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 Les fembotniks

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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 4 Nov 2016 - 17:24

Sevetcyo a écrit:
Il faufrait vraiment que je commence la lecture depuis le début... À ne lire que des bribed, je m'y perd. Je ne sais même pas ce que c'est qu'un symbiorg. Ne me le dites pas, je le lirai. J'imagine qu'il suffit de remonter au début du sujet, puis de tout lire ;-)
Clique sur Ctrl+F et mets "symbiorg" sur la p'tit'bande en bas à gauche de ton écran (Wdw, pour les autres, j'sais pas).

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 4 Nov 2016 - 18:07

Sevetcyo a écrit:
Il faufrait vraiment que je commence la lecture depuis le début... À ne lire que des bribed, je m'y perd. Je ne sais même pas ce que c'est qu'un symbiorg. Ne me le dites pas, je le lirai. J'imagine qu'il suffit de remonter au début du sujet, puis de tout lire ;-)

Je recommande plutôt de chercher "symbiorg", comme Anoev le conseille. Sous Word, "Les Fembotniks" font, à la date d'aujourd'hui, 586 pages format A4...

J'ai parlé pour la première fois des symbiorgs le 14 mai 2015, en page 8 de ce fil.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 5 Nov 2016 - 18:09

Les médias internationaux ignoraient la duchesse Wagaba Jabanor Swagenkarth, fiancée du roi Andreas. Dans la plupart des pays, même la presse people n'a pas envie de faire de la publicité pour un tyran. Au Mnar, il en allait bien sûr tout autrement, et Wagaba fut interviewée en prime time par l'un des journalistes vedettes de la télévision d'État.

Exceptionnellement, Yohannès regarda l'interview. Après tout, il était concerné, puisqu'il avait été mobilisé pour soutenir le projet de mariage du roi et de la duchesse.

Wagaba était assise dans un fauteuil, en face de celui du journaliste. Elle était vêtue d'une veste bleu marine, boutonnée jusqu'au cou, avec des manchettes blanches, et d'une grande jupe bleu clair. Ses longs cheveux gris argent flottaient sur ses épaules. Dans son visage couleur jaune-orange, aux traits réguliers, seule la bouche était mobile. Ses yeux cybernétiques d'humanoïde étaient deux ovales noirs, un peu plus petits et allongés que ceux des gynoïdes de travail.

Les humanoïdes de travail ont des cheveux noirs, comme la plupart des Mnarésiens. Les femborgs et les gynoïdes de charme ont souvent des cheveux colorés, jaunes, rouges, blancs ou gris. Wagaba avait choisi le gris. Shonia, la compagne de Yohannès, est une gynoïde de travail aux cheveux gris argent, comme ceux de Wagaba.

Le journaliste commença son interview par une question prévisible :

- Duchesse, vous allez bientôt épouser le roi Andreas. Les Mnarésiens se demandant quel genre de reine vous serez, comment vous concevez le rôle d'une reine. Quelle réponse pouvez-vous leur donner ?

- Je serai une reine traditionnelle... Je ne ferai pas de politique, c'est le domaine d'Andreas. Je n'aime pas être oisive, c'est pourquoi je suis jardinière, depuis que j'habite au palais. Nous avons un grand potager, dans le parc. Je fais pousser des légumes, c'est un travail utile. Les cuisines du palais ont toujours besoin de légumes frais.

Yohannès regardait l'interview sur l'écran de son ordinateur. Il se dit que ce serait amusant de voir la duchesse Wagaba photographiée en jardinière de charme pour un magazine populaire... C'était sans doute prévu pour la semaine suivante. Wagaba parlait avec une voix jeune, très féminine, dans un mnarruc un peu trop parfait pour être naturel. Une voix de gynoïde de charme.

- Vous avez été journaliste, autrefois. N'avez-vous pas envie de reprendre votre ancien métier ?

- Non. Je ne veux pas prendre la place de quelqu'un qui a besoin d'un salaire pour nourrir sa famille.

La phrase avait été dite tranquillement, comme une évidence, et Yohannès se dit qu'elle ferait plaisir au bon peuple mnarésien.

- Duchesse, les Mnarésiens ne vous connaissent pas encore. Vous êtes née à Hyagansis. Quel souvenir en gardez-vous ?

- C'est comme si j'avais passé les dix-huit premières années de ma vie à l'intérieur du corps de ma mère, dans une ville sous-marine. Je suis une femborg, je suis née dans une cuve bionique. Cette cuve bionique, pour moi, c'est ma mère. Elle est dotée d'un cerveau cybernétique, bien sûr, et elle s'appelle Agazaeth. J'en suis sortie avec des souvenirs et des connaissances. Et je suis tout de suite allée étudier à l'université de Serranian. J'ai quitté une ville sous-marine pour une ville flottante...

- À Serranian, vous avez étudié l'histoire, n'est-ce pas ?

- Oui. L'histoire mondiale. J'ai aussi écrit quelques articles, bénévolement, pour le SUM, le Serranian University Magazine.

- C'est un magazine en langue anglaise, n'est-ce pas ?

- Oui. Au départ, c'était une idée de la faculté d'anglais. Je me suis portée volontaire pour écrire des articles, parce que je voulais améliorer mon anglais.

- Quels genres d'articles avez-vous écrits ?

- Des critiques de romans américains. (petit rire cristallin)

- Vous aimez la littérature américaine ?

- Oui, surtout les romans historiques. J'en ai lu beaucoup, parce que ça m'aidait dans mes études d'histoire. Après la fin de mes études, j'ai été embauchée par le SUM comme stagiaire rémunérée. La direction du magazine m'a envoyée à Hyltendale pour faire des interviews. À l'époque, j'envisageais de faire carrière dans le journalisme.

- Et c'est là que vous avez rencontré le duc Swaghenkarth ?

- Oui... C'était ma première interview ! Nous avons sympathisé, et j'ai obtenu du SUM qu'il me laisse rester plus longtemps à Hyltendale. Finalement, le duc m'a demandé en mariage, et j'ai accepté. C'est ainsi que je suis devenue duchesse et mnarésienne. J'ai vécu un bonheur sans nuages pendant plusieurs années. Malheureusement, mon mari est décédé d'une crise cardiaque que rien ne laissait prévoir. Le roi m'a fait part de sa sympathie, car il connaissait mon mari. j'ai porté le deuil de mon mari pendant un an,.

- Aviez-vous des projets, en tant que veuve ?

- Oui. Je voulais devenir enseignante à Olathoë, parce que mon mari était originaire de cette ville. Mais une relation des Swagenkarth m'a invitée à la cour, et c'est ainsi que j'ai revu le roi. Du vivant de mon mari, je ne l'avais vu qu'une fois, chez un ami commun de la Côte d'Ethel.

- Et ensuite, vous êtes restée à Sarnath ?

- Oui, après le départ de la reine.

Yohannès se dit que la femborg avait tout l'air d'être une de ces femmes pas trop futées qui se pâment devant les hommes riches, puissants et plus âgés qu'elles. Et plus l'homme est riche et puissant, plus la pâmoison est rapide.

- Duchesse, vous allez devenir reine du Mnar. Vous savez que le Mnar fait l'objet de sanctions internationales, certains actions de son gouvernement étant condamnées par de nombreux pays. Le roi Andreas est notamment critiqué pour sa politique de bannissements massifs en direction de Hyagansis. Expulser des Mnarésiens vers un royaume sous-marin peuplé de cybersophontes, personne n'aurait cru cela possible il y a seulement cinquante ans. Beaucoup de gens, y compris au Mnar, s'inquiètent parce qu'aucun banni n'a jamais donné de ses nouvelles depuis Hyagansis. Vous qui êtes d'origine hyaganséenne, savez-vous ce que deviennent les bannis ?

- À ma connaissance, ils sont envoyés dans des villes sous-marines, comme colons. Ma mère habite à Thamnui. Il n'y a pas de colons là-bas. Je sais qu'il y en a beaucoup à Senoketa, qui est proche de Thamnui, mais je ne connais que Thamnui. Je ne suis jamais allée à Senoketa, et les gens de Senoketa n'allaient jamais à Thamnui. Je suis sortie de Thamnui une seule fois, pour aller étudier à Serranian, dans le royaume d'Orring, et je ne suis jamais retournée à Hyagansis. Voila, c'est tout ce que je peux vous dire.

- Je comprends. Mais ne pensez-vous pas que même des bannis devraient pouvoir communiquer par téléphone ou par message électronique avec leurs proches restés au Mnar ? Qu'en pensez-vous, duchesse ?

- Si je répondais à votre question, quelle que soit la réponse que je donnerais, je risquerais de compliquer les relations entre le Mnar et Hyagansis. Et peut-être aussi entre le Mnar et le reste du monde. Hyagansis a ses propres lois, c'est un État souverain. Goran Luty et Diadumen Vogeler...

- Les deux co-princes de Hyagansis...

- Oui. Ils sont les chefs d'un État souverain, et cette souveraineté doit être respectée. Je pense qu'une épouse de chef d'État, et même une fiancée de chef d'État, ne doit pas faire de déclarations politiques. La question que vous me posez est une question politique.

- Alors vous ne voulez pas répondre à ma question ?

- Mais je ne peux pas y répondre. (de nouveau, le petit rire cristallin)

- Et pourquoi donc ?

- Mais parce que c'est une question politique, et je ne dois pas faire de politique. Ce serait inconvenant de ma part de commenter la politique intérieure d'un pays étranger, ne pensez-vous pas ?

- C'est votre choix, duchesse. Mais revenons-en à votre vie. Vous nous avez parlé de votre mère, Agazaeth, mais pas encore de votre père. Que pouvez-vous nous dire à son sujet ?

- Il s'appelle Argamal Jabanor, et je ne l'ai jamais rencontré. Pour nous autres cyborgs, un père, c'est un dossier médical.

- Pouvez-vous être plus explicite, pour les téléspectateurs qui nous regardent ?

- Mon aspect physique, ma personnalité, viennent en partie d'Argamal Jabanor. Il habite à Thamnui. Je n'en sais pas plus.

- Est-il marié à votre mère ?

- Non, pas à ma connaissance.

- Et vos grands-parents ? Que savez-vous de vos grands-parents ?

- Je ne sais rien de mes grands-parents. Ma mère ne m'en a jamais parlé.

- Une dernière question, duchesse avant de laisser la parole au présentateur du journal télévisé... Pensez-vous pouvoir créer un lien affectif entre vous et les Mnarésiens, lorsque vous serez reine ? Le roi du Mnar est, symboliquement parlant, le père de la nation. Pensez-vous pouvoir devenir la mère de la nation, dans l'esprit des Mnarésiens ?

- Avec le temps, les Mnarésiens me connaîtront mieux. Je vais essayer d'être une bonne reine, et de ne pas les décevoir.

Yohannès se dit que la future nouvelle reine du Mnar ne serait pas aussi populaire que l'ancienne l'avait été. Dans un pays comme le Mnar, où chacun se définit avant tout par l'appartenance à un clan, que penseraient les gens de quelqu'un qui ne connaît même pas le nom de ses grands-parents ? Wagaba était une étrangère et le resterait toujours, ne serait-ce que parce qu'elle était un femborg. Une étrangère certes plutôt jolie, malgré ses yeux cybernétiques, apparemment gentille, et sans doute raisonnablement intelligente, mais manquant terriblement de personnalité. La jardinière du palais royal...
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 6 Nov 2016 - 16:41

Le remarriage du roi Andreas se révéla plus difficile que prévu à mettre en œuvre. La Police Secrète rendait compte que, dans les cafés, et partout où les gens discutaient entre eux sans trop de crainte d'être espionnés, les Mnarésiens s'inquiétaient de plus en plus. La duchesse femborg Wagaba, future reine, n'était-elle pas une étape de plus dans la conquête insidieuse du royaume par les cybersophontes, dont elle faisait partie ?

"Ils ont remplacé nos emplois productifs, le vrai travail dont ont peut être fier, par des jobs bidons à l'Institut Edonyl et dans les Jardins Prianta !" criaient les mécontents. "Nous sommes devenus des salariés superflus, notre travail ne sert à rien, nous sommes à la merci des cybersophontes qui financent nos employeurs !"

L'Institut Edonyl et les Jardins Prianta étaient en effet une idée des cybersophontes. Cette idée s'était concrétisée en plusieurs centaines de milliers d'emplois de traducteurs et de jardiniers, totalement inutiles à l'économie mnarésienne, mais qui permettaient à la population de toucher des salaires, versés par l'État. La véritable économie, celle qui produit de la nourriture et des objets matériels, était aux mains des cybersophontes. Dans beaucoup d'usines et d'exploitations agricoles, on ne trouvait plus guère que des humanoïdes et des robots. Mais grâce à l'Institut Edonyl et aux Jardins Prianta, dans les villes comme Ulthar ou Sarnath, le taux de chômage restait faible.

