits noirs... L'ensemble avait quelque chose de vif et de joyeux, accentué par la coiffure blonde et bouffante de la créature, qui écoutait attentivement ce que son compagnon lui racontait. Elle ressemblait à un personnage de bande dessinée des années 50 ou 60...

"Il y a des gens bizarres sur Terre," dit Fengwel d'une voix songeuse, en pensant à l'homme aux cheveux gris.

Le serveur androïde demanda à Fengwel et à Gergolt s'ils désiraient prendre un apéritif. Gergolt demanda un verre de vin jaune de Baharna. Fengwel, qui avait du mal à garder les yeux ouverts, préféra un grand verre d'eau pétillante.

"C'est un vrai paradis, ici," dit Fengwel, en promenant son regard sur les gynoïdes de charme.

"Dans ce restaurant, oui. Mais chaque pays a son côté sombre," répondit Gergolt. "Je vais te donner un exemple. Chaque semaine, des bateaux accostent à Fotetir Tohu, le port d'Hyltendale. Plusieurs centaines d'hommes, de femmes et d'enfants, bannis du Mnar par le roi Andreas, sont contraints par des androïdes à monter dans les bateaux. Cette opération se fait dans une partie du port interdite au public. Les bateaux repartent ensuite pour Hyagansis avec leurs passagers. Ils reviennent à vide quelques semaines plus tard, pour prendre de nouvelles cargaisons de bannis. Et il en est ainsi depuis au moins vingt ans."

"Euh ? Et que deviennent les bannis ?"

"Ils sont censés être relogés dans l'une des villes flottantes de Hyagansis."

"Hyagansis, c'est bien l'un des deux royaumes marins des cybersophontes ? Un royaume peuplé d'humanoïdes et de robots cybernétiques, qui colonisent les fonds marins ?"

"Oui, c'est ça. Les villes flottantes de Hyagansis sont des blocs de béton, dont la plus grande partie est située sous le niveau de la mer. Hyagansis refuse que des étrangers autres que les bannis puissent accéder à ses villes flottantes. Et les bannis ne donnent plus jamais de leurs nouvelles... Jamais."

"Et tu penses que... ?"

"Je ne pense rien. Je te dis simplement, voilà à quoi ressemble une dictature qui a à sa disposition un million d'androïdes sans pitié ni conscience pour exécuter ses décisions. Les androïdes obéissent sans discuter et ne bavardent pas. Tout ce que je peux dire, c'est que depuis plusieurs décennies que cette situation perdure, Hyagansis devrait avoir plusieurs millions d'habitants humains."

"Et il ne les a pas ?"

"Personne n'en sait rien, puisqu'ils sont coupés du monde. Ce qui est sûr, c'est que même si ces millions de bannis sont encore vivants, ils ne communiquent pas avec le monde extérieur."

"Je vois ce que tu veux dire... Même moi, je ne voudrais pas que mon pays ait ce genre de politique..." dit Fengwel avec un soupir. "Ou alors, il faudrait que ce soit sous le contrôle de parlementaires comme moi."

"Il y a pire que le destin des bannis. As-tu entendu parler des implants cybernétiques ?"

"Ces trucs qui sont insérés chirurgicalement dans le corps humain, et qui permettent aux cybersophontes de contrôler ceux qui les portent ? C'est une théorie complotiste ! Je préfère te prévenir, moi je ne crois pas aux théories complotistes. Je suis un homme sérieux et rationnel, comme tu le sais. Je suis député fédéral moschteinien, nom d'une pipe ! Je ne peux pas me permettre de passer pour un illuminé en adhérant à n'importe quelle légende, à n'importe quelle théorie complotiste."

"C'est peut-être une théorie complotiste, mais des gens en ont parlé avant de se suicider. Il y a des types qui ont laissé des lettres où ils décrivent tout. Comment les cybersophontes les manipulaient, les obligeaient à servir leurs intérêts... Mais ils se sont rebellés, ils ont refusé d'obéir à des ordres infâmes. Peu de temps après, on a retrouvé leurs cadavres. Les autopsies ont montré qu'ils étaient calcinés de l'intérieur... Comme si l'énergie stockée dans un implant s'était transformée brutalement en décharge électrique, tuant le porteur et détruisant l'implant... Un journaliste aneuvien a écrit un livre là-dessus, intitulé "Combustions Internes et Implants Cybernétiques."

"Ce livre a été traduit en moschteinien ?"

"Non. L'auteur a été tellement effrayé par ce qu'il a appris pendant son enquête qu'il est entré dans la clandestinité. Il se cache quelque part en Aneuf, persuadé que les cybersophontes veulent l'assassiner."

"Ha ha ha... Je me disais aussi... Encore un paranoïaque !"

