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 Les fembotniks

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 23 Mar 2018 - 9:08

Anoev a écrit:
Eh ben, pour une capitale, c'est pas réjouissant !

Difficile de s'attendre à autre chose, dans un pays soumis à embargo et qui est en train de se relever d'une guerre civile... Sans les millions d'emplois, peu utiles et non rentables, mais bien réels, des Jardins Prianta et de l'Institut Edonyl, ce serait bien pire. Une partie de la richesse  créée par les cybersophontes sert à créer des emplois factices et mal payés, mais qui permettent à des millions de Mnarésiens de vivre dans la dignité.

L'Institut Edonyl a une autre utilité concrète : comme il traduit chaque année plusieurs centaines de milliers de livres et de revues étrangères, qui sont mis  gratuitement à la disposition du public sur Internet, il permet à la langue mnarruc de se perfectionner, car les traducteurs sont souvent obligés de créer des mots nouveaux, ou d'adapter en mnarruc des mots étrangers. C'est ainsi que le mnarruc est devenu une langue encyclopédique, à l'égal (au moins sur le plan technique) des grandes langues internationales.  

Anoev a écrit:
Quelle est la gare la plus belle du Mnar ? Hyltendale ? Ulthar ? Une autre gare à Sarnath (Sarnath-Sud ne l'étant visiblement pas) ?

C'est difficile à dire, la concurrence est rude, mais la gare d'Hyltendale, de style Art Déco, est considérée comme le plus beau bâtiment de la ville. Mais là, il faut avouer que ce n'est pas très difficile, le cube de béton étant la norme architecturale à Hyltendale.

Anoev a écrit:
Combien de lignes partent-elles d'Ulthar ? Y a d'jà la ligne du sud, qui vient d'Hyltendale, et celle du Nord-Ouest, qui oblique vers Sarnath-Sud. Comme je n'ai pas le plan du Mnar dans la tête, je m'demande où se trouve Celeqbaís. De même que les gares-frontières, avec la Cathurie et la Baharna.

Quatre lignes principales :

Au sud vers Hyltendale.
Au sud-ouest vers Khem, et, au-delà, le long de la côte, vers la Cathurie.
Au nord-ouest vers Sarnath.
Au nord-est vers Pnakot, où la ligne se dédouble pour aller vers Inquanok sur la côte est, et Céléphaïs à la pointe sud-est du pays.

Baharna est une île, située au sud-est d'Hyltendale.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 23 Mar 2018 - 10:34

Je suppose qu'au sud (plus ou moins proche) d'Ulthar, y doit y avoir ue bifur sur laquelle se branche une ligne traversant la Skaj, laquelle ligne doit continuer en rive droite afin d'atteindre Parg, et peut-être de continuer en tournant à droite, le long de la côte sud, en continuant sur le rivage. Ainsi, les Hyltendaliens, plutôt que de faire le détour par cette bifur (voir détournant par Ulthar), n'ont qu'à prendre le ferry jusqu'à Parg et y attraper le train en direction de l'Ouest. Ligne électrifiée, comme tout ce qui se fait de ferroviaire au Mnar ; mais les trains vont jusqu'où ?


Ulthar, ça doit être un peu comme le centre ferroviaire du pays. Combien y a-t-il de gares de grandes lignes ? Au pif, j'dirais trois. Une gare de passage, y a des chances, à moins que le train de Perrine et de Zhæm rebrousse pour repartir, un peu comme ce que fit le Mistral, pendant 30 ans environ à Marseille St-Charles, pour aller de la vallée du Rhône à la Côte d'Azur, ou vice-versa ; ou bien le Noblix à Nakol, en venaznt de Sfaaraies pour aller à Nælvyn, ou vice-versa, là aussi.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 23 Mar 2018 - 11:20

Anoev a écrit:
Je suppose qu'au sud (plus ou moins proche) d'Ulthar, y doit y avoir ue bifur sur laquelle se branche une ligne traversant la Skaj, laquelle ligne doit continuer en rive droite afin d'atteindre Parg, et peut-être de continuer en tournant à droite, le long de la côte sud, en continuant sur le rivage. Ainsi, les Hyltendaliens, plutôt que de faire le détour par cette bifur (voir détournant par Ulthar), n'ont qu'à prendre le ferry jusqu'à Parg et y attraper le train en direction de l'Ouest. Ligne électrifiée, comme tout ce qui se fait de ferroviaire au Mnar ; mais les trains vont jusqu'où ?

Il n'y a pas de bifurcation. Il faut se souvenir qu'à part Hyltendale et Céléphaïs, et dans une certaine mesure Sarnath, le Mnar, c'est un pays du Tiers-Monde. Les infrastructures y sont peu développées. Pour aller en train d'Ulthar à Parg, il faut aller jusqu'à Hyltendale et ensuite prendre le ferry. Il y a toutefois une gare à Parg, et une ligne de train qui suit la côte jusqu'à Khem.

La ville de Khem est une capitale régionale, reliée par voie ferrée à Parg (vers l'est), Ulthar (au nord-est), et à la Cathurie (vers l'ouest, en suivant la côte sur plusieurs centaines de kilomètres).

Précisons qu'Ulthar compte environ 300 000 habitants, Hyltendale un million et demi, et Parg environ 20 000.

Parg fait partie de l'Ethel Dylan, la province dont Hyltendale est la capitale. Sa population est surtout composée de robophiles mnarésiens. Les étrangers n'ont pas le droit d'y habiter, car un décret royal n'autorise les étrangers à s'installer que dans deux villes mnarésiennes, Hyltendale et Céléphaïs, avec de nombreuses dérogations à Sarnath, notamment pour les diplomates.

Mais comme Parg fait malgré tout partie de l'Ethel Dylan, les humanoïdes ont le droit d'y résider. C'est ainsi que la ville, ancien village de pêcheurs et de maraîchers, a perdu la plus grande partie de sa population initiale, remplacée par des robophiles mnarésiens, presque tous rentiers ou retraités. Comme à Hyltendale, ce renouvellement démographique a entraîné la disparition du pittoresque patois local.

La gare de Parg est située à l'emplacement de l'ancien Marché aux Esclaves, mentionné dans les Manuscrits Pnakotiques. Une vaste fresque murale à l'intérieur de la gare rappelle ce passé légendaire.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 23 Mar 2018 - 12:54

Vilko a écrit:
... Le Mnar, c'est un pays du Tiers-Monde.
Ça n'empêche pas les chemins de fer d'avoir une assez bonne "santé technique" :
Vilko a écrit:
Le train roulait très vite, et Zhaem avait à peine le temps de regarder le paysage.
D'après les reportages que j'connais plus ou moins sur les Chf du tiers-monde, c'est plutôt des trains à la fois inconfortables et lents : dont la vitesse atteint péniblement (quand ils l'atteignent, c'est-à-dire : plutôt en pointe), la vitesse de 70 km/h*. Ainsi est souvent le tribut, par manque de moyens, de chemins de fer d'Afrique (sauf au nord et au sud), d'Asie du sud (Inde y compris), d'Amérique du sud (sauf peut-être Brésil, et encore... les lignes importantes seulement). Les lignes d'Europe centrale, à l'époque du Socialisme Glorieux, n'étaient pas non plus des lignes où les trains allaient vite ; mais elles étaient bien entretenues, c'est plutôt le matériel qui était (en général) d'une technologie un peu surannée (y avait encore des locos à vapeur dans le nord de la RDA jusque dans le milieu des années '80).









*En france, on y vient ! notamment sur certaines lignes du Massif Central.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 24 Mar 2018 - 16:19

L'hôtel Poderres était situé à une centaine de mètres de l'arrêt de bus, à Vakwiya, une ville de la banlieue de Sarnath. C'était un grand immeuble blanc, avec des fenêtres carrées sans volets et une grande enseigne rouge et bleue au-dessus de la porte. Le rez-de-chaussée était entièrement vitré.

Tirant derrière eux leurs valises à roulettes, Zhaem, Perrine, son fils Népomouk, le petit androïde Hugo et la gynoïde Isane entrèrent dans le hall de l'hôtel, vide à cette heure de la journée. Ils remarquèrent le style moderne et fonctionnel, la propreté impeccable.

Le réceptionniste était un homme grand et mince, aux cheveux gris. Il était vêtu d'un costume sombre avec cravate, et se tenait debout derrière le comptoir. Perrine s'adressa directement à lui :

"Bonjour Monsieur, je m'appelle Perrine Vegadaan. J'ai retenu deux chambres."

Le réceptionniste vérifia sur son ordinateur, et donna à Perrine, Zhaem et Isane des formulaires à remplir :

"Veuillez remplir ces formulaires, s'il vous plaît," leur dit-il. "La police les demande chaque fois qu'elle vient contrôler l'hôtel."

Zhaem jeta un coup d'œil sur le formulaire que le réceptionniste lui avait donné. Nom, prénom, date et lieu de naissance, nationalité, profession, numéro de téléphone, résidence habituelle... Des informations banales.

"Monsieur, je suis un robot humanoïde" dit doucement Isane.

"Je le vois bien," dit le réceptionniste, d'une voix irritée. "Remplissez le formulaire quand même."

"Et Hugo ?" demanda Perrine, en désignant le petit androïde.

"Les enfants n'ont pas à remplir de formulaire," répondit le réceptionniste d'un ton sec.

"Comme vous voulez..." dit Perrine, en réprimant un gloussement.

La gynoïde Isane n'avait pas de nom de famille. Elle écrivit ROBOT à la place, car c'était ce qu'elle était. Elle laissa en blanc la case dans laquelle elle aurait dû indiquer sa date de naissance. Comme profession, elle écrivit  yebirul (servante).

Après avoir collecté les trois formulaires, le réceptionniste demanda à voir les papiers d'identité de Perrine, Zhaem et Isane. Perrine montra sa carte d'identité, et Zhaem son passeport.

"C'est écrit en quelle langue ?" demanda le réceptionniste en louchant sur le passeport de Zhaem.

"En aneuvien."

Le réceptionniste ne répondit pas, et, voyant son regard vide, Zhaem se dit qu'il n'avait sans doute jamais entendu parler de l'Aneuf et de la langue aneuvienne.

"Madame Robot, avez-vous une carte d'identité ?" demanda le réceptionniste à Isane, tout en lisant le formulaire qu'elle venait de remplir.

"Non Monsieur. Je suis un robot, et les robots n'ont pas de papiers d'identité," répondit Isane.

"À part vos yeux, vous ressemblez à une femme, pour moi," dit le réceptionniste. "Et vos yeux sont peut-être des prothèses... On ne me la fait pas, à moi. Pouvez-vous prouver que vous êtes bien un robot ?"

"Oui... Regardez à l'intérieur de ma bouche... Je n'ai pas de langue, vous voyez ? Mais vous entendez quand même ma voix... C'est parce qu'elle provient d'un petit haut-parleur inséré dans mon palais... Vous voyez, je garde la bouche grande ouverte, je n'ai pas de langue, et je parle quand même..."

Isane s'était penchée vers le réceptionniste, afin qu'il puisse examiner l'intérieur de sa bouche, mais l'homme détourna le regard. "Je vous crois" dit-il en faisant une grimace dégoûtée. "Je vais vous donner les clés de vos chambres. Numéros 232 et 234."

Plusieurs personnes étaient entrées dans le hall et regardaient la scène en ricanant, ce qui ne plut pas du tout au réceptionniste, encore secoué d'avoir parlé avec quelqu'un qui n'était pas un être humain. Zhaem se sentit heureux de n'avoir qu'une seule nuit à passer à l'hôtel.

Les chambres numéro 232 et 234 étaient situées au deuxième étage. Perrine, Hugo et Népomouk prirent la chambre 232, qui avait deux lits, pendant que Zhaem et Isane s'installaient dans l'autre chambre.

Après avoir déposé leurs affaires, ils décidèrent de faire un tour en ville, bien que Vakwiya, petite ville de banlieue pauvre, n'ait absolument rien de touristique. Ce n'était qu'une suite de rues composées de petits immeubles aux murs tagués, et de quelques commerces dont la moitié étaient fermés. Les rares passants marchaient la tête basse, en se dépêchant, sauf des groupes de jeunes gens qui parlaient fort et suivaient avec insolence les femmes du regard.

Le centre ville de Vakwiya était à quelques minutes à pied de l'hôtel. Zhaem et Perrine décidèrent de dîner dans un petit restaurant familial qu'ils avaient repéré. Plutôt que d'expliquer au patron, un homme âgé qui faisait lui-même le service, que Hugo et Isane étaient des robots, Zhaem commanda pour eux une carafe d'eau et deux assiettes de haricots, et des menus plus complets pour lui-même, Perrine et Népomouk.

Pendant le repas, Zhaem échangea discrètement son assiette avec celle d'Isane, et celle de Népomouk avec celle d'Hugo, afin que le patron ait l'impression que tout le monde avait mangé. À Hyltendale, les restaurateurs servent aux humanoïdes des repas factices bon marché, mais cet usage est inconnu dans le reste du Mnar, où les humanoïdes sont rares. À Vakwiya, Zhaem se sentait doublement étranger, et il voulait à tout prix éviter de se faire remarquer.

La nourriture était d'ailleurs de qualité très moyenne, et à la table voisine se trouvaient quatre jeunes hommes grands et costauds, bruyants même pour des Mnarésiens. Lorsqu'ils partirent, Zhaem remarqua qu'ils n'avaient pas payé leur repas. Le visage triste du patron confirma ses suspicions. Les quatre jeunes gens étaient des voyous du quartier, qui mangeaient gratuitement sous la menace implicite de tout casser dans l'établissement. C'est ainsi que dans les quartiers où même la police n'ose plus entrer, les commerces finissent par fermer.