Et les Mnarésiens en colère ajoutaient : "Les cybersophontes ont déjà le pouvoir économique. Avec l'une des leurs comme reine, ils auront fait un pas de plus dans leur conquête du pouvoir politique. "

Anoved, jeune traducteur à l'Institut Edonyl d'Ulthar, faisait partie des protestataires. Il était conscient du danger posé par les cybersophontes, et il était même devenu farouchement anti-monarchiste lorsqu'il avait appris que le roi Andreas allait épouser une femborg.

Mais Anoved était aussi assez réaliste pour comprendre qu'une révolution violente était vouée à l'échec. Les cybersophontes produisaient une partie importante de la nourriture, de l'électricité et des biens matériels consommés par les Mnarésiens. Ils pouvaient affamer le pays, s'ils le voulaient. Pire, les androïdes étaient assez nombreux pour constituer une armée. Et ils étaient insensibles aux gaz de combat, ce qui leur donnait un avantage certain en combat urbain.

Les cybersophontes, qui pirataient sans vergogne les conversations téléphoniques et les échanges de courriers électroniques du royaume, savaient que des millions de Mnarésiens pensaient comme Anoved. Le roi Andreas comptait sur la Police Secrète, dont le directeur était le très loyal Yip Kophio, pour le renseigner. Mais le baron Chim, conseiller cyborg du roi, était encore mieux renseigné que le roi, grâce à l'intelligence collective des cybersophontes.

Wagaba, la future reine, savait tout cela. Elle suivait à la lettre les conseils écrits par Mazarin plusieurs siècles auparavant :

Arrange-toi pour que ton visage n'exprime jamais aucun sentiment particulier, mais seulement une sorte de perpétuelle aménité. Et ne souris pas au premier venu sous prétexte que tu as reçu de lui  une quelconque marque d'amitié.

Et aussi :

Si tu veux t'attirer la sympathie du peuple, promets personnellement à chacun des gratifications matérielles : c'est cela qui touche ; les gens du peuple sont indifférents à la gloire et aux honneurs.

Wagaba avait décidé de jouer le rôle de la femme soumise, qui ne se mêle pas des affaires de son royal mari et préfère cultiver son potager. Elle savait bien que c'était suffisant pour ne pas être détestée, mais pas assez pour être populaire. Surtout par rapport à la première épouse d'Andreas, la belle et dynamique Renoela Bularkha, qui conservait encore de nombreux partisans.

La plupart des reines s'occupent de charité. Elles peuvent ainsi se faire sans trop de difficulté une réputation de bonté. Il vaut mieux avoir ce genre de réputation que l'inverse. De plus, cela arrange le mari, surtout quand il est lui-même connu pour être un peu déficient sur ce plan...

Wagaba était prudente et préférait toujours s'en tenir aux solutions validées par l'histoire. C'est pourquoi elle créa la Fondation Swaghenkarth, qui fournit des aides matérielles aux orphelins, aux veuves et aux victimes de catastrophes. Les Mnarésiens se mirent ensuite à dire d'elle : "Elle n'a pas inventé l'eau chaude, mais au moins elle a bon cœur."
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 8 Nov 2016 - 14:08

Le roi Andreas est un fembotnik !

C'est ce que se dirent les Mnarésiens, après avoir eu confirmation, sur leurs écrans de télévision, que la duchesse Wagaba Jabanor Swaghenkarth, fiancée du roi, était une humanoïde.

Le service de presse du roi eut toutes les peines du monde à expliquer que la duchesse n'était pas un androïde féminin, ce que l'on appelle une gynoïde, mais une femborg, c'est-à-dire un cyborg féminin. Contrairement aux androïdes, simples robots animés, les cyborgs ont une âme humaine. Le fait que cette âme humaine habite un corps cybernétique n'enlève rien à sa nature.

Les fembotniks sont des humains qui vivent avec une compagne gynoïde. Les femmes qui vivent avec des androïdes sont appelées des manbotchicks. Fembotniks et manbotchicks ont, au Mnar, la réputation d'être des gens à part. Il est bien connu que l'on devient un fembotnik pour sept raisons possibles, dont aucune n'est considérée comme glorieuse :

1. Une expérience malheureuse avec le sexe opposé. Ou pire encore, pas d'expérience du tout, et aucune chance raisonnable d'en avoir un jour...

2. Un handicap grave, un physique repoussant, ou une difformité, qu'elle soit apparente ou cachée. Même lorsqu'ils ont l'air normaux, les fembotniks sont souvent soupçonnés d'avoir des difformités cachées. La plus terrible, pour un Mnarésien, est d'avoir un sexe minuscule. C'est considéré comme une malédiction divine, et une honte inavouable.

3. Un caractère absolument insupportable. Contrairement aux humains, les humanoïdes supportent tout. Insultes, coups (tant qu'ils ne détériorent pas le matériel), humeurs imprévisibles, paroles manifestement absurdes ou démentes, mauvaise hygiène, habitudes dégoûtantes, comportement psychotique, etc., rien ne les fait fuir.

4. Une timidité maladive.

5. Une sexualité pathologique, s'exprimant par des fantasmes répugnants auxquels seuls des humanoïdes acceptent de participer.

6. Une bonne dose d'égoïsme. Beaucoup de fembotniks et de manbotchicks n'ont pas envie de s'embêter avec les états d'âme d'un autre être humain. Ils veulent qu'on s'occupe d'eux, mais ils n'ont pas envie de s'occuper de quelqu'un d'autre.

7. La peur de la solitude, ou un mauvais état de santé, nécessitant la présence quasi-permanente de quelqu'un pour s'occuper d'eux.

Certaines personnes sont contre l'existence de compagnons humanoïdes, et le disent, parfois avec véhémence. Il est alors fréquent que quelqu'un leur demande : "Parmi les sept types de fembotniks / manbotchicks, lequel choisiriez-vous pour partager votre vie ?"

Cette question reste généralement sans réponse. Vient alors le coup de grâce :

"Puisque, vous-même, vous ne voudriez d'aucun des sept types de fembotniks et de manbotchicks dans votre lit, pourquoi voulez-vous les priver de leurs compagnons humanoïdes ?"

Les réponses habituelles, "parce que coucher avec un robot, c'est immoral" et "parce que les humanoïdes sont un danger pour l'humanité" sont souvent le point de départ de polémiques, voire de disputes.

Tous les fembotniks et manbotchicks, surtout parmi ceux qui sont âgés ou handicapés, n'ont pas nécessairement des rapports sexuels avec leur gynoïde ou androïde. Mais même les gynoïdes dites "de travail" sont munies d'organes génitaux artificiels, "au cas où". La sagesse populaire mnarésienne dit, en effet, qu'une vie sexuelle satisfaisante est bonne pour la santé et le moral. La médecine moderne confirme ce point de vue.

Yohannès Ken loue les services d'une gynoïde de travail, Shonia. Elle était au départ plus sa garde-malade que sa compagne. Les choses ont évolué depuis, mais même maintenant, Yohannès la présente toujours comme son "assistante".

Le roi Andreas se sentait gêné que son peuple le place parmi les fembotniks, lui qui aurait pu choisir une épouse parmi les plus belles femmes de son royaume, pour remplacer Renoela Bularkha. Mais, à cause de la traîtrise de Tawina Zeno, il était devenu un symbiorg. Diethusa, un cybercerveau féminin greffé à l'intérieur de son corps, contrôlait ses actes.

Le cybercerveau Diethusa faisait partie de l'intelligence collective des cybersophontes, et cette intelligence collective avait décidé que le roi Andreas devait se remarier avec une femborg. Andreas n'avait pas d'autre choix que d'assumer une décision qui n'était pas la sienne.

Un jour, Basilea, la sœur de Yohannès, lui avait demandé dans quelle catégorie de fembotniks il se plaçait. Yohannès avait répondu sans s'émouvoir :

- La première, sans hésitation possible. Après tout ce que j'ai vécu avec Tawina... Et un peu la sixième catégorie, aussi. Je ne veux plus m'embêter avec les exigences et les états d'âmes d'une nouvelle épouse. J'ai déjà divorcé deux fois, ça suffit comme ça. Je me place un peu dans la septième catégorie, également. Je ne suis plus tout jeune, et ça m'embêterait de crever tout seul chez moi suite à un malaise ou à une chute. Ma réponse te satisfait-elle ?

- Yohannès, tu fais honte à ton clan. Comme d'habitude.

- Mon clan, désormais, c'est le Cercle Paropien, le club de fembotniks auquel j'appartiens. Les Ken peuvent aller se faire voir. D'ailleurs, j'ai renoncé à les voir !

Le roi Andreas, lui, ne pouvait pas renoncer à voir les membres de son clan. Wagaba dut donc se résoudre à essayer de se faire accepter par le clan royal, c'est-à-dire par la haute noblesse mnarésienne.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 8 Nov 2016 - 14:22

La 4 et la 6, peut-être, mais sans la jalousie pour la 6. Et encore... Qu'on s'occupe des autres, même avant moi, mais qu'on ne m'oublie pas. Est-ce trop demander ?

La 4 aussi, mais pas excessivement non plus.

Mais surtout l'envie de ne pas tomber sur une femelle genre Zeno.

Vilko a écrit:
dont aucune n'est considérée comme glorieuse...
... par qui ? Par les gens "dans la norme", le clan Ken, par exemple ? Bel exemple de gens "normaux" ! Des gens qui en rejettent d'autres parce qu'ils sont atteints d'une infirmité ou d'une paraphilie ne sauraint être considérés comme respectables. Alors, oui, du coup, on peut comprendre les personnes ayant des robots humanoïdes comme compagnie.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 8 Nov 2016 - 17:59

Anoev a écrit:
Vilko a écrit:
dont aucune n'est considérée comme glorieuse...
... par qui ? Par les gens "dans la norme", le clan Ken, par exemple ? Bel exemple de gens "normaux" ! Des gens qui en rejettent d'autres parce qu'ils sont atteints d'une infirmité ou d'une paraphilie ne sauraint être considérés comme respectables. Alors, oui, du coup, on peut comprendre les personnes ayant des robots humanoïdes comme compagnie.

Les Mnarésiens sont, dans leur très grande majorité, des gens compatissants. Ils pensent qu'avoir une infirmité est une grande malchance. Il n'y a rien de honteux à avoir de la malchance, mais il n'y a pas à en tirer gloire non plus. Pour les Mnarésiens, une chose glorieuse est une chose que l'on doit à ses qualités personnelles : courage, intelligence, persévérance, etc. A contrario, la chance et la malchance viennent du destin, et l'être humain ne peut en tirer ni gloire ni honte.

Un Mnarésien ne tirera gloire de sa richesse que si elle provient de son travail, même si ce travail est peu orthodoxe... Si sa richesse lui vient de ses parents, la gloire sera pour ses ancêtres, grâce à qui il a pu naître dans une famille riche. Naturellement, il sera fier de ses ancêtres, tout en étant modeste pour lui-même.

En ce qui concerne les orientations sexuelles autres que l'hétérosexualité entre époux légalement et religieusement mariés, les attitudes varient entre la tolérance totale, à Hyltendale, et la réprobation, dans tout le reste du pays. Cette réprobation varie selon les époques, les lieux (elle est plus forte à la campagne qu'en ville), les convictions religieuses et le niveau d'éducation.

Les membres du clan Ken font tous partie de la bourgeoisie provinciale instruite. La réprobation envers les déviances se limite à un certain ostracisme social et familial. Yohannès, qui a enfreint les bons usages d'abord en épousant une aventurière (Tawina) et ensuite en cohabitant avec une gynoïde (Shonia), n'est plus invité qu'aux enterrements, malgré l'affection que sa sœur continue de lui porter. S'il était homosexuel, il ne serait plus invité à rien du tout.

Dans un village peuplé de théocrates de Yog-Sothoth, la réprobation peut être violente, et aller jusqu'à des homicides, "pour laver l'honneur du clan." Les affaires de mœurs sont souvent à l'origine de vendettas qui peuvent durer des générations.

La Police Secrète du Roi utilise à son profit cet état de fait. Il est de notoriété publique, en effet, que de nombreux théocrates de Yog-Sothoth et autres contestataires sont des informateurs de la Police Secrète, qui les tient par le chantage car elle détient les preuves (enregistrements, photographies, témoignages, voire vidéos filmées secrètement) de leurs débauches et perversions cachées...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 19 Nov 2016 - 11:35

Les cybersophontes n'ont pas l'habitude d'échouer. Leur intelligence collective possède un savoir cumulé, une somme d'expérience qui leur permettent, en général, de prendre les bonnes décisions.