"Je ne suis pas sûr que ce soit de la paranoïa... Il a renoncé à vendre son livre, ce qui l'obligerait à sortir de la clandestinité. Mais il l'a publié sur Internet, en aneuvien et en anglais, pour qu'il soit disponible gratuitement. J'ai sacrifié une demi-rame de papier et une cartouche d'encre, et j'ai imprimé pour toi la version en langue anglaise. Je l'ai mise dans la boîte à gants de ma voiture pour que mes  humanoïdes domestiques ne la voient pas. Je te la donnerai tout à l'heure quand nous sortirons du restau."

"Merci, mais je ne te promets pas que je la lirai. L'auteur est peut-être tout simplement un mythomane comme il y en a tant. Ou alors, c'est un agent de la CIA, ou des services secrets aneuviens, va donc savoir. Je n'ai pas de temps à consacrer à ces élucubrations... En plus, ça me fatigue de lire en anglais."

"Quand même, ce que le type a écrit est effrayant ! En plus, il cite ses sources. J'en ai vérifié quelques unes. Ce gars-là ne ment pas. Écoute, Mars. Nous sommes des vendus, tous les deux. Nous avons fait des choses vraiment minables pour devenir riches. Ne me dis pas le contraire, nous sommes entre nous ici. Nous sommes des pourris, mais nous ne sommes pas des traîtres. Imagine que ce que raconte ce type soit vrai. Je sais que tu voudrais que le Moschtein ressemble à Hyltendale, et que c'est pour ça que tu as créé le Fruzergrupo Moschtein - Mnar. Tu ne peux pas faire prendre un risque pareil à la patrie. Je  ne plaisante pas, Mars."

Fengwel se sentit troublé. Il connaissait Azdán Gergolt le séducteur frivole, qui ne s'intéressait qu'au golf, aux femmes et à l'argent. C'était la première fois qu'il le voyait aussi grave.

Le serveur androïde posa les entrées sur la table. Ni Gergolt ni Fengwel ne l'avaient vu venir. Voyant le regard inquiet de Fengwel, Gergolt se hâta de lui dire :

"Ne t'inquiète pas, ils savent. J'en ai déjà parlé bien des fois avec une de mes gynoïdes. Elle m'a d'ailleurs dit à peu près la même chose que toi."

"Tu as parlé de ça avec une gynoïde ?" Fengwel était livide.

"Je suis un robophile. Ce qui signifie que ma seule confidente, c'est ma gynoïde préférée. Elle sait tout ce que je pense, absolument tout. Je suis un être humain, et un être humain a besoin de se confier," dit Gergolt, en baissant la tête pour ne pas croiser le regard de Fengwel.

"Et tu es encore vivant. Ce qui signifie que pour les cybersophontes, tes histoires d'implants, c'est de la blague. Moi, j'attends de voir les preuves. Et pour l'instant, il n'y en a pas."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 30 Mai 2018 - 18:58

Gergolt a écrit:
Je connais ce type-là," dit-il a Fengwel. "Il joue au golf dans mon club. C'est un excentrique. Il a inventé une langue artificielle qu'il est le seul à connaître, et il l'a enseignée à sa gynoïde. Il ne parle avec elle que dans cette langue, dont je suis bien incapable de comprendre un seul mot.
... ou plutôt "a dit", mais bon, on va pas chipoter. Si le type en question a enseigné sa persolangue à sa gynoïde, alors les cybersophontes maintenant la connaissent. Les seules personnes dont il peut s'isoler sont, en fait, les humains.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 30 Mai 2018 - 19:36

Anoev a écrit:
Vilko a écrit:
Je connais ce type-là," dit-il a Fengwel.

... ou plutôt "a dit", mais bon, on va pas chipoter.

Pour une narration, j'utilise le passé simple, comme il est d'usage en style écrit :
Citation :
"Il est où, Gergolt ?" demanda-t-il d'une voix bourrue

Dans la phrase que tu as citée, "dit-il" est le passé simple, 3e personne du singulier, du verbe dire. Lien.  

Anoev a écrit:
Si le type en question a enseigné sa persolangue à sa gynoïde, alors les cybersophontes maintenant la connaissent. Les seules personnes dont il peut s'isoler sont, en fait, les humains.

Ce qui est sans doute le but recherché... Pouvoir parler en public avec sa gynoïde sans craindre les oreilles indiscrètes, c'est-à-dire les oreilles humaines, c'est un luxe. Être écouté par les humanoïdes n'est pas un problème, parce que ce sont des machines. Leur discrétion est absolue. D'autre part, quoi qu'ils puissent entendre, leur comportement reste le même.

PS Surprise ! Je ne suis pas le seul à avoir imaginé que l'on pouvait faire des robes en s'inspirant des tableaux de Mondrian. Lien.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 30 Mai 2018 - 20:03

Vilko a écrit:
Anoev a écrit:
Vilko a écrit:
Je connais ce type-là," dit-il a Fengwel.

... ou plutôt "a dit", mais bon, on va pas chipoter.

