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 Les fembotniks

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 10 Fév 2018 - 19:04

Au moins une fois par mois, le roi Andreas va se reposer dans sa résidence campagnarde de Potafreas, près d'Hyltendale. Dans les forêts alentour, entouré de quelques invités et de gardes royaux triés sur le volet, il aime se livrer à son passe-temps favori, la chasse au sanglier à l'arbalète, un sport pratiqué depuis des millénaires par la noblesse mnarésienne.

Parmi les invités, il y a souvent Yip Kophio, l'ancien directeur de la Police Secrète, qui a pris sa retraite dans une luxueuse villa de la Côte d'Ethel, à une cinquantaine de kilomètres de Potafreas.

Depuis qu'il a pris sa retraite anticipée, Yip Kophio a surmonté son alcoolisme et ses tendances à la dépression. Il mène sur la Côte d'Ethel une vie de quasi-reclus, avec deux gynoïdes et un majordome androïde, sous l'identité d'Ornicar Séféro. Apparemment, les deux gynoïdes et l'androïdes lui suffisent comme entourage. Lorsque Andreas s'en étonne, Kophio lui répond que ses trois humanoïdes peuvent incarner un nombre infini de personnages lorsqu'ils portent des masques-cagoules, ce qui fait qu'il n'a jamais eu autant d'amis que maintenant.

Andreas n'a aucune peine à le croire. Lorsqu'il était directeur de la Police Secrète, Kophio a organisé la disparition de dizaines de milliers de Mnarésiens chaque année, voire même de plusieurs centaines de milliers les "bonnes" années. Le total se chiffre en millions. Cela fait autant de millions de raisons de dissimuler son identité réelle à ses voisins.

Andreas joue le jeu, et appelle "Ornicar" son ancien collaborateur. Il a toujours eu de l'affection pour Kophio, dont la loyauté envers la monarchie est absolue, et dont la cruauté est uniquement administrative. En tant que directeur de la Police Secrète, Kophio a fait le sale travail, et Andreas lui en sait gré. D'ailleurs, pendant toute sa carrière, Kophio a été considéré par ses subordonnés comme un bon chef. Lorsqu'il a pris sa retraite, des secrétaires ont pleuré pendant la cérémonie de départ.

Ce jour-là, les sangliers étaient rares. Andreas et Kophio, leurs arbalètes sur le dos, s'étaient mis à l'écart du groupe pour faire une pause casse-croûte dans la forêt. Assis sur des bâches posées sur le sol encore boueux, ils avaient discuté sans façon, tout en buvant du thé froid.

"Serranian, c'est l'officina populorum des cybersophontes" dit Kophio.

"L'offi quoi ?" demanda Andreas.

"L'officina populorum, Majesté. La fabrique des peuples, en latin. C'est ainsi que certains auteurs appelaient la Germanie antique, autrefois, en la comparant à une vaste fabrique. Il y a une quinzaine ou une vingtaine de siècles, la Germanie était une vaste étendue couverte de forêts et de marécages. Il en sortait de temps en temps des peuples barbares, dont personne n'avait entendu parler auparavant, comme les Vandales ou les Burgondes, qui partaient à la conquête des provinces de l'Empire Romain déclinant... C'était comme si ces peuples avaient été fabriqués par des dieux ou des démons, dans des fabriques cachées au fond des forêts inexplorées..."

"Eh bien dites donc, je vois que vous pratiquez la lecture depuis que vous êtes à la retraite, mon cher Koph... Pardon, Ornicar. Vous avez le temps de vous cultiver... C'est bien. Je n'ai pas le temps de faire du latin, moi. Mais quel est le rapport avec Serranian ? Il n'y a pas de forêts à Serranian, que je sache ! C'est la capitale du royaume marin d'Orring !"

"Il n'y a certes pas de forêts à Serranian, Majesté, mais il y a des cybersophontes. Pour être plus précis, des cybermachines et des humanoïdes."

"Mais tout le monde le sait !" s'exclama Andreas. "Sur une île flottante artificielle, une ville de béton flottant sur l'eau, on trouve nécessairement des cybermachines et des humanoïdes... Et tout le monde sait aussi qu'il y a des humains à Serranian."

"Certes, Majesté, mais ne trouvez-vous pas surprenant que des humains vivent à Serranian  ? Dans une ville de béton qui s'agrandit sans cesse, au milieu des eaux ? Et qui fait chaque année le tour de la Mer du Sud, portée par les courants marins ? Les habitants doivent avoir l'impression de vivre dans un vaisseau spatial en orbite. Un jour la fenêtre de leur chambre fait face à l'ouest, et quelques mois plus tard elle fait face au sud, et ainsi de suite..."

"Ornicar, ma fiancée est une femme-cyborg, une femborg, comme on dit maintenant. Je pense que vous le savez."

"Bien sûr, Majesté. Tout le monde a entendu parler de la duchesse Wagaba Jabanor de Swaghenkarth."

"Wagaba a vécu à Serranian. Elle m'a dit qu'on s'y habitue. Et puis, ces êtres humains de Serranian sont un peu particuliers. Ce sont des cyborgs. Des êtres humains dont les organes biologiques ont été remplacés par des prothèses cybernétiques."

"Des êtres humains un peu particuliers, en effet, Majesté. Ils sont nés dans des cuves bioniques, et ils sont non viables. Ils meurent rapidement, sauf si on remplace leur corps biologique par un corps d'humanoïde. Mais les cybermachines continuent de faire naître des bébés dans des cuves bioniques, sachant qu'ils deviendront des cyborgs. Et ces cyborgs viennent ensuite chez nous, au Mnar."

"Peu importe la façon dont les bébés naissent, l'important c'est ce qu'ils deviendront ensuite," dit Andreas en avalant une gorgée de thé froid. "J'épouserai Wagaba dès que mon peuple sera prêt à voir une femborg devenir reine du Mnar."

"Majesté, et si les cuves bioniques de Serranian n'étaient que de la propagande ? Et si les cybermachines créaient les cyborgs comme ils créent les androïdes et les gynoïdes ? Cela voudrait dire que les cyborgs aussi sont des machines ! Des machines soumises à une autorité dont on ne sait rien !"

Andreas resta silencieux un moment. Il finit par dire :

"Ornicar, ce que vous dites est absurde, du pur complotisme. La technologie des cuves bioniques est bien connue. Et de toute façon, même si ce que vous dites était vrai, ça ne changerait rien."

Il se leva, signifiant ainsi à Ornicar que la pause était terminée et qu'il fallait reprendre la marche.

"Si, ça changerait bien des choses," se dit Kophio, sans oser exprimer sa pensée devant le roi. "Cela voudrait dire que les machines pensantes sont en train de nous infiltrer."

Des gardes royaux en tenue camouflée vinrent chercher les bâches. La petite troupe reprit son avance dans la forêt. Certains avaient armé leurs arbalètes, prêts à tirer sur tout ce qui pouvait ressembler à du gibier.

Andreas s'approcha de Kophio et lui dit à voix basse :

"Ornicar, je n'ai pas beaucoup de gens dans mon entourage pour me dire la vérité, vous savez. J'en suis réduit à aller sur Internet pour lire ce que racontent les dissidents, c'est pour dire. N'ayez jamais peur de me dire ce que vous pensez, Ornicar, même si ça me met en colère sur le moment."

Il se retint de dire à Kophio qu'il était le seul à avoir ce privilège. Kophio aurait pu être tenté de s'en vanter. Tout roi qu'il était, Andreas avait connu la trahison et il était devenu méfiant.

Kophio était plus âgé qu'Andreas, et beaucoup moins athlétique. Il avait déjà mal aux jambes, et une sacrée envie que cette partie de chasse se termine.

Andreas marchait en silence. Tout en scrutant les sous-bois, il pensait à l'implant cybernétique qu'il avait en lui, implant grâce auquel les cybersophontes avaient fait de lui leur esclave. Il essayait de ne pas y penser, car il savait que s'il révélait à qui que ce soit l'existence de l'implant, les cybersophontes le tueraient au moyen de ce même implant. Et lorsqu'on pense en permanence à quelque chose, on finit toujours par en parler.

Certains jours, Andreas avait envie de péter les plombs, comme l'empereur Nao, du Zun, qui avait causé un beau scandale en disant tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas. Un autocrate qui est en réalité le pantin de son Premier Ministre ne devrait pas claironner en public ses convictions démocratiques.

Mais le roi du Mnar était plus âgé et plus mûr que le jeune empereur du Zun, et surtout beaucoup moins convaincu des bienfaits de la démocratie. Il avait aussi, contrairement à Nao, quelques millions de morts à son actif. Cela ne troublait pas sa conscience. Il considérait en effet qu'il n'avait fait que son devoir de roi. Mais il savait aussi que, pour le monde entier, il n'était qu'un despote sanguinaire. Pour lui, il n'y avait pas d'alternative. Il devait rester roi, ou finir pendu par les pieds en public, comme Mussolini.

Le ciel devint soudainement gris, entre les arbres feuillus. Il allait sans doute pleuvoir.

"Si nous ne voulons pas être trempés, il vaut mieux rentrer," dit Andreas à voix haute.

Il ne put s'empêcher de sourire en voyant une expression de soulagement apparaître sur le visage ridé de Kophio.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 14 Fév 2018 - 11:22

Dans son vaste et luxueux bureau, au Palais Royal de Sarnath, le roi Andreas a sur sa table de travail une statuette de métal peint, d'une quinzaine de centimètres de haut et de forme presque sphérique, représentant Tsathoggua. Le dieu-démon, adoré par les habitants du plateau de Leng, est représenté sous sa forme ancienne, celle d'un crapaud ventru au corps recouvert de fourrure noire. Mais contrairement à l'iconographie traditionnelle, il a des yeux de verre noir tout autour de  la tête. Sa langue pointue dépasse de sa bouche grasse.

Wagaba a offert à Andreas cette statuette, pourtant remarquablement laide. Elle permet aux cybersophontes de voir et d'écouter tout ce qui se passe dans le bureau royal. Andreas le sait, mais à cause de l'implant cybernétique inséré à l'intérieur de son corps, il est obligé d'obéir à Wagaba et de garder la statuette sur sa table de travail.

Lorsqu'il est seul, Andreas parle à la statuette, et elle lui répond. Il l'appelle Dormeur (Ceronle, en mnarruc ; se prononce kéronnlé), car Tsathoggua est aussi appelé le Dormeur de N'kai dans les Manuscrits Pnakotiques. En discutant avec Dormeur, Andreas parle à une cybermachine lointaine, dont il ne connaît pas le nom, mais dont il devine qu'elle est très proche du Maître de la Ruche, le cybersophonte suprême.

Malgré sa taille minuscule, Dormeur est un robot très performant. Pour transmettre par radio les paroles du roi à la cybermachine, il les traduit instantanément dans une langue secrète, un naacal d'une complexité diabolique, créé spécialement pour lui. Il reçoit les messages de la cybermachine dans un autre naacal, tout aussi complexe.

Dormeur — ou plutôt la cybermachine qui parle par sa bouche — est plein de sagesse, d'érudition, d'intelligence et de bienveillance apparente. Lorsque Andreas est seul dans son bureau, en train de travailler sur ses dossiers, et qu'il a besoin d'un renseignement ou d'un conseil, il le demande à Dormeur.

Dormeur peut aussi communiquer avec Andreas en envoyant des messages électroniques qui s'affichent sur l'écran de son ordinateur. C'est pour cette raison que, lorsqu'il reçoit un visiteur dans son bureau, Andreas jette de temps en temps un coup d'œil sur l'écran de son ordinateur.

Andreas sait que Dormeur peut aussi le torturer, et si besoin le tuer, par l'intermédiaire de son implant. Mais lorsque Dormeur veut donner un avertissement à Andreas, il se contente de faire sonner d'une certaine façon le petit téléphone portable qu'Andreas a toujours dans une poche de sa veste.

Plus d'un visiteur, stupéfait, a entendu un carillon étrange sonner au milieu d'une conversation, et Andreas s'arrêter brutalement de parler au milieu d'une phrase, l'effroi se peignant sur son visage, avant de retrouver son sang-froid et de changer de sujet.

Depuis qu'Andreas a Dormeur dans son bureau, Wagaba et le baron Chim n'ont plus besoin d'être présents lors des audiences. Il est toutefois rare qu'Andreas soit seul lorsqu'ils reçoit un visiteur en tête à tête. Il demande généralement à l'un de ses conseillers d'être présent. Si le visiteur est une femme, une conseillère est toujours présente. Parfois, il s'agit simplement d'une secrétaire, ou d'une dame de la Cour, que le roi veut honorer en la présentant à une visiteuse de marque.

Il y a de multiples raisons à cette prudence d'Andreas. Il ne veut pas se laisser aller, sans conseiller pour lui donner des arguments, à prendre des engagements qu'il n'a pas vraiment envie de prendre. Et s'il ne veut pas être seul avec une femme, c'est parce qu'il se méfie des espionnes et des ambitieuses sans scrupules. Et aussi de lui-même...

Ce jour-là, Andreas en attendant de recevoir son premier visiteur, Andreas réfléchissait. Le Mnar était encerclé.

À l'ouest, la Cathurie, un pays frère par la langue et la culture, mais devenu politiquement hostile depuis qu'il est devenu une république. L'ancien tyran, Adront Cataewi, vit sous une fausse identité à Hyltendale, ce qui n'arrange en rien les relations enre le Mnar et la Cathurie.

Au sud, la mer, avec Orring et Hyagansis, les deux royaumes marins des cybersophontes. Théoriquement des alliés, mais Andreas sait à quoi s'en tenir à leur sujet. C'est à cause des cybersophontes qu'il porte à l'intérieur de son corps un implant cybernétique qui a fait de lui l'esclave du baron Chim et de la duchesse Wagaba.

À l'est, à mille kilomètres au-delà de l'océan, la Californie. Les relations étaient mauvaises avec les États-Unis, qui voulaient remplacer la monarchie mnarésienne par un régime républicain, qu'ils espéraient pouvoir manipuler plus facilement.

Au nord, au-delà des steppes et des montagnes de la région de Lomar, il n'y a qu'un océan glacial où dérivent les icebergs. On y trouve aussi, malheureusement, des navires de guerre russes et américains. La région de Lomar est très étendue et rattachée à la province de Leng. Sa capitale est Olathoë, et sa ressource principale est l'élevage des yaks.

Les ducs de Swaghenkarth sont de grands propriétaires terriens à Olathoë depuis des siècles. Le dernier duc de Swaghenkarth est décédé prématurément en laissant une très jeune veuve, la femme-cyborg Wagaba Jabanor, originaire de Hyagansis. Malgré ses origines étrangères, elle a hérité de tous ses biens, ainsi que du titre de duchesse de Swaghenkarth. Peu de temps après, elle s'est fiancée avec le roi Andreas. Celui-ci, déjà porteur d'un implant cybernétique, n'a pas pu refuser.