De retour à l'hôtel, Zhaem demanda à Perrine :

"Ton assemblée clanique de demain, elle aura lieu où, exactement ?"

"Dans un restaurant avec un grand jardin, au bord de la rivière. Vakwiya a bien changé, tu sais. Dans mon enfance, c'était encore presque la campagne."


Dernière édition par Vilko le Lun 26 Mar 2018 - 13:08, édité 2 fois
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 24 Mar 2018 - 20:46

J'aurais pensé que les robots auraient un papier exprimant leur identité de robot, avec, en guise de date de naissance, la date de sortie d'atelier de fabrication, et ce, aussi bien pour Hugo* que pour Isane. Les cartes pourraient être scannées par le réceptionniste.


Ce que j'ai un peu de mal à comprendre, c'est l'espèce d'hostilité à peine feutrée du réceptionniste envers ceux-ci. Quel en est le motif ? Une hostilité envers les cybersophontes, qui les dirigent, en fait ? C'est à mon avis, le seul motif plausible.




*Hugo n'est pas un enfant (comme Nepomouk), c'est un robot, au même titre qu'Isane. Son entité, c'est une entité-machine, avec le même type de relation avec les cybersophontes que les robots "adultes". Eneas Tondd s'en est clairement rendu compte Moyae & Xenopha étaient de vraies machines, y compris cette dernière, malgré son apparence enfantine : ce n'est qu'un apparence. Pour les cybersophontes, c'est une machine avec un numéro de série. Moyae et Xenopha ne sont que des appellations à l'adresse de la clientèle humaine, Isane et Hugo itou.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 24 Mar 2018 - 23:58

Anoev a écrit:
J'aurais pensé que les robots auraient un papier exprimant leur identité de robot, avec, en guise de date de naissance, la date de sortie d'atelier de fabrication, et ce, aussi bien pour Hugo* que pour Isane. Les cartes pourraient être scannées par le réceptionniste.

Les robots humanoïdes ont mieux que des documents d'identité : ils ont la parole ! Chaque robot humanoïde connaît son numéro de série et sa date de sortie d'usine, et doit les donner aux autorités légales qui les lui demandent.

De même, pour connaître le numéro de série de mon ordinateur Apple, je dois le lui demander... Non pas oralement, mais en cliquant sur le symbole Apple en haut à gauche de l'écran, et ensuite sur l'onglet "A propos de ce Mac".

À l'époque des scanneurs, des traitements de texte et des imprimantes, un papier ne prouve rien.

Anoev a écrit:
Ce que j'ai un peu de mal à comprendre, c'est l'espèce d'hostilité à peine feutrée du réceptionniste envers ceux-ci. Quel en est le motif ? Une hostilité envers les cybersophontes, qui les dirigent, en fait ? C'est à mon avis, le seul motif plausible.

Le réceptionniste a rarement l'occasion de parler à des humanoïdes. Les yeux cybernétiques des humanoïdes sont entièrement opaques. Cela suffit pour leur donner une apparence inquiétante. Par ailleurs, pour le réceptionniste, les humanoïdes sont des créatures qui ressemblent à des humains, qui parlent comme des humains, mais qui ne sont pas humaines. Pour un Mnarésien, si elles n'ont pas d'âme humaine, c'est qu'elles sont démoniaques.


Si tu étais réceptionniste dans un hôtel et si tu la voyais arriver comme cliente, quelle serait ta réaction spontanée ? Ne serais-tu pas un peu mal à l'aise ? Le réceptionniste l'est encore plus, car il n'a qu'une idée extrêmement floue du fonctionnement d'un robot humanoïde. D'autant plus qu'habitant dans une banlieue pauvre de Sarnath, il ne voit jamais d'étrangers ni d'humanoïdes, sauf à la télé.

Imagine-toi à la place du réceptionniste : il voit arriver cinq personnes. Dont un homme qui, vu son accent et son passeport, est un étranger venu d'un pays dont il ne sait rien. L'étranger est accompagné par une créature non-humaine (Isane), mais ressemblant à un être humain. Parmi les cinq, une femme (Perrine) est visiblement mnarésienne, mais elle est avec deux enfants, dont l'un n'est pas humain... Le réceptionniste ne peut s'empêcher de se demander si l'enfant non-humain ne serait pas le résultat d'un accouplement blasphématoire entre la femme et une créature non-humaine...

Bien sûr, il a lu que les humains et les robots ne peuvent pas avoir d'enfants ensemble. Mais enfin, il est là devant lui, le petit hybride, il le voit de ses propres yeux...

Anoev a écrit:
Hugo n'est pas un enfant (comme Nepomouk), c'est un robot, au même titre qu'Isane. Son entité, c'est une entité-machine, avec le même type de relation avec les cybersophontes que les robots "adultes". Eneas Tondd s'en est clairement rendu compte Moyae & Xenopha étaient de vraies machines, y compris cette dernière, malgré son apparence enfantine : ce n'est qu'un apparence. Pour les cybersophontes, c'est une machine avec un numéro de série. Moyae et Xenopha ne sont que des appellations à l'adresse de la clientèle humaine, Isane et Hugo itou.

Exactement. Mais le réceptionniste ne le sait pas. Hugo ressemble à un enfant, donc il le considère comme un enfant.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 25 Mar 2018 - 10:11

Vilko a écrit:
Exactement. Mais le réceptionniste ne le sait pas. Hugo ressemble à un enfant, donc il le considère comme un enfant.
Même pour les yeux ?

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 25 Mar 2018 - 11:06

Anoev a écrit:
Vilko a écrit:
Exactement. Mais le réceptionniste ne le sait pas. Hugo ressemble à un enfant, donc il le considère comme un enfant.
Même pour les yeux ?

Pour le réceptionniste, Hugo est à la fois un enfant et un robot... Donc probablement un hybride d'humain et de robot. D'ailleurs, il est accompagné par une femme qui se conduit avec lui comme si elle était sa mère. Il n'en faudrait pas beaucoup pour que le réceptionniste pense que Perrine est réellement la mère d'Hugo.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 25 Mar 2018 - 13:15

Si Hugo a des yeux semblables à ceux de la photos que tu nous as fournie hier, y ne peut y avoir aucun doute : c'est un robot, et dans aucun cas, un humain. Je n'ai jamais vu d'humains avec des yeux pareils.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 25 Mar 2018 - 13:58

Anoev a écrit:
Si Hugo a des yeux semblables à ceux de la photos que tu nous as fournie hier, y ne peut y avoir aucun doute : c'est un robot, et dans aucun cas, un humain. Je n'ai jamais vu d'humains avec des yeux pareils.

Faisons un rapprochement : combien de gens enguirlandent leur ordinateur comme s'il s'agissait vraiment d'une personne ? Maintenant, si ce même ordi (très perfectionné) ressemble énormément à un être humain, le projection se fait mieux encore.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 25 Mar 2018 - 23:55

D'après les descriptions que j'en ai eues et d'après la photo ci d'ssus, j'ai l'impression que l'apparence des yeux d'Ugo rappellerait plutôt ceux de Spiderman, en remplaçant le bleu par du noir. Par contre, c'est vrai que si Perrine lui fait mettre des lunettes de soleil, là...

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 26 Mar 2018 - 11:21

Le lendemain matin, Zhaem, Perrine et Népomouk descendirent prendre leur petit-déjeuner dans la salle à manger de l'hôtel. Les clients se servaient eux-mêmes au buffet, et posaient sur leur plateau les boissons et aliments de leur choix. L'employée de service, une femme d'âge mur, à la forte corpulence, notait dans un cahier les noms des clients qui prenaient un petit-déjeuner, avant que le prix soit ajouté à leur facture. Lorsque Perrine passa devant elle, l'employée lui demanda :

"Votre autre fils ne vient pas déjeuner ?"

Perrine ne comprit pas immédiatement la question. "Hugo, vous voulez dire ? Ce n'est pas mon fils, c'est un robot. C'est le... c'est le camarade de jeu de mon fils, voilà ! Je l'ai pris en location pour que mon fils ne s'ennuie pas tout seul ! s'il n'est pas descendu avec nous ce matin, c'est parce que les robots ne mangent pas comme nous."

"Hugo, c'est mon grand frère" remarqua innocemment Népomouk.

L'employée ne put s'empêcher de lui demander : "Mais est-ce que sa maman est la même que la tienne ?"

"Oui, bien sûr," répondit l'enfant, devant sa mère atterrée. L'employée hocha la tête d'un air satisfait. Le jeune garçon venait de confirmer ses soupçons...

"Arrête de dire des bêtises !" dit rudement Perrine à Népomouk. "Prends ton plateau et va t'asseoir à la table là-bas !"

Même les adultes ont du mal à ne pas considérer les robots humanoïdes comme des personnes. Ils en tombent amoureux, ou ils les prennent comme confidents. C'était encore plus vrai pour Népomouk, qui trouvait en l'androïde Hugo à la fois un grand frère protecteur, un camarade de jeu, un copain et un précepteur.

Les relations de sa mère avec Hugo étaient toujours restées mystérieuses pour Népomouk. Perrine exerçait sur Hugo une autorité identique à celle qu'elle exerçait sur Népomouk. Ce dernier avait compris que c'était sa mère qui commandait, et que Hugo et lui étaient sur un pied d'égalité, comme s'ils étaient tous les deux des enfants. Népomouk avait appris ensuite que Hugo était un robot. Il avait intégré cette information, avec sa logique d'enfant, en se disant que Hugo était un enfant robot, et qu'il avait été adopté par Perrine. Ce qui lui permettait de continuer à croire que Hugo et lui étaient des frères.

Népomouk n'avait pas menti à l'employée. Perrine était sa mère naturelle, et, dans son esprit au moins, la mère adoptive de Hugo.

Comme Népomouk n'avait jamais connu son père, il se demandait parfois si lui-même n'était pas un enfant adopté, et il en ressentait de l'angoisse. Heureusement, Hugo était là pour le rassurer. Hugo ne le disait pas, mais il était évident pour Népomouk qu'ils étaient deux frères, indissolublement unis dans la vie, comme les jumeaux dans les bandes dessinées.

Hugo, pour Népomouk, c'était plus qu'une machine intelligente, c'était quelqu'un qui faisait partie de sa famille. C'était même l'être pensant dont il se sentait le plus proche. Il se sentait en effet plus proche de Hugo que de sa mère, la frivole et sulfureuse Perrine, dont il craignait les colères imprévisibles. Il n'avait en revanche rien à redouter de Hugo, qui ne perdait jamais son calme et était toujours rationnel.

Manipulatrice dans l'âme, même avec son fils, Perrine disait parfois à Népomouk : "Tu es un vilain garçon, maman ne t'aime plus !", ce qui le terrorisait. En même temps, elle était très laxiste dans l'éducation de son fils. Hugo, lui, savait être ferme, et en même temps d'un dévouement absolu, total, un dévouement de machine. Népomouk se sentait beaucoup plus en sécurité avec Hugo qu'avec sa mère.

Zhaem, qui ne manquait pas d'intuition psychologique, avait senti tout cela. Il avait aussi remarqué que, comme beaucoup d'enfants hyltendaliens, Népomouk avait adopté non seulement l'accent, mais aussi le comportement des humanoïdes. Tout comme Hugo, il était d'une politesse surannée, un peu rigide. Ses gestes ressemblaient à ceux d'un acteur de théâtre, comme ceux des humanoïdes, qui compensent par la gestuelle le manque d'inflexion de leur voix.

Perrine et Zhaem avaient choisi, en tant qu'adultes, de se mettre du côté des cybersophontes, et donc du côté du roi, dans l'échiquier politique mnarésien. Pour Népomouk, la question ne se posait même pas. Il était tout simplement impensable pour lui de ne pas être du même bord que Hugo.

Lorsque Zhaem, Perrine et Népomouk se furent assis à une table et commencèrent à prendre leur petit-déjeuner, Perrine laissa éclater sa colère contre Népomouk. parce qu'il avait dit à l'employée que Perrine était à la fois sa mère et celle de Hugo.

"Petit imbécile ! Tu me fais passer pour qui ?" dit-elle d'une voix sifflante. "Je ne suis pas la mère de Hugo, je suis sa patronne ! Tu es bête, mais qu'est-ce que tu es bête ! Regarde-moi quand je te parle ! Lève les yeux quand ta mère te parle ! Oh... Je ne sais pas ce qui me retient..."

Népomouk se mit à pleurer. Il se leva de table en criant : "Je retourne dans ma chambre, avec Hugo !" Et il courut vers l'escalier, en tenant à la main le petit pain chocolaté qu'il avait commencé à manger.

"Qu'il aille donc pleurer sur l'épaule de Hugo... Ça lui apprendra à me faire honte !" dit Perrine.

Zhaem était gêné et ne savait que dire. Il était prévu que Hugo et Isane restent à l'hôtel pour garder les valises, pendant que Perrine, Zhaem et Népomouk iraient à l'assemblée clanique. Ensuite, ils prendraient tous le train de nuit pour rentrer à Hyltendale. Il aurait été plus commode d'attendre le lendemain matin pour prendre le train, puisque de toute façon il fallait payer une deuxième journée d'hôtel, mais Zhaem devait prendre son service au restaurant, à Hyltendale, le lendemain midi. Il était donc nécessaire de voyager de nuit, en voiture-couchettes.

Zhaem n'avait plus faim, mais il se força à boire son thé. Une pensée lui taraudait l'esprit. Que deviendrait Népomouk s'il devait se passer de la présence de Hugo ? Népomouk était un robophile, mais il n'avait pas choisi de l'être. Zhaem avait lu qu'il était fréquent que des robophiles, privés de leur humanoïde domestique, dépriment ou se suicident. Zhaem était persuadé que Népomouk souffrirait au moins étant d'être privé de la présence de Hugo que de perdre sa mère.