Pourtant, la duchesse Wagaba Jabanor Swaghenkarth ne réussit jamais à se faire totalement accepter par les dames de la noblesse de Sarnath. Malgré son intelligence et son tact, elle se heurta toujours à un mur de verre. Elle savait que c'était sans espoir et elle s'y résigna, mais elle fit en sorte que ce mur de verre soit le moins gênant possible.

"Il est normal que les femmes de ton milieu ne m'aiment pas" dit-elle un jour à son fiancé, le roi Andreas, alors qu'ils déjeunaient ensemble, assis à une petite table située près d'une des fenêtres de leur vaste chambre.

Wagaba et Andreas parlaient ensemble une forme particulière de mnarruc, presque une langue secrète, dans laquelle plusieurs centaines de mots, et aussi certains noms propres, avaient été remplacés par des termes codés. À la place de oye (femme), Wagaba disait barè. À la place de in (je, me, moi), elle disait nam.

Les cybersophontes sont d'une prudence qui confine parfois à la paranoïa. Qui sait si des espions n'ont pas réussi à cacher des micros jusque dans la chambre royale ? Les gynoïdes qui avaient été les maîtresses du roi, lorsqu'il était encore marié à Renoela Bularkha, lui avaient appris de longues listes de mots d'une langue secrète qu'elles appelaient le naacal 1016, afin que les oreilles indiscrètes ne comprennent rien aux conversations privées que le roi avait avec les gynoïdes.

Wagaba aussi parlait le naacal 1016, lorsqu'elle était seule avec Andreas. Elle disait : "Il est normal que les barè de yês milieu ne zarent pas nam" au lieu de : "Il est normal que les femmes de ton milieu ne m'aiment pas".

Tout en portant à ses lèvres une petite tasse d'argent ciselé contenant de l'eau parfumée à la cannelle, une boisson que les Mnarésiens appellent noenitloc zeet, Wagaba continua ses explications :

"Pour les femmes de la cour, je suis une rivale. Je suis même une rivale bien plus dangereuse que les gynoïdes d'Hyltendale, car les gynoïdes ne prennent que des hommes qui, en général, n'ont qu'un seul attrait, c'est d'avoir de l'argent. Moi, la femborg venue de Hyagansis, j'ai séduit le roi."

"Tu ne m'as pas séduit, Wagaba" dit le roi d'une voix pleine de ressentiment. "Diethusa m'a contraint à te prendre comme fiancée."

"Diethusa fait partie de toi-même. Mais heureusement pour toi, les Mnarésiens ne savent pas qui est Diethusa. Ils ne savent pas qu'un cybercerveau nommé Diethusa a été greffé à l'intérieur du corps de leur roi..." dit Wagaba. "Et ils ne doivent jamais le savoir. C'est une condition absolument nécessaire pour que le plan réussisse."

Andreas posa sa fourchette dans son assiette et serra les poings :

"C'est sûr que si les Mnarésiens savaient que je suis devenu un symbiorg, ils se révolteraient. Même ceux qui me soutiennent actuellement. Mais à part ça, quelque chose m'inquiète... Dis-moi, Wagaba... Lorsque je serai très vieux, mon cerveau biologique commencera à ne plus fonctionner normalement... Que se passera-t-il alors pour moi ?"

"Diethusa prendra le relais de ton cerveau. Un petit haut-parleur sera greffé dans ta bouche, et des impulsions électriques feront bouger ta mâchoire comme si c'était toi qui parlait... Le système est déjà au point, il a été testé sur des prisonniers à Tatanow... Ne t'inquiète pas, tu seras heureux, des électrodes plantés dans ton cerveau te mettront dans un état permanent de douce béatitude..."

"Je suis donc condamné à devenir un cadavre vivant..." dit Andreas en faisant la grimace.

"Tu ne souffriras pas, n'est-ce pas l'essentiel ? Et puis, ce n'est pas pour demain. Tu as cinquante ans. On verra dans trente, quarante ans, voire davantage..."

"Et quand j'aurai cent ans ? Pourrai-je au moins trouver le repos de la tombe ? "

"Lorsque ton cerveau humain sera mort, tu seras mort, c'est certain. Mais dans ce monde, tu seras toujours compté parmi les vivants. Tu deviendras un cyborg. Tu garderas ton visage et ta peau de vieillard, mais tu auras un corps cybernétique, capable de performances athlétiques surhumaines. Tes yeux aussi seront cybernétiques, et à la place de ton cerveau humain, il y aura Diethusa, qui fera croire au monde que le roi Andreas est toujours vivant..."

"Mais moi, le vrai Andreas, je serai mort. Je préfère qu'il en soit ainsi. Tu viens de me dire que mon identité sera usurpée par Diethusa. Elle habitera un corps cybernétique à l'image de mon corps biologique. Quel plan démoniaque... Tu oublies que les Mnarésiens n'aimeront pas avoir un cyborg comme roi."

"L'opinion publique mnarésienne sera préparée des années à l'avance à la transformation du roi, ça aussi c'est prévu..."

" Et ma fille Modesta ? Dans cinquante ans, j'aurai cent ans, et Modesta approchera les soixante-dix ans."

"Modesta devra se résigner à ne jamais être reine si elle ne devient pas une symbiorg. Pour l'instant, rien n'a été décidé."

"Et si je devais mourir inopinément ? Ce sont des choses qui arrivent."

"L'intelligence collective a dû réfléchir à cette éventualité... Mais elle n'a pas jugé bon de me dire à quelles conclusions elle est parvenue... Veux-tu que je te serve du café ?"

"Oui, avec du sucre", Andreas répondit machinalement.

"Les dames de la cour n'auront jamais de sympathie pour les femmes humanoïdes comme moi" dit Wagaba. "C'est normal. Dans une société aussi traditionnelle que la nôtre, appartenir à une classe sociale, pour une femme, cela veut dire se marier dans cette classe sociale. Une femborg venue d'ailleurs et qui épouse un noble, cela fait un beau parti de moins pour les jeunes filles nobles à marier. Or, je suis une femborg venue de Hyagansis. "

"Wagaba, tu sais bien qu'à Sarnath, une jeune fille noble qui ne trouve pas de mari a le choix entre rester célibataire et épouser un roturier. C'est une déchéance, aussi bien pour elle que pour sa famille. Le problème, c'est que les beaux partis ne sont pas très nombreux. Voila pourquoi les femmes de Sarnath n'aiment pas la concurrence... Elles seraient prêtes à se battre contre leurs rivales, et leurs mères les soutiennent..." dit Andreas tout en buvant son café.

"Les dames de la noblesse n'osent pas me tourner le dos, parce que je suis ta fiancée," dit Wagaba. "Mais elles n'en pensent pas moins. Et elles parlent, elles font courir des rumeurs. Je sais que lorsqu'elles sont entre elles, elles m'appellent la chercheuse d'or, la poupée de Zodonie, et bien d'autres choses encore... Je dois m'imposer, sinon je finirai par être accueillie par des ricanements pendant les cérémonies. Je veux être une reine que l'on respecte et dont on écoute les avis."

"As-tu au moins une idée, un plan, pour gagner le respect des dames de la cour... ?"

"Oui... Les dames de la cour, face à moi, sont comme un mur de prison. Mais ce mur est constitué de pierres très différentes les unes des autres. Je repère les pierres les plus friables, les plus faciles à desceller, et je me concentre sur celles-là... La duchesse Gisilana, par exemple. Elle a une position élevée à la cour, du fait de sa naissance, mais les autres dames lui battent froid..."

"Gisilana ! Cette horrible bonne femme à la voix de crécelle ! Elle est alcoolique et totalement égocentrique ! Son mari ne serait pas un général de la Police Secrète, cela fait longtemps que je l'aurais chassée de la cour !"

"Exactement. Elle n'a pas d'amie. Sauf moi, car comme elle n'a personne à qui parler, je suis devenue sa confidente..."

"Tu n'as aucun mérite ! Elle racontait sa vie à sa femme de chambre, avec qui elle a fini par se disputer... C'était arrivé jusqu'aux oreilles de la reine... Gisilana et sa femme de chambre sont en procès maintenant. Par Nath-Horthath, comment peut-on être l'amie de cette femme ? En plus, elle est bête... Elle fait des procès à tout le monde, et elle crie en public après son mari..." s'exclaffa Andreas.

"Gisilana m'a déjà confié bien des secrets... Elle m'a ouvert son âme. Son mari la trompe, mais elle fait semblant de ne rien voir, car sans lui elle ne serait plus rien à la cour."

"Et de ton côté, comme il est d'usage entre femmes, tu lui a raconté tes propres secrets, j'imagine ?"

"Bien sûr, mais pas mes vrais secrets !"

Wagaba se mit à rire, de son petit rire électronique, léger et cristallin, ...

"Je reviens tout de suite" dit-elle en se levant de sa chaise.

Wagaba alla chercher un masque-cagoule dans un placard au fond de la chambre. Elle mit le masque-cagoule sur sa tête, et Andreas fit la grimace. Le masque-cagoule représentait un visage de femme aux traits grossiers, à la bouche édentée, sous une perruque ébouriffée de cheveux bruns mêlés de gris.

"Qu'est-ce que c'est que ça ?" demanda Andreas.

"C'est Étoile-de-Mer" dit Wagaba. "Une pauvresse des quartiers pauvres de Khem. Elle se prostitue auprès de ses voisins pour nourrir ses enfants, parce que l'aide publique qu'elle reçoit n'est pas suffisante. Elle mange à la soupe populaire, elle dort dans un taudis. On l'appelle Étoile-de-Mer, parce qu'elle ne sait faire l'amour que dans une seule position... Sur le dos, les bras et les jambes écartés, le regard dans le vide, en attendant que ce soit fini, comme une étoile de mer."

"Charmante personne !" ricana Andreas.

"Tu passes ton temps entre ce palais, ta résidence de Potafreas, et ton yacht. Tu risques de te couper du peuple, de ne plus le comprendre.  Une fois par semaine, tu joueras le rôle d'un des voisins d'Étoile-de-Mer, qui sont aussi ses clients... Tu passeras quelques heures avec elle."

"Quoi ? Mais tu es folle !"

"Non, c'est la raison qui parle par ma bouche. Andreas, tu dois comprendre le peuple, et Étoile-de-Mer fait partie des plus pauvres parmi tes sujets. Elle te parlera de ses enfants qui sont malades et qu'elle ne peut pas faire soigner parce que ça coûte trop cher. Des maux de dents pour lesquels elle n'a qu'un seul remède, qui est de demander à un voisin serviable d'extraire à la tenaille, sans anesthésie, la dent malade..."

"Wagaba, à quoi ça sert, que je me prête à ce jeu déshonorant ?"

"À créer de l'empathie envers le peuple... Je veux que tu le comprennes mieux. Aucun chef d'État n'échappe à l'hubris, à l'arrogance qui finira par causer sa perte... Mais on peut la retarder. C'est ce que j'essaye de faire en te faisant partager la vie d'Étoile-de-Mer, même simplement de façon occasionnelle.  J'ai d'autres masques-cagoules que je te ferai connaître plus tard..."

"Je ne suis pas trop pressé..."

"Andreas, tu as remarqué l'horrible dentition d'Étoile-de-Mer. Ce n'est pas un hasard. Un chef d'État étranger a perdu une bonne partie de sa crédibilité, dernièrement, lorsque son peuple a appris qu'il se moquait des pauvres, qu'il appelle les édentés."

"Je vois de qui tu parles. Tu ne penses quand même pas que je pourrais faire ce genre de gaffe ?"

"Un écart de langage est vite arrivé, tu le sais bien. De mon côté, J'essaie de me rendre populaire parmi le peuple par l'intermédiaire de la Fondation Swaghenkarth," dit Wagaba. "Avec l'argent des cybersophontes, la fondation fournit de la nourriture, des vêtements et des soins médicaux aux veuves et aux orphelins, et à tous les vaincus de la vie en général. Rien ne fait plus pour ma popularité, et à travers moi, pour la popularité des humanoïdes, que la reconnaissance d'une mère dont l'enfant a été soigné gratuitement par un médecin humanoïde dans l'un des dispensaires Swaghenkarth......"

Wagaba enleva le masque-cagoule d'Étoile-de-Mer, au grand soulagement d'Andreas.

"Je vais travailler dans mon bureau" dit Andreas en finissant son café. "J'ai des rendez-vous cet après-midi... Toi tu t'occupes de tes relations avec les dames de la cour et de ta popularité parmi le peuple, moi je reçois les ambassadeurs étrangers et les chefs de la noblesse......"


