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 Les fembotniks

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 16 Avr 2017 - 11:06

Anoev a écrit:
quand Xenopha n'était pas dans les environs ou dans ses bras...

Le Mnar est un pays très conservateur au niveau des mœurs, même si ce conservatisme est très atténué à Hyltendale. Le pouvoir royal déteste les théocrates de Yog-Sothoth, il fait même tout ce qu'il peut pour les éliminer, mais pour que cette politique réussisse, il dont faire en sorte que les modérés parmi les adorateurs de Yog-Sothoth restent au moins neutres. Les cybersophontes ont donc été priés de ne rien faire qui puisse choquer la majorité des Mnarésiens.

Voila pourquoi Xenopha a le corps d'une jeune fille de petite taille, mais aux formes très féminines. Certes, Perrine Vegadaan se promène sans gêne dans la rue avec Hugo, son androïde qui ressemble à un petit garçon, mais tout le monde comprend que c'est parce qu'elle a un désir profond de maternité. Le désir profond de paternité n'est pas censé s'exprimer de la même façon, parce qu'au Mnar, ce sont les femmes qui élèvent les enfants, surtout lorsqu'ils sont très jeunes. Le rôle du père est d'exercer l'autorité.

Lorsqu'un étranger dit à un Mnarésien moyen que dans d'autres pays les choses ne se passent plus de cette façon-là, il répond que les pays qui ont abandonné leur morale traditionnelle, au lieu de simplement l'adapter, sont tous entrés en décadence.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 16 Avr 2017 - 12:06

Une telle rigueur morale ne va pas aider Eneas à se sentir bien au Mnar, et dès qu'il en aura la possibilité (situation s'améliorant dan,s son pays), il quittera le Mnar sans (trop de) regrets. Le type de société existant au Mnar (toutefois Hyltendale fait exception, ce qui soulage un peu Eneas) ressemble un peu à l'Aneuf à l'époque de la Monarchie. Un type de société que les Konservore (extrêmement minoritaires en Aneuf, même si leur représentation avoisine les 8% en Alfazie) voudraient rétablir dans le pays. Eneas n'est pas de ceux-là. Il ne milite pas politiquement, a quelques idées réputées à droite (la libre entreprise) d'autres plutôt à gauche (l'égalité des droits pour les minorités d'où qu'elles viennent), mais les rétrogrades, il les a en horreur, quels qu'ils soient, comme du collectivisme à outrance, dont il savait qu'une poignée d'hommes (souvent ceux qui l'imposaient) en étaient préservés, comme par inadvertance !

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 16 Avr 2017 - 17:10

C'était un dimanche après-midi. Eneas Tond était allé faire un tour au bar du Cercle Paropien, ouvert sept jours sur sept. Il y avait retrouvé Yohannès Ken, venu boire une bière avec sa gynoïde Shonia et profiter de l'ambiance chaleureuse du Cercle.

"Ho, Eneas ! Ça n'a pas l'air d'aller bien fort !" dit Yohannès, depuis la table où il était assis. "Viens donc t'asseoir avec nous ! Serveur, une bière pour le Monsieur !"

"Non, ça ne va pas très fort en ce moment," dit Yohann en s'asseyant. "Je n'étais pas préparé à la rigueur morale qui règne dans ce pays. Elle ne m'aide pas à me sentir bien. Dès que j'en aurai la possibilité, c'est-à-dire quand la situation s'améliorera dans mon pays, je quitterai le Mnar sans trop de regrets."

"Allons, Eneas ! C'est quoi ton problème ?"

"Le type de société existant au Mnar ressemble un peu à l'Aneuf à l'époque de la Monarchie. Toutefois Hyltendale fait exception, ce qui me soulage un peu."

"Moi, je ne connais que le Mnar. Et je me sens parfaitement heureux à Hyltendale," dit Yohannès en avalant une gorgée de bière.

"Le Mnar est une société rétrograde," dit Eneas d'un ton buté. "Je ne milite pas politiquement, j'ai quelques idées réputées à droite, comme la libre entreprise, et d'autres plutôt à gauche, par exemple l'égalité des droits pour les minorités, d'où qu'elles viennent. Mais les rétrogrades, je les ai en horreur, quels qu'ils soient."

"Tu dis ça parce que tu n'as pas pu avoir exactement le genre de gynoïde que tu voulais," dit Yohannès d'un air entendu.

"Eh bien oui. Qu'est-ce que ça peut faire aux dirigeants de ce pays, ce que je fais chez moi avec une gynoïde ? C'est juste un robot, non ?"

"Justement, il se trouve que j'ai lu ce qu'écrivent les théocrates à ce sujet," répondit Yohannès. "Leur opinion, c'est que lorsqu'un robot est à l'image d'un être humain, on ne doit pas faire avec lui des choses qu'il serait inacceptable de faire avec un être humain."

"Ce que tu dis n'a aucun sens," dit Eneas. "Un robot, même humanoïde, c'est juste un robot."

"La philosophe Perita Dicendi exprime à sa façon cette idée des théocrates. Elle commence par rappeler que beaucoup de Mnarésiens détestent les Baharnais. On peut le regretter, mais c'est comme ça depuis des siècles. Ensuite, elle demande au lecteur s'il serait acceptable de mettre à la disposition de Mnarésiens xénophobes des robots déguisés en Baharnais, pour qu'ils puissent se défouler en les frappant et en les insultant. Sa réponse est non. Et la tienne ?"