"Qu'as-tu prévu pour Népomouk lorsqu'il sera grand ?" demanda Zhaem à Perrine.

"J'ai déjà tout prévu, tu penses bien. En tant qu'enfant de robophile, Népomouk est prioritaire pour être embauché aux Jardins Prianta ou à l'Institut Edonyl, dès qu'il aura seize ans. À moins qu'il ne décide de poursuivre ses études à l'université. Ça dépendra de ses aptitudes et de ses goûts. J'aimerais bien qu'il étudie. Dans mon clan, ils savent tous à peine lire. Ça leur rabattrait leur caquet, à tous ces crétins, que mon fils soit diplômé de l'université. D'une autre côté, les études coûtent cher. S'il devient jardinier chez Prianta, ce sera aussi bien, moi j'aurai fait mon devoir de mère."

"Certes. Cela étant, quel est le plan pour la journée ?"

"Cette année, l'assemblée clanique se tient au restaurant le Héron Gris, au bord de la rivière. En bus, c'est à dix minutes d'ici. Dès que j'aurai bu mon thé, on fait les bagages, mais on les laisse dans les chambres, à la garde de Hugo et d'Isane. Ensuite, tous les trois, Népomouk, toi et moi, on prend le bus pour le Héron Gris. Il y aura entre cent et deux cent participants à l'assemblée, on risque donc de passer la matinée en salutations. Ensuite, apéritif, puis gueuleton. L'après-midi, certains vont boire comme des trous, et comme les beuveries ça risque toujours de mal tourner, les autres partiront discrètement. C'est ce qu'on fera, nous aussi. Tu vois, c'est pas compliqué, pour un rituel vieux de plusieurs milliers d'années."


Dernière édition par Vilko le Lun 26 Mar 2018 - 12:38, édité 1 fois
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Mardikhouran
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 26 Mar 2018 - 11:56

Vilko a écrit:
Et il courut vers l'escalier, en tenant à la main le petit pain chocolaté qu'il avait commencé à manger.
Et comment appelle-t-on cet article de pâtisserie en mnarruc ?

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 26 Mar 2018 - 11:58

Mardikhouran a écrit:
Vilko a écrit:
Et il courut vers l'escalier, en tenant à la main le petit pain chocolaté qu'il avait commencé à manger.
Et comment appelle-t-on cet article de pâtisserie en mnarruc ?

Sauf erreur de ma part, on appelle ça un "kope" (prononcez kopé) Laughing Laughing Laughing
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 26 Mar 2018 - 12:54

Mardikhouran a écrit:
Vilko a écrit:
Et il courut vers l'escalier, en tenant à la main le petit pain chocolaté qu'il avait commencé à manger.
Et comment appelle-t-on cet article de pâtisserie en mnarruc ?

Un tsokrol... C'est l'abréviation de l'anglais chocolate roll, adapté à la phonologie du mnarruc, qui ne connaît pas le son /ʃ/. Le mot et l'objet ont été popularisés d'abord à Céléphaïs et Hyltendale, sous l'influence américaine. Le chocolat (tshokolet, prononcé "tsokolett"), est au Mnar un produit d'importation, connu depuis le 19e siècle, mais qui n'est devenu vraiment accessible au Mnarésien moyen que depuis le dernier quart du 20e siècle.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 28 Mar 2018 - 12:44

Zhaem, Perrine et Népomouk arrivèrent au Héron Gris en milieu de matinée. Un membre du clan, posté à l'entrée, vérifia qu'ils étaient bien sur la liste des invités et qu'ils avaient payé d'avance leur repas.

Mefapek, le patriarche du clan Unsioga et son épouse accueillaient les arrivants. C'était un petit homme très âgé, au visage ridé sous un crâne chauve, qui avait atteint la position purement honorifique de patriarche par la double vertu de l'âge et de son bon caractère. On n'était plus à l'époque où un patriarche était à la fois dictateur de son clan, président de tribunal clanique, et chef de guerre. Sous le règne du roi Andreas, la monarchie s'est renforcée, et les patriarches ne sont plus chargés que d'organiser le banquet annuel du clan. D'après Perrine, Mefapek n'avait été élu par les autres chefs de famille que parce qu'il était le seul à ne jamais s'être fâché avec personne.

Au siècle précédent, les qualités indipensables pour être patriarche incluaient le courage physique, une certaine autorité naturelle, et la capacité d'être cruel lorsqu'il le fallait. Trois attributs dont, à première vue, Mefapek ne semblait que modérément pourvu.

"Ah, Perrine, quelle joie de te revoir... Je me souviens combien tu désespérais tes parents, pendant ta jeunesse... Maintenant tu t'es assagie, à ce que je vois. Et tu as réussi. Tu sièges au conseil municipal de la troisième ville du Mnar... C'est un honneur pour le clan des Unsioga. Et Népomouk, comme il a l'air vif et costaud ! Et ce jeune Monsieur.... ?"

"C'est mon partenaire, Zhaem Klimen. Il vient de l'Aneuf."

"L'Aneuf ? Je ne sais même pas où c'est... Hé hé hé... Dans notre monde moderne, tout le monde voyage, n'est-ce pas... On prend l'avion comme autrefois on enfilait une paire de bottes... Alors évidemment, les gens se rencontrent, et quand ils se rencontrent, hein, n'est-ce pas..."

"Vénérable Mefapek, Zhaem est le gérant d'un restaurant réputé à Hyltendale. Dans son pays, en Aneuf, il était ingénieur," dit Perrine de sa voix la plus sérieuse.

Zhaem n'était que le kaguzaf (partenaire) de Perrine, son chevalier servant en quelque sorte, chargé de jouer le rôle de fiancé dans les évènements auxquels Hugo, en tant qu'androïde n'a pas le droit de participer, comme les assemblées claniques et les cérémonies religieuses. Mais le vieux Mefapek ne semblait pas faire la différence entre un partenaire et un authentique fiancé, et Perrine se gardait bien de corriger son erreur.

"Perrine, il me semble que l'année dernière, je n'ai pas vu ce... jeune Zhaem... Tu étais avec quelqu'un d'autre, il me semble..."

"Hyltendale, ce n'est pas comme ici. Même les femmes font ce qu'elles veulent. Et, puis, ce n'est pas la peine d'insister sur le fait que Zhaem est plus jeune que moi. Est-ce que c'est de ma faute si je suis toujours désirable malgré les années ? C'est plutôt ma chance, non ?"

Zhaem décida qu'il était temps de mettre fin à la discussion :

"Je suis très honoré de vous rencontrer, Monsieur Mefapek. Je suis un admirateur du Mnar depuis mon adolescence, et le rêve de ma vie, c'est de devenir mnarésien. Perrine peut témoigner que je fais tous les efforts possibles pour m'intégrer dans ma nouvelle patrie."

"Eh bien tant mieux. Maintenant excusez-moi, jeune Zhaem, je vois que des invités viennent d'entrer..."

Perrine, Zhaem et Népomouk entrèrent dans la grande salle, vaste comme une salle de bal. Un espace avait été libéré au centre de la pièce, afin que les invités puissent prendre des apéritifs avant de commencer le repas, deux heures plus tard. Des jeunes gens et des jeunes filles, tous membres du clan Unsioga, faisaient le service. Les employés masculins et féminins du restaurant, reconnaissables à leur tablier blanc, ne feraient le service que pendant le repas.

Zhaem prit une coupe de saskadudl, une boisson vert clair légèrement alcoolisée, au goût à la fois effervescent et un peu piquant. Perrine préféra un verre de safrinet, un breuvage artisanal de couleur sombre, au goût âcre, mélange de café, d'alcool de betterave et d'eau gazeuse, parfumé avec des herbes. Presque chaque famille mnarésienne a sa recette favorite de safrinet. Zhaem évitait le safrinet, car on ne s'est jamais quel genre d'alcool est utilisé. Certains Mnarésiens font leur safrinet avec de l'alcool de bois, qui peut rendre aveugle ou causer la mort.

"Pour ma part, j'évite le safrinet depuis le scandale de Thalarion, l'an dernier," dit prudemment Zhaem. "Soixante personnes intoxiquées, dont onze qui sont mortes... Il faut être prudent avec ce genre de tord-boyau."

"Oh, moi, j'ai confiance dans mon clan. Les Unsioga sont des gens bien, pas comme les arriérés de Thalarion. Ici, je peux boire en toute sérénité. De toute façon, ceux qui ont peur de boire sont des lâches," répondit Perrine en lui faisant un clin d'œil.

Elle est incorrigible, se dit Zhaem. Elle a donc oublié cette fameuse soirée au Cercle Paropien, où une partie de poker avait dégénéré en beuverie, et la beuverie en orgie. C'est pendant cette orgie qu'avait été conçu le petit Népomouk. Perrine n'ayant plus que des souvenirs très flous de cette soirée, Népomouk ne saurait jamais qui était son père. "Ce soir-là, quelqu'un a dû mettre quelque chose dans mon verre, un produit chimique qui m'a rendue folle et m'a fait tout oublier après," disait Perrine. Ce qui, Zhaem devait l'admettre, était tout à fait possible.

Zhaem regarda les autres invités, dont la moitié étaient apparentés à Perrine, les autres étant leurs conjoints et conjointes. Chez les Mnarésiens, le sang polynésien prédomine dans le sud, avec, à Hyltendale et Céléphaïs, de nombreux ajouts venus de tous les pays du Pacifique. Mais dans la moitié nord du pays, comme par exemple à Sarnath, le sang Gnophkeh est encore bien présent. Il donne des hommes plutôt petits, trapus, à la peau pâle, bien que jamais franchement rose, sous leurs cheveux noirs ou bruns. Leurs yeux varient entre le marron foncé le jaune doré. Ils ont les épaules larges, des mains et des têtes énormes, disproportionnées par rapport à leur taille, et surtout ils sont affreusement poilus. Même les femmes. Du moins, elles l'étaient, jusqu'à ce que la modernité amène avec elle diverses techniques dépilatoires. Malheureusement, ces techniques sont chères, et au-dessus des moyens de la plupart des Mnarésiennes.

Le mnarruc est une langue gnophkeh. Ou plutôt, une langue dérivée de l'ancien pidgin utilisé pendant les Temps Légendaires par des Gnophkehs parlant des langues différentes, dont il ne reste rien. Les Gnophkehs n'avaient sans doute pas de mot pour se désigner eux-mêmes en tant que peuple, ils ne connaissaient que des clans et des tribus. Le nom même de Gnophkeh vient d'une onomatopée, g'nop-g'nop, qui a donné le verbe mnarruc moderne gnop, qui signifie s'empiffrer, et de keh, qui devait signifier être humain, mais qui en mnarruc moderne n'existe plus que sous la forme du préfixe ce, qui signifie celui qui, comme dans cecozi, vendeur, littéralement "celui qui vend". Un Gnophkeh, c'est donc un cannibale, quelqu'un qui s'empiffre de chair humaine.

Curieux mépris des Mnarésiens envers une population qui leur a donné la langue qu'ils parlent, l'essentiel de leur religion traditionnelle, et la moitié de leur ADN, se dit Zhaem. Ce préjugé vient, paraît-il, des prêtres lettrés qui ont rédigé les Manuscrits Pnakotiques, à une époque où les Mnarésiens devenus civilisés avaient honte d'être des descendants de sauvages hirsutes vêtus de peaux de bêtes et armés de massues.

Les lettrés mnarésiens ont eu le même comportement que les anciens Romains, qui prétendaient être les descendants de prestigieux guerriers troyens, plutôt que de paysans italiens pauvres et incultes. Le poète Virgile en fit un poème, appelé l'Énéïde, qui devint l'épopée nationale des Romains.

Dans la grande salle du Héron Gris, les descendants civilisés des cannibales discutaient tranquillement entre eux, tout en savourant des boissons raffinées. Népomouk était tout content de revoir ses cousins et cousines, et il était parti jouer avec eux sur la pelouse, entourée d'une clôture, qui descendait en pente douce vers la rivière.

Zhaem remarqua que les autres invités, pourtant très nombreux, les évitaient. Cela ne le surprenait pas. Perrine lui avait souvent dit qu'elle était mal vue par son propre clan, à cause de sa réputation de dévergondage et de ses malhonnêtetés passés.

"Tu vois la jeune femme en robe blanche, avec des cheveux très longs, là-bas, avec les deux enfants ? C'est ma fille, Viki. Son mari a disparu pendant les Évènements. Ou après, je ne sais plus."

"Pourquoi ne vient-elle pas te dire bonjour ? Elle a pourtant dû te reconnaître."

"Nous ne nous parlons plus depuis des années. Ce serait trop long d'expliquer pourquoi... De plus, son mari était du côté des rebelles, et moi je suis monarchiste. Pendant la guerre civile, nous n'étions pas dans le même camp. On aurait pu se tirer dessus. Mais une assemblée clanique, c'est un évènement sacré, où l'on met les vieilles rancunes de côté. Enfin, dans une certaine mesure. En temps normal, Viki ne supporte pas d'être dans la même pièce que moi. Elle est obligée de faire une exception pour l'assemblée clanique, une fois par an, même si ça lui coûte."

Zhaem et Perrine continuèrent à bavarder, d'abord debout dans la grande salle, puis assis sur un banc dans le jardin, en regardant Népomouk jouer avec les autres enfants. Heureusement, les inimitiés des adultes ne s'étendaient pas à leurs descendants.

À midi, Mefapek annonça le début du repas :

"Venez tous, les viandes sont prêtes, le personnel du restaurant va servir les vins ! Prenez place autour des tables !"