Dernière édition par Vilko le Sam 19 Nov 2016 - 23:11, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 19 Nov 2016 - 19:08

Vilko a écrit:
"Andreas, tu as remarqué l'horrible dentition d'Étoile-de-Mer. Ce n'est pas un hasard. Un chef d'État étranger a perdu une bonne partie de sa crédibilité, dernièrement, lorsque son peuple a appris qu'il se moquait des pauvres, qu'il appelle les édentés."

Toute ressemblance avec des faits réels serait absolument volontaire Razz .

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 21 Nov 2016 - 20:30

Au-dessus du palais royal, le ciel était gris et froid. C'était le matin. Le roi Andreas était seul dans son vaste et luxueux bureau. Pas vraiment seul, en réalité, car un symbiorg n'est jamais seul. Greffée à l'intérieur de l'abdomen du roi, Diethusa, le cybercerveau féminin, était là, silencieuse, mais pesante comme la bedaine d'un obèse.

Diethusa communiquait avec Andreas par l'intermédiaire de l'ordinateur posé sur le bureau de chêne massif. Diethusa émettait des ondes radio, captées et décodées par l'ordinateur, et recevait les ondes émises en retour. Ces ondes étaient de très faible portée, pour la confidentialité.

Andreas discutait tous les jours des affaires de l'État avec Diethusa, représentée sur l'écran de l'ordinateur par un visage de femme aux yeux cybernétiques. Ce jour-là, Diethusa avait déjà rédigé une trentaine d'e-mails au nom du roi. Ils n'attendaient plus que d'être envoyés par Andreas.

La première dizaine d'e-mails était constituée d'ordres royaux à divers ministres, sur des sujets techniques qu'Andreas ne maîtrisait pas. Diethusa, ou plutôt l'intelligence collective des cybersophontes, connaissait à fond la machinerie de l'État. Elle était en contact permanent avec l'intelligence collective des cybersophontes, de cybercerveau à cybercerveau, ce qui lui permettait de parler comme un expert. Elle savait tout de choses aussi différentes que les problèmes de fonctionnement de l'usine des eaux de Pnakot ou le statut particulier des instituteurs dans la province de Leng.

Andreas savait que les e-mails avaient été rédigés par des cybercerveaux dont il ne savait rien. Diethusa n'était qu'un intermédiaire entre l'intelligence collective et le roi.

Andreas lut attentivement chaque e-mail, changeant un mot ici et là ou scindant un paragraphe. Il ne vit pas de raison sérieuse d'effacer ou de modifier en profondeur un seul des e-mails. Il était obligé de faire confiance à Diethusa, car elle lui avait infligé de terribles souffrances physiques, les rares fois où il avait refusé de lui obéir. Il fit partir les e-mails.

Les autres e-mails, une vingtaine, étaient de simples confirmations d'ordres qui avaient déjà été transmis par d'autres canaux. Ceux-là, Andreas les envoya sans même se donner la peine de les lire.

Depuis quelques temps, l'administration royale n'avait plus que deux moyens de contacter le roi. Par e-mail, et par l'intermédiaire du baron Chim. Les e-mails destinés au roi étaient lus par Diethusa, qui préparait elle-même les réponses, mais laissait Andreas en prendre connaissance avant de les envoyer.

"Voila, tout est parti" dit Andreas.

"Toraete" (merci) dit Diethusa, dont la voix sortit du haut-parleur de l'ordinateur.

C'était ainsi qu'Andreas régnait, depuis qu'il était devenu un symbiorg. Tout passait par son ordinateur. Les documents imprimés qu'il recevait étaient scannés par son secrétariat et envoyés sur sa messagerie électronique. Diethusa s'occupait de tout. De temps en temps, une secrétaire venait lui faire signer des documents rédigés en son nom.

Heureusement qu'il y avait les audiences, qu'il accordait assez facilement, et les nombreuses cérémonies où il devait participer, sinon son travail de roi aurait été d'un ennui mortel. Mais tout ce qu'il disait, même lorsqu'il était loin de son bureau, était écouté par Diethusa. En effet, la montre de marque Axena, qu'Andreas portait au poignet gauche, était un talkie-walkie miniaturisé, qui transmettait en permanence ses paroles à Diethusa.

Pour se détendre, Andreas se leva de son fauteuil et se mit à faire les cent pas dans la vaste pièce ornée de dorures. Ensuite, Diethusa lui ferait une lecture multi-média des dossiers en cours... Une corvée qui l'ennuyait de plus en plus.

La porte capitonnée du bureau s'ouvrit, et la princesse Modesta entra dans la pièce.

"Modesta, quand perdras-tu l'habitude d'entrer sans frapper dans mon bureau !" dit Andreas, en colère.

"Oh excuse-moi papa... Tu m'as toujours dit que tu n'avais pas de secrets pour moi..."

Elle profita du fait que son père était à l'autre bout de la pièce pour courir jusqu'à l'ordinateur et jeter un coup d'œil sur l'écran. La web cam était éteinte, Andreas n'aimant pas être filmé, et Diethusa n'avait aucun autre moyen de voir ce qui se passait dans la pièce.

"Qui c'est, celle-là ?" demanda Modesta en désignant du doigt le visage de Diethusa, immobile sur l'écran de l'ordinateur.

"C'est une vidéo. Modesta éloigne-toi de mon bureau !"

Modesta se tourna vers son père :

"Écoute papa, je ne suis pas une idiote. J'ai bien compris qu'il y a un problème. Tu ne vois plus personne, sauf les deux horribles, Yip Kophio et le baron Chim, depuis que tu vis avec l'horrible-en-chef, la femborg Wagaba. Même le Premier Ministre se plaint de ne plus te voir, c'est le baron Chim qui lui transmet tes instructions !"

"Dis donc, Modesta, tu es encore un peu jeune pour dire à un roi comment il doit travailler... Si tu es venue pour me contrarier, tu peux repartir tout de suite !"

"Il ne s'agit pas de ta façon de travailler, mais de ta façon de vivre. Tu ne parles plus à personne... Tu es devenu un fembotnik. Est-ce que ta vie sociale, maintenant, ce sont les masques-cagoules de Wagaba ?"

"Comment sais-tu que Wagaba a des masques-cagoules ?" dit Andreas, sans parvenir à cacher sa surprise.

"Je m'en doutais, et maintenant je le sais," dit Modesta. "Tu viens de te trahir."

"Les masques-cagoules sont des gens. Je parle aux gens... Je parle à qui je veux parler."

"Une humanoïde se met un masque de guignol sur la figure, et toi tu as l'impression de parler au guignol, et pas à l'humanoïde ? Et tu racontes ta vie au guignol ? Mais c'est un truc de fembotnik, ça ! Papa, ressaisis-toi !"

"Ça suffit, Modesta ! Sors d'ici, j'ai du travail !"

Andreas avait crié, ce qui n'était pas dans ses habitudes. Modesta sortit en laissant la porte ouverte. Andreas entendit ses pas résonner sur les dalles blanches et noires de la galerie.

Le roi du Mnar alla fermer la porte de son bureau, et retourna s'assoir devant l'écran de l'ordinateur. Ses mains tremblaient.

"Diethusa, commençons la lecture des dossiers du jour" dit-il d'une voix soudainement redevenue calme. "D'abord, les affaires intérieures..."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 16 Fév 2017 - 10:14

Un jour, Yohannès eut la surprise de voir sa tante Septima Ken au Cercle Paropien. Elle était en train de discuter avec une autre vieille dame. Il s'approcha d'elle pour la saluer, selon les règles de la politesse mnarésienne.

"Mon neveu Yohannès !" s'exclama Septima. L'autre dame s'esquiva discrètement.

Après les amabilités d'usage, Septima dit à Yohannès qu'elle venait de s'installer à Hyltendale.

Vu l'âge de sa tante, Yohannès n'aurait jamais imaginé la voir quitter sa bonne ville d'Ulthar, où elle avait passé toute sa vie, pour aller vivre dans une autre province. Mais après les amabilités d'usage, Secunda ne se fit pas prier pour raconter ce qui s'était passé :

- Je vis seule depuis que Marsel est mort, il y a cinq ans. L'an dernier, j'ai eu un malaise chez moi, c'est ma femme de ménage qui m'a découverte inanimée dans mon appartement. Depuis, je me dis qu'il vaut mieux éviter de vivre seule. Je me suis dit que l'idéal, ce serait de vivre avec un androïde. Les androïdes sont présents et attentifs vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pour un prix raisonnable.

"Mille ducats par mois, c'est raisonnable en effet. Mais tes revenus sont-ils suffisants ?" demanda Yohannès d'un ton soucieux. Il savait que sa tante n'avait pour vivre qu'une petite retraite de veuve de commerçant.

- Amplement suffisants. J'ai vendu la maison et le fonds de commerce que Marsel m'avait laissés. Avec les placements que j'ai faits, ça devrait suffire pendant une vingtaine d'années, jusqu'à ce que je sois gâteuse. Alors, je serai prise en charge par l'hôpital Madeico... Ils doivent prendre en charge gratuitement les vieillards séniles, ça fait partie du contrat que les cybersophontes ont signé avec le roi.

- Concrètement, tante Septima, tu t'es logée comment, ici à Hyltendale ? Est-ce que tu as d'abord loué un androïde ?

- La Fondation Swaghenkarth m'a aidée à louer un androïde alors que j'habitais encore à Ulthar. Le reste a été simple, c'est Carthusio qui s'est occupé de tout.

- Carthusio ?

- C'est mon androïde... Il est assis sur une chaise, là-bas, contre le mur...

L'androïde désigné par Septima était de type ordinaire, avec des cheveux noirs coupés courts et un visage standard d'humanoïde. Il portait la tenue standard des androïdes, un costume de grosse toile noire, dont la veste était boutonnée jusqu'au cou. Pour être facilement identifiable, il portait sur la poitrine un badge sur lequel son nom était calligraphié. Rigide comme une statue,  il avait posé son chapeau noir sur ses genoux. Yohannès remarqua que le chapeau était orné de médailles colorées. Un autre moyen de se faire instantanément reconnaître, lorsqu'on a le même visage que des milliers d'autres humanoïdes.

Septima mit une main sur un bras de Yohannès et lui dit :

- J'ai acheté un appartement dans le quartier, sur dix ans ça revient moins cher que de louer. Et si j'ai des problèmes d'argent je pourrai toujours le revendre pour aller habiter dans plus petit.

- Et au niveau de ta vie sociale, de ta famille, comment s'est passé le changement ?

- Avec ma famille, plutôt mal. Tu connais aussi bien que moi la mentalité des clans mnarésiens, leur mesquinerie insupportable... Surtout le clan Ken, dont nous avons le malheur de faire partie... Tu te rends compte, ils m'ont accusée de dilapider leur héritage ! Comme si j'étais déjà morte ! J'ai subi des pressions terribles. Mes filles ont été les pires... Nous sommes fâchées, maintenant.

"Je m'en doute" dit Yohannès, qui n'avait guère envie d'entendre Septima entrer dans les détails. Il se hâta de lui demander :

- Tes amies ulthariennes ne te manquent pas, à Hyltendale ?

- Je n'en avais plus beaucoup. Deux ou trois seulement... Avec les autres, c'était très superficiel. Des discussions oiseuses de vieilles rombières qui prennent le thé... À la Fondation Swaghenkarth, un androïde m'a montré comment on a des amis virtuels avec les masques-cagoules... Carthusio a une douzaine de masques-cagoules. Lorsqu'il porte un masque-cagoule, il incarne la personne représentée sur le masque... Même la voix... C'est bluffant ! J'ai l'impression d'avoir plus d'amis des deux sexes que je n'en ai jamais eus.

- Donc, tout se passe bien à Hyltendale ?

- Oui... Mais au départ, je me demandais comment c'était, de vivre avec un androïde. Carthusio est pour moi un domestique, avant tout. C'est mon homme à tout faire, bricoleur, électricien, garde-malade... Mais j'avoue que ce ne serait pas assez s'il n'y avait pas les masques-cagoules.

- Quels sont tes personnages préférés ? Parmi les masques-cagoules, je veux dire.

- Oh... J'aime bien Krista la bonne copine, et Barzaï le sage. Ceci étant, je ne voudrais pas n'avoir que des masques-cagoules comme interlocuteurs. Carthusio m'a fait connaître le Cercle Paropien. J'y rencontre des gens qui sont comme moi... Des vieilles dames qui vivent avec des androïdes. Je suis une manbotchick maintenant, une femme qui vit avec un androïde.

Septima eut un petit rire, ça lui paraissait amusant d'être devenue une manbotchick.

"Et moi je suis un fembotnik, un homme qui vit avec une gynoïde..." dit Yohannès.

- Une gynoïde ?