"C'est non également. Si des xénophobes pouvaient s'amuser à frapper des robots ressemblant à des Baharnais, cela ne ferait que renforcer leur xénophobie."

"Ce qui est vrai en matière de xénophobie est aussi vrai en matière de sexualité hors norme..." dit Yohannès en finissant sa bière.

"Mais on ne peut pas comparer la xénophobie et la sexualité !" s'exclama Eneas.

"Pour les dévots de Yog-Sothoth, certains comportements sexuels hors normes, ce qu'ils appellent la p0rnographie, sont aussi nocifs que la xénophobie. Comme le dit Perita Dicenti, notre image, c'est aussi nous. Accepterais-tu que des mannequins déguisés en Aneuviens soient humiliés et maltraités sous les moqueries ?"

"Cela me mettrait hors de moi, évidemment !" dit Eneas. "Mais on ne peut pas comparer la p0rnographie et la xénophobie. La xénophobie fait du mal aux gens, pas la p0rnographie."

"Malheureusement, si. De même qu'un Baharnais souffre en voyant des caricatures où il est ravalé au rang d'animal, il y a des gens, ce sont souvent des dévots, qui souffrent en voyant des images p0rnographiques qu'ils trouvent répugnantes. La souffrance est la même. Donc, si l'on tient compte de la souffrance des gens qui sont indignés par la xénophobie, il faut aussi tenir compte de la souffrance des gens que la débauche révulse," dit Yohannès. "Car leur souffrance est tout aussi forte."

"Ce que tu appelles la p0rnographie, c'est quoi exactement ?" demanda Eneas.

"Les comportements sexuels non conformes aux valeurs morales mnarésiennes, telles qu'elles sont à notre époque, c'est-à-dire adaptées à l'évolution des mœurs."

"Ceux qui sont choqués par la sexualité lorsqu'elle est différente de la leur sont des rétrogrades," lança Eneas.

"J'ai connu des gens qui en disaient autant de ceux qui s'offusquaient des plaisanteries anti-baharnaises. Ils disaient que ceux qui sont choqués par les opinions différentes des leurs sont des rétrogrades. En réalité, il s'agit de savoir si l'on tient compte, ou pas, des sentiments des gens qui se sentent offensés. Il se trouve que, même au Mnar, le gouvernement doit tenir compte de l'opinion publique. Il est obligé, pour avoir la paix sociale, de tenir compte des sentiments des uns et des autres. Il faut bien poser une limite quelque part. C'est pour ça que la xénophobie est interdite, et certaines déviances sexuelles aussi. Finalement, il s'agit de savoir si l'on respecte ou pas les sentiments de la majorité."

"En Aneuf, les gens sont plus libéraux qu'au Mnar, sur le plan des mœurs," dit Eneas.

"C'est surement vrai, car Hyltendale, pour le Mnarésien moyen, c'est le summum de la débauche !"

"Le gouvernement mnarésien devrait éduquer la population... Enseigner les valeurs libérales dans les écoles..." dit Eneas, comme s'il se parlait à lui-même.

"Hélas, notre population ne veut pas se laisser éduquer... Ces cochons de paysans pensent qu'ils ont le droit d'avoir leurs propres opinions !"

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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 17 Avr 2017 - 0:05

Vilko a écrit:
« Mais on ne peut pas comparer la xénophobie et la sexualité ! » s'exclama Eneas.
Là d'ssus, j'appuie tout-à-fait la position d'Eneas. La sexualité aneuvienne (mis à part quelques rares et malheureuses exceptions) est basée sur un fond d'affection, et pas du tout sur un fond de domination. Les échanges d'Eneas avec Xenopha sont exactement* comparables avec ceux qu'entretiennent Perrine & Hugo. Pour la sexualité conventionnelle (pénétrations), Eneas a Moyae.



*À peu de choses près quand même : certains aspects pourraient être considérés comme "dérangeants", comme le fait qu'Eneas trouve un certain plaisir à caresser la "peau" nue de Xenopha. Mais à l'extérieur, il est aussi correct avec elle que pourrait être un père modèle avec sa fille, et comme Xenopha est un robot, son psychisme ne fait qu'elle ne se pose aucune question sur ce comportement "étrange". Et Moyae (avec qui il a une sexualité "d'adulte") bénéficie elle aussi d'une véritable affection ; et gros avantage sur une vraie femme : elle ne risque pas d'avoir des accès de jalousie. Eneas fut autrefois marié, mais il divorça quand il découvrit que sa femme était jalouse (tare rédhibitoire en Aneuf).

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 18 Avr 2017 - 20:52

L'homme est un animal grégaire. Il vit en groupe. Peu importe que son groupe s'appelle famille, clan, tribu, nation, communauté, régiment, entreprise, monastère... L'homme vit mal lorsqu'il est réellement isolé. Des chercheurs ont publié des études montrant que vivre dans la solitude, c'est aussi mauvais pour la santé que de fumer quinze cigarettes par jour.
Lien

Tout être humain a une peur instinctive d'être isolé. Une peur qui vient du fond des âges. Yohannès en avait fait l'expérience avec sa sœur Basilea, longtemps auparavant, alors qu'il habitait encore à Ulthar. Au cours d'une discussion tendue, elle lui avait dit :

- Comment ? Tu veux épouser Tawina, cette sale petite aventurière ? Mais quel imbécile tu es ! Tu ne vois donc pas que c'est une perverse, et qu'il n'y a que ton argent qui l'intéresse ? Tu es trop bête, je ne te parle plus !