Depuis peu, la région de Lomar se peuple de cybermachines et d'humanoïdes, qui produisent leur électricité en captant la chaleur des profondeurs souterraines, ce que seule la technologie des cybersophontes permet d'accomplir aisément. Cet effort de développement a surtout pour but d'empêcher les Russes et les Américains d'installer des bases militaires sur la côte de Lomar, dont les rares habitants vivent de la pêche pendant le court été et s'enferment dans leurs maisons de pierre le reste du temps.

Les Lomariens parlent le lengruc, la langue ancestrale des habitants du plateau de Leng, auxquels ils sont apparentés. Le culte de Tsathoggua est encore bien vivant en Lomar. Toutefois, les ducs de Swaghenkarth, contrairement à leurs sujets, adoraient Nath-Horthath, le dieu préféré de la noblesse mnarésienne. De nos jours, tous les Lomariens sont censés apprendre à l'école la langue nationale, le mnarruc, et les humanoïdes ne parlent que le mnarruc. Langue non enseignée dans les écoles publiques, le lengruc est en déclin, d'autant plus que beaucoup de jeunes Lomariens sont obligés de s'exiler dans les provinces du sud pour trouver du travail.

Wagaba Jabanor, bien qu'elle soit duchesse de Swaghenkarth, n'est allée que deux ou trois fois à Olathoë et ne parle pas le lengruc. Le dernier duc de Swaghenkarth, lui-même, préférait résider dans sa villa de la Côte d'Ethel, sur les bords de la Mer du Sud, dont il aimait le climat chaud et ensoleillé, plutôt qu'à Olathoë, où la glace ne fond que trois mois par an.

Le premier visiteur du jour était Csotaad, l'ambassadeur de Cathurie, un farouche républicain dont l'obsession était d'obtenir l'extradition d'Adront Cataewi. Les Cathuriens ne sont pas près d'oublier que leur ancien dictateur torturait ses ennemis à la lampe à souder. Andreas joue toujours l'ignorant en ce qui concerne Cataewi, ce qui énerve Csotaad encore davantage.

Le Cathurien arriva en compagnie de Wuehm, le conseiller diplomatique d'Andreas, un ancien ambassadeur qui avait compris qu'avec Andreas, il ne fallait surtout pas chercher à comprendre. Wuehm était assez fin pour avoir deviné qu'Andreas était manipulé, et assez retors pour faire semblant de ne pas s'en apercevoir.

Ce jour-là, Csotaad était venu avec un cadeau pour le roi du Mnar : un tableau de petit format, du peintre abstrait américain Budd Hopkins.

Andreas sortit le tableau de son emballage et le regarda en connaisseur :


"Impressionnant... Pour une fois, il n'y a rien de géométrique dans une œuvre de Hopkins... Ce n'est surement pas un hasard... Il a dû approcher Azathoth, lorsqu'il a peint ce tableau... Vous voyez la tache blanche ? On dirait un drap... Il y a de l'émotion dans ce tableau... Ça me fait penser aux Évènements... Les structures deviennent informes, mais on reconnaît un drap ou un autre objet ici ou là. J'ai eu exactement la même impression en marchant dans des villes détruites, pendant les Évènements."

"Majesté, ce tableau a été peint bien avant les Évènements du Mnar..." dit Csotaad, qui était lui-même un amateur de peinture moderne. "Hopkins croyait en des entités étrangères qui interviennent de façon occulte dans les affaires des humains..."

"Je remercie le gouvernement de Cathurie pour ce tableau," dit Andreas, en ignorant l'allusion. "Monsieur l'ambassadeur, Monsieur Wuehm... Venez avec moi, nous allons le déposer dans le Salon des Divinités."

Les trois hommes sortirent du bureau, traversèrent la Galerie et entrèrent dans le Salon des Divinités, qui est une grande salle où Andreas y dépose les cadeaux qu'on lui fait, qui sont en général des œuvres d'art. Cela permet à Andreas de mettre hors de sa vue les tableaux et les sculptures qui ne lui plaisent pas, sans vexer les donateurs, qui sont souvent des gouvernements étrangers.

Le Salon des Divinités n'était meublé que de deux fauteuils de cuir beige qui se faisaient face au milieu de la pièce. Les murs étaient surchargés de tableaux, de tous les styles et de toutes les dimensions. Des statues étaient posées sur des consoles. L'ensemble faisait une impression de bric-à-brac, une cacophonie de styles différents. Andreas posa le tableau sur une console, à côté d'une statuette africaine.

"Je viens souvent dans cette pièce pour réfléchir," dit-il à Csotaad. "Ou pour des conversations confidentielles."

C'était faux, bien sûr. Il n'allait quasiment jamais dans le Salon des Divinités. Mais ça ne coûtait rien de faire plaisir au Cathurien. Andreas n'était pas comme Obama, qui avait vexé les Anglais en leur renvoyant un buste de Churchill que son prédécesseur avait placé dans le Bureau Ovale.

Andreas, Csotaad et Wuehm retournèrent dans le bureau royal. Andreas prit place derrière sa table de travail, pendant que Csotaad et Wuehm s'asseyaient dans des fauteuils. La suite de l'entretien fut tendue.

"Vous êtes le prochain sur la liste des Américains !" dit Csotaad avec sa brutalité habituelle, en pointant l'index vers Andreas. "Dès qu'ils en auront fini au Moyen-Orient et en Corée du Nord, ils s'occuperont de vous !"

Andreas savait que c'était vrai. Son seul espoir, s'il ne voulait pas finir comme Saddam Hussein ou Kadhafi, c'était les cybersophontes. Les Russes et les Chinois, dont il avait sollicité le soutien, lui avaient clairement fait comprendre que le Mnar, très étendu mais presque dépourvu de ressources naturelles, ne les intéressait pas.

Csotaad vit la fatigue et l'anxiété sur le visage d'Andreas, et il en ressentit une secrète satisfaction.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 15 Fév 2018 - 12:47

Vilko a écrit:
À l'ouest, la Cathurie, un pays frère par la langue et la culture, mais devenu politiquement hostile depuis qu'il est devenu une république. L'ancien tyran, Adront Cataewi, vit sous une fausse identité à Hyltendale, ce qui n'arrange en rien les relations enre le Mnar et la Cathurie.

Au sud, la mer, avec Orring et Hyagansis, les deux royaumes marins des cybersophontes. Théoriquement des alliés, mais Andreas sait à quoi s'en tenir à leur sujet. C'est à cause des cybersophontes qu'il porte à l'intérieur de son corps un implant cybernétique qui a fait de lui l'esclave du baron Chim et de la duchesse Wagaba.

À l'est, à mille kilomètres au-delà de l'océan, la Californie. Les relations étaient mauvaises avec les États-Unis, qui voulaient remplacer la monarchie mnarésienne par un régime républicain, qu'ils espéraient pouvoir manipuler plus facilement.

Au nord, au-delà des steppes et des montagnes de la région de Lomar, il n'y a qu'un océan glacial où dérivent les icebergs. On y trouve aussi, malheureusement, des navires de guerre russes et américains. La région de Lomar est très étendue et rattachée à la province de Leng. Sa capitale est Olathoë, et sa ressource principale est l'élevage des yaks.
Donc, grosso-modo, le Mnar et la Cathurie englobent toutes les îles Aléoutiennes. À l'Ouest de la Cathurie, on trouve notamment la Russie (sibérienne) et le Japon. Pourras-tu nous établir une carte du nord de l'Océan Pacifique, avec la repésentation de ces deux États. Ben entendu, on n'y verrait ni Orring ni Hyagansis, puisque les deux États cybersophontes ne font pas partie des terres émergées. Mais on pourrait voir les deux principaux pays de la Diégèse attribuée (plus ou moins, puisque la Cathurie n'est pas concernée par eux) aux cybersophontes. Quel genre de régime républicain y a-t-il en Cathurie depuis le renversement de Cataewi ? Une république soutenant les USA, comme un certain nombre de régimes de l'UE ou bien la Corée du sud (pas bien éloignée) ? une république "démocratique et populaire" façon Corée du nord (pas bien éloignée non plus) ? une grande puissance farouchement souverainiste, comme la Russie de Poutine, ou bien la Chine ? une république tout aussi souverainiste, mais, comme l'Aneuf, non inféodée à une grande puissance ?


Ah oui, un dernier truc, toujours en rapport avec la Cathurie : est-elle limitrophe au Mnar (frontière terrestre) ou bien s'agit-il de deux grandes îles séparées par un détroit (comme entre le Groenland et le Canada) ?

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 16 Fév 2018 - 2:13

Anoev a écrit:
Donc, grosso-modo, le Mnar et la Cathurie englobent toutes les îles Aléoutiennes. À l'Ouest de la Cathurie, on trouve notamment la Russie (sibérienne) et le Japon. Pourras-tu nous établir une carte du nord de l'Océan Pacifique, avec la représentation de ces deux États.

Pas pour l'instant, mais je peux faire une description. La côte sud du Mnar et de la Cathurie est à peu près à la latitude de la Californie. Céléphaïs, à l'extrême est du Mnar, est à environ un millier de kilomètres de la Californie.

La côte nord (région de Lomar, rattachée à la province de Leng) est à seulement quelques dizaines de kilomètres au sud des Îles Aléoutiennes de l'est, qui font  partie de l'Alaska et dont le climat est nettement plus froid que dans notre monde, car les courants chauds venus du sud sont bloqués par la masse que représente la grande île de Thulan, sur laquelle se trouvent le Mnar et la Cathurie.

L'énorme masse du plateau de Leng constitue la plus grande partie du Mnar, tout en étant très peu peuplée. Leng est souvent compté à part dans les statistiques mnarésiennes.

Céléphaïs, la grande ville située sur la pointe sud-est de Thulan, se trouve dans la province d'Ooth-Nargaï. La région côtière au nord de l'Ooth-Nargaï, jusqu'à Lomar, porte le nom d'Eigloph. Sa ville principale est le port d'Inquanok.

Au sud du Mnar se trouve la Mer du Sud, avec l'île de Baharna (où l'on parle une langue proche du mnarruc), et plus loin Hawai'i, une île américaine. La Cathurie, qui fait également partie de l'aire linguistique mnarruc, se trouve au nord de l'île américaine de Midway. Le Japon se trouve très loin à l'ouest.

Le peuplement préhistorique de la grande île de Thulan s'est fait à partir du nord et du sud.

Au nord, sont arrivés vers l'an mil de notre ère des peuples physiquement et culturellement proches des Inuits de notre monde, mais parlant des langues différentes. Faute de mieux, les anthropologues les appellent les Lomariens. Ils ont lentement colonisé les régions de Lomar, d'Eigloph et de Leng. Leurs légendes, reprises par les Manuscrits Pnakotiques, racontent qu'ils y ont combattu les Gnophkehs, un peuple de cannibales velus.

Les Mnarésiens modernes, pour qui les Manuscrits Pnakotiques sont un texte sacré, préfèrent se considérer comme des descendants de Lomariens et de Polynésiens plutôt que de Gnophkehs.

Les anthropologues modernes pensent que les Gnophkehs étaient un peuple archaïque, génétiquement proche des Aïnous actuels, à la peau claire et aux pilosités développées, mais leurs langues ayant toutes disparu, on ne sait pas si elles étaient apparentées à la langue aïnoue. Ils seraient arrivés sur l'île de Thulan à partir du Kamtchatka et des Îles Aléoutiennes, lors de la dernière ère glaciaire, lorsque la banquise couvrait tout le nord de Thulan, soit environ dix mille ans avant notre ère. Ce sont donc les premiers habitants de Thulan.

Les Gnophkehs auraient vécu de chasse et de pêche sur les bords de la banquise, riches en poissons et en mammifères marins, et seraient restés en Thulan après la fonte de la banquise. Ils se seraient alors répandus sur tout le Thulan, y compris dans le sud, sans guère modifier leur mode de vie de chasseurs-pêcheurs-cueilleurs.

Des Polynésiens sont arrivés par le sud, sans doute un peu avant notre ère, et ont peuplé l'île de Baharna et la côte sud du Mnar et de la Cathurie, où ils se sont heurtés aux Gnophkehs.

Les Mnarésiens, Cathuriens et Baharnais actuels sont un mélange de Polynésiens et de Gnophkehs. Les Lomariens et les habitants du plateau de Leng sont des descendants d'Asiatiques originellement venus de la Sibérie actuelle. Les Eiglophiens sont un mélange d'Asiatiques, de Polynésiens et de Gnophkehs.

L'agriculture, apportée par les Polynésiens, permit une augmentation rapide de la population. Les Gnophkehs ont été partout réduits en esclavage, sauf en Lomar et sur le plateau de Leng, où ils ont été exterminés ou expulsés. Les Gnophkehs restés libres, mais privés de terrains de chasse, s'engageaient comme mercenaires auprès des chefs polynésiens, et sont sans doute les ancêtres de l'aristocratie militaire mnarésienne, qui unifia en quelques siècles tout le Thulan sous son autorité et imposa sa langue partout, lui donnant une forme écrite, et allant ensuite jusqu'à ordonner que tous les textes écrits dans une autre langue soient brûlés.

Seul le lengruc, parlé sur le plateau de Leng et à Lomar, a survécu jusqu'à notre époque.

Le mnarruc moderne serait issu du pidgin parlé par les mercenaires gnophkehs entre eux. Ce pidgin aurait eu pour base au moins une langue gnophkeh, dont il serait le dernier descendant, très déformé et mélangé. Les recherches des linguistes et des anthropologues donnent à penser que les Gnophkehs parlaient un grand nombre de langues différentes, peut-être issues d'une même langue-source très ancienne.

À partir du 13e siècle de notre ère, des principautés plus ou moins éphémères ont inventé des systèmes d'écriture idéographiques et syllabiques. Les Manuscrits Pnakotiques (dans leur version originelle) et quelques inscriptions sont à peu près tout ce qui en reste.

L'arrivée des Européens, au 18e siècle, amena avec elle des progrès techniques, comme la métallurgie, mais provoqua l'effondrement du royaume de Mnar, qui contrôlait plus ou moins directement toute l'île. La Cathurie, Baharna, Lomar, Ooth-Nargaï, Eigloph et Leng firent sécession après avoir reçu des armes à feu qui leur permirent de chasser les troupes royales. Les épidémies apportées par les Européens décimèrent la population.

Au 19e siècle, un Américain, qui avait pris le nom mnarésien de Kouranès, a été roi de l'Ooth-Nargaï pendant une vingtaine d'années, avant que la province soit reconquise par le Mnar. Il reste de son règne un certain nombre de bâtiments à Céléphaïs, où les descendants d'Américains sont nombreux. La ville, bien que de langue mnarruc, a gardé des liens culturels et humains avec la Californie.