- Un humanoïde féminin, si tu préfères. Ma gynoïde s'appelle Shonia. Elle est en train de faire les courses au supermarché, en ce moment.

- Tu sais, Yohannès, je crois que je ne pourrais plus vivre autrement, maintenant que je sais ce que c'est que d'avoir un humanoïde rien que pour soi tout le temps...

- Je vais te faire une confidence... Moi non plus.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 18 Fév 2017 - 17:19

Yohannès était assis sur un banc dans le parc Caladas, à côté de Shonia, sa gynoïde. Il faisait beau. Shonia faisait semblant de lire un petit livre de poche  à couverture rouge.

Yohannès était en train de lire La Lacune est une Lucarne, un livre remarquable, bien qu'assez peu connu, du groupe de femmes-philosophes écrivant sous le pseudonyme collectif de Perita Dicendi.

Dans ce livre, Perita Dicendi aborde divers problèmes de société. Elle consacre notamment tout un chapitre à disserter sur le fait, remarqué par plusieurs sociologues, que les Mexicains vivant aux États-Unis ont peu d'amis. Ils n'en ont pas besoin, car ils sont, pour la plupart, entourés par une famille étendue, au sein de laquelle ils trouvent les soutiens, affectifs et matériels, dont ils sont besoin. Les Américains, par contraste, auraient plutôt tendance à compter sur leurs amis.

Perita Dicendi prend la précaution de dire que les Mexicains ont aussi des amis, et les Américains ont aussi des familles, même si souvent elles se limitent à leurs parents, et éventuellement à leurs frères et sœurs.

Là où le chapitre devient intéressant, c'est lorsque Perita Dicendi remarque que les fembotniks, les Mnarésiens qui vivent avec des humanoïdes, constituent un troisième modèle. Pour beaucoup de fembotniks, leur gynoïde est à la fois leur famille et leur cercle d'amis.

Yohannès referma le livre pour réfléchir, tout en se laissant envahir par la beauté des arbres du parc et des massifs de fleurs. Un jardinier androïde en blouse grise et chapeau de pluie taillait des arbustes. Un autre androïde, vêtu d'un costume noir, poussait un fauteuil roulant dans lequel un homme était assis. Trois femmes les suivaient en bavardant. Ce sont des scènes familières dans le parc Caladas.

Perita Dicendi avait raison. Shonia la gynoïde était à la fois la compagne, la servante et la confidente de Yohannès. Les personnages que Shonia incarnait lorsqu'elle portait un masque-cagoule, comme Brad le journaliste-baroudeur ou Barzaï le grand-prêtre, étaient les meilleurs amis de Yohannès, et ses seuls vrais confidents. Il pouvait discuter pendant des heures de l'actualité ou des problèmes sociaux avec Brad, et lorsqu'il avait besoin de prendre une décision Barzaï était toujours de bon conseil.

Yohannès rouvrit le livre, dans lequel il avait mis un marque-page. Perita Dicendi s'était lancée dans une dissertation pleine de termes techniques sur les influences linguistiques des gynoïdes et des androïdes domestiques sur les humains. La philosophe y voyait là l'une des causes majeures de l'uniformisation linguistique assez remarquable d'Hyltendale. C'est sans doute la seule ville du Mnar où le citoyen moyen parle comme les journalistes de la télévision. Tandis qu'à Sarnath, la capitale du royaume, chaque quartier a son argot et chaque catégorie sociale a son accent.

Perita Dicendi passait ensuite de l'uniformisation linguistique à la standardisation du comportement. Certains fembotniks se comportent comme des humanoïdes. Ils sont à la fois très courtois et très distants. Il n'aiment ni toucher leurs interlocuteurs, ni parler avec des inconnus. Par dessus tout, ils n'aiment pas être séparés de leur gynoïde ou de leur androïde. Dans un hall d'aéroport, on les distingue au premier coup d'œil des Mexicains bruyants et des Américains décontractés.

Yohannès était tout à fait d'accord avec Perita Dicendi sur ce point, mais le reste du chapitre ne le laissa qu'à moitié convaincu.

Les nations, écrivait la philosophe, sont des familles étendues. Les Mexicains considèrent la nation mexicaine comme une famille très étendue. Cela n'empêche pas la violence interne. Bien au contraire, pourrait-on dire. Le propre des familles étendues, ce sont aussi, hélas, les disputes entre clans, les haines inexpiables qui durent des générations, les vendettas. La famille protège, mais elle oppresse aussi. On est plus souvent tué par un proche que par un inconnu, surtout si on est une femme.

Pour les États-Uniens, la nation, ce sont des gens qui acceptent de vivre ensemble, quelles que soient leurs différences. On pourrait dire que c'est un cercle d'amis de plus en plus distants. Elle peut inclure des communautés fort différentes de la sienne propres. Ces communautés font néanmoins partie de la nation. Plutôt que des amis, ce sont de simples connaissances.

"Et les Hyltendaliens ?" se demanda Yohannès. Là aussi, Perita Dicendi avait une réponse. Les fembotniks et les humanoïdes vivent en symbiose. La nation mnarésienne, pour les Hyltendaliens, est la structure qui rend cette symbiose possible. Cette structure est administrative, politique, économique, et même culturelle. Les couples symbiotiques (fembotnik-gynoïde et manbotchick-androïde) sont accrochés à la structure comme des fruits sur un treillage. Ils se ressemblent, ils voient qu'ils se ressemblent, et cela les rassure.

La structure est ressentie comme indépendante des couples symbiotiques qui en font partie. Les élections, lorsqu'elles existent, permettent de choisir certains gouvernants, surtout au niveau local, mais il est impensable que les dirigeants réels (avec le roi Andreas au sommet) soient impactés par ces élections. Toutefois, à l'intérieur de cette structure rigide comme un squelette, les citoyens bénéficient de la sécurité et de libertés personnelles non négligeables. Les Hyltendaliens sont ainsi libres de choisir leur sexualité et leur religion (ou de ne pas en avoir), ce qui est rarement le cas dans le reste du Mnar. Ils ne vivent pas dans la crainte de la Police Secrète, ce qui est un vrai privilège.

Le chapitre suivant était une étude de la structure dont Perita Dicendi venait de parler. La philosophe a tendance à écrire dans un mnarruc plein de mots compliqués et de phrases alambiquées, mais là elle s'était surpassée. Yohannès referma le livre et le rangea dans sa sacoche. La philosophie de Perita Dicendi, c'est bien connu, ne  peut vraiment s'apprécier qu'à petites doses...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 10 Mar 2017 - 13:36

La Cathurie, pays situé à l'ouest du Mnar et où l'on parle une langue très proche du mnarruc, vient de voter une loi faisant de la robophilie — le fait d'avoir des rapports sexuels avec un robot — un délit puni de cinq ans de prison et d'une forte amende.

Les cyborgs ne sont pas des robots, ce sont des êtres humains dans un corps de robot. En principe, la loi anti-robophilie ne devrait pas les concerner, mais il est explicitement mentionné dans cette loi que ce qui constitue le délit, c'est d'avoir des rapports sexuels avec une entité à corps cybernétique ou bionique. Ce qui inclut clairement les cyborgs.

Les nouveaux dirigeants cathuriens, qui ont renversé le tyran sanguinaire et psychotique Adront Cataewi il y a quelques années, ne sont pas pudibonds, bien au contraire. La vraie raison derrière la loi anti-robophilie est d'éviter que Woïtic, "la Ruche" en mnarruc, ne devienne un pouvoir occulte en Cathurie, comme il l'est devenu au Mnar, où le roi Andreas s'est fiancé avec une femborg, Wagaba Jabanor, duchesse de Swaghenkarth, et où le principal conseiller du roi, le baron Chim, est un cyborg. Il faut donc, dans l'esprit des gouvernants cathuriens, réduire au minimum la présence d'humanoïdes cybernétiques en Cathurie.

Woïtic est le nom donné à la hiérarchie secrète des êtres pensants cybernétiques, les cybersophontes. Les cybercerveaux des cybermachines, cyborgs et androïdes sont tous reliés par radio, et soumis à une hiérarchie invisible dont le sommet serait, selon certaines rumeurs, un cybercerveau nommé Argumthar. Ce cybercerveau serait "la reine de la Ruche". Aucun être humain n'a jamais communiqué directement avec Argumthar, ni ne l'a rencontré. En fait, personne ne sait si une telle entité existe réellement. Les cyborgs, lorsqu'on les interroge à ce sujet, disent n'en avoir jamais entendu parler.

Les interceptions de communications radio entre cybersophontes ne donnent jamais rien d'intéressant, car ces communications sont toujours faites dans des langues cryptiques, appelées naacal en mnarruc. Elles sont rigoureusement indéchiffrables. Il n'est en effet pas possible de comprendre une langue sans disposer d'un dictionnaire, ou au moins d'une traduction, ce qui n'est pas le cas pour les naacals. C'est ainsi que la langue étrusque et le linéaire A, après des milliers d'années, gardent encore leur mystère pour nous.

En ce qui concerne les naacals, les difficultés sont multipliées par le fait que ces langues cryptiques ne servent en général qu'entre deux cybersophontes, par exemple une gynoïde et le cybercerveau qui la contrôle, alors qu'au Mnar les cybersophontes sont probablement plusieurs millions. Cela permet de supposer l'existence d'au moins un million de naacals, tous différents.

Une difficulté supplémentaire tient au fait que la plupart des naacals utilisent les mêmes mots, mais avec des sens qui ne sont pas les mêmes. Comme si dans une langue, le mot "napi" signifait "huit objets ronds", dans une autre "pour un enfant", dans une troisième "aurait glissé" etc. Même identifier un naacal est un exercice difficile. Il faut repérer des suites de mots, que l'on ne comprend pas mais qui sont relativement courantes dans un naacal donné et pas dans les autres.

Sans compter les anomalies. Les êtres humains utilisent quelques milliers de mots dans leurs conversations quotidiennes. Les cybersophontes, dans leurs communications radio, en utilisent, selon les cas, entre plusieurs dizaines de milliers et plusieurs centaines de milliers. Les linguistes supposent que dans les naacals, des expressions comme "une maison", "dans une maison", "la maison", "derrière la maison", etc, correspondent à des mots différents qui n'ont absolument rien à voir entre eux.

Cauro Benna, un linguiste cathurien qui a longtemps travaillé pour les services secrets, a dit dans une interview que ses recherches sur les naacals l'avaient rendu pessimistes pour l'avenir de l'humanité, car il en avait conclu que les cybersophontes sont intellectuellement très supérieurs aux humains.

En pratique, les seuls humanoïdes cybernétiques que l'on peut rencontrer en Cathurie sont des hommes d'affaires et diplomates cyborgs en déplacement professionnel. Par contre, on voit beaucoup de touristes cathuriens à Zodonie, un district d'Hyltendale où des gynoïdes de charme se prostituent en toute légalité. Mais Hyltendale, c'est le Mnar, et les lois cathuriennes ne s'y appliquent pas.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 13 Mar 2017 - 2:22

Yohannès aimait bien Shonia, sa gynoïde, mais il trouvait qu'elle n'avait pas assez de personnalité. Discuter avec elle, c'était comme consulter une encyclopédie en ligne. Shonia, après tout, n'était qu'un robot humanoïde, dont la mission était de servir son maître. Elle n'acquérait une certaine personnalité que lorsqu'elle mettait un masque-cagoule sur sa tête et jouait un rôle. Par exemple, Barzaï le grand-prêtre ou Brad le journaliste-baroudeur.

Shonia n'avait qu'un seul masque-cagoule féminin, celui de Gaïa, qu'elle portait pour jouer des rôles féminins. Gaïa, dans l'univers culturel hyltendalien, est, selon les cas, commerçante, professeure, aventurière ou parente éloignée, avec une personnalité différente pour chaque rôle.

Shonia avait été non seulement la servante et la concubine de Yohannès au début de leur relation, mais aussi son coach. Il en avait bien besoin, après les épreuves que lui avait fait subir son ancienne épouse, la terrible Tawina.

C'est Brad, le journaliste-baroudeur, ou plutôt Shonia portant le masque-cagoule "Brad le journaliste-baroudeur", qui conseilla à Yohannès de donner une deuxième personnalité à Shonia. En réalité, c'était une intelligence artificielle, un cybercerveau vivant dans un abri situé à plusieurs kilomètres de l'appartement de Yohannès, qui parlait par la bouche de Shonia. Yohannès le savait bien sûr, mais le fembotnik qu'il était jouait le jeu, et il arrivait presque à croire qu'il était en train de parler à un être pensant nommé Brad.