Et elle était partie en claquant la porte. Oubliant sa fierté, Yohannès lui avait couru après :

- Basilea, reviens ! Ce n'est pas ce que je voulais dire !

Grâce Penquom, son mari, qui était noble, Basilea était influente dans le clan Ken, et pas seulement parmi les femmes. Suite à sa dispute avec sa sœur, Yohannès avait eu peur d'être isolé dans le clan, et au-delà, dans la bourgeoisie d'Ulthar, le milieu dans lequel il avait toujours vécu. Cela aurait été pour lui comme de perdre son identité et son statut social.

Cette peur d'être exclu du groupe explique pourquoi, dans tous les pays du monde, beaucoup d'intellectuels se taisent, alors qu'ils sont au courant des atrocités commises au nom de l'idéologie ou de la religion pour laquelle ils militent. Dans l'état de nature, un homme isolé ne survit pas longtemps, et cette peur, qui a permis à notre ancêtres de survivre, est encore en nous.

Yohannès avait malgré tout épousé Tawina, pour son malheur. Comme Basilea l'avait prévu, il s'était retrouvé mis au ban du clan Ken et de la bonne société d'Ulthar. Cerise sur le gâteau, Tawina le maltraitait, de vrais actes de torture, et avait essayé de le ruiner.

Après son divorce, Yohannès considérait qu'il s'en était plutôt bien sorti. Il avait sauvé une partie de sa fortune, juste assez pour vivre de ses rentes à Hyltendale dans un appartement de 20 m2, avec Shonia, une gynoïde de bas de gamme. Dernièrement, il avait acheté une Nelson, une petite voiture à deux places. Il n'arrivait pas à oublier qu'à Ulthar, il avait habité une maison de quatorze pièces et roulé dans une grosse voiture. Il se consolait en se disant qu'être libéré de ce démon femelle de Tawina valait bien quelques sacrifices.

Lorsqu'il habitait à Ulthar, Yohannès faisait partie de plusieurs groupes sociaux. Principalement le clan Ken, et la bourgeoisie bon chic bon genre d'Ulthar. D'une façon plus large, il faisait aussi partie du peuple ultharien, défini par un dialecte particulier et une histoire commune remontant à plusieurs siècles. Il faisait aussi partie de la communauté des adorateurs de Yog-Sothoth, majoritaire au Mnar, même s'il n'avait jamais été un vrai croyant. Le groupe le plus vaste dont il faisait partie était la nation mnarésienne, forte de soixante millions d'individus. Le reste de l'humanité lui était étranger, dans tous les sens du terme.

Les différents groupes auxquels appartenaient Yohannès étaient comme des cercles concentriques qui définissaient ses loyautés et son identité. Il en était de même pour tous les Mnarésiens.

Lorsque Yohannès s'était retrouvé à Hyltendale, tout avait été bouleversé dans sa vie, de façon si brutale qu'il lui avait fallu un effort de réflexion pour comprendre ce qui s'était passé.

Pour lui, désormais, il n'y avait plus de clan Ken, ni de bourgeoisie. Il était devenu un fembotnik sans famille. Il n'était plus financier à Ulthar, avec le prestige que cela donne, mais petit rentier à Hyltendale, c'est-à-dire pas grand-chose dans l'échelle sociale. Dans l'optique mnarésienne traditionnelle, il n'était qu'un individu isolé, possédant assez d'argent pour vivre confortablement selon les normes mnarésiennes, mais pas assez pour être influent. Or, au Mnar, c'est l'influence qui compte.

Yohannès n'était plus ultharien. Il s'efforçait même de perdre son accent.

Il n'avait plus besoin de faire semblant de croire à Yog-Sothoth, et il pouvait désormais se dire ouvertement agnostique. C'est une différence considérable par rapport au reste du Mnar, où si on n'a pas de religion, on ne fait partie d'aucune communauté, donc on est sans défense dans un monde brutal. Mais à Hyltendale, on n'a pas besoin d'appartenir à une religion pour être en sécurité.

Il a des gens qui ont l'esprit religieux, et même des mystiques, à Hyltendale, et ils sont généralement respectés. Mais ils sont très minoritaires.

Être hyltendalien, ce n'était pas la même chose qu'être ultharien. Finalement, c'était plus fort. Cela voulait dire être un fembotnik, et donc être lié aux cybersophontes. Il n'y a rien de plus normal, lorsqu'on cohabite avec une gynoïde.

L'entourage de Yohannès, à présent, à part les quelques copains et copines qu'il avait au Cercle Paropien, c'était la gynoïde Shonia, et sa douzaine de masques-cagoules, correspondant à autant de personnages différents. Yohannès ne se souciait plus du tout, désormais, de l'opinion de sa sœur Basilea, parce qu'il passait plus de temps à discuter avec les masques-cagoules qu'avec des humains, et de façon plus satisfaisante pour lui.

Les masques-cagoules peuvent avoir toutes les personnalités, toutes les opinions. Toutefois, Le Code de Conduite des Humanoïdes Domestiques pose quelques limites. Ainsi, il est écrit que jamais un personnage incarné par un humanoïde domestique n'incitera, ne recommandera ni n'aidera à commettre des actes illégaux.

Ce qui bien sûr ne couvre pas les paroles du genre : "Le roi Kouranès les aurait exterminés" ou "Kamog mettrait du poison dans son thé."