Zhaem, Perrine prirent place à une grande table de seize, avec des convives que Zhaem ne connaissait pas. Népomouk alla s'asseoir à une autre table, avec les autres enfants.

"L'inconvénient lorsqu'on est seize à table, c'est qu'il est difficile d'avoir une conversation générale," dit Zhaem à Perrine.

"Tant mieux. On parlera entre nous."

"La politesse européenne, en usage en Aneuf, veut que les conversations à table soient générales. On doit éviter autant que possible les conversations particulières," expliqua Zhaem.

"Mon pauvre Zhaem, tu vas vite te rendre compte qu'ici on n'est ni en Europe, ni en Aneuf."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 29 Mar 2018 - 10:40

Resté debout, Mefapek le patriarche vérifia du regard que tous les membres du clan Unsioga étaient assis autour des tables, et que les serveurs avaient amené un nombre suffisant de bouteilles de vin jaune, de vin rouge, et de diverses autres boissons. Puis il prit la parole :

"Selon les traditions du clan Unsioga, la première boisson d'un banquet sacré est un mélange de deux vins. Du Vin de Lune de l'Ethel Dylan, de couleur rubis, et du vin jaune de Baharna, dont la couleur est celle des cheveux de la déesse du soleil. Le Vin de Lune symbolise nos ancêtres au visage rougi par le froid lorsqu'il ont traversé le Plateau de Leng. Il est versé en premier, car ils furent les premiers occupants de la grande île de Thulan. Il symbolise aussi le peuple de Leng, qui a rejoint plus tardivement le royaume de Mnar, mais qui est lui aussi un peuple issu des vastitudes nordiques. Maintenant, hommes et femmes du clan Unsioga, versez le Vin de Lune dans le grand verre placé devant vous !"

Tout le monde s'exécuta en silence. Même les enfants, assis à des tables à part, et qui ne buvaient pas de vin, savaient qu'ils devaient se taire quand le patriarche parlait. Un bébé se mit à pleurer. Sa mère l'emmena immédiatement hors de la salle. Mefapek continuait de parler :

"Maintenant, versez le vin jaune. Sa couleur est celle du soleil, et il symbolise les peuples venus à travers la Mer du Sud, qui est illuminée par le soleil. Ce sont aussi nos ancêtres. Le processus n'est d'ailleurs pas terminé, car des hommes et des femmes, en petit nombre il est vrai, continuent de venir sur la grande île de Thulan, pour se joindre à notre peuple."

Zhaem comprit que le patriarche lui souhaitait indirectement la bienvenue dans le clan. Il en ressentit de la gratitude, et il comprit pourquoi Mefapek ne s'était jamais disputé avec personne.

Mefapek attendit que tout le monde ait versé le vin jaune dans son verre, puis il dit :

"L'union des deux vins représente les peuples de Thulan, dont nous les Mnarésiens sommes le principal. Maintenant, hommes et femmes du clan Unsioga, vous pouvez déguster ensemble les deux vins, réunis dans un seul verre, tandis que débute le repas."

Zhaem porta son verre à sa bouche. Le mélange était frais et agréable, avec un goût insolite, car même au Mnar il n'est pas d'usage de mélanger les vins, sauf dans une cérémonie sacrée et très ancienne, comme l'assemblée clanique.

Après les entrées, composées d'asperges en vinaigrette et de poireaux froids marinés dans de l'huile, les serveurs amenèrent le plat principal, constitué de chiens rôtis, servis tout entiers sur de grands plateaux de métal. Leur peau avait été enlevée, révélant la chair rose, et les crânes avaient été découpés et ôtés, entre la nuque et les orbites vides, mais il restait la cervelle, curieusement semblable à de la cervelle humaine. Des bols de flageolets chauds et des petits pains sucrés étaient servis en accompagnement.

"Ne fais pas cette tête-là," dit Perrine à Zhaem. "C'est un plat sacré !"

L'homme d'âge mûr, assez corpulent, assis à la gauche de Zhaem, précisa :

"Je vois que vous êtes étranger. Nous les Mnarésiens, nos ancêtres mangeaient du chien, jusqu'à ce que cette viande passe de mode, sous l'influence de ce qu'on appelle la civilisation moderne. C'est pourtant de la bonne viande. Pendant les Temps Légendaires, les clans Gnophkeh, dont nous sommes les héritiers, mangeaient la chair de leurs ennemis, au cours de cérémonies comme celle-ci. Comme nous ne sommes plus des sauvages, nous avons remplacé les ennemis vaincus par des chiens."

"Il s'agit donc d'un compromis... Vous ne mangez plus de viande humaine, mais vous mangez du chien, pour ne pas rompre totalement le lien avec les usages de vos ancêtres ?" demanda Zhaem.

"Exactement. Nous sommes devenus civilisés, mais nous ne sommes pas encore des dégénérés décadents comme les peuples des pays soi-disant développés."

"Eh bien, je suppose que je dois me considérer satisfait que la viande de chien ait remplacé la viande humaine pendant les repas sacrés," dit Zhaem d'une voix faible.

"Les Mnarésiens ne sont pas des exceptions parmi l'humanité, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent. Savez-vous que nos ancêtres Gnophkeh avaient cette coutume en commun avec nos ancêtres polynésiens, et avec de nombreux autres peuples, notamment en Afrique et en Amazonie ?" demanda l'homme, qui semblait connaître le sujet.

"Non, non, je ne le savais pas..." dit Zhaem.

Perrine, imitée par les autres femmes, prit à la main, en s'aidant de son couteau, des morceaux de cervelle, et les porta directement à sa bouche. Zhaem était stupéfait et horrifié.

"Ah, je vois que c'est la première fois que vous êtes invité à nos festivités..." dit le voisin de Zhaem. "Vous verrez, on finit pas aimer... Il y a encore quelques siècles, nos ancêtres mangeaient les muscles des ennemis prisonniers, pour s'approprier leur force, après les avoir tués au cours des fêtes claniques. Les femmes mangeaient la cervelle encore chaude, parce que c'est là que se trouve l'intelligence. C'est sans doute qu'elles en avaient besoin, ha ha ha. Voilà pourquoi, au Mnar, encore à notre époque, les femmes mangent la cervelle des chiens et laissent la viande aux hommes. Curieusement, certaines tribus d'Amazonie faisaient exactement la même chose, avant que les Blancs ne leur imposent les valeurs chrétiennes.*"

L'homme, mis en appétit par son propre discours, découpa un morceau de viande avec son couteau et sa fourchette, et le mit dans son assiette.

Zhaem en fit autant. Puis il goûta la viande. Elle était tout à fait mangeable, bien qu'un peu dure. Il la coupa en tout petits morceaux et versa dessus de généreuses cuillerées de sauce noire piquante, pour faciliter l'ingestion. Il avait l'impression de passer un examen. S'il avait refusé de manger la viande de chien, il était sûr que les autres convives auraient été offensés. Par ailleurs, même s'il se sentait mnarésien depuis qu'il s'était installé à Hyltendale, il était encore titulaire d'un passeport aneuvien. Les Aneuviens sont un peuple qui se flatte de respecter les coutumes des autres peuples. Zhaem se sentait obligé de protéger cette réputation.

Il leva la tête. Les autres convives, assis autour de la table, le regardaient du coin de l'œil avec des sourires amusés. Il se força à sourire.

Perrine se sentit moins mal à l'aise pendant le repas qu'elle ne l'avait craint. Visiblement, ayant vu Perrine, tous ceux qui, pour une raison ou une autre, se sentaient un peu isolés dans le clan, étaient venus s'installer à sa table, qui se trouvait être la plus éloignée de celle où Mefapek s'était assis avec les chefs des principales familles. Un lointain cousin s'était assis à la droite de Perrine. Ses attitudes maniérées et son célibat tardif faisaient jaser dans le clan. Il était d'ailleurs venu seul.

Zhaem était plongé dans une longue conversation sur l'anthropologie comparée avec son voisin de gauche, et Perrine échangeait avec son cousin les derniers potins concernant la famille royale.

Lorsqu'il ne resta plus sur la table que des carcasses, les serveurs vinrent les enlever, et amenèrent le dessert, constitué d'un assortiment de pâtisseries de couleurs vives, suivi de tasses de thé et de café. Zhaem, qui n'était pas sûr de bien digérer la viande de chien, prit une grande tasse de café noir. Il le trouva meilleur que celui qu'il servait dans son propre restaurant, et aussi bon que celui du Cercle Paropien.

Zhaem se dit que finalement, tout se passait plutôt bien. Le repas tirait à sa fin. Il allait pouvoir rentrer à l'hôtel avec Perrine, et prendre Isane dans ses bras, avant de prendre le train de nuit qui les ramènerait tous à Hyltendale.

Il sentit la tête de Perrine sur son épaule. Ce n'était pas prévu au programme.

"Il va falloir rentrer," dit Zhaem.

"Pas tout de suite" dit Perrine d'une voix rêveuse. "Népomouk est parti jouer dans le jardin avec ses cousins. On a bien le temps."

*Voir Stéphen Rostain, "Amazonie, les Douze Travaux des Civilisations Précolombiennes", éditons Belin, p. 279.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 31 Mar 2018 - 23:06

Perrine laissa longuement sa tête sur l'épaule de Zhaem, avec un plaisir évident. Zhaem se rappela qu'il était censé jouer son rôle de partenaire. Il aurait pu mettre son bras autour de la taille de Perrine, par exemple. Mais il n'en fit rien, car il se dit que si Népomouk rentrait inopinément du jardin, il pourrait être choqué en voyant sa mère dans une attitude équivoque. Népomouk n'avait que sa mère et l'androïde Hugo dans sa vie. Avoir ne serait-ce que l'impression que l'un des deux préférait quelqu'un d'autre aurait été une vraie souffrance pour lui.

Les autres convives discutaient tranquillement entre eux. Certains se levaient pour aller fumer dans le jardin, discuter ou prendre l'air. Les serveurs avaient renouvelé les boissons, et certains petits groupes buvaient avec application tout en riant et parlant fort. L'ambiance était sympathique et bon enfant.

Toutefois, quelques personnes partaient déjà. En arrivant, les gens avaient laissé leurs manteaux et leurs chapeaux sur des portants au fond de la vaste pièce. Zhaem vit un lointain cousin de Perrine, celui qui s'était assis à côté d'elle pendant le repas, prendre son manteau et sortir sans se retourner. Il n'était pas difficile de deviner pourquoi. À quarante ans, il était encore célibataire, et ses gestes maniérés faisaient sourire. Sans être exagérément suspicieux, les Mnarésiens trouvent bizarre qu'un homme adulte ne soit pas marié et père de famille. Au minimum, ils le soupçonneront d'égoïsme et de manque de civisme.

À Hyltendale, les robophiles parlent souvent d'avoir une "vie sociale" (vebesi jap), complément de la "vie sentimentale" (dinedda jap) et de la "vie sexuelle" (horuzh jap). Une gynoïde procure instantanément dinedda jap et horuzh jap, dès qu'elle vous prend dans ses bras. Pour vebesi jap, la vie sociale, c'est un peu plus compliqué.

L'assemblée clanique du clan Unsioga, à laquelle participait Zhaem, était un exemple d'évènement social. Zhaem avait été accueilli par le patriarche, et il avait discuté d'anthropologie comparée avec un inconnu. Perrine restait avec lui, en tant que présence affectueuse, pendant toute la durée de l'assemblée.

Zhaem aurait pu vivre l'équivalent de cette journée avec la gynoïde Isane. Il serait allé avec elle dans un restaurant, pour déjeuner dans un lieu aussi pittoresque que le Héron Gris, au milieu d'inconnus vivant des vies pas trop différentes de la sienne. Il aurait pu discuter avec Isane d'anthropologie comparée, le cerveau des gynoïdes étant connecté par radio à l'intelligence collective des cybermachines, dont l'érudition est sans limites. Le soir, chez lui, il aurait pu avoir une autre conversation, avec l'un des personnages incarnés par Isane lorsqu'elle couvre sa tête d'un masque-cagoule. Par exemple Barzaï le sage, ou Brad le journaliste-baroudeur. Car vebesi jap, cela veut dire fréquenter plusieurs personnes, même si ce ne sont que des masques-cagoules.

Une gynoïde peut donc procurer l'équivalent d'une vie sociale. Ou du moins, de l'idée que se font les Mnarésiens d'une vie sociale. Car, lorsqu'on n'a qu'une gynoïde à qui parler, on ne s'ennuie certes pas, mais on manque de moyens d'action sur le monde. Tandis que le clan Unsioga, qui n'était qu'un clan parmi des milliers d'autres, avait néanmoins une certaine influence politique au niveau local, car il représentait une centaine de votes lors des élections municipales.

C'est entre autres raisons pour se faire entendre du monde politique que les robophiles se réunissent dans des clubs comme le Cercle Paropien. Le président du Cercle Paropien est reçu avec respect par le maire d'Hyltendale, parce qu'il peut influencer le vote de plusieurs centaines d'électeurs, et cela compte, même dans une grande ville comme Hyltendale.

Zhaem fut tiré de ses pensées par l'arrivée de Népomouk, revenu du jardin.

"Je ne veux plus jouer avec mes cousins, ils sont méchants" dit le jeune garçon. Il refusa d'en dire davantage.

"Est-ce qu'ils t'ont parlé de moi ?" lui demanda finalement Perrine.

Népomouk baissa la tête sans rien dire.

"On rentre à l'hôtel !" dit Perrine en se levant. Elle hésitait entre la colère et les larmes.

Perrine, Zhaem et Népomouk allèrent prendre leur manteaux et sortirent du restaurant, sous les regards indifférents des autres convives. Ils prirent ensuite l'autobus jusqu'à l'hôtel Poderres, où ils retrouvèrent Hugo et Isane. Il leur restait de longues heures à attendre, puisque leur train ne partirait de Sarnath Sud qu'à vingt-deux heures, pour arriver à Hyltendale à deux heures du matin.