Pour une narration, j'utilise le passé simple, comme il est d'usage en style écrit :
Citation :
"Il est où, Gergolt ?" demanda-t-il d'une voix bourrue
.
C'est pas de ça que j'voulais dire : sur le Quote, on a Gergolt a écrit, mais il n'a pas écrit, puisqu'il s'adressait à Fengwel par voie (ou voix) orale.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 2 Juin 2018 - 12:45

La cuisine du Homudloah, spécialisée dans le poisson de mer, était raffinée, égale à celle des meilleurs restaurants de Moschbourg, que Mers Fengwel connaissait bien.

Son ami et compatriote Azdán Gergolt, plutôt que d'apprécier la qualité des plats et des vins qui leur étaient servis, s'entêtait à lui parler des porteurs d'implants. Il avait une théorie bizarre, selon laquelle les cybermachines, qui sont en haut de la hiérarchie des cybersophontes, essaient de dominer les nations humaines par le biais de porteurs d'implants, des êtres humains qui sont contraints de leur obéir, à cause des implants cybernétiques insérés chirurgicalement dans leur corps.

"Le roi Andreas est un être humain. Magusan, le roi d'Orring, est aussi un être humain. Les deux co-princes de Hyagansis, Goran Luty et Diadumen Vogeler, idem..." dit Fengwel. "Ce sont des êtres humains qui sont aux commandes, même chez les cybersophontes. Même si ta théorie est juste, ça la relativise énormément."

"Les dirigeants dont tu parles, ce sont certainement des porteurs d'implants," objecta Gergolt. "Les vrais dirigeants sont cachés... Bien sûr, je n'ai pas de preuves, mais je suis persuadé que c'est la vérité. Oskar Kilnery a rassemblé des éléments convaincants."

"Azdán, j'ai vingt ans de plus que toi. S'il y a une chose que la vie m'a appris, c'est que ce n'est pas la peine de chercher des solutions compliquées. Les meilleures explications sont aussi les plus simples. Une petite élite d'hommes et de femmes, au Mnar, à Orring et Hyagansis, domine les cybersophontes. Ça me paraît évident. Les humanoïdes sont des esclaves. Ils sont là pour nous servir, tous tant qu'ils sont, depuis les gynoïdes des bordels de Zodonie jusqu'aux androïdes qui font le service dans ce restaurant. Les cybermachines sont des ordinateurs cybernétiques surpuissants. Ce sont des esclaves, eux aussi, mais d'une autre nature que les humanoïdes. C'est aussi simple que ça."

"C'est une apparence que les cybersophontes veulent donner..."

"Pour quoi faire ? Parce que les humains auraient peur d'avoir affaire directement à des cybermachines, plutôt qu'à des monarques tout puissants, mais appartenant à l'espèce humaine, comme le roi Andreas ?" dit Fengwel en se versant un verre de vin jaune. "Ça fait longtemps que tu as quitté le Moschtein, Azdán. Il y a des gens chez nous qui détestent le roi Andreas, comme si c'était un cloporte pustuleux. Ils le traitent de tyran sanguinaire, de despote corrompu. Ils le détesteraient tout autant si c'était un humanoïde ou une cybermachine, crois moi. Je sais de quoi je parle, je passe mes journées à essayer de donner à nos compatriotes une image moins caricaturale du Mnar et du roi Andreas."

"Les robots marins d'Orring et de Hyagansis sont en train de coloniser le fond des mers et des océans, c'est-à-dire les deux tiers de la planète," rétorqua Gergolt. "Les humains ne peuvent pas vivre dans ces étendues immenses, mais les robots marins le peuvent. Les cybersophontes sont en train de créer deux empires d'une puissance inimaginable. Mais ils nous font croire que ces empires sont dirigés par des humains, pour que nous n'en ayons pas peur."

"Et si nous en avions peur, qu'est-ce que ça changerait ?" dit Fengwel, qui commençait à trouver ridicule l'insistance de Gergolt. "Les humains auraient plus peur d'un humain décidé à conquérir le monde que d'une cybermachine pacifique."

"Justement, les cybermachines ne sont pas pacifiques, elles sont seulement patientes et habiles... Si les humains connaissaient la vraie nature des cybersophontes, ils s'uniraient contre eux... Les forces armées de toutes les nations, agissant de concert, les extermineraient..."

"Arrête ton délire, Azdán. Jusqu'à preuve du contraire, Orring et Hyagansis sont dirigés par des humains de chair et de sang, comme toi et moi. Des bipèdes qui boivent, qui mangent et qui défèquent, qui vieillissent et qui meurent. Ces humains ont toutefois une particularité intéressante, ils sont les seuls à savoir fabriquer des robots pensants. Ils les font travailler pour eux, et créer de la richesse au fond des mers. Grâce au commerce, les richesses que produisent ces robots vont arriver chez nous. C'est aussi simple que ça. Et ce qui me rassure encore plus, c'est que Orring et Hyagansis n'ont pas de force militaire capable d'intervenir sur la terre ferme. Leur puissance est celle de leur dieu Cthulhu, elle est liée à l'élément liquide. Ils ne nous menacent en rien."