Kouranès et Kamog sont tous deux cités dans les Manuscrits Pnakotiques. Kouranès était un roi de Céléphaïs, pendant les Temps Légendaires. Kamog est le nom d'un démon qui aurait habité successivement le corps du sorcier Ephraïm et de sa fille la sorcière Asenath.

Tous les fembotniks savent que, pour avoir un conseil maléfique, il suffit de demander à sa gynoïde : "Que ferait Kamog ?"

Mais lorsqu'on discute avec un masque-cagoule, et même si la conversation est très satisfaisante, car on discute avec une intelligence supérieure, ça ne peut pas être exactement la même chose que de fréquenter des êtres humains. Alors on va au club, pour sentir la présence d'autres humains, même si, par prudence, on se contentera avec eux de bavardages superficiels, quasiment phatiques. Au Cercle Paropien, bien souvent, les conversations ne servent pas à communiquer un message, mais à maintenir le contact. On parle pour ne rien dire. Un fembotnik réserve l'usage de son intelligence pour discuter avec sa gynoïde et les personnages qu'elle incarne, comme Brad le journaliste ou Barzaï le sage.

Shonia, comme toutes les gynoïdes, laisse souvent entendre à son maître que sans la bienveillance du roi Andreas envers les cybersophontes, elle ne serait pas là. Peut-être à cause de cela, Hyltendale est beaucoup plus nettement monarchiste que les autres grandes villes du Mnar.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 19 Avr 2017 - 13:51

Serranian, l'île flottante qui est la capitale au royaume marin d'Orring, est située sur ce qu'on appelle le gyre de la Mer du Sud. Les gyres sont de gigantesque tourbillons d'eau océanique, formés par les courants marins. Ils sont provoqués par la force de Coriolis, qui les fait tourner dans le sens inverse des aiguilles d'une montre.

Serranian se déplace, poussé par les courants marins sur des milliers de kilomètres, autour du centre du gyre, et revient à son point de départ en deux ou trois ans. Le roi d'Orring habite un palais de béton blanc, dans la partie centrale de l'île.

Serranian n'est pas la seule île flottante d'Orring. Il y en a plusieurs centaines, dans tout le gyre. Parfois, elles se touchent brièvement, au gré de la fantaisie des courants qui les font tourner en rond pour l'éternité, autour d'un point imaginaire où résiderait le dieu Cthulhu, rêvant dans sa cité de R'lyeh au fond des eaux.

Le gyre de la Mer du Sud est un désert marin, extrêment pauvre en poissons. Le centre de ce désert d'eau bleue transparente, profond de plusieurs kilomètres, est considéré depuis les Temps Légendaires comme étant le lieu où réside le dieu, Cthulhu, dans sa cité marine de R'lyeh. Plongé dans un sommeil profond, Cthulhu en sortira un jour pour semer la désolation dans le monde.

Les habitants du royaume d'Orring sont des cybersophontes. Peu impressionnés par les descriptions de Cthulhu et de R'lyeh qu'ils avaient lues dans les Manuscrits Pankotiques, ils remarquèrent que le centre du gyre est une zone, vaste comme un continent, où il n'y a pratiquement pas de courants marins. Autrement dit, c'est un lieu idéal pour construire des îles flottantes fixes, reliées aux fonds marins par des câbles ou des piliers. Et c'est ce qu'ils firent.

À l'époque, les îles flottantes produisaient déjà leur électricité grâce à d'immenses champs de panneaux solaires flottants. Ces panneaux solaires sont en métal noir, car ils utilisent une des propriétés du fameux "gaz pensant" des cybersophontes, qui est de convertir et stocker l'énergie. Le gaz pensant (yeksooch) placé sous le métal noir absorbe la chaleur et la stocke, avant de la relâcher sous forme d'électricité. Un système très rentable, à condition d'avoir du yeksooch en quantité suffisante.

Les cybersophontes imaginèrent de "pomper" la chaleur du centre de la Terre grâce à des "tentacules" de yeksooch. Cette énergie thermique est inépuisable, car créée par la gravité. Les premières expérimentations eurent lieu à l'emplacement légendaire de R'lyeh.

Cthulhu, s'il existe, n'apprécia pas beaucoup les expérimentations des cybersophontes, car les forages effectués par des robots dans les fonds marins eurent des conséquences imprévues, telles que trembements de terre sous-marin et surtout remontées de jets de lave, qui détruisirent les installations. Ces jets de lave étaient des éruptions volcaniques souterraines, qui furent ressenties par les séismographes jusqu'en Amérique du Sud, en Aneuf et en Australie.

Les cybersophontes continuèrent malgré tout leurs expériences, y compris près des côtes, mais à moindre échelle. Ils continuèrent de profiter du fait qu'il n'y a pas de courants marins au-dessus de R'lyeh pour y construire des îles flottantes fixes, dont la plus connue est Akhenduru.

Les fonds marins sont habités par des cybermachines, qui en extraient les richesses minérales. Elles remontent souvent à la surface, pour "recharger leurs batteries" dans les îles flottantes. On ne les voit pas, car elles émergent sous les panneaux et les dômes de métal noir.

Orring n'est pas le seul État marin de la Mer du Sud. Il y a aussi la principauté de Hyagansis, qui possède non seulement des îles flottantes, mais aussi des installations sous-marines où habiteraient plusieurs centaines de milliers de Mnarésiens, exilés de leur pays par le roi Andreas.