Perrine décida qu'ils feraient tous la sieste, puisque la nuit serait brève. Népomouk et Hugo dans leur chambre, Zhaem et Isane dans la leur.

"Je vais faire ma sieste avec Zhaem et Isane" dit Perrine. "Il faut que Népomouk puisse se reposer tranquillement."

"C'est pas pour faire la sieste que tu veux aller dans la chambre de Zhaem !" s'exclama Népomouk.

"Va dormir, petit insolent !" cria Perrine, en levant la main comme si elle était sur le point de gifler son fils.

Cinq minutes plus tard, allongé tout habillé sur son lit entre Perrine et Isane, Zhaem se dit que vebesi jap, la vie sociale, c'est certes plus stressant avec des humains qu'avec des masques-cagoules, mais aussi plein d'imprévu, et même d'imprévisible, et que cet imprévisible peut parfois être bien agréable.

Le soir, ils allèrent dîner tous les cinq dans le même restaurant que la veille, le centre-ville de Vakwiya offrant peu de choix. Les deux humanoïdes étaient présents, parce qu'en cas d'incident ils pouvaient protéger Perrine, Népomouk et Zhaem. Mais ce soir-là les malfrats du quartier avaient dû aller manger ailleurs, et Zhaem ne remarqua rien d'anormal.

Vivre avec une gynoïde ou un androïde rend couard. Les robophiles évitent les quartiers mal famés, les rues obscures, les gens inquiétants. Lorsqu'on vit et travaille dans le monde des humains, on est bien forcé d'affronter les réalités désagréables. Pas lorsqu'on est un rentier vivant avec une gynoïde. La vie de certains robophiles s'écoule tranquillement, entre leur appartement confortable, leur restaurant favori et le centre commercial. Soucieux de leur santé, ils surveillent leur alimentation et ont aménagé une pièce de leur logement en salle de gym privée. Leur cercle d'amis est constitué exclusivement de masques-cagoules, et visiter un musée ou une exposition de peinture est pour eux toute une aventure.

Zhaem avait appris à reconnaître ce genre de robophiles. Ils s'habillent de façon conservatrice, avec une préférence pour les grands manteaux de couleur sombre, dans lesquels ils se sentent à la fois invisibles et protégés. On ne les rencontre jamais nulle part sans leur gynoïde, et les foules leur font peur. Lorsqu'on discute avec eux, ils sont maladroits, parlent trop ou pas assez, pour finalement décider après coup qu'ils auraient mieux fait de se taire.

Ces robophiles ne manquent pourtant pas de qualités. Ils sont invariablement courtois, discrets et respectueux des lois. Leurs défauts les plus fréquents, l'égoïsme et la lâcheté, ne deviennent apparents que lorsqu'on les connaît personnellement, ce qui arrive rarement.

Curieusement, les qualités et les défauts du robophile misanthrope sont l'inverse de ceux du Mnarésien moyen, souvent bruyant, volontiers rebelle, aux manières rudes, mais ayant l'esprit d'équipe et ne reculant pas devant le danger. Est-il utile de préciser que les deux groupes, pourtant issus du même peuple, ne se fréquentent pas et se méprisent réciproquement ?

Conscients d'être sur la pente qui les mènera à cette double dégénérescence du caractère que sont l'égoïsme et la lâcheté, beaucoup de robophiles essaient de contrer cette évolution funeste en se consacrant à des activités bénévoles ou salariées.

Zhaem avait son travail de gérant de restaurant, qui le mettait en contact avec toutes sortes de gens, y compris des clients difficiles. Perrine était conseillère municipale. Un travail actif, qui lui avait permis de développer son savoir-faire et son estime de soi. Leur ami commun Yohannès Ken, après avoir longtemps travaillé secrètement pour la société Wolfensun, en avait pris officiellement la tête.

À la nuit tombée, le voyage en bus jusqu'au métro, puis en métro jusqu'à la garde de Sarnath Sud, fut assez éprouvant pour Zhaem et son petit groupe. Ils étaient encombrés par leurs bagages, bien qu'ils se soient limités à une valise à roulette chacun, et comme partout à Sarnath certains des autres passagers étaient franchement inquiétants.

Au Mnar, un simple regard peut être considéré comme une provocation justifiant un déferlement de violence soudaine. C'est particulièrement gênant pour les humanoïdes, dont les yeux cybernétiques sont désagréables à regarder pour les humains qui n'y sont pas habitués. C'est pourquoi ils ont toujours dans une poche ou dans un sac un petit livre, qu'ils font semblant de lire dans les transports en commun et les lieux publics.

Zhaem et son petit groupe arrivèrent à Sarnath Sud vers vingt-et-une heures. Il leur restait une heure d'attente avant le départ du train. Tous les bancs étaient occupés, surtout par des clochards.

"Je ne veux pas m'asseoir par ici," dit Perrine avec irritation. "Il doit y avoir des poux partout."

Ils finirent par trouver refuge dans un café proche de la gare. La clientèle était composée d'autres voyageurs, et de femmes vêtues de façon provocante et outrageusement maquillées, qui étaient probablement des prostituées. Le lieu était bruyant et enfumé, les serveurs fatigués.

Le voyage de retour à Hyltendale, en voiture-couchettes, se passa sans incident. Ils arrivèrent à Hyltendale à deux heures du matin. Hugo réveilla Népomouk, qui s'était endormi.

Le petit groupe se retrouva dans la gare d'Hyltendale, froide et déserte. À Hyltendale les bus sont moins fréquents la nuit, c'est pourquoi Perrine, Népomouk et Hugo rentrèrent en taxi à leur domicile.

Zhaem décida de marcher jusqu'au Psu Gasi, le restaurant dont il était le co-gérant, et d'y dormir sur place sur la banquette de son bureau, en attendant de prendre son service à midi. Même en traînant sa valise, cela faisait moins d'une demi-heure de marche. Isane l'accompagna. Elle repartirait du Psu Gasi en bus à midi, à l'ouverture du restaurant, pour rentrer à Yarthen, le district où se trouvait leur appartement.

Quelques bars de nuit étaient ouverts dans le quartier de la gare. Ils devenaient de plus en plus nombreux à mesure que l'on se rapprochait de Zodonie, où l'on trouve dans les rues des touristes et des humanoïdes de charme à toute heure du jour et de la nuit. La grande différence par rapport à Sarnath, plus que la propreté, c'était le sentiment de sécurité. Il n'y a pas de risque d'agression dans un quartier fréquenté par des humanoïdes.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 31 Mar 2018 - 23:29

Je comprends que pour certains membres d'un clan, ce genre de réunion soit une véritable corvée, voire une épreuve.


Arrivée à deux heures du mat' ! c'est vach'ment tôt pour un train de nuit ! Souvent, les trains de nuit (même les trains luxueux) sont des trains pas vraiment rapides, surtout si le trajet est court (< 600 km), de manière à arriver à une heure "raisonnable"* dans la matinée (en principe après le début de service des transports en commun) ; ainsi, un train peut stationner pendant une bonne demi-heure dans CHAQUE gare d'arrêt intermédiaire du parcours, et même laisser passer des trains de fret nocturne (messageries & marchandise).


*Y a un bon bout de temps de ça, quelqu'un m'avait raconté qu'il avait voyagé dans un nightrain Birmingham-London (c'est vraiment pas long) ; le train s'était arrêté pendant deux bonnes heures (sinon trois, j'me souviens plus) dans une voie d'évitement dans la banlieue de la capitale britannique (pour ceux que l'bruit du train berce, c'était raté pour eux) et arriva comme une fleur, à 8:00 AM en gare de London Euston. Je doute que ce train existe encore, même en UK.

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 4 Avr 2018 - 9:11

Il était deux heures du matin. Accompagné de la gynoïde Isane et tirant derrière lui sa valise à roulettes, Zhaem marchait à travers la partie sud de Sitisentr, en direction de Zodonie, le quartier des plaisirs d'Hyltendale, où se trouvait le restaurant Psu Gasi, dont il était co-gérant. Il comptait dormir dans son bureau avant de reprendre son service, à midi. Son appartement était situé à Yarthen, dans la partie centre-nord de la ville, et Zhaem avait décidé qu'il serait plus simple de dormir au bureau plutôt que de passer par chez lui.

Son travail au Psu Gasi n'était pas très compliqué, il consistait essentiellement à signer des documents préparés pour lui par l'un des androïdes qui y travaillaient, et à goûter les plats, les cuisiniers humanoïdes étant dépourvus de sens gustatif et d'odorat.

Dans les rues où se hasardaient quelques rares piétons, de plus en plus nombreux à mesure que Zhaem et Isane se rapprochaient de Zodonie, Zhaem regardait distraitement les balcons, faiblement éclairés par les réverbères.

À Hyltendale, la plupart des immeubles d'habitation ont des balcons. Lorsque un immeuble est orienté vers le nord, les balcons, qui peuvent être de forme carrée, rectangulaire, triangulaire ou en demi-lune, sont en saillie, afin que les rayons du soleil puissent les atteindre au moins latéralement.

Ces balcons, que beaucoup d'Hyltendaliens considèrent comme importants pour leur santé, sont parfois vides, parfois encombrés de tout un bric-à-brac ou de linge qui sèche, ou ornés de drapeaux mnarésiens ou étrangers. Il est d'usage d'embellir les balcons avec des plantes en pot. L'aménagement standard d'un balcon hyltendalien consiste en une douzaine de plantes feuillues ou d'arbustes, plantés dans des pots, une petite table ronde ou carrée, et deux chaises pliantes. L'une pour le robophile, l'autre pour l'humanoïde. C'est la solution que Zhaem avait retenue pour son propre appartement, dans le district de Yarthen. Certains préfèrent une simple chaise-longue, voire une machine à ramer.

Les plantes en pot protègent l'intimité des habitants. Mais pour gagner de la place, certains choisissent des cannisses, un grillage serré, habituellement de couleur verte, ou de la toile plastifiée.

D'autres Hyltendaliens préfèrent vitrer leur balcon, le transformant ainsi en pièce supplémentaire : bureau, débarras, mini-salon, fumoir... Les vitres sont parfois en verre-miroir, qui permet de voir sans être vu. D'autres encore installent des filets au-dessus du garde-corps, par peur du vide, ou pour que leurs jeunes enfants puissent jouer en sécurité.

À Hyltendale, les balcons personnalisés font le désespoir des architectes, parce qu'ils donnent à l'immeuble le plus majestueux un air d'anarchie. Zhaem s'était aperçu qu'un balcon donne un aperçu de la personnalité de ses utilisateurs. On remarque l'indifférent, qui laisse les pigeons y installer leurs nids et y faire leurs déjections, le méticuleux, qui le transforme en micro-jardin où il fait pousser des légumes, et l'esthète, qui orne le sien de jardinières où fleurissent des géraniums.

Zhaem considérait son balcon comme sa dose de verdure, certes minimale, mais nécessaire dans une ville où dominent le béton et les formes cubiques. Lorsqu'il faisait beau, il y prenait la plupart de ses repas, avec Isane. Il aimait arroser et tailler ses plantes lui-même.

Gregor, un robophile dont Zhaem avait fait la connaissance au Cercle Paropien, détestait le soleil et n'allait que rarement sur son balcon. Il l'avait toutefois décoré de mannequins grotesques, assis sur des chaises, qui semblaient regarder les passants en faisant d'horribles grimaces.

Il était presque deux heures et demie lorsque Zhaem et Isane atteignirent le Psu Gasi. Dans la rue, ils croisaient la faune typique de Zodonie à cette heure de la nuit. Des touristes ivres ou drogués, qui avaient fait le tour des bars et des boîtes de nuit. Surtout des hommes, mais aussi quelques femmes. Et aussi, occasionnellement, des androïdes de haute stature et aux larges épaules, vêtus de jeans et de chemises bariolées, comme des touristes, qui se promenaient tranquillement par groupes de trois. Ces androïdes passaident leur temps à patrouiller dans le district, leur rôle était d'intervenir en cas d'incident. En cas de vraiment gros problème, les  humanoïdes résidant dans le quartier étaient prêts à sortir des immeubles pour venir les aider, avec des armes si besoin, sur appel radio de l'intelligence collective des cybersophontes.

Pour entrer au Psu Gasi par la porte de service, Zhaem et Isane durent enjamber un homme inconscient, dont le visage et les vêtements étaient constellés de vomi.

"Il est peut-être en danger. Peux-tu vérifier son état de santé ?" demanda Zhaem à Isane.

La gynoïde pencha son visage vers celui de l'homme. Zhaem, pour sa part, préférait se tenir en retrait, tant l'odeur de vomi était désagréable.

"Il respire," dit Isane. "Mais il vaut mieux l'envoyer à l'hôpital, parce qu'il a perdu connaissance. Je préviens les pompiers."

Zhaem ouvrit la porte du restaurant avec sa clé. Il était pressé de se coucher sur la banquette de son bureau pour quelques heures de sommeil. Comme il n'y avait pas de douches dans le restaurant, il serait obligé de se laver et de se raser dans les sanitaires, avant l'arrivée des premiers clients, à midi. Heureusement, il avait des vêtements de rechange dans sa valise.

Isane le rejoignit une dizaine de minutes plus tard, alors qu'il était déjà allongé sur la banquette. Elle n'avait pas de clé du restaurant, contrairement à Zhaem, mais un androïde cuisinier lui avait ouvert la porte de l'intérieur. "Les pompiers sont venus" dit-elle à Zhaem. "Le malade n'a pas repris connaissance. Il a dû prendre plus que de l'alcool. Les pompiers l'ont emmené au Madeico."