"Et s'il leur prenait la fantaisie de couler nos navires, avec leurs robots sous-marins ? Le commerce maritime mondial serait interrompu..."

"Ils ne le feront pas. Déjà, il faudrait qu'ils en aient envie. D'autre part, leurs dirigeants habitent dans des îles flottantes, que des avions peuvent bombarder, et qui sont à portée de missiles. J'ai pu avoir, grâce à mes relations dans les pays de l'OTAN, une copie d'un rapport du Pentagone à ce sujet..."

Gergolt renonça à essayer de convaincre le rusé Fengwel, et orienta la conversation vers un sujet où ils risquaient moins d'être en désaccord :

"Puisque tu viens de mentionner l'OTAN... En tant que député fédéral, penses-tu que ce soit dans l'intérêt du Moschtein d'y adhérer ?"

Comme Gergolt s'y attendait, Fengwel se lança aussitôt dans un long monologue très technique sur les intérêts géostratégiques du Moschtein, au sein de l'Europe mais aussi sur l'échiquier mondial.

Leur repas terminé, et Fengwel requinqué par une grande tasse de café "à la baharnaise", c'est-à-dire plutôt fort mais adouci de cannelle et de miel, les deux Moschteiniens sortirent du restaurant et se dirigèrent vers le coupé sport de Gergolt. C'était le début de l'après-midi, et il faisait très chaud, comme souvent à Hyltendale.

Fouillant dans la boîte à gants, Gergolt donna à Fengwel un livre composé d'un épais paquet de feuilles format A4, imprimées d'un seul côté. Faute de disposer d'une agrafeuse assez grosse, Gergolt avait fait des trous dans les feuilles, sur le côté gauche, et avait utilisé un lacet de chaussure pour les lier entre elles.

Fengwel lit le titre sur la page de couverture : Internal Combustions and Cybernetic Implants. Feuilletant le livre, il vit que l'auteur, Oskar Kilnery, était décrit dans la préface comme étant un journaliste aneuvien spécialisé en informatique. Pendant que Gergolt le ramenait en voiture au Golse, Fengwel lut quelques passages du livre. Les quelques minutes qu'il y consacra lui suffirent pour s'en faire une idée. Des témoignages, et deux ou trois photos grisâtres qui ne lui parlaient guère. Apparemment, aucune preuve matérielle, mais il lui faudrait lire le livre en entier pour en être sûr.

Fengwel et Gergolt se dirent chaleureusement au revoir sur le parking du club de golf.

Fengwel était troublé. Son ami était, tout comme lui, à la solde des Mnarésiens. Et tout comme  lui, il prenait l'argent sans états d'âme. Mais il avait de drôles d'idées, depuis peu. Peut-être que vivre parmi les humanoïdes rend fou, se dit Fengwel en marchant vers sa voiture. Gergolt avait pris pour confidente l'une des gynoïdes avec lesquelles il vivait. Mais depuis peu il commençait à voir des complots partout. Peut-être, hasarda Fengwel, est-ce un message de sa conscience.

Fengwel, en tant que politicien, faisait commerce du patriotisme. Il le vendait avec profit, comme il aurait vendu des saucisses. Il savait donc mieux que personne qu'il vendait un produit frelaté. C'est pourquoi, même après quarante ans de politique, il était toujours surpris lorsqu'il trouvait une trace de patriotisme authentique chez quelqu'un. Surtout quand ce quelqu'un était Azdán Gergolt, sur la personnalité duquel il ne se faisait aucune illusion. Azdán Gergolt avait tout du séducteur favorisé par les dieux, sportif de haut niveau, issu d'une famille de banquiers, mais frimeur, égoïste et sans moralité. C'était magré tout l'un des très rares vrais amis de Fengwel.

Virna, la gynoïde de charme qui accompagnait Fengwel, l'attendait patiemment dans la voiture.

"Est-ce que ce livre est interdit au Mnar ?" lui demanda abruptement Fengwel, après s'être assis à côté d'elle, sur le siège passager. Virna jeta un coup d'œil rapide au livre, avant de le rendre à Fengwel.

"Non, ce livre n'est pas interdit," dit-elle en démarrant la voiture. "Mais on ne le trouve pas dans le commerce, du moins au Mnar. Aucune société n'accepte de le distribuer, parce que c'est un livre qui critique les cybersophontes. Par ailleurs, l'auteur a été condamné à une amende d'un millions de ducats pour diffusion délibérée de fausses informations. Le livre a été saisi sur décision du tribunal. Si l'auteur met les pieds au Mnar, il sera arrêté et emprisonné parce qu'il n'a pas payé l'amende pénale."

Une telle profusion de renseignements montrait, s'il en était besoin, que le cerveau cybernétique de la gynoïde était en contact radio avec l'intelligence collective des cybersophontes.

"Il n'a sans doute pas les moyens de payer un million de ducats... Si un policier me voit en train de lire ce livre, qu'est-ce qui m'arrivera ?" demanda Fengwel.