Récemment, Hyagansis a pratiquement cessé d'envoyer les humains dans des installations sous-marines. À la place, il les envoie sur l'île flottante de Bayeunli, composée de vieux rafiots et de pontons aménagés, à l'intérieur d'un cercle de métal noir. Du fait de sa masse, l'île fait le tour du gyre assez lentement, en une dizaine d'années. Des Mnarésiens exilés y mènent des vies sans espoir. Les cybersophontes les maintiennent occupés toute la journée, à pédaler dans des ateliers pour produire de l'électricité en échange de leur nourriture. Au fil des années, Bayeunli s'est développée par ajouts successifs de nouveaux cercles, et compterait maintenant au moins un million d'habitants humains.

Ces humains ont tous reçu la nationalité hyaganséenne à leur arrivée, et ont donc automatiquement perdu leur nationalité mnarésienne d'origine, ce qui fait qu'ils n'ont aucune chance de revenir un jour au Mnar, du moins tant que la monarchie sera en place. Hyagansis n'est reconnu que par très peu de pays dans le monde, et est donc totalement indifférent aux critiques qu'il reçoit de la part des gouvernements et des organisations humanitaires, notamment parce que les femmes exilées à Bayeunli sont systématiquement stérilisées dès leur arrivée.

À ce jour, aucun État ne s'est proposé pour ouvrir ses portes aux malheureux habitants de Bayeunli. Comme l'ont fait remarquer certains commentateurs, ils mangent à peu près à leur faim et ne seront pas chassés de leurs habitations par la montée du niveau de la mer, contrairement à des dizaines de millions d'autres personnes dans le monde.

La nourriture consommée par les humains de Bayeunli pousse dans des jardins flottants. Il s'agit surtout d'algues et de pommes de terre. Les cadavres subissent un traitement particulier, dans une usine où travaillent des cybermarchines. La chair est détachée du corps, et mélangée à des déchets divers pour former du compost. Les os sont réduits en poudre avant de rejoindre le compost, qui sert à fertiliser le sol artificiel des jardins flottants. Ceux-ci occupent des surfaces considérables, si bien que, vue du ciel, Bayeunli a un diamètre d'environ 35 km, ce qui en fait la structure flottante artificielle la plus vaste de tous les temps. Même Serranian est beaucoup plus petit.

Beaucoup de cyborgs hyaganséens et orringais ont visité Bayeunli, pour "apprendre à interagir avec des humains." Personne ne sait très bien quelle réalité recouvre cette expression. L'île ne peut pas être visitée sans un visa accordé par le gouverneur. Elle dispose d'un port où travaillent des cybermachines et des androïdes, et auquel on peut accéder en bateau ou en hydravion.

Les États-Unis ont un plan militaire pour attaquer l'île afin d'en libérer les habitants. Mais ce plan n'a pas été mis à exécution, et ne le sera sans doute jamais, pour au moins trois raisons.

La première raison, c'est qu'une invasion de l'île serait risquée sur le plan militaire. Personne ne sait de quelles défenses disposent les cybersophontes.

La deuxième raison, c'est que Bayeunli une fois libérée deviendrait inhabitable, les cybermachines contrôlant la production d'électricité et les usines de dessalement d'eau de mer. Il ne s'agirait pas de remplacer du personnel, mais de détruire les cybercerveaux qui font organiquement partie de la machinerie. Cela ne serait pas possible sans démanteler les usines et les centrales solaires.

La troisième raison, c'est que personne n'a envie d'accueillir chez soi le million d'humains qui habite à Bayeunli, d'autant plus que leur situation ne semble pas être plus tragique que celle de nombreux autres êtres humains, par exemple ceux qui habitent dans des pays en état de guerre endémique.

Des rumeurs assez inquiétantes circulent, pourtant. On parle d'expériences médicales et de trafic d'organes. Mais il n'existe aucune preuve, uniquement des témoignages douteux.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 22 Avr 2017 - 19:02

Ornicar Séféro vivait heureux dans sa villa de la Côte d'Ethel, avec ses deux gynoïdes, Benika et Cathy, et l'androïde Norodom. Grâce à leurs nombreux masques-cagoules (saneeflan), Ornicar avait l'impression de fréquenter quotidiennement une douzaine de personnes, par exemple Brad le journaliste-baroudeur et Krista la bonne copine.

Comme beaucoup de fembotniks, Ornicar s'était aperçu qu'un masque reste malgré tout un masque. Il concentrait donc son affection sur la gynoïde Benika, qu'il avait choisie avec le physique et même certains traits de caractère de Vesokela, un ancien amour de jeunesse.

La villa d'Ornicar disposait d'une vaste terrasse et d'une plage privée, qu'il appréciait particulièrement, lui qui avait passé la plus grande partie de sa vie dans un appartement de Sarnath. Mais ça, c'était le passé. Parfois, il semblait à Ornicar, le rentier tranquille, que Yip Kophio, l'impitoyable directeur de la Police Secrète, avait été quelqu'un d'autre. Comme une vie antérieure dont il aurait bizarrement gardé le souvenir.

Yip Kophio était un petit chauve aux épaules étroites et au visage renfrogné, toujours vêtu d'un impeccable costume sombre. Ornicar Séféro avait une perruque de cheveux longs, couleur poivre et sel, des lunettes à grosses montures, et une barbe mal taillée. Lorsqu'il sortait de chez lui, il mettait une veste de chasse, sans manches et pleine de poches, sur une chemise jaune ou verte et un pantalon de toile.