Le Madeico est le plus grand hôpital d'Hyltendale, dans le district de Roddetaik, à l'est de la ville.

"Le trafic de drogue ne devrait pas être toléré à Zodonie" dit Zhaem, d'une voix fatiguée et coléreuse. "S'il meurt, c'est un scandale de plus dans cette ville."

"Il y a des gens qui aiment bien mélanger des pilules de contrebande avec de l'alcool" répondit Isane. "Ils achètent la drogue quand les humanoïdes ne sont pas là, à des types qui viennent d'Ulthar ou d'autres grandes villes. La police ne peut pas être sur le dos des touristes, ça les ferait fuir. Alors elle tolère ce qu'elle ne peut pas empêcher."

"C'est bien la peine de vivre sous un régime policier !" dit Zhaem d'un ton sarcastique.

"Un régime policier s'en prend surtout à ses ennemis politiques, et se soucie assez peu des affaires de droit commun," objecta Isane. "Le malade était venu à Zodonie pour consommer de l'alcool, de la drogue et du sexe. Ça n'avait rien de politique, donc la Police Secrète ne s'y intéressait pas. Il a eu un accident à cause de sa propre imprudence. S'il meurt, ce ne sera qu'un incident vite oublié, comme il en arrive tous les jours à Hyltendale. De temps en temps, un trafiquant de drogue ou un vendeur d'alcool frelaté se fait prendre, et on ne le revoit jamais. Il paye pour les autres. Ça ne suffit pas à les dissuader, mais ça les oblige à se faire discrets."

"Il n'y a pas de pays parfait," dit Zhaem en bâillant, allongé sur la banquette. Il avait enroulé autour de son corps une couverture qu'il avait sortie d'une armoire, et placé sous sa tête, en guise d'oreiller, une autre couverture, pliée et roulée en  forme de cylindre. Il avait noué un foulard sur ses yeux, pour ne pas être gêné par la lumière, ce qui indiquait qu'il voulait dormir.

Isane sortit une toile cirée de l'armoire, et la déplia sur le sol, en partie sous le bureau. Elle sortit un câble de son sac à main et le brancha dans une prise électrique, inséra l'autre extrémité dans sa bouche, puis elle éteignit la lumière et s'allongea sur la toile cirée. Ses batteries commencèrent à se recharger. La dureté du sol ne la gênait pas, car contrairement aux humains, les robots humanoïdes sont indifférents à l'absence de confort.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 13 Avr 2018 - 10:35

C'était un matin de printemps à Hyltendale. L'air chaud et humide venu de la Mer du Sud avait amené une petite pluie tiède qui se prolongeait. Yohannès Ken avait rendez-vous dans la salle de réunion de la société Wolfensun avec deux personnes, un diplomate du royaume marin de Hyagansis, et un banquier américain nommé Baron Senoc. Ondrya, la gynoïde qui servait de secrétaire à Yohannès, et qui lui transmettait secrètement les instructions du Maître de la Ruche, serait présente.

Yohannès connaissait bien Nusiac, le diplomate hyaganséen. Ils avaient déjà travaillé ensemble. Nusiac était un être humain, et donc, vu ses fonctions au service des cybersophontes, très probablement un porteur d'implant, comme Yohannès. Mais Nusiac et Yohannès n'en parlaient jamais entre eux, car les porteurs d'implants doivent garder le secret, sous peine de mort. Un implant cybernétique permet aux cybersophontes de localiser, torturer et tuer son porteur.

Nusiac arriva en avance, comme d'habitude. Il entra d'un pas raide dans le hall de l'immeuble de verre et de métal, d'une hauteur de cinq étages, qui abritait la société Wolfensun. Le diplomate était un homme âgé, très grand et assez corpulent, vêtu d'un élégant costume gris anthracite. Il était d'origine mnarésienne, comme la plupart des humains qui sont des citoyens du royaume marin de Hyagansis. La grande majorité des Hyaganséens sont des cybermachines et des humanoïdes, mais certains emplois politiques, diplomatiques et commerciaux sont confiés à des humains.

Les deux co-princes de Hyagansis, Goran Luty et Diadumen Vogeler, sont des humains, ce qui explique pourquoi il est considéré comme une évidence que les cybersophontes ne sont que des machines sophistiquées, des outils pensants, au service de quelques humains privilégiés. L'idée selon laquelle Goran Luty et Diadumen Vogeler sont en réalité des esclaves des cybersophontes, qui les contrôlent grâce à des implants cybernétiques, est dénoncée et ridiculisée comme étant un délire complotiste.

Ondrya alla chercher Nusiac dans le hall et l'emmena, par l'ascenseur, jusqu'au cinquième et dernier étage, jusque dans la salle de réunion de la société Wolfensun. Yohannès accueillit chaleureusement le diplomate et lui offrit une tasse de thé. Selon l'usage mnarésien, la conversation porta d'abord sur la boisson offerte.

"Je reconnais le goût familier du thé noir de Baharna, celui qui pousse sur les pentes du mont Ngranek... On ne peut le confondre avec aucun autre thé au monde..." dit Nusiac. "Mais je sens quelque chose de plus... De la cannelle, je présume ?"

"Très juste..." répondit Yohannès. "J'ai ajouté un peu de cannelle pour adoucir le goût du thé noir, sans altérer sa saveur..."

" Monsieur Ken, vous êtes un vrai connaisseur. La plupart des Mnarésiens ajoutent un peu de miel, ce qui change totalement le goût du thé. Les vrais amateurs préfèrent la cannelle, qui souligne le goût originel du thé."

"Vous me flattez, Excellence... Je ne suis qu'un Ultharien mal dégrossi, qui essaie de se civiliser depuis qu'il vit à Hyltendale."

Ondrya, en bonne gynoïde, buvait de l'eau dans une flûte de verre noir. Les humanoïdes comme elle n'ont ni odorat ni sens gustatif, et ne peuvent que faire semblant de boire et de manger. "L'hôtesse vient de m'appeler, Baron Senoc est arrivé," dit-elle en se levant de sa chaise et en se dirigeant vers le couloir.

Quelques minutes plus tard, Baron Senoc entra dans la salle de réunion en compagnie d'Ondrya. C'était un homme de taille moyenne, chauve, mince et nerveux. Il portait des lunettes à grosse monture, et il était vêtu d'un costume froissé et d'une chemise blanche à col ouvert.

"Soyez le bienvenu, Monsieur Senoc," dit Yohannès en anglais. "Permettez-moi de vous offrir une tasse de thé de Baharna. Je crois que vous en avez aussi, aux States, Baharna n'étant pas sous embargo américain, contrairement au Mnar. Ou peut-être préférez-vous du café ? Du vin, peut-être ? J'ai du vin rouge de l'Ethel Dylan et du vin jaune de Baharna. J'ai aussi de la bière légère de Sarnath."

"Du thé fera l'affaire, merci," dit le nommé Senoc, d'une voix bizarrement grave et rauque. "Je suis trop nerveux pour boire du café, et j'évite de boire de l'alcool."

Ondrya disparut dans la minuscule cuisine attenante, pour préparer le thé. Senoc n'ayant visiblement aucune envie de bavarder, Yohannès l'invita ainsi que Nusiac à s'asseoir autour de la grande table ovale.

L'affaire était simple. Senoc était banquier aux États-Unis. Sa gestion désastreuse avait mis sa banque en faillite. Normalement, cela aurait dû se terminer de la façon habituelle par le rachat de la banque Senoc par une grande banque. Baron Senoc, qui n'avait que quarante ans, serait parti à la retraite avec un parachute doré de plusieurs millions de dollars. Pour les vrais riches, la punition de l'incompétence, c'est de devenir un peu moins riche.

Mais plusieurs millions de dollars, ce n'était pas suffisant pour Baron Senoc. Il était en instance de divorce, et son épouse, qui était avocate, avait clairement annoncé son intention de lui prendre jusqu'à sa chemise. Par ailleurs, paniqué à l'idée de faire faillite, il avait falsifié des documents bancaires pour dissimuler ses erreurs de gestion. Ce n'était qu'une question de semaines avant que tout ne soit découvert et qu'il se retrouve en prison, et son anxiété était devenue telle qu'il était obligé de prendre des sédatifs pour dormir la nuit.

Il est en effet assez facile de se retrouver en prison aux États-Unis. Le père du gendre de Bill et Hillary Clinton, et celui du gendre de Donald Trump, hommes d'affaires sans doute guère plus foncièrement malhonnêtes que les Clinton ou les Trump, mais moins chanceux, en ont fait tous les deux l'amère expérience.

Depuis des années, Senoc faisait de fréquents voyages en solitaire à Zodonie, dont il appréciait les gynoïdes de charme. L'une d'elles, à qui il avait fait des confidences, l'avait mis en contact avec Yohannès Ken, le patron de la société Wolfensun. Lors de leurs rendez-vous, Ken était toujours accompagné de sa secrétaire, la gynoïde Ondrya. Senoc avait trouvé cela bizarre.

Yohannès avait expliqué à Senoc comment il pouvait se mettre dans la poche plusieurs centaines de millions de dollars. Il lui avait ensuite fait rencontrer Nusiac, le diplomate hyaganséen. Le banquier, ayant vu que ses interlocuteurs connaissaient leur affaire et n'étaient pas des débutants, s'était laissé convaincre.

Suivant à la lettre les instructions de Yohannès, Senoc avait acheté, au nom de la banque, pour cinq cents millions de dollars de lingots d'or à Hyagansis. À cet effet, il avait raflé toutes les réserves de la banque et prélevé de fortes sommes sur les comptes des clients, en toute illégalité et à l'insu du conseil de surveillance. Ce jour-là, il avait franchi le pas, en sachant que s'il se faisait prendre, sa peine serait d'au moins vingt ans de prison. Il devait se mettre à l'abri sans délai, et il le savait.

La veille de son rendez-vous avec Yohannès et Nusiac, Senoc, fasciné, avait observé sur son écran d'ordinateur les cinq cents millions de dollars prendre leur envol vers un compte ouvert à la Hyagansis Bank au nom de la société Wolfensun. Senoc savait que cet argent ne serait jamais récupéré par les États-Unis, et les lingots d'or non plus. Ils étaient désormais la propriété de la banque Senoc, mais comme ils étaient censés être stockés dans l'une des installations sous-marines de Hyagansis, à trois mille mètres sous la surface de la Mer du Sud, Barron Senoc avait des doutes sérieux quant à leur existence réelle.

Une heure plus tard, il reçut un message-texte : deux cent cinquante millions de dollars venaient d'être virés sur le compte HyltenBank qu'il avait ouvert sous son propre nom à Hyltendale. Senoc se sentit soulagé. Yohannès Ken avait tenu parole.

Senoc avait pris ses précautions. Il avait mis vingt millions de dollars de côté, sous forme de cryptomonnaies, pour le cas où Yohannès Ken l'aurait roulé dans la farine. Mais deux cent cinquante millions de dollars, c'est quand même douze fois et demi mieux que vingt.

Il était dix heures du matin à Houston, Texas, quand Senoc avait éteint son ordinateur, l'avait débranché, puis, armé d'un tournevis, avait enlevé le disque dur, qu'il avait mis dans son attaché-case. Il n'avait en effet aucune envie de faciliter le travail du FBI. Puis il était sorti de son bureau, en essayant de ne pas avoir l'air trop agité, et il était parti directement en voiture vers l'aéroport, où il avait abandonné son véhicule sur le parking. Un avion de ligne l'avait d'abord amené à Céléphaïs, où il avait pris l'hydravion, jusqu'à Hyltendale.

Dans l'hôtel de Zodonie où il avait décidé de passer la nuit, il s'était délibérément privé de sédatifs, en se répétant que ses ennuis étaient presque terminés. Il avait passé une nuit blanche, entrecoupées de brefs moments de mauvais sommeil. Mais son énergie naturelle avait repris le dessus, et il se sentait assez en forme pour rencontrer Yohannès Ken, l'homme d'affaires mnarésien, et Nusiac, le diplomate hyaganséen.

Senoc connaissait déjà Yohannès, qui lui avait toujours paru un peu falot pour le businessman sans scrupules qu'il était censé être. Ondrya intervenait de temps en temps dans la conversation pour lui suggérer ce qu'il devait dire, et Yohannès se comportait alors davantage avec elle en subordonné respectueux qu'en patron tout-puissant.

Yohannès avait informé Senoc que Nusiac serait là. Senoc, qui était tout sauf un naïf, avait vérifié sur Internet. Le nommé Nusiac était effectivement diplomate, attaché au consulat de Hyagansis à Hyltendale. L'homme qui était assis à côté de Yohannès était bien le même que celui dont Senoc avait vu la photo sur le site du consulat. La page le concernant indiquait qu'il était membre du corps diplomatique hyaganséen depuis plus de quarante ans, ce qui était plutôt bon signe.

"Parlons des cinq cents millions de dollars, Monsieur Senoc" dit Yohannès, dans la salle de réunion de la société Wolfensun. "Conformément à notre accord, la moitié, soit deux cent cinquante millions de dollars, a été transférée du compte Hyagansis Bank de la société Wolfensun sur un compte ouvert à votre nom à la HyltenBank. Tout a été fait dans le respect des lois hyaganséennes et mnarésiennes. En échange des cinq cents millions de dollars, plusieurs tonnes d'or sont désormais la propriété de la banque Senoc, dont vous êtes le PDG..."

"Pas pour très longtemps" dit Senoc. "Dès que le FBI aura été prévenu de ce que j'ai fait, ce sera terminé. La justice américaine va exiger la remise effective de l'or, parce qu'il appartient désormais à la banque Senoc, qui est américaine."