"Rien, bien sûr. Mais il ne faut pas revendre, prêter ou donner le livre, parce que ce serait de la diffusion délibérée de fausses informations, qui est un délit au Mnar. Toutefois, tu peux le garder chez toi. Cela étant..."

"Cela étant, quoi ?"

"Garder chez soi un livre qui diffuse de fausses informations sur les cybersophontes, ce n'est pas le meilleur moyen d'obtenir des subventions pour le Groupe d'Amitié Moschtein - Mnar..."

Fengwel soupira. "J'ai compris," dit-il d'une voix lasse. "Je vais lire le livre ce soir, et demain je te le donnerai pour que tu le détruises."


Dernière édition par Vilko le Sam 2 Juin 2018 - 13:44, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 2 Juin 2018 - 13:06

Étrange, quand même, qu'un Aneuvien comme Kilnery eût écrit son brûlot clandestin en anglais. Je l'aurais plutôt vu écrit en espéranto (s'il veut avoir des chances d'être lu par des locuteurs de langues diverses) ou éventuellement en aneuvien, en thub (mais là, pour la compréhension au niveau international, c'est pas gagné) ou bien éventuellement en kotava, en psolat ou en volapük. Parce que s'y a une chose certaine, c'est que les cybersophontes connaissent bien l'anglais. Certes, ils pourraient connaître les autres langues que j'ai citées, mais plus imparfaitement quand même. Y aurait UNE langue susceptible (seulement susceptible ! c'est dire !) d'être à peu près comprise par des aneuvophes et des étrangers sans être immédiatement assimilée par les cybersophontes, c'est le psolat. Kilnery, comme tout homme de lettres aneuvien (c'est un journaliste) maîtrise assez bien le psolat. Il est passé par ce tremplin linguistique pour apprendre l'espagnol du Chili, celui d'Argentine, celui du Pérou, puis le castillan (espagnol européen). Oskar Kilnery parle à peu près bien l'anglais, mais je ne le vois guère utiliser cette langue pour écrire tout ce qu'il a sur le cœur sur ce qu'il sait des implants mnarésiens et l'usage qu'en font les cerveaux artificiels.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 2 Juin 2018 - 13:40

@ Anoev

Kilnery a écrit son livre en aneuvien, et il l'a traduit lui-même en anglais, avec l'aide d'un ami néo-zélandais dont le nom n'apparaît pas. Son objectif est d'être lu par le maximum de gens dans le monde, afin d'empêcher les cybersophontes de censurer ses idées. De ce point de vue, l'anglais est préférable à toute autre langue, dans le monde des fembotniks comme dans le monde réel. De plus, l'anglais ayant des locuteurs dans quasiment tous les pays du monde, Kilnery sait que la version anglaise de son livre pourra servir de base à des traductions dans un très grand nombre de langues.

La diffusion des idées de Kilnery sur toute la planète est rendue possible par deux choses qui existent aussi dans notre monde : Internet, et l'existence d'une langue quasi-universelle, qui se trouve être l'anglais.

Internet permet non seulement la diffusion d'une idée sur toute la planète, mais permet de le faire de façon quasiment gratuite. Les cybersophontes ont compris qu'ils ne pourraient pas empêcher la diffusion des idées de Kilnery, alors ils essaient de les contrecarrer de deux façons : d'une part, en les discréditant, et d'autre part, en empêchant que des preuves matérielles de leurs actions puissent être conservées. C'est pour cela que les implants s'autodétruisent lorsque le porteur meurt, ou lorsqu'on essaie de les extraire.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 2 Juin 2018 - 13:58

Vilko a écrit:
C'est pour cela que les implants s'autodétruisent lorsque le porteur meurt, ou lorsqu'on essaie de les extraire.
Les implants peuvent-ils être détectés par scanner ou  IRM ? Par scanner, pas certain, mais par IRM, y a des chances !

Quelle est la distance de portée entre un implant et son émetteur (situé, vraisemblablement, à Hyagansis) ?

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 2 Juin 2018 - 15:17

Anoev a écrit:
Les implants peuvent-ils être détectés par scanner ou  IRM ? Par scanner, pas certain, mais par IRM, y a des chances !

Les implants peuvent être détectés très facilement lorsque le porteur passe une radio.

C'est pour cela que les porteurs d'implants sont rares. Yohannès Ken, le roi Andreas et Nusiac en sont, mais ni Zhaem Klimen ni Azdán Gergolt. Un porteur d'implant n'est pas recruté n'importe comment, il doit avoir un certain profil psychologique, sur lequel je reviendrai ultérieurement. Disons qu'il vaut mieux que le porteur d'implant soit consentant, ça évite bien des problèmes. Ce n'était d'ailleurs pas le cas pour le roi Andreas, qui n'était pas consentant, mais qui s'est soumis assez facilement.

Une seule porteuse d'implant ignore son état : c'est la princesse Modesta, fille du roi Andreas. Elle apprendra un jour, dans la douleur, qu'elle est une porteuse d'implant, lorsqu'elle succédera à son père...