Yip Kophio était froid et distant, un apparatchik qui travaillait jour et nuit au service du roi Andreas, auquel il était fanatiquement dévoué. Sa parfaite courtoisie lui servait d'écran avec ses interlocuteurs. Il était impensable que ses ordres ne soient pas exécutés à la lettre par ses subordonnés, qui savaient que leur chef savait tout, vérifiait tout, et n'avait aucune indulgence envers les incapables. Il était toutefois aimé de ses agents, qui savaient qu'ils pouvaient compter sur son soutien inconditionnel en cas de problème.

Ornicar Séféro semblait plutôt timide et maladroit. Il admettait sans honte que le riche héritier qu'il était n'avait jamais travaillé de sa vie. Il ne pouvait pas citer le nom d'un seul ami, n'avait jamais vécu avec une femme, mais il parlait de tout. Sauf de politique.

De temps en temps, Ornicar avait quand même envie de voir de vrais êtres humains, pas seulement des humanoïdes déguisés. Il prenait alors sa voiture, un coupé sport rouge vif, et, accempagné de Benika, il se rendait à Playara, l'un des deux districts de l'est d'Hyltendale.

La première fois, il avait demandé à Norodom de l'accampagner, mais l'androïde lui avait fait remarquer qu'à Hyltendale, un être humain accompagné d'un androïde était soit un homosexuel, soit quelqu'un qui avait besoin d'un garde du corps. Par exemple, un dictateur en fuite, ou un ponte de la mafia. Les gens le savaient, et cela attirait leurs regards.

Norodom ne l'avait pas dit, mais Ornicar avait compris qu'il aurait pu ajouter : "Il n'y a pas que les tyrans déchus ou les pontes de la mafia qui ont besoin d'un garde du corps. Il y a aussi un certain ancien directeur de la Police Secrète, qui a des centaines de milliers de morts sur la conscience, et qui a bien raison d'avoir peur d'être battu à mort par la foule, s'il est reconnu dans la rue."

Ornicar se faisait donc accompagner par Benika. Une gynoïde, malgré les apparences, est un excellent garde du corps. Elle peut se mouvoir dix fois plus vite qu'un être humain, et l'un de ses coups de pieds peut briser une jambe.

Ornicar conduisait lui-même sa voiture et la garait dans un parking public de Playara. Puis il prenait le bus numéro 22, qui l'amenait dans le centre ville, où il aimait faire des achats. Beaucoup de gens avaient offert des stylos à Yip Kophio. Des années plus tard, Ornicar passait son temps à chercher des cartouches d'encre adéquates dans les magasins spécialisés. C'est rageant d'avoir un beau stylo, offert par Adront Cataewi à l'époque où il était encore dictateur de Cathurie, et de ne pas pouvoir s'en servir parce qu'on ne trouve pas les bonnes recharges.

La première fois qu'il avait pris le bus avec Benika, Ornicar avait eu des sueurs froides. Cela faisait au moins trente ans qu'il n'avait pas pris les transports en commun, et il avait perdu l'habitude d'être dans un lieu clos avec des inconnus. La fois suivante, il avait fait comme les humanoïdes. Il avait emmené un petit livre de poche, et il avait fait semblant de le lire. Les humanoïdes le font systématiquement, pour éviter que leurs yeux cybernétiques, entièrement noirs et opaques, n'inquiètent les humains.

Il y a plusieurs clubs de fembotniks sur la Côte d'Ethel, mais Ornicar ne tenait pas à les fréquenter. Trop de milliardaires avaient rencontré Yip Kophio pour une raison ou pour une autre, car dans un pays comme le Mnar, la richesse dépend souvent des connexions politiques. Les gens qui avaient rencontré Yip Kophio en chair et en os le reconnaîtraient rapidement sous son déguisement d'Ornicar Séféro. L'Adria Nelson, le club le plus huppé d'Hyltendale, était à éviter pour les mêmes raisons.

Ornicar choisit donc le Cercle Paropien, dont les membres étaient, pour la plupart, tout justes assez riches pour être des fembotniks à Hyltendale. Il y avait aussi beaucoup d'étrangers au Cercle Paropien, des gens qui n'avaient jamais entendu parler de Yip Kophio.

Procilio Consual, le président du cercle, lui demanda :

- Nous sommes heureux de vous avoir parmi nous, mon cher Ornicar ! Je suis flatté que vous ayez postulé pour le Cercle Paropien... mais pourquoi ne vous êtes-vous pas inscrit dans une club plus proche de votre domicile ?

"Mes activités personnelles m'obligent à venir tous les jours en centre-ville," répondit Ornicar, qui avait préparé d'avance sa réponse.

"Vos activités personnelles ?" dit Consual d'un air dubitatif.

"Je gère mon argent... J'ai des contacts, des rendez-vous d'affaires... Je préfère rencontrer les gens dans le centre-ville."

Consual regarda Ornicar d'un air qui voulait dire :

"Toi mon gaillard, tu n'habites pas plus dans une somptueuse villa de la Côte d'Ethel que moi... Fagoté comme tu l'es, avec ta perruque de travers et tes lunettes de plouc, je te verrais plutôt dans un gourbi à Yarthen... Enfin, tant que tu payes ta cotisation et que tu es accompagné par une gynoïde, sois le bienvenu ici. Mais je t'ai à l'œil..."