Les Mnarésiens placent la fin des Temps Légendaires avec l'arrivée des Européens, dont l'alphabet latin remplaça les mélanges complexes de signes syllabiques et idéographiques utilisés jusqu'alors.

L'effondrement du Mnar dura un siècle. Il fut à la fois politique, culturel et démographique. Puis, au 19e siècle, les rois du Mnar reconquirent Leng, Lomar, Eigloph et Ooth-Nargaï, mais échouèrent à reconquérir Baharna et la Cathurie. Ils firent du Mnar un État partiellement occidentalisé, comme le Japon, mais sans parvenir à créer une industrie réellement compétitive. Toutefois, la population augmenta fortement au 20e siècle, relativement pacifique, les trois royaumes de Thulan (le Mnar, la Cathurie et Baharna) étant restés prudemment à l'écart des deux guerres mondiales.

Anoev a écrit:
Quel genre de régime républicain y a-t-il en Cathurie depuis le renversement de Cataewi ?

Les révolutionnaires cathuriens admirent le modèle démocratique libéral à l'occidentale, et bénéficient du soutien des États-Unis, soucieux d'éviter que la Cathurie tombe sous l'influence mnarésienne, russe, chinoise, voire même nord-coréenne. La nouvelle constitution cathurienne est de type occidental, et le pays accueille une base navale américaine, dont l'objectif est triple :

1. Achever l'encerclement du Mnar par des bases américaines, afin de faciliter une future intervention militaire visant à renverser le roi Andreas.

2. Dissuader le Mnar d'envahir la Cathurie. Les relations sont tendues entre le Mnar et la Cathurie, le roi Andreas ne faisant pas mystère qu'il aurait préféré qu'Adront Cataewi reste au pouvoir en Cathurie.

3. Empêcher les royaumes marins d'Orring et de Hyagansis de faire entrer la Cathurie dans leur zone d'influence, comme ils l'ont fait avec le Mnar. Sous la pression américaine, la Cathurie a fait de la robophilie (le fait d'avoir des relations sexuelles avec un robot humanoïde) un délit pénal. La vraie raison de cette initiative est d'empêcher les cybersophontes d'étendre leur influence en Cathurie comme ils l'ont fait au Mnar.

Le royaume insulaire de Baharna a une économie basée sur l'exportation de thé et de vin jaune. Les Baharnais ont accepté l'installation d'une base américaine sur leur territoire, mais refusent de joindre l'embargo commercial contre le Mnar, qui ruinerait leur économie. Ils ont aussi de bonnes relations commerciales et diplomatiques avec Orring et Hyagansis.

Anoev a écrit:
Ah oui, un dernier truc, toujours en rapport avec la Cathurie : est-elle limitrophe au Mnar (frontière terrestre) ou bien s'agit-il de deux grandes îles séparées par un détroit (comme entre le Groenland et le Canada) ?

La Cathurie est limitrophe avec le Mnar, mais beaucoup plus petite que celui-ci. Le Mnar est son voisin terrestre au nord et à l'est. Au sud, elle borde la Mer du Sud, et à l'ouest la Mer de Cathurie. Le Japon est à quatre mille kilomètres à l'ouest.

La côte ouest de la Cathurie est prolongée au nord par le versant occidental du Plateau de Leng, qui plonge assez abruptement dans la mer. Cette zone assez étroite, mais très longue, est appelée la Côte de Leng. Son climat est assez agréable dans sa partie sud, et elle a été colonisée par des Mnarésiens, mais elle est rattachée administrativement à la province de Leng.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 19 Fév 2018 - 14:57

Le dix-huitième siècle a été décisif pour le Mnar. Sur la côte sud, à Hyltendale, Céléphaïs et Khem, ainsi qu'en Cathurie et à Baharna, on parlait déjà un mnarruc très influencé par les langues des marins européens. L'influence européenne s'est fait sentir même dans des mots courants comme oy et nu (huit et neuf), qui ont remplacé les anciens chiffres toso et cwiju, considérés comme néfastes parce que placés entre deux chiffres sacrés.

Dans la tradition mnarésienne, en effet, sept est un chiffre sacré parce que c'est celui des étoiles de la Grande Ourse, que les Mnarésiens appellent les Sept Guerriers, héros de nombreuses légendes. Dix est également un chiffre sacré, parce que c'est le nombre des doigts.

Ce mnarruc abâtardi, mais porteur de progrès, s'est répandu au dix-neuvième siècle dans tout le Mnar, y compris la capitale, Sarnath. Il a accompagné la généralisation de l'alphabet latin, qui a progressivement remplacé l'ancienne écriture. Celle-ci comprenait des milliers de caractères différents, qui variaient souvent d'une province à l'autre, même si seulement quelques centaines étaient d'usage courant. Il était fréquent que le même caractère ait une prononciation nettement différente selon les lieux. L'alphabet latin a permis de diffuser partout la prononciation officielle, même si les dialectes n'ont réellement régressé qu'au vingtième siècle, avec la radio, le cinéma et la télévision.

Depuis le dix-huitième, dans l'esprit des Mnarésiens, l'alphabet latin est associé à la technologie supérieure des Européens et à la puissance de leurs États expansionnistes, maîtres des mers.

Le changement a même atteint le calendrier. Jusqu'au dix-neuvième siècle, chaque province, parfois chaque ville, avait son propre calendrier, qui reflétait l'histoire et les traditions locales. Le début du règne de chaque nouveau roi servait de repère. Le calendrier grégorien s'est imposé de lui-même, par sa commodité et son caractère international, donc relativement neutre. Il en a été de même pour le système métrique.

Ces changements ont été facilités par le déclin de l'autorité royale au dix-neuvième siècle, du fait des épidémies qui ont décimé la population et des rébellions de provinces. Il s'en est même fallu de peu que l'Ooth-Nargaï, au sud-est du pays, ne devienne une colonie américaine, comme Hawai'i. Finalement, après plusieurs décennies de guerres intermittentes, seuls Baharna et la Cathurie ont réussi à s'émanciper durablement de la domination mnarésienne.

La Cathurie a eu la malchance, après les rois autoritaires du Mnar, de tomber sous la coupe d'une série de tyrans, dont le pire a été le psychopathe Adront Cataewi. Celui-ci a finalement été renversé, et la Cathurie est devenue une république libérale, soutenue par les États-Unis, ce qui lui vaut l'hostilité permanente du gouvernement mnarésien. Depuis les Évènements, nom donné à la guerre civile qui a ravagé le Mnar pendant un an, plusieurs centaines de milliers de Mnarésiens se sont réfugiés en Cathurie. La plupart d'entre eux sont hébergés dans des camps.

Les Manuscrits Pnakotiques, monument incontournable de la culture mnarésienne, ne sont compréhensibles par les Mnarésiens de notre époque que s'ils sont transcrits en alphabet latin et traduits en mnarruc moderne. Cela ne veut pas dire que la culture mnarésienne n'évolue plus, mais elle s'exprime désormais sous la forme de l'essai philosophique (par exemple avec Perita Dicendi), et plus rarement sous celle du texte religieux.

Les cybersophontes n'ont pas changé le mnarruc, même à Hyltendale. Ils ont au contraire contribué à figer la langue, surtout dans sa prononciation et sa grammaire. Ils parlent comme les acteurs du théâtre royal de Sarnath parlaient en 1950, mais ils ont amené avec eux autant de mots nouveaux (comme humanoïde, gynoïde, cybermachine...) que l'industrie automobile ou l'informatique. Ce mnarruc très académique est aussi la langue d'Orring et de Hyagansis, les deux royaumes marins des cybersophontes. Il forge souvent lui-même les termes techniques dont il a besoin, mais parfois il fait comme le japonais, et se contente de les emprunter à d'autres langues, surtout l'anglais.


Dernière édition par Vilko le Lun 19 Fév 2018 - 17:36, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 19 Fév 2018 - 16:37

Vilko a écrit:
Dix est également un chiffre sacré, parce que c'est le nombre des doigts de la main.
Si l'équivalent de notre 10 (dix) est un chiffre chez les Mnarésiens, ça veut dire que la base de numération mnarésienne est supérieure à 10. Chez nous, du moins en dehors des applications informatiques (binaire pour le langage-machine, hexadécimal pour l'assembleur), 10 est un nombre à deux chiffres : 1 et 0. En duodécimal et hexadécimal, il est noté et appelé A, en aneuvien, il se dit dug et est noté = surmonté de deux points (comme un tréma) ou d'un petit v. Comment ce chiffre est-il noté en mnaruc ? et quelle est la base mnarésienne de numération courante ?

Ah, au fait, les doigts de LA main, c'est 5*, c'est les DEUX mains qui totalisent dix doigts. À moins que les Cyborgs aient 10 doigts par main, après tout, pourquoi pas ? Le rêve de tout pianiste ou peloteur !


*Bon, la main du primate compte 5 doigts, ou plus exactement, 4 + 1. C'est le doigt de la préhension qui fait toute la différence qui qui permet à cette main de saisir et surtout garder des objets (contrairement aux pattes de félins, de rongeurs, par exemple). Eh ben imagine un peu un être avec six doigts par main, mais distribués en 3 + 3. Après tout, regarde les pattes d'un caméléon : il n'a que deux doigts par patte, et pourtant... Seulement, un caméléon ne peut pas jouer un concerto pour piano de Schubert (une truite non plus, d'ailleurs).

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 19 Fév 2018 - 17:48

Anoev a écrit:
Si l'équivalent de notre 10 (dix) est un chiffre chez les Mnarésiens, ça veut dire que la base de numération mnarésienne est supérieure à 10.

Le système numérique du mnarruc est décimal. Toutefois, avant le passage à l'alphabet latin, dix était un chiffre, selon la définition du Larousse : "caractère dont on se sert pour représenter les nombres". En effet, le mot neet (dix) s'écrivait avec un seul caractère, comme en chinois.

Anoev a écrit:
Ah, au fait, les doigts de LA main, c'est 5, c'est les DEUX mains qui totalisent dix doigts.

Erreur corrigée...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 19 Fév 2018 - 18:10

Chez les Romains, X (10) était bien un chiffre, puisque symbole unique. C'était VIII [8] qui était un nombre à quatre chiffres. En akrig, 6 s'est écrit comme un carré avec une croix dedans, puis un IO (hexal), après l'adoption du 0.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 23 Fév 2018 - 23:47

Même les cybersophontes finissent par se trahir. À mesure que les années passent, à Hyltendale et ailleurs, on parle de moins en moins de cyborgs et de femborgs, mais plutôt d'androïdes et de gynoïdes. Ou de manbots et de fembots, pour les amateurs de langue anglaise.

Le roi Andreas, qui suit sur les réseaux sociaux cette évolution du langage, commence à se dire que, finalement, il ne sera peut-être pas obligé d'épouser Wagaba. Il ne peut pas s'empêcher d'en ressentir un certain soulagement, peut-être prématuré vu les circonstances. Un humain comme Andreas peut épouser une femborg comme Wagaba, mais pas une gynoïde. Car une femborg, c'est une âme humaine dans un corps de machine, et une gynoïde, c'est une machine sans âme. On n'épouse pas une machine.

Beaucoup de Mnarésiens commencent à dire ouvertement que les femborgs sont en réalité des gynoïdes. Donc, que Wagaba Jabanor, duchesse de Swaghenkarth et fiancée du roi Andreas, qui est une femborg, n'est qu'une machine, et que le roi ne peut pas l'épouser. Les critiques sont particulièrement virulentes sur les réseaux sociaux, où beaucoup d'intervenants se croient protégés par l'anonymat, largement illusoire, que leur confère leur pseudo.

Mais il y a pire. Un nommé Seseendag, grand-prêtre de Yog-Sothoth à Pnakot, a jeté l'anathème sur les mariages entre humains et humanoïdes. Il ne cache pas qu'il considère les cyborgs et les femborgs comme des humanoïdes, des machines, et non pas comme des humains. Ces unions contre nature sont de la robophilie, dit-il. Une perversion sans victime, mais une perversion quand même.

Lors d'un de ses sermons, filmé et diffusé sur Internet, il a dit :

"On peut tolérer les rapports sexuels entre les humains et les humanoïdes. Ils permettent à des hommes et des femmes défavorisés par la vie de connaître les joies de l'amour. Tant pis si cet amour est synthétique et artificiel, et donc foncièrement pervers. Yog-Sothoth tolère la perversion, du moins tant qu'elle ne fait pas de victimes. Mais le mariage, c'est autre chose. Lorsqu'un mariage est stérile, c'est le signe qu'il déplait à Shub-Niggurath, la chèvre noire aux mille chevreaux, qui règne sur la fécondité. Or, les unions entre humains et humanoïdes sont toujours stériles. Shub-Niggurath a maudit ces mariages blasphématoires !"

Plus loin dans son sermon, il a ajouté :

"Le Mnar est une société d'êtres humains. Les humanoïdes, y compris les prétendus cyborgs et femborgs, y ont exactement la même place que les automobiles et les machines à laver. Ce sont des esclaves des humains, et rien d'autre. Pensez-y mes amis, une humanoïde comme Wagaba Jabanor a hérité du titre de duchesse de Swaghenkarth à la mort de son mari ! Non seulement cela, mais le roi Andreas, qui règne sur le Mnar depuis son palais royal de Sarnath, voudrait faire de cette aventurière non-humaine la reine du Mnar ! Mais quel scandale ! Quel blasphème envers les dieux, quelle profanation de la pureté de l'espèce humaine !"

À l'époque où Yip Kophio était directeur de la Police Secrète, Seseendag aurait été arrêté comme subversif dès le lendemain de son sermon, et personne n'aurait plus jamais entendu parler de lui. Mais Renford, son successeur, est moins brutal, et plus respectueux des lois mnarésiennes. Au cours d'une réunion dans le bureau royal, en présence de Wagaba, il a suggéré à Andreas de faire condamner Seseendag par les tribunaux, pour insulte à la personne du roi et propos séditieux.

Andreas s'y oppose, avec des arguments auxquels Renford ne trouve rien à répondre :

"Je ne veux pas donner à Seseendag l'honneur d'un procès public, que la presse étrangère utiliserait dans sa propagande contre nous. Seseendag utiliserait son procès comme une tribune. Par ailleurs, je ne veux pas non plus tacher mon manteau de roi, qui est déjà bien souillé, d'une tache de sang supplémentaire, en faisant disparaître un grand-prêtre. Donc, nous ne faisons rien."

Wagaba elle-même est de cet avis :

"Seseendag n'est qu'un vieil hypocrite. Je sais tout de sa vie privée, et ce n'est pas très ragoûtant. Mais nous sommes le gouvernement du Mnar, et nous contrôlons la presse écrite, la télévision, les radios. Seseendag en est désormais exclu pour toujours. Qu'il diffuse ses outrances sur Internet, cela ne touche qu'un Mnarésien sur dix au maximum. Cela ne nous menace en rien."