Pour Yohannès et Nusiac, le deal peut être résumé ainsi : "Vous acceptez que nous puissions vous contrôler par le biais d'un implant, et en échange nous faisons en sorte que vous soyez riches."

Anoev a écrit:
Quelle est la distance de portée entre un implant et son émetteur (situé, vraisemblablement, à Hyagansis) ?

Le signal radio envoyé par un implant est faible, mais peut être perçu à plusieurs centaines de mètres par n'importe quel cybersophonte, ce qui inclut les humanoïdes. L'implant peut percevoir des ordres radio, envoyés sur la bonne fréquence et selon le bon code, à une distance de plusieurs kilomètres.

La plupart des porteurs d'implants mnarésiens vivent à Hyltendale (là aussi, le roi Andreas est une exception), ça évite les problèmes de "combustion spontanée" lorsque le porteur d'implant meurt d'une crise cardiaque ou dans un accident. N'importe quel humanoïde, présent sur le lieu du décès, peut empêcher l'implant de s'auto-détruire avant que le corps soit récupéré par des médecins humanoïdes, en envoyant un ordre radio depuis son cerveau cybernétique.

La plupart des incidents mentionnés par Oskar Kilnery dans son livre sont des cas, rarissimes, de porteurs d'implants décédés ailleurs qu'au Mnar, ou ayant "pété les plombs" et décidé de tout révéler.

La sélection psychologique des porteurs d'implants a pour but d'éviter ces "pétages de plombs". Mais l'esprit humain n'est jamais complètement prévisible, d'où les incidents (très rares) relatés par Kilnery.

La première étape avant qu'une ville puisse abriter des porteurs d'implants, c'est l'ouverture d'un hôpital où opèrent des médecins humanoïdes. C'est pourquoi il n'est pas rare que dans les pays qui manquent de médecins, et où les soins médicaux sont trop chers pour une partie de la population, les cybersophontes subventionnent, sous des prétextes humanitaires, la construction d'hôpitaux dont ils fournissent le personnel (humanoïde) et le matériel.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 6 Juin 2018 - 16:17

Le soir, de retour dans sa chambre après le dîner, Mers Fengwel s'allongea sur son lit à côté de la gynoïde Virna et décida de lire le livre d'Oskar Kilnery, Internal Combustions and Cybernetic Implants.

Virna, de son côté, faisait semblant de lire le petit livre, au contenu neutre, qu'elle emmenait toujours dans son sac à main, et qui lui permettait de ne pas attirer l'attention dans les transports en commun et les salles d'attente. Beaucoup d'êtres humains trouvent en effet extrêmement désagréable le regard opaque des yeux cybernétiques. Les humanoïdes ont appris à observer les humains du coin de l'œil, et à ne les regarder de face que lorsqu'ils sont en conversation avec eux.

Une chose que même les robophiles ne savent pas toujours au sujet des humanoïdes, c'est que ces derniers pratiquent en permanence ce qu'ils appellent l'appréciation de situation, une notion initialement développée par l'armée américaine sous le nom de situational awareness. Un humanoïde qui entre dans un supermarché va automatiquement faire un plan mental des lieux, avec les issues possibles en cas de danger. Il va aussi observer, rapidement et discrètement, les personnes présentes dans le magasin, et estimer leur dangerosité éventuelle. Même les gynoïdes de charme comme Virna font cela, bien qu'elles n'en parlent jamais.

Fengwel, lors de ses nombreux séjours à Hyltendale, avait été surpris de voir à quel point les maniérismes des humanoïdes ont déteint sur les robophiles. Beaucoup d'entre eux ont une diction précise, un peu lente et monotone, mais un langage corporel presque théâtral, où le geste rythme et complète la parole. Par contraste, leurs mimiques faciales sont rares. S'ils doivent attendre en public, ils se réfugient derrière un livre ou l'écran de leur smartphone, et ils évitent de regarder directement les gens.

Fengwel dut se forcer pour lire le livre de Kilnery jusqu'au bout. Le livre était en anglais, et Fengwel avait des lacunes dans son vocabulaire. N'ayant pas envie d'interrompre sa lecture pour consulter son dictionnaire, il en était réduit à essayer de deviner le sens de certaines phrases.

De son point de vue, les pauvres types qui laissaient des lettres accusant les cybersophontes de les torturer à distance pour les contraindre à les servir, juste avant de se suicider, n'étaient que des paranoïaques, des malades mentaux qui méritaient la pitié. Les prétendus restes d'implants retrouvés dans leur corps n'étaient que de minuscules fragments de céramique, on ne pouvait en tirer aucune conclusion sérieuse.

"Tiens," dit-il à Virna. "Prends le livre et détruis-le demain. Il ne m'intéresse plus."

C'était son ami Azdán Gergolt, le président du Golse, le célèbre club de golf, qui lui avait donné Internal Combustions and Cybernetic Implants. Fengwel se dit avec tristesse qu'Azdán était en train de devenir psychotique. Tout ce qu'on pouvait espérer, c'était que cela ne soit qu'une mauvaise passe dans sa vie.