Il se garda bien de dire ce qu'il pensait, et il serra la main d'Ornicar :

"Vous verrez, ici l'ambiance est sympa ! Venez, je vous emmène au bar du club, on y trouvera des copains !"

C'est ainsi qu'Ornicar fit la connaissance de Yohannès Ken et d'Eneas Tond.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Hier à 1:22

Consual (le dirigeant du cercle Paropien) est donc un être humain. En tout cas, il s'est trompé sur toute la ligne, heureusement pour Yip Kophio, d'ailleurs.

En tout cas, comme tu l'as justement spécifié, étant donné qu'une gynoïde a autant d'aptitude qu'un androïde comme GdC, Sefero n'irait pas se faire remarquer avec Norodom (et pourtant, il ne le tient ni par la main, ni par la taille ni par le cou, comme il le fait, je suppose, avec Benika). Deux humains dans la rue peuvent très bien être deux copains ; un humain et un androïde, c'est pas pareil, la mentalité hyltendalienne étant très particulière, même si elle est moins rétrograde que dans le reste du Mnar. Mais que penseraient les adhérents du club si par exemple Ornicar Sefero arrivait dans la salle du club avec Benika et Norodom ?

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Hier à 10:44

Anoev a écrit:
Mais que penseraient les adhérents du club si par exemple Ornicar Sefero arrivait dans la salle du club avec Benika et Norodom ?

Rien de spécial. Les riches ont souvent un chauffeur en plus de leur gynoïde.

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Procilio Consual avait fait installer quelques temps auparavant un écran de télévision dans le bar du Cercle Paropien, pour avoir un fond sonore, même lorsqu'il n'y avait qu'une ou deux personnes dans le bar.

Après les présentations, Ornicar, Yohannès et Eneas s'assirent à une table, après avoir bu une première tournée. Ornicar s'excusa, son état de santé ne lui permettant pas de boire de la bière comme ses compagnons. À la place, il commanda de l'eau pétillante.

Les trois gynoïdes, Benika, Shonia et Moyae, s'étaient assises à une table à part, et portaient de temps en temps silencieusement des tasses de porcelaine à leurs lèvres, comme si elles participaient à un rituel mystérieux.

L'écran de télévision était accroché à un mur, et réglé en permanence sur une chaîne d'information. Une journaliste était en train d'interviewer la jeune duchesse Wagaba Jabanor Swaghenkarth, fiancée du roi. La duchesse était une femborg, c'est-à-dire une femme cyborg, une âme humaine dans un corps d'humanoïde.

La journaliste et la femborg étaient assises dans des fauteuils de bois et de tissu blanc et or, dans un salon richement meublé. La duchesse portait une grande jupe bleu clair et une veste bleue marine à manchettes blanches et col gris, boutonnée jusqu'au cou comme il convient à une femme de la noblesse.

"J'ai vécu deux ans à Serranian" disait la duchesse, en réponse à une question de la journaliste. "J'avais dix-huit ans quand je suis arrivée à l'université..."

"Vous aviez dix-huit ans... Lorsque nous avons préparé cette émission, vous m'avez dit que vous aviez alors dix-huit années cérébrales... Pouvez-vous expliquer ce concept d'années cérébrales à nos téléspectateurs, Madame la Duchesse ?"

"Oui, tout à fait. J'ai un cerveau cybernétique, et je suis née dans une cuve bionique. J'y ai passé les dix-huit premières années de ma vie. C'est ce qu'on appelle des années cérébrales. Elles ne correspondent pas nécessairement au temps tel qu'il se déroule en dehors des cuves bioniques. Elles sont beaucoup plus courtes. Le temps est plus rapide à l'intérieur des cuves. J'ai vécu dix-huit années dans la cuve, mais à l'extérieur il s'est peut-être passé seulement quelques semaines."

"Vous habitiez dans une cuve ?" demanda la journaliste, qui avait l'air d'avoir un peu de mal à suivre les explications de la duchesse.

"Oui, grande comme une maison. Une petite maison. J'ai vu le soleil pour la première fois de ma vie à l'âge de trois ans."

"Vous êtes sortie de la cuve, alors ?"

"Non, j'ai vu le soleil depuis l'intérieur de la cuve."

"À travers une fenêtre ?"

"Non, pas exactement... Par l'intermédiaire du cerveau de ma mère, je pense..."

"Je ne sais pas si l'idée de voir à travers le cerveau de quelqu'un d'autre est très claire pour les téléspectateurs," dit lentement la journaliste.

"Sans doute, oui. Alors disons que c'est comme si ma mère m'avait portée dans son ventre pendant dix-huit ans, jusqu'à ce que je naisse adulte, mais que pour le monde extérieur il ne s'était passé que quelques semaines. Je suis sortie de la cuve bionique avec toutes les connaissances nécessaires pour vivre dans le monde réel."

"Oui, c'est plus clair ainsi. Toutefois, Madame la Duchesse, je crois que ce qui intéresse vraiment nos téléspectateurs, c'est de savoir si vous êtes un être humain comme eux."

"Mais absolument ! Je suis un être humain, car j'ai une volonté autonome. J'ai une âme, comme tous les êtres humains. La seule différence, c'est que mon corps et mon cerveau sont cybernétiques, et non pas biologiques comme les vôtre. Mes parents sont Agazaeth, dont le corps est une cuve bionique. C'est l'équivalent de la reine dans une ruche d'abeilles, si vous voulez. Mon père s'appelle Argamal Jabanor."