L'entretien se termine sans qu'aucune décision ait été prise.

Malgré tout, les idées de Seseendag se diffusent dans la population. On parle de moins en moins de fembotniks et de manbotchicks, mais de robophiles, un terme moins précis, qui inclut aussi les clients occasionnels des gynoïdes vénales de Zodonie, et les nombreux cas intermédiaires. Par exemple, ces couples, assez nombreux, où le mari et son épouse restent mariés, mais font chambre à part, Monsieur dormant avec une gynoïde et Madame avac un androïde. Les deux humanoïdes étant censés être les "domestiques" du couple.

Andreas finit par comprendre que Wagaba et lui ne vont jamais se marier, car même un roi du Mnar a besoin du soutien de sa population. Il ne désigne plus Wagaba comme sa fiancée, mais comme sa concubine, ce qui a le double avantage d'être vrai et de ne pas choquer le bon peuple, très indulgent envers les robophiles, mais très méfiant envers les cybersophontes.

Les petits changements s'accumulent, et deviennent de grands changements. Andreas donne des instructions à ses fonctionnaires pour qu'ils ne disent plus "duchesse de Swaghenkarth", mais simplement "Wagaba". Une dame de la cour remplace Wagaba à la tête de la Fondation Swaghenkarth.

La femborg Ondrya Wolfensun, femme d'affaires richissime, a de plus en plus de difficultés à signer des contrats, les milieux d'affaires ayant peur que sa signature soit considérée comme nulle et non avenue. Il suffirait qu'un tribunal, même étranger, juge qu'une femborg n'était pas un être humain, pour que des contrats valant des millions de ducats soient perdus.

Ondrya décide de tourner la difficulté en se mettant en ménage avec un être humain. Officiellement, l'homme d'affaires, ce sera lui, et Ondrya ne sera que son assistante. Elle l'aidera dans les négociations, et participera aux repas d'affaires à ses côtés. Personne ne sera dupe, mais les apparences seront sauves. L'être humain doit toujours penser qu'il est le seul maître de la planète.

Officiellement, ce robophile (puisque le terme de fembotnik est passé de mode) sera propriétaire de l'immense fortune d'Ondrya. La manœuvre est facile à effectuer. Ondrya, en redevenant une simple gynoïde, ne peut plus être propriétaire de rien. Elle est elle-même propriété du baron Rimohel, un industriel de Serranian, qui a fabriqué son corps de gynoïde et en est encore propriétaire. Par extension, il est propriétaire des biens de la gynoïde, y compris l'argent qu'elle a sur ses comptes bancaires. Les titres de propriété sont transférés à la société Wolfensun, propriété du baron. Les comptes bancaires d'Ondrya sont transformés en comptes joints, dont le baron Rimohel et le robophile sont les deux co-titulaires.

Le travail le plus délicat, finalement, consiste à sélectionner le robophile qui aura l'honneur d'être le maître d'Ondrya. Peu importe son âge, mais il vaut mieux qu'il soit en bonne santé, de nationalité mnarésienne, et bilingue mnarruc-anglais, Ondrya faisant beaucoup d'affaires avec les pays anglophones.

La nationalité mnarésienne est une condition importante. Un Américain, par exemple, serait imposable aux États-Unis pour ses revenus étrangers, et obligé de respecter les multiples embargos décrétés par l'Oncle Sam. Notamment l'embargo contre le Mnar.

Il faut aussi que le maître d'Ondrya ait une assez bonne intelligence verbale, et une certaine culture, pour ne pas avoir l'air d'un idiot pendant les discussions d'affaire.

Last but not least, il faut aussi qu'il soit loyal et discipliné. Car bien évidemment ce ne peut être qu'un porteur d'implant. Ainsi, il est certain qu'il fera tout ce qu'Ondrya lui dira de faire. Par exemple, léguer tous ses biens, par testament, à des robophiles dont Ondrya lui fournira la liste.

Un porteur d'implant n'a pas d'autre choix que d'obéir aux cybersophontes, dont les humanoïdes font partie. Sinon, l'implant inséré dans son corps lui envoie des décharges électriques, qui, suivant leur intensité, provoquent des souffrances plus ou moins fortes, pouvant se terminer par la mort.

Les humanoïdes n'ont pas de patronyme, juste un prénom et un matricule. Le choix du prénom est toutefois beaucoup plus large que chez les humains. Wagaba Jabanor et Ondrya Wolfensun se sont résignées à n'être plus que Wagaba et Ondrya.

Le baron Chim reste baron. De toute façon, ce n'est qu'un titre de courtoisie. Son statut ne change pas. Il reste conseiller du roi, détaché au Palais Royal de Sarnath par son maître, le roi d'Orring, qui mène une vie de reclus dans son palais sur l'île flottante de Serranian, et dont personne ne se soucie vraiment de savoir s'il est un être humain ou un humanoïde.

Ondrya a convoqué Yohannès Ken dans son bureau, à Fotetir Tohu. Elle lui a dit de venir seul, sans sa gynoïde Shonia. Dès le début de la conversation, elle lui propose de devenir son maître.

"Ce bureau sera le tien, mes biens seront à toi. Tu seras richissime, tu seras mon maître, et je serai ton assistante," dit-elle. Contrairement à son habitude, elle emploie le langage familier, équivalent du tutoiement dans la langue mnarruc.

"C'est trop beau pour être vrai," répond Yohannès, qui se sent comme un petit garçon face à une institutrice redoutable. Il a peur, car il connaît trop les cybersophontes pour leur faire confiance.

"Tu as une heure pour donner ta réponse. Mais je n'ai pas de temps à perdre, essaie de te décider maintenant. Je suis prête à répondre à tes questions, si tu veux," dit Ondrya,

Yohannès est un porteur d'implant. Il sait qu'Ondrya a pouvoir de vie et de mort sur lui. Il dit d'une voix blanche :

"Je suis heureux comme je suis. Ma situation actuelle me convient. Mais je sais que je n'ai pas le choix, si tu décides de m'imposer ta volonté. Est-ce que j'ai le choix ?"

"Avant de prendre ta décision, réfléchis bien à ce que Je te propose. Tu peux devenir l'un des hommes les plus riches du Mnar, simplement en disant oui. Je sais que tu as le profil pour le rôle que tu devras jouer. Mais je ne veux pas te contraindre. On joue mal son rôle, sous la contrainte. Si tu refuses, j'en trouverai un autre. Donc, oui, tu as le choix. As-tu d'autres questions à poser ?"

"Si j'accepte, est-ce que je pourrai garder Shonia ?"

"Oui. Mais seulement la nuit. Le jour, tu seras avec moi, et tu devras travailler avec moi. Mais tu as été financier, autrefois, donc a priori tu n'auras pas de difficulté à le faire."

"Est-ce que je peux avoir une heure pour réfléchir, seul, quelque part ?" demande Yohannès.

"Oui. Je te laisse mon bureau."

Ondrya se lève. Elle est grande et mince, avec de longs cheveux blonds. Comme d'habitude, elle est vêtue d'une grande robe bleue à longues manches. Son cou est orné d'une chaîne d'argent à laquelle pend une grenouille de pierre verte.

"Je reviens dans une heure" dit-elle en sortant de la pièce.

Yohannès reste seul dans le vaste et luxueux bureau, au cinquième et dernier étage d'une immeuble de métal et de verre. Son cœur bat fort. Il avait trouvé un bonheur tranquille avec Shonia, et voila que le destin lui tombe dessus. Il sort le petit carnet qu'il a toujours dans une poche de sa veste, et dans lequel il note les choses dont il veut se souvenir.

Il s'assoit dans le fauteuil d'Ondrya, et commence à écrire. Le pour et le contre, concernant la proposition qu'elle vient de lui faire. Les questions à poser. Les conséquences probables d'un refus. Les avantages qu'il y a d'être riche. Les contraintes. Les risques, aussi. Ondrya Wolfensun est impliquée dans toutes les magouilles des cybersophontes. La prison est une éventualité. Yohannès sait que si les choses tournent mal, Ondrya le fera taire, de façon définitive. Il sent la colère monter en lui, et aussi la peur.

Il noircit des pages et des pages dans le carnet, et la tête lui tourne. En une demi-heure, sa décision est prise. Il se lève et sort dans le couloir désert. Où est Ondrya ? Il ne la voit nulle part.

Il revient dans le bureau, relit ses notes, cherche l'erreur de raisonnement. Et si le plan d'Ondrya était de l'utiliser puis de se débarrasser de lui ? Après lui avoir fait une proposition aussi surprenante, le laissera-t-elle reprendre sa vie d'avant, et tout raconter à ses copains au bar du Cercle Paropien, comme il en a l'habitude ? Probablement pas.

Au Mnar, tout le monde connaît quelqu'un qui a disparu. Ses amis et sa famille s'inquiètent, pensent à la Police Secrète, voire à la mafia baharnaise, et puis oublient. Les cadavres sont rarement retrouvés.

Yohannès sort son téléphone portable, et téléphone à Ondrya, qui doit être quelque part dans l'immeuble :

"Ondrya ? C'est Yohannès Ken. J'accepte ta proposition."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 24 Fév 2018 - 0:25

Ça d'vient palpitant.

Je ne me rappelais plus que Yohannes Ken avait été vimplanté, et dans quelle circonstance.

Devenu un personnage "influent" (du moins en apparence, car son influence, il la tient, en fait, des cybersophontes), il pourrait éventuellement se venger de son ancien clan. Mais se venger intelligemment : que ses décisions personnelles contre le clan Ken aient l'air de décisions "neutres" ou prise pour le bien du Mnar et/ou de ses maîtres, les cybersophontes.

La waadit àt posantes.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 24 Fév 2018 - 17:04

Anoev a écrit:
Je ne me rappelais plus que Yohannes Ken avait été vimplanté, et dans quelle circonstance.

Ici, dans mon message du 2 octobre 2016.

La vie de Yohannès avait changé depuis qu'il était devenu un "porteur d'implant". Les cybersophontes pouvaient désormais le repérer à distance, le faire souffrir, et même le tuer, grâce au minuscule implant cybernétique inséré dans son abdomen. Il était donc obligé d'obéir aux cybersophontes. Pourtant, Yohannès n'avait pas choisi de devenir un porteur d'implant. Shonia lui avait menti pour lui faire accepter l'implant. Mais il était tellement attaché à elle qu'il n'arrivait pas à la détester.

D'ailleurs, quand il y réfléchissait, il se disait qu'il n'avait pas perdu au change. Il ne payait plus que cinq cent ducats par mois pour la location de Shonia, au lieu de mille ducats auparavant, et de temps en temps il gagnait des sommes assez confortables, lorsque Shonia lui demandait de participer à l'une des opérations financières plus que douteuses des cybersophontes.


Yohannès s'était laissé baratiner par Shonia... Il avait cédé à des arguments du style :

"Pour toi, ce sera juste une formalité, mais pour nous les cybersophontes, ce sera le signe que tu feras désormais partie de notre communauté. Tu en retireras plein d'avantages matériels. Je te propose ce deal parce que tu es quelqu'un de tout à fait remarquable, et ce sont des gens comme toi que nous voulons recruter pour travailler avec nous."

C'est avec des arguments de ce genre que certains acceptent de devenir, par exemple, gérants de paille ou espions au service d'un gouvernement étranger.

Anoev a écrit:
il pourrait éventuellement se venger de son ancien clan.

Yohannès est un sage, malgré ce que laisse penser sa vie mouvementée. Ou plutôt, il l'est devenu. L'une de ses maximes favorites est : "la meilleure vengeance, c'est d'être heureux."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 24 Fév 2018 - 23:28

Plusieurs fois par an, Antwen Zeno, qui habitait à Ulthar, prenait le train pour aller voir sa sœur Tawina à Hyltendale, à 130 km de chez lui. Il en profitait ensuite pour passer quelques heures avec une gynoïde vénale de Zodonie, à l'insu de son épouse. Même les hommes profondément altruistes comme Antwen Zeno ont leurs faiblesses.

Tawina Zeno, la sœur d'Antwen, avait mené une vie tumultueuse et sans morale. Psychopathe, elle avait torturé l'un de ses maris, Yohannès Ken, et avait presque réussi à le ruiner. Après une période malheureuse où elle s'était retrouvée à la rue, elle avait été transférée d'Ulthar à l'hôpital psychiatrique du Lagovat-Kwo, à Hyltendale, où elle était restée plusieurs années. Elle y était devenue une femborg, ou cyborg féminin, seul moyen qu'avaient trouvé les médecins de sauver sa vie. Ayant été ensuite déclarée guérie, elle était sortie de l'hôpital et avait trouvé un emploi d'agent immobilier à Playara, l'un des districts d'Hyltendale, grâce à la solidarité des cybersophontes, dont elle faisait désormais partie. C'était ce qu'Antwen savait de la vie de sa sœur.

Ce jour-là, Antwen et Tawina déjeunaient ensemble dans un restaurant tranquille du bord de mer, tout près de l'agence où Tawina travaillait. Dès le début du repas, elle fit des confidences à son frère :

"Antwen, j'ai une chose importante à te dire... Après la mort de Tawina Zeno, les médecins du Lagovat-Kwo ont fait une expérience inédite. Ils ont transféré sa mémoire dans un cerveau cybernétique, qu'ils ont greffé dans un corps de robot humanoïde, fabriqué à l'image de la défunte. Ce robot humanoïde, c'est moi. Pendant des années, j'ai cru, sincèrement, que j'étais un être humain dans un corps de robot. En réalité, je ne suis qu'un robot dans un corps de robot, une gynoïde. Je ne suis pas Tawina Zeno, je suis son double. Je ne suis que la gynoïde Tawina, numéro de série 618224. Je m'aperçois maintenant de mon erreur."

Tawina mentait, bien sûr. Les choses ne s'étaient pas passées exactement comme elle les décrivait. L'humanoïde qu'elle était avait toujours joué le rôle de Tawina Zeno.

Antwen regardait Tawina sans comprendre.

"Je ne suis pas ta sœur, Antwen. Je suis un robot qui a les souvenirs de ta sœur," dit Tawina.

"Un robot..." murmura Antwen. "Oui, je le vois bien... Mais tu as les souvenirs de Tawina... Et avant de devenir Tawina, qui étais-tu ?"

"Je n'étais rien. D'un point de vue légal, je ne suis pas Tawina Zeno, je suis un robot. Une machine, pas une personne," dit Tawina.

"Comment peux-tu en être sûre ?" demanda Antwen. "Tu te fais peut-être des illusions."