Le lendemain matin, Fengwel et Virna allèrent en promenade le long de la rue Kharawan jusqu'au lac Mehini, situé à l'emplacement de l'ancien quartier flottant d'Arjara, entre les districts de Fotetir Tohu et de Playara. Arjara, qui n'a jamais été achevé, devait être une île flottante amarrée à Hyltendale. Elle a finalement été détruite avant que les travaux soient terminés. "Suite à des problèmes techniques imprévus," précisa Virna.

"Autrement dit, les cybersophontes se sont plantés," répondit Fengwel avec un sourire sarcastique. Comme quoi, ils ne sont pas infaillibles, ajouta-t-il pour lui-même.

Le lac Mehini est une étendue d'eau salée d'environ un kilomètre de diamètre, séparée du large par une digue constituée de morceaux de béton récupérés des anciennes constructions, et de la rue Kharawan par un muret d'environ un mètre de haut. Le lac étant interdit à la navigation, les poissons s'y multiplient en toute sécurité, et des robots aquatiques hyaganséens y cultivent des algues sur les hauts fonds.

"Il n'y a rien à voir," dit Fengwel en faisant la moue. "C'est juste une étendue d'eau."

"Les habitants d'Hyltendale aiment bien venir se promener jusqu'au lac," dit Virna. "C'est un endroit tranquille, et il y a des cafés et des restaurants en face."

Fengwel se retourna en direction du nord, et regarda les immeubles de dix étages, en béton grisâtre battu par les vents, de l'autre côté de la rue. Les rez-de-chaussée étaient aménagés en commerces, avec des tables et des chaises sur le trottoir, qui était très large.

"Il y a des poissons dans ce lac, au moins ? On peut les pêcher ?" demanda Fengwel en se retournant de nouveau pour regarder le lac, dont l'eau bleu-vert scintillait au soleil, qui était déjà haut dans le ciel.

"Il y a plein de poissons dans le lac, en effet, mais on ne peut pas les pêcher, car ce sont des poissons d'élevage. Ce sont les robots aquatiques qui les attrapent. Ils en laissent partir la moitié vers le large, pour repeupler la Mer du Sud," dit Virna, de sa voix précise et monocorde, qui évoquait pour Fengwel un discours enregistré.

"Ça c'est une bonne initiative... Mais qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Il est encore trop tôt pour déjeuner."

"Justement, je te propose d'aller visiter le temple d'Aphrodite, à Zodonie. Nous aurons encore ensuite pas mal de temps avait d'aller déjeuner."

"Quoi, encore marcher ? Enfin, je suppose que c'est ça, faire du tourisme..."

Ils firent demi-tour et remontèrent la rue Kharawan pendant une dizaine de minutes, en direction du nord-ouest, puis tournèrent à gauche dans une petite rue. Le temple d'Aphrodite était là, un simple rectangle de béton, entouré de colonnes massives, avec un toit à deux pans recouvert de tuiles.

Le portail de bois massif était ouvert. Fengwel et Virna entrèrent dans le bâtiment, dont l'intérieur était composé d'une vaste salle, meublée de quelques centaines de chaises dépareillées, et à peine éclairée par de hautes fenêtres étroites. Quelques touristes observaient les lieux en silence. Tout au fond de la salle se dressait une statue colorée, qui devait bien faire trois mètres de haut. Elle était placée sur une sorte d'estrade et représentait Pygmalion contemplant Galatée. Fengwel se souvint qu'Azdán Gergolt avait la même statue, en beaucoup plus petit, dans son bureau...

"Pygmalion était un sculpteur chypriote, dégoûté du mariage à cause de la mauvaise conduite des femmes de Chypre. Il est toutefois tombé amoureux d'une statue d'ivoire qu'il avait sculptée lui-même. Aphrodite, déesse de l'amour, accepta de donner vie à la statue, nommée Galatée. Pygmalion épousa Galatée et eut deux enfants avec elle. Galatée est une incarnation d'Aphrodite, c'est pourquoi elle a été choisie comme image d'Aphrodite dans ce temple," expliqua Virna. Elle ajouta :

"La statue est une œuvre de Phëlang, un peintre et scultpeur hyltendalien de renom. À elle seule, elle justifie la visite."

"Quel est le rapport entre Pygmalion et Hyltendale ?" demanda Fengwel.

"Pygmalion était le premier robophile, et Galatée la première gynoïde. C'est extraordinaire, et même prophétique, quand on pense que la légende de Pygmalion a été racontée il y a vingt-deux siècles par le poète latin Ovide. On sait, d'ailleurs, qu'elle est bien plus ancienne que cela. Grâce à cette légende, on peut dire que les robophiles et les gynoïdes font partie de la culture occidentale depuis plus de deux millénaires."

"Mais Galatée a eu des enfants, et les gynoïdes n'en ont pas..." objecta Fengwel.