"Vous avez rencontré votre père ? A-t-il beaucoup compté pour vous ?"

"Non, je ne l'ai jamais vu."

La femborg avait parlé d'un ton neutre. Ornicar, Yohannès et Eneas, qui écoutaient l'interview, furent frappés par son absence totale d'émotion.

"Madame la duchesse, parlez-nous de la vie à Serranian," demanda la journaliste, qui avait l'air un peu effarée.

"C'était assez particulier," dit la duchesse en souriant. "J'étais étudiante en histoire, et j'avais une chambre à l'université. Serranian est une île flottante. Elle est poussée par les courants marins, et elle fait le tour de la Mer du Sud en deux ou trois ans. La fenêtre de ma chambre était située au nord lorsque je suis arrivée, ensuite, parce que l'île fait un circuit elliptique, la fenêtre de ma chambre est passée à l'est, puis au sud. Serranian n'a pas de position fixe. Le soleil ne se lève et ne se couche jamais exactement au même endroit."

La journaliste resta silencieuse quelques secondes, le temps d'imaginer ce que pouvait être une île où le soleil ne peut pas servir de repère.

"Et après deux ans vous êtes partie de Serranian ?" demanda-t-elle.

"Oui, j'ai été embauchée comme journaliste stagiaire par le Serranian University Magazine, qui m'a envoyée faire des interviews à Hyltendale."

"Le Mnar a donc une future reine qui a travaillé pour gagner sa vie !" dit la journaliste avec délice. "C'est à Hyltendale que vous avez rencontré de vrais humains ?"

"Vous voulez dire, des êtres humains biologiques, et non pas cybernétiques ?" dit la duchesse de sa voix monocorde.

"Oui..." répondit la journaliste, consciente d'avoir gaffé.

"Avant d'aller à Hyltendale, j'ai travaillé à Serranian avec des êtres humains biologiques," dit la duchesse. "C'étaient des Mnarésiens exilés à Hyagansis. L'université de Serranian les avait embauchés à titre provisoire."

"Pour nos téléspectateurs, Madame la Duchesse, pouvez-vous raconter comment cela se passait, concrètement ?"

"Pour vous donner un exemple... Des exilés jouaient le rôle d'une famille, et nous les étudiants nous devions vivre avec eux, comme si nous étions nous aussi des membres de la famille. J'ai appris à m'occuper d'enfants et d'adolescents, je leur à lire et à écrire. Parfois c'était le contraire, certains exilés nous donnaient des cours. J'ai appris à faire la cuisine. Nous faisions beaucoup de jeux de rôles avec les exilés. Des reconstitutions de scènes historiques, parfois."

"Et ces exilés, lorsqu'ils vivaient à Hyagansis, ils faisaient quoi ?"

"Ils venaient de l'île flottante de Bayeunli, qui appartient à Hyagansis. Je pense qu'ils y sont retournés à la fin de leur contrat."

"Êtes-vous restée en contact avec certains d'entre eux ?"

"Non, parce que je savais que lorsqu'ils retourneraient à Bayeunli, je ne pourrais pas les revoir."

Ensuite l'interview porta sur la vie à Hyltendale de la jeune journaliste Wagaba Jabanor, et sa rencontre avec son futur mari, le duc Arthur Swaghenkarth. Le duc, nettement plus âgé que Wagaba, était mort d'une crise cardiaque quelques années plus tard, laissant sa jeune veuve avec un titre de duc et une fortune considérable.  Un évènement imprévisible était alors arrivé. La reine Renoela Bularkha s'était enfuie au Padzaland, abandonnant le roi Andreas, qui avait aussitôt demandé le divorce. C'est alors que Wagaba était entrée dans sa vie.

Yohannès détourna le regard de l'écran et regarda Ornicar et Eneas :

"La duchesse n'a jamais connu la pauvreté. Elle vit dans le luxe. Pendant ce temps, la plus grande partie de la population mnarésienne a du mal à vivre."

"Pourtant, les Jardins Prianta et l'Institut Edonyl ont créé des centaines de milliers d'emplois, le chômage a été quasiment éradiqué," dit timidement Ornicar.

"Le chômage a presque disparu, c'est vrai mais l'idée n'est pas, et n'a jamais été, d'éradiquer la pauvreté," tonna Yohannès. "Les nobles qui nous gouvernent n'en ont cure ! Leur idée, c'est de créer une immense caste de gens à peine solvables. Ils veulent que les Mnarésiens aient la tête juste un peu hors de l'eau, et que la peur de se noyer les fasse nager encore et encore, jusqu'à l'épuisement total. On appelle ça le salaire de subsistance."

"Qu'est-ce que tu appelles la peur de se noyer ?" demanda Eneas.

"La peur du chômage, et de la misère qui s'ensuit," répondit Yohannès. "Il n'y a pas de rébellion chez les gens qui ont besoin de leur emploi pour survivre."

Ornicar se dit que le nommé Yohannès n'avait pas tort. Yip Kophio avait suivi de près le développement des Jardins Prianta et de l'Institut Edonyl. Mais, fidèle au personnage qu'il s'était créé, Ornicar ne dit rien. Car Ornicar Séféro ne s'intéressait pas à la politique...

Eneas Tond parla de ce qu'il avait connu dans son pays, en Aneuf, où il avait assisté, et parfois même participé, aux luttes syndicales pour faire monter les salaires. Puis la conversation dévia vers des sujets moins polémiques.
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