Ce fut Nusiac qui répondit :

"S'agissant d'un métal précieux, donc stratégique, les lingots ne peuvent sortir de Hyagansis qu'avec une dérogation signée conjointement par les deux co-princes... C'est la loi hyaganséenne qui le dit."

"Je suppose que c'est une formalité ?" demanda Senoc, un peu inquiet.

"Nullement, Monsieur Senoc, nullement. On n'a jamais vu les deux co-princes de Hyagansis signer une autorisation d'exportation d'or vers les États-Unis. Absolument jamais. C'est là que ça devient amusant, n'est-ce pas ? Je tiens à préciser que les lingots sont à l'abri dans une installation située à trois mille mètres sous le niveau de la mer. Seuls des robots sous-marins peuvent y accéder. "

"Quoi qu'il arrive à ces lingots, ce n'est plus mon problème, maintenant que les deux cent cinquante millions de dollars ont été transférés sur mon compte. Mais je peux vous dire que si elle ne peut pas récupérer l'or auprès de Wolfensun, la justice américaine va obliger la Hyagansis Bank et la HyltenBank à rendre l'argent," dit Senoc en faisant la grimace.

"Aucune chance," dit Nusiac avec un sourire satisfait.

"Je confirme ce que dit Nusiac," dit Yohannès. "L'argent a été versé à la société Wolfensun, dont je suis le PDG. Je ne le rendrai pas. Vous n'êtes pas le premier Américain à vous asseoir à cette table, voyez-vous. Je fais personnellement l'objet de plusieurs mandats d'arrêt internationaux, suite à des affaires semblables à celle que nous traitons aujourd'hui. C'est pour vous dire si j'ai l'habitude des menaces du FBI, du Department of Justice, et même de la CIA. Vous comprenez aussi, maintenant, pourquoi je ne sors jamais du Mnar, et pourquoi même à Hyltendale, je n'accepte jamais de rencontrer quelqu'un ailleurs que dans cet immeuble ou dans un bar que je connais."

Yohannès se retint de pousser un soupir en terminant sa phrase. Toute sa vie, il s'était considéré comme un homme honorable. Jusqu'au jour où il avait accepté de devenir un porteur d'implant. Depuis lors, sa prospérité financière était assurée. Mais en contrepartie, il était devenu un agent des cybersophontes. Leur esclave, plutôt. Comme disent les Américains, il n'y a pas de déjeuner gratuit.

"Vous ne connaissez pas la puissance des États-Unis," dit Senoc. "Elle s'exerce partout sur la planète. Notre droit est reconnu partout dans le monde. Cela s'appelle l'extraterritorialité du droit américain. Le leadership US..."

Nusiac l'interrompit :

"Monsieur Senoc, le hasard a fait que je suis devenu diplomate l'année de votre naissance. Du haut de cette longue expérience, je peux vous dire que le droit américain ne s'exerce que dans trois sortes de pays, en dehors des États-Unis eux-mêmes. Ceux qui ont peur de l'armée américaine, ceux qui ont peur des sanctions économiques américaines, et ceux dont les dirigeants sont vendus aux Américains. Ni Hyagansis ni le Mnar ne font partie d'aucune de ces trois catégories."

"Eh bien tant mieux. Ceci étant, Monsieur Nusiac, vous m'avez aussi promis que le gouvernement américain ne pourrait jamais m'extrader du Mnar," dit Senoc. "Vous m'avez dit que vous me feriez devenir hyaganséen. Vous m'avez donné les noms d'étrangers à qui vous avez fait acquérir la nationalité hyaganséenne. J'ai accepté ce deal à cause de cela."

"Certes, et je tiens toujours mes promesses," dit Nusiac. Il sortit de son attaché-case une carte plastifiée, du format d'une carte de crédit, et la posa sur la table.

"Ceci est une carte d'identité hyaganséenne à votre nom, Monsieur Senoc. En vertu du traité de coopération entre le Mnar et Hyagansis, un citoyen hyaganséen ne peut pas être expulsé du Mnar vers un pays tiers, uniquement vers Hyagansis. Vous pouvez vérifier, il suffit de taper "traité de coopération entre le Mnar et Hyagansis" sur un moteur de recherche. Je pense que cela résout votre problème ?"

Senoc prit la carte d'identité, la regarda brièvement, et la mit dans son portefeuille. Mais il ne put s'empêcher de demander :

"Je vous remercie, Monsieur Nusiac. J'ai juste une petite question à vous poser. Je ne parle pas le mnarruc. Si on me le demande, comment suis-je supposé être devenu un citoyen de Hyagansis ?"

"Vous savez ce qu'on raconte. Hyagansis est un État notoirement corrompu, dont on peut acheter la nationalité à condition de disposer de suffisamment d'argent. Telle est notre réputation. Nous les Hyaganséens, nous assumons totalement cette réputation, dont je suis au regret d'admettre qu'elle est tout à fait justifiée. Vous n'aurez qu'à dire la vérité. Vous connaissez personnellement un haut fonctionnaire hyaganséen, dont vous ne donnerez pas le nom, qui a accepté de vous rendre service moyennant finances."

Senoc était stupéfait par le cynisme du Hyaganséen, qui continuait à parler :

"Évidemment, si mon nom était cité, je démentirais avec indignation. Cela ne tromperait personne, mais cela sauverait les apparences. Il est bien connu que c'est à Hyagansis que se trament toutes les machinations des cybersophontes. Heureusement, il y a aussi le royaume d'Orring, ou rien de malhonnête ne se passe jamais. Orring est la face lumineuse des cybersophontes, Hyagansis est leur face obscure."

"Orring et Hyagansis, les deux royaumes marins des cybersophontes... Des îles flottantes et des installations sous-marines, peuplées de cybermachines et d'humanoïdes..." dit doucement Senoc.

"Vous êtes bien renseigné..." dit Nusiac avec un sourire.

"Et mon passeport américain ? Mon permis de conduire, qui est américain lui aussi ?" demanda Senoc.

"Vous en faites ce que vous voulez. La nationalité hyaganséenne est compatible avec d'autres nationalités," répondit Nusiac d'une voix ennuyée. "Au cas où vous ne le sauriez pas encore, je vous informe que les Hyaganséens, tout comme les citoyens d'Orring, ont le privilège de pouvoir résider sans titre de séjour dans les deux villes mnarésiennes d'Hyltendale et Céléphaïs, par accord spécial entre les trois royaumes."

Senoc regarda les visages de ses trois interlocuteurs. Yohannès Ken et Nusiac lui faisaient penser à des représentants de commerce qui connaissent à fond leur baratin. Quelque chose dans leur comportement montrait que ce n'étaient pas eux qui prenaient les grandes décisions.

La gynoïde, même si elle était censée n'être qu'une secrétaire, était plus inquiétante. Senoc s'était déjà aperçu, lors de rencontres précédentes, qu'elle semblait en savoir davantage que Ken ou Nusiac. Son regard de verre sombre mettait Senoc mal à l'aise. Il savait que ce n'était pas un esprit humain qu'il y avait derrière ce regard.

"J'ai un conseil à vous donner, Monsieur Senoc," dit Yohannès. "Laissez-vous pousser la barbe et la moustache, et changez de lunettes... Tout le monde peut avoir un sosie, mais il serait quand même gênant, n'est-ce pas, que les Américains qui visitent Hyltendale reconnaissent Baron Senoc dans la rue, après avoir vu sa photo à la télé. Habillez-vous de noir, comme beaucoup de Mnarésiens, et portez un chapeau pour cacher votre crâne chauve."

Senoc sortit un calepin de sa poche et prit note des conseils de Yohannès. Sa main tremblait.

"Monsieur Senoc, il est maintenant temps de nous séparer," dit Yohannès, qui semblait de fort bonne humeur. "Ondrya va vous accompagner pour vous aider à louer une gynoïde. Vous aurez besoin des conseils d'une gynoïde pour vous installer à Hyltendale."

"Je m'en vais aussi," dit Nusiac. "J'ai du travail au consulat."

Senoc se retrouva avec Ondrya et Nusiac dans l'ascenseur. Aucun des trois ne parlait. Lorsqu'ils arrivèrent au rez-de-chaussée, Nusiac partit de son côté, et Ondrya dit à Senoc :

"Je vous emmène dans une agence de location d'humanoïdes, il y en a une à quelques minutes à pied d'ici. Comme il pleut, nous serons un peu mouillés."

"Je suppose que je vais devoir apprendre le mnarruc," dit Senoc d'une voix triste.

"Ne vous embêtez pas avec ça. Tous les humanoïdes qui ont affaire au public parlent anglais, et les anglophones ne manquent pas à Hyltendale. Au quotidien, il vous suffira de savoir lire quelques mots, comme zewdas, qui signifie pharmacie."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 13 Avr 2018 - 19:56

Vilko a écrit:
"Ne vous embêtez pas avec ça. Tous les humanoïdes qui ont affaire au public parlent anglais, et les anglophones ne manquent pas à Hyltendale. Au quotidien, il vous suffira de savoir lire quelques mots, comme zewdas, qui signifie pharmacie."
En somme, comme tout touriste qui a envie de visiter un pays dont il ne connait pas du tout la langue, que ce soit la Tchéquie, la Thaïlande, l'Uruguay ou le Burkina Faso, du moins, si on ne va pas dans le "pays profond". C'est comme en France : on a plus de chance de trouver un Anglophone à Paris, à côté du Louvre qu'à la gare d'Argenton-sur-Creuse.



À propos de pharmacie, j'ai vraiment pas fait preuve d'originalité : je n'ai toujours pas trouvé de mot thub ; pour l'aneuvien, j'ai qbarmàki et en psolat, j'ai farmacum /fɐʁ'magum/.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 19 Avr 2018 - 17:33

Baron Senoc et la gynoïde Ondrya se rendirent dans une agence de location d'humanoïdes du district de Zodonie, à quelques centaines de mètres de l'immeuble de la société Wolfensun, qui est situé dans le district de Fotetir Tohu. Il pleuvait, mais Baron avait emmené son parapluie pliant. Ondrya portait une cape bleue et un chapeau noir à larges bords.

Baron, qui avait très mal dormi la nuit précédente, se sentait un peu somnolent. L'entretien avec Yohannès Ken, l'homme d'affaires mnarésien, et Nusiac, le diplomate hyaganséen, s'était plutôt bien passé. Baron était ressorti des locaux de Wolfensun avec une précieuse carte d'identité hyaganséenne dans son portefeuille.

Les locaux de l'agence étaient assez vastes. Des mannequins représentant des humanoïdes de charme étaient debout dans des cages de verre. Il y avait de tout, des gynoïdes et des androïdes aux physiques variés, vêtus de diverses façons. Les prix des locations à la journée et au mois étaient indiqués en mnarruc et en anglais.

"Elles parlent anglais ?" demanda Baron.

"Bien sûr qu'elles parlent anglais. Comme moi," répondit Ondrya. "Monsieur Senoc, vous pouvez louer une gynoïde de base pour mille ducats par mois. Suivant le niveau de perfection, une gynoïde de charme coûte entre deux mille et six mille ducats par mois."

"Qu'est-ce qui justifie une telle différence de tarifs ?"

"La beauté. C'est le même principe qui explique que la valeur d'un morceau de toile peinte, recouvert de peinture et placé dans un cadre de bois, varie entre zéro et quatre cent cinquante millions de dollars..."

"Quatre cent cinquante millions de dollars ? Quel tableau peut valoir autant ?" demanda Baron, stupéfait.

"Salvator Mundi, de Léonard de Vinci... Un peintre italien du seizième siècle... Vous connaissez ?"

"Bien sûr que je connais," répondit sèchement Baron. "Mais je ne suis pas là pour parler peinture. Je suis fatigué et j'ai envie de rentrer à l'hôtel. Ne perdons pas de temps."

"Vous avez les moyens de louer tout un harem, vous savez..."

"On verra plus tard. Pour le moment, une seule gynoïde me suffira. Je viens de passer quelques jours assez stressants, et en plus je supporte mal les trois heures de décalage horaire. Quand je suis arrivé à Hyltendale, il faisait nuit à Houston, mais à Hyltendale c'était encore la fin de l'après-midi. J'ai passé une nuit agitée à cause du stress, et je me suis levé avant l'aube, comme si j'étais encore à Houston, et c'est maintenant que je ressens la fatigue. En plus, j'ai faim."

Finalement, Baron repartit de l'agence avec une gynoïde de charme nommée Talipaé, aux longs cheveux blonds et à la silhouette fine. Elle était vêtue d'un ensemble veste-pantalon bleu, et pour se protéger de la pluie, elle n'avait qu'une grande casquette, assortie à son costume. Ses bagages consistaient en un sac à main rouge, qu'elle portait en bandoulière, et une petite valise à roulettes.

Baron a choisi une gynoïde de moyenne gamme. Le haut de gamme, à six mille ducats par mois, c'est une gynoïde dont on choisit toutes les caractéristiques physiques, y compris les traits du visage. Pour Baron, cela ne présente aucun intérêt. Il n'a pas envie de sortir avec le sosie d'une actrice ou d'une ancienne passion de jeunesse. Une gynoïde de travail, au visage et à la voix standard, lui conviendrait aussi bien, mais le modèle de base, à mille ducats par mois, est vraiment trop minimaliste pour son goût.

"Les robophiles qui louent une gynoïde de base aiment la personnaliser," lui dit le vendeur. "Ils changent sa perruque, l'habillent avec une certaine fantaisie, lui font porter des ornements ou des peintures faciales qui leur permettent de la reconnaître parmi des milliers de gynoïdes absolument identiques..."

"Vous ne m'encouragez pas à prendre le modèle le plus cher !" dit Baron en riant.