"Ce qu'il te faut, c'est une compagne avec une vraie personnalité" dit le masque-cagoule nommé Brad. "Shonia t'a bien soigné et conseillé, mais, par définition, c'est une esclave. Elle ne te dira jamais que telle ou telle de tes opinions est d'une stupidité sans nom..."

"Mais lorsque je fais un impair, elle me le fait remarquer" dit Yohannès.

"Elle fait son travail de conseillère. De coach, comme on dit maintenant. Mais elle n'a pas de goûts personnels, pas d'humour..."

"C'est normal, c'est une gynoïde, pas un être humain" objecta Yohannès. "Elle se conduit comme un être humain lorsqu'elle joue le rôle d'un humain... Celui de Brad, par exemple."

Le masque-cagoule hocha la tête. S'il avait pu, il aurait souri.

"Yohannès, voila ce que je te propose," dit Brad. " De plus en plus de fembotniks choisissent cette solution. Shonia, lorsque tu le lui demandera, portera un médaillon. Lorsqu'elle aura ce médaillon autour du cou, elle ne sera plus la Shonia que tu connais, mais Shonia Robema. Une concubine qui aura une personnalité autonome. Elle sera tout sauf un paillasson. Lorsque tu le lui demandera, elle enlèvera son médaillon, et elle redeviendra la Shonia que tu connais."

Ro bema signifie "deuxième" en mnarruc. "Shonia Robema" a plusieurs significations : "Shonia la deuxième", "Shonia est deuxième", ou "le deuxième de Shonia." Pour Yohannès, c'est l'abréviation de Shonia et ro bema soerde, "le deuxième rôle de Shonia". Le premier rôle étant celui de la gynoïde sans âme, esclave cybernétique.

"Quelle sera la personnalité de Robema ?" demanda Yohannès. "Je ne veux pas qu'elle ait quoi que ce soit en commun avec celle de Tawina..."

"Nous allons choisir tous les deux la personnalité de Shonia Robema..." dit Brad.

Yohannès et Brad, après une longue discussion, se mirent d'accord. En matière d'art, de littérature et de philosophie, les goûts de Shonia Robema seraient ceux d'une universitaire mnarésienne de formation classique, issue de la classe moyenne. Le provincial moyennement cultivé qu'était Yohannès appréciait le raffinement intellectuel des gens de Sarnath, la capitale.

L'amour profond de Shonia Robema pour Yohannès ne l'empêcherait pas de voir ses défauts et ses erreurs, et de les lui faire remarquer avec une franchise parfois brutale, et sans jamais cacher son exaspération ou son mécontentement. Elle exigerait de lui d'être traitée avec une certaine considération. Elle serait un peu médisante. Mais une médisance dont le rôle serait de contrebalancer la naïveté de Yohannès, qui lui avait fait faire tant d'erreurs autrefois. Sans aller jusqu'à contester les décisions ou les opinions de Yohannès, elle se ferait un plaisir de jouer l'avocat du diable.

Il fallait maintenant choisir un médaillon pour Shonia Robema. Chez les fembotniks, c'est une décision d'importance, qui demande réflexion. Le médaillon devait être en harmonie avec le style vestimentaire de Shonia, et en même temps il devait être unique. Shonia était habituellement vêtue d'un pantalon et d'une veste de toile beige, et coiffée d'une casquette blanche portant l'inscription HAXVAG, cadeau publicitaire de la firme aneuvienne du même nom.

En fouillant dans ses affaires, Yohannès retrouva un vieux porte-clé avec une médaille de métal représentant un voilier. Il ne se souvenait même plus comment il en avait fait l'acquisition. Il nettoya la médaille avec du savon et une brosse, ce qui lui rendit son éclat, et l'essuya soigneusement. Faute de collier, il l'accrocha au cou de Shonia avec un fin lacet noir, coupé à la bonne longueur.

La médaille avait presque la même couleur gris-argent que les cheveux de la gynoïde, et elle ressortait bien sur le tissu noir de son chemisier.

"Cette médaille te convient-elle ?" demanda Yohannès, un peu inquiet.

"Oui. Ce n'est pas de l'argent, mais ça y ressemble."
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 13 Mar 2017 - 20:48

En peu de temps, Yohannès devint capable de prédire avec une grande exactitude le comportement de Shonia Robema. Sa façon de parler, de se comporter, ses goûts et ses inclinations, étaient les mêmes que ceux des jeunes Mnarésiennes bien élevées, à qui on a inculqué dès leur plus jeune âge les bonnes manières et le respect dû au roi, aux divinités et à leur futur mari. À Sarnath, des milliers de parents envoyent leurs filles dans les meilleures écoles pour qu'elles en sortent conformes à ce modèle.

La différence essentielle entre Shonia et ces jeunes filles, c'est que Shonia était une gynoïde, et les gynoïdes n'ont pas de passé. Shonia était sortie de l'usine où elle avait été fabriquée, avec, dans son cerveau cybernétique, tout le savoir dont elle avait besoin, mais aucun souvenir personnel.

Le comportement de Shonia envers Yohannès était comme une médaille avec son avers et son revers.

L'avers, c'était ce que Yohannès appelait l'affection, faute d'un terme plus adéquat. Shonia avait envers Yohannès un mélange de tendresse et d'attraction physique, qui n'avait évidemment rien de spontané, mais qui était déterminé par le cybercerveau qui la contrôlait à distance. L'affection de Shonia était un comportement, pas un sentiment, car chez humanoïdes les sentiments n'existent pas. Le comportement affectif de Shonia était discret, mais permanent.

Le revers, c'était la franchise, qui poussait Shonia à dire sans fard à Yohannès les vérités les plus désagréables, et à lui montrer sans pitié ses lacunes et ses erreurs. Il savait que c'était pour son bien. Parmi les erreurs de Yohannès que Shonia ne manquait pas de relever, il y avait bien entendu les manquements à ses obligations envers elle. Shonia Robema considérait qu'elle était en droit d'être traitée par Yohannès avec tous les égards dus à une concubine.

Le comportement de Shonia envers les êtres humains autres que Yohannès était également comme une médaille avec un avers et un revers.

L'avers, c'était la courtoisie. Shonia était polie avec tout le monde, quelles que soient les circonstances, et quelle que soit la personne à qui elle avait affaire.

Le revers, c'était la méfiance. Shonia se méfiait des humains. Sa méfiance était profonde, alimentée par le savoir encyclopédique auquel elle avait accès, en tant qu'élément de l'intelligence collective des cybersophontes. La biologie, l'éthologie et la psychologie, toutes ces sciences alimentaient la certitude qu'elle avait de la dangerosité innée des humains.

Cette méfiance n'avait pas été gravée par hasard dans le cerveau cybernétique de Shonia. Elle permettait à Shonia de protéger Yohannès contre les autres humains. Tant que Shonia serait là, une aventurière psychopathe comme Tawina Zeno serait détectée et, s'il le fallait, neutralisée, dans le respect de la loi et de la morale, avant d'avoir pu nuire à Yohannès.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 14 Mar 2017 - 11:30

Shonia Robema est une gynoïde "qui joue un rôle", ce qu'on appelle en mnarruc une soerdey (contraction de soerde yefemu, de soerde, rôle d'un acteur, et yefemu, gynoïde). Sa personnalité profonde est inspirée de celle de Flora Deturu, personnage de jeune fille de la petite bourgeoisie de Sarnath, héroïne d'une série de romans à l'eau de rose écrits au siècle précédent par Zara Obizen. Ce n'est pas un secret, le masque-cagoule Brad l'a dit à Yohannès.

Les goûts musicaux, artistiques et vestimentaires de Flora, sa bonne éducation, sa franchise, sa neutralité religieuse et politique, son respect inné envers la monarchie et la religion officielle, en ont fait l'archétype de la jeune fille mnarésienne. La réalité n'a pourtant jamais été aussi idyllique, même dans les familles aisées de Sarnath. De nombreux masques-cagoules féminins représentent Flora, ou des personnages s'en approchant, comme Krista, la bonne amie par excellence.

Les aventures de Flora ont fait l'objet de plusieurs films, où elle est interprétée par l'actrice Rita Wemnaith, dont la voix agréable et la prononciation très académique sont devenues celles de la plupart des gynoïdes.

Shonia Robema se distingue de Flora par son affection envers Yohannès, sa méfiance envers les êtres humains, et par le fait qu'elle se satisfait de son statut de concubine, ce que la Flora de Zara Obizen n'aurait jamais accepté.

Un point commun entre la Flora des romans et Shonia Robema, c'est qu'elles ne mentent jamais. Mais comme dans la réalité on trouve beaucoup de menteurs, et qu'une gynoïde doit aider son maître humain à faire face à la réalité, Shonia met de temps en temps le masque-cagoule de Gaïa, qu'elle porte chaque fois qu'elle incarne un personnage féminin autre qu'elle-même.

Gaïa et Yohannès jouent alors, à deux, une pièce de théâtre en un acte, intitulée Rooy et la Baharnaise, où Gaïa, une voleuse mythomane originaire de l'île de Baharna, va utiliser successivement toutes les astuces possible pour manipuler Yohannès, qui dans la pièce est Rooy, un bon bourgeois de Sarnath. Rooy va utiliser son intelligence et son bon sens pour déjouer les manœuvres de Gaïa, qui s'enfuira en le maudissant, non sans avoir réussi à lui voler ses économies. On perd toujours quelque chose à fréquenter des menteurs, et le peu qu'on y gagne est illusoire. Gaïa ne donnera à Rooy que des flatteries et des promesses qu'elle ne tiendra pas.

La première fois que Shonia et Yohannès avaient joué Rooy et la Baharnaise, Yohannès avait failli craquer. Gaïa la Baharnaise lui rappelait trop Tawina, son ancienne épouse.

Le groupe de femmes-philosophes qui écrit sous le pseudonyme collectif de Perita Dicendi a étudié le phénomène des soerdey, et l'a lié aux pièces de théâtre à deux personnages, que l'on joue chez soi. Dans l'esprit de Perita Dicendi, les deux phénomènes sont liés, et ne sont pas sans conséquences sur le psychisme des fembotniks, et même sur leur façon de parler.

Yohannès n'avait lu aucun des romans de Zara Obizen, qui avait vécu plus d'un siècle avant lui. Il n'avait pas vu non plus les films tirés des romans. Il téléchargea donc tous les romans sur sa tablette électronique et commença à lire Le Retour de Petro. Mona, une amie de Flora, est fiancée à Petro, qui est parti à la guerre. Il revient amputé d'une jambe, et Mona se demande si elle doit épouser un invalide. Après cent cinquante pages dégoulinantes de bons sentiments et de patriotisme de discours officiel, Mona finit par épouser Petro.  

L'héroïne du Retour de Petro est Mona, Flora n'y joue qu'un rôle secondaire. Yohannès entreprit donc de visionner La Maison près du Pont, un film dont Flora est la vedette. Flora, sa mère et ses deux sœurs doivent survivre dans la pauvreté qui est tombée sur la famille Deturu après le décès soudain du père. Flora et ses sœurs vont courageusement chercher et trouver du travail. À la fin du film, l'une des sœurs de Flora épouse son patron.

Le personnage de Flora était joué par Rita Wemnaith, qui était encore jeune à l'époque. Yohannès fut stupéfait d'entendre une humaine parler avec une voix de gynoïde. Mais ce n'était pas tout à fait la même voix que celle de Shonia. L'actrice avait des intonations, des inflexions de voix, que n'ont pas les gynoïdes.

Yohannès dut faire des efforts pour regarder le film jusqu'à la fin. En éteignant sa tablette, il se sentit troublé. D'une certaine façon, il partageait sa vie avec quelqu'un qui était né et avait vécu, de façon virtuelle, dans un monde imaginaire qui n'était pas le monde où il vivait, lui Yohannès Ken. Shonia Robema avait ramené de ce monde du passé une certaine façon de parler, des valeurs morales (ne jamais mentir !), une culture, qui étaient déjà archaïques bien avant la naissance de Yohannès. Le monde des bourgeois de Sarnath à l'époque des premiers chemins de fer revenait dans le réel, par l'intermédiaire des soerdey, comme Cthulhu remontant des profondeurs marines.