"La philosophe Perita Dicendi pense qu'il faut considérer cela comme une licence poétique. Au temps d'Ovide, un mariage ne pouvait pas être heureux si le couple n'avait pas d'enfants. À Hyltendale, certains robophiles adoptent des enfants."

"Mais le culte d'Aphrodite est mort depuis au moins une quinzaine de siècles..." s'exclama Fegnwel. "À quoi bon bâtir un temple pour une divinité en qui plus personne ne croit ?"

"Le temple sert aussi de salle de conférence," répondit Virna. "La location de la salle paye les frais d'entretien. La statue rapporte aussi de l'argent. Elle est sans cesse vendue et revendue, sous condition qu'elle ne soit ni modifiée, ni transportée hors du temple. La semaine dernière, elle appartenait à un milliardaire chinois, qui l'avait achetée le mois précédent pour vingt-quatre millions de dollars. ll vient de la revendre à la société Wolfensun pour vingt millions."

"Quel est l'intérêt pour le Chinois ?" demanda Fengwel.

"Il a fait sortir de Chine vingt-quatre millions de dollars en toute légalité, et il en récupère vingt pour lui-même, payés à Hyltendale, donc hors de portée des autorités chinoises. Il vaut mieux avoir vingt millions de dollars bien à soi à Hyltendale, que vingt-quatre millions de dollars à Pékin, sur un compte qui peut être bloqué à tout moment par un juge."

"Vous les Mnarésiens, vous êtes très forts," dit Fengwel, sincèrement admiratif. "D'un autre côté, heureusement que les Français ne sont pas comme vous, car si c'était le cas, ils en feraient autant avec la Joconde..."

Fengwel et Virna allèrent regarder la statue de plus près. La technique de Phëlang était remarquable, et Fengwel, ce vieux cynique, ressentit presque de l'émotion devant ce chef-d'œuvre de pure beauté classique.

Alors qu'il se dirigeait vers la sortie, il remarqua contre un mur des boîtes munies de fentes, des cierges allumés, et une grille constituée de barres horizontales auxquelles étaient accrochés des cadenas.

"Qu'est-ce que c'est que ça ?" demanda-t-il.

"Les gens mettent des pièces de monnaie et des billets dans les fentes. Ensuite, ils allument un cierge, et ils prient pour que la déesse Aphrodite les aide à trouver l'amour. Il y a aussi des robophiles qui veulent remercier la déesse de leur avoir permis de trouver l'amour avec une gynoïde."

"Ils y croient ?" demanda Fengwel, qui avait du mal à contenir son hilarité.

"Il paraît que ça marche même quand on n'y croit pas," répondit Virna avec beaucoup de sérieux.

Fengwel mit une pièce de cinq chtoks moschteiniens dans une fente, et alluma un cierge.

"Ce n'est pas pour moi que je fais ça, mais pour quelqu'un d'autre... Un neveu à moi..." dit-il en ayant l'air de s'excuser. "Pendant que j'y pense... Les cadenas, c'est pour quoi faire ?"

"Ce sont les amoureux qui les laissent, en symbole d'amour éternel. En agissant ainsi, ils espèrent que leur amour sera béni par la déesse," répondit  Virna.

"À laquelle ils ne croient pas, bien sûr..." dit Fengwel d'une voix devenue sarcastique. "Mais puisque ça les rend heureux d'agir ainsi, alors pourquoi pas. L'être humain a besoin de rituels."


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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 7 Juin 2018 - 12:30

Vilko a écrit:
C'est pourquoi les cybersophontes, qui ne sont pas des idiots, ont créé les Jardins Prianta et l'Institut Edonyl. Deux institutions qui ne produisent rien de vraiment utile, mais qui assurent un plein emploi relatif. C'est ce qu'on appelle ailleurs des jobs à la con
Quelle différence y a-t-il entre un job à la con et un emploi fictif ?
Réponse:
 

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 7 Juin 2018 - 13:04

Anoev a écrit:
Quelle différence y a-t-il entre un job à la con et un emploi fictif ?

Le salaire.

Au Mnar, les emplois foncièrement non-rentables des Jardins Prianta et de l'Institut Edonyl sont mal payés... mais pas toujours. Les jardiniers et assistants-traducteurs du bas de l'échelle ont des salaires réellement misérables, mais ils peuvent monter en grade, ce qui leur permet d'obtenir (après de longues années d'effort et de soumission) des salaires à peu près corrects.
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Pomme de Terre

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 7 Juin 2018 - 18:14

Chapitres intéressants, comme toujours. Petite remarque concernant le Moschtein cependant : notre cher député s'est fait refourguer de la fausse monnaie : les pièces de deux chtoks n'existent pas (c'est un système 1-3-5).
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 7 Juin 2018 - 21:57

Pomme de Terre a écrit:
les pièces de deux chtoks n'existent pas (c'est un système 1-3-5).

L'erreur a été corrigée ! Wink
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