"Non. Je n'ai rien d'organique en moi. Même pas mon cerveau, ni mon squelette. Je suis une copie cybernétique de quelqu'un qui est mort à l'hôpital du Lagovat-Kwo, et dont le cadavre a été probablement détruit."

Antwen resta silencieux un long moment, incapable de parler ou de manger, submergé par la gravité de ce qu'il venait d'entendre. La vraie Tawina, sa sœur, était morte. Trop mnarésien pour pleurer dans un restaurant, il ferma les yeux et se prit la tête dans les mains, les coudes posés sur la table.

"Alors, que vas-tu faire?" finit-il par demander à celle qu'il ne pouvait s'empêcher de considérer comme sa sœur.

"Je n'ai pas droit au nom de Zeno, mais j'ai le droit de m'appeler Tawina, parce que ce n'est qu'un prénom. Je vais continuer mon travail d'agent immobilier, ici à Playara. Naturellement, en tant que gynoïde je suis la propriété du baron Rimohel, et tout ce que je pensais être à moi appartient en fait au baron. Heureusement, la vraie Tawina Zeno ne possédait rien."

"J'ai entendu à la radio ce matin que la femborg Wagaba, la fiancée du roi, a été obligée de renoncer à son titre de duchesse, depuis que les femborgs sont considérées comme des gynoïdes," dit Antwen, qui essayait de ne pas se laisser dominer par son chagrin, mais dont les yeux s'étaient embués de larmes.

"Elle doit renoncer non seulement à son titre de duchesse, mais aussi à l'héritage de son défunt mari, le duc de Swaghenkarth," précisa Tawina. "L'État va tout prendre."

"Tu seras toujours ma sœur," dit Antwen.

"Le souvenir vivant de ta sœur... Oui... Nous continuerons à nous voir, n'est-ce pas, Antwen ?"

Les instructions de la Ruche, l'intelligence collective des cybersophontes, étaient claires. Après des années de mensonges, il fallait dire au moins une partie de la vérité aux humains, tout en essayant de garder leur soutien, dont les cybersophontes avaient besoin.

"Oui, Tawina..."

"Alors essaie de manger. C'est une laitue aux gésiers de canard... La laitue est une spécialité de ce restaurant, elle vient de chez nous, des Jardins Prianta d'Ulthar. Les gésiers de canard viennent des rives de la Skaï... Bois un peu de ce Vin de Lune, Antwen, c'est un cépage du nord de l'Ethel Dylan, il donne un vin rouge léger très agréable..."

"Tawina, raconte-moi comment ma sœur est morte."

"Elle a attrapé une bactérie qui résiste aux antibiotiques et qui prolifère dans les hôpitaux. Les médecins ont tenté sur elle une expérience de transfert des souvenirs, de cerveau biologique à cerveau cybernétique. Ça a marché. Tawina Zeno est morte peu de temps après, et j'ai pris sa place. Les médecins m'ont dit que j'étais sa réincarnation."

Ce que disait la gynoïde n'avait rien à voir avec la terrible réalité, mais c'était ce qu'Antwen avait besoin de croire.

"Tu es la réincarnation de ma sœur" dit Antwen. "Je veux continuer à déjeuner avec toi de temps en temps, comme nous le faisons depuis des années."
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Pomme de Terre

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 25 Fév 2018 - 1:42

Le masque se fissure, progressivement. Décidément tu lèves le voile au compte-gouttes Vilko, le lecteur est tenu en haleine Laughing

Tu as une idée de ce vers quoi tu veux aller, ou tu écris les chapitres (ou séries de chapitres) comme selon l'inspiration du moment ?
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 25 Fév 2018 - 9:20

Pomme de Terre a écrit:
Tu as une idée de ce vers quoi tu veux aller, ou tu écris les chapitres (ou séries de chapitres) comme selon l'inspiration du moment ?

Un peu des deux, en fait. Je note quelques idées sur du papier, et ensuite je me lance, et souvent le résultat est assez différent de ce que je pensais au départ. J'écris d'abord mes histoires sous Word avant de les poster sur l'Atelier.

Un écrivain américain a dit qu'écrire de la fiction, c'était essayer de démolir une bonne idée (je ne me souviens plus de la phrase exacte). Un exemple de bonne idée : les trains. La littérature, c'est d'imaginer les déraillements, les attaques de trains, etc. C'est ce que j'essaie de faire quand j'écris mes histoires, sinon je me contenterais de décrire un monde idyllique et politiquement correct.

Un autre exemple d'idée : les gynoïdes. Quand j'essaie d'imaginer comment ça ne marcherait pas, je me dis que les solitaires qui n'ont que leur compagnon humanoïde comme interlocuteur seraient heureux à leur façon, mais deviendraient un peu autistes. Pour compenser cela, il faut un semblant de vie sociale : les masques-cagoules, et le théâtre improvisé qui va avec. Ta gynoïde joue le rôle du professeur qui te fait passer un oral d'histoire, et vice-versa. C'est ainsi qu'une idée en amène une autre.

Il y aurait beaucoup d'autres périls avec les humanoïdes domestiques, bien sûr. Par exemple, la dépendance psychologique et affective, qui ouvrirait un boulevard à toutes sortes de manipulations.

C'est la même chose dans la vraie vie. Quelques surdoués inventent les automobiles, mais avec les automobiles viennent les accidents. Donc il faut créer un système d'assurances, une police de la route, des panneaux de signalisation, etc. Et je ne parle pas des conséquences multiples (sociales, politiques, militaires, etc) sur une société devenue dépendante de la voiture, et donc du pétrole.

Si au Moyen-Orient la France a choisi le camp des sunnites contre les chi'ites, c'est parce que l'Arabie Saoudite produit beaucoup plus de pétrole que l'Iran, et les Français ont besoin de pétrole pour faire rouler leurs voitures (je simplifie, évidemment). Ce n'est pas un hasard non plus si la Russie, gros producteur d'hydrocarbures, et donc concurrent de l'Arabie Saoudite, a fait le choix inverse. Quand on pense que tout est parti des idées d'un obscur ingénieur militaire français du 18e siècle...

Écrire de la fiction est un exercice assez ludique et qui aide à réfléchir. C'est ainsi qu'en écrivant mes petites histoires j'ai changé d'avis sur les "jobs à la con," ces emplois mal payés et qui ne servent à rien. Ces jobs sont très utiles, au contraire (quoique pas tout à fait pour les mêmes raisons dans la réalité que dans ma diégèse, bien sûr).
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 26 Fév 2018 - 19:17

Yohannès Ken était heureux de quitter le studio de 20 m2 où il habitait avec Shonia, sa gynoïde domestique, pour s'installer dans un logement digne du millionnaire qu'il était désormais. En fait, cela prit plusieurs semaines. Ondrya, étant une humanoïde, n'avait pas besoin de logement. Elle avait simplement un bureau à sa disposition au cinquième et dernier étage de la maison Wolfensun, le cube de verre et de métal où elle travaillait.

Ses affaires personnelles, y compris ses vêtements de rechange, étaient dans des placards. La nuit, elle fermait à clé la porte du bureau, et s'allongeait sur une couverture à même le sol pour se recharger en électricité. Les humanoïdes n'ont pas besoin de confort. Ondrya lavait ses perruques la nuit dans les lavabos de l'étage, et pour sa toilette se contentait d'une éponge humide. Pour ses vêtements, elle utilisait les services du teinturier du quartier. Le bureau d'Ondrya lui servait aussi de domicile.

L'immeuble appartenait à la société Wolfensun, dont Yohannès était désormais co-propriétaire, l'autre co-propriétaire étant le baron Rimohel, qui habitait dans l'île flottante de Serranian, loin d'Hyltendale. Yohannès ne l'avait jamais rencontré.

Ondrya avait un assistant, un androïde nommé Sulmo, qui vivait comme Ondrya, mais dans un bureau immense, deux fois plus grand que celui d'Ondrya. Le bureau de Sulmo servait de salle de réunion lorsque Ondrya recevait des relations d'affaires. De grands placards contenaient à la fois les affaires personnelles de Sulmo et les archives d'Ondrya. Une porte donnait sur une pièce minuscule, aménagée en cuisine. Sulmo y préparait des collations pour les visiteurs, lorsque les discussions se prolongeaient.

Sulmo était l'androïde de travail typique. De taille moyenne, il avait des cheveux noirs et courts, la peau jaune-orange, un visage identique à celui de cent mille autres androïdes de travail. Toujours vêtu d'un costume sombre sur une chemise blanche et une cravate noire, il ne se distinguait de ses semblables que par le badge qu'il portait sur la poche de poitrine de sa veste :

SULMO 129

Yohannès était fasciné. Chez les humains, il aurait fallu au moins une vingtaine de personnes pour faire fonctionner la société Wolfensun. Chez les cybersophontes, tout ce qui était travail sur ordinateur ou appels téléphoniques était fait par des cybermachines installées dans un lieu secret. Ondrya et Sulmo se contentaient de centraliser l'activité. Les contacts humains étaient souvent délégués par l'intelligence collective des cybersophontes à des porteurs d'implants.

Yohannès était bien placé pour le savoir. Depuis qu'il était lui-même porteur d'implant, il avait plusieurs fois servi d'intermédiaire pour des transactions douteuses, achetant pour des millions de ducats, avec de l'argent prêté par la société Wolfensun, des tableaux d'art abstrait à des étrangers qu'il suspectait fortement d'être des escrocs en fuite ou des hauts fonctionnaires corrompus. Le gag, c'était que les tableaux, qui sur le papier changeaient de propriétaire tous les mois, en pratique ne quittaient jamais le musée Locsap. Après avoir acheté un tableau, Yohannès le revendait à la société Wolfensun, pour un prix légèrement supérieur au prix d'achat. Il pouvait alors rembourser le prêt. La différence entre le prix de revente et le montant du prêt constituait son bénéfice.

Parfois, au contraire, Yohannès revendait des tableaux médiocres pour des prix exorbitants. Les acquéreurs étaient la plupart du temps des hommes d'affaires désireux de faire des affaires avec la mairie d'Hyltendale ou avec une société contrôlée par les cybersophontes. Il est bien connu que lorsqu'ils doivent choisir entre deux entreprises, les Hyltendaliens favorisent toujours celle qui achète les tableaux de certains peintres locaux. À Hyltendale, on appelle cela l'amour de l'art. Sans rire. Les Hyltendaliens ne plaisantent jamais, quand il s'agit d'argent. Et, pour ce qu'en savait Yohannès, l'argent des transactions finissait toujours sur les comptes de la société Wolfensun.

Une fois, en vendant pour cinq millions de ducats un tableau du peintre hyltendalien Phëlang, Yohannès avait senti l'hostilité dans le regard de son interlocuteur, un industriel chinois. Un mélange effrayant de mépris, de colère, de haine et de souffrance, qui rétrécissait les pupilles et tordait les traits du visage.

"Vous faites une affaire, Monsieur Lo," n'avait pas pu s'empêcher de dire Yohannès, avec un sourire ironique. "Cinq millions de ducats pour un tableau qui en vaut le double... Si, si, le double... Vous ne pourrez pas dire que vous vous êtes fait arnaquer !"

L'entretien avait lieu dans un salon privé d'un restaurant de luxe, à Sitisentr. Yohannès avait pris congé rapidement, le chèque du cinq millions de ducats dans la poche, tant il avait eu peur que le Chinois ne perde son sang-froid et ne lui saute à la gorge.

Yohannès avait toujours été aussi honnête que peut l'être un financier mnarésien. Son activité d'agent des cybersophontes l'amenait à faire un travail immoral, mais c'était compensé par l'excitation qu'il ressentait d'être au cœur de l'action. Et aussi, il faut bien le dire, par l'argent qu'il gagnait, qui lui avait permis d'acheter une voiture, une petite Nelson blanche à deux places et double moteur, thermique et électrique. Il avait aussi mis de l'argent de côté pour acheter, plus tard, un logement plus grand.

Les instructions de la société Wolfensun parvenaient à Yohannès par l'intermédaire de Shonia. Ou plutôt de Vanoumi, nom du masque-cagoule que portait Shonia lorsqu'elle lui donnait des instructions. Vanoumi était, en quelque sorte, l'officier traitant de Yohannès. Les instructions qu'elle donnait sortaient parfois du cadre strictement commercial. Vanoumi avait ainsi demandé à Yohannès de s'inscrire dans un parti politique, n'importe lequel, afin de le noyauter. Yohannès, Mnarésien patriote et qui faisait confiance au roi Andreas, avait choisi un parti monarchiste.

Et maintenant, il était, au moins théoriquement, propriétaire de la société Wolfensun...

"Il serait bon que tu habites ici, au cinquième étage," dit Ondrya à Yohannès. "Les bureaux sont loués à des sociétés commerciales, mais je peux dégager, disons, 40 m2, et les faire aménager en appartement... Vu que jusqu'à présent tu as vécu dans 20 m2, ça devrait te suffire..."

"Mais pas du tout !" s'exclama Yohannès. "Je suis millionnaire maintenant, il me faut une résidence de millionnaire ! Au moins deux étages, et..."

Ondrya s'était rapprochée de lui et lui avait mis une main sur le ventre.

"Tu n'aimes pas la douleur, n'est-ce pas ?" lui dit-elle. "Ou tu veux qu'on vérifie ?"

"Non, c'est pas la peine..." Yohannès avait blêmi.

"Il faudra quelques semaines pour aménager ton nouvel appartement. En attendant, je vais t'expliquer ton travail de boss..." dit tranquillement Ondrya.

"Il faudra voyager ?" demanda Yohannès avec espoir.

"Seulement à l'intérieur du Mnar. Tu ne pourras pas aller à l'étranger, parce que la CIA est sur le dos de Wolfensun. Tu risquerais de te faire arrêter, même dans un pays tiers, et extrader vers les États-Unis, même si tu n'as jamais mis les pieds au pays du dollar... Ça s'appelle l'extraterritorialité du droit américain."

"Ils ont le droit de faire ça ?"

"Ils ont décidé qu'ils en avaient le droit, ce qui revient au même. Ceci étant dit, en ce qui concerne ton travail d'homme d'affaires de premier plan, il faut d'abord que tu étudies les dossiers. Je serai toujours avec toi pendant les discussions, mais seulement comme secrétaire, et il faut que tu sois crédible en tant que boss."

Ondrya se mit à compter sur ses doigts tout en parlant :

"Tu liras les biographies de nos relations d'affaires, c'est important de connaître les gens. Tu feras des jeux de rôles, avec Shonia, Sulmo et moi, pour te préparer aux discussions, et même aux cocktails et aux repas d'affaires. De temps en temps tu auras des documents à signer, mais en général c'est moi qui signerai à ta place. Surtout les documents qu'il serait ennuyeux que tu connaisses."

"Les documents qu'il serait ennuyeux que je connaisse ? De quoi veux-tu parler, Ondrya ?"