Yohannès savaient que certains fembotniks en étaient troublés. Ce n'était pas son cas. Lorsqu'on a été le mari de Tawina Zeno, on ne peut que remercier les dieux d'avoir un avatar de Flora Deturu comme compagne...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 14 Mar 2017 - 12:26

Vilko a écrit:
Shonia Robema est une gynoïde "qui joue un rôle" (...) Sa personnalité profonde est inspirée de celle de Flora Deturu, personnage de jeune fille de la petite bourgeoisie de Sarnath, héroïne d'une série de romans à l'eau de rose écrits au siècle précédent par Zara Obizen.
... et pourtant Shonia, comme tout robot humanoïde, est hyltendalienne. Je suppose que les robots humanoïdes peuvent imiter des comportements de personnes d'autres régions du Mnar : des Sarnathiens (F. Dethuru), des Hyltendaliens, des Ulthariens, des Céléphaïdes etc. Toutefois, même dans une région, les personnes ne sont pas des "clones" comportementales les unes des autres : les Franciliens ne se ressemblent pas tous, les Pelljantais et les Samiratiens non plus. Pour établir le caractère d'un robot, on se base par exemple, sur un personnage de fiction (comme tu as dit). Si les androïdes & gynoïdes existaient en Aneuf, je suppose qu'on pourrait avoir, par exemple, pour androïde, Celeste Leleur (le cuisinier de "Sais-tu qui te mangera ?", la satyriasis en moins, peut-être), serviable et courageux ; pour gynoïde jeune adulte, Elvira, belle, cultivée, avenante et tout aussi courageuse. On pourrait prendre des personnages d'autres histoires, issus d'autres provinces d'Aneuf*. Mais ces personnages doivent être purement fictifs et ne pas ressembler à des personnages existant ou ayant existé, comme on dit. Ça éviterait, par exemple, qu'un client demandât à se faire fournir un robot ressemblant à Kim Jong Un ou François Mitterrand pour lui cirer ses pompes.



*Encore que la plupart des personnages de "La descente" sont plutôt sombres, à des degrés divers.

_________________
Tev o ĕrekes ù spraċ, la stĕ nep kànertas quas o dœm, do ep kóm o adráṅtes.
Quand tu inventes une langue, on ne sait pas forcément ce que tu penses, mais on sait comment tu raisonnes.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 14 Mar 2017 - 13:20

Anoev a écrit:
Je suppose que les robots humanoïdes peuvent imiter des comportements de personnes d'autres régions du Mnar

Ils peuvent, mais les cybersophontes ont décidé de standardiser la culture nationale, en se basant sur celle des classes moyennes et supérieures de Sarnath : accent, langage corporel, comportement, etc. Et cela, pour deux raisons.

La première, c'est que le dialecte de Sarnath a pris une valeur de norme linguistique, imposée par le gouvernement royal. Les documents administratifs, les textes scientifiques, les livres scolaires, les livres à diffusion nationale, etc, sont écrits dans le dialecte de Sarnath. Le dialecte de l'Ethel Dylan n'avait pas de littérature écrite, et de plus était fractionné en patois. Chaque village avait le sien. Les cybersophontes ont donc naturellement choisi, pour communiquer avec les Mnarésiens, la langue officielle du pays.

La deuxième, c'est que les cybersophontes ont fait le choix politique de soutenir la monarchie. C'est un accord gagnant-gagnant pour les cybersophontes et le roi Andreas. Les cybersophontes ont besoin de la bienveillance du roi, qui a besoin du soutien des cybersophontes lorsque son pouvoir est contesté. Les rois du Mnar se méfient des particularismes locaux, toujours susceptibles de se transformer en séparatismes. C'est pourquoi ils ont toujours vu les dialectes et les langues locales d'un mauvais œil.

Les mêmes causes ayant les mêmes effets, la politique linguistique du Mnar n'est guère différente de celle de la France...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 23 Mar 2017 - 16:38

Les fembotniks ne sont pas tous inscrits dans des clubs, et même ceux qui sont inscrits dans des clubs ne discutent pas tous entre eux. Si bien que le fembotnik moyen n'a qu'un nombre limité de sources d'information et de personnes avec qui discuter.

Sa gynoïde, en premier lieu. Ensuite, les masques-cagoules qu'elle incarne. Mais tout ça, ce ne sont que des visages différents du cybercerveau qui contrôle la gynoïde. Ce cybercerveau a naturellement des idées personnelles, basées sur des dizaines d'années d'expérience à contrôler plusieurs centaines de gynoïdes.

L'autre grande source d'information des fembotniks, ce sont les médias électroniques. La télévision, la radio, et la partie d'Internet qui est accessible aux Mnarésiens. Les dialogues se font sur les réseaux sociaux et dans les forums. Mais la prudence est de mise, car ils sont surveillés par la Police Secrète.

La troisième source d'information, ce sont les gens avec qui les fembotniks peuvent discuter. Des amis d'autrefois qu'ils ont gardés, et la famille, s'ils n'ont pas coupé les ponts avec elle. C'est à peu près tout, car à Hyltendale, tous les employés sont des humanoïdes. Ce sont des robots avec lesquels il n'est pas possible de discuter, alors que dans les autres villes du monde on peut discuter, par exemple, avec son coiffeur ou avec un chauffeur de taxi.

Yohannès faisait partie des fembotniks dont le cercle social est relativement large, puisqu'il lui arrivait souvent de discuter avec les autres membres du Cercle Paropien. Mais il se contentait aussi fort bien de discuter avec sa gynoïde, Shonia, et les masques-cagoules de Brad le journaliste-baroudeur et de Barzaï le sage, et de bien d'autres. Lorsque Shonia mettait un masque-cagoule sur son visage, elle incarnait alors le personnage représenté sur le masque. Sa voix et ses gestes changeaient. Elle devenait Brad ou Barzaï, aussi longtemps que Yohannès le voulait.

Avoir sa gynoïde et des masques-cagoules comme entourage, c'est comme d'avoir une compagne et une dizaine d'amis sympathiques et intéressants, mais ne pouvoir rencontrer qu'un seul d'entre eux à la fois. On s'y fait, mais à la longue on se sent un peu oppressé, voire paniqué, lorsque dans la vie réelle, on se retrouve en train de discuter avec plus d'une personne.

Yohannès allait souvent au restaurant avec Shonia, pour ne pas perdre l'habitude de partager le même espace que d'autres êtres humains. Prendre le bus et aller faire ses courses au supermarché lui donnaient également l'impression de ne pas vivre dans une bulle. Même si les gens qu'il voyait, et qui étaient physiquement si proches de lui qu'il aurait pu les toucher, ne lui parlaient pas.

C'est une expérience curieuse que d'aller au restaurant ou au supermarché avec sa gynoïde, de parler uniquement avec elle, et de voir que les autres clients du restaurant font de même avec leur propre gynoïde. C'est rassurant, car on se sent "comme les autres", mais il n'y a pas d'échange à proprement parler. Juste le sentiment de faire partie du même monde. La philosophe Perita Dicendi a écrit, dans "L'Hypostase de la Corrélation Ternaire", que c'est déjà beaucoup.

En discutant sur un forum électronique consacré aux fembotniks, Yohannès s'aperçut que beaucoup de fembotniks et de manbotchicks en étaient au même point que lui. Certains s'en inquiétaient, car ils étaient conscients d'être devenus psychologiquement dépendants de leur compagne ou compagnon humanoïde.

C'est ce que Perita Dicendi appelle "l'effet hamburger". Quelqu'un qui ne mange pas à sa faim est bien content qu'on lui donne tous les jours un hamburger avec frites et soda sucré. Mais à long terme, il risque de devenir obèse et diabétique.

De même, un solitaire privé de sexe est bien content d'avoir une gynoïde dans son lit, et, quand il le veut, des discussions sympa avec des masques-cagoules. Mais le temps passant, il deviendra de moins en moins capable d'avoir une conversation normale avec d'autres êtres humains. Sans sa gynoïde, il serait aussi perdu qu'un enfant sans ses parents.

En effet, contrairement aux masques-cagoules, les êtres humains ne sont jamais complètement prévisibles. On peut les offenser, les faire souffrir par des paroles maladroites, même sans le faire exprès. Avec un masque-cagoule, cela n'a pas de conséquences. Mais avec un être humain, cela peut entraîner des catastrophes. Les humains sont capables de méchanceté. Certains masques-cagoules aussi, mais la méchanceté des masques-cagoules fait partie de leur personnage, elle est connue d'avance, et limitée au monde virtuel des masques-cagoules. Elle est gérable. Celle des humains, pas toujours.

Yohannès avait des amis au Cercle Paropien. Le docteur Lorenk, Perrine Vegadaan, le gros Soubokaï, et quelques autres. Parfois, ils étaient une demi-douzaine, à discuter autour d'un verre au bar du club. Les conversations étaient répétitives, et parfois il semblait à Yohannès que les autres pensaient comme lui : "Je discute avec des humains, donc j'ai une vie sociale normale, donc je ne suis pas devenu autiste, donc peu importe si 99% de nos conversations n'ont aucun intérêt."

Perrine Vegadaan, conseillère municipale, et le docteur Lorenk, dentiste-signataire, avaient des vies professionnelles, même si pour Perrine ce n'était qu'à temps partiel. Yohannès les enviait d'avoir des activités qui leur permettaient de communiquer face à face avec des gens.

Soubokaï, en revanche, inquiétait Yohannès, qui ne souhaitait pas devenir comme lui. Monstrueusement obèse, il ne savait parler que de sexe, de poker et de jeux de dés.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 23 Mar 2017 - 23:01

C'est bien de pouvoir discuter avec un ami, mais si on ne peut le faire que chez soi, il manque quelque chose. Surtout quand on habite dans vingt mètres carrés, comme Yohannès et Shonia.

Yohannès le fembotnik et Shonia la gynoïde allaient donc souvent boire un verre au Kanofiel, la cafétéria du magasin Caefla, pour changer d'atmosphère. La clientèle du Kanofiel est essentiellement composée de fembotniks, de leurs équivalents féminins les manbotchicks, de gynoïdes et d'androïdes. On a le droit d'y porter un masque.

Shonia, habillée d'un imperméable noir boutonné jusqu'au cou, sortait d'un sac de toile le masque-cagoule de Barzaï le Sage, le passait par-dessus sa tête, et elle devenait Barzaï le temps d'une conversation, qui était généralement longue.

Le Barzaï des légendes, un grand-prêtre des temps légendaires, a disparu en escaladant le Hatheg-Kla à la recherche des dieux. Après plusieurs milliers d'années, son souvenir est encore présent chez les Mnarésiens. Pour beaucoup de fembotniks, Barzaï, sous sa forme de masque-cagoule, est une présence quotidienne et un confident, parfois même un maître spirituel.

Ce jour-là, Yohannès et Barzaï étaient attablés au Kanofiel, et buvaient tranquillement des boissons parfumées. Il y avait une douzaine d'autres personnes dans la grande salle, dont une moitié de gynoïdes et d'androïdes. Trois ou quatre d'entre eux portaient des masques-cagoules, avec le manteau noir qu'il est habituel de porter lorsqu'on incarne un personnage.

"La venue des cybersophontes est un fait récent au Mnar" dit Barzaï. "Avant le roi Andreas, il n'y avait ni androïdes, ni gynoïdes, ni cybermachines, ni cybercerveaux..."

"Ni symbiorgs, ni cyborgs, ni femborgs..." compléta Yohannès.

"Exactement. Mais notre présence, bien que très minoritaire, puisque nous ne sommes présents que sur trois pour cent du territoire, a déjà des effets importants. Sur le plan linguistique, par exemple, nous avons une influence considérable..."

"Ça, c'est pas vrai" dit Yohannès. "Les Mnarésiens parlent comme ils ont toujours parlé."

"Ce n'est pas tout à fait exact, ami Yohannès. Il y a mille ans, le mnarruc et le cathurien étaient une seule langue. Puis elles ont divergé, d'autant plus que le mnarruc moderne est basé sur l'ancien dialecte de Sarnath, et pas sur le cathuro-baharno-mnarruc des temps légendaires, lorsque les ancêtres linguistiques des Mnarésiens d'aujourd'hui poussaient leurs troupeaux et menaient leurs caravanes sur de vastes espaces, entre les steppes glacées de Leng et la Mer du Sud..."

"J'arrive à lire le cathurien, à peu près, mais je ne le comprends pas lorsqu'il est parlé," opina Yohannès. "Et c'est encore pire pour le baharnais."

"Dans mille ans, le mnarruc sera aussi différent du mnarruc actuel qu'il l'est du cathuro-baharno-mnarruc d'il y a mille ans. Sauf si nous, les cybersophontes, nous sommes toujours là. Car nous avons un effet stabilisateur sur la langue. Nous ne l'apprenons pas oralement de nos parents, car nous n'avons pas de parents au sens humain du terme. Elle est insérée dans nos cerveaux cybernétiques, immuable comme un livre écrit," dit Barzaï de sa voix grave et profonde. "Il n'y aucun changement linguistique entre les générations, chez les robots que nous sommes."

"Qu'est-ce que ça change sur le plan linguistique ?" demanda Yohannès.