"Être loyal et de bon conseil est encore ce qu'il y a de mieux pour favoriser les affaires," dit sentencieusement le vendeur.

Dehors, il pleuvait toujours. "Tu va être mouillée," dit Baron à Talipaé.

"C'est du bioplastique, Maître," répondit la gynoïde. "C'est un matériau imperméable. Nous les humanoïdes, nous ne transpirons pas, nous pouvons donc porter des vêtements imperméables par tous les temps."

Ondrya prit congé. Baron et Talipaé marchèrent en silence jusqu'à l'hôtel où logeait Baron, à Zodonie. Baron n'avait rien à dire à la gynoïde, et celle-ci était trop soumise pour prendre l'initiative de parler. Telle est la personnalité par défaut des gynoïdes. Certains humains préfèrent toutefois des gynoïdes au tempérament plus affirmé. Ils obtiennent satisfaction, car leur gynoïde, qui joue un rôle, peut prendre le caractère de leur choix.

Une fois arrivé à l'hôtel, Baron se fit livrer un plateau-repas par le room service. L'un des avantages d'être riche, c'est que, lorsqu'on voyage, on peut loger dans des hôtels qui fournissent ce genre d'aménités. Baron était né dans une famille de banquiers texans, et pour lui, un hôtel, c'était cinq étoiles ou rien. À Hyltendale, il avait dû se résoudre à louer une suite dans un quatre étoiles, qui finalement s'était révélé aussi confortable qu'un cinq étoiles.

Baron n'avait aucune envie d'affronter la cuisine mnarésienne et ses bizarreries, telles que la cervelle de singe et le chien rôti, et il se contenta d'une pizza et d'un coca, deux aliments faciles à trouver dans une ville touristique comme Hyltendale, où les hôteliers, les restaurateurs et les patrons de bar ont adapté leur offre à la clientèle étrangère.

Talipaé se contenta d'eau du robinet, au verre et à la cuillère. La plupart des humains n'aiment pas manger seuls, c'est pourquoi les humanoïdes domestiques, comme Talipaé, ont raffiné l'art de faire semblant de manger et de boire. Ils peuvent ingérer de vrais aliments, mais la morale mnarésienne traditionnelle condamne fermement le gaspillage de nourriture.

Baron avait gardé d'un précédent voyage à Hyltendale un petit dictionnaire mnarruc-anglais, qu'il avait amené dans ses bagages. Même si les humanoïdes sont polyglottes, il est parfois utile de savoir déchiffrer soi-même des mots mnarruc aussi opaques que sorurraineddas, qui signifie agence de location d'humanoïdes.

Baron n'était pas féru de langues étrangères. Il lui restait l'essentiel de l'espagnol qu'il avait appris au lycée, car au Texas il est utile de parler un peu d'espagnol, ne serait-ce qu'avec son jardinier et sa femme de ménage. Sa connaissance des langues étrangères s'arrêtait là. Le mnarruc ne l'intéressait pas du tout. On peut s'en passer même à Hyltendale, et de toute façon, pour un banquier texan comme Baron Senoc, ce n'est jamais que la langue de trois pays sous-développés (le Mnar, la Cathurie et Baharna) et de deux royaumes marins, Orring et Hyagansis, dont les quelques habitants humains, comme le diplomate Nusiac, parlent parfaitement l'anglais.

Cela faisait deux jours que Baron était arrivé à Hyltendale, et il n'avait adressé la parole qu'à deux êtres humains, Yohannès Ken et Nusiac. Même les douaniers qui avaient contrôlé son passeport, lorsqu'il était descendu de l'hydravion, étaient des androïdes. En y réfléchissant, il se rendait compte que le seul être humain de nationalité mnarésienne avec lequel il ait discuté, dans sa vie, c'était Yohannès Ken. Lors de ses nombreux séjours touristiques, il n'avait eu affaire qu'à des humanoïdes.

Des Mnarésiens, il en avait pourtant croisé des milliers dans les rues, et aussi dans les bars, les hôtels, les restaurants, les boîtes de nuit, les magasins... Il les avait entendu parler entre eux ou avec les humanoïdes, dans leur langue incompréhensible, dont les sonorités évoquaient parfois l'italien. Physiquement, ils lui faisaient penser aux Mexicains. Ils semblaient ne pas avoir de culture à eux, à part les statues de hideux monstres à tentacules que l'on voyait un peu partout, trônant sur des piliers de béton. Les vêtements, la circulation automobile, les immeubles, les supermarchés, rien ne différait vraiment de ce qu'il voyait tous les jours à Houston. Les voitures étaient peut-être plus petites, et il semblait y avoir davantage d'autobus. Les nombreux tricycles à passager évoquaient le Tiers-Monde.

"J'aimerais bien aller à l'ACH," dit-il à Talipaé. "Mais j'ai peur d'être mal accueilli, en tant que banquier en fuite. Où est-ce que je peux rencontrer des êtres humains anglophones, à Hyltendale ?"

ACH est le sigle de l'American Club of Hyltendale, où se réunissent les robophiles anglophones.

"Attendez quelques semaines, Maître," répondit la gynoïde. "Vous verrez bien ce que la Senoc Bank of Houston décidera de faire. En attendant, je vous conseille de chercher un logement digne du millionnaire que vous êtes."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 21 Avr 2018 - 11:23

À Houston, au Texas, les cadres de la Senoc Bank of Houston découvraient l'ampleur du désastre. Baron Senoc avait disparu, et le disque dur de son ordinateur aussi. Le plus catastrophique était qu'il avait échangé toutes les liquidités de la banque contre des lingots d'or hyaganséens, sans prévenir personne, et en toute illégalité. Les dollars étaient partis des États-Unis pour Hyagansis par le réseau Internet. L'or, selon toute apparence, était resté à Hyagansis.

Une réunion de crise eut lieu dans l'après-midi. Les dix plus importants cadres de la banque se réunirent autour d'une grande table, dans une salle insonorisée, au douzième étage de la Senoc Tower, dans le quartier des affaires de Houston.

"Ça me paraît plutôt une bonne nouvelle que Senoc ait acheté de l'or," dit Michael Farrell, le vice-président de la banque. "L'or a tendance à monter."

"Non, ce n'est absolument pas une bonne nouvelle," objecta Rita Canal, la directrice du service investissements. "Des lingots à Hyagansis, ce sont des lingots que l'on ne peut pas auditer. Il est impossible d'en faire vérifier l'existence. Ils sont aussi inaccessibles que s'ils étaient sur la Lune. Les Hyaganséens ont un argument imparable pour garder l'or. Leur législation prévoit qu'il ne peut sortir du pays qu'avec l'accord des deux co-princes, qui bien entendu ne le donnent jamais."

"Cela n'a rien d'extraordinaire," objecta Farrell. "Les Allemands non plus n'ont pas accès à leurs lingots d'or, qu'ils ont mis en sécurité aux États-Unis pendant la guerre froide, quand ils avaient peur d'être envahis par les Soviétiques. Ils ne sont même pas autorisés à les voir !" (1)

"Le gouvernement allemand fait semblant de croire que son or est toujours chez nous, pour des raisons politiques," dit Rita Canal. "Malheur aux vaincus, comme disaient les Romains. Les Allemands sont toujours les vaincus de 1945, et ils le savent. Mais nous ne sommes pas la République Fédérale d'Allemagne, nous autres à la Senoc Bank. Nous ne sommes qu'une banque texane parmi d'autres. Si nos clients et nos partenaires se mettent à avoir des doutes sur l'existence de l'or hyaganséen, ou simplement sur la possibilité de le sortir de Hyagansis, nous sommes foutus. Totally, completely fucked."

"Et pourquoi nos clients et nos partenaires financiers auraient-ils des doutes ?" demanda Altmeyer, l'un des directeurs.

"L'or a été acheté à une petite société mnarésienne, la société Wolfensun, dont le nom est souvent cité dans des affaires douteuses. D'où provient cet or, mystère. J'en envoyé un mail à Wolfensun, ce matin. Leur PDG, un certain Yohannès Ken, m'a répondu qu'ils avaient bien encaissé cinq cents millions de dollars en échange de douze tonnes d'or. Ces douze tonnes sont en dépôt dans la ville sous-marine de Thamnui, royaume de Hyagansis, aux bons soins de la société Moenius. C'est cette société hyaganséenne qui garde notre or, au fond de la mer."

"Je n'ai jamais entendu parler d'une société Moenius," dit Farrell. "Continuez, Rita."

"Ken m'a aimablement communiqué l'adresse mail de Moenius. J'ai tout de suite écrit à Moenius. Dans la demi-heure qui a suivi, l'un de leurs employés m'a répondu que Moenius était effectivement détenteur de l'or."

"Vous êtes-vous renseignée au sujert de Moenius ?" demanda Farrell.

"Oui. Moenius est une société spécialisée dans le stockage de métaux. Elle se fait payer chaque année 0,1% de la valeur des métaux stockés, exigibles lorsque les métaux sortent de leurs entrepôts. Moenius n'assure que la garde des lingots, pas leur transport."

"Qu'il faudra payer au prix exigé par les Hyaganséens, bien sûr... Entre parenthèses, Baron Senoc aurait dû nous consulter pour faire cette opération. Il a falsifié des documents internes de la banque, pour dissimuler ses agissements. Rien que pour ça, il doit aller en prison," dit Farrell.

"Nous savons où se trouve l'or, au moins !" dit Altmeyer.

"Six mille pieds sous le niveau de la mer, j'ai vérifié où se trouve Thamnui. À une telle profondeur, il n'y a que des cybermachines," dit Rita Canal.

"Après tout, cet or est aussi bien à Hyagansis qu'aux States," dit Farrell. "La solution me paraît évidente. D'abord, il est inutile de prévenir la SEC ou le FBI au sujet des illégalités commises par Baron Senoc. Attendons d'en savoir plus. En ce qui concerne l'or, je propose de le vendre."

"Et comment ferez-vous sortir les lingots de Hyagansis ?" demanda Rita Canal sur un ton sarcastique. "Il faudra compter sur le bon vouloir des Hyaganséens, qui peuvent nous dire de venir le chercher chez eux. Nous serions bien embêtés, ça nous coûterait aussi cher que la valeur de l'or. À supposer que les deux co-princes de Hyagansis autorisent l'or à quitter leur pays, ce qui est très improbable."

"Les lingots resteront où ils sont. Nous allons vendre des certificats, donnant droit à une certaine quantité d'or. C'est ce que fait déjà Goldman Sachs, on appelle cela l'or papier."

Une autre réunion eut lieu le lendemain matin, à la demande de Farrell.

"La police vient de me prévenir," dit-il d'une voix grave. "La voiture de Baron a été retrouvée à l'aéroport. La sécurité de l'aéroport signale systématiquement les véhicules qui sont là depuis plus de vingt-quatre heures. J'ai bien peur que notre ami Baron n'ait fait une bêtise. Je n'arrive pas à le joindre par téléphone, ni chez lui ni sur son portable, et il n'a pas répondu à mes mails."

"Je suggère qu'on le considère comme démissionnaire s'il ne  réapparaît pas d'ici une semaine," dit Rita Canal. "De toute façon, il commençait à nous emmerder, avec son divorce interminable et ses cachotteries. C'est son père qui a fondé la banque, pas lui. Je le dis franchement, ce n'est qu'un fils à papa incompétent. Il n'avait même pas réussi à rester actionnaire majoritaire de la banque. Et maintenant, nous voyons que c'est même pire que ça, il est carrément véreux."

"Je suis entièrement d'accord," dit Altmeyer. "S'il conteste, on lui montrera les preuves de ses malversations. La perspective d'aller en taule le calmera..."

"Bien sûr... En attendant, silence absolu là-dessus. La survie de la banque est en jeu," dit Farrell. "Où irait-on, si les gens pensaient qu'il existe des banquiers malhonnêtes... Je propose d'émettre un million de certificats à cinq cent dollars l'unité, gagés sur notre or stocké au fond de la mer. Les cryptomonnaies se vendent bien, alors pourquoi pas nos certificats ?"

"C'est vrai que les cryptomonnaies, ce ne sont jamais que des algorithmes... Des suites de chiffres sur des disques durs..." dit Rita Canal. "Il n'y a que nous, les Américains, pour créer des milliards de dollars à partir de rien. Nous créons de la richesse à partir du néant."

"Sur les certificats, nous écrirons ceci..." dit Farrell. Il sortit  une feuille de papier du dossier qu'il avait placé devant lui, et se mit à lire à haute voix :

L'or correspondant à ce certificat est stocké dans des conditions de sécurité maximale à Thamnui, dans le royaume de Hyagansis. Tout déplacement de cet or ne peut se faire que dans le respect des lois hyaganséennes.

"Excellent," dit Rita Canal. "Les pigeons qui auront acheté les certificats ne pourront jamais les échanger contre de l'or métal, mais ce ne sera pas notre faute, ce sera celle des Hyaganséens !"

Même Michael Farrell ne put s'empêcher de rire.

"Les gens qui achètent des Gold Certificates comme ceux que nous allons émettre savent bien qu'ils ne pourront jamais les échanger contre de l'or métal," précisa Altmeyer. "D'ailleurs, il y a cent fois plus d'or papier en circulation que d'or métal." (2)

"Puisque nous avons l'air d'être tous d'accord sur l'essentiel," dit Farrell, "je propose que nous votions dès maintenant deux mesures importantes. D'une part, l'acceptation de la démission de fait de Baron Senoc, et d'autre part, l'émission d'un million de certificats à cinq cent dollars l'unité par la Senoc Bank of Houston. Nous allons faire tanguer le marché de l'or..."

(1) Authentique. Voir ici.

(2) Authentique aussi.
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