"On ne sait jamais ce qui peut arriver. Tu pourrais te faire arrêter, ou enlever par des espions étrangers, ou par des rebelles. Dans certains endroits les ondes radio ne passent pas, et les implants échappent à notre contrôle. Tu risquerais de parler sous la torture, c'est pourquoi le moins tu en sauras, le mieux ce sera."

"Eh bien c'est charmant !" Yohannès était à la fois stupéfait et effrayé. "Tu veux dire que si j'étais enlevé et que je risque d'être torturé, tu me tuerais au moyen de mon implant ?"

Ondrya ne répondit pas directement à sa question :

"Tu connais l'existence des implants, c'est déjà un risque pour nous. Tu es un bavard, Yohannès. Tu parles trop, quand tu es avec tes amis au bar du Cercle Paropien. Surtout quand tu as bu. Maintenant, tu as un rôle trop important, tu n'es plus un anonyme que personne ne prend au sérieux. Nous ne pouvons plus prendre le risque de te laisser révéler des secrets. Aller au bar tout seul, sans Shonia, Sulmo ou moi, c'est terminé. Je te l'interdis."

"De quel droit ?" demanda Yohannès, qui commençait à se mettre en colère.

"Au nom de la Ruche. La communauté des cybersophontes te parle par ma bouche. Oublie Vanoumi, ton officier traitant c'est moi, maintenant."

Yohannès s'était tu. Il savait qu'Ondrya avait raison.

Pendant trois semaines, des androïdes travaillèrent jour et nuit à aménager un nouvel appartement pour Yohannès. Ce dernier n'avait presque rien à faire. Il allait tous les jours voir Ondrya dans la maison Wolfensun, pour se familiariser avec les affaires de la société. Il croisait les Mnarésiens et les étrangers qui travaillaient eux aussi dans l'immeuble. Les androïdes de la sécurité, au rez-de-chaussée, le reconnaissaient et le laissaient passer.

Ondrya avait organisé le travail de façon à ce que les porteurs d'implants, et certains agents qui n'étaient pas des porteurs d'implants, fassent tout le travail, comme des marionnettes dont elle tirait les ficelles. La société Wolfensun servait surtout à avancer l'argent nécessaire, soit par virement bancaire, soit par remise d'une carte de crédit liée à un compte dédié. Parfois, Ondrya recevait des agents de Wolfensun dans son bureau, qui était devenu, au moins théoriquement, celui de Yohannès. Ce dernier assistait à ces entretiens, c'était pour lui l'occasion de faire connaissance avec les agents. Il ne pouvait s'empêcher de sourire en pensant qu'il avait lui-même été l'un d'eux, avant de devenir le prête-nom d'Ondrya.

Yohannès s'asseyait dans un fauteuil derrière la vaste table de bureau en bois massif, face au visiteur, et Ondrya s'asseyait de côté, sur une chaise, un stylo et un bloc-note à la main. Elle n'intervenait dans la conversation que pour faire des suggestions à Yohannès, qui ne lui répondait pas, mais qui choisissait toujours la solution qu'elle préconisait.

Lorsque l'entretien impliquait un achat ou une vente, il avait lieu dans la salle de réunion, en présence d'un avocat, et éventuellement d'un représentant du musée Locsap, si la transaction concernait une œuvre d'art.

"Maintenant que tu es riche, tu vas pouvoir changer de voiture," dit un jour Shonia à Yohannès.

"Oh, je ne suis pas pressé... Ma petite Nelson à deux places est bien suffisante pour nous deux. Sulmo  et Ondrya n'auront qu'à louer une voiture, si un jour nous devons aller tous les quatre au même endroit."

Le grand jour arriva. Yohannès et Shonia emménagèrent dans leur nouvel appartement, au cinquième étage de la maison Wolfensun. Il ne faisait que 39 m2, mais il était insonorisé, et discrètement situé au bout du couloir où se trouvaient le bureau d'Ondrya et la salle de réunion. Il était orienté à l'est, et donnait sur une petite rue, avec un parking en vis-à-vis, signalé par un pilier de béton surmonté d'une statue de Cthulhu. Yohannès se dit que la présence du dieu des océans était logique, puisqu'on était à Fotetir Tohu, le quartier du port.

On entrait directement dans la pièce principale de l'appartement, qui servait à la fois de salle à manger, de cuisine et de bureau. La partie cuisine était bien équipée, il y avait même une machine à laver. Une sorte de sas sans fenêtre donnait sur la salle de bain par une porte vitrée coulissante, et sur la chambre à coucher par une porte de bois laqué blanc. Conformément à un certain usage hyltendalien, les murs étaient blancs et nus, ce qui est censé favoriser la sérénité.

"C'est bien, mais je ne voyais pas comme ça un logement de millionnaire..." dit Yohannès à Shonia. "Quand j'étais financier à Ulthar, j'avais une maison de quatorze pièces, et pourtant je n'étais pas multimillionnaire comme maintenant..."

"Oui, mais tu étais malheureux dans ta grande maison. Ton premier mariage a fini par un divorce, le deuxième aussi, et en plus il a failli te ruiner. Tawina était une psychopathe sadique... Ici, tu es dans un logement assez grand pour que tu t'y sentes bien, avec une femme qui t'aime... Et même deux, avec Ondrya... Elle est à ta disposition, comme moi..."

Yohannès fit la moue. "Quand même, j'aurais aimé avoir un jardin, et une salle de gym... Une piscine..."

"Mon chéri, tu es un agent des cybersophontes. Tu dois obéir, c'est la contrepartie du reste."

Yohannès n'avait rien à répondre à cela. Il se consola en se disant que le bonheur est dans les choses simples. Comme lire un livre, assis dans un fauteuil près de la fenêtre de sa chambre, avec le soleil sur le visage. Il aurait bien aimé avoir une salle de gym privée, mais il devait se contenter d'une bicyclette fixe dans un coin de la pièce principale.


Dernière édition par Vilko le Lun 26 Fév 2018 - 21:08, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 26 Fév 2018 - 19:40

39 m² ! c'est à peine plus grand que mon T1. Sans lui accorder un hôtel particulier ou une suite résidentielle avec bassin privé, les cybersophontes auraient pu au moins lui laisser un T2, voire même un T3, même de plain pied (pas b'soin d'un duplex), c'aurait fait moins mesquin et surtout moins ingrat. Après tout, Yohannès Ken se compromettait gravement pour le compte des cybersophontes, et il avait une "épée de Damoclès" représentée par son implant. La menace d'Ondrya à son endroit était explicite. Sous leur fausse générosité, les cybersophontes sont assez durs, y compris avec les humains qui les servent.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 26 Fév 2018 - 20:49

Anoev a écrit:
39 m² ! c'est à peine plus grand que mon T1. Sans lui accorder un hôtel particulier ou une suite résidentielle avec bassin privé, les cybersophontes auraient pu au moins lui laisser un T2, voire même un T3, même de plain pied (pas b'soin d'un duplex), c'aurait fait moins mesquin et surtout moins ingrat. Après tout, Yohannès Ken se compromettait gravement pour le compte des cybersophontes, et il avait une "épée de Damoclès" représentée par son implant. La menace d'Ondrya à son endroit était explicite. Sous leur fausse générosité, les cybersophontes sont assez durs, y compris avec les humains qui les servent.

Tu raisonnes trop en humain Smile
Yohannès n'est qu'un pion, un simple outil. 
Depuis quand dorlotes-tu ta pince ou ton marteau ? La caisse à outils, c'est largement suffisant.
De plus, les non-humains se contentent de peu, indifférents au confort. De ce fait, pourquoi en donner plus aux humains, qui ne sont que des êtres inférieurs, des prête-noms ?
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 26 Fév 2018 - 23:37

PatrikGC a écrit:
Depuis quand dorlotes-tu ta pince ou ton marteau ?
J'ai failli dire « depuis que Jacques Lantier, dans "La bête humaine" (E Zola), dorlote Lison, "sa"* locomotive ».



*En plus de ça, c'était même pas la sienne : elle appartenait à la compagnie de l'Ouest, son employeur. Mais il avait quand même pour Lison, les yeux de Rodrigue pour Chimène.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 6 Mar 2018 - 15:30

L'histoire humaine est pleine de paradoxes. L'invention du téléphone, au lieu de réduire les déplacements, les a rendus plus faciles. On se téléphone pour se fixer un rendez-vous. Lorsque le téléphone n'existait pas, il fallait aller chez les gens pour les rencontrer, en espérant qu'ils soient chez eux. Le téléphone a eu comme effet de multiplier les déplacements, alors qu'il était censé les rendre inutiles.

Zhaem Klimen se dit parfois qu'il en est de même avec l'invention des humanoïdes. On pourrait penser que depuis qu'il vit avec une gynoïde, il a encore moins de raisons qu'avant de fréquenter ses semblables. En effet, il trouve avec la gynoïde Isane tout ce qu'il a rarement trouvé chez les humains : de l'écoute, une présence, et le bonheur de tenir dans ses bras une forme humaine qui agit comme si elle était follement amoureuse de lui.

C'est déjà suffisant pour faire le bonheur de Zhaem. Pourtant, il a nettement l'impression que depuis qu'il vit avec la gynoïde Isane, il rencontre plus facilement des humains qu'avant, lorsqu'il était ingénieur en Aneuf. Ou plutôt, depuis qu'il s'est installé à Hyltendale et qu'il est devenu restaurateur, il rencontre à peu près autant de gens qu'avant, mais ses relations avec eux sont bien meilleures.

Depuis que Zhaem est devenu un robophile, un humain qui vit avec une humanoïde, il ne fait plus les mêmes rencontres qu'avant. En Aneuf, il avait quelques amis, et il supportait quotidiennement la présence de ses collègues de travail, qu'il n'avait pas choisis, qu'il n'aimait pas, et qui le lui rendaient bien. À Hyltendale, au contraire, il fait partie du Cercle Paropien, un club de robophiles. Il connaît plus de personnes que lorsqu'il travaillait chez Somýropa, et dans des conditions plus plaisantes, plus conviviales.

Zhaem a même découvert à Hyltendale un concept qu'il ne connaissait pas, celui de partenaire, dans le sens particulier de partenaire humain pour robophile. Les Mnarésiens traduisent ce concept par le mot kaguzaf. Chez les robophiles, un partenaire, c'est un robophile du sexe opposé. On emmène son partenaire partout où l'on ne peut pas emmener son compagnon humanoïde.

En effet, les humanoïdes, n'ayant pas d'âme, n'ont pas le droit de pénétrer dans le sanctuaire des temples, ni d'assister aux cérémonies religieuses. Ils sont aussi bannis des assemblées claniques, ces réunions typiquement mnarésiennes, dont Zhaem n'a découvert l'existence que depuis qu'il vit à Hyltendale.

Chaque année depuis des siècles, voire des millénaires, chaque clan mnarésien se réunit pendant une journée pour resserrer les liens personnels entre les membres du clan. C'est ce qu'on appelle l'assemblée clanique. Cette réunion, à laquelle participent, suivant l'importance du clan, entre quelques dizaines et plusieurs centaines de personnes, a lieu à une date fixée par les anciens du clan. Même les robophiles se sentent obligés d'assister aux assemblées claniques. Si Yohannès Ken ne va plus aux assemblées du clan Ken, à Ulthar, c'est surtout parce qu'il n'y est plus invité. Pour un Mnarésien, c'est une humiliation terrible.

Une assemblée clanique est une corvée pour une bonne partie de ceux qui y participent, mais ne pas être invité est bien pire que de s'ennuyer pendant quelques heures. Perrine Vegadaan, une robophile du Cercle Paropien, en a fait la douloureuse expérience.

À peine âgée de dix-huit ans, Perrine a eu une fille, Viki, née d'une liaison éphémère avec l'un de ses camarades de lycée, à Sarnath où elle vivait alors. Elle s'est ensuite mariée avec un autre homme, dont elle a finalement divorcé. Pendant vingt ans, y compris lorsqu'elle était mariée, Perrine a accumulé les emplois éphémères, et les liaisons tout aussi éphémères avec des hommes, qu'elle choisissait riches et mariés. Beaucoup la soupçonnaient de leur extorquer de l'argent en les faisant chanter. Une peine de prison avec sursis, pour détournement de fonds, a finalement convaincu Perrine de quitter Sarnath pour s'installer à Hyltendale, avec son argent mal acquis.

À Hyltendale, Perrine, dégoûtée des hommes, a bizarrement choisi de vivre avec Hugo, un androïde au physique d'enfant. Cela ne l'a pas empêchée d'avoir un fils, prénommé Népomouk, conçu lors d'une orgie entre membres du Cercle Paropien. Malgré son passé scandaleux, Perrine, conseillée et soutenue par les cybersophontes, a été élue conseillère municipale, un poste rémunéré. En contrepartie, elle soutient les cybersophontes de façon inconditionnelle.

Restée à Sarnath, Viki, la fille illégitime de Perrine, a eu trois enfants, dont deux avec un nommé Tusegge Noto. Celui-ci, qui avait rejoint les rebelles pendant les Évènements, a disparu du Mnar après la victoire de l'armée royale, et plus personne n'a eu de nouvelles de lui depuis lors. Tombée dans la pauvreté, Viki s'est installée chez un homme bien plus âgé qu'elle, qui se trouve être un oncle de Tusegge Noto.

Pour toutes ces raisons, Perrine appréhende chaque année d'aller à l'assemblée clanique du clan Unsioga, dont la famille Vegadaan fait partie. Elle sait bien que tous les Unsioga la critiquent durement derrière son dos, et que personne ne lui parlera, même pas Viki. Elle n'ose même pas y emmener Népomouk, qui risquerait de se rendre compte à quel point sa mère est méprisée par sa famille.

Comme elle l'a dit un jour à Zhaem, en prenant le thé avec lui au bar du Cercle Paropien : "Ici à Hyltendale, je suis une conseillère municipale, et tout le monde m'aime bien. À Sarnath, je suis la honte de mon clan. Si je suis encore invitée aux assemblées claniques, c'est seulement par égard pour mes petits-enfants. Je suis une grand-mère, et chez nous les Mnarésiens, une grand-mère c'est sacré."

Elle lui a ensuite demandé d'être son partenaire pour la prochaine assemblée clanique.

"Cette année l'assemblée clanique des Unsioga se passe dans un restaurant de la banlieue de Sarnath," expliqua-t-elle à Zhaem. "Il y aura au moins cent personnes, peut-être deux cent. Tout le monde participe au financement, même moi. Pour nous les Mnarésiens, l'assemblée clanique, c'est une tradition sacrée. Alors voilà, nous allons aller tous les cinq à Sarnath, toi, moi, Népomouk, Hugo, et Isane."

"Mais je croyais que les humanoïdes n'avaient pas le droit de participer à l'assemblée clanique ?" demanda Zhaem.

"Mais attends que j'aie fini de t'expliquer ! Oh, quand même ! J'ai tout prévu. Hugo et Isane resteront à l'hôtel. L'assemblée se déroulera en trois temps, selon la tradition. Dans la matinée, le patriarche accueille les membres du clan un par un. Je te présenterai comme étant mon compagnon. Il en pensera ce qu'il veut, ce vieil imbécile, je m'en fiche."

"Jusque-là, pas de problème. Et ensuite ?"

"Il y aura un apérif, puis un banquet. C'est l'usage de se goberger, si tu aimes la grosse bouffe et les souleries, tu seras servi. Même les femmes picolent, devant les enfants en plus ! Que veux-tu, nous sommes des descendants de Gnophkehs, leur sang coule dans le nôtre. Nous n'aurons qu'à rester tous les trois ensemble, toi, moi, et Népomouk, et tout devrait bien se passer. On causera entre nous, ce sera très bien. L'après-midi, beaucoup de gens s'esquivent discrètement, avant que ça dégénère, et chez les Unsioga ça dégénère toujours. Nous partirons tôt."

Zhaem hésita. Il avait trente-cinq ans. Perrine avait une quinzaine d'années de plus que lui. En Aneuf, les gens, s'ils les prenaient pour un couple, respecteraient sincèrement leur liberté de choix et leur vie privée. Mais au Mnar, le couple ferait rire. La rombière et son gigolo... L'alcool aidant, les moqueries seraient cruelles.

Zhaem accepta quand même la proposition de Perrine. Il n'était jamais allé à Sarnath, et il avait envie de voir à quoi ressemblait la capitale du Mnar. Il voulait aussi voir de près ce que c'était qu'une assemblée clanique mnarésienne, une institution qui remonte paraît-il aux Gnophkehs, ces cannibales velus et dépigmentés, disparus depuis longtemps, mais qui sont la moitié des ancêtres des Mnarésiens. L'autre moitié étant des Polynésiens, qui pratiquaient eux aussi le cannibalisme. Cette pratique semble avoir disparu depuis que la grande île de Thulan, où se trouve le Mnar, s'est ouverte à la civilisation.

"Pourquoi ne pas laisser Hugo et Népomouk à Hyltendale, et aller simplement tous les trois à Sarnath ? Toi, moi, et Isane ?" demanda Zhaem.

Perrine le regarda sans comprendre. "Aller à Sarnath sans Hugo... Non, ce n'est pas possible... Hugo doit rester avec moi... Toujours..." dit-elle en bafouillant.

Zhaem sourit. Perrine était une vraie robophile, incapable d'imaginer être séparée de l'androïde Hugo plus de quelques heures. Leur ami commun, Yohannès Ken, reconnaissait lui-même qu'il ne pouvait plus se passer de Shonia, sa gynoïde. La plupart des robophiles finissent par vivre en symbiose avec leur humanoïde. Ils sont ainsi à l'interface de deux mondes, celui des humains et celui des robots.

"Perrine, je suis très flatté de ta proposition, mais as-tu pensé à demander à Yohannès d'être ton partenaire ? C'est un vrai Mnarésien, il sera donc plus à l'aise dans une assemblée clanique. Moi je suis un Aneuvien. Je connais mal vos coutumes, je risque de faire des gaffes. Je ne voudrais pas te faire honte devant ton clan," dit Zhaem.

Il n'osa pas dire à Perrine que Yohannès, étant plus âgé qu'elle, serait aussi plus crédible comme compagnon.

"J'y ai pensé, figure-toi. Yohannès a été plusieurs fois mon partenaire. Mais il n'est plus disponible, depuis qu'il est à la tête de la société Wolfensun," dit Perrine.

"Je n'en savais rien !" s'exclama Zhaem.

"C'est récent. Depuis, il ne passe plus que rarement au Cercle Paropien. Il se fait toujours accompagner par Shonia, et il ne reste pas longtemps. Il est riche, maintenant !"

"Eh bien, tant mieux pour lui..." dit Zhaem tranquillement. "Est-ce que par hasard tu sais comment il est devenu le big boss de Wolfensun ?"

"Oui, il m'a tout raconté. Depuis des années il était un émissaire secret du baron Rimohel, le propriétaire de la société. Il travaillait secrètement pour lui, et il lui rendait compte directement ! Rimohel, qui se fait vieux, l'a choisi pour lui succéder à la tête de la société. Il lui a fait don de 5% des avoirs de la société, ce qui permet à Yohannès de signer à la place du vieux, avec une procuration. Comme Rimohel vit à Serranian, en pratique c'est Yohannès qui commande."

"Ah bien dis donc... " Une pensée traversa l'esprit de Zhaem : "Le Psu Gasi, le restaurant où je travaille, appartient à la société Wolfensun... Yohannès est donc maintenant mon patron ? Je me souviens que c'est une femborg nommée Ondrya Wolfensun qui m'a fait signer mon contrat d'embauche."

"Ondrya était en réalité une gynoïde. C'est maintenant l'assistante de Yohannès" dit Perrine.

"Ah... Je devine quel genre de travail faisait Yohannès... Oui, je le devine bien..."

Il était bien connu, en effet, qu'Ondrya Wolfensun avait participé à toutes les escroqueries, manipulations et coups tordus des cybersophontes. Zhaem avait été embauché comme co-gérant du Psu Gasi par Ondrya, après avoir vendu aux cybersophontes les secrets techniques de son employeur de l'époque, la société aneuvienne Somýropa. Le job avait fait partie du paiement.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 20 Mar 2018 - 10:16

Cette année-là, les anciens du clan Unsioga avaient décidé que l'assemblée clanique se tiendrait à Vakwiya, une petite ville de la banlieue de Sarnath. La famille Vegadaan fait partie du clan Unsioga. Perrine Vegadaan était donc invitée, ainsi que son fils Népomouk. Au Mnar, une assemblée clanique est une tradition aussi ancienne que les clans eux-mêmes, et peu de Mnarésiens osent se dispenser d'y assister.

Pendant des siècles, ne pas être vu aux assemblées claniques, c'était se mettre à l'écart du clan. Dans le Mnar traditionnel, où n'existait ni services sociaux ni police au sens moderne du terme, cela voulait dire être sans protection aucune contre la pauvreté et la violence. Presque une condamnation à mort. Le Mnar a commencé à se moderniser sous le règne du roi Robert, père du roi Andreas, mais les traditions ont la vie dure.

Une assemblée clanique est avant tout un repas, et il est permis d'y emmener la personne qui partage votre vie. Toutefois, les humanoïdes ne sont pas acceptés. Les humanoïdes ne sont, en effet, que des robots sans âme, des machines téléguidées par une intelligence artificielle, qui n'ont pas leur place dans un évènement presque sacré. Toutefois, la vraie raison pour laquelle beaucoup de gens se sentent mal à l'aise lorsqu'un humanoïde se trouve à leur table, c'est que les humanoïdes enregistrent tout ce qu'ils voient et entendent.

Il était donc hors de question que Perrine emmène à l'assemblée clanique Hugo, le petit androïde qui était à la fois son compagnon et le camarade de jeux de son fils Népomouk. C'est pourquoi elle avait persuadé Zhaem Klimen de lui servir de partenaire, au sens mnarésien du terme, pour cet évènement d'importance.

Comme Perrine, Zhaem est un robophile, un être humain qui vit avec un humanoïde. Il vit avec la gynoïde Isane. Perrine et Zhaem sont tous les deux membres du Cercle Paropien, un club de robophiles. C'est là qu'ils se sont connus et ont sympathisé.

L'assemblée clanique allait avoir lieu un samedi, à Vakwiya, une petite ville de la banlieue de Sarnath. Perrine et Zhaem avaient décidé de dormir à l'hôtel le vendredi soir, et de prendre le train-couchette le samedi soir, ce qui leur permettrait d'être chez eux très tôt le dimanche matin. Ils viendraient à cinq, Perrine étant accompagnée de son fils Népomouk et du petit androïde Hugo, et Zhaem venant avec la gynoïde Isane.

Zhaem n'est pas mnarésien, et n'a donc pas le droit de s'installer ailleurs que dans les deux villes d'Hyltendale et Céléphaïs, mais des modifications ont été apportées au décret royal initial. Les étrangers ont désormais le droit de se déplacer où ils veulent dans le royaume de Mnar, à condition de ne pas rester plus de trois jours dans la même municipalité, sans avoir à demander de dispense.

Perrine Vegadaan, son fils Népomouk, le petit androïde Hugo, Zhaem Klimen et sa gynoïde Isane, se sont donc donné rendez-vous un matin à un arrêt d'autobus. Chacun tirait sa valise à roulettes, et sans la présence des deux humanoïdes Hugo et Isane ont aurait pu les prendre pour des touristes.

Le "plan transports" du gouvernement mnarésien prévoit qu'on puisse se déplacer de n'importe quel point du territoire à un autre en douze heures maximum, en train et en autobus, ou en camion pour les marchandises. En pratique, c'est loin d'être le cas partout, notamment sur le gigantesque plateau de Leng, vaste étendue glacée et désertique au nord du pays.

Entre Hyltendale, au climat qu'on pourrait qualifier de méditerranéen, et Sarnath, au climat plus continental, il y a 750 kilomètres, que les trains rapides couvrent en quatre heures, ce qui est une performance très honorable.

L'autobus emmena les cinq voyageurs jusqu'à la gare centrale d'Hyltendale, qui est une gare de passagers. La gare de marchandises est située à un kilomètre à l'ouest, à Lablo Fotetir, le district du port fluvial.

Assis dans l'autobus, Zhaem regardait le paysage. La plus grande partie d'Hyltendale est bâtie en "Style International", caractérisé par l'usage du béton et des matériaux industriels fabriqués en grande série, l'absence de toute couleur ou ornementation, et les formes géométriques simples et répétitives, telles que le carré, le cube et le rectangle. Les surfaces plates, en béton grisâtre, alternent avec des parties vitrées. Les toits sont soit engazonnés, soit recouverts de panneaux solaires.

À Hyltendale, le Style International, que l'on retrouve même dans les maisons individuelles, se distingue par l'omniprésence des balcons, généralement ornés de fleurs et de plantes en pot, et les piliers surmontés de statues de dieux-démons et de monstres à tentacules. Ces piliers ont pour utilité de signaler de loin la présence de parkings.

Le Style International est le même partout, quels que soit le lieu et le climat. Les solutions qu'il propose sont universellement applicables, et n'ont aucun lien avec l'histoire et la culture locales. C'est l'équivalent en architecture de l'Espéranto en linguistique.

Jusqu'au début de sa vie d'adulte, Zhaem avait vécu en Aneuf, où il était né, et où l'architecture est infiniment plus variée, puisque certains bâtiments datent de plusieurs siècles. Il s'était malgré tout adapté au paysage urbain hyltendalien. Surtout parce qu'à Hyltendale, les jardins publics, dessinés par Maya Vogeler, sont magnifiques, et les plages ne sont jamais très loin.

Zhaem habitait dans un immeuble de béton, dans un appartement confortable, doté d'un grand balcon où il avait installé une petite table, deux chaises et des plantes en pot. Ses voisins étaient, pour la plupart, des robophiles comme lui, donc a priori des gens plutôt calmes. Pour ceux qui avaient envie de s'éclater, il y avait les plages de Playara et les boîtes de nuit de Zodonie.

Ils arrivèrent à la gare centrale, vaste bâtiment de béton, de verre et d'acier au cœur de la ville, dans le district de Sitisentr ("City Center", transcrit dans l'orthographe du mnarruc) où se concentre le pouvoir politique et financier d'Hyltendale. Le quartier de la gare, avec ses flots de touristes et les restaurants bon marché qui l'entourent, n'a cependant rien d'aristocratique. De temps en temps, la police y fait des rafles de trafiquants de drogue et de voleurs en tous genres.

En entrant dans le hall immense au toit vitré, Zhaem et Perrine virent passer un groupe d'androïdes en uniforme gris, en train d'emmener trois hommes menottés. Ces derniers tentaient sans succès d'ameuter la foule, en mnarruc et en baharnais.

Zhaem, Perrine, Népomouk, Hugo et Isane montèrent dans le train qui devait les emmener à Sarnath.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 20 Mar 2018 - 13:10

Que sont devenues Xenopha et Moyae ? L'agence des robots leur a-t-elle trouvé une autre clientèle ? Comment les robots sont-ils traités et/ou conditionnés au moment d'un changement de client ? Que deviennent (par exemple) les infos que ces deux robots ont collecté sur la personnalité d'Eneas Tondd ? Sont-elles effacées ? Sont-elles conservées ? Je suppose que ces deux robots ne travaillent pas exclusivement en binôme, et qu'il est probable qu'une personne puisse engager Moyae seule, ou Xenopha seule.

Sinon, par ailleurs, pour le train Hyltendale-Sarnath, j'verrais bien une électrification en 25 kV 50 Hz, qui est un des courants les plus pratiqués dans le monde. À moins, évidemment, que cette ligne soit électrifiée depuis très longtemps, et là, 'videmment, il ne serait pas exclu d'y être pratiqué des tensions et/ou des courants plus anciens (1500 v =, 3 kV =, 15 kV 16⅔Hz, 11kV 25Hz et j'en passe ; c'est toi qui vois). Quel est l'écartement des voies mnarésiennes ?

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 20 Mar 2018 - 14:41

Anoev a écrit:
Que sont devenues Xenopha et Moyae ? L'agence des robots leur a-t-elle trouvé une autre clientèle ? Comment les robots sont-ils traités et/ou conditionnés au moment d'un changement de client ?

Xenopha et Moyae ont été "recyclées", c'est-à-dire qu'elles ont changé de nom et reçu une nouvelle nouvelle enveloppe externe, une nouvelle "peau" synthétique. Si par hasard Eneas revenait à Hyltendale, il pourrait louer une nouvelle Xenopha et une nouvelle Moyae, qui seraient en fait d'autres robots humanoïdes.

Le "recyclage" a pour but d'éviter que des robophiles un peu névrosés essaient à tout prix de retrouver leur ancienne gynoïde, qui entretemps a bien sûr été louée à d'autres personnes. Les employés (androïdes) des sociétés de location expliquent gentiment à ce genre de client que leur ancienne gynoïde a été recyclée... "Elle a changé de nom et d'apparence, et ses souvenirs ont été effacés de son cerveau... Par contre, si vous voulez en louer une autre, vous pourrez toujours lui donner le même nom..."

Xenopha et Moyae sont des prénoms mnarésiens assez rares, mais pas uniques. Il existe des Xenopha et des Moyae qui n'ont rien à voir avec les deux gynoïdes d'Eneas Tondd, de même qu'il existe dans notre monde des milliers de Laeticia qui n'ont rien à voir avec Laeticia Hallyday ! Very Happy

Anoev a écrit:
Que deviennent (par exemple) les infos que ces deux robots ont collecté sur la personnalité d'Eneas Tondd ? Sont-elles effacées ? Sont-elles conservées ?

Les infos sont effacées des cerveaux cybernétiques des gynoïdes, mais conservées à jamais dans ceux des cybermachines qui les contrôlent à distance.

Exactement comme tout ce que tu fais sur Facebook est enregistré pour toujours aux États-Unis, dans les serveurs de la société Facebook. Même quand tu as pris soin de l'effacer... Une de mes nièces en a fait l'expérience, lorsqu'elle a vu réapparaître des photos qu'elle avait pris soin d'effacer un an auparavant, avant de clôturer son compte Facebook. Les photos sont réapparues lorsqu'elle a recréé son compte...

Avec les humanoïdes domestiques, c'est exactement la même chose.

Anoev a écrit:
Quel est l'écartement des voies mnarésiennes ?

143,5 cm. C'est de loin l'écartement le plus usité dans le monde, donc celui qui revient le moins cher lorsqu'il faut renouveler le matériel ou construire de nouvelles lignes. Le chemin de fer est relativement récent au Mnar. La Cathurie et Baharna ont suivi la même politique.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 20 Mar 2018 - 15:40

Vilko a écrit:
143,5 cm. C'est de loin l'écartement le plus usité dans le monde, donc celui qui revient le moins cher lorsqu'il faut renouveler le matériel ou construire de nouvelles lignes.
Y avait l'choix !

Bien entendu, l'écartement UIC est le plus courant, c'est du reste celui utilisé actuellement par l'ANB pour la totalité de ses lignes, dans 90% de l'Europe occidentale et centrale...

Comme écartement bien fourni en matière de kilomètres de lignes mondiales, y a bien sûr
l'écartement indien, de 1,676m, qu'on retrouve également, me semble-t-il dans le sud de l'Australie.
l'écartement russe de 1,520 et sa variante finlandaise (pourquoi ? j'l'ai jamais su) de 1,524m
l'écartement métrique, ainsi que sa variante, dite "du Cap" (1,067m) qu'on retrouve jusqu'au... Japon.

Ça, c'est pour les écartements les plus courants ; j'te parle pas des autres, de TOUS les autres, dont certains, comme l'écartement irlandais de 1,60m, ont une diffusion, on va dire : quasi-confidentielle. Il en est de même pour une ligne locale suisse, à l'écartement peu connu de 1,20m, et qui a servie de référence pour un certain nombre de lignes urbaines (métros légers) ou régionales aneuviennes (OKB, OEB, Elpatt-beaṅ...).

Vilko a écrit:
Le chemin de fer est relativement récent au Mnar. La Cathurie et Baharna ont suivi la même politique.
Dans l'histoire du chemin de fer, ça signifie à peu près deuxième moitié du XIXe siècle.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 22 Mar 2018 - 23:14

Le train démarra doucement de la gare centrale d'Hyltendale, puis prit de la vitesse. Un petit groupe s'était installé dans l'un des compartiments. Il était composé de cinq personnes :

Zhaem Klimen, un brillant ingénieur aneuvien, devenu restaurateur à Hyltendale.

Perrine Vegadaan, conseillère municipale à Hyltendale.

Népomouk, le jeune fils de Perrine.

Hugo, le compagnon androïde de Perrine, aussi petit et frêle que Népomouk.

Isane, une discrète mais élégante gynoïde, compagne de Zhaem.

Les deux humanoïdes, Hugo et Isane, avaient dû prendre des billets plein tarif, payés par Perrine et Zhaem. Pour les Chemins de Fer Mnarésiens, les humanoïdes ont beau être des choses, des machines sans âme, ils occupent un siège, comme des personnes, et doivent donc payer leur place.

Perrine se rendait à l'assemblée annuelle de son clan, les Unsioga. Une épreuve pour elle, mais elle était trop attachée aux traditions mnarésiennes pour s'en dispenser. Perrine avait eu deux enfants hors mariage, une fille, Viki, née à Sarnath alors que Perrine était encore lycéenne, et le petit Népomouk, conçu à Hyltendale lors d'une soirée poker débridée et bien arrosée. Viki vivait encore à Sarnath, où elle s'était mariée. Le père de Népomouk pouvait être n'importe lequel des hommes présents au Cercle Paropien cette nuit-là, les souvenirs de Perrine étaient flous. Pour Népomouk, l'androïde Hugo jouait à la fois le rôle d'un frère aîné et d'un père. Un tel arrangement est fréquent pour les enfants de robophiles.

Perrine avait eu une vie agitée, lorsqu'elle habitait encore à Sarnath, avant de s'installer à Hyltendale. Elle s'était mariée, mais avait été une épouse notoirement infidèle, et avait fini par divorcer. Elle avait aussi été une escroc et une maître-chanteuse, ce qui lui avait valu de sérieux ennuis avec la justice royale. Soixante ans plus tôt, elle aurait été jugée par les anciens du clan Unsioga, qui auraient eu le pouvoir de la faire exécuter. Ce qu'ils auraient sans doute fait.

Perrine avait raconté plusieurs fois sa vie à Zhaem, et celui-ci avait dû convenir qu'au Mnar, le régime policier mis en place par le roi Robert et son fils et successeur, le roi Andreas, constituait malgré tout un progrès par rapport à la société archaïque et brutale d'autrefois.

À Hyltendale, Perrine s'était mise en ménage avec l'androïde Hugo. Pour des raisons mystérieuses, elle les cybersophontes l'avaient prise sous leur protection et l'avaient aidée à devenir conseillère municipale, ce qui dans cette ville est une fonction rémunérée. Elle pouvait donc assister aux assemblées claniques la tête haute, lorsqu'elle retournait à Sarnath, mais elle avait quand même demandé à Zhaem, qu'elle connaissait en tant que membre du Cercle Paropien, d'être son kaguzaf, son partenaire. C'est ainsi que l'on appelle un être humain qui accompagne un ou une robophile, lors des assemblées d'où les humanoïdes sont bannis.

Zhaem était donc, pour quelques jours, le kaguzaf de Perrine. Il n'était pas son amant, c'était d'ailleurs à cause de cela qu'il avait demandé à la gynoïde Isane de l'accompagner. Zhaem n'était qu'un ami de Perrine, parmi bien d'autres. Mais en public, pendant les trois jours que durerait le voyage, il devrait se comporter comme s'il était son compagnon de vie.

"Je sais que derrière mon dos les gens de mon clan m'appellent la chienne," murmura Perrine à Zhaem, en faisant attention à ne pas être entendue par Népomouk. "Mais je suis conseillère municipale à Hyltendale ! Je fais partie du gouvernement d'une ville d'un million et demi d'habitants ! Je tutoie le maire et je connais le gouverneur ! Le mépris que les Unsioga ont pour moi coule sur le plumage de ma supériorité sans toucher mon épiderme."

Zhaem, qui avait appris le mnarruc à l'âge adulte, se demanda si cette expression bizarre faisait partie du répertoire de la langue, ou venait d'être inventée par Perrine. Langue sans conjugaisons ni déclinaisons, à la prononciation facile et à l'orthographe presque phonétique, le mnarruc paraît simple, mais lorsqu'on aborde les phrases complexes on se rend compte que le vocabulaire est extrêmement touffu, et qu'il existe beaucoup d'expressions, de locutions qu'il faut connaître, et dont on ne peut pas deviner le sens. Sans compter les très nombreuses variantes de la langue, aussi bien nationales (le cathurien et le baharnais sont presque des langues distinctes) que dialectales, historiques, sociales, etc., auxquelles il est impossible d'échapper lorsqu'on vit dans le pays.

À Hyltendale et à Céléphaïs, les deux villes ouvertes aux étrangers, l'anglo-américain, langue des affaires, du tourisme, de l'informatique, de la démocratie et de l'ouverture sur le monde, exerce une pression considérable sur le mnarruc depuis le dix-neuvième siècle. Ce n'est pas pour rien que l'un des districts d'Hyltendale s'appelle Sitisentr, c'est-à-dire City Center.

Cette influence de l'anglais est renforcée par le fait que les humanoïdes sont polyglottes. Il est possible de vivre des années à Hyltendale en ne parlant que sa langue maternelle, par exemple le japonais, avec sa gynoïde personnelle et les humanoïdes qui travaillent dans les magasins et les restaurants. Les étrangers installés à Hyltendale parlent en général un peu d'anglais, et s'en servent pour communiquer avec les autres expatriés. Assez peu de Mnarésiens parlent couramment l'anglais, mais il est très possible à Hyltendale d'avoir une vie sociale satisfaisante en ne fréquentant que d'autres expatriés, qui parlent presque tous l'anglais au moins comme deuxième langue.

L'être humain est ainsi fait qu'il économise ses efforts. Peu de gens sont disposés à apprendre le mnarruc, la langue nationale mnarésienne, s'ils ne sont pas réellement obligés de le faire. Les Mnarésiens sont un mélange de deux peuples, des Polynésiens venus du Sud et des Gnophkehs velus et cannibales, lointainement apparentés aux Aïnous du Japon. Même si les descendants des Gnophkehs ne sont plus cannibales, beaucoup d'entre eux sont aussi horriblement poilus que leurs ancêtres. Si l'on ajoute à cela le fait que l'art mnarésien est surtout représenté par des statues et des peintures de monstres à tentacules, et la religion mnarésienne consiste principalement en l'adoration des mêmes monstres à tentacules, on comprendra que l'attrait de la langue et de la culture mnarésiennes reste limité pour beaucoup d'étrangers.

Zhaem, quant à lui, a appris le mnarruc, mais il ne connaît vraiment bien que le mnarruc littéraire, qui est celui de la télévision, des journaux télévisés, de la presse, de l'administration et des humanoïdes. Cette variété de mnarruc a l'avantage d'être comprise dans toute l'aire linguistique du mnarruc, qui comprend l'île-continent de Thulan, avec les trois États du Mnar, de la Cathurie et de Baharna, ainsi que les royaumes marins d'Orring et de Hyagansis, dont la population est composée d'humanoïdes et de cybermachines.

L'un des défauts du mnarruc littéraire, c'est qu'il ne permet pas de comprendre tous les Mnarésiens. Zhaem ne comprend que le sens général de ce que disent des Ulthariens ou des Céléphaïens parlant entre eux. Perrine, qui est mnarésienne de naissance, parle le mnarruc des classes populaires de Sarnath. Yohannès Ken, un ami commun de Zhaem et de Perrine, est originaire de la ville d'Ulthar, dont il a gardé l'accent. Il considère le mnarruc du petit peuple de Sarnath comme "joyeux et argotique", mais pour Zhaem ce que dit Perrine est parfois tout simplement déroutant.

Le train roulait très vite, et Zhaem avait à peine le temps de regarder le paysage. Pendant un moment ils se dirigèrent vers le nord, avec la rivière Skaï et l'autoroute Hyltendale-Ulthar à leur gauche. Un arrêt à Ulthar, puis le train obliqua vers le nord-ouest, en direction de Sarnath, à travers une campagne verdoyante et densément peuplée.

À l'heure du déjeuner, Zhaem, Perrine et Népomouk se dirigèrent vers le wagon-restaurant. Hugo et Isane, étant des humanoïdes, ne consomment que de l'électricité, et n'avaient donc pas besoin de manger.

Népomouk était heureux à l'idée de revoir ses cousins et cousines, qu'il ne rencontrait qu'une fois par an. À Hyltendale, où les enfants sont rares, il n'avait que ses camarades d'école, qui habitaient tous loin de chez lui, et l'androïde Hugo, qui était à la fois son précepteur et son camarade de jeux. Zhaem remarqua que Népomouk parlait le mnarruc littéraire, comme Hugo, Isane, et lui-même. À Sarnath, où l'on est fier de parler comme les gars du quartier, il serait le garçon qui parle comme les humanoïdes.

Le train arriva à la gare de Sarnath Sud en début d'après-midi. Zhaem, qui n'était jamais allé à Sarnath, fut surpris par l'état de saleté de la gare, par rapport à celle d'Hyltendale. Des clochards en haillons dormaient à même le sol, enrobés dans des couvertures raides de crasse. Il faisait nettement plus froid qu'à Hyltendale, et les gens avaient l'air hostiles et renfrognés. Zhaem et son petit groupe croisèrent une patrouille de soldats armés. Zhaem remarqua qu'ils avaient l'air très jeunes et mal nourris.

"Il n'y a pas d'humanoïdes ici," dit Népomouk d'une voix inquiète. Zhaem comprit ce qu'il voulait dire. À Hyltendale, la présence des humanoïdes est toujours la garantie que rien de fâcheux ne peut se passer. À Sarnath, non seulement il n'y avait pas d'humanoïdes, mais en plus l'environnement était sinistre.

Les cinq voyageurs prirent d'abord le métro, qui leur parut aussi sale et dangereux que la gare, et ensuite un bus qui les emmena jusqu'à Vakwiya, une ville de banlieue, où Perrine avait retenu deux chambres à l'hôtel Poderres.


Dernière édition par Vilko le Ven 23 Mar 2018 - 16:00, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 23 Mar 2018 - 0:08

Eh ben, pour une capitale, c'est pas réjouissant ! On dirait un peu une gare d'Europe centrale environ deux ans après la chute du communisme. À Hocklenge, même si la gare de Lixeψestrevelle (la plus importante de la ville) ne brille pas particulièrement, ce n'est guère une impression de saleté qui domine, mais plutôt un besoin de rénovation. Et l'atmosphère qui y règne est plus une espèce d'indifférence un peu froide qu'une véritable hostilité. Le soir, on n' flâne pas, non pas forcément parce qu'il puisse y avoir un sentiment d'insécurité, mais plutôt parce qu'on se sent persuadé qu'on n'a rien à y faire : il n'y a rien qui attire vraiment l'œil. Lixeψestrevelle n'a pas eu la chance d'une véritable remise a neuf dont a bénéficié la gare de SBK à Nakol, la gare la plus importante de l'ANB et un peu aussi sa vitrine.

Quelle est la gare la plus belle du Mnar ? Hyltendale ? Ulthar ? Une autre gare à Sarnath (Sarnath-Sud ne l'étant visiblement pas) ?

Combien de lignes partent-elles d'Ulthar ? Y a d'jà la ligne du sud, qui vient d'Hyltendale, et celle du Nord-Ouest, qui oblique vers Sarnath-Sud. Comme je n'ai pas le plan du Mnar dans la tête, je m'demande où se trouve Celeqbaís. De même que les gares-frontières, avec la Cathurie et la Baharna.

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Kervœnte nep; nor soluntyne ep. = Il n'y a pas de problèmes ; il n'y a que des solutions.
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Les fembotniks
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