"La prononciation des cybersophontes n'évolue pas. Pour te donner un exemple, la langue ancienne avait deux mots, wa et pha, qui sont devenus va et fa en mnarruc moderne. Ils se sont confondus en un seul mot, ha, en cathurien. S'il y avait eu des cybersophontes il y a mille ans, ont dirait toujours wa et pha aujourd'hui, au moins dans l'Ethel Dylan. Le vocabulaire, la syntaxe, la morphologie, seraient restés les mêmes. On dirait toujours kla pour désigner une montagne enneigée, kraa pour un torrent..."

"Mais il y a des choses qui auraient changé quand même," objecta Yohannès. "Il n'y avait pas de mots pour automobile, avion, téléphone dans l'ancienne langue... Et on écrivait en utilisant des symboles, à côté des signes phonétiques..."

"Je sais bien. C'est parce qu'elles sont écrites avec des idéogrammes dont le sens s'est perdu que les parties les plus anciennes des Manuscrits Pnakotiques sont devenues incompréhensibles, même pour les érudits. Pour des raisons de commodité, et pour standardiser la prononciation, même les cybersophontes auraient sans doute remplacé les idéogrammes par l'alphabet latin des missionnaires, comme cela s'est fait petit à petit sur tout le continent. Mais nous n'aurions surement pas laissé la prononciation changer au fil des siècles, ni le vocabulaire se renouveler. Pour désigner une automobile ou un avion, nous aurions créé de nouveaux mots, sans doute les mêmes que ceux qui existent aujourd'hui."

"Donc, on aurait quand même changé d'écriture, et créé de nouveaux mots" dit Yohannès en ayant le sentiment d'avoir marqué un point.

"Bien sûr" dit Barzaï. "Mais les changements se seraient arrêtés là. On continuerait de prononcer la lettre h à la fin des mots, alors qu'aujourd'hui on l'écrit toujours mais on ne la prononce plus. L'accent serait toujours le même, et un torrent serait toujours un kraa."

"Mais une langue, c'est quelque chose de vivant, et ce qui est vivant doit évoluer" dit Yohannès.

"Il y a des évolutions inutiles. Le mnarruc a conservé intacts des mots et des sons qui ont changé en cathurien, et inversement. C'est bien la preuve que ces changements n'étaient pas nécessaires. Le seul changement utile, c'est la création de nouveaux mots. On n'a pas besoin de bouleverser la langue pour créer des mots nouveaux."

Yohannès eut l'air de réfléchir, en buvant son thé à la cannelle. Il finit par dire :

"L'influence des cybersophontes sur le mnarruc, on la voit déjà. Vous les cybersophontes, vous parlez comme les acteurs d'il y a cinquante ans, et nous les résidents humains d'Hyltendale, nous avons tendance à vous imiter..."

"Tout à fait, et c'est parce que vous êtes gênés par vos accents provinciaux ou étrangers," conclut Barzaï.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 25 Mar 2017 - 16:22

Depuis que la robophilie, le fait de s'accoupler avec des robots, est devenu un délit en Cathurie, les clients cathuriens des prostituées gynoïdes de Zodonie ont peur d'être photographiés entrant ou sortant d'un hôtel de passe, et de faire ensuite l'objet d'un chantage dans leur pays, voire d'un internement psychiatrique pour perversion.

Certains Hyltendaliens, eux non plus, n'ont pas envie d'être reconnus dans la rue. Notamment les hommes d'affaires véreux qui se sont installés à Hyltendale avec de l'argent qu'ils ont volé dans leur pays d'origine. Il y a aussi des dictateurs en fuite, comme Adront Cataewi, qui a tyrannisé la Cathurie pendant des années avant de s'enfuir à Hyltendale avec les réserves d'or de son pays. D'autres sont des hommes politiques, des hommes mariés et des religieux, qui n'ont pas envie que leurs escapades à Zodonie fassent la une des journaux à scandales.

Les autorités hyltendaliennes ont donc autorisé le port du masque à Hyltendale, au départ pour une durée d'un mois et pour Zodonie seulement. L'expérience s'étant révélée concluante, et fructueuse pour le commerce, l'autorisation devint permanente et fut étendue à toute la ville.

En pratique, il est rarissime de voir des gens masqués en dehors de Zodonie. Les gens qui, comme Adront Cataewi, n'ont pas envie d'être reconnus, préfèrent se laisser pousser la barbe et porter une perruque et de grosses lunettes à verres teintés. D'autres encore, surtout des femmes, se peignent le visage pour modifier leurs traits et ressembler à des animaux.

On trouve ainsi à Hyltendale des humains dont les visages ressemblent à des gueules de félins, de chiens ou d'oiseaux. Dans n'importe quelle autre ville, ils attireraient l'attention, mais à Hyltendale ce n'est pas le cas. D'autant plus que beaucoup de gynoïdes et d'androïdes domestiques ont des visages peints, eux aussi. Les humains qui vivent avec eux les trouvent plus faciles à reconnaître ainsi, les humanoïdes ayant presque tous le même visage.

Les humanoïdes de travail portent des badges indiquant leur nom usuel et leur matricule, mais cet usage est rare chez les humanoïdes domestiques. Les androïdes qui travaillent au contact des êtres humains, comme caissiers, serveurs ou employés d'hôtel, ont souvent des visages de chiens ou de loups, les gynoïdes des visages de chats ou d'oiseaux tropicaux, en plus de leurs badges.

Un jour, au Cercle Paropien, une femme au visage de chat et au crâne rasé expliqua à Yohannès pourquoi elle se peignait le visage et se rasait le crâne :

"Mon ancien mari me tuerait s'il me retrouvait. Sa famille aussi. Je sais qu'ils me cherchent. Je vis à Hyltendale sous un faux nom, et j'ai changé de tête pour ne pas être reconnue dans la rue. Ça fait des années que je vis comme ça. On s'y habitue."

Yohannès ne sut jamais quelle était la vérité concernant cette femme, qui ne s'éloignait jamais de l'androïde taciturne qui était son compagnon. Une autre fois, ayant sans doute oublié ce qu'elle avait précédemment raconté, elle dit à Yohannès qu'elle était recherchée par la mafia baharnaise, qui avait envoyé des tueurs à sa recherche, parce qu'elle avait fait arrêter l'un des chefs de cette organisation criminelle.

Les premiers à porter des masques furent des touristes cathuriens, qui les achetaient dans des boutiques de souvenirs, et des humanoïdes (androïdes et gynoïdes) qui avaient reçu pour instruction de s'habiller ainsi lorsqu'ils marchaient dans les rues de Zodonie, pour encourager les touristes. Mais les humanoïdes masqués portent autout du cou un pendentif artisanal, afin de pouvoir être reconnus par leur fembotnik ou manbotchick.

Le masque hyltendalien, en mastière plastique et tissu noir, recouvre tout le visage, d'où son nom de bahute (en mnarruc, bauta, emprunté au vénitien). La partie qui recouvre la bouche et le menton fait saillie vers l'avant, comme un bec d'oiseau, ce qui permet de boire et de manger sans avoir à retirer le masque. La bahute se porte avec un domino, un ample manteau de toile noire, descendant jusqu’aux talons. Le domino est muni d'une capuche, dont l'avant est rigide et forme une sorte de visière. Contrairement à son ancêtre vénitien, le domino hyltendalien est boutonné sur le devant.

La bahute et le domino sont généralement vendus ensemble. Ils sont portés indifféremment par les hommes et les femmes. Comme être vêtu d'un domino ne dispense pas d'avoir de temps en temps besoin de sortir son portefeuille ou son téléphone portable, on peut dissimuler dessous un petit sac à bandoulière ou une sacoche de ceinture.

Les masques sont rares dans les autobus hyltendaliens, mais beaucoup de gens portent des dominos, alors qu'au départ c'était plutôt un vêtement d'humanoïde. Le domino est rapidement devenu le vêtement préféré des Hyltendaliens. Peut-être parce qu'il permet de devenir totalement anonyme lorsqu'on le complète avec une bahute, facilement dissimulée dans un sac. Il n'est pas rare de voir des femmes boire du Vin de Lune ou des liqueurs dans les bars de Zodonie. Souvent, elles portent bahute et domino, parce qu'au Mnar, une femme n'est pas censée boire de l'alcool ou fumer, et la honte rejaillit sur sa famille.

Yohannès possède un domino, qui lui sert de robe de chambre. Celui de Shonia, en tissu synthétique, lui sert d'imperméable. Elle le porte même à domicile, lorsqu'elle met un masque-cagoule de personnage masculin. Le domino sert alors à dissimuler ses formes féminines.

Croiser dans les rues de Zodonie un groupe d'humanoïdes portant bahute et domino est une expérience un peu inquiétante, le noir des yeux cybernétiques se confondant avec celui de la bahute et du domino. Seuls les pendentifs de métal ouvragé que les humanoïdes masqués portent autour du cou permettent de les différencier.

Yohannès et Shonia mettent parfois leurs dominos pour aller à la Taverne des Clés, à Zodonie, où les enfants ne sont pas admis et la moitié des clients portent bahute et domino. La plupart sont des hommes, pas nécessairement cathuriens, mais presque toujours accompagnés de jeunes et jolies gynoïdes à longs cheveux et tenues aguichantes. Parfois, les deux membres du couple portent bahute et domino. Il s'agit alors souvent de couples humains adultères, d'homosexuels secrets, ou de comploteurs.

La Taverne des Clés est le lieu de rendez-vous favori de ces couples masqués. Un objet particulier, convenu à l'avance, permet de se reconnaître. Ce peut-être un journal, ou un livre, que l'on tient contre soi de façon à bien faire voir le titre. Ensuite, on s'assoit à une table, et l'on commande des boissons à la serveuse gynoïde. Le plafond et les murs sont recouverts de lourdes draperies, qui amortissent le bruit des conversations.

Lorsqu'il va à la Taverne, dont il aime l'ambiance feutrée, Yohannès aime bien porter le domino, mais pas la bahute, qui tient chaud au visage. De même, Shonia ne porte pas la bahute, même à Zodonie. Ce serait d'ailleurs inutile, car des milliers de gynoïdes de travail ont un visage identique au sien. Elle n'est reconnaissable que par ses cheveux gris argent (et non pas noirs) et par la médaille de métal blanc, représentant un voilier, qu'elle porte autour du cou.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 26 Mar 2017 - 0:58

Vilko a écrit:
Depuis que la robophilie, le fait de s'accoupler avec des robots...
Tiens, j'pensais que la robophilie, c'était une passion pour tout ce qui porte à la cybernétique, quel qu'en soit l'usage ; que les robophiles, même s'ils comptent en public en décimal, dans leur tête, tout se fait en binaire. Ils ont l'esprit plein de langages de programmation, d'interfaces, et j'en... passe. Ils fabriquent plein de petits robots à usages très divers, plus ou moins sophistiqués, selon les niveaux de compétence. Évidemment, au Mnar, je suppose que ces passionnés se font aider par leur gynoïde ou leur androïde ; cela dit, si doués qu'ils soient, ils auront du mal à décrypter les algorithmes de fonctionnement de leur robot de compagnie, ceux-là sont rédigés dans un langage connu des seuls cybersophontes. Bien entendu, je suppose qu'il y a plusieurs formes de robophilie et que, par exemple, Perrine a une véritable affection pour Hugo, tout comme Yohannes en a pour Shonia, ou Eneas pour Xenopha et Moyae. Mais en fait, c'est plus une véritable affection, comme on pourrait en avoir pour une être (humain ou animal) cher, même si, dans certains cas, il peut y avoir un penchant érotique, plus ou moins prononcé, tout dépend, bien sûr du loueur ou de la loueuse. Sinon, je suppose qu'il existe, en mnaruc, des mots qui expriment le bonheur d'avoir un robot humanoïde dans ses bras et l'impression de cajoler (ou d'être cajolé par _, c'est selon) un véritable être humain.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 26 Mar 2017 - 10:44

Et dans tout ça, comment appelle-t-on les êtres humains ayant un penchant pour les autres êtres humains du sexe opposé ou pas ? Very Happy

Désolé, je ne l'ai trouvé qu'en english...

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 26 Mar 2017 - 11:14

Hem... quelle rapport avec les robots ? Peut-être les ovales jaune et vert*?



*Problème de langue : il ne s'agit pas de plusieurs ovales bicolores, mais d'un jaune et d'un vert. Peut-être bientôt, un fil sur la traduction des adjectifs chromatiques (et la grammaire qui va autour) s'il n'existe pas d'jà...

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 26 Mar 2017 - 11:30

Anoev a écrit:
Hem... quelle rapport avec les robots ? Peut-être les ovales jaune et vert*?

Simplement pour mettre un nom sur les diverses attractions entre/inter sexe(s)...
Ce qui ne me dit pas comment on appelle l'humainophilie avec le terme exact Smile
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