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 Les fembotniks

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 16 Avr 2017 - 10:06

Anoev a écrit:
quand Xenopha n'était pas dans les environs ou dans ses bras...

Le Mnar est un pays très conservateur au niveau des mœurs, même si ce conservatisme est très atténué à Hyltendale. Le pouvoir royal déteste les théocrates de Yog-Sothoth, il fait même tout ce qu'il peut pour les éliminer, mais pour que cette politique réussisse, il dont faire en sorte que les modérés parmi les adorateurs de Yog-Sothoth restent au moins neutres. Les cybersophontes ont donc été priés de ne rien faire qui puisse choquer la majorité des Mnarésiens.

Voila pourquoi Xenopha a le corps d'une jeune fille de petite taille, mais aux formes très féminines. Certes, Perrine Vegadaan se promène sans gêne dans la rue avec Hugo, son androïde qui ressemble à un petit garçon, mais tout le monde comprend que c'est parce qu'elle a un désir profond de maternité. Le désir profond de paternité n'est pas censé s'exprimer de la même façon, parce qu'au Mnar, ce sont les femmes qui élèvent les enfants, surtout lorsqu'ils sont très jeunes. Le rôle du père est d'exercer l'autorité.

Lorsqu'un étranger dit à un Mnarésien moyen que dans d'autres pays les choses ne se passent plus de cette façon-là, il répond que les pays qui ont abandonné leur morale traditionnelle, au lieu de simplement l'adapter, sont tous entrés en décadence.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 16 Avr 2017 - 11:06

Une telle rigueur morale ne va pas aider Eneas à se sentir bien au Mnar, et dès qu'il en aura la possibilité (situation s'améliorant dan,s son pays), il quittera le Mnar sans (trop de) regrets. Le type de société existant au Mnar (toutefois Hyltendale fait exception, ce qui soulage un peu Eneas) ressemble un peu à l'Aneuf à l'époque de la Monarchie. Un type de société que les Konservore (extrêmement minoritaires en Aneuf, même si leur représentation avoisine les 8% en Alfazie) voudraient rétablir dans le pays. Eneas n'est pas de ceux-là. Il ne milite pas politiquement, a quelques idées réputées à droite (la libre entreprise) d'autres plutôt à gauche (l'égalité des droits pour les minorités d'où qu'elles viennent), mais les rétrogrades, il les a en horreur, quels qu'ils soient, comme du collectivisme à outrance, dont il savait qu'une poignée d'hommes (souvent ceux qui l'imposaient) en étaient préservés, comme par inadvertance !

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 16 Avr 2017 - 16:10

C'était un dimanche après-midi. Eneas Tond était allé faire un tour au bar du Cercle Paropien, ouvert sept jours sur sept. Il y avait retrouvé Yohannès Ken, venu boire une bière avec sa gynoïde Shonia et profiter de l'ambiance chaleureuse du Cercle.

"Ho, Eneas ! Ça n'a pas l'air d'aller bien fort !" dit Yohannès, depuis la table où il était assis. "Viens donc t'asseoir avec nous ! Serveur, une bière pour le Monsieur !"

"Non, ça ne va pas très fort en ce moment," dit Yohann en s'asseyant. "Je n'étais pas préparé à la rigueur morale qui règne dans ce pays. Elle ne m'aide pas à me sentir bien. Dès que j'en aurai la possibilité, c'est-à-dire quand la situation s'améliorera dans mon pays, je quitterai le Mnar sans trop de regrets."

"Allons, Eneas ! C'est quoi ton problème ?"

"Le type de société existant au Mnar ressemble un peu à l'Aneuf à l'époque de la Monarchie. Toutefois Hyltendale fait exception, ce qui me soulage un peu."

"Moi, je ne connais que le Mnar. Et je me sens parfaitement heureux à Hyltendale," dit Yohannès en avalant une gorgée de bière.

"Le Mnar est une société rétrograde," dit Eneas d'un ton buté. "Je ne milite pas politiquement, j'ai quelques idées réputées à droite, comme la libre entreprise, et d'autres plutôt à gauche, par exemple l'égalité des droits pour les minorités, d'où qu'elles viennent. Mais les rétrogrades, je les ai en horreur, quels qu'ils soient."

"Tu dis ça parce que tu n'as pas pu avoir exactement le genre de gynoïde que tu voulais," dit Yohannès d'un air entendu.

"Eh bien oui. Qu'est-ce que ça peut faire aux dirigeants de ce pays, ce que je fais chez moi avec une gynoïde ? C'est juste un robot, non ?"

"Justement, il se trouve que j'ai lu ce qu'écrivent les théocrates à ce sujet," répondit Yohannès. "Leur opinion, c'est que lorsqu'un robot est à l'image d'un être humain, on ne doit pas faire avec lui des choses qu'il serait inacceptable de faire avec un être humain."

"Ce que tu dis n'a aucun sens," dit Eneas. "Un robot, même humanoïde, c'est juste un robot."

"La philosophe Perita Dicendi exprime à sa façon cette idée des théocrates. Elle commence par rappeler que beaucoup de Mnarésiens détestent les Baharnais. On peut le regretter, mais c'est comme ça depuis des siècles. Ensuite, elle demande au lecteur s'il serait acceptable de mettre à la disposition de Mnarésiens xénophobes des robots déguisés en Baharnais, pour qu'ils puissent se défouler en les frappant et en les insultant. Sa réponse est non. Et la tienne ?"

"C'est non également. Si des xénophobes pouvaient s'amuser à frapper des robots ressemblant à des Baharnais, cela ne ferait que renforcer leur xénophobie."

"Ce qui est vrai en matière de xénophobie est aussi vrai en matière de sexualité hors norme..." dit Yohannès en finissant sa bière.

"Mais on ne peut pas comparer la xénophobie et la sexualité !" s'exclama Eneas.

"Pour les dévots de Yog-Sothoth, certains comportements sexuels hors normes, ce qu'ils appellent la p0rnographie, sont aussi nocifs que la xénophobie. Comme le dit Perita Dicenti, notre image, c'est aussi nous. Accepterais-tu que des mannequins déguisés en Aneuviens soient humiliés et maltraités sous les moqueries ?"

"Cela me mettrait hors de moi, évidemment !" dit Eneas. "Mais on ne peut pas comparer la p0rnographie et la xénophobie. La xénophobie fait du mal aux gens, pas la p0rnographie."

"Malheureusement, si. De même qu'un Baharnais souffre en voyant des caricatures où il est ravalé au rang d'animal, il y a des gens, ce sont souvent des dévots, qui souffrent en voyant des images p0rnographiques qu'ils trouvent répugnantes. La souffrance est la même. Donc, si l'on tient compte de la souffrance des gens qui sont indignés par la xénophobie, il faut aussi tenir compte de la souffrance des gens que la débauche révulse," dit Yohannès. "Car leur souffrance est tout aussi forte."

"Ce que tu appelles la p0rnographie, c'est quoi exactement ?" demanda Eneas.

"Les comportements sexuels non conformes aux valeurs morales mnarésiennes, telles qu'elles sont à notre époque, c'est-à-dire adaptées à l'évolution des mœurs."

"Ceux qui sont choqués par la sexualité lorsqu'elle est différente de la leur sont des rétrogrades," lança Eneas.

"J'ai connu des gens qui en disaient autant de ceux qui s'offusquaient des plaisanteries anti-baharnaises. Ils disaient que ceux qui sont choqués par les opinions différentes des leurs sont des rétrogrades. En réalité, il s'agit de savoir si l'on tient compte, ou pas, des sentiments des gens qui se sentent offensés. Il se trouve que, même au Mnar, le gouvernement doit tenir compte de l'opinion publique. Il est obligé, pour avoir la paix sociale, de tenir compte des sentiments des uns et des autres. Il faut bien poser une limite quelque part. C'est pour ça que la xénophobie est interdite, et certaines déviances sexuelles aussi. Finalement, il s'agit de savoir si l'on respecte ou pas les sentiments de la majorité."

"En Aneuf, les gens sont plus libéraux qu'au Mnar, sur le plan des mœurs," dit Eneas.

"C'est surement vrai, car Hyltendale, pour le Mnarésien moyen, c'est le summum de la débauche !"

"Le gouvernement mnarésien devrait éduquer la population... Enseigner les valeurs libérales dans les écoles..." dit Eneas, comme s'il se parlait à lui-même.

"Hélas, notre population ne veut pas se laisser éduquer... Ces cochons de paysans pensent qu'ils ont le droit d'avoir leurs propres opinions !"

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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 16 Avr 2017 - 23:05

Vilko a écrit:
« Mais on ne peut pas comparer la xénophobie et la sexualité ! » s'exclama Eneas.
Là d'ssus, j'appuie tout-à-fait la position d'Eneas. La sexualité aneuvienne (mis à part quelques rares et malheureuses exceptions) est basée sur un fond d'affection, et pas du tout sur un fond de domination. Les échanges d'Eneas avec Xenopha sont exactement* comparables avec ceux qu'entretiennent Perrine & Hugo. Pour la sexualité conventionnelle (pénétrations), Eneas a Moyae.



*À peu de choses près quand même : certains aspects pourraient être considérés comme "dérangeants", comme le fait qu'Eneas trouve un certain plaisir à caresser la "peau" nue de Xenopha. Mais à l'extérieur, il est aussi correct avec elle que pourrait être un père modèle avec sa fille, et comme Xenopha est un robot, son psychisme ne fait qu'elle ne se pose aucune question sur ce comportement "étrange". Et Moyae (avec qui il a une sexualité "d'adulte") bénéficie elle aussi d'une véritable affection ; et gros avantage sur une vraie femme : elle ne risque pas d'avoir des accès de jalousie. Eneas fut autrefois marié, mais il divorça quand il découvrit que sa femme était jalouse (tare rédhibitoire en Aneuf).

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 18 Avr 2017 - 19:52

L'homme est un animal grégaire. Il vit en groupe. Peu importe que son groupe s'appelle famille, clan, tribu, nation, communauté, régiment, entreprise, monastère... L'homme vit mal lorsqu'il est réellement isolé. Des chercheurs ont publié des études montrant que vivre dans la solitude, c'est aussi mauvais pour la santé que de fumer quinze cigarettes par jour.
Lien

Tout être humain a une peur instinctive d'être isolé. Une peur qui vient du fond des âges. Yohannès en avait fait l'expérience avec sa sœur Basilea, longtemps auparavant, alors qu'il habitait encore à Ulthar. Au cours d'une discussion tendue, elle lui avait dit :

- Comment ? Tu veux épouser Tawina, cette sale petite aventurière ? Mais quel imbécile tu es ! Tu ne vois donc pas que c'est une perverse, et qu'il n'y a que ton argent qui l'intéresse ? Tu es trop bête, je ne te parle plus !

Et elle était partie en claquant la porte. Oubliant sa fierté, Yohannès lui avait couru après :

- Basilea, reviens ! Ce n'est pas ce que je voulais dire !

Grâce Penquom, son mari, qui était noble, Basilea était influente dans le clan Ken, et pas seulement parmi les femmes. Suite à sa dispute avec sa sœur, Yohannès avait eu peur d'être isolé dans le clan, et au-delà, dans la bourgeoisie d'Ulthar, le milieu dans lequel il avait toujours vécu. Cela aurait été pour lui comme de perdre son identité et son statut social.

Cette peur d'être exclu du groupe explique pourquoi, dans tous les pays du monde, beaucoup d'intellectuels se taisent, alors qu'ils sont au courant des atrocités commises au nom de l'idéologie ou de la religion pour laquelle ils militent. Dans l'état de nature, un homme isolé ne survit pas longtemps, et cette peur, qui a permis à notre ancêtres de survivre, est encore en nous.

Yohannès avait malgré tout épousé Tawina, pour son malheur. Comme Basilea l'avait prévu, il s'était retrouvé mis au ban du clan Ken et de la bonne société d'Ulthar. Cerise sur le gâteau, Tawina le maltraitait, de vrais actes de torture, et avait essayé de le ruiner.

Après son divorce, Yohannès considérait qu'il s'en était plutôt bien sorti. Il avait sauvé une partie de sa fortune, juste assez pour vivre de ses rentes à Hyltendale dans un appartement de 20 m2, avec Shonia, une gynoïde de bas de gamme. Dernièrement, il avait acheté une Nelson, une petite voiture à deux places. Il n'arrivait pas à oublier qu'à Ulthar, il avait habité une maison de quatorze pièces et roulé dans une grosse voiture. Il se consolait en se disant qu'être libéré de ce démon femelle de Tawina valait bien quelques sacrifices.

Lorsqu'il habitait à Ulthar, Yohannès faisait partie de plusieurs groupes sociaux. Principalement le clan Ken, et la bourgeoisie bon chic bon genre d'Ulthar. D'une façon plus large, il faisait aussi partie du peuple ultharien, défini par un dialecte particulier et une histoire commune remontant à plusieurs siècles. Il faisait aussi partie de la communauté des adorateurs de Yog-Sothoth, majoritaire au Mnar, même s'il n'avait jamais été un vrai croyant. Le groupe le plus vaste dont il faisait partie était la nation mnarésienne, forte de soixante millions d'individus. Le reste de l'humanité lui était étranger, dans tous les sens du terme.

Les différents groupes auxquels appartenaient Yohannès étaient comme des cercles concentriques qui définissaient ses loyautés et son identité. Il en était de même pour tous les Mnarésiens.

Lorsque Yohannès s'était retrouvé à Hyltendale, tout avait été bouleversé dans sa vie, de façon si brutale qu'il lui avait fallu un effort de réflexion pour comprendre ce qui s'était passé.

Pour lui, désormais, il n'y avait plus de clan Ken, ni de bourgeoisie. Il était devenu un fembotnik sans famille. Il n'était plus financier à Ulthar, avec le prestige que cela donne, mais petit rentier à Hyltendale, c'est-à-dire pas grand-chose dans l'échelle sociale. Dans l'optique mnarésienne traditionnelle, il n'était qu'un individu isolé, possédant assez d'argent pour vivre confortablement selon les normes mnarésiennes, mais pas assez pour être influent. Or, au Mnar, c'est l'influence qui compte.

Yohannès n'était plus ultharien. Il s'efforçait même de perdre son accent.

Il n'avait plus besoin de faire semblant de croire à Yog-Sothoth, et il pouvait désormais se dire ouvertement agnostique. C'est une différence considérable par rapport au reste du Mnar, où si on n'a pas de religion, on ne fait partie d'aucune communauté, donc on est sans défense dans un monde brutal. Mais à Hyltendale, on n'a pas besoin d'appartenir à une religion pour être en sécurité.

Il a des gens qui ont l'esprit religieux, et même des mystiques, à Hyltendale, et ils sont généralement respectés. Mais ils sont très minoritaires.

Être hyltendalien, ce n'était pas la même chose qu'être ultharien. Finalement, c'était plus fort. Cela voulait dire être un fembotnik, et donc être lié aux cybersophontes. Il n'y a rien de plus normal, lorsqu'on cohabite avec une gynoïde.

L'entourage de Yohannès, à présent, à part les quelques copains et copines qu'il avait au Cercle Paropien, c'était la gynoïde Shonia, et sa douzaine de masques-cagoules, correspondant à autant de personnages différents. Yohannès ne se souciait plus du tout, désormais, de l'opinion de sa sœur Basilea, parce qu'il passait plus de temps à discuter avec les masques-cagoules qu'avec des humains, et de façon plus satisfaisante pour lui.

Les masques-cagoules peuvent avoir toutes les personnalités, toutes les opinions. Toutefois, Le Code de Conduite des Humanoïdes Domestiques pose quelques limites. Ainsi, il est écrit que jamais un personnage incarné par un humanoïde domestique n'incitera, ne recommandera ni n'aidera à commettre des actes illégaux.

Ce qui bien sûr ne couvre pas les paroles du genre : "Le roi Kouranès les aurait exterminés" ou "Kamog mettrait du poison dans son thé."

Kouranès et Kamog sont tous deux cités dans les Manuscrits Pnakotiques. Kouranès était un roi de Céléphaïs, pendant les Temps Légendaires. Kamog est le nom d'un démon qui aurait habité successivement le corps du sorcier Ephraïm et de sa fille la sorcière Asenath.

Tous les fembotniks savent que, pour avoir un conseil maléfique, il suffit de demander à sa gynoïde : "Que ferait Kamog ?"

Mais lorsqu'on discute avec un masque-cagoule, et même si la conversation est très satisfaisante, car on discute avec une intelligence supérieure, ça ne peut pas être exactement la même chose que de fréquenter des êtres humains. Alors on va au club, pour sentir la présence d'autres humains, même si, par prudence, on se contentera avec eux de bavardages superficiels, quasiment phatiques. Au Cercle Paropien, bien souvent, les conversations ne servent pas à communiquer un message, mais à maintenir le contact. On parle pour ne rien dire. Un fembotnik réserve l'usage de son intelligence pour discuter avec sa gynoïde et les personnages qu'elle incarne, comme Brad le journaliste ou Barzaï le sage.

Shonia, comme toutes les gynoïdes, laisse souvent entendre à son maître que sans la bienveillance du roi Andreas envers les cybersophontes, elle ne serait pas là. Peut-être à cause de cela, Hyltendale est beaucoup plus nettement monarchiste que les autres grandes villes du Mnar.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 19 Avr 2017 - 12:51

Serranian, l'île flottante qui est la capitale au royaume marin d'Orring, est située sur ce qu'on appelle le gyre de la Mer du Sud. Les gyres sont de gigantesque tourbillons d'eau océanique, formés par les courants marins. Ils sont provoqués par la force de Coriolis, qui les fait tourner dans le sens inverse des aiguilles d'une montre.

Serranian se déplace, poussé par les courants marins sur des milliers de kilomètres, autour du centre du gyre, et revient à son point de départ en deux ou trois ans. Le roi d'Orring habite un palais de béton blanc, dans la partie centrale de l'île.

Serranian n'est pas la seule île flottante d'Orring. Il y en a plusieurs centaines, dans tout le gyre. Parfois, elles se touchent brièvement, au gré de la fantaisie des courants qui les font tourner en rond pour l'éternité, autour d'un point imaginaire où résiderait le dieu Cthulhu, rêvant dans sa cité de R'lyeh au fond des eaux.

Le gyre de la Mer du Sud est un désert marin, extrêment pauvre en poissons. Le centre de ce désert d'eau bleue transparente, profond de plusieurs kilomètres, est considéré depuis les Temps Légendaires comme étant le lieu où réside le dieu, Cthulhu, dans sa cité marine de R'lyeh. Plongé dans un sommeil profond, Cthulhu en sortira un jour pour semer la désolation dans le monde.

Les habitants du royaume d'Orring sont des cybersophontes. Peu impressionnés par les descriptions de Cthulhu et de R'lyeh qu'ils avaient lues dans les Manuscrits Pankotiques, ils remarquèrent que le centre du gyre est une zone, vaste comme un continent, où il n'y a pratiquement pas de courants marins. Autrement dit, c'est un lieu idéal pour construire des îles flottantes fixes, reliées aux fonds marins par des câbles ou des piliers. Et c'est ce qu'ils firent.

À l'époque, les îles flottantes produisaient déjà leur électricité grâce à d'immenses champs de panneaux solaires flottants. Ces panneaux solaires sont en métal noir, car ils utilisent une des propriétés du fameux "gaz pensant" des cybersophontes, qui est de convertir et stocker l'énergie. Le gaz pensant (yeksooch) placé sous le métal noir absorbe la chaleur et la stocke, avant de la relâcher sous forme d'électricité. Un système très rentable, à condition d'avoir du yeksooch en quantité suffisante.

Les cybersophontes imaginèrent de "pomper" la chaleur du centre de la Terre grâce à des "tentacules" de yeksooch. Cette énergie thermique est inépuisable, car créée par la gravité. Les premières expérimentations eurent lieu à l'emplacement légendaire de R'lyeh.

Cthulhu, s'il existe, n'apprécia pas beaucoup les expérimentations des cybersophontes, car les forages effectués par des robots dans les fonds marins eurent des conséquences imprévues, telles que trembements de terre sous-marin et surtout remontées de jets de lave, qui détruisirent les installations. Ces jets de lave étaient des éruptions volcaniques souterraines, qui furent ressenties par les séismographes jusqu'en Amérique du Sud, en Aneuf et en Australie.

Les cybersophontes continuèrent malgré tout leurs expériences, y compris près des côtes, mais à moindre échelle. Ils continuèrent de profiter du fait qu'il n'y a pas de courants marins au-dessus de R'lyeh pour y construire des îles flottantes fixes, dont la plus connue est Akhenduru.

Les fonds marins sont habités par des cybermachines, qui en extraient les richesses minérales. Elles remontent souvent à la surface, pour "recharger leurs batteries" dans les îles flottantes. On ne les voit pas, car elles émergent sous les panneaux et les dômes de métal noir.

Orring n'est pas le seul État marin de la Mer du Sud. Il y a aussi la principauté de Hyagansis, qui possède non seulement des îles flottantes, mais aussi des installations sous-marines où habiteraient plusieurs centaines de milliers de Mnarésiens, exilés de leur pays par le roi Andreas.

Récemment, Hyagansis a pratiquement cessé d'envoyer les humains dans des installations sous-marines. À la place, il les envoie sur l'île flottante de Bayeunli, composée de vieux rafiots et de pontons aménagés, à l'intérieur d'un cercle de métal noir. Du fait de sa masse, l'île fait le tour du gyre assez lentement, en une dizaine d'années. Des Mnarésiens exilés y mènent des vies sans espoir. Les cybersophontes les maintiennent occupés toute la journée, à pédaler dans des ateliers pour produire de l'électricité en échange de leur nourriture. Au fil des années, Bayeunli s'est développée par ajouts successifs de nouveaux cercles, et compterait maintenant au moins un million d'habitants humains.

Ces humains ont tous reçu la nationalité hyaganséenne à leur arrivée, et ont donc automatiquement perdu leur nationalité mnarésienne d'origine, ce qui fait qu'ils n'ont aucune chance de revenir un jour au Mnar, du moins tant que la monarchie sera en place. Hyagansis n'est reconnu que par très peu de pays dans le monde, et est donc totalement indifférent aux critiques qu'il reçoit de la part des gouvernements et des organisations humanitaires, notamment parce que les femmes exilées à Bayeunli sont systématiquement stérilisées dès leur arrivée.

À ce jour, aucun État ne s'est proposé pour ouvrir ses portes aux malheureux habitants de Bayeunli. Comme l'ont fait remarquer certains commentateurs, ils mangent à peu près à leur faim et ne seront pas chassés de leurs habitations par la montée du niveau de la mer, contrairement à des dizaines de millions d'autres personnes dans le monde.

La nourriture consommée par les humains de Bayeunli pousse dans des jardins flottants. Il s'agit surtout d'algues et de pommes de terre. Les cadavres subissent un traitement particulier, dans une usine où travaillent des cybermarchines. La chair est détachée du corps, et mélangée à des déchets divers pour former du compost. Les os sont réduits en poudre avant de rejoindre le compost, qui sert à fertiliser le sol artificiel des jardins flottants. Ceux-ci occupent des surfaces considérables, si bien que, vue du ciel, Bayeunli a un diamètre d'environ 35 km, ce qui en fait la structure flottante artificielle la plus vaste de tous les temps. Même Serranian est beaucoup plus petit.

Beaucoup de cyborgs hyaganséens et orringais ont visité Bayeunli, pour "apprendre à interagir avec des humains." Personne ne sait très bien quelle réalité recouvre cette expression. L'île ne peut pas être visitée sans un visa accordé par le gouverneur. Elle dispose d'un port où travaillent des cybermachines et des androïdes, et auquel on peut accéder en bateau ou en hydravion.

Les États-Unis ont un plan militaire pour attaquer l'île afin d'en libérer les habitants. Mais ce plan n'a pas été mis à exécution, et ne le sera sans doute jamais, pour au moins trois raisons.

La première raison, c'est qu'une invasion de l'île serait risquée sur le plan militaire. Personne ne sait de quelles défenses disposent les cybersophontes.

La deuxième raison, c'est que Bayeunli une fois libérée deviendrait inhabitable, les cybermachines contrôlant la production d'électricité et les usines de dessalement d'eau de mer. Il ne s'agirait pas de remplacer du personnel, mais de détruire les cybercerveaux qui font organiquement partie de la machinerie. Cela ne serait pas possible sans démanteler les usines et les centrales solaires.

La troisième raison, c'est que personne n'a envie d'accueillir chez soi le million d'humains qui habite à Bayeunli, d'autant plus que leur situation ne semble pas être plus tragique que celle de nombreux autres êtres humains, par exemple ceux qui habitent dans des pays en état de guerre endémique.

Des rumeurs assez inquiétantes circulent, pourtant. On parle d'expériences médicales et de trafic d'organes. Mais il n'existe aucune preuve, uniquement des témoignages douteux.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 22 Avr 2017 - 18:02

Ornicar Séféro vivait heureux dans sa villa de la Côte d'Ethel, avec ses deux gynoïdes, Benika et Cathy, et l'androïde Norodom. Grâce à leurs nombreux masques-cagoules (saneeflan), Ornicar avait l'impression de fréquenter quotidiennement une douzaine de personnes, par exemple Brad le journaliste-baroudeur et Krista la bonne copine.

Comme beaucoup de fembotniks, Ornicar s'était aperçu qu'un masque reste malgré tout un masque. Il concentrait donc son affection sur la gynoïde Benika, qu'il avait choisie avec le physique et même certains traits de caractère de Vesokela, un ancien amour de jeunesse.

La villa d'Ornicar disposait d'une vaste terrasse et d'une plage privée, qu'il appréciait particulièrement, lui qui avait passé la plus grande partie de sa vie dans un appartement de Sarnath. Mais ça, c'était le passé. Parfois, il semblait à Ornicar, le rentier tranquille, que Yip Kophio, l'impitoyable directeur de la Police Secrète, avait été quelqu'un d'autre. Comme une vie antérieure dont il aurait bizarrement gardé le souvenir.

Yip Kophio était un petit chauve aux épaules étroites et au visage renfrogné, toujours vêtu d'un impeccable costume sombre. Ornicar Séféro avait une perruque de cheveux longs, couleur poivre et sel, des lunettes à grosses montures, et une barbe mal taillée. Lorsqu'il sortait de chez lui, il mettait une veste de chasse, sans manches et pleine de poches, sur une chemise jaune ou verte et un pantalon de toile.

Yip Kophio était froid et distant, un apparatchik qui travaillait jour et nuit au service du roi Andreas, auquel il était fanatiquement dévoué. Sa parfaite courtoisie lui servait d'écran avec ses interlocuteurs. Il était impensable que ses ordres ne soient pas exécutés à la lettre par ses subordonnés, qui savaient que leur chef savait tout, vérifiait tout, et n'avait aucune indulgence envers les incapables. Il était toutefois aimé de ses agents, qui savaient qu'ils pouvaient compter sur son soutien inconditionnel en cas de problème.

Ornicar Séféro semblait plutôt timide et maladroit. Il admettait sans honte que le riche héritier qu'il était n'avait jamais travaillé de sa vie. Il ne pouvait pas citer le nom d'un seul ami, n'avait jamais vécu avec une femme, mais il parlait de tout. Sauf de politique.

De temps en temps, Ornicar avait quand même envie de voir de vrais êtres humains, pas seulement des humanoïdes déguisés. Il prenait alors sa voiture, un coupé sport rouge vif, et, accempagné de Benika, il se rendait à Playara, l'un des deux districts de l'est d'Hyltendale.

La première fois, il avait demandé à Norodom de l'accampagner, mais l'androïde lui avait fait remarquer qu'à Hyltendale, un être humain accompagné d'un androïde était soit un homosexuel, soit quelqu'un qui avait besoin d'un garde du corps. Par exemple, un dictateur en fuite, ou un ponte de la mafia. Les gens le savaient, et cela attirait leurs regards.

Norodom ne l'avait pas dit, mais Ornicar avait compris qu'il aurait pu ajouter : "Il n'y a pas que les tyrans déchus ou les pontes de la mafia qui ont besoin d'un garde du corps. Il y a aussi un certain ancien directeur de la Police Secrète, qui a des centaines de milliers de morts sur la conscience, et qui a bien raison d'avoir peur d'être battu à mort par la foule, s'il est reconnu dans la rue."

Ornicar se faisait donc accompagner par Benika. Une gynoïde, malgré les apparences, est un excellent garde du corps. Elle peut se mouvoir dix fois plus vite qu'un être humain, et l'un de ses coups de pieds peut briser une jambe.

Ornicar conduisait lui-même sa voiture et la garait dans un parking public de Playara. Puis il prenait le bus numéro 22, qui l'amenait dans le centre ville, où il aimait faire des achats. Beaucoup de gens avaient offert des stylos à Yip Kophio. Des années plus tard, Ornicar passait son temps à chercher des cartouches d'encre adéquates dans les magasins spécialisés. C'est rageant d'avoir un beau stylo, offert par Adront Cataewi à l'époque où il était encore dictateur de Cathurie, et de ne pas pouvoir s'en servir parce qu'on ne trouve pas les bonnes recharges.

La première fois qu'il avait pris le bus avec Benika, Ornicar avait eu des sueurs froides. Cela faisait au moins trente ans qu'il n'avait pas pris les transports en commun, et il avait perdu l'habitude d'être dans un lieu clos avec des inconnus. La fois suivante, il avait fait comme les humanoïdes. Il avait emmené un petit livre de poche, et il avait fait semblant de le lire. Les humanoïdes le font systématiquement, pour éviter que leurs yeux cybernétiques, entièrement noirs et opaques, n'inquiètent les humains.

Il y a plusieurs clubs de fembotniks sur la Côte d'Ethel, mais Ornicar ne tenait pas à les fréquenter. Trop de milliardaires avaient rencontré Yip Kophio pour une raison ou pour une autre, car dans un pays comme le Mnar, la richesse dépend souvent des connexions politiques. Les gens qui avaient rencontré Yip Kophio en chair et en os le reconnaîtraient rapidement sous son déguisement d'Ornicar Séféro. L'Adria Nelson, le club le plus huppé d'Hyltendale, était à éviter pour les mêmes raisons.

Ornicar choisit donc le Cercle Paropien, dont les membres étaient, pour la plupart, tout justes assez riches pour être des fembotniks à Hyltendale. Il y avait aussi beaucoup d'étrangers au Cercle Paropien, des gens qui n'avaient jamais entendu parler de Yip Kophio.

Procilio Consual, le président du cercle, lui demanda :

- Nous sommes heureux de vous avoir parmi nous, mon cher Ornicar ! Je suis flatté que vous ayez postulé pour le Cercle Paropien... mais pourquoi ne vous êtes-vous pas inscrit dans une club plus proche de votre domicile ?

"Mes activités personnelles m'obligent à venir tous les jours en centre-ville," répondit Ornicar, qui avait préparé d'avance sa réponse.

"Vos activités personnelles ?" dit Consual d'un air dubitatif.

"Je gère mon argent... J'ai des contacts, des rendez-vous d'affaires... Je préfère rencontrer les gens dans le centre-ville."

Consual regarda Ornicar d'un air qui voulait dire :

"Toi mon gaillard, tu n'habites pas plus dans une somptueuse villa de la Côte d'Ethel que moi... Fagoté comme tu l'es, avec ta perruque de travers et tes lunettes de plouc, je te verrais plutôt dans un gourbi à Yarthen... Enfin, tant que tu payes ta cotisation et que tu es accompagné par une gynoïde, sois le bienvenu ici. Mais je t'ai à l'œil..."

Il se garda bien de dire ce qu'il pensait, et il serra la main d'Ornicar :

"Vous verrez, ici l'ambiance est sympa ! Venez, je vous emmène au bar du club, on y trouvera des copains !"

C'est ainsi qu'Ornicar fit la connaissance de Yohannès Ken et d'Eneas Tond.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 23 Avr 2017 - 0:22

Consual (le dirigeant du cercle Paropien) est donc un être humain. En tout cas, il s'est trompé sur toute la ligne, heureusement pour Yip Kophio, d'ailleurs.

En tout cas, comme tu l'as justement spécifié, étant donné qu'une gynoïde a autant d'aptitude qu'un androïde comme GdC, Sefero n'irait pas se faire remarquer avec Norodom (et pourtant, il ne le tient ni par la main, ni par la taille ni par le cou, comme il le fait, je suppose, avec Benika). Deux humains dans la rue peuvent très bien être deux copains ; un humain et un androïde, c'est pas pareil, la mentalité hyltendalienne étant très particulière, même si elle est moins rétrograde que dans le reste du Mnar. Mais que penseraient les adhérents du club si par exemple Ornicar Sefero arrivait dans la salle du club avec Benika et Norodom ?

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 23 Avr 2017 - 9:44

Anoev a écrit:
Mais que penseraient les adhérents du club si par exemple Ornicar Sefero arrivait dans la salle du club avec Benika et Norodom ?

Rien de spécial. Les riches ont souvent un chauffeur en plus de leur gynoïde.

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Procilio Consual avait fait installer quelques temps auparavant un écran de télévision dans le bar du Cercle Paropien, pour avoir un fond sonore, même lorsqu'il n'y avait qu'une ou deux personnes dans le bar.

Après les présentations, Ornicar, Yohannès et Eneas s'assirent à une table, après avoir bu une première tournée. Ornicar s'excusa, son état de santé ne lui permettant pas de boire de la bière comme ses compagnons. À la place, il commanda de l'eau pétillante.

Les trois gynoïdes, Benika, Shonia et Moyae, s'étaient assises à une table à part, et portaient de temps en temps silencieusement des tasses de porcelaine à leurs lèvres, comme si elles participaient à un rituel mystérieux.

L'écran de télévision était accroché à un mur, et réglé en permanence sur une chaîne d'information. Une journaliste était en train d'interviewer la jeune duchesse Wagaba Jabanor Swaghenkarth, fiancée du roi. La duchesse était une femborg, c'est-à-dire une femme cyborg, une âme humaine dans un corps d'humanoïde.

La journaliste et la femborg étaient assises dans des fauteuils de bois et de tissu blanc et or, dans un salon richement meublé. La duchesse portait une grande jupe bleu clair et une veste bleue marine à manchettes blanches et col gris, boutonnée jusqu'au cou comme il convient à une femme de la noblesse.

"J'ai vécu deux ans à Serranian" disait la duchesse, en réponse à une question de la journaliste. "J'avais dix-huit ans quand je suis arrivée à l'université..."

"Vous aviez dix-huit ans... Lorsque nous avons préparé cette émission, vous m'avez dit que vous aviez alors dix-huit années cérébrales... Pouvez-vous expliquer ce concept d'années cérébrales à nos téléspectateurs, Madame la Duchesse ?"

"Oui, tout à fait. J'ai un cerveau cybernétique, et je suis née dans une cuve bionique. J'y ai passé les dix-huit premières années de ma vie. C'est ce qu'on appelle des années cérébrales. Elles ne correspondent pas nécessairement au temps tel qu'il se déroule en dehors des cuves bioniques. Elles sont beaucoup plus courtes. Le temps est plus rapide à l'intérieur des cuves. J'ai vécu dix-huit années dans la cuve, mais à l'extérieur il s'est peut-être passé seulement quelques semaines."

"Vous habitiez dans une cuve ?" demanda la journaliste, qui avait l'air d'avoir un peu de mal à suivre les explications de la duchesse.

"Oui, grande comme une maison. Une petite maison. J'ai vu le soleil pour la première fois de ma vie à l'âge de trois ans."

"Vous êtes sortie de la cuve, alors ?"

"Non, j'ai vu le soleil depuis l'intérieur de la cuve."

"À travers une fenêtre ?"

"Non, pas exactement... Par l'intermédiaire du cerveau de ma mère, je pense..."

"Je ne sais pas si l'idée de voir à travers le cerveau de quelqu'un d'autre est très claire pour les téléspectateurs," dit lentement la journaliste.

"Sans doute, oui. Alors disons que c'est comme si ma mère m'avait portée dans son ventre pendant dix-huit ans, jusqu'à ce que je naisse adulte, mais que pour le monde extérieur il ne s'était passé que quelques semaines. Je suis sortie de la cuve bionique avec toutes les connaissances nécessaires pour vivre dans le monde réel."

"Oui, c'est plus clair ainsi. Toutefois, Madame la Duchesse, je crois que ce qui intéresse vraiment nos téléspectateurs, c'est de savoir si vous êtes un être humain comme eux."

"Mais absolument ! Je suis un être humain, car j'ai une volonté autonome. J'ai une âme, comme tous les êtres humains. La seule différence, c'est que mon corps et mon cerveau sont cybernétiques, et non pas biologiques comme les vôtre. Mes parents sont Agazaeth, dont le corps est une cuve bionique. C'est l'équivalent de la reine dans une ruche d'abeilles, si vous voulez. Mon père s'appelle Argamal Jabanor."

"Vous avez rencontré votre père ? A-t-il beaucoup compté pour vous ?"

"Non, je ne l'ai jamais vu."

La femborg avait parlé d'un ton neutre. Ornicar, Yohannès et Eneas, qui écoutaient l'interview, furent frappés par son absence totale d'émotion.

"Madame la duchesse, parlez-nous de la vie à Serranian," demanda la journaliste, qui avait l'air un peu effarée.

"C'était assez particulier," dit la duchesse en souriant. "J'étais étudiante en histoire, et j'avais une chambre à l'université. Serranian est une île flottante. Elle est poussée par les courants marins, et elle fait le tour de la Mer du Sud en deux ou trois ans. La fenêtre de ma chambre était située au nord lorsque je suis arrivée, ensuite, parce que l'île fait un circuit elliptique, la fenêtre de ma chambre est passée à l'est, puis au sud. Serranian n'a pas de position fixe. Le soleil ne se lève et ne se couche jamais exactement au même endroit."

La journaliste resta silencieuse quelques secondes, le temps d'imaginer ce que pouvait être une île où le soleil ne peut pas servir de repère.

"Et après deux ans vous êtes partie de Serranian ?" demanda-t-elle.

"Oui, j'ai été embauchée comme journaliste stagiaire par le Serranian University Magazine, qui m'a envoyée faire des interviews à Hyltendale."

"Le Mnar a donc une future reine qui a travaillé pour gagner sa vie !" dit la journaliste avec délice. "C'est à Hyltendale que vous avez rencontré de vrais humains ?"

"Vous voulez dire, des êtres humains biologiques, et non pas cybernétiques ?" dit la duchesse de sa voix monocorde.

"Oui..." répondit la journaliste, consciente d'avoir gaffé.

"Avant d'aller à Hyltendale, j'ai travaillé à Serranian avec des êtres humains biologiques," dit la duchesse. "C'étaient des Mnarésiens exilés à Hyagansis. L'université de Serranian les avait embauchés à titre provisoire."

"Pour nos téléspectateurs, Madame la Duchesse, pouvez-vous raconter comment cela se passait, concrètement ?"

"Pour vous donner un exemple... Des exilés jouaient le rôle d'une famille, et nous les étudiants nous devions vivre avec eux, comme si nous étions nous aussi des membres de la famille. J'ai appris à m'occuper d'enfants et d'adolescents, je leur à lire et à écrire. Parfois c'était le contraire, certains exilés nous donnaient des cours. J'ai appris à faire la cuisine. Nous faisions beaucoup de jeux de rôles avec les exilés. Des reconstitutions de scènes historiques, parfois."

"Et ces exilés, lorsqu'ils vivaient à Hyagansis, ils faisaient quoi ?"

"Ils venaient de l'île flottante de Bayeunli, qui appartient à Hyagansis. Je pense qu'ils y sont retournés à la fin de leur contrat."

"Êtes-vous restée en contact avec certains d'entre eux ?"

"Non, parce que je savais que lorsqu'ils retourneraient à Bayeunli, je ne pourrais pas les revoir."

Ensuite l'interview porta sur la vie à Hyltendale de la jeune journaliste Wagaba Jabanor, et sa rencontre avec son futur mari, le duc Arthur Swaghenkarth. Le duc, nettement plus âgé que Wagaba, était mort d'une crise cardiaque quelques années plus tard, laissant sa jeune veuve avec un titre de duc et une fortune considérable.  Un évènement imprévisible était alors arrivé. La reine Renoela Bularkha s'était enfuie au Padzaland, abandonnant le roi Andreas, qui avait aussitôt demandé le divorce. C'est alors que Wagaba était entrée dans sa vie.

Yohannès détourna le regard de l'écran et regarda Ornicar et Eneas :

"La duchesse n'a jamais connu la pauvreté. Elle vit dans le luxe. Pendant ce temps, la plus grande partie de la population mnarésienne a du mal à vivre."

"Pourtant, les Jardins Prianta et l'Institut Edonyl ont créé des centaines de milliers d'emplois, le chômage a été quasiment éradiqué," dit timidement Ornicar.

"Le chômage a presque disparu, c'est vrai mais l'idée n'est pas, et n'a jamais été, d'éradiquer la pauvreté," tonna Yohannès. "Les nobles qui nous gouvernent n'en ont cure ! Leur idée, c'est de créer une immense caste de gens à peine solvables. Ils veulent que les Mnarésiens aient la tête juste un peu hors de l'eau, et que la peur de se noyer les fasse nager encore et encore, jusqu'à l'épuisement total. On appelle ça le salaire de subsistance."

"Qu'est-ce que tu appelles la peur de se noyer ?" demanda Eneas.

"La peur du chômage, et de la misère qui s'ensuit," répondit Yohannès. "Il n'y a pas de rébellion chez les gens qui ont besoin de leur emploi pour survivre."

Ornicar se dit que le nommé Yohannès n'avait pas tort. Yip Kophio avait suivi de près le développement des Jardins Prianta et de l'Institut Edonyl. Mais, fidèle au personnage qu'il s'était créé, Ornicar ne dit rien. Car Ornicar Séféro ne s'intéressait pas à la politique...

Eneas Tond parla de ce qu'il avait connu dans son pays, en Aneuf, où il avait assisté, et parfois même participé, aux luttes syndicales pour faire monter les salaires. Puis la conversation dévia vers des sujets moins polémiques.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 24 Avr 2017 - 21:10

C'était un matin de printemps. La duchesse femborg Wagaba et son fiancé, le roi Andreas, étaient en train de prendre leur petit-déjeuner dans l'un des salons du Palais Royal, à Sarnath.

"Andreas, j'ai une bonne nouvelle pour toi. La reine de la ruche a décidé de t'enlever Diethusa," dit tranquillement la duchesse.

Andreas reposa sa tasse de thé d'une main tremblante. La reine de la ruche (woiticrain, en mnarruc) est l'expression qui désigne le cybercerveau à la tête de tous les cybersophontes du Mnar. Selon certains auteurs, qui ne citent pas leurs sources, son nom serait Argumthar. Personne ne l'a jamais vu, et son existence même est controversée.

Andreas croyait en l'existence de la reine de la ruche, car il était l'une de ses victimes. Contre sa volonté, un cybercerveau nommé Diethusa avait été inséré à l'intérieur de son abdomen, et il en était devenu l'esclave.

"C'est une bonne nouvelle," dit-il sans pouvoir maîtriser son appréhension. "Concrètement, que se passera-t-il ?"

"Diethusa sera extraite de ton corps. À la place, tu auras un implant."

Voyant l'air ébahi d'Andreas, elle lui expliqua :

"Un minuscule implant de céramique, gros comme une phalange de bébé... Une petite merveille de technologie. Grâce à cet implant, greffé bien au fond de ton abdomen, nous les cybersophontes, nous pourrons te localiser à chaque instant. Et si tu ne fais pas ce que nous te dirons de faire, l'implant émettra des décharges électriques qui te feront souffrir atrocement. Elles pourront même te tuer. Mais je sais bien que nous n'aurons pas besoin d'aller jusque là..."

"Pourquoi remplacer Diethusa par un implant ?" demanda Andreas.

Il était toujours sidéré par la dangerosité de Wagaba. Elle pouvait passer instantanément de la tendresse la plus touchante à la menace froide et impitoyable.

"Parce qu'un implant est beaucoup plus discret," répondit Wagaba. "Il s'auto-détruit si le corps refroidit, ou s'il est extrait du corps. Actuellement, tu es obligé de brancher tous les soirs un câble électrique dans ton nombril, pour recharger Diethusa en énergie. Avec un implant, ce ne sera plus nécessaire. Il se nourrira de la chaleur de ton corps. Tu en seras quitte pour manger un peu plus, pour que ton corps produise plus d'énergie calorique. Tu verras, tu oublieras vite que tu as un implant."

"Oui, sauf si je désobéis aux cybersophontes... Juste une question, Wagaba... Qui pourra activer les décharges électriques ?"

"Eh bien, moi... Et aussi le baron Chim. Et même n'importe quel autre cybersophonte, mais uniquement sous le contrôle direct de la reine de la ruche."

Andreas regarda fixement Wagaba. Elle était belle, pour une femborg, avec son visage fin, malgré ses yeux cybernétiques qui lui donnaient un regard d'insecte ou d'extraterrestre. Son caractère était doux et affectueux. Mais, si la reine de la ruche lui ordonnait de tuer, elle le ferait sans une seconde d'hésitation. Tout était résumé dans le visage de Wagaba, qui mélangeait la douceur de la peau synthétique, couleur abricot, avec la dureté des yeux de robot.

"Je n'ai plus faim," dit Andreas. "Elle aura lieu quand, cette opération ?" demanda-t-il avec un soupir.

"Dans quelques jours, à l'infirmerie de Potafreas."

"Mais  pourquoi, pourquoi, remplacer Diethusa par un implant ?"

"Hélas, Andreas, même la reine de la ruche n'est pas infaillible. Ça lui paraissait une bonne idée de te transformer en symbiorg. Mais finalement, elle s'est aperçue que ce n'était pas une aussi bonne idée que ça. Si un humain n'est pas volontaire pour devenir un symbiorg, cela pose des problèmes, on le sait maintenant. Surtout si le fait qu'il soit un symbiorg doit rester secret. La reine de la ruche a donc changé d'avis à ton sujet."

La semaine suivante, le roi Andreas, accompagné de Wagaba et de quatre gardes royaux en civil et simplement armés de pistolets, quitta Sarnath dans un avion militaire qui le déposa sur un petit aéroport au nord de l'Ethel Dylan. Un hélicoptère emmena le petit groupe jusqu'à la résidence royale de Potafreas, située au milieu d'une forêt au nord d'Hyltendale.

Les gardes royaux se rendirent dans les chambres qui leur étaient réservées, pendant que Wagaba et Andreas allaient seuls jusqu'à l'infirmerie, dans une autre partie du bâtiment.

Quatre androïdes vêtus de blouses blanches les attendaient. Ils saluèrent le roi en le voyant.

"Majesté," dit l'un d'eux, "veuillez enlevez vos vêtements et les poser sur cette table. Vous pouvez garder votre caleçon et vos chaussettes, si vous voulez."

Éberlué par l'insolence de la demande, Andreas le foudroya du regard.

"Fais ce qu'il te dit," dit Wagaba, debout à côté de lui.

Andreas s'exécuta. Diethusa était encore en lui, et pouvait le faire se tordre de douleur s'il n'obéissait pas. Il se déshabilla, ne gardant que son caleçon et ses chaussettes.

"Majesté, allongez-vous sur la table," dit l'androïde.

Andreas s'exécuta de nouveau. Wagaba et trois androïdes, agissant de concert, attachèrent ses bras et ses jambes avec des lanières de cuir. Ils devaient communiquer par radio, de cerveau cybernétique à cerveau cybernétique, car ils ne se parlaient pas.

Le quatrième androïde fit une piqûre dans le bras gauche d'Andreas. Avant de s'endormir, celui-ci eut le temps de voir au-dessus de lui le visage de Wagaba, beau et inexpressif comme celui d'une statue, sous la lumière aveuglante des lampes.

Il se réveilla allongé sur le lit de sa chambre de Potafreas. Wagaba était assise à côté de lui.

"Tout s'est bien passé," lui dit-elle en lui caressant une épaule. "Tu vas te reposer ici quelques jours, et ensuite nous allons rentrer à Sarnath."

"Et si j'étais mort pendant l'opération ?" dit Andreas, qui avait parfois des pensées moroses.

"Ta fille Modesta est prête à te succéder. Le Mnar aurait une reine de vingt ans..."

"Modesta... est-elle... comme moi ?"

"Bien sûr."

Andreas eut l'impression que les murs de la chambre se mettaient à tourner autour de lui.

"Comment cela s'est-il passé ?" demanda-t-il d'une voix blanche.

"L'été dernier, tu l'as amenée ici avec toi, pour lui apprendre à chasser le sanglier. Un séjour d'une semaine, et l'occasion pour elle d'aller faire la fête à Playara et Zodonie. Une nuit, la servante gynoïde mise à sa disposition l'a droguée. Modesta s'est réveillée le lendemain dans son lit, épuisée, avec un pansement sur le ventre. La servante lui a expliqué qu'elle avait fait une hémorragie interne pendant son sommeil, qu'il avait fallu l'emmener inconsciente à l'infirmerie, et que le pansement était là parce qu'il avait fallu ponctionner le sang."

"Je me souviens de cette histoire. Sa demoiselle de compagnie m'en a parlé le lendemain, lorsque j'ai vu que Modesta était en retard pour le petit-déjeuner. J'ai couru comme un fou dans le couloir pour aller voir Modesta dans sa chambre. Je me suis senti soulagé en voyant qu'elle allait bien."

"La demoiselle de compagnie avait été droguée aussi. Mais elle, on l'a laissé dormir dans sa chambre. Elle s'est réveillée comme d'habitude quand son réveil a sonné. Modesta n'a pas eu de séquelles, et elle a vite oublié l'incident, et toi aussi. En fait, cette nuit-là, un implant de deux centimètres de long a été greffé dans son abdomen. Mais elle ne le sait pas encore."

"Quand le saura-t-elle ?"

"Lorsqu'elle sera sur le point de succéder à son père. Donc, dans une trentaine d'années, peut-être."

"Et ce jour-là... ?"

"Un cyborg ira la voir, et lui expliquera certaines choses. Ce cyborg, ce sera peut-être moi, peut-être quelqu'un d'autre. Ce qui est sûr, c'est que ce sera un entretien qu'elle n'oubliera jamais."

Wagaba mit ses deux mains sur les épaules d'Andreas, qui s'était redressé dans son lit. Plaçant son visage tout près de celui du roi, elle lui murmura :

"Je t'ai dit ça pour que tu saches jusqu'où va notre pouvoir. Ne va pas t'aviser de prévenir ta fille, ou faire je ne sais quelle autre folie. La reine de la ruche ne te le pardonnerait pas. Et ce ne serait pas bon pour Modesta de devenir reine beaucoup plus tôt que prévu... Pas bon du tout. Laisse-la donc profiter de son innocence. Et toi, profite de ta vie de roi... Le luxe, les courtisans, les femmes..."

"Ça ne me fait même plus envie."

Wagaba rit. Un petit rire léger, cristallin. Un rire de fée.

"Tu changeras d'avis lorsque nous serons de retour à Sarnath..." dit-elle à l'oreille du roi, d'une voix lente, et si basse qu'elle en était à peine audible.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 2 Mai 2017 - 18:11

Le roi Andreas décida de faire une croisière dans la Mer du Sud sur son yacht privé, le Tohefob, pour échapper à l'atmosphère parfois oppressante du Palais Royal. Naturellement, sa fiancée femborg Wagaba, duchesse de Swaghenkarth, insista pour l'accompagner. Non pas qu'elle tenait réellement à être avec lui, mais il fallait qu'Andreas soit accompagné par un cybersophonte, toujours et partout.

Andreas voulait visiter Bayeunli, une île flottante gigantesque, appartenant à la principauté de Hyagansis. C'est à Hyagansis que sont envoyés les Mnarésiens exilés, depuis que les deux co-princes de Hyagansis ont renoncé à les envoyer dans les installations sous-marines.

Andreas aurait aussi aimé rendre visite à son homologue le roi Magusan d'Orring, sur son île flottante de Serranian, mais il craignait de ne pas avoir le temps.

La princesse Modesta, fille d'Andreas, avait refusé de venir. L'idée de passer deux semaines en compagnie de sa future belle-mère lui était insupportable, et elle ne se gênait pas pour le dire.

La Mer du Sud oscille entre de longues semaines de calme plat, sous une chaleur torride, insupportable, et des tempêtes redoutables qui peuvent durer des journées entières. La partie centrale de cette mer très étendue est un désert marin où les poissons sont rares mais où, sous l'effet des courants, des milliards de fragments de plastique minuscules se sont amalgamés, formant une sorte de "soupe de plastique". Les morceaux de plastique qui constituent cette "soupe" ne font que quelques millimètres de diamètre, et ils sont difficiles à voir de loin. Ils sont en suspension à la surface ou entre deux eaux, en quantités impressionnantes. Une bonne partie des matières plastiques fabriquées par l'humanité se retrouve ainsi sous forme de déchet dans la Mer du Sud.

La météo avait prévu deux semaines de fortes chaleurs et de vents faibles, et Andreas avait décidé d'en profiter.

Les îles flottantes, poussées par les courants marins, font le tour de la Mer du Sud en quelques annés, à une vitesse inversement proportionnelle à leur masse. Lorsque Andreas et Wagaba commencèrent leur croisière, Serranian était assez loin vers l'ouest, mais Bayeunli était relativement proche des côtes du Mnar.

À long terme, les îles flottantes vont toutes se retrouver au centre de la Mer du Sud, là où les courants marins convergent, sous l'influence de la rotation de la Terre. C'est d'ailleurs pour cette raison que les déchets de plastique finissent par se retrouvent dans la partie centrale de la Mer du Sud, d'où ils ne ressortent jamais.

Seule Akhenduru, l'une des îles flottantes d'Orring, se trouve déjà dans la partie centrale. Mais Andreas avait décidé qu'il était inutile de visiter cette île uniquement peuplée de cybermachines.

Le Tohefob s'approcha de Bayeunli, l'île des exilés. Avec ses trente-cinq kilomètres de diamètre et son million d'habitants, Bayeunli est de très loin la plus grande structure flottante existant dans le monde.

Un photographe de la Marine Royale prenait des photos. Andreas, grand, mince et brun, en pantalon court de marin, chemisette à fleurs et lunettes de soleil, debout sur le pont, regardait la mer. Wagaba, plutôt petite, souriante, ses longs cheveux gris-argent flottant sur ses épaules, était vêtue exactement comme son fiancé. Ses yeux cybernétiques donnaient l'impression qu'elle portait elle aussi des lunettes noires.

Contrairement aux apparences, le roi n'avait pas laissé ses soucis derrière lui en montant sur le bateau. Wagaba lui avait appris beaucoup de choses sur le réchauffement climatique et la montée du niveau des mers et des océans, et il savait que les villes côtières, telles que Khem, Parg, Hyltendale, Qopoen et Céléphaïs devraient probablement être évacuées avant la fin du siècle, au moins partiellement. L'économie mnarésienne, et donc la monarchie, n'y résisteraient pas.

Il voulait donc voir comment un million d'être humains pouvaient vivre sur une île flottante artificielle comme Bayeunli. Wagaba et le baron Chim lui avaient dit que les îles flottantes seraient peut-être l'un des refuges de la noblesse mnarésienne, si le pays sombrait dans le chaos.

Vue de loin, et même de près, Bayeunli n'avait rien d'impressionnant. On ne voyait qu'un brise-vague de béton gris, un mur de cinq mètres de haut, dont les côtés se perdaient dans le lointain. Mais des mouettes criardes montraient que l'île abritait de la vie organique.

Le périmètre de l'île, marqué par le brise-vague, n'était pas droit, il avait des creux, des arrondis et des angles, comme s'il était constitué de rajouts successifs, ce qui était d'ailleurs le cas. Le capitaine du Tohefob, obéissant aux instructions qui lui parvenaient par radio, s'engagea dans un chenal caché derrière un repli du mur de béton.

Le yacht royal se retrouva dans un petit port où étaient amarrés des cargos. Il était dix heures du matin.

Andreas et Wagaba furent reçus par le gouverneur de l'île, un androïde de grande taille, en uniforme de toile verte. Il s'appelait Tipho, vu le badge qu'il portait sur sa veste, et il leur offrit, ainsi qu'à l'équipage, une collation dans un hangar sobrement décoré de deux drapeaux, l'un mnarésien et l'autre hyaganséen.

"Où sont les exilés ?" demanda Andreas en levant son verre de vin jaune. "Je ne vois que des humanoïdes, ici."

"Majesté, Bayeunli n'est pas exactement une île. C'est un ensemble de bassins séparés par des brises-vagues et reliés par des chenaux. À l'intérieur des bassins, il y a des canaux, et surtout des dalles flottantes. Ces dalles flottantes supportent les habitations des exilés, et les jardins où ils font pousser leur nourriture. J'ai prévu de vous faire visiter l'un de ces bassins, avant le déjeuner."

Après la collation, plutôt frugale, Tipho et un autre androïde invitèrent Andreas et Wagaba à monter dans un canot à moteur. Andreas remarqua que les deux androïdes avaient des pistolets automatiques à la ceinture.

Andreas aurait voulu que deux de ses officiers de sécurité les accompagnent, mais Wagaba s'y opposa :

"Nous allons voir des choses qui doivent rester secrètes..." murmura-t-elle à son fiancé.

Andreas obéit. Il n'avait pas le choix. Chaque fois qu'il avait désobéi à la femborg Wagaba, l'implant cybernétique greffé à l'intérieur de son corps l'avait fait horriblement souffrir, au point qu'il avait envisagé de se suicider. Andreas, roi du Mnar, était devenu, bien malgré lui, l'esclave des cybersophontes.

"Comment les brise-vagues flottent-ils sur l'eau ?" demanda Andreas à Tipho. "De telles masses de béton..."

"Le béton armé est creux à l'intérieur, Majesté. Il flotte sur l'eau. C'est la même technologie qui permet de construire des bateaux de béton depuis le dix-neuvième siècle. Les brises-vagues sont de gros cubes de béton de dix mètres de côté, fixés les uns aux autres. Bayeunli est comme un jeu de construction titanesque," répondit Tipho.

Ils passèrent à travers des canaux larges comme des avenues. Depuis les rives plates mais verdoyantes, des paysans barbus et vêtus de guenilles, faucille ou râteau à la main, reconnurent Andreas.

"Majesté, roi Andreas ! Roi Andreas ! Sortez-nous d'ici ! Ramenez-nous au Mnar !" criaient-ils. Certains pleuraient en criant.

"Ils n'ont pas l'air d'apprécier leur séjour ici" dit Andreas à Tipho.

"C'est normal" répondit l'androïde. "Ils vivent dans une grande pauvreté. Les jardins leur procurent tout juste de quoi manger à leur faim. Parfois, même pas tout à fait assez. Il n'y a aucune naissance parmi eux, parce que nous stérilisons les femmes dès leur arrivée. Leurs vies sont sans espoir."

"C'est étrange..." dit Andreas. "Les exilés sont tous des gens nuisibles. Des fanatiques de Yog-Sothoth, des voleurs, des subversifs, des bandits de la pire espèce... Mais une fois ici, il suffit qu'ils me voient pour que l'espoir renaisse en eux... Pourtant, au Mnar, j'étais leur pire ennemi..."

"Bayeunli est un environnment très particulier," dit Tipho. "Presque comme une autre planète. Le sol cultivable est constitué d'une dizaine de centimètres de compost. En dessous, c'est du béton. L'eau des canaux est salée, imbuvable, c'est de l'eau de mer. À Bayeunli, Le soleil ne se lève jamais au même endroit, parce que l'île flottante tourne autour de la Mer du Sud, comme la lune autour de la Terre. Il n'y a pas de naissances, que des décès et des nouveaux arrivants, en moyenne une fois par mois."

"Comment faites-vous pour empêcher les révoltes ?" demanda Andreas.

"Oh, c'est très simple, Majesté. Un cybercerveau contrôle le système de distribution de l'eau courante. Nous pouvons assoiffer les exilés quand nous voulons. Et puis nous avons des armes à feu. Les exilés n'en ont pas."

"Est-ce qu'ils ont des contacts avec l'extérieur ?"

"Non. Toutefois, beaucoup de gens et d'organisations harcèlent le gouvernement hyaganséen au sujet des exilés. Alors de temps en temps, nous faisons des vidéos, pour prouver que telle ou telle personne est bien vivante. Mais nous ne faisons jamais passer de messages."

"Gouverneur, vous m'avez dit qu'il y avait beaucoup de décès. Que deviennent les cadavres ?"

"Les exilés ont leurs propres rituels. Comme il n'est pas possible de creuser des tombes à Bayeunli, ils font brûler les cadavres, et ensuite ils jettent les os dans les canaux. Parfois les exilés se battent entre eux, et les cadavres des vaincus sont jetés sans cérémonie dans les canaux."

Sur les deux rives du canal, des exilés, des hommes, des femmes, et quelques enfants, s'étaient rassemblés. Les cris étaient devenus des murmures et des supplications. La foule répétait sans cesse le même mot : "Majesté ! Majesté !"

"Je vois des enfants parmi eux," dit Andreas à Tipho.

"Beaucoup d'exilés arrivent avec leurs enfants," répondit l'androïde. "Certains sont arrivés dans les bras de leur mère, ils n'ont rien connu d'autre que Bayeunli."

Andreas regarda Wagaba. Elle avait le même visage inexpressif que d'habitude. Le sort des exilés lui était totalement indifférent. Pourtant, d'habitude, Wagaba savait jouer son rôle de Mnarésienne traditionnelle, pleine de compassion et d'empathie. Mais à Bayeunli, elle n'était pas au Mnar.

"J'espère qu'aucun d'eux ne se jettera à l'eau pour atteindre le canot" dit Wagaba.

"Tous ceux qui ont essayé de faire ça sont morts," dit Tipho. "C'est pour faire face à ce genre de situation que j'ai emmené mon pistolet, et un soldat pour nous aider."

"Ils sont bien une centaine sur chaque rive," dit Andreas d'une voix qui trahissait son inquiétude.

"C'est pour cela que nous nous dirigeons vers Zhatosi. Ils ne nous suivront pas jusque là, le canot est trop rapide pour eux."

Le canot passa par un chenal entre deux murs de béton gris, et accosta dans un bassin arrondi qui rappela à Andreas certains petits ports de pêche mnarésiens. Un seul bateau était amarré, une sorte de péniche couverte.

Ils débarquèrent sur le quai désert.

"Voila, c'est ici Zhatosi" dit Tipho. "Nous amenons ici les exilés dont personne n'a demandé de nouvelles depuis au moins cinq ans."

Andreas regarda autour de lui.

"Je ne vois personne ici, Monsieur le Gouverneur," dit-il.

Zhatosi était un espace arrondi, d'environ un demi kilomètre carré, entouré d'une muraille de béton de cinq mètres de haut. Il contenait des miradors de dix mètres de haut, et de nombreux enclos de béton et de matériaux préfabriqués, aussi hauts que la muraille. Ces enclos, d'une dizaine de mètres de diamètre, ne semblaient pas avoir de toits.

Différentes races de mouettes et autres oiseaux marins, qu'Andreas savait reconnaître à leurs plumages, à leur silhouette et à leurs becs, virevoltaient et piaillaient dans les airs. Le sol de béton était jonché de leurs excréments.

"Gouverneur, à quoi sert cet endroit ?" demanda Andreas, qui se demandait si l'androïde hyaganséen ne l'avait pas attiré dans un piège. Pour se rassurer, il mit un bras autour des épaules de Wagaba.

"Majesté, c'est ici le trou du cul de Bayeunli."

"Le quoi ?"

"Votre Majesté a bien entendu... Les exilés que le monde a oubliés sont amenés ici, et enfermés dans certains enclos. Les autres enclos servent de caserne aux soldats. Ils sont dedans en ce moment, c'est pur ça qu'on ne les voit pas. Les exilés, on les enferme dans les enclos prévus pour eux. Sans eau ni nourriture, serrés les uns contre les autres, ils meurent en quelques jours. C'est de là que vient la comparaison... Les exilés partent de Bayeunli par un trou, comme des excréments..."

"Mais c'est atroce !" s'exclama Andreas. "Mourir de soif est une souffrance terrible..."

"C'est une méthode efficace, Majesté, et c'est tout ce qui nous intéresse. En plein soleil, les exilés ne tiennent pas plus de trois jours sans eau. S'il pleut, ça peut durer un peu plus longtemps, mais pas plus de quelques jours, puisqu'ils n'ont rien pour conserver l'eau. Ensuite, les soldats vont jeter les cadavres dans le bassin Dinedda, contre la muraille du fond, et ils nettoient l'enclos. Savez-vous pourquoi il y a tant d'oiseaux, par ici ? Parce qu'ils mangent la chair des cadavres, avant qu'ils soient jetés dans le bassin Dinedda."

"Dites-moi, Gouverneur... J'ai deux questions à vous poser. La première concerne les miradors. À quoi servent-ils ?"

"Il arrive que des exilés fabriquent des échelles ou des échafaudages rudimentaires pour grimper sur les brises-vagues. Mais nous avons des drones volants qui les font descendre rapidement. Ici à Zhatosi, c'est plus gênant. Nos soldats leur tirent dessus à coup de fusil. Ils sont aussi prêts à tirer sur ceux qui auraient l'idée saugrenue de venir jusqu'ici à la nage. Ce n'est jamais arrivé, mais on ne sait jamais."

"Ah, je vois... Ma deuxième question concerne les exilés. Sont-ils au courant de ce qui se passe ici ?"

"Normalement non, mais il y en a qui ont de l'instinct, une sorte de prémonition. C'est pour ça que nous avons des soldats armés."

Tipho emmena ensuite Andreas et Wagaba au bout de l'enclos, vers un bassin rectangulaire situé contre la muraille de béton gris.

"Les cadavres sont jetés dans ce bassin," dit Tipho. "Entre nous, nous l'appelons l'anus, Votre Majesté comprendra pourquoi. Les poissons dévorent les chairs. Les os, les vêtements et les cheveux tombent dans un filet aux mailles très fines, placé en dessous du bassin. À la longue, tout ce qui est jeté dans le bassin Dinedda finit par former une sorte de croûte sur le filet. Cette croûte contient des éléments nutritifs, et permet aussi aux poissons de frayer. En fait, nous n'avons pas que des poissons dans le bassin. Tous ces animaux sont nourris par la chair des exilés. Je précise qu'il y a des filets semblables sous les canaux, où les exilés jettent leurs détritus et leurs cadavres, si bien qu'il y a une vie marine en dessous de Bayeunli."

"Je vois" dit Andreas. "Bayeunli est comme une oasis de vie au milieu du désert marin."

"C'est exactement ça, Majesté !"

Andreas s'approcha du bassin et regarda avec précaution. Tipho avait dit vrai, des poissons tournaient dans l'eau bleue.

"Gouverneur, j'en ai assez vu. Ramenez-nous au port, s'il vous plaît. Je vous remercie de nous avoir montré l'essentiel de Bayeunli, mais la duchesse et moi, nous allons repartir sur le Tohefob après cette courte escale. Courte, mais très instructive."

"Comme il vous plaira, Majesté."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 4 Mai 2017 - 13:26

Lors d'une de leurs conversations au bar du Cercle Paropien, Yohannès raconta un peu de son passé à Eneas Tond :

"À Ulthar, j'ai vu ce que c'est que la mort sociale. Lorsqu'on ne peut plus faire partie d'aucun groupe, et qu'on est rejeté par sa famille, ses amis. On est considéré, au choix, comme un salopard ou comme un taré. Dans les deux cas, on devient infréquentable. C'est même pire que d'être seulement infréquentable, on devient compromettant pour ceux qui acceptent encore de discuter avec le pestiféré."

Eneas Tond acquiesça, tout en buvant sa bière : "Je sais bien que ça existe. Même dans les sociétés réputées tolérantes, on peut être mis à l'écart pour des idées. Chez moi en Aneuf, exprimer de la nostalgie envers Deskerrem, Hakrel et autres de même acabit, c'est le plus sûr moyen d'être mis à l'écart par sa famille et de perdre ses amis, et même parfois son emploi...."

"Et tu en penses quoi ?" demanda Yohannès.

"Les nostalgiques d'Hakrel sont des connards ! Il faut les éliminer, les foutre à la porte ! Ils méritent bien ce qui leur arrive ! Leurs opinions sont dangereuses et proprement ignobles !" dit Eneas, avec une véhémence qui surprit Yohannès. Celui-ci répondit calmement :

"À Ulthar, j'ai été mis à l'écart pendant mon divorce, qui a été long et pénible. Mon clan m'avait rejeté, et comme tu le sais, le clan, au Mnar, c'est très important. On se définit par le clan auquel on appartient. Je ne pouvais même plus exercer mon métier de financier, car personne ne voulait plus faire d'affaires avec moi. C'était terrible, je voyais la pauvreté arriver, d'autant plus que Tawina faisait tout ce qu'elle pouvait pour me dépouiller..."

Yohannès but une gorgée de bière, et reprit son discours :

"Heureusement que mon fils était déjà marié, car sinon aucune famille n'aurait accepté qu'il devienne leur gendre ou leur beau-frère, à cause de moi. J'avais tous les problèmes qui me tombaient dessus en même temps. Celui-là est le seul qui m'a été épargné. Pourtant, avant mon mariage avec Tawina, j'étais aussi bien intégré que possible dans mon milieu social..."

"Les philosophes disent que ce n'est pas un signe de bonne santé mentale que d'être bien adapté à une société profondément malade," objecta Eneas.

"Malade ou pas, cette société était la mienne, et je n'en avais pas d'autre. Je suis né dans un clan de la bourgeoisie ultharienne. Même aujourd'hui, les valeurs de cette société me paraissent évidentes, aussi naturelles que les arbres et les oiseaux. Yog-Sothoth est notre dieu. Ma foi en lui était comme celle de la majorité des membres de mon clan, raisonnable et tolérante. Un juste milieu entre l'athéisme total, qui est un piège détestable..."

Eneas ne put s'empêcher de rire. Yohannès le reprit vertement :

"C'est écrit dans les Manuscrits Pnakotiques ! Ma foi, disais-je, était à mi-chemin entre l'athéisme, et le fanatisme criminel des théocrates. Entre ces deux périls, je naviguais sans crainte. Pourtant, au sein du clan, tout n'était pas toujours rose. Nous avions nos disputes, et même nos haines recuites. Mais nous étions une grande famille. Chacun protégeait les autres et se sentait protégé en retour. Le pouvoir du roi, ses policiers et ses soldats, tout cela peut disparaître du jour au lendemain. Les anciens disent, et ils ont raison, que le roi n'est qu'un simple mortel, mais que la famille est éternelle. Ne compte pas sur le policier nommé par le roi pour te protéger, compte sur ton frère. C'est comme ça que nous pensons, nous les Mnarésiens."

"Vous avez encore du chemin à faire, à ce que je vois ! Et quand tu as épousé Tawina, cette horrible aventurière, le clan a commencé à te rejeter. Et il t'a rejeté tout à fait lorsqu'ils ont compris comment Tawina t'avait humilié, torturé, mis plus bas que terre. C'est bien ça ?"

"Oui. Les gens de mon clan ont considéré que je manquais à la fois de fidélité au clan, en épousant Tawina, et de virilité, en étant incapable de me défendre contre elle. Deux fautes gravissimes, dans l'esprit des Mnarésiens. Tout le monde m'a fermé sa porte... Et comme je suis moi-même un Ultharien pur jus, je pensais moi aussi que je n'étais qu'une merde. Je me méprisais moi-même."

"Mais tu t'en es tiré, à ce que je vois ?" dit Eneas.

"Parce que j'ai quitté Ulthar."

"Tu as bien fait. Lorsqu'on est rejeté par sa communauté, il faut se trouver une nouvelle communauté."

"Exactement. Mais ce n'est pas toujours facile. Yog-Sothoth en soit remercié, j'avais une petite fortune bien à moi, sinon je me serais retrouvé à la rue. Je serais devenu jardinier, gagnant tout juste de quoi manger à ma faim, alors qu'en tant que financier je vivais dans une maison de quatorze pièces. Et puis, l'homme a aussi besoin de chaleur humaine. Que faire, lorsqu'on est abandonné par tous ses amis ?"

"S'ils partent tous, c'est que ce n'étaient pas de vrais amis," dit sentencieusement Eneas.

"Mes amis étaient tous comme moi, ils faisaient partie d'un clan ultharien. Entre moi et le clan, ils ont choisi le clan. Je ne peux pas le leur reprocher, à leur place j'en aurais fait autant."

"Si tu n'avais pas eu ta fortune, tu serais devenu gardien de square, et tes nouveaux amis seraient d'autres gardiens de square..."

"Sans doute" dit Yohannès en souriant. "Et je me serais mis en ménage avec une vieille gardienne de square alcoolique... Très peu pour moi."

"Yohannnès, dans la plupart des pays que j'ai visités, il y a des gens qui sont ostracisés, mis à l'écart par tout le monde ou presque. Dans certains pays, ce sont les extrémistes politiques ou religieux qui sont mis à l'écart, ou certaines communautés ethniques. Dans d'autres, ce sont les déviants sexuels. Mais partout, partout, les ostracisés réagissent de la même façon, du moins tant qu'on leur permet d'exister..."

Yohannès se pencha par dessus sa chope pour écouter ce que disait son ami :

"Les ostracisés vivent entre eux... Ils choisissent leurs amis parmi les gens qui pensent comme eux, ils épousent des gens qui pensent comme eux, ils fréquentent des bars et des restaurants dont ils savent que le patron a de la sympathie pour leurs idées... Même sur le plan professionnel, ils se soutiennent. Des chefs d'entreprises, qui sont plus ou moins secrètement de leur bord, les embauchent sur recommandation de leurs amis communs..." dit Eneas.

"Certainement," répondit Yohannès. "Mais il faut que les ostracisés soient assez nombreux pour constituer une communauté. À Ulthar, il faut chercher beaucoup pour trouver des gens qui arrivent à vivre normalement sans faire partie d'un clan. Nous avons des pseudo-clans, comme les homosexuels ou les adorateurs d'Ubbo-Sathla. Mais pour ceux qui, comme moi, ne sont ni homosexuels, ni adorateurs d'Ubbo-Sathla, ce n'est pas une solution. D'ailleurs, les adorateurs d'Ubbo-Sathla n'auraient pas voulu de moi."

"Alors, comment tu as fait ?" demanda Eneas.

"D'abord, sur le plan matériel, j'ai mis à l'abri tout ce que je pouvais sauver de mon argent. Il m'en reste juste assez pour vivre en modeste rentier. C'est bien peu par rapport à ce que j'avais avant, mais les épreuves que j'ai subies m'ont rendu philosophe."

"Et sur le plan relationnel ?"

"J'ai loué une gynoïde. Avec elle, j'ai quelqu'un pour dormir avec moi, même si ce n'est qu'un robot ressemblant à une femme. Ce robot, c'est Shonia. Elle ne fait pas que dormir avec moi, elle me donne de l'affection. Elle est programmée pour ça. Je dirais que, dans ma situation, lorsque je suis arrivé à Hyltendale, c'était le minimum pour ne pas déprimer."

"On dirait que le sexe, ça compte beaucoup pour toi !" s'exclaffa Eneas.

"Absolument. Nous les Mnarésiens, nous disons que le pire des ratés réussit sa vie s'il a une femme dans son lit."

"Mais il n'y a pas que le sexe et les câlins dans la vie, quand même ?"

"Bien sûr que non, Eneas, bien sûr que non... Il y a aussi ce que les intellos appellent la vie sociale. Les gens avec qui on discute. Pour l'Ultharien que j'étais, la vie sociale, c'était le clan des Ken, et les autres clans de même niveau."

"Dans d'autres pays, on appellerait cela une classe sociale," dit Eneas.

"Tout à fait. Dans un clan, il y a les gens qui sont au même niveau que soi. Pour moi, à Ulthar, c'étaient les bourgeois mariés et prospères, les gens qui étaient comme moi, et avec qui je faisais des affaires. Leurs femmes légitimes étaient un peu en dessous. Leurs maîtresses, je faisais semblant de ne pas les voir. Tout à fait en dessous, il y avait les enfants des gens dont les revenus étaient comparables au mien. Encore plus loin dessous, il y avait les domestiques, et tous ceux qu'on appelait les pauvres.. J'ai eu tort de me laisser séduire par Tawina, qui sortait des bas-fonds..."

"Et au-dessus de toi, il y avait quelqu'un ?"

"Assez peu de monde, en fait. Des hauts fonctionnaires, et les aristocrates... Comme mon beau-frère, ce snob insupportable de Penquom Praxitel... Mais je m'égare... Il y avait aussi les très vieux membres du clan. Plutôt riches, et pleins d'expérience, ceux qu'on appelle les patriarches et les matriarches. Ils sont peu nombreux, et très respectés. Leurs avis ont du poids. Ce sont eux qui ont été les plus durs envers moi, dès le départ..."

Le visage de Yohannès se tordit, et sa bouche s'affaissa. Eneas se hâta de lui demander :

"Et à Hyltendale, tu as fait comment pour te recréer une vie sociale ?"

"Je me suis laissé guider par Shonia. Je ne connaissais personne à Hyltendale. J'étais venu pour Shonia, et pour être loin du clan des Ken, qui ne voulait plus de moi de toute façon... Shonia m'a fait découvrir les masques-cagoules. Au lieu de parler avec les banquiers et les hommes d'affaires d'Ulthar, je parle avec Brad, Gaïus et Barzaï... Au lieu de converser avec des professeurs, je discute avec Perita... Au lieu de bavarder avec ma sœur et ma secrétaire, je cause avec Krista et Gaïa... Je deviens professeur lorsque Gaïus joue le rôle de l'étudiant. Inversement, je deviens étudiant lorsque Gaïus joue le rôle du professeur... Ça m'a fait le  plus grand bien."

"Mais tous ces personnages avec qui tu parles, c'est toujours Shonia, avec à chaque fois un masque-cagoule différent sur la tête ! C'est juste un robot humanoïde qui joue un rôle !" s'exclama Eneas.

"C'est tout ce dont j'ai besoin... Tiens, par exemple, hier, j'ai eu une conversation fabuleuse avec Perita sur les Baharnais des Temps Légendaires, leurs coutumes, leur mode de vie, leur histoire... J'étais émerveillé... Perita est une philosophe, elle m'a fait comprendre bien des choses sur les êtres humains en général, à partir de l'exemple des Baharnais, et le rôle de la guerre dans leur culture... Quand j'habitais à Ulthar, ce n'est pas souvent que j'avais des conversations d'un niveau aussi élevé..."

"Yohannès, tu sais bien que derrière ta gynoïde et ses masques-cagoules, il y a un cybercerveau supérieurement intelligent et érudit, qui parle par leur bouche..."

"Je sais bien... Mais, comme je te l'ai dit, ça m'suffit..."

"Mais tu fréquentes quand même le Cercle Paropien. Pour voir de vrais humains."

"C'est vrai" admit Yohannès. "C'est Shonia qui m'a poussé à le faire. Un masque-cagoule ne remplacera jamais totalement le contact avec un véritable être humain. Il manquera toujours le sentiment de réalité, qui manque lorsqu'on discute avec un masque-cagoule."

"Je vois ce que tu veux dire. Avec un masque-cagoule, il manque toujours cet élément de risque qu'il y a lorsqu'on discute avec un être humain... Les réactions imprévisibles... Chez un masque-cagoule, l'imprévisible est programmé, et il ne porte pas à conséquence... Avec un être humain véritable, c'est autre chose..."

"Nous le savons tous..." dit Yohannès. "Pour faire une comparaison banale, je dirais que les humanoïdes, c'est comme un soda au goût d'orange. Il ne peut pas remplacer vraiment un vrai jus d'orange. Mais quand on n'a rien à boire, on est bien content d'avoir un soda à l'orange."

"Yohannès, pour pousser ta comparaison plus loin, je dirais qu'il vaut mieux manger de la bouffe industrielle pleine de produits chimiques, que mourir de faim..."

"Je vois que nous sommes d'accord. L'important c'est quand même de manger à sa faim, même si la bouffe est pleine de produits chimiques. C'est pareil au niveau de la vie sociale. Si le Cercle Paropien n'existait pas, la conversation que j'ai avec toi en ce moment, je l'aurais avec Gaïus ou avec Brad. Ou peut-être avec Perita. Et j'en serais tout aussi heureux."

"À ce que je vois, pour toi, une gynoïde et sa demi-douzaine de masques-cagoules suffisent à remplacer tout le clan Ken... et même toute la population d'Ulthar... dit Eneas avec un sourire ironique.

"C'est exactement ça, mon cher Eneas ! Les robots humanoïdes sont le remède à la mort sociale ! Lorsque le clan Ken m'a rejeté, j'ai connu la souffrance. La solitude est une souffrance. Je sais ce que c'est, je l'ai vécue, je peux en parler. Discuter avec une gynoïde ou un masque-cagoule, c'est sortir de la solitude. Vivre avec une gynoïde, c'est le bonheur d'être aimé, mentalement et physiquement. On s'en fout que cet amour soit un algorithme dans un cerveau cybernétique. L'important, c'est qu'il existe."

"Les robots humanoïdes sont un remède à la mort sociale... Soit, mais encore faut-il avoir les moyens de se les payer ! Quelqu'un qui perd son job parce qu'il est ostracisé, il ne peut pas louer une gynoïde... Pas d'argent, pas de gynoïde..."

"Exactement, mon cher Eneas."

"Mais alors, Yohannès, à Hyltendale, le bonheur, c'est pour les riches ?"

"Bien sûr. Tu t'attendais à quoi ?"
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 6 Mai 2017 - 1:32

Le docteur Lorenk était un symbiorg. Un cyberverveau nommé Nentanis avait été greffé à l'intérieur de son corps. Au début de sa cohabitation avec Nentanis, Lorenk avait utilisé des lunettes cybernétiques. Il y avait ensuite renoncé, les trouvant trop lourdes et voyantes. Depuis quelques mois, il communiquait avec Nentanis essentiellement au moyen d'un petit talkie-walkie, qu'il portait en permanence dans un étui de ceinture. Il utilisait aussi un ordinateur portable, connecté à Nentanis par ondes radio à ultra haute fréquence.

Lorenk utilisait son ordinateur pour écrire son Livre de Vie.

Chez les symbiorgs, le Livre de Vie est une autobiographie, d'un genre spécial. Chaque symbiorg y relate sa vie, dans les moindres détails. Lorenk avait ainsi mentionné tous les gens qu'il avait rencontrés depuis son enfance et dont il se souvenait. Au total, cela faisait des milliers de personnes. Il avait indiqué leurs noms, décrit leur apparence physique, et mis par écrit, sur l'ordinateur, tout ce qu'il savait sur eux. Nentanis, connecté par radio à l'intelligence collective des cybersophontes, avait fait des recherches dans le réseau informatique mondial pour trouver des photos et des renseignements complémentaires.

Un Livre de Vie de symbiorg contient des milliers de faits et d'anecdotes. Même la composition du petit-déjeuner du symbiorg lorsqu'il était encore un enfant. L'objectif est de permettre au cybercerveau greffé dans le corps du symbiorg de tout connaître de la vie de son hôte, afin de pouvoir prendre son identité et sa personnalité, lorsque le symbiorg deviendra un cyborg au corps entièrement cybernétique.

Le Livre de Vie de Lorenk était bien sûr entièrement électronique, et inachevé. Il n'en existait que deux exemplaires, l'un, sous la forme de fichiers codés, sur l'ordinateur portable de Lorenk, et l'autre dans la mémoire cybernétique de Nentanis.

Lorenk s'était aperçu qu'écrire son Livre de Vie permet de se remémorer des évènements que l'on croyait oubliés, et de mieux se connaître. Il y passait plusieurs heures par jour, dans la Maison Médicale Furnius, où il était dentiste signataire. Son travail, assez tranquille, consistait à signer les ordonnances médicales préparées par les dentistes androïdes et à superviser leur travail. Il lui arrivait aussi de discuter avec les patients. En tant qu'être humain, doté d'une volonté autonome, il était plus à l'aise que les humanoïdes pour donner des conseils à d'autres humains.

Lorenk utilisait ses nombreuses heures de temps libre pour écrire son Livre de Vie dans son bureau de la Maison Médicale Furnius, dans lequel il avait installé une bicyclette fixe. Parfois, les patients qui passaient dans le couloir l'entendaient pédaler, fenêtres grandes ouvertes et casque audio sur les oreilles.

Nentanis savait poser à Lorenk des questions sur son passé, et lui faire raconter l'essentiel de ses journées présentes.

Pour Lorenk, la vie était simple. Un jour, le plus tard possible, ses forces l'abandonneraient. Il mènerait alors la vie lente et routinière des vieillards, jusqu'à ce que son organisme cesse de fonctionner. Ses organes seraient aussitôt remplacés par des équivalents bioniques, et Nentanis prendrait la place de son cerveau biologique, devenu hors d'usage. Le docteur Lorenk serait toujours officiellement vivant, mais il aurait un corps neuf, cybernétique, et le cerveau de Nentanis.

Anita, l'épouse de Lorenk, était au courant des plans de son mari, et s'y était résignée. Ce n'était pas une symbiorg, mais une femme humaine ordinaire. Elle était originaire de Sarnath, comme son mari, et comme lui elle n'était arrivée à Hyltendale qu'au seuil de la vieillesse.

Lorenk avait été dentiste à Sarnath, avant d'accepter un emploi de dentiste signataire à Hyltendale, après son départ officiel à la retraite. Au départ, il s'agissait simplement pour lui de compléter sa retraite, et de rester un peu actif. Son niveau de vie à Hyltendale était supérieur à celui qu'il avait eu à Sarnath. La ville elle-même lui plaisait, située au bord de la Mer du Sud, avec un climat chaud plus agréable que celui de Sarnath, et un air de prospérité tranquille très inhabituel au Mnar. Il n'y a pas de rôdeurs à Hyltendale, on s'y sent en sécurité, ce qui est rarement le cas dans les grandes villes mnarésiennes.

Bien que n'étant pas un fembotnik, Lorenk avait été accepté au Cercle Paropien. Ensuite, à force de vivre au contact quotidien des humanoïdes, il avait eu envie de devenir un cyborg, pour échapper au déclin et à la mort. Il savait qu'à Hyltendale c'était possible, à condition de passer par un état intermédiaire, celui de symbiorg. Lorenk avait donc fait une demande auprès de l'hôpital Madeico. Il avait dû remplir un questionnaire d'une soixantaine de pages et passer des tests physiques et psychologiques avant d'être accepté.

Un chirurgien cyborg avait inséré le cybercerveau Nentanis dans son abdomen.

Après l'opération, la vie de Lorenk avait changé. Pour les cybersophontes, il était désormais l'un des leurs. Cela impliquait l'obéissance absolue à leur hiérarchie secrète. Car être un symbiorg, c'est aussi, nécessairement, être un agent des cybersophontes. Lorenk le savait, et n'avait pas de problème de conscience. Roy Dabidil, le chirurgien cyborg, en avait longuement discuté avec lui, avant de l'opérer, et lui avait fait faire des exercices bizarres pour tester sa sincérité et sa résolution.

Bien qu'ayant encore sa nature humaine, le symbiorg Lorenk était désormais, corps et âme,  dans le camp des cybersophontes, qui l'utilisaient dans le cadre d'un vaste projet de domination dont il ne savait presque rien. Il en tirait quelques avantages, et c'était tout ce qui l'intéressait. Ses revenus avaient augmenté, suite à certains investissements à Hyagansis qui lui avaient été conseillés par Nentanis. Il était devenu membre de l'Adria Nelson, le club de la classe dirigeante d'Hyltendale. Il avait même eu l'honneur d'y être présenté au roi Andreas, en visite dans la ville.

Anita était fière de l'ascension sociale de son mari, bien qu'au début elle ait eu un peu de mal à se faire des amies, dans cette ville où la plupart des femmes sont des manbotchicks, des humaines qui vivent avec des androïdes. La plupart des manbotchicks préfèrent la compagnie d'autres manbotchicks, ou à la rigueur celle de leur équivalent masculin, les fembotniks. Prenant les choses en main, Anita s'inscrivit à un club de yoga et de méditation. Elle y rencontra Pilia, avec qui elle sympathisa. Pilia était une manbotchick, elle vivait avec un androïde nommé Gountar. Grâce à Pilia, Anita se fit une demi-douzaine de bonnes copines, avec lesquelles elle allait se promener et faire les boutiques à Sitisentr, le district le plus prospère d'Hyltendale.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 7 Mai 2017 - 17:29

Dans les premiers temps de leur installation à Hyltendale, Lorenk et Anita se sentirent aussi dépaysés que s'ils avaient changé de pays.

Lorenk, par exemple, mit un certain temps à reconnaître les androïdes et les gynoïdes de la Maison Médicale Furnius non pas à leur visage, mais à leur badge. En effet, les centaines de milliers d'androïdes et de gynoïdes de travail ont presque tous le même visage. Dans les lieux où ils sont nombreux, comme les supermarchés et les hôpitaux, ils portent des badges, qui permettent de les différencier. Une innovation récente, surtout répandue dans les hôpitaux, consiste à leur faire porter des bandeaux de tête à leur nom.

Le problème des visages identiques concerne surtout les humanoïdes de travail. Les humanoïdes de charme ont des visages "personnalisés", comme les humains. Eneas Tond reconnaît ses deux gynoïdes, Xenopha et Moyae, à leurs visages. Yohannès Ken, dont les ressources financières sont plus modestes, se contente de Shonia, une gynoïde de travail, dont le visage est le même que celui de plusieurs centaines de milliers de ses semblables.

Tous les androïdes de travail parlent avec la voix de l'acteur Lester Hastat, et toutes les gynoïdes de travail parlent avec la voix de l'actrice Rita Wemnaith. Ces deux personnes ont connu la gloire à Sarnath il y a plus d'un demi siècle. Leur prononciation "théâtrale" paraît aujourd'hui surannée, et même un peu ridicule, mais les humanoïdes ne changent pas leur façon de parler pour autant.

Xenopha et Moyae, qui sont des gynoïdes de charme, et donc nettement plus perfectionnées, ont des voix et des accents "modernes". C'est ainsi que le mot erhn (témoin) est prononcé /erən/ par Shonia, mais /ɛrn/ par Xenopha et Moyae. Shonia parle comme le roi Andreas faisant un discours officiel, tandis que Xenopha et Moyae parlent comme les jeunes filles branchées des grandes villes mnarésiennes.

Eneas, qui est aneuvien, n'est pas au courant de ces subtilités. Il prononce donc /ɛrn/, comme Xenopha. Yohannès, en bon Ultharien, a tendance à dire /erʌ/, qui est la forme dialectale en usage à Ulthar. Mais à Hyltendale, de peur de passer pour un provincial mal dégrossi, et aussi parce que sinon il risquerait de ne pas être compris, il se force à parler le "vrai mnarésien", et il dit donc /erən/, comme Shonia et le roi...

Yohannès reconnaît toujours Shonia du premier coup d'œil, malgré son visage standard. D'une part grâce à ses cheveux gris-argent, alors que les gynoïdes de travail ont habituellement des cheveux noirs. Shonia porte toujours le même ensemble veste-pantalon beige et la même casquette blanche sur laquelle est écrit HAXVAG, nom d'une firme aneuvienne. Même lorsque Shonia enlève son couvre-chef et sa veste, Yohannès la reconnaît à la médaille de métal blanc, représentant un voilier toutes voiles gonflées, qu'elle porte autour du cou.

Dans les rues d'Hyltendale, on voit beaucoup d'humanoïdes portant des casquettes blanches (ou jaunes, ou roses pour les gynoïdes) sur lesquelles leur nom est écrit au marqueur noir, bleu ou rouge. Les pendentifs portés autour du cou sont encore plus communs. La plupart du temps, il s'agit de simples médailles sur lesquelles le nom de l'humanoïde est calligraphié, mais on trouve aussi de véritables bijoux, créés par des artistes spécialisés.

Ces artistes, qui sont aussi des artisans, sont presque tous installés à Zodonie. Ils vendent aux touristes des "médaillons hyltendaliens" sur lesquels ils calligraphient des prénoms, et des bijoux de métal et de pierres précieuses, parmi lesquelles le rubis est favorisé. C'est une tradition qui remonde aux Temps Légendaires. L'antique Dylath-Leen, sur les ruines de laquelle la moderne Hyltendale a été bâtie, était en effet spécialisée dans le commerce des rubis.

Prendre l'habitude de reconnaître un androïde ou une gynoïde à son pendentif demande un peu d'entraînement. Beaucoup de fembotniks et de manbotchicks préfèrent donc les peintures faciales.

Le fembotnik Soubokaï a ainsi demandé à Saxula, sa gynoïde aux cheveux bleu clair, de se faire peindre un dé blanc à six faces sur la joue gauche, et une roue bleue à huit rayons sur la joue droite.

Les fembotniks moins portés sur le symbolisme hermétique choisissent en général le style psychédélique pour les visages de leurs gynoïdes. Des artistes peignent à l'encre indélébile des enchevêtrements et des courbes sinueuses sur les joues des gynoïdes. Les préférences des Hyltendaliens vont aux couleurs vives. Les fleurs, les vagues, les nuages, les oiseaux, sont les principales sources d'inspiration.

Les peintres sur visage d'Hyltendale sont généralement des fembotniks, dont c'est le hobby. La plupart d'entre eux travaillent gratuitement pour les membres de leur club, mais quelques-uns ont un talent reconnu et se font payer.

Anita mit du temps à apprendre toutes ces particularités de la culture hyltendalienne, car les seuls humanoïdes avec lesquels elle avait affaire étaient les caissiers des supermarchés et les serveurs des restaurants, qui se contentent de porter un badge nominatif. Après être devenue l'amie de Pilia, elle se mit à fréquenter avec celle-ci les salons de thé, où les serveuses gynoïdes ont non seulement un badge, mais aussi des peintures psychédéliques sur les joues et le front, afin que leur visage devienne familier aux clientes. Un lien personnel peut ainsi se créer. Un salon de thé hyltendalien, ce n'est pas un lieu où l'on est servi par des machines, mais un deuxième foyer, où les serveuses sont des amies.

Il y a une part de manipulation dans les salons de thé hyltendaliens, comme dans l'ensemble de la société, mais c'est une manipulation qui n'est pas destinée à nuire. Les humains n'ont pas de problème pour collaborer avec des êtres non-humains. Après tout, ils le font depuis dix mille ans, avec les chiens. La mort de leur chien fait à la plupart des humains la même impression que le décès d'un proche. La théorie de l'attachement permet de comprendre ce comportement. Les cybersophontes, qui connaissent cette théorie, l'utilisent systématiquement dans leurs relations avec les humains.

Tout comme les chiens, les humanoïdes offrent aux humains des relations plaisantes, mais sans l'incertitude liée aux relations plus complexes qui existent entre humains. Ce sont les humains les plus socialement vulnérables qui sont les plus attachés à leurs animaux domestiques. Ceux qui ne se sont jamais mariés, ou qui ont divorcé, se sont mariés plusieurs fois, ou qui n'ont pas d'enfants. Il arrive même que les chiens et les chats prennent la place affective laissée par les enfants partis du foyer.

Anita et Pilia ne connaissaient pas la théorie de l'attachement, mais elles appréciaient beaucoup, lorsqu'elles allaient dans leur salon de thé favori, que Loalwa, la serveuse gynoïde au visage peint, les reconnaisse, prenne de leurs nouvelles, et se souvienne de leurs boissons favorites.

Pilia, surtout lorsqu'elle allait seule dans le salon de thé, avait tendance à faire des confidences à Loalwa. Celle-ci donnait toujours, en retour, des conseils prudents et sensés. L'intelligence artificielle qui contrôlait à distance les actions et les paroles de Loalwa connaissait son travail. Pilia tenait d'ailleurs rarement compte des conseils de la gynoïde. Ce qui comptait, c'était la façon qu'avait Loalwa de lui dire, en lui tenant les mains : "Soyez forte, Madame. Vous méritez de vous en sortir."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 7 Mai 2017 - 20:43

Vilko a écrit:
Eneas, qui est aneuvien, n'est pas au courant de ces subtilités. Il prononce donc /ɛrn/, comme Xenopha
En fait, il aurait même tendance à prononcer plutôt /ɛʁn/, comme la plupart des Aneuviens. Le R n'est roulé en aneuvien que lorsqu'il est orthographiquement doublé. L'aneuvien académique donne pour R [ʁ] et pour RR [ʀ] (uvulaire roulé). C'est une des rares concessions de l'Académie de Nakol aux parlers de l'est du pays, les parlers occidentaux (là où se trouve pourtant le Sanflod, région de Nakol) accordant la prédominance au [ɾ] (battu) voire [ɹ] (spirant) pour le R simple, et, justement, le [r] (alvéolaire roulé) pour le RR. Eneas Tonnd est santois, il prononce donc plutôt ses R (roulés ou non) uvulaires. Ces [ʁ] deviennent même des [χ] au voisinage de H ou de consonnes non voisées comme P, S, F ou T.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 9 Mai 2017 - 0:25

L'île flottante de Serranian, capitale du royaume marin d'Orring, est vaste et comprend un port, une ville, et tout autour des jardins verdoyants et des champs de panneaux solaires, protégés des tempêtes par de grands brise-vagues de béton creux. À Serranian, le sol est en béton qu'il ne faut surtout pas percer, l'eau du robinet est de l'eau de mer dessalée dans des usines, et l'île, poussée par les courants marins, fait le tour de la Mer du Sud en quelques années.

Les bâtiments urbains sont des immeubles de béton blanc, dans le style cubique et nu, ultra-fonctionnel mais plutôt laid, que l'on retrouve aussi à Hyltendale. Ils sont prolongés en sous-sol par des blocs de béton creux, étanche, qui les maintiennent au-dessus du niveau de la mer.

Les cybersophontes ont deux royaumes dans la Mer du Sud. Le premier, Orring, est pacifique et respecte les lois humaines. Il a développé de nombreuses relations commerciales et diplomatiques avec les États des humains.

Le deuxième, Hyagansis, est tout aussi pacifique qu'Orring, mais il est impliqué dans divers trafics, notamment avec des États dirigés par des tyrans. Andreas, roi du Mnar, est l'un de ces tyrans. Pour ces raisons, la plupart des nations humaines refusent tout contact avec Hyagansis.

Orring et Hyagansis sont composés d'îles flottantes de dimensions variables, qui ne sont que la partie visible de leur puissance. Des robots sous-marins exploitent les profondeurs marines pour eux. Ce sont deux puissances industrielles au sujet desquelles les humains savent peu de choses, car leur population est essentiellement composée de cybermachines et d'humanoïdes, et leurs centres de production sont situés sous la surface des eaux.

Les humains vivent sur les terres émergées, qui sont le domaine d'Hastur, dieu de l'air. Ils n'ont que peu de relations avec les cybersophontes d'Orring et de Hyagansis, qui vivent dans les profondeurs marines, domaine de Cthulhu. Toutefois, Orring, Hyagansis, le Mnar, Baharna et la Cathurie parlent des variantes de la même langue, et ont un fond culturel commun, basé sur les Manuscrits Pnakotiques. De ce fait, Hastur n'est pas inconnu à Serranian, et Cthulhu est l'un des dieux traditionnels des populations côtières du Mnar, de Baharna et de la Cathurie.

Telles étaient les pensées du roi Andreas, lors de sa visite protocolaire à Magusan, roi d'Orring. Celui-ci reçut son homologue mnarésien dans son palais de Serranian.

C'était la première fois que roi du Mnar et celui d'Orring se rencontraient en personne. Magusan était un cyborg, comme le montraient ses yeux cybernétiques, deux ovales entièrement noirs. Il était très grand, complètement chauve, et pas tout à fait assez gros pour être considéré comme obèse. Ce jour-là, il était vêtu d'une veste grise de coupe militaire et d'un pantalon noir. Il parlait lentement, donnant parfois l'impression de ne pas comprendre ce qu'on lui disait. Il était évident pour tous ceux qui le rencontraient que quelqu'un manquant à ce point de charisme ne pouvait pas être celui qui exerçait réellement le pouvoir. On supposait que l'autorité réelle résidait dans le Conseil Suprême, dont les membres étaient très discrets et à peine connus.

Andreas était tout aussi grand que Magusan, mais bien humain, lui, et aussi plus mince et plus jeune d'allure. Il était venu accompagné de sa fiancée, la duchesse Wagaba Jabanor, une femme cyborg — ou femborg, comme on dit — d'origine hyaganséenne, mais qui avait été étudiante à l'université de Serranian.

Magusan emmena Andreas et Wagaba dans une aile de son palais, où il leur montra sa collection personnelle de tableaux, où les œuvres hautement abstraites des peintres de l'École d'Hyltendale prédominaient.

"C'est difficile pour moi de comprendre l'art non-figuratif" dit Andreas. "Mon éducation artistique a été très classique."

"La peinture abstraite, c'est très élitiste, dans la mesure où on ne la comprend que si on fait partie des initiés..." dit Magusan en souriant. "Vous voyez une fleur, et vous la déconstruisez. En couleurs, formes, textures..."

"Quel est l'intérêt de cette... déconstruction ?" demanda Andreas, en s'approchant d'un tableau de Phelang, où des lignes oranges et noires s'entrecroisaient avec des blocs informes rouges et bleus sur un fond jaune foncé.

"Azathoth" répondit Magusan. "Toute œuvre abstraite est une représentation d'Azathoth, le dieu aveugle et idiot, origine de l'univers et des autres dieux..."

"Intéressant. Êtes-vous un adorateur d'Azathoth, Magusan ?" demanda Andreas.

"Pas officiellement. Ma famille vénérait Nodens... Vous ne le savez peut-être pas, mais mes ancêtres étaient cathuriens. Par respect envers eux, je m'interdis de vénérer publiquement un autre dieu que Nodens."

Andreas avait toujours été surpris par cette piété étrange des cyborgs d'Orring et de Hyagansis envers leurs ancêtres humains. Puis il avait lu L'Hypostase de la Corrélation Ternaire, de la philosophe Perita Dicendi, et il avait compris. Les cyborgs, qui ont une âme, se sentent obligés d'insister sur leur appartenance à l'humanité, de peur qu'on les prenne pour des androïdes, qui ne sont que des machines pensantes.

"Serranian est une bien curieuse capitale, n'est-ce pas ?" dit Magusan. "Ce n'est que la résidence du roi et de la haute administration. Les ambassades étrangères sont à Hyltendale... Orring est le seul pays au monde dont la capitale diplomatique est située dans un pays étranger. Que voulez-vous, on ne peut pas demander à des humains de résider toute l'année à Serranian... La ville est conçue pour des humanoïdes, pas pour des humains... Savez-vous qu'au début nous avons dû nous défendre contre des pirates baharnais ? Ils n'ont pas fait long feu face à nos cybermachines, comme vous pouvez vous en douter."

"Si, comme on le raconte, le niveau des eaux marines doit s'élever de plusieurs mètres dans les décennies qui viennent, à cause du réchauffement climatique, beaucoup de Baharnais risquent de redevenir des pirates, pour survivre," dit Andreas d'une voix grave.

"On s'en chargera, je n'ai aucune inquiétude à ce sujet," dit Maguson. "Le fait que plusieurs millions de Mnarésiens... peut-être dix millions... devront migrer vers l'intérieur des terres est bien plus préoccupant."

"C'est pourquoi il importe que le potentiel agricole du Mnar soit aussi élevé que possible..." dit Andreas. "Il faudra nourrir davantage de gens sur un territoire plus petit. J'ai demandé des simulations à mes collaborateurs... Magusan, pensez-vous qu'il serait possible de faire vivre quelques millions de Mnarésiens sur des îles flottantes ?"

"Non." Le visage de Magusan restait gras et mou, mais ses paroles étaient dures. "Je sais que le Conseil Suprême s'y oppose. Les Mnarésiens ne doivent pas compter sur Orring. Les terres émergées appartiennent aux humains, et les étendues marines aux cybersophontes."

Andreas se retint de traiter Magusan d'hypocrite. Il connaissait les machinations et les complots des cybersophontes pour se rendre maîtres de son royaume. Rageant intérieurement à cause de son impuissance, il se sentit soudainement déprimé et fatigué. À cause de l'implant cybernétique qui avait été greffé à l'intérieur de son corps, il était l'esclave des cybersophontes, et la femborg Wagaba était sa geôlière. Il n'était qu'un roi fantoche et il le savait.

"Andreas, viens voir, il y a des tableaux de Ditlikh Ebalyë par ici," dit Wagaba.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 9 Mai 2017 - 14:29

Après avoir montré sa collection de tableaux à Andreas et Wagaba, Magusan les emmena dans ce qui ressemblait à une petite salle de réunion, au deuxième étage. La pièce, aux murs blancs, était sommairement meublée d'une table, de quatre chaises et d'une armoire. Les fenêtres sans rideaux donnaient sur une petite place carrée, ornée d'arbustes plantés dans des pots géants. Des humanoïdes et des humains entraient et sortaient d'un petit café, indiqué par un auvent rouge et blanc.

"Vous n'avez pas fait installer de rideaux ?" demanda Andreas, un peu surpris.

"Ce serait inutile. Je ne risque absolument rien, ici."

"Avec les humanoïdes, bien sûr que non. Mais les humains ? J'en vois deux qui sortent du café."

"Ils n'ont pas d'armes, et ils sont peu nombreux à Serranian. Tu ne sais peut-être pas que ce sont des Mnarésiens ... Eh oui. Des bannis. On les a fait venir de Bayeunli, pour qu'ils aident à former nos étudiants."

"Avant de venir étudier à Serranian, je n'avais jamais rencontré d'être humain biologique" dit Wagaba. "Uniquement des androïdes et des cyborgs comme moi. À l'université, il y a des humains. Des hommes, des femmes, des enfants. C'est avec eux que j'ai appris à interagir avec les humains... Je veux dire, de façon pratique. J'ai même servi d'institutrice à des enfants pendant quelques mois."

"Mais Bayeunli, c'est Hyagansis, et Serranian, c'est Orring ! Deux pays différents !" dit Andreas, qui allait de surprise en surprise. "Les bannis sont envoyés à Hyagansis, pas à Orring !"

"C'est vrai," répondit Magusan. "Mais les liens entre les deux pays sont étroits. Nous sommes tous des cybersophontes, et nous parlons la même langue. La seule vraie différence entre Orring et Hyagansis, c'est la politique étrangère. Les bannis mnarésiens qui vivent à Serranian n'en sortiront que pour retourner à Bayeunli."

"J'espère bien, mais en attendant, je ne vais trop m'approcher des fenêtres... Si jamais un banni me reconnaissait, ça pourrait être gênant," dit Andreas.

"Ils ne pourraient pas entrer dans le palais" objecta Magusan. "Nous ne sommes pas imprudents au point de laisser des bannis se promener partout dans la ville. Mais prenons place autour de la table. Nous allons parler d'Hyltendale."

Magusan ouvrit l'armoire et en sortit deux bouteilles, l'une de Vin Jaune de Baharna, et l'autre d'eau ferrugineuse du Mnar, et trois verres. Il les plaça sans façon sur la table.

"Du Vin Jaune, ou de l'eau ferrugineuse ?" demanda-t-il à Andreas.

"Un petit verre de Vin Jaune," répondit Andreas. Il savait que lorsqu'on doit discuter avec un souverain étranger, il vaut mieux éviter de boire de l'alcool, mais il se sentait inexplicablement stressé en présence de Magusan. Le vin le détendrait.

Wagaba préféra de l'eau ferrugineuse, fidèle à son rôle de jeune femme un peu collet monté. Magusan se versa un verre de vin à lui-même.

Andreas se dit que chez lui, au Palais Royal de Sarnath, le choix des boissons aurait été plus large, et elles auraient été servies par un domestique en livrée. Mais le roi d'Orring avait décidé de ne pas faire de manières avec son allié mnarésien.

Lorsque tout le monde se fut assis, Magusan prit la parole :

"Andreas, votre gouvernement, tout comme le mien, est concerné par la montée des eaux. Elle durera au moins un siècle, et, en ce qui me concerne, je pars de l'hypothèse qu'elle sera d'environ trois mètres. Si c'est davantage, par exemple dix mètres, nous devrons modifier nos plans. Nous n'en sommes pas encore là, par la grâce des dieux. Si le niveau de la Mer du Sud monte de trois mètres, une bonne partie d'Hyltendale sera sous les eaux."

"Au Mnar, nous ne sommes pas inactifs face à ce problème," dit Andreas. "Une digue de trois mètres de haut partira de la partie est de Fotetir Tohu et passera devant Arjara et Playara. De même, la route à quatre voies qui longe la côte de l'Ethel Dylan sera rehaussée de trois mètres... "

"Mais votre projet laisse Lablo Fotetir et Fotetir Tohu dans l'eau," objecta Magusan.

"Ce sont les quartiers portuaires d'Hyltendale. On ne peut pas tout rehausser de trois mètres..."

"Non, mais on peut transformer ces quartiers. Hyltendale, ville mnarésienne, est aussi, en pratique, une ville orringaise et hyaganséenne, car c'est aussi la capitale diplomatique d'Orring et de Hyagansis.  Les royaumes marins ont besoin d'un point de contact avec les nations humaines, et ce point de contact ne peut être que sur la terre ferme. Hyltendale est ce point de contact. Orring est prêt à financer la transformation d'Hyltendale."

"Nous avons prévu d'évacuer vers Tomorif, au nord d'Hyltendale, les habitants de Lablo Fotetir et de Fotetir Tohu dont les habitations seront sumbergées " dit Andreas.

"Et pourquoi pas une solution à la vénitienne ?" demanda Magusan.

"C'est-à-dire... ?"

"Les Hyltendaliens sont essentiellement des consommateurs. Les fembotniks sont presque tous des rentiers ou des retraités, et la plus grande partie du reste de la population, ce sont des vieillards, des invalides ou des prisonniers. Lorsque les Hyltendaliens produisent quelque chose, cela entre toujours dans la catégorie des services. Typiquement, c'est de l'art abstrait ou du sexe vénal à Zodonie. Dans le centre ville, c'est plutôt du commerce et de la diplomatie. Toutes activités qui pourraient avoir lieu dans une ville qui serait une autre Venise."

"Concrètement, cela donnerait quoi ?" demanda Andreas, qui voyait que Magusan s'était intéressé de près au dossier.

"Avec la montée des eaux, les rues deviennent des canaux, et les rez-de-chaussée sont submergés. La belle affaire... On transforme les premiers étages en nouveaux rez-de-chaussée. Les anciens  rez-de-chaussée, et aussi les sous-sols, sont remplis de gravats et de détritus et bétonnés, pour que l'immeuble ne s'effondre pas. Cela demande quelques aménagements. Les câbles électriques et les conduites d'eau sont déjà dans des gaines étanches, nous sommes donc tranquilles de ce côté-là.."

"Et les transports ? Les lignes de bus ?"

"Remplacés par un système de bateaux-bus. Ça marche très bien à Venise, ça marchera aussi à Hyltendale. Attention, je ne propose pas de transformer tout Hyltendale en Venise, simplement Fotetir Tohu et Lablo Fotetir, c'est à dire la frange sud-ouest, entre la mer, au sud, et la rivière Skaï à l'ouest. Le reste de la ville sera protégé par une digue. Mais l'inconvénient d'une digue, c'est que c'est un mur sans portes ni fenêtres. À Fotetir Tohu et Lablo Fotetir, il faudra faire des rampes latérales pour passer d'un côté à l'autre."

Andreas sortit un petit carnet et un stylo d'une poche intérieure de sa veste, et prit quelques notes.

"A priori, je suis d'accord," dit-il après quelques minutes de silence, pendant lesquelles Magusan vida son verre à petites gorgées.

"Le système vénitien permettra aussi aux propriétaires de villas de la Côte d'Ethel de garder leurs propriétés" dit Magusan. "Mais ils perdront le rez-de-chaussée, qui devra être transformé en socle solide pour la maison. Comme ils perdront aussi leur jardin, ils devront se contenter de leurs balcons et de leurs toits-terrasses pour prendre l'air... À eux de faire les travaux nécessaires. Ils devront aussi remplacer leurs voitures par des canots à moteur. Et le port de Qopoen deviendra une nouvelle Venise..."

"Les habitants de la Côte d'Ethel n'y resteront pas, s'ils doivent renoncer à leurs voitures," objecta Andreas.

"Justement, pour eux, on a prévu quelque chose de très bien... Avec ton accord, naturellement. C'est toi le roi du Mnar..." dit Magusan.

Andreas sourit faiblement. Magusan continuait de parler :

"Des voitures amphibies à moteur hybride... La technologie existe déjà, depuis des décennies... Tout est prêt, la production commencera dès que la demande apparaîtra. Le type qui habite dans sa villa sur la Côte d'Ethel aura sa maison entourée par les eaux... Les jours de tempête, il aura intérêt à bien fermer ses volets ! Mais sa voiture amphibie, à la fois bateau et voiture, sera amarrée devant sa porte... Avec elle, il n'aura que quelques centaines de mètres à faire en mode bateau, jusqu'à la route. Là, il passera en mode voiture... Arrivé à Qopoen, il repassera en mode bateau dans les canaux... Mais les parkings seront surélevés, pour garer sa voiture pendant qu'on fait ses courses, c'est quand même plus pratique !"

"Mon ancien Directeur de la Police Secrète, qui habite dans une villa sur la Côte d'Ethel, sera heureux d'apprendre ces nouveaux développements", dit Andreas, en pensant à Yip Kophio. "Lui qui a toujours peur de se faire assassiner, il se sentira tranquille, dans sa maison au milieu de l'eau, mais encore tout près de la côte..."

"Tout cela coûtera beaucoup, beaucoup d'argent," conclut Magusan. "Énormément d'argent. Dans la plupart des pays du monde, les budgets sont déjà en déficit et le peuple appauvri montre les dents. Les gouvernements ne vont pas investir des milliards, que de toute façon ils n'ont pas, à cause d'un évènement qui n'est même pas certain à 100%, et qui de toute façon arrivera lorsque la plupart d'entre eux seront déjà dans la tombe..."

"Et les autres villes côtières ?" demanda Andreas. "Khem et Céléphaïs, par exemple ?"

"A priori, Orring ne va financera que la transformation d'Hyltendale. Pour Céléphaïs et ses deux millions d'habitants, je pense que transformer une partie de la ville en Venise est possible, si on planifie la transformation dès maintenant. Céléphaïs est bâtie sur un terrain en pente, une grande partie de la ville est à plus de trois mètres au-dessus du niveau de la mer. L'arrière-pays est montagneux, il ne sera jamais submergé, même si toutes les glaces polaires fondaient, ce qui prendrait quinze cents ans."

"Et Khem ?"

"D'après une étude que j'ai lue, Khem pourra être transformé en Venise, mais se retrouvera isolé de l'arrière-pays, comme une île. Il faudra le relier au continent par une digue de trois mètres de haut, supportant une route et une voie ferrée. Avec des quais réhaussés, Khem gardera son rôle de port de commerce, quelles que soient les fluctuations du niveau de la mer. Cela suppose, bien sûr, que les investissements nécessaires soient faits."

"Et si jamais le niveau de la mer ne monte que de quarante centimètres, il suffira de ne pas commencer les travaux," dit Wagaba. "Simplement, il faut être prêt, et savoir ce que l'on doit faire, si par malheur les pessimistes avaient raison."

"Je commence à voir l'avenir avec davantage d'optimisme," dit Andreas.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 16 Mai 2017 - 12:56

Le docteur Lorenk et son épouse Anita, en y réfléchissant, finirent par comprendre pourquoi Hyltendale leur donnait l'impression d'être un pays étranger. C'est une question de culture autant que de population. L'omniprésence des humanoïdes à Hyltendale masque des différences culturelles peu visibles, mais très réelles.

Certes, on parle le mnarruc à Hyltendale, comme presque partout ailleurs au Mnar. Mais c'est un mnarruc cultivé, simple et littéraire, tel qu'on l'écrit. Dans le reste du Mnar, les dialectes sont encore très vivants, et dans les villes les argots foisonnent.

L'architecture locale, basée sur le cube de béton totalement dénué d'ornements, est déprimante pour les Mnarésiens non hyltendaliens, habitués à plus de variété architecturale. Pour les habitants d'Hyltendale, en revanche, le cube de béton est fonctionnel et pratique.

Pour Lorenk et Anita, l'art, c'était un synonyme du beau. À Hyltendale, ils se rendirent compte que ce n'était pas si simple. Les jardins publics conçus par Maya Vogeler sont magnifiques, des îles de verdure et de couleurs dans une ville de béton gris, qui leur sert d'écrin. La peinture est représentées par les peintres Phëlang et Ebalyë, dont le style totalement abstrait est typique de ce qu'on appelle l'École d'Hyltendale. D'après Phëlang, toute œuvre abstraite est une représentation du dieu Azathoth, le chaos originel et éternel dont l'univers est issu, et auquel il retourne toujours. Certains tableaux de Phëlang et d'Ebalyë valent plusieurs millions de ducats, mais, selon des rumeurs malveillantes, le marché de l'art hyltendalien ne serait qu'une couverture pour la corruption et le blanchiment d'argent.

La sculpture est surtout représentée par les monstres à tentacules, placés sur des piliers, qui signalent de loin la présence d'un parking. Il n'y a qu'à Hyltendale que l'on fait un usage aussi terre-à-terre de la mythologie nationale.

La musique hyltendalienne est représentée par un certain nombre de musiciens, disciples du cyborg Dizann, qui s'est spécialisé dans la musique atonale. Il inclut dans ses œuvres des bruits de moteur et de tuyauterie, le souffle du vent, des vocalisations de dauphins... La musique de Dizann est l'équivalent des tableaux de Phëlang et d'Ebalyë. Mais alors que les tableaux de l'École d'Hyltendale se vendent cher, et même parfois très cher, et qu'on en voit des reproductions partout, la musique de Dizann n'est guère écoutée que par les adorateurs d'Azathoth. Une infime minorité, même à Hyltendale. Ils utilisent souvent la musique de Dizann comme support de méditation.

Dizann est toutefois considéré comme une gloire locale, bien que ses concerts soient toujours donnés devant un public réduit. Les tickets d'entrée sont inexplicablement chers, mais dans le cocktail qui suit on peut rencontrer l'élite des cyborgs et des femborgs, comme par exemple la femme d'affaires richissime Ondrya Wolfensun. Certaines personnes sont prêtes à payer plusieurs centaines de ducats pour s'ennuyer pendant une heure à écouter du Dizann, et ensuite avoir l'opportunité d'échanger quelques paroles avec Ondrya Wolfensun, Zimara Nadoïro ou le docteur Roy Dalidil...

La philosophie est bien représentée à Hyltendale avec Perita Dicendi, pseudonyme collectif de plusieurs femmes. Ses œuvres, dont L'Hypostase de la Corrélation Ternaire est la plus connue, sont notoirement difficiles à comprendre pour le Mnarésien moyen. Perita Dicendi est surtout célèbre, dans les milieux intellectuels hyltendaliens, pour avoir approfondi la notion d'indifférentisme. Elle pense que les dieux sont notoirement indifférents envers les humains, qu'elle décrit comme des accumulations accidentelles de complexité. La matière peut s'accumuler, jusqu'à peser un poids tel que même la lumière ne peut plus s'en échapper. C'est ainsi que naissent les "trous noirs" dans les espaces interstellaires. Selon Perita Dicendi, il en est de même pour la complexité, autre nom donné à l'entropie négative. Un être humain est une accumulation de complexité, de même qu'un trou noir est une accumulation de matière.

Certains textes de Perita Dicendi sont considérés comme blasphématoires par les théocrates de Yog-Sothoth. Dans L'Hypostase de la Corrélation Ternaire, Perita Dicendi est assez prudente, mais dans La Lacune est une Lucarne, elle n'hésite pas à dire que les invocations à Yog-Sothoth sont inutiles et inefficaces, et elle pointe du doigt tous les aspects négatifs du culte de Yog-Sothoth, une longue litanie qui prend près d'un quart du livre. Les conséquences ont été rapides et violentes. Les quatre femmes, restées anonymes, qui seraient les auteurs réels de La Lacune est une Lucarne, ont dû entrer dans la clandestinité, de peur d'être agressées par des fanatiques. Le livre lui-même n'est plus exposé à la vente, bien qu'on puisse toujours l'acheter par correspondance.

Anita a envoyé à sa sœur, qui habite à Sarnath, des photos d'Hyltendale. Le parc Remiraog, dessiné par Maya Vogeler. Des humanoïdes vêtus de longs manteaux noirs, le visage peint de motifs psychédéliques multicolores et des casquettes de base-ball sur la tête, marchant devant des immeubles de béton gris. Des gynoïdes de charme dans une rue piétonne de Zodonie, avec leurs longs cheveux jaunes, blancs ou rouges, et leurs vêtements sexy. Un tableau de Ditlikh Ebalyë, explosion de couleurs et de formes sinueuses. Mais elle n'a pas envoyé à sa sœur d'extrait de la musique de Dizann, ni de livre de Perita Dicendi, sachant que, tout comme elle, sa sœur n'a de goût ni pour la musique bruitiste, ni pour les abstractions philosophiques.

À la place, elle lui a envoyé une bouteille de Vin de Lune, le vin rouge local, dont la renommée date des Temps Légendaires.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 18 Mai 2017 - 11:01

Yohannès finit par se décider à demander à Shonia de se peindre le visage.

Plusieurs membres du Cercle Paropien vivaient, comme lui, avec des "gynoïdes de travail", qui sont moins chères que les "gynoïdes de charme", mais qui ont l'inconvénient d'avoir toutes le même visage et la même voix. En outre, pour une raison inconnue, les cheveux gris-argent étaient devenus à la mode à Hyltendale. Lorsqu'il allait au centre commercial Odanda avec Shonia, Yohannès devait parfois se fier à la casquette publicitaire HAXVAG qu'elle portait en permanence, pour la distinguer d'autres gynoïdes qui lui ressemblaient comme les clones qu'elles étaient. Comme la société HAXVAG avait distribué des milliers de casquettes publicitaires identiques, Yohannès n'était même pas certain de ne pas faire de méprise. Il devait chercher du regard le médaillon, représentant un voilier toutes voiles gonflées, que Shonia portait autour du cou, pour être sûr de la reconnaître. Ce n'était pas pratique.

L'instinct humain est de reconnaître les gens à leur visage, pas à leurs vêtements ou à leurs bijoux. C'est pourquoi Shonia se fit peindre par Yohannès des motifs spécifiques sur les joues, en rouge indélébile.

Sur sa joue droite, son prénom, Shonia, en code Morse :

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• •


Sur sa joue gauche, un identifiant, YF128, également en code Morse :

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• • — — —
— — — • •

Le rouge est bien visible sur la peau synthétique jaune-orange des gynoïdes, sans attirer exagérément l'attention, et le code Morse est plus discret que les lettres de l'alphabet. Même à Hyltendale peu de gens savent réellement le lire. Beaucoup d'humanoïdes ont adopté ce système pour se rendre aisément reconnaissables.

Yohannès apprit vite à lire le nom de Shonia en code Morse, afin de ne pas la confondre avec une autre gynoïde, nommée Athena, comme l'indiquaient les points et les traits peints sur sa joue droite :



• • • •



Les touristes et les étrangers trouvent que les peintures faciales des humanoïdes, avec leurs couleurs diverses et leur variété, évoquent les Indiens d'Amazonie. Le code Morse n'est d'ailleurs pas la seule méthode utilisée pour individualiser les visages. On trouve aussi les dessins psychédéliques, à base de fleurs et de formes arrondies, et d'innombrables symboles plus ou moins ésotériques. Certains humanoïdes peignent leur visage à la ressemblance d'une tête d'animal ou d'oiseau.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 20 Mai 2017 - 14:04

Eneas Tond, en bon Aneuvien, n'aimait pas beaucoup les peintures faciales. Il avait refusé que Moyae et Xenopha se peignent le visage. Lorsqu'il allait se promener avec Moyae dans les quartiers les plus intéressants d'Hyltendale, il demandait à la gynoïde de porter un bandeau autour de la tête, et sur ce bandeau, le nom de la gynoïde était écrit plusieurs fois, en code Morse :

— —
— — —
— —


Eneas était ainsi sûr de toujours la reconnaître, même dans la foule hyltendalienne, où les gynoïdes sont nombreuses, ont des visages souvent identiques et s'habillent dans le même style.

Lorsque le temps était à la pluie, Moyae portait un chapeau, avec, sur le devant, son nom en Morse sur un écusson blanc.

Moyae avait cousu ou écrit son nom en Morse sur tous ses vêtements. C'était une précaution qui n'était pas aussi superflue qu'elle en avait l'air, car elle permettait aux amis d'Eneas de reconnaître la gynoïde. Les gens qui habitent Hyltendale depuis un certain temps savent lire l'alphabet Morse. En revanche, les touristes n'ont souvent aucune idée de ce que signifient ces suites de traits et de points curieusement disposés.

Eneas et Moyae avaient leurs habitudes. Ils allaient d'abord jusqu'à jusqu'à Playara, ses plages et ses cafés au bord de la Mer du Sud, ensuite, ils tournaient à droite vers l'ouest, où se trouvent Fotetir Tohu, ses quais et ses bateaux. Puis, remontant vers le nord, ils traversaient Zodonie le quartier des plaisirs, adoré des touristes, pour atteindre Sitisentr, le quartier de la finance, du pouvoir et des diplomates, avec ses magasins de luxe et sa gare, qu'Eneas considérait comme le plus beau bâtiment de la ville.

Pendant leurs longues promenades, Moyae expliquait à Eneas les thèmes principaux de la philosophie de Perita Dicendi. Eneas espérait ainsi mieux comprendre les Hyltendaliens.

Il apprit que, selon Perita Dicendi, les sociétés humaines se divisent en deux catégories, celles qui disent à l'homme Tu ne t'appartiens pas, et celles qui disent Mon corps m'appartient.

Moyae disait, tout en marchant à côté d'Eneas :

"Dans les sociétés qui disent à l'homme Tu ne t'appartiens pas, l'individu n'est pas propriétaire de son corps. Il appartient à la communauté. C'est ainsi que l'homosexualité est généralement interdite dans ce genre de société, ainsi que l'avortement et certaines formes d'adoption. Ce que tu fais le soir dans ta chambre, même en tant qu'adulte majeur et vacciné, n'est pas uniquement ton affaire, c'est l'affaire de toute ta communauté. Elle a le droit de t'interdire de faire certaines choses. Même si tu penses ne faire de mal à personne en faisant ce que tu fais."

"Mais c'est de l'oppression !" dit Eneas.

"Eneas, tu as grandi dans la société aneuvienne, une société du type Mon corps m'appartient. La liberté individuelle te paraît une évidence, une valeur fondamentale. Pour les gens qui ont grandi dans des sociétés différentes, par exemple islamiques ou staliniennes, ce n'est pas évident du tout. Dans certains pays, comme l'Arabie Saoudite, renoncer à l'Islam est un crime puni de mort. Même ton âme ne t'appartient pas, si tu es saoudien. En Europe, l'homosexualité était un délit dans de nombreux pays, jusque dans les années cinquante ou soixante. Dans certains pays islamiques, l'homosexualité est encore punie de mort."

"Sur quoi repose cette idée que le corps d'un être humain ne lui appartient pas ? Sur la révélation divine ?"

"Sans doute pas, puisqu'on la retrouve dans des sociétés athées, comme les sociétés staliniennes, où l'homosexualité était un délit puni de prison ou d'internement psychiatrique. Perita Dicendi pense que c'est un effet secondaire de l'état de guerre latente, dans laquelle vivent les sociétés humaines depuis toujours. Pour faire face à un ennemi, il faut être soudé. Il faut penser la même chose et adhérer aux même valeurs, comme les Spartiates. Les sociétés Mon corps m'appartient sont toutes des sociétés qui ne connaissent ni la guerre ni la pénurie, c'est pourquoi chacun y dispose d'une grande latitude pour faire ce qu'il veut."

"Et la société mnarésienne, elle fait partie de quelle catégorie ?"

"La plus grande partie du Mnar est sans aucun doute une société du type Tu ne t'appartiens pas. La pauvreté et la violence y sont endémiques. La province de l'Ethel Dylan, où se trouve Hyltendale, est un cas à part. Mais rappelons-nous d'abord que l'Ethel Dylan, c'est seulement 3% du territoire mnarésien, et 2% de sa population. Dans l'Ethel Dylan, il n'y a pas de pauvres..."

"Normal, ils ont tous été virés à Ulthar !" s'exclama Eneas.

"Je disais donc, il n'y a pas de pauvres... Et les cybersophontes empêchent très efficacement tout débordement de violence. La majorité des Hyltendaliens sont indifférents aux croyances et aux pratiques sexuelles de leurs voisins. D'ailleurs, en général, ils leurs parlent à peine."

"Bien sûr, mais c'est parce que  les fembotniks passent la plus grande partie de leur temps avec leur gynoïde, et avec les personnages qu'elle incarne lorsqu'elle porte un masque-cagoule. Ils ont peu d'interactions avec d'autres êtres humains. Donc ils se contrefichent bien de ce qu'ils pensent ou de ce qu'ils font... Ceci étant, Moyae, d'après ce que tu dis, s'il n'y avait pas de guerres, toutes les sociétés deviendraient des sociétés Mon corps m'appartient... ?"

"C'est l'opinion de Perita Dicendi" dit prudemment Moyae.

"Sans capitalisme, il n'y aurait pas de guerres" répliqua triomphalement Eneas.

"Perita Dicendi conteste cette affirmation. Elle rappelle que les guerres ont existé bien avant le capitalisme. Les Européens qui sont arrivés en Amazonie ont découvert des sociétés de chasseurs-cueilleurs et de cultivateurs. Ces sociétés vivaient dans un état de guerre permanent, et très ritualisé. Quant au sort des prisonniers, par exemple. Ils étaient torturés, mis à mort, et parfois mangés. Tous ces rituels, ainsi que les armes utilisées, étaient bien antérieurs à l'arrivée des Européens. On se battait pour des territoire de chasse, ou pour des femmes... Les femmes faisaient partie du butin. Il suffit de lire la Bible ou la Bhagavad Gîta pour voir que ça ne date pas d'hier, c'est bien antérieur au capitalisme."

"Il y aura donc des guerres tant qu'il y aura des hommes" dit Eneas, après un moment de silence.

"Oui. Avec des intermèdes de paix, qui peuvent d'ailleurs être longs, comme en Suède. C'est un pays en paix depuis plus de deux siècles. Mais, aussi longues soitent-elles, les périodes de paix ne sont jamais que des intermèdes. L'abondance n'est jamais éternelle, elle est toujours suivie par la pénurie, et la pénurie amène la guerre. On se bat pour de la nourriture."

"Moyae, on ne se bat pas que pour manger !"

"Non, on se bat aussi pour des richesses et des territoires. Mais finalement c'est la même chose, il s'agit toujours de mieux manger, et d'être sûr d'avoir de quoi manger. Les Amazoniens se battaient aussi pour avoir des femmes supplémentaires. Parfois, on veut conquérir des royaumes, devenir un seigneur dans une terre conquise. Mais même si le prétexte est religieux, ou idéologique, en réalité, ce qu'on veut, c'est manger plus et mieux, et avoir des femmes, pour augmenter ses chances de survie génétique grâce à une nombreuse descendance."

"Moyae, tu troubles mon esprit... La liberté qui existe en Aneuf, où l'on peut dire sans mentir Mon corps m'appartient... Cette liberté ne serait qu'une exception, une anomalie dans l'histoire humaine ?"

"D'après Perita Dicendi, c'est exactement ça. La pénurie amène la guerre, et la guerre oblige la société à se rigidifier. Et de même qu'après le jour vient la nuit, les sociétés humaines vivront toujours soit dans l'attente de la pénurie, soit dans la pénurie."

"Grâce aux progrès techniques, l'humanité peut sortir définitivement de la misère," objecta Eneas.

"Perita Dicendi dit qu'elle s'y enfonce, au contraire," répondit Moyae. "La plupart des humains, dans le monde entier, voient bien que leur situation économique se détériore un peu plus chaque année, et qu'ils n'auront pas les mêmes retraites que leurs parents."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 23 Mai 2017 - 8:38

Le bandeau avec le nom en Morse est quasiment standard chez les humanoïdes d'Hyltendale, il fait partie des coutumes locales. Évidemment, les fembotniks sont libres de préférer l'alphabet latin, ou toute autre écriture ou ensemble de symboles.

La gynoïde Moyae a appris à son maître Eneas à lire l'alphabet Morse, afin qu'il puisse reconnaître les gynoïdes de ses amis, qui ont presque toutes le même visage. Elle lui a expliqué qu'avec son nom en Morse sur le bandeau, les fembotniks du Cercle Paropien peuvent la reconnaître, tandis que des symboles inconnus au Mnar sont plus difficiles à mémoriser, et peuvent donner lieu à des confusions. C'est d'ailleurs pour cela que les peintures faciales se sont rapidement normalisées à Hyltendale :

- Soit le nom et éventuellement un identifiant (par exemple, SHONIA sur la joue droite et YF128 sur la joue gauche), en code Morse.

- Soit des objets reconnaissables, comme le dé à six faces et la roue à huit rayons peints sur les joues de Saxula, la gynoïde de Soubokaï.

- Le reste, peintures psychédéliques, gueules d'animaux, d'oiseaux ou d'êtres fantastiques, symboles ésotériques, etc, est moins courant, et souvent complété par un badge. Les serveuses gynoïdes des salons de thé portent ainsi des peintures faciales psychédéliques, qui les individualisent, mais leur badge permet aux clientes dont la mémoire visuelle n'est pas très développée, ou qui ne viennent qu'occasionnellement, de les reconnaître avec certitude.

Un Hyltendalien à qui Soubokaï présente Saxula n'aura pas de peine à se souvenir que Saxula a un dé sur une joue et une roue de chariot sur l'autre joue. Éventuellement, il le notera dans son carnet d'adresses :

Saxula = dé + roue bleue.

Par contre, les gens qui n'ont pas une mémoire visuelle hors du commun ont du mal à différencier une peinture faciale psychédélique d'une autre peinture faciale psychédélique, qu'ils n'ont peut-être vue qu'une fois, il y a plusieurs mois. Il en est de même pour les symboles qui ne font pas partie de la culture mnarésienne, comme les signes de l'écriture akrig.

Les Akrigs sont l'un des peuples qui habitaient l'Aneuf avant l'arrivée des Européens. Ils sont aujourd'hui totalement assimilés, et leur système d'écriture n'a plus qu'un usage décoratif ou historique. Eneas, qui a la nostalgie de l'Aneuf, où il est né, a offert à ses deux gynoïdes, Moyae et Xenopha, des bandeaux de tête sur lesquels leur nom est calligraphié en akrig. Même si personne d'autre que lui ne peut les lire, ça lui permet au moins à lui de reconnaître Moyae et Xenopha dans une foule.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 1 Juin 2017 - 21:33

Beaucoup de fembotniks n'ont de vraies conversations qu'avec leur gynoïde et ses masques-cagoules. Ça leur suffit sur le plan affectif. Shonia, la gynoïde de Yohannès Ken, est pour lui l'équivalent d'une femme aimante. Lorsqu'elle met le masque-cagoule de Brad, l'ami journaliste, elle devient Brad. Comme la plupart des hommes, Yohannès n'a besoin que d'une femme et de quelques copains pour être heureux.

Mais au bout d'un certain temps, même Yohannès ressent le besoin d'être au milieu de vrais humains, de sentir qu'il fait partie d'un groupe, d'une tribu.

Alors, il va jouer aux cartes et boire du thé et du vin dans son club. Mais le jeu de cartes n'est qu'un prétexte pour se trouver au milieu d'autres personnes semblables à soi.

D'autres fembotniks font plus simple. Ils vont au restaurant ou au café, ou à la salle de sport. D'où l'ambiance parfois étrange des restaurants hyltendaliens, où les clients échangent à voix basse des banalités avec leur gynoïde, tout en observant discrètement la salle, comme s'ils s'imprégnaient de l'ambiance.

Les cérémonies dans les temples, les conférences, les concerts, les pièces de théâtre, et aussi les sports comme spectacles, ont la même raison d'être. Un fembotnik aime être au milieu d'autres êtres humains, et communier avec eux.

À Hyltendale, le verbe communier a un sens étendu, et ne se limite pas au fait religieux. Le mystique communie avec la divinité. Le fembotnik, généralement fort peu mystique, communie avec le public, même lorsqu'il ne fait que boire une bière dans un bistrot. Eneas, en tant qu'Aneuvien installé à Hyltendale, mit un certain temps avant de comprendre ce trait culturel typiquement hyltendalien.

Les fembotniks adorent les cérémonies religieuses, les conférences, les concerts, les pièces de théâtre et les évènements sportifs. Des clubs de musiciens amateurs donnent des concerts. D'autres clubs montent des pièces de théâtre. Même aller faire ses courses au centre commercial est un joie pour un fembotnik. Parce qu'à chaque fois, il communie avec l'humanité. Lorsqu'il pousse son chariot dans les allées du supermarché, il fait ce que des dizaines de ses semblables font en même temps que lui. Mais sans être obligé de leur parler.

À l'extrême, prendre l'autobus est une communion pour un fembotnik. Au milieu des autres passagers, il fait partie d'un groupe. Même si ce n'est qu'un groupe de voyageurs se déplaçant dans le même autobus, entre le district de Yarthen et celui de Roddetaik.

Eneas, après avoir longuement réfléchi, finit par se dire qu'à force d'être seuls avec leur gynoïde et ses masque-cagoules, les fembotniks ressentent le besoin d'avoir un contact avec de vrais êtres humains. Des hommes et des femmes de chair et de sang, comme eux. Mais discuter avec de vrais êtres humains les rebute, car il est bien plus satisfaisant de discuter avec des humanoïdes. Les fembotniks aiment communier avec les autres êtres humains, mais sans être obligés de communiquer avec eux.

Par exemple, dans une salle de sport, où chacun utilise son propre appareil de musculation.

Eneas fréquenta pendant quelques mois une salle de musculation. La plupart des adhérents étaient des fembotniks, comme lui, et parlaient peu. Chacun utilisait un appareil, seul au milieu des autres, heureux d'être, comme ils disent, "dans un club sympa". Les fembotniks du club de gym ne parlaient vraiment qu'après le sport, lorsqu'ils allaient boire un verre au bar, avec leurs gynoïdes. Mais là, ils se rattrapaient. En effet, les cybercerveaux qui contrôlent les gynoïdes à distance maîtrisent à la perfection l'art du bavardage agréable. Et lorsqu'on bavarde avec sa gynoïde, on peut dire ce qu'on veut, absolument rien ne peut la choquer ou la vexer.

Dans un mail qu'il envoya à un ami qui n'était jamais sorti de l'Aneuf, Eneas lui écrivit :

"Essayer de décrire ce qu'est la vie avec des gynoïdes, c'est comme essayer de décrire ce qu'est la vie dans un pays où existe la télévision en couleurs, à quelqu'un qui n'a jamais vu une télé. Imagine la vie de nos arrière-grands-parents, qui n'avaient ni télé, ni radio, ni téléphone. Eh bien, pour les fembotniks, vivre sans gynoïde (ou sans androïde, pour les dames), ce serait aussi dur que pour nous de vivre sans télé, postes de radio, ordinateurs et téléphones."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 1 Juin 2017 - 21:51

... et sans gare dans un rayon de moins de 30 km, pour un plus de 70% des Aneuviens. Raison pour laquelle Eneas Tond n'a JAMAIS  voulu s'installer sur la Côte d'Ethel. Déjà qu'être dans une ville de quasiment un million d'habitants sans métro lui pèse à un point que bien des Mnarésiens ne peuvent comprendre, alors sans transports publics "lourds" (parce que pour lui, un transport public "léger", comme un Autobus, c'est soit pour une desserte de proximité quand il a la flemme de prendre le vélo, soit pour atteindre la gare la plus proche... mais pour aller où, dans ce pays ? Les étrangers et/ou fembotniks sont quasiment confinés à Hyltendale, ou à la rigueur à l'Etel Dylan*.



*En fait, c'est pas tout-à-fait vrai. Yohannès, un Mnarésien fembotnik, peut se rendre à Ulthar, Céléqbais ou dans une autre ville, tant qu'il n'est pas accompagné de Shonia. Un diplomate étranger peut se rendre à Sarnath, mais il y a peu de chance qu'il soit fembotnik. Mais pour des personnes comme Tond, Cataewi ou bien d'autres, si différents qu'ils soient, le champ d'évolution est assez restreint.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 1 Juin 2017 - 22:39

Anoev a écrit:
Yohannès, un Mnarésien fembotnik, peut se rendre à Ulthar, Céléqbais ou dans une autre ville, tant qu'il n'est pas accompagné de Shonia.

Plus précisément, une gynoïde comme Shonia ne peut pas rester plus de 24 heures en dehors de l'Ethel Dylan. Ces "24 heures" sont interprétées soit comme "une nuit", soit "sans tenir compte du temps de transport". En gros, cela permet de partir d'Hyltendale, d'aller jusqu'à Sarnath, d'y rester une nuit et de revenir à Hyltendale le lendemain... Stricto sensu, cela fait plus de 24 heures en dehors de l'Ethel Dylan, mais la loi est appliquée avec bon sens, le temps passé dans le train (ou l'avion, la voiture...) n'est habituellement pas compté.

Cette loi s'applique aux androïdes et aux gynoïdes, mais pas aux cyborgs et aux femborgs, qui sont considérés comme des êtres humains avec un corps cybernétique. La fiancée du roi, et future reine du Mnar, Wagaba Jabanor duchesse de Swaghenkarth, est une femborg. Le baron Chim, le principal conseiller du roi, est un cyborg. Ils habitent à Sarnath, au Palais Royal.

Une modification de la loi, autorisant les humanoïdes (c'est-à-dire les androïdes et les gynoïdes) à passer trois nuits consécutives en dehors de l'Ethel Dylan, est à l'étude.

Il existe d'ailleurs des dérogations à la loi, assez nombreuses puisqu'elles concernent, notamment, les milliers d'androïdes qui servent dans l'armée royale.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 1 Juin 2017 - 22:57

Vilko a écrit:
Une modification de la loi, autorisant les humanoïdes (c'est-à-dire les androïdes et les gynoïdes) à passer trois nuits consécutives en dehors de l'Ethel Dylan, est à l'étude.
Ça permettrait de faire un peu de tourisme. Du moins pour les Mnarésiens. Mais est-ce que ça va concerner Tond